FERDINAND BRUNOT
Membre de rinstitut, Doyen honoraire de la Faculté des 1-ettres
Professeur lionoraire (rHistoire de la Langue t'rançaise à l'Université de Paris
HISTOIRE
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
DES ORIGINES A 1900
Ouvrage couronné par l'Académie des luscriptions et Belles-Lettres
(Premier Grand Prix Gobertj
TOME X
La langue classique dans la tourmente
PRRMIKRE PARTIE
Contact avec la langue populaire
et la langue rurale
PARIS
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
103, Boulevard Saint-Michel, 103
HISTOIRE
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
DES ORIGINES A ^900
TOME X
PREMIERE PARTIE
J.IBRAIRIE ARMAND COLIN
FERDINAND BR UNOT
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
DES ORIGINES A 1900
Tome I : De l'époque latine à la Renaissance. Un volume in-S» de 5-^
pages, broché ou relié.
Tome II : Le Seizième siècle. Un volume in-8° de 510 pages, 8 planche»
hors texte, broché ou relié.
Tome III : La Formation de la Langue classique (1600-1660) :
Première partit'. Un volume in-S° de 4."i6 pages, broché ou relié.
Deuxième partie. Un volume in-8o de 320 pages, broché ou relié.
Tome IV : La Langue classique (1660-1715) :
Première partie. Un volume in-S» de 670 pages, broché ou relié.
Deuxième partie. Un volume in-8° de 560 pages, broché ou relié.
Tome V : Le français en France et hors de France au XVII*' siècle. Un
volume in-S" de 528 pages, broché ou relié.
Tome VI : Le XVIIP siècle :
Première partie. Le mouvement des idées et les vocabulaires tech-
niques.
Fascicule premier : Philosophie. Economie politique. Agriculture. Commerce.
Industrie. Politique. Finances. Un volume in-8" de 560 pages, broché ou relié.
Fascicule deuxiè/Jie .• La langue des Sciences. La langue des Arts. — Index et
table des deux fascicules. Un volume in-8" de 340 pages, broché ou relié.
Deuxième partie. La Langue postclassique.
Fascicule premier : La grammaire et les grammairiens. L'orthographe. La pro-
nonciation. Le vocabulaire. Un volume in-8° de 564 pages, broché ou relié.
Fascicule deuxième ; Les formes, la syntaxe, la phrase. — Index et table des deux
fascicules. Un volume in-S» de Siiù pages, broché ou relié.
Tome VII : La propagation du français en France jusqu'à la fin de
l'ancien régime. Un volume in-S^ de 360 pages, broché ou relié.
Tome VIII : Le français hors de France au XVIIP siècle :
Première partie. Le français dans les divers pays d'Europe. Un volume
in-S** de 816 pages, broché ou relié.
Deuxième partie : L'Universalité en Europe. ( Un volume in-8°de452p.
Tro/sième/jar/je ; Le français hors d'Europe. ( broché ou relié.
Tome IX : La Révolution et l'Empire :
Première partie. Le français langue nationale. — Un volume in-S" de
632 pages, broché ou relié.
Deuxième partie. Les événements, les institutions et la langue. — Un
volume in-8° de 688 pages, broché ou relié.
Tome X : La langue classique dans la tourmente :
Première partie. Contact avec la langue populaire et la langue rurale.
— Un volume in-8" de 580 pages, broché ou relié.
Deuxième partie. La restitution de l'autorité {en préparation).
Tome XI : Le français au dehors sous la Révolution {en préparation).
Tome XII : Le français au dehors sous le Consulat et lEmpire {en pré-
paration).
FERDINAND BRUNOT
Membre de l'Institut, Doyen honoraire de la Faculté des Lettres,
Professeur honoraire d'Histoire delà Lano^ue française à l'Université de Paris
HISTOIRE
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
DES ORIGINES A 1900
Ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions el Belles- Lettres
[Premier Grand Prix Goberl, 1912).
TOME X
La langue classique dans la tourmente.
PREMIERE PARTIE
Contact avec la langue populaire
et la langue rurale.
PARIS
LIRRAIRIE ARMAND COLIN
103, Boulevard Saint-Michel, 103
1939
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays
Le présent volume, entièremenl revu et corrigé par Ferdinand
Brunot, était prêt à paraître au moment où la mort le frappa.
M. Charles Bruneau, ancien élève, puis successeur de Ferdinand
Brunot à la Sorbonne, a bien voulu se charger de reviser les
Appendices, restés incomplets pour quelques détails.
C'est aussi lui, qui, désigné par l'Auteur, a accepté de mettre au
point les manuscrits déjà rédigés et qui assurera la suite de cette
importante publication.
Tous les soins sont donc j)ri.s pour que l'œuvre magistrale de
Ferdinand Brunot soit poursuivie jusqu'à son achèvement.
Copyright 1939
by Max Leclerc and C°, proprietors of Librairie Armand Colin.
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URL
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PRÉFACE B^S*^
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Ce que je me propose d'étudier, comme l'indique le titre même de
ce volume, ce sont les troubles que la secousse révolutionnaire
causa dans la langue traditionnelle, d'en examiner les caractères,
l'importance, les causes et la durée.
A priori notre langue classique était exposée à deux graves
dangers, qui menaçaient de l'altérer non seulement dans sa phy-
sionomie extérieure, mais dans son essence même. Allait-elle se
bigarrer au contact des a départements » et, de parisienne qu'elle était,
devenir française, c'est-à-dire admettre des éléments, mots ou tours,
jusque là propres à diverses provinces ? Celles-ci se fondaient dans
l'unité nationale, leurs parlers allaient-ils aussi s'incorporer totale-
ment ou partiellement dans l'idiome ?
En second lieu, des classes dont le parler était resté jusque là en
dehors de la vie politique et administrative, dont les mœurs, les idées,
les sentiments ne s'étaient qu'exceptionnellement reflétés dans la lit-
térature, passaient brusquement sur le devant de la scène, y jouant
un rôle d'autant plus considérable que les autres classes, décimées,
dissociées, perdaient de leur importance. Le langage de ces couches
nouvelles de population allait-il s'élever avec elles, changer de con-
dition, se faire reconnaître et admettre ? Les vulgarités devaient-elles
cesser d'être dédaignées et proscrites ? En outre, les incorrections
des indoctes, les déprava,tions que leur ignorance et leur impéritie
ne pouvaient manquer de faire subir à l'idiome s'imposeraient-elles ?
La majorité allait-elle faire la loi dans le langage comme dans l'Etat ?
Enfin quelle chance avaient les marchands d'obscénité et d'ordure
de faire passer leurs produits pour des écrits populaires, et pourquoi
leur succès fut-il de courte durée ?
Tel est l'objet que je me propose d'étudier, pour expliquer ensuite
comment et pourquoi l'édifice brillant et fragile que deux siècles de
raffinement avaient créé, non seulement resta debout, mais ne courut
risque à aucun moment d'être même ébranlé.
VI HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Personne à peu près ne se trouva pour déclarer qu'il était conforme
au programme du grand mouvement politique qui se développait,
d'abandonner la tradition classique et de proclamer la souveraineté
de la langue du peuple. Celui-ci était investi de tous les pouvoirs, sa
toute-puissance ne s'étendait pas à l'idiome.
Des centaines de milliers de documents nous sont restés, imprimés
ou manuscrits, on n'a, dans aucun d'eux, ou dans presque aucun,
voulu, de parti pris, violer l'usage et la règle. Et les fautes, car ce sont
des fautes, n'y apparaissent que de loin en loin.
Dans quelques publications seulement, on se faisait une gloire et
un avantage d'adopter la langue vulgaire, jusque dans ses pires
grossièretés.
C'est un objet de méditation pour le linguiste que ce spectacle
d'une langue éminemment délicate, résistant à des causes de des-
truction d'une puissance exceptionnelle, et triomphant d'elles.
Mais, sans qu'il y eût substitution, il y avait pénétration. Le parler
populaire, les français provinciaux, par la force des choses, au cours
de cette mêlée, qui confondait les rangs et les provenances, faisaient
çà et là des apparitions.
Mon lecteur éprouvera, je le sais, quelque déception, et parfois
l'impression pénible d'un pêle-mêle. Je l'ai éprouvée moi-même en
relisant certains de mes chapitres. C'est qu'un ordre trop rigoureux,
un classement où l'on voudrait séparer à tout prix les faits dus à
l'influence de la langue populaire de ceux qu'a produits le contact
avec les parlers des provinces, risquerait de tout fausser. Dans l'état
actuel des recherches, il est fort difficile de découvrir avec sûreté
le caractère exact de beaucoup de phénomènes. Tel peut être populaire
chez l'un tandis qu'il est régional chez un autre.
J'ai donc préféré l'apparence du désordre à un air de régularité
peu accommodé à la réalité. Dans le chapitre Formes et syntaxe,
j'ai même volontairement tout mêlé et je crois avoir ainsi approché
plus près de la vérité scientifique.
Août 1937.
BIBLIOGRAPHIE '
Anz. et Aniche. Voir Saint-Léger, t. IX, 2^ part., p. xxvi.
Babeuf (G. R.), Pages choisies, recueillies, commentées, annotées avec une intro-
duction et une bibliographie critique par Dommanget (Maurice). Paris,
Librairie Armand Colin (Class. Révol. fr^e), 1935, 1 vol. in-8°.
Balencie (Gaston). Voir à Cahier de Doléances de la Sénéchaussée de Bigorre.
Brunot (Ferdinand), De Philiberti Bugnonii vita et eroticis versibus. Thèse. Voir
H. L., t. II, p. IX.
— La Doctrine de Malherbe. Voir H. L., t. II, p. ix.
— P. L. = La Pensée et la Langue. Méthode, principes et plan d'une théorie nou-
velle appliquée au Langage. Paris, Masson, 1923, 1 vol. in-8".
Bulletin des Lois. P^ Série : Convention nationale. Du 22 prairial an II au 3 bru-
maire an IV, 205 bulletins et 1.233 lois et arrêtés. 6 vol. — II® Série : Gouver-
nement directorial. Du 4 brumaire an IV au 27 nivôse an VIII, 345 bulletins
et 3.535 lois et arrêtés. 9 vol. Tourneux, Bibliogr., t. I, n° 610.
Cahiers de Doléances du Bailliage d'Amont, p. p. Godard et Abensour, Besan-
çon, 1918-1927, 2 vol in-8o.
— du Bailliage d'Arqués..., p. p. E. Le Parquier. Lille, 1922, 1 vol. in-8o.
— du Bailliage de Bourges pour les Etats-Généraux de 1789, p. p. Gaudilhon
(Coll. de Doc. inéd. sur l'Hist. Écon. de la Révol.). Bourges, 1910, 1 vol. in-S^.
— du Bailliage du Cotentin pour les Etats-Généraux de 1789, p. p. Bridrey
(Coll. de Doc. inéd.surl'Hist. Econ. delà Révol.). Paris, 1907-1912, 3 vol. in-8o,
— des Paroisses du Bailliage de Neufchatel-en-Bray, p. p. E. Le Parquier. Rouen.
1908, 1 vol. in-80.
— de la Sénéchaussée de Bigorre, p. p. Balencie (Gaston). Tarbes, 1926, 1 vol.
in-8o.
— de la Sénéchaussée de Civray..., p. p. Boissonnade et L. Cathelineau. Niort,
1925.
— des Sénéchaussées de Quimper et de Concarneau, p. et ann. par Jean Savina
et Daniel Bernard. Rennes, 1927, 1 vol. in-S».
— de la Sénéchaussée de Rennes, p. p. Henri Sée et André Lesort (t. I, Evêché
de Rennes). Rennes, 1909, 1 vol. ïn-%°.
— du Pas-de-Calais, p. p. Loriquet. Arras, 1891, 2 vol. in-8°.
— de la Flandre maritime, p. p. A. de Saint-Léger et Ph. Sagnac (Société
dunkerquoise pour l'Enseignement des Lettres, Sciences et Arts). 1906, 2 vol.
in-80.
Cahiers de la Ré<^olution française. Paris (Univ. de Paris, Fac. des Lett. Centre
d'Études de la Révol.), Recueil Sirey, 1934-1935, 4 fasc. in-8°.
Cahiers paroissiaux des Sénéchaussées de Toulouse et de Comminges, p. p.
F. Pasquier et Fr. Galabert (Coll. de Doc. inéd. sur l'Hist. Econ. de la Révol.).
Toulouse, 1925-1928.
Caron (Pierre), Une enquête sur l'état des routes, rivières et canaux au début de
Van II, dans Bull. Hist. Écon. Révol., années 1917-1919, pp. 1 à 362.
Champagne (G.), La Soc. popul. de Dreux — La Révolution en Province. La Société
populaire de Dreux. Extr. de ses procès-verbaux... Dreux, chez l'auteur, 1908.
1. Cette bibliographie sert de complément à celles du t. IX (1" et 2« Parties), aux-
quelles le lecteur est prié de se reporter.
v„i HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Chassin et Hennet, Les Volontaires nationaux pendant la Révolution. Tourneux,
t. IV, no 26284.
Cirrier (Georges), Papiers poudreux... lauriers flétris... Histoire de deux soldats
de la République, d'après Carnet de Route et Lettres 1793-1814. Soissons,
1913, 1 voL in-12.
CoUot (.J.-M.), Discours fait à la Convention Nationale à l'ouverture des Débats
sur le Rapport de la Commission des vingt et un (4 germ. an III-24 mars 1795).
Tourneux, t. I, n» 4431.
Danton, Guerre aux Girondins dans Discours de Danton, p. p. A. Fribourg, 1910,
1 vol. in-80.
— Œuvres, revues et annotées par A. Vermorel. Paris, 1866, in-18 (Hil)L Nat.
8° Lb" 2268).
Deux Soldats. Voir Cirrier (Georges).
Domergue, Manuel des Étrangers amateurs de la langue française. Paris, Librairie
économique, 1805, 1 voL in-8°.
Dommanget (Maurice). Voir Babeuf, Pages choisies.
D'Holbach, Èthocratie ou le gouvernement fondé sur la morale. Voir H. L., t. VI,
p. xxti.
Féaz (J. J. W.), Journal d'un paysan de Maurienne pendant la Révolution et
l'Empire, écrit par Jean-Joseph-Marie Féaz. Manuscrit et Documents p. p.
la Société Savoisienne d'Histoire et d'Archéologie. Chambéry, 1914, t. LV,
p. 407-490.
Godard et Abensour. Voir Cahiers de Doléances du Bailliage d'Amont.
Hautreux (abbé), La Révolu ion en province. Voyage à travers un vieux registre,
La Société populaire de Beaufort-en-V allée (1793). Angers, Germain et (i.
Grassin, 1907, 1 vol. in-S" (Extr. de la Revue de l'Anjou).
Jouy (Et. de), L'Hermite de la Chaussée d'Antin ou Observations sur les mœurs
et les usages parisiens au commencement du XIX' siècle, 1812-1814, 5 vol. in-12
(Les Observations détachées des deux premiers volumes sont de J. E. Werle,
d'après Barbier).
La Révolution dans les Vosges. Bulletin du Comité départemental des Vosges
pour la recherche et la publication des documents économiques de la Piévolu-
tion française. Épinal, 1908 et suiv., 1 vol. in-8o.
Louvet de Couvray, Mémoires, éd. Firmin-Didot, Biblioth. des Mémoires relatifs
à l'Hist. de France pendant le xyiii^ s., t. XII. Paris, 1848, 1 vol. in-12.
Masuyer (C. L.), Discours sur l'organisation de l'instruction publique et de l'édu-
cation nationale en France. Paris, 1793, 1 vol. in-8°. Tourneux, t. III, n" 16987.
Maugras (Gaston) et Croze-Lemercier (C^^ P. de), Delpliine de Sabran, marquise
de Custine. Paris, Pion, 1912, 1 vol. in-8«.
Mesnard (Paul), Histoire de l' Académie française. Paris, 1857, 1 vol. in-12. Tour-
neux, t. III, no 17866.
Père Duchesne, Grand reproche du Père Duchesne à V Académie française.
Proc. Babeuf = Débat du procès instruit par la haute Cour de justice séante à
Vendôme contre Drouet, Babeuf et autres. Tourneux, t. I, n° 4642.
Registre de la Société populaire d'Amiens.
Révolution dann V Aube, Bulletin d'histoire moderne et contemporaine publ. par
la Société d'histoire départementale de la Révolution. TroSes, 1908-1912,
1 vol. in-8''.
Saint-Léger (de) et Sagnac. Voir Cahiers de la Flandre Maritime.
Sciout (Ludovic). Le Directoire. Paris, Firmin-Didot, 1895-1897, 4 vol. in-8o.
Tourneux, t. IV, no 26171,
Trahard, La sensibilité révolutionnaire, 1789-1794. Paris, Boivin, 1936, 1 vol. in-8°.
Traité des Sons de la Langue française et des caractères qui les représentent. Paris,
J. Th. Hérissant, 1740, 1 vol. in-80 (p. 102).
Verronnais (F.), Statistique historique, industrielle et commerciale du département
de la Moselle. Metz, 1844, 1852, 1 vol. in-S».
SECTION PREMIÈRE
VICES ANCIENS ET VICES NOUVEAUX
Histoire de la Langue française. X.
CHAPITRE PREMIER
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE
A priori, on peut imaginer, et quelques-uns ont en effet soutenu
et peut-être cru, que la Révolution, en nivelant les classes, a nivelé
les styles et les langages, et qu'avec l'ère de la démocratie a
commencé l'ère du français populaire. Comment des fanatiques de
l'égalité entre les citoyens eussent-ils maintenu des classes de
mots ?
D'autre part, comment les limites qui séparaient ces classes eussent-
elles été connues des gens incultes qui entraient en scène ? C'était
l'aristocratie et la haute bourgeoisie, aidées de théoriciens de la langue,
qui avaient établi la hiérarchie. Les bornes n'étaient point visibles
comme des limites de domaine. Toute une portion de la France était
hors d'état de savoir où ces bornes étaient plantées.
UAlmanach du P. Gérard est à cet égard un modèle presque im-
peccable du " style de la liberté ", en même temps qu'un véritable
catéchisme. Il explique un à un les mots nouveaux : constitution
(p. 18), nation (p. 23), loi (p. 29), roi des François (p. 37), liste civile
(p. 39), veto (p. 43), contribution (p. 56), contribution foncière (p. 57),
mobiliaire (p. 58), patentes (ib.), juges de paix (p. 61), juré (p. 52).
C'est à peine s'il s'oublie une fois en employant l'anglicisme majo-
rité 1 ; mais jamais il ne se sert d'un mot bas ; il est simple, familier,
jamais trivial.
Telle était aussi la doctrine bien arrêtée de La Feuille i^illageoise :
On nous a quelquefois demandé, dit-elle, pourquoi nous ne donnions jamais
nos instructions sous cette forme familière et plaisante... C'est que sa trivia-
lité, sa popularité même, est un signe de l'avilissement dans lequel les anciennes
lois avaient plongé le peuple. Nous qui voulons qu'il se relève, qu'il s'épure,
qu'il sente sa dignité, nous lui parlons le langage le plus digne, le plus pur et le
plus élevé. C'est un signe d'inégalité que cette différence choquante entre les
1. L'ordre veuf que ce soit la " majorité " qui prononce (p. 33).
4 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
propos des différentes classes : dès qu'il y a deux idiomes, il semble qu'il y ait,
en effet, deux espèces d'hommes ^.
Je lis dans le Plan d'une bibliothèque à Vusage du peuple, soumis à
MM. les membres du Comité d'Instruction publique ^ :
Quelques personnes pensent que les ouvrages composés pour le peuple ont
besoin d'être écrits d'un stile conforme à son langage habituel, mon opinion dif-
fère de la leur, et je crois que c'est un dernier préjugé bon à combattre comme
tant d'autres.
Dans les représentations données gratis au théâtre, le peuple applaudit toujours
aux sentiments élevés et rendus avec une noble simplicité. Les mauvaises locu-
tions sont les fruits de l'habitude et non de la nature. Ainsi un ouvrage écrit d'un
stile simple et pur sera compris encore mieux du peuple, qu'un ouvrage écrit
dans un stile trivial, et il formera son goût, de manière qu'on pourra peut-être
un jour admirer le langage du peuple français, comme on admirait jadis celui du
peuple d'Athènes, et comme on admire maintenant celui du peuple de Flo-
rence. Cette amélioration me semble d'un grand intérêt public, puisque l'urba-
nité du langage amène l'urbanité des mœurs.
A l'Assemblée Nationale. — Pendant longtemps, si les dis-
cussions étaient âpres et violentes, le langage resta distingué, presque
bégueule. Les orateurs prenaient des précautions, excessives souvent,
pour se servir d'une expression un peu familière : « Nos dettes cons-
tituées et celles auxquelles nous oserons donner la dénomination bien
vulgaire [sic], mais triviale, mais très expressive, de dettes criardes » ^ ;
« Vous dénicherez, si j'ose m'exprimer ainsi, une foule de questions de
droit » *.
Un jour, à la Convention, en pleine Terreur, Levasseur lisait un
discours sur les moyens d'augmenter le nombre et la beauté des bes-
tiaux. Les mots de juments, femelles, ânesses devaient être prononcés ;
ils firent rire, et l'orateur dut renvoyer ses collègues à Buffon, qui
avait vengé les ânes des fabulistes ^.
Une incartade, un mot violent valaient à celui qui s'oubliait un
rappel à l'ordre et même des peines plus graves. Blin avait lâché
cette phrase : « Ceux qui demandent qu'on accorde la dictature au
pouvoir exécutif, veulent qu'on envoie dans les provinces des assas-
sins pour réprimer des assassinats ». La sortie fut considérée comme
" inconvenable " *.
1. Cité par Hatin, Hist. Pr., t. VI, p. 258.
2. Arch. Nat., F^' 5917, s. 1. n. d. Anonyme.
3. Le M'» de Montesquiou, 18 nov. 1789, Huchez et Roux, t. III, p. .366, cf. p. 367.
4. Chabroux, Ass. Nat., 28 avr. 1790, Eid., t. V, p. 249-250.
5. 14 vent, an II-4 mars 1794, Coiirr. de VÉgalilc, n" 564.
6. // [M. Blin] n'avait pas l'intention de leur donner [à ses paroles] la signi/ication très
* inconvenable y qu'etles présentaient {Caza\è<i, Ass. Nat., '22 févr. 17i)0, Bûchez et Roux,
t. IV, p. 374). -©-II. D. T., qui ne cite inconvenant qu'en 1812 ; *L. qui cite Let. de Joseph II
à Marie-Antoinette.
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE 5
Il fallait se garder surtout des grossièretés. Le 10 septembre 1789,
un des mots chers à Hébert était lâché par un député de la Consti-
tuante — un homme de droite — M. le comte de Virieu : « Faut-il
donc qu'une Assemblée Nationale soit emportée par des déma-
gogues.... Non, messieurs, f... ». Un tumulte s'éleva et le mot valut la
censure à l'orateur ^.
Un autre jour, le même comte de Virieu, s'efîrayant de voir accorder
les droits de citoyen actif à tant de soldats libérés, s'écria : « Pourquoi
prostituerions-nous ainsi le plus beau de tous les droits » ? Grands
murmures. Le président observa : « L'opinant voulait sans doute
dire prodiguer », et la correction fut faite ^.
En plein mois de juin 1791, la discipline règne toujours. M. Gor-
GUEREAu : « Je déclare, moi, que je la regarde [l'adresse] comme une
scélératesse ».
M. Chépy : « Je crois devoir... vous engager à vouloir bien ménager
vos expressions... ».
M. GoRGUEREAU, Se reprenant : « Ce n'est qu'avec un extrême
regret que je me suis servi de l'expression dure que je viens d'em-
ployer » 3.
Chaudon écrit à Grégoire en 1794 : « Il serait facile de paraître
énergique en français, en employant beaucoup d'expressions vives des
poissardes ou des harangères, ou des vieux mots. Mais ce mélange du
langage de la populace ou des poètes marotiques avec les termes
simples, purs et nobles, des bons poètes français , ne produirait qu'un
jargon pénible et bizarre » *.
Ce n'étaient pas du reste les menaces suspendues sur la tête des
orateurs qui maintenaient la dignité. Ni amendes honorables, ni langues
percées au fer rouge n'ont jamais empêché un charretier de jurer, ni
Madame Angot d'engu....irlander les chalands à la première obser-
vation. Mais l'Assemblée se respectait, elle était encore dans la phase
où il semblait nécessaire de s'élever à la hauteur de la sublime mission
qu'on avait conscience de remplir. Un langage « parlementaire »,
comme on dit aujourd'hui, était de rigueur à la tribune de ce Par-
lement qui venait de naître. « Nos Seigneurs » en avaient conscience.
Ils se guindaient.
Nécessité de garder une langue « bien faite ». — Tal-
leyrand exprimait une idée qui était celle de toute la Constituante,
1. Arch. ParL, 1" Sér., t. VIII, p. 604, col. 2.
2. Bûchez et Roux, t. IV, p. 430.
3. Eid., t. X, p. 419.
4. Lett. à Grég., p. 126.
6 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
quand, en bon condillacien, il déclarait que, « plus les idées sont
grandes et fortes, plus il importe que l'on attache un sens précis et
uniforme aux signes destinés à les transmettre, de funestes erreurs
pouvant naître d'une simple équivoque », et quand il invitait les bons
citoyens à « concourir par leurs efforts à écarter des mots de la langue
française les significations vagues et indéterminées, si commodes
pour l'ignorance et la mauvaise foi » ^.
Qu'ils fussent théologiens ou juristes, les Constituants avaient
contracté l'habitude de peser les mots, d'en distinguer les nuances
les plus fines ; ils la gardèrent jalousement dans la création quoti-
dienne du droit nouveau. L'avenir en dépendait. On ne légifère pas
dans les ténèbres, ni même dans la pénombre.
Il suffît pour se rendre compte de l'attention scrupuleuse que les
représentants apportaient au choix des expressions, de parcourir la
collection du Point du Jour, qui donne un compte rendu minu-
tieux des débats de l'Assemblée. Les discussions grammaticales y
abondent 2. Et ce n'est pas seulement sur des questions fondamen-
tales, comme celle de la sanction royale (septembre 1789), qu'on
cherche à préciser, mais sur des points de bien moindre importance.
Un jour, il s'agissait des Corses, qui avaient combattu pour la
défense de la liberté, puis s'étaient expatriés, et qui, n'étant accusés
d'aucuns délits légaux, devaient avoir la faculté de rentrer. Il n'en
fallait pas plus pour faire élever une contestation. Mirabeau s'écria :
« Je ne conçois pas comment la liberté, quand elle est innocente,
n'obtient pas subitement votre protection ». Mais M. Gautier de
Biozat demanda la suppression des mots délits légaux, comme étant
une expression obscure et incohérente. Mirabeau essaya de la défendre
en disant qu'il y avait des délits artificiels, des délits arbitraires et
des délits légaux. « Mais, répliqua son frère, si vous êtes obligé d'en
donner l'explication, elle est donc obscure ». Finalement à délits
légaux on substitua délits déterminés par la loi ^.
Le 5 mai, l'Assemblée discute sur le droit du roi à instituer les juges.
Mirabeau intervient : « On s'est servi, tantôt du mot investiture, tantôt
du mot institution, leur signification respective a besoin d'être déter-
minée » *.
A la séance du 9 février 1790, l'abbé Grégoire a parlé de troubles
qui agitent les campagnes. Le Comité propose un décret où il est dit :
1. Rapp., Arch. Pari., 1" Sér., t. XXX, pp. 447 et suiv.
2. Voir III, p. 78, n» lxxxvii, 23 sept. 1789 ; p. 182, n" xcvi, 2 oct. 1789 ; V, p. 94-95,
n" CLViii, 13 dcc. 1789, etc..
3. Point du Jour, TV, p. 331, n" cxlviii, 1" déc. 1789.
4. Bûchez et Roux, t. V, p. 437.
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE 7
« l'Assemblée Nationale est affectée des désordres »... — N. : « le mot
affecté n'est pas assez fort » i.
Lors de la discussion sur la Constitution, Thouret disait : « Nous
touchons à une matière dans laquelle il importe beaucoup que toutes
les expressions soient bien fixées ». Et là-dessus s'engagea une contro-
verse caractéristique. Puisqu'on a dit que la nation ne peut pas délé-
guer ses pouvoirs à perpétuité, est-il nécessaire d'ajouter que sa sou-
veraineté est inaliénable ? Pétion opinait que le mot était indispen-
sable. Thouret riposta que, pour empêcher l'abus qu'on redoute,
mieux vaut dire imprescriptible qn inaliénable. Buzot demanda les
deux adjectifs. Ils furent admis 2.
On pourrait citer cent exemples où des scrupules de cette sorte
ont retenu les premières Assemblées, dans les séances les plus agitées.
Le 22 août 1791, après discussion. Chapelier se prononça « pour la
conservation des mots avilissement des pouvoirs constitués... Autre
chose, observait-il, est censurer, autre chose est avilir ; celui qui ne
fait qu'examiner une loi pour en démontrer les inconvénients ne
l'avilit pas » ^.
Un autre jour, il s'agissait du licenciement de la garde du roi.
Vergniaud remarque qu'on peut entendre par là suppression, qu'il
vaut donc mieux parler de renouvellement *.
Tous estimaient qu'en fait de loi « tout ce qui est vague est mauvais »,
comme disait La Rochefoucauld ^.
En 1792, l'expérience avait achevé d'éveiller les scrupules et d'ai-
guiser la prudence : « Avant d'entrer en matière, disait un journaliste,
donnons aux mots une acception consentie. La plupart de nos infor-
tunes sont venues faute de s'entendre ; et le premier moyen d'abréger
les discussions, c'est de définir les termes avec lesquels on discute » ^
« De quelle importance n'est-il pas pour des législateurs, reprenait-
on un autre jour, de bien arrêter le sens des mots ? Oh ! quelle terrible
création les mots de Roi et d'Empereur n'ont-ils pas autorisée...» '.
Le 25 décembre 1792, Legendre s'explique au sujet de la compa-
rution de Louis Capet. « Dans la première rédaction j'avais mis défi-
nitivement et irrévocablement, dit-il, mais j'ai cru que le mot défini-
tivement voulait dire irrévocablement ; j'ai rayé ce dernier » ^.
1. Bûchez et Roux, t. IV, p. 317-318.
2. Eid., t. XI, p. 266-267.
3. 22 août 1791. Eid., t. XI, p. 310.
4. Mai 1792, Eid., t. XIV, p. 334.
5. 23 août 1791, Eid., t. XI, p. 317.
6. Chron. du Mois, avr. 1792, p. 106. Suit une étude sur accaparement et usure.
7. Ib., mai 1792, p. 71.
8. Bucliez et Roux, t. XXI, p. 431. .
8 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
En plein mois de mars 1793, Brissot dissertait dans la Chronique du
Mois sur « Quelques erreurs dans les idées et dans les mots relatifs à
la Révolution française » ^.
Sous le despotisme on appelait peuple la dernière classe des citoyens... Canaille
était l'équivalent du mot peuple.
On entend [aujourd'hui] par ce mot peuple la collection de tous les indi-
vidus composant la nation française... Mais, dans cette masse, il y a une classe
d'hommes qui ont plus de rudesse dans leurs manières, moins d'éducation...
C'est cette classe d'hommes que les Romains désignèrent sous le nom de plebs, et
que nous avons traduit par populace. Le mot populace a été proscrit dans notre
révolution, parce qu'il avoit une teinte d'aristocratie... il importe... d'avoir une
expression pour les désigner, une expression qui ne rappelle pas les fausses idées
du mépris que la cour versoit sur le peuple. Le mot multitude est plus décent,
mais il est incomplet ; il ne renferme pas les idées d'ignorance et de grossièreté...
Celui qui trouvera un mot heureux pour désigner le plebs des Romains rendra un
grand service à la chose publique ; car c'est la confusion des idées engendrées par
de mauvais signes qui perd tout en politique.
Quand il s'agit d'établir la Constitution républicaine, une contro-
verse s'engage. Dev?>it-on dire Droit naturel ou Droit social ^ ?
Le choix des termes n'importait pas seulement en effet à la direction
générale de la politique. Il s'imposait rigoureusement, si l'on ne
voulait pas rendre des décrets qui deviendraient des sources de
conflits continuels, et donner ainsi occasion de renaître à ces procès
interminables qui avaient été un des fléaux de l'Ancien Régime.
On créait la contribution mobilière, on la proportionnait aux res-
sources des contribuables. Comment s'exprimer ? Faculté semblait
le seul mot convenable ^. Il fut longuement discuté.
Un autre jour, à propos du partage des biens communaux, on en
arriva à examiner quels seraient les part-prenants. Seraient-ce les
habitants ? Mais en quel sens fallait-il entendre ce mot ? quelle exten-
sion lui donner au juste ? Toute une controverse s'engagea *.
Pour terminer par un fait plus caractéristique encore, je signalerai
les réserves faites au sujet du mot dissoudre appliqué à la garde natio-
nale : « On rencontre dans l'article 4 de ce décret, observe la Chronique
du Mois, une rédaction fautive, et qui sans doute aura besoin inces-
samment d'une interprétation précise : « L'Assemblée nationale dis-
sout la garde nationale » ! Qu'est-ce donc que dissoudre une garde
nationale ? La constitution ne reconnaît aucune corporation de gardes
1. Pp. 27 et suiv. Cf. H. L., t. IX, p. 728.
2. Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 42.
3. « La dénomination qui la caractérise le mieux [la contrib" mobiliairc] est celle de faculté,
en attachant à ce mot l'idée de pouvoir, puissance, richesse, etc., comme si l'on disait, on
est riche en proportion de ce que l'on peut faire, ou exécuter plus ou moins de choses... »
(Thibaut, Conv. Nat., 29 mess, an III, Monit. t. III, 4 therm. an III-22 juil. 1795).
4. Voir Proc.-Verb. Corn. Agr. et Com., Conv., t. III, p. 60.
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE 9
nationaux, tous les citoyens sont essentiellement gardes nationaux.
On ne peut dissoudre les citoyens » ^.
Toutes ces pointilleries ne semblent pas s'accorder avec la fabrica-
tion fiévreuse des décrets. Mais combien d'entre eux ne furent votés
que « sauf rédaction », c'est-à-dire que le principe seul était établi,
et les directions données. Le texte devait être élaboré à loisir.
Je terminerai en citant un mot énorme qui, à lui seul, résume
l'état d'esprit général : « Je vous demande ce que c'est qu'une loi
qui consacre des expressions qui ne sont pas dans le dictionnaire » 2.
Goût d'une langue châtiée. — Les faits qui viennent d'être
rapportés n'expliqueraient pas à eux seuls pourquoi, lorsque dans les
Assemblées ou les journaux on a parlé de la langue ou expressément
ou incidemment, on l'a fait, sauf quelques exceptions, avec tant de
respect et de précaution. Sans doute, le secret désir de tous ces poli-
tiques et administrateurs improvisés était de rivaliser avec les vrais
orateurs et les écrivains renommés ; mais il y a plus et mieux que cette
vanité. C'est qu'on s'accordait à considérer que la langue était un bien
national, qu'on voulait distribuer à tous, loin de chercher à le détruire
ou à l'amoindrir. Tout au contraire, on se faisait un souci de l'accroître.
On estimait à leur prix les services que la langue pouvait rendre à l'éta-
blissement des idées et des institutions nouvelles, non seulement en
France, mais en Europe. Et l'on savait que ce rôle ne pouvait lui
appartenir qu'à une condition, c'est qu'on ne gâchât pas ses belles
qualités de clarté, de précision, que des aventures ne troublassent pas
sa fixité. La pensée de l'altérer n'eût pu venir qu'à des renégats, et,
comme on dit bientôt, à des « désorganisateurs ».
Aussi personne, à ma connaissance, n'a imaginé d'abandonner
l'idiome aux caprices de l'ignorance ^. Ce ne sont pas ces déiTiocrates
qui ont proclamé maîtres du langage ceux qui ont à le parler et à
l'écrire.
Necker *, qui était genevois, s'effrayait des dangers que courait le
français. Il avait tort. 11 ne faut pas croire qu'on se soit rué à
l'assaut de cette Bastille. Il n'y a pas eu de nuit du 4 août, suppri-
mant les privilèges des castes de mots, point de Déclaration procla-
mant que tous sont égaux en droits.
1. Mai 1792, p. 32, n. 1.
2. Garrtni, Conv., 14 vend, an TV. Proc.-Verb. Corn. I. P., Conv., t. VI, p. 749.
3. J'ai parlé ailleui's du discours de Barère le 8 pluviôse. Vilate l'accusait, non sans raison,
d'avoir été un des principaux jargonneurs (Mgst. de la Mère de Dieu, p. 280).
4. A l'occasion il ne se refusait pas un néologisme. Nous en avons cité des exemples au
tome VI. On y en ajouterait beaucoup, ainsi:» sans aucune connaissance du terme, où con-
duisaient les dispositions éparses des différents " élaborateurs " de la première Assemblée
Nationale » (^Pouv. Exéc, VIII, p. 415). ■©■ H- D- T., Fr.
10 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Polémiques politiques a arguments grammaticaux. — Jamais
on ne cessa d'un parti à l'autre de se reprocher des fautes de grammaire.
De même qu'au xvii^ siècle, dans la chaleur des controverses reli-
gieuses, jansénistes et jésuites s'accusaient réciproquement de bar-
barisme, après que la Révolution eut éclaté, divers polémistes
alléguèrent contre leurs adversaires politiques des griefs gramma-
ticaux.
André Chénier accusait Mirabeau d'avoir proclamé qu'il secouait
<( tous les despotismes jusqu'à celui des langues » ^. Et, se rappelant
sans doute que J.-J. Rousseau avait déjà fait montre de semblable
indépendance à l'égard des règles, sans abuser cependant de la
latitude qu'il se donnait, Chénier s'en prenait à tous des négligences
que le génial orateur avait cru pouvoir se permettre dans ses lettres ^.
Brissot, dans le Patriote français (16 mars 1792), avait écrit : « Moi,
aux gages de la police ! Cette idée me fait bouillonner le sang ». C'en
est assez pour exciter la verve du même Chénier, qui s'en gausse ^.
Il ne s'agit point là seulement d'alimenter des polémiques per-
sonnelles. La vérité est que le grand poète, au milieu de la tourmente,
tout en faisant bon marché des raffinements affectés, conserve intact
son respect pour l'élégance véritable :
•Te ne sais rien, dit-il, de si puéril et de si misérable que cette politesse fausse
«t apprêtée, cette mignardise fine et inintelligible, et ces épigrammes sentimen-
1. En 1792 avaient paru les Lettres originales de Mirabeau, recueillies par P. Manuel,
in-4">. Le discours préliminaire souleva des protestations du Mercure, de la Feuille du Jour,
du Journal de la Cour et de la Ville, du Moniteur du 17 févr., du Spectateur et Modérateur
du 13, etc.. Chénier fit ses observations aux auteurs du Journal de Paris (Voir Œuvres en
prose, p. 112) : « ... Je commencerai par l'endroit où il admire son héros d'avoir secoué tous
les despotismes, jusqu'à celui des langues (p. 3). Tous les hommes qui jugent avant de louer,
et chez qui l'admiration n'est pas l'ennemie de la raison, avaient en effet remarqué dans ses
écrits, étincclants d'ailleurs de grandes beautés, une afTectation pénible à forger des mots
nouveau.x entièrement inutiles. Cette ruse produit toujours son effet. Elle persuade au plus
grand nombre des auditeurs que des phrases si obscurément entortillées doivent cacher un
sens bien profond, et que les pensées qu'on leur débite doivent être bien neuves, puisque la
langue n'a pas pu fournir de quoi les exprimer. Mirabeau n'était pas l'auteur de ce char-
latanisme, qu'il a beaucoup perfectionné, quoiqu'il n'en eût pas besoin ; mais c'est ce qu'on
semble vouloir le plus imiter chez lui... ».
2. 1 Nous apprenons plus loin que Mirabeau était persuadé qu'il est impossible d'écrire
correctement une langue qui n'est pas apprise par principe et qu'il réduit à vingt-cinq pages
toutes les règles essentielles du français (p. 35). Il est fâcheux qu'il n'ait pas toujours eu ces
vingt-cinq pages sous les yeux, et surtout qu'il ne les ait point transmises à l'éditeur de ses
lettres. Sans doute, alors, on ne nous eût point parlé de la méchanceté de sa femme, qui
l'illuminait de crimes ; les lecteurs n'eussent pas été écrasés de ses sublimes qualités ; on ne
nous l'eût pas montré se roulant par terre, mais comme les Achille et les Priam. Nous ne sau-
rions pas que Sophie était presque belle, mais que Gabriel ne s'était rendu qu'à ses vertus, et
qu'il tenait encore plus à son âme de fer qu'à son corps d'albâtre. Bien différente de ces prudes
ennuyeuses qui déguisent de leur mieux leurs aventures, elle était cependant toujours décente,
mente lorsqu'il l'entraînait vers le trône de l'amour. Elle avait sans cesse quelque malice à lui
faire ; et rien n'est plus piquant que l'ingénieux détail de ces malices qu'elle lui faisait jus-
qu'à ce que l'envie de lui en faire se passât peu à peu, comme il est dit agréablement page
15 » (Œuv. en prose, p. 115).
3. Ib., p. 108.
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE 11
taies que l'on appelait autrefois le bon ton. Mais n'est-il pas un véritable bon ton ?
Tout homme qui a eu une âme bonne et franche n'a-t-il pas en soi une justesse
de sentiment et de pensées, une dignité d'expression, une gaîté facile et décente,
un respect pour les vraies bienséances, qui est en effet le bon ton, puisque l'hon-
nêteté n'en aura jamais d'autre ^ ?
Sieyès, à l'occasion, gauchissait devant la nécessité de faire un
mot. S'il le faisait, il tâchait de le bien faire. Dans la discussion de ses
projets de constitution, il avait dit : « S'ils sortent des bornes du
pouvoir qui leur a été confié... La constitution sera violée... Qui
signalera cette excédence, cette extravasion du pouvoir ? » Il ajoute
en note : « J'aime mieux employer ce mot que celui à'' excession des
pouvoirs. Nous avons déjà trop de noms avec la désinence sourde en
ion ; leur retour trop fréquent fatigue l'oreille » 2. Or Rivarol le trai-
tait de barbare, coupable, criminel, non seulement contre sa langue
mais contre l'ordre grammatical supérieur ^.
Les Sahats Jacohites goguenardent, parodient, pédantisent sans
lassitude. Le n^ XVII (I, p. 264) contient une véritable leçon de
français à l'adresse de l'auteur de la Chronique de Paris : « Sire, les
circonstances sont fortes. On dit des circonstances fâcheuses, funestes,
critiques... Mais des circonstances fortes sont une incongruité digne
du pauvre Carra... Ne repoussez pas la démarche du département...
On repousse la personne, les vœux, même la prière, mais non la
démarche » *. Ainsi de suite.
Encore, si ces observations et d'autres analogues n'avaient été
faites que par des Chénier et des Rivarol, on pourrait soutenir que
la pureté intéressait exclusivement quelques conservateurs confits
dans leurs traditions. Il n'en est rien.
Dans son manifeste, Brissot dit : « Je ne m'abaisserai pas à
relever tous les mensonges de la plate circulaire prêtée aux Jacobins,
circulaire qui prouve que leurs chefs rédacteurs ont autant besoin
1. Œuv. en prose, p. 117.
2. Moniteur, 26 therm. an III-13 août 1795, n° 326, p. 1311.
3. « Mais qu'on sache que M. de Mirabeau, fléau du goût et de la raison, est pourtant,
comme dit Boileau, un soleil a côté de l'abbé Sieyès. Prenons au hasard la phrase suivante
son dire sur la sanction royale, p. 39 : Il est vrai que ceux qui cherchent dans le veto autre
chose que l'intérêt public, autre chose que ses avantages ; ceux qui, au lieu de consulter les
ATais besoins d'un établissement dans sa nature même, cherchent toujours hors de leur sujet
des copies à imiter, ne voudront pas reconnaître dans le veto naturel que j'indique, celui
qu'ils ont dans leur vue. L'homme qui s'exprime ainsi pèche non seulement contre le français,
mais encore contre la métaphysique des langues et serait barbare en tout temps et en tout
lieu » (Méni., p. 246).
4. Le même numéro renferme encore d'autres observations : « Il n'est pas nécessaire de con-
naître sa langue pour faire des journaux. Ce grand auteur dit dans sa feuille du 20 avril, en
parlant à la Municipalité : votre acte que je viens d'envisager. Ah ! M. Carra ! on ne peut
envisager que ce qui a un visage » (I, p. 260). Ailleurs les rédacteurs s'en prennent à l'ins-
cription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante (n» 31, II, p. 89), etc.
12 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
de leçons de grammaire que de leçons de logique et de probité » i,
Roederer est insulté. Dédaigneusement, au lieu de s'emporter,.
il observe : « Cet homme sait si peu sa langue que, malgré ses efforts
très marqués pour me dire une injure, il n'a pu y réussir » 2.
De gauche et de droite, grands et petits journaux épluchent,
chicanent leurs adversaires ou leurs rivaux.
Les formes surcomposées du verbe ont quelque chose de popu-
laire. Les Annales politiques raillent ces passés en trois mor-
ceaux : « J'ai été stupéfait quand j'ai entendu M. Du Port... je
l'ai été bien davantage quand j'ai eu vu mettre des jurés par-
tout » 3.
Le Dictionnaire National et Anecdotique s'amuse aux dépens de
M. l'analyste Parisien qui a dit : une médiocrité incurable, des
insectes inappercevables : « un journaliste qui a vécu à Chambéry,
la ville où il est prouvé qu'on parle le mieux françois, eût du dire
des insectes imperceptibles » *.
Barnave fait voter une adresse par les Jacobins en mars 1791,
Elle est examinée à la loupe jusque dans le détail des expressions
par Le Patriote Français du 17 : « Qu'est-ce que fermer la bouche
par des élans généreux ? Un saut ferme-t-il la bouche ? ... Qu'est
le signe où l'on peut juger si la Révolution s'achèvera ? Un signe
est-il un lieu ? » ^.
Reubell avait risqué un verbe dépénétrer : « mes concitoyens se
sont si fort pénétrés de ce décret du 4 août, qu'ils ne s'en dépéné-
treront jamais ». Le Point du Jour ne le laisse pas passer : « Tandis
que M. Reubel enrichissoit la langue d'une nouvelle expression que
les circonstances rendaient précieuse... », dit le journal avec ironie®.
Les polémiques grammaticales furent peut-être moins fréquentes
pendant la crise terrible qui se termina en Thermidor. Elles ne ces-
sèrent pourtant jamais.
Les Révolutions de Paris, rendant compte de UAmi des Lois de
Laya, en plein mois de janvier 1793, notent « les soufflets donnés à
la langue » ^.
C'est un fait généralement ignoré, et qui a son importance, que
les relations de l'abbé Noël avec Danton, avec Robespierre, avec
Camille Desmoulins. Le futur collaborateur de Chapsal les avait
1. Bûchez et Roux, t. XX, p. 124, oct. 1792.
2. Journal de Paris, 1793, n» XXXII, Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 430, n. 1.
3. N» 151, 15 janv. 1791.
4. P. 93.
5. Aul., Jacob., t. II, p. 192, n. 1.
6. III, 41, n" LXXXIV, 20 sept. 1789.
7. Bûchez et Roux, t. XXIII, pp. 39, 41, etc..
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE 13
€us pour élèves. Est-ce à cette école que Camille Desmoulins avait
appris la haine du mauvais langage ? En tous cas il raille sans
pitié les gâcheurs ^.
Marat s'amuse à reproduire avec toutes les fautes une lettre de
Chambon, député de la Corrèze. « On dirait, ajoute-t-il, qu'il a été
oublié à l'étable » 2. Jusqu'à un Bentabole qui s'en mêle, et celui-là
pourtant passait pour peu scrupuleux, car hentahoUser les mots,
comme nous le verrons, c'était les écorcher. Or, aux Jacobins, le
14 octobre 1792, il relève dans une circulaire deux expressions :
l'une le respectable Couthon, celle-là blesse l'égalité, l'autre cham-
pionner quelqu'un, celle-ci n'est pas française ^.
A plus forte raison le Prussien Anacharsis Cloots, qui, avec ses
déclarations humanitaires, fait douter de son patriotisme français,
est-il guetté et dénoncé comme un corrupteur qui « traite la langue
française à la prussienne » *.
De simples gens du peuple étaient visiblement sensibles au choix
des mots, à la correction des formes. Marie-Victoire Monnard est
de condition très humble. Elle entend des paysans du Blesois. Au
lieu de rire de leurs fûmes et de leurs conçînmes, elle écoute et
admire ^.
Pour entretenir ce goût du français correct, chez ceux qui
savaient lire, et ceux-là lisaient souvent à haute voix pour les
autres, chaque ville, chaque bourg, chaque village avaient des maîtres
en abondance, c'étaient les imprimés dont l'averse, irrégulière,
mais fréquente, inondait. Ils tenaient école dans les cafés, les
auberges, aux portes des mairies, aux coins des rues, attirant, raco-
lant le passant, lui offrant des pages de lecture dans une forme
1. « Non pas, comme je l'ai lu dans une certaine dénonciation, M. Tel, parce qu'il est logé
luxiirieiisement (V" CordeL, n" V, les mots sont soulignés. Quint, niv.-!'*^ décade an II).
2. Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 74-75.
3. Aul., Jacob., t. IV, p. 385.
4. Le Cotirr. de Provence dit : « il est fait par un Prussien qui a tous les talents littéraires,
possède notre langue à un degré fi éminent, qu'il ne nous donne pas un numéro où il n'y ait
quelque mot nouveau dont les quarante ne se seraient jamais douté ; et ce parce que les
quarante n'ont pas les idées des autres, et que le Prussien en a qui ne sont qu'à lui. Il est
devenu néologue par nécessité ; et comment eùt-il écrit sans néologisme ce traité sur le
commerce des effets royaux qui nous en a tant appris » (Dict. Nat. et Anecd., p. 95, cf. Hatin,
Hist. Presse, t. IV, p. 95).
5. « Ce que je pouvais le moins comprendre à cette discussion, pour une aussi modique
somme, c'est qu'elle avait lieu au village entre des personnes parlant leur langue avec pureté
et se servant de mots techni([ues pour s'exprimer, comme par exemple : nous allâmes, nous
convînmes, nous fûmes, ils vinrent. Je voulus voir les personnages entre lesquels ce dialogue
avait lieu ; je fus bien surprise lorsque je vis de jeunes vendangeurs et vendangeuses à louer
débattant le prix de leiu- journée. Je demandai comment il se faisait que des paysans par-
laient aussi bien le français, étant si éloignés de la capitale, tandis que ceux qui l'environnent
le parlent si mal. C'est, me dit-on, que la langue française a pris naissance et est originaire
de Blois, et que les paysans de ses environs l'ont transmise d'âge en âge aux leurs (Boutan-
quoi, Souv. de Mar.-Vict. Monnard, p. 82).
14 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
et une orthographe officielles. Et quel livre de lecture que ces
décrets, ces arrêtés qui réglaient souverainement les nouvelles con-
ditions des personnes et des biens, et commandaient toute la vie !
Malgré tout, un respect de la langue si profond et si général ne
laisse pas de nous étonner tout d'abord. Quand on a lu beaucoup
d'écrits du temps, on ne peut nier qu'il ne fût très sincère : il était
passé dans la nature. Des gens menacés d'être guillotinés le lende-
main observaient l'incorrection des papiers qui leur étaient remis :
« Aucun de ces actes inlisibles n'était orthographié, et on n'y trou-
vait aucune construction française », dit Rioufîe, après coup, il
est vrai ^.
Un nommé Chaudon de Merin (Lot-et-Garonne) propose au
Comité d'Instruction publique un plan pour résoudre la grosse ques-
tion de l'instruction du peuple. Ce plan est extrêmement court ;
cela n'empêche pas l'auteur de faire une charge à fond contre les
néologismes '^.
On n'était pas seulement puriste pour les autres, mais pour soi-
même. A-t-on commis une faute vénielle, on se repent, on se corrige.
L'entretien de L. Junius Brutus et de C. Mucius a été imprimé
hâtivement ^ ; l'auteur recommande de se reporter à l'errata.
Parmi les fautes corrigées, on trouve : dans une nation, lisez chez
une nation.
L'impression très nette qu'emporte quiconque a parcouru les
publications de l'époque, c'est que le bouleversement de l'État n'a
nullement entraîné un bouleversement de la langue. Il y a eu une
secousse, non un effondrement.
Causes de la résistance du vieil édifice. — Si on se demande
comment put rester debout un édifice, si frêle en apparence, dans
un temps où chaque jour voyait abattre quelque chose de ce qui,
en toute matière, avait été la loi depuis de nombreuses généra-
tions, il faut considérer d'abord que l'ébranlement ne fut pas très
long, alors que les changements linguistiques, même dictés d'au-
torité, demandent des siècles pour s'affermir.
La seconde, non moins puissante, c'est que, si profond qu'ait
été le bouleversement, il n'eut pas pour effet de substituer à une
élite de raffinés une populace d'incultes. Sans doute le monde élé-
gant qui avait occupé le devant de la scène, femmes du monde,
abbés de Cour, grands seigneurs. Académiciens, Présidents, Évêques,
1. Mém., d. Mém. s. l. prisons, t. I, p. 80.
2. Arch. Nat., pi' » 1310.
3. Paris, an II. l^ne main a ajouté : 27 déc. 1792.
LES CONVEMANCES ET LA POLITIQUE 15
disparut peu à peu, dispersé, terré, émigré. Ce qui en restait
émietté, caché, déguisé, ne faisait plus centre, ou, pour conserver
une faible action sur la nation soulevée, était obligé de se pencher
sur le commun. Distingué n'était plus un mot de mise. Affecter de
se tenir à part et au-dessus, ne fût-ce que par le langage, eût
été dangereux. Des mots comme des manières relevées pouvaient
être compromettants, « suspects ». Condorcet, resté marquis dans
la tenue et le geste, en fit la triste expérience. Ses manières révé-
lèrent son identité à « l'œil de la surveillance », parmi les paysans
de Clamart.
Toutefois il y avait longtemps que les salons du xviii^ siècle et
leurs habitués, s'ils faisaient la mode, ne faisaient plus seuls la loi.
D'autres s'étaient attachés à la règle, la pratiquaient et la répan-
daient, c'était la pléiade des écrivains, des savants, des curés, des
hommes de loi, toute la bourgeoisie instruite, qui, à défaut d'autre
dévotion, avait le culte de la bonne langue, le professait et le pra-
tiquait.
Du reste, à vrai dire, le peuple lui-même cherchait à bien parler
comme à bien faire :
Le patriotisme et la liberté, dont les efforts sont incalculables, dit avec quelque
ironie le Dictionnaire National et Anecdotique, ont fait... des miracles, et tel négo-
ciant qui, sous l'Ancien Régime, savoit à peine faire une facture ou parler à ses
garçons, rédige aujourd'hui des adresses, monte en chaire ou à la tribune, et
pérore aussi longuement et avec autant d'aisance que le plus habile septheurier
[avocat qui parle sept heures] ^.
En outre, si le peuple fut présent à la Révolution, si, dans les
grandes journées, il jeta dans la balance le poids de sa force, ce n'est
pas lui qui dirigea. La plupart du temps il suivit, avec l'air de con-
duire. Même en province, même dans les Sociétés populaires, les
« meneurs » étaient à peu près partout des bourgeois.
Une manifestation sans conséquence. — Assurément il était
inévitable qu'à un moment quelconque la distinction du^langage, plus
difficile à acquérir peut-être que celle des manières, parût à cer-
tains outranciers de l'égalité universelle une marque d'aristocratie
que la Révolution devait effacer.
Barère, avec sa faconde ordinaire, profita de l'occasion que lui
offrait la séance de pluviôse, où la Convention se préoccupa des
idiomes ^, pour charger à sa manière contre une inégalité qu'il
1. Art. Motion.
2. Voir H.L., t. IX, p. 183.
IC) HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
importait d'abolir. Puisqu'il n'existait plus de classes de citoyens,
il ne devait plus y avoir de classes de parlers :
La langue, disait-il, paraissait encore n'appartenir qu'à certaines classes de la
société ; elle avait pris la teinte des distinctions nobiliaires ; et le courtisan, non
content d'être distingué par ses vices et ses déprédations, cherchait encore à se
distinguer, dans le même pays, par un autre langage. On eût dit qu'il y avait plu-
sieurs nations dans une seule.
Cela devait exister dans un gouvernement monarchique, où l'on faisait ses
preuves pour entrer dans unn maison d'éducation, dans un pays où il fallait un
certain ramage pour être de ce qu'on appelait la bonne compagnie, et où il fallait
siiïler la langue d'une manière particulière pour être un homme comme il faut.
Ces puériles distinctions ont disparu avec les grimaces des courtisans ridicules
et les hochets d'une cour perverse. L'orgueil même de l'accent i)lus ou moins pur
ou sonore n'existe plus, depuis que des citoyens rassemblés de toutes les parties
de la République ont exprimé dans les Assemblées nationales leurs vœux pour la
liberté, et leurs pensées pour la législation commune. Auparavant, c'étaient des
esclaves brillants de diverses nuances ; ils se disputaient la primauté de modes et
de langages. Les hommes libres se ressemblent tous, et l'accent vigoureux de la
liberté et de l'égalité est le même, soit qu'il sorte de la bouche d'un habitant
des Alpes ou des Vosges, des Pyrénées ou du Cantal, du Mont Blanc ou du Mont
Terrible, soit qu'il devienne l'expression des hommes dans des contrées centrales,
dans des contrées maritimes, ou sur les frontières ^.
Il ajoutait : « Il faut populariser la langue, il faut détruire cette
aristocratie de langage qui semble établir une nation polie au
milieu d'une nation barbare ».
André Chénier se moqua de lui ^, et toutes sortes de témoignages
prouvent que le poète représentait beaucoup mieux que l'homme
aux carmagnoles l'opinion générale.
Grégoire fut autrement réservé que Barère. Lui aussi parle de
la hiérarchie des styles ; mais il semble que la réforme à laquelle
il pense soit bien anodine, et se borne à désaristocratiser l'idiome
et à en retrancher l'affectation :
« Il y a dans notre langue, disait un royaliste, une hiérarchie de style, parce que
les mots sont classés comme des sujets dans une monarchie ». Cet aveu est un
trait de lumière pour quiconque réfléchit. En appliquant l'inégalité des styles à
celles des conditions, on peut tirer des conséquences qui prouvent l'importance
de mon projet dans une démocratie.
Celui qui n'aurait pas senti cette vérité serait-il digne d'être le législateur
d'un peuple libre ?...
On disait de Quinault qu'il avait désossé notre langue par tout ce que la galan-
terie a de plus efféminé et tout ce que l'adulation a de plus abject. J'ai déjà fait
observer que la langue française avait la timidité de l'esclavage quand la corrup-
tion des courtisans lui imposait des lois : c'était le jargon des coteries et des
passions les plus viles. L'exagération du discours plaçait toujours au delà ou en
1. Quill., Proc.-Verb. Corn. I. P., Conv., t. III, p. 350.
2. Œiw., lîd. Lemerrc, 1874, t. II, p. 203.
LES CONVENANCE S ET LA POLITIQUE 17
deçà la vérité. Au lieu d'être peines ou réjouis, on ne voyait que des gens déses-
pérés ou enchantés ; bientôt il ne serait plus rien resté de laid ni de beau dans la
nature : on n'aurait trouvé que de Vexécrnble ou du divin.
Il est temps que le style mensonger, que les formules serviles disparaissent, et
que la langue ait partout ce caractère de véracité et de fierté laconique qui est
l'apanage des républicains ^.
Simplicité n'est pas bassesse. — Ce qui convient au peuple,
c'est une langue simple. Les Commissaires aux places fortes du
Nord écrivent à la Convention le 9 avril 1793 :
Comme le mal est absolument dans le défaut d'instruction, nous venons de
faire une proclamation... et nous la répandrons à très grand nombre ; nous n'avons
pas cru devoir nous attacher à y développer un style pompeux et fleuri, mais à y
mettre une grande simplicité, une grande clarté et des détails qui, moins utiles
aux hommes éclairés, pussent l'être vraiment à ceux pour lesquels nous écrivons...
Si elle ne i^ous parait point par sa rédaction tenir le ton noble avec lequel doit s'ex-
primer la Convention lorsqu'elle parle à la Nation française, nous nous excuserons
en vous assurant que ce qui nous a paru le plus utile est ce qui nous a paru le plus
digne, et eu vous observant, ce qu'il est impossible que vous sentiez au foyer de
lumière où vous êtes, que le langage propre au peuple de ces contrées sera long-
temps encore par sa simplicité loin de l'élégance oratoire qui semble si essentielle
à la tribune : plus nous observons, plus nous voyons combien le peuple a besoin
d'être instruit et combien il est peu de livres et de discours qui soient à sa portée ^.
Que de précautions et comme elles révèlent le souci de ne rien
« lâcher » en parlant au nom du souverain !
On avait jadis ménagé les mots par respect de société, on
devait désormais les ménager par amour-propre national et démo-
cratique. Il paraissait au-dessous d'un « peuple libre », posses-
seur de droits désormais reconnus, de s'emporter jusqu'à l'incon-
venance. C'était une faiblesse par laquelle on se dégradait.
Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'on approuvât les
recherches d'une langue trop savante ^. Mais, pour décidé qu'on fût
1. Rapp. d. Lett. à Grég., p. 313-314.
2. Signé : Charles Cochon, de Bellegarde, Lequinio, dans AuL, Act. Com. Sal. p., t. III,
p. 175.
3. C'était le \ice qu'on reprochait à VObservateur Sans-culotte. Les rapports de police le
signalent à maintes reprises : « Le Sans-culotte observateur... embouche souvent la trompette,
et le peuple, dont il ne parle point assez la langue, ne l'entend pas toujours » (Rapp. Latour
la Montagne, 27 sept. 1793, d. P. Caron, Par... Terreur, t. I, p. 210). « L'on voudrait moins
de phrases dans VObservateur Sans-culotte. La partie du peuple principalement pour laquelle
ilest fait se plaint de le trouver souvent inintelligible» (Rapp. de Dugas,23 niv. an 11-12 janv.
1794, Id., ib., t. II, p. 320). On s'est amusé, au Jardin de la Révolution, aux dépens du style
de l'Observateur Sans-Culotte : « Depuis quand, disait-on, un républicain écrit-il que « pied
mignon ne se blesse plus de porter des sabots », que « jolie femme s'y accoutume et s'em-
bellit en souriant de la gaucherie des premiers pas » ? Qu'est-ce que c'est, disait-on, que
« notre marche bruyante qui ne sera qu'une sorte d'applaudissement continuel aux succès
de nos braves que nous aidons à voler au triomphe » ? Cet observateur... devrait bien écrire
avec moins de prétention n (Rapp. du même, 24 niv. an 11-13 janv. 1794, Id., ib., t. III,
p. 336).
Histoire de la Langue française. X. 2
18 HISTOIRE DE LA LA^'GUE FRANÇAISE
à se rendre intelligible à tous et à user d'un style « franc », on ne vou-
lait point consentir au sacrifice du lexique épuré qui avait été l'ob-
jet de tant de soins. Lui aussi, on le classait parmi les œuvres d'art
à mettre hors des atteintes du vandalisme.
Remise au point. — Il fallut qu'un jour à la tribune des Jaco-
bins Robespierre s'élevât contre les susceptibilités excessives :
Un homme qui dit des vérités à la tribune, fût-ce dans le langage le plus grossier,
doit être entendu tranquillement. Je saisis cette occasion pour vous faire
connoître un principe qu'il me tarde de vous présenter. Il n'y a rien de plus con-
traire aux intérêts du peuple et à l'égalité, que d'être difficile sur le langage.
C'est un abus des personnes qui se prétendent bien élevées ; il se trouve beaucoup
de citoyens qui peuvent rendre beaucoup de services à la république dans la classe
de ceux à qui la pauvreté n'a pas permis de recevoir une éducation. Elle est
l'arme la plus puissante de l'aristocratie et des intrigants qui se rangent sous ses
étendards. Voulez-vous voir la cause de la liberté bien défendue, voulez-vous
voir votre tribune occupée par des hommes vertueux, écoutez attentivement
ceux qui professent les bons principes. Qu'on y parle un langage moins fleuri, peu
m'importe, pourvu qu'on y parle celui du patriotisme. Faites en sorte que le sans-
culotte qui a reçu de la nature un sens droit, et dont l'âme est remplie d'énergie,
puisse nous faire part de ses opinions sans éprouver de difficultés, tant qu'il ne
s'écartera pas des principes, et sans être exposé aux huées de l'aristocratie des
gens bien nés. L'égalité n'est vraiment établie que quand les citoyens peuvent
être entendus favorablement sans avoir reçu une éducation élevée. Ce que je dis
ne s'applique pas à celui qui est à la tribune : il est assez instruit pour bien déve-
lopper ce qu'il doit vous dire : mais j'ai voulu vous communiquer une pensée
qui étoit depuis longtemps dans mon âme ^.
1. Ann. Révol., 1794, n" 56, 27 germ. an 11-16 a\T. 1794, p. 7.
CHAPITRE II
PHRASES HEUREUSES
J'avais d'abord eu l'idée d'intituler ce chapitre : Oasis. J'ai
renoncé à ce titre qui donnait une idée fausse, celle de quelques
endroits clairsemés dans l'immensité d'un désert. Or, s'il est vrai que
les œuvres ou les morceaux écrits de génie sont exceptionnels dans
les documents de l'époque, il ne faudrait à aucun prix laisser croire
qu'il est nécessaire de parcourir des volumes de rapports, de dis-
cours, de feuilles publiques, pour y trouver une phrase bien faite ou
une expression nouvelle et frappante.
Assez souvent, en lisant les papiers du temps, on éprouve une
surprise, et comme une détente : il s'est rencontré une phrase
simple, juste, vraie. En effet l'ignorance des savants apprêts a sauvé
les petites gens ; un goût inné a garanti les plus instruits — dans
leurs bons jours.
Voici des gens de Valfroicourt qui philosophent : « Vous savez
qu'en occupant les bras, on épure les cœurs et qu'avec un peu de
terre on crée des vertus » ^. Un économiste eût-il trouvé mieux pour
célébrer les effets moraux de la propriété terrienne ?
Les plates poésies du xviii^ siècle ne présentent pas une des-
cription qui vaille un simple tableau écrit sans prétention — sans
attention même, peut-être — par les Administrateurs municipaux
d'Arras, et que voici : « De quelque côté que se promène l'œil, il
semble ne pouvoir se reposer nulle part ; des plaines, des coteaux
privés de ces grands végétaux 2, des villages faisant monceaux de
pierres, de longues routes non bordées offrent plutôt le plan d'un
long paysage que le paysage lui-même, la vie semble n'oser se lever
de la surface » ^.
La qualité qu'on arrive à atteindre le plus souvent, c'est une
certaine élévation : « Craignez qu'au milieu de ses triomphes la
France ne ressemble à ces monuments fameux, qui, dans l'Egypte,
ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur gran-
deur ; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il ? des cendres inanimées
1. Part. Biens commun., p. 643-644.
2. On a voulu éviter arbres, qui venait d'être employé.
3. Statist. an V, p. 158.
20 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
et le silence des tombeaux » ^. Chateaubriand a tiré grand parti
d'effets de ce genre.
Ailleurs, des images inattendues ajoutent à la pensée une force
singulière : vous avez fait de la Convention une « place de marché,
une bourse de législation, et la plus infâme boutique de décrets et
d'intrigues » - ; « Les vertus ne sont pas en tontine : aucune ne gagne
à l'extinction des autres » ^ ; « si vous êtes vainqueurs, l'orgueil mili-
taire s'élève au dessus de votre autorité : l'unité de la République
exige l'unité dans l'armée; la patrie n'a qu'un cœur, et vous ne
voulez plus que ses enfants se le partagent avec l'épée » * ; « la dis-
corde vaut mieux qu'une horrible concorde, où l'on étrangle la
faim » 5; « Tout cela prouve que les crimes de Louis XVI sont plutôt
les crimes des constituants qui l'ont maintenu dans sa condition de
roi, c'est-à-dire qui lui ont donné des patentes d'ennemi de la nation
et de traître » « ; « tel était le courage de M. Louvet, buvant l'igno-
minie comme un verre d'eau » ' ; « ce mot noircit en passant sur
leurs lèvres » ^ ; « Les persécutions sont la liste civile des patriotes » '.
J'ai à peine besoin d'ajouter qu'au milieu des pires inquiétudes,
parmi les tristesses et les menaces, l'esprit de répartie, ou l'esprit
tout court, n'avait pas cessé de courir les rues. On parle des fédé-
rés : « Madame Crouzet me disait le soir : « ils ont l'air de ne savoir
pas vivre. — Qu'importe, lui ai-je répondu, pourvu qu'ils sachent
mourir » ^°. Un grenadier s'agenouille devant Lafayette qui a mis à
l'ordre sa démission. Le général éprouve un sentiment pénible.
« Général, dit le grenadier, ne craignez rien, nous prenons l'attitude
d'hommes libres, nous nous inclinons devant la statue de la liberté » ^'.
Des élégants, le jour des funérailles de Mirabeau, se plaignaient de
la poussière, en disant que la Municipalité aurait bien dû faire arroser
le boulevard ; une poissarde leur répond : « Elle a compté sur nos
pleurs » 12.
Il serait facile d'accumuler les exemples ^^. On traite les peuples de
rebelles lorsqu'ils rentrent dans leurs droits : « Les tyrans seuls sont
1. Vergniaud, Conv., 31 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 150.
2. C. Desmoul., Cont. l'int" des fonct. publ. aux m. de la Conv., Orat. Révol., p. 191.
3. Necker, Poiw. Exéc, t. VIII, p. 469.
4. Saint-Just, Disc, 12 fé%T. 1793, Œiw., t. I, p. 413.
5. Bab., Trib. du P., X, p. 106, 9 frim. an IV-1" déc. 1795.
6. C. Desmoul., Proc. de L. XVI, Orai. Révol., p. 200.
7. Id., Révol. Fr. Brab., 11 oct. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 28.
8. Baraillon, Conv., 22 vend, an 111-13 oct. 1794, Monit., Réimpr., t. XVI, p. 234-235.
9. J. Roux à Marat, p. 10, Bibl. Nat., Ln. 27, 18057.
10. Journ. Bourg., 10 juil. 1792, p. 186.
11. Bûchez et Roux, t. IX, p. 414.
12. Eid., t. IX, p. 401.
13. Voir la Proclamation : l'Assemblée Nationale aux Français du 11 fév. 1790 (Bull, des
Lois, 1, p. 520 et suiv.). Tout y sent l'artifice, rien n'y choque le goût.
PHRASES HEUREUSES 21
des révoltés » ^ ; « De tels hommes déshonorent la guillotine ; comme
autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu'on avait
pris en contrebande, et qui étaient pendus avec leurs maîtres w^;
« Comme l'a dit un de vos membres, Isnard, les vengeances popu-
laires sont un supplément au silence des lois «^ ; « Nous voulons... rem-
plir les vœux de la nature, accomplir les destins de l'humanité... tenir
les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne
du crime et de la tyrannie » ■*. Ceci traîne peut-être un peu. Voici
qui est bref comme l'éclair d'une épée. Mercier demande : Avez-vous
fait un traité avec la victoire ? « Nous en avons fait un avec la mort »,
répond Bazire ^.
Pami ceux qui savaient le mieux frapper une phrase, il faut citer
Saint- Just, qui visiblement s'essaie à la manière de Montesquieu, et
qui atteint sans peine à une concision redoutable : « Il faut que
l'antichambre des ministres cesse d'être un comptoir des emplois
publics » ®; « le gouvernement est une hiérarchie d'erreurs et d'atten-
tats » ' ; « la plupart des hommes déclarés suspects ont des mises dans
les fournitures. Le gouvernement est la caisse d'assurance de tous les
brigandages et de tous les crimes » ® ; « Le bonheur est une idée neuve
en Europe » ».
J'ai allégué plus haut des textes d'origine provinciale, rurale
même. Il en est de faubouriens. On découvre des perles jusque dans
le fumier du Père Duchêne : « Une nation devient esclave quand les
gens de guerre font autre chose que de se battre «i" ; « Que d'âmes
vous avez créées par ce seul trait de justice » ^^.
Je termine par une noble pensée empruntée au Père Duchêne roya-
liste : « Le pardon est la plus belle préface qu'on puisse mettre au
livre des loix w^^
Si on considère les expressions, encore que la plupart soient
1. Pét. Ass. Nat., 16 nov. 1790, Bûchez et Roux, t. VIII, p. 86.
2. C. Desmoul., Hist. Brissot., Eid., t. XXVI, p. 304.
3. C° Roussillon à la Conv., 8 févr. 1793, Eid., t. XXIV, p. 248.
4. Robesp., Rapp. s. l. principes de morale politique..., 17 pluv. an II-5 févr. 1794,
Eid., t. XXXI, p. 270.
5. Conv., 18 juin 1793, Eid., t. XXVIII, p. 209.
6. 12 févr. 1793, Disc, Œuvr., t. I, p. 415.
7. Rapp. 19 vend, an 11-10 cet. 1793, Œiw., t. II, p. 77.
8. Id., Ib., t. II, p. 78.
9. Rapp. 8 vendém. an 11-26 févr. 1793, Bûchez et Roux, t. XXXI, p. 312.
10. Héb., P. Diich., n» 197, p. 7.
11. Id., ib., Gr. Joie s. l. nomin. du garde des Sceaux, p. 6. Edgar Quinet a dit à ce propos :
« Saint-.Just les punissait [Hébert et ses coaccusés] de ce qu'ils substituaient à ses formules
lacédémoniennes le langage des carrefours. C'était la Révolution classique, lettrée des
Jacobins, qui écrasait la Révolution inculte et prolétaire des Cordeliers » {La RévoL, éd.
Hachette, t. III, p. 3).
12. Réflex. s. le Clerniontois, p. 7.
22 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
banales, il n'en manque pas qui ont du relief, et ne le doivent pas
seulement à la nouveauté : « Parlez donc de cette dictature ; la plus
effrayante par ses effets sur la Révolution, la " dictature de la calom-
nie " » 1 ; « dès qu'on avait obtenu une note d'infamie et " pris des
patentes d'aristocrate " » ^ ; « Un amour propre excessif, une ambition
exclusive de la victoire, un " accapparement de succès " sont insé-
parables de leur cour » (des généraux) » ; « La bruyante arrivée des
" proscripteurs à écharpe " » * ; « faire mentir les murs et les carre-
fours » 5 ; « l'institution du divorce, le " sacrement de l'adultère ",
vient à l'appui de ce désordre » ^.
Quelle jolie manière de railler ces ouvriers de la onzième heure, qui
affectent un zèle excessif, que de les appeler les " bonnets de nouvelle
étoffe " ' ! Je ne déteste point non plus, je l'avoue, le surnom de " gre-
nadiers de la Vierge Marie ", donné à de braves citoyens qui ne
prenaient les armes qu'en cas de procession : « Un " grenadier de la
Vierge Marie " a voulu troubler l'ordre » ^.
1. Conv., 5 avr. 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 291.
2. C. Desmoul., Hist. Brissot., Eid., t. XXVI, p. 294.
3. Barère, Rapp., !*'■ oc(. 1793, Eid., t. XXIX, p. 214.
4. Gorsas, Précis Éuén. 31 mai, Eid., t. XXVIII, p. 17.
5. Grégoire, Adr. aux députés jacob., p. 8.
6. Mercier, Nouv. Par., chap. XCIV.
7. De Cardenal, o. c, p. 456, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. IX, p. 357.
8. Hébert, Père Ducli., n" 200, p. 3. -Q- tous les lexiques. Le sens est : soldat de la
garde nationale qui figurait aux processions, mais ne devait jamais aller à la guerre. Un de
mes auditeurs, M. Dejean, professeur à l'Institution Nationale des Sourds et Muets, veut
bien me signaler qu'on dit encore dans le Biterrois : Es un souldat dé la Bièrchès Mario.
L'expression serait-elle empruntée ?
CHAPITRE III
REVERS DE LÀ MÉDAILLE. LES VICES DU TEMPS DE L'ORDRE
Je dois reconnaître que dans beaucoup d'endroits les inventions
même du genre de celles dont je viens de citer quelques-unes sont
gâtées par quelque défaut : lourdeur, bizarrerie, etc. « Je ne pense
pas comme le préopinant : je crois à la vertu de Pétion, mais je pense
qu'il a la cataracte ; il faut que la société se fasse oculiste du brave
Pétion : je demande qu'on lui enlève les écailles qu'il a sur les yeux » ^ ;
« Une femme est un vêtement (!) ; si ce vêtement était nécessaire
à Chabot, il devait se rappeler que la nation avait proscrit les étoffes
étrangères w^. Ces inventions étaient drôles, mais il n'est pas sûr
que le goût y ait trouvé son compte.
Toutefois mon objet n'est pas de relever tel ou tel manquement
qu'a pu commettre un écrivain mal inspiré. Ce que je voudrais
caractériser, c'est le mélange singulier que le style révolutionnaire
fait de vices anciens — quelquefois qualifiés de mérites — et de
vices propres à l'époque.
.le parlerai d'abord des mots nobles et des mots bas.
Il convient d'écarter les exemples où on a voulu atténuer les
faits à l'aide de substitutions de mots. Ce sont là à proprement
parler des euphémismes de précaution. Quand au lieu de massacres
certains disent : « les éçénements de septembre » ^ ; quand, pour parler du
meurtre de M. X..., on écrit non pas qu'il a été tué, mais immolé*,
on use de détours dont l'intérêt n'est pas d'ordre linguistique.
Je ne veux retenir ici que des cas où la politique n'était pas en
cause, et où seul le sentiment du goût, un besoin de décence, des habi-
tudes de réticences sincères ou affectées, ont inspiré l'idée d'éviter
un mot ou un autre.
Il y a de ces pudeurs jusque dans le Père Duchesne et ses émules :
A preuve : « tiré de la poussière du séminaire par une vieille duchesse,
1. C... Disc, aux Jacob., Aul., Jacob., t. IV, p. 167.
2. Dufourny, Jacob., 16 nov. 1793, Id., ib., t. V, p. 518.
3. Beaulieu, Diurnal, 23 févr. 1793, Dauban, Démag., p. 76, et des centaines de fois ailleurs.
4. M. Gérard, négociant de cette \ille, a été immolé, malgré tous les soins des autorités.
(LeWre d'Henneboud, Morbihan, Conv., 21 sept. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 93,
col. 2).
24 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
qui le trouve assez carré pour en faire son... son Aumônier » ^ ; « L'aris-
tocrate décôlé, n'avoit pas péché par la tête, ce n'étoit foutre pas la
tête qu'il eût du perdre » ^.
Encore ici a-t-on cherché l'effet. On dit moins pour faire entendre
plus.
Mais bien souvent aucune intention de ce genre n'a déterminé
l'auteur. C'est la vieille superstition d'une hiérarchie nécessaire entre
les mots qui subsiste. Les événements ne l'avaient nullement
ruinée.
Prenons un exemple, le nom de soldat. Assurément il était relevé
de son discrédit, nous l'avons montré ailleurs. Néanmoins, il ne
semble pas suffire et on lui substitue guerrier.
Les textes sont innombrables :
Une lettre du Roi aux armées commence : « Braves guerriers, les
nouvelles fonctions que je vous impose ne déplairont pas à votre cou-
rage » ^. Le décret sur « la patrie en danger » ne parle pas autrement :
« Braves guerriers 1 l'Assemblée nationale vient de proclamer le
danger de la patrie » *.
Le Conseil général de la Commune, en mars 1793, annonce des
enrôlements : « La section du Luxembourg, outre une moisson nom-
breuse de guerriers » 5... etc. Les « Soldats de l'an II » portent le même
pseudonyme : « Avant la nuit, les sections conduiront au jardin natio-
nal les guerriers qu'elles auront honorés dans la journée » ".
Il y a des exemples jusque chez Hébert : « Les guerriers républicains
vont au combat aussi gaiement qu'à la noce » ^
Encore ajoute-t-on volontiers une épithète, pour relever le mot
davantage. La plus courante c'est brape, mais il y en a d'autres : « nos
invincibles guerriers ». La Marseillaise les invoque : « Français, en
guerriers magnanimes ».
Bonaparte n'innovera donc rien dans ses promesses à la France : « le
premier consul a promis la paix ; il ira la conquérir à la tête de ses
guerriers » ®.
Leurs bataillons sont des cohortes : « ils entendront froidement le
1. p. Duchesne, Gr. colère contre le clergé de Fr. et du Pape, p. 5.
2. Lem., 101' Letl. b. patriol., p. 8.
3. Août 1789, Bûchez et Roux, t. II, p. 269.
4. Eid., t. XV, p. 359.
5. Eid., t. XXV, p. 17.
6. Rapport s. la fôte du 10 août, Conv., 19 thcrm. an II, Bull».
7. Père niich., n° 339, p. 6.
8. ProcUnn. aux Franc., 17 vent, an VII 1-8 mars 1800, Bûchez et Roux, t. XXXVIII,
p. 344. Son frère parle comme lui : Leur groupe affreux est livré à la contemplation du public,
à l' animadversion des guerriers, à l'horreur du monde (Luc. Bonap. aux Cinq-Cents, 19 brum.
an VIII, Eid., t. XXXVIII, p. 232).
REVERS DE LA MEDAILLE 25
récit des ravages et des incendies, dont les cohortes armées se dispu-
teront la gloire » ^
Il ne pouvait plus y avoir de mots réputés « nobles », et je ne sais
pas bien, à vrai dire, quel qualificatif ces " ci-devant " eussent été
autorisés à porter. Mais ils gardaient leur carte de passe. On pourrait
même soutenir, sans trop de paradoxe, que certains d'entre eux
étaient plus que jamais à l'honneur.
Les périphrases. — Ou bien on tourne autour de l'idée. De là,
pour remplacer soldats : défenseurs de la Patrie.
Car la périphrase, elle non plus, n'était pas morte. Lemaire,
Hébert, Jean-Bart et leurs émules en usaient de temps en temps ;
ils y trouvaient un moyen de faire ressortir leurs crudités : « avec
mes bougres de braillars d'enfants, qui montreront au soleil ce que
la culotte cache » ^ ; « je suis persuadé qu'ils ne prennent tous papiers...
que pour allumer leurs pipes ou pour en faire un usage que je ne
nomme point » ^.
Ailleurs, il y avait intérêt à rappeler par un lénitif euphémistique
la terrible image du « balancier qui battait monnaie sur la place de la
Révolution » *.
Mais là n'est pas la raison principale qui fit abonder les péri-
phrases. La vérité est que les hommes politiques n'étaient pas plus
que les poètes guéris du vice héréditaire.
Elles donnent au style de Corsas, même dans les moments les plus
tragiques, l'air d'être grimé : « L'anarchie et ses suppôts, réunis dans
son repaire [lisez à la Commune, aux Jacobins], méditaient de porter
les derniers coups ; l'homme de sang, du nom duquel je ne salirai pas
ce récit [Marat], s'y était rendu » ^.
Vergniaud, remarque Aulard avec raison, en pleine tourmente,
continue à nommer les objets par les termes les plus généraux, il
désigne par des périphrases décentes les hommes et les choses qui lui
semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle prose ora-
toire. A-t-il à préciser un détail technique ? Sa délicatesse s'effarouche
et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793), il prend des
1. Necker, Pouv. Exéc, t. VIII, p. 547. Cf. Les " sateUiles du despote Sarde... terrasser
les cohortes de l'Autriche... " (L'orateur de la députation de la Garde Nationale de Barjols,
Var, Ass. législ., 17 sept. 1792, Arch. Pari., 1^'' Sér., t. L, p. 92). Il y a des dizaines de mille
exemples.
2. P. Duch. Royal., La grande menace du P. D., p. 4.
3. Jean-Bart, CLIII, p. 8, 1791.
4. Allusion à la saisie des biens des victimes : Le balancier qui bat monnaie sur la place
de la révolution est suspendu (G^' dénonc. faite aux Jacobins... Vilate, Append., p. 348).
5. Précis Éven. 31 mai. Bûchez et Roux, t. XXVIII, p. 12.
26 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de res-
treindre la consommation des bœufs ^
L'observation peut être étendue à quantité d'orateurs des Assem-
blées et des Clubs, et à une foule de publicistes.
Passons sur l'année 1789 ^. Nous voici en pleine tourmente. Lemaire
écrit : « les invalides de la marine... vinrent offrir... au service de la
patrie leurs membres mutilés par les instrumens destructeurs de la
guerre))^. Jean-Bart n'est pas en reste : «notre patrie s'est rendue
semblable à cet astre brillant qui ranime la nature))'^.
Manuel dénonce à la Convention des pamphlets qui se vendent
«jusque dans le sanctuaire des lois-»^. Le président delà Convention
répond aux délégués de la Savoie : « Ces respectables insulaires [les
Anglais] furent nos maîtres dans l'art social » ^. Mallarmé rend compte
de sa mission au Comité de Salut public : « Ils sont presque sans
armes, mais les instruments terribles avec lesquels ils ont fait leurs
moissons... porteront la mort jusque dans le camp des rebelles » ^. Cela
a une autre allure que le mot plat de faulx !
Barère lui-même, qui avait dans son carquois de rhéteur d'autres
traits, n'imagine-t-il pas d'appeler la baïonnette, non plus Varme des
républicains, expression presque consacrée, mais 1' « arme inventée
dans Bayonne ))^, ce qui n'ajoute aucune valeur expressive.
Les périphrases émaillent les Discours décadaires de Poultier^,
ancien moine, qui aspirait à être le frère prêcheur de la nouvelle foi.
Dans le Discours V, il célèbre les bienfaiteurs de l'humanité. Il n'en
nomme pas un, ni Gutemberg, ni l'abbé de l'Épée. Il semble répugner
aux noms propres des personnes :
Et toi ! qui, ])ar des signes rapidement tracés dans l'air, par des gestes ingénieux,
1. Or. de la Lég. et de la Conv., p. 385-386. Cf. Et vous, citoyens industrieux dont le travail
fait toute la richesse [lisez ou^rjers] (Id., Conv., 31 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 1,52).
2. Dans le Point du Jour du 1'^^ déc. 1789 on Ht : des citoyens paisibles avaient été investis
dans le " temple de la religion " (IV, 328, n" CXLVIII). Cf. dans celui du 8 : Le décret du marc
d'argent n'est pas si utile, puisqu'il exclut ces hommes qui sont " les instituteurs du genre-
humain ", et " ces pas'eurs qui enseignent la morale " à leurs semblables (V, 39, n" CLIV,
Roederer).
3. 123' Lett. b. patr., p. 8.
4. N" VIII, p. 7.
5. Conv., 2 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 169.
6. Le Prés, à la Déput" des Savoisiens, nov. 1792, Eid., t. XX, p. 377.
7. 7 sept. 1793, .\ulard, Act. Com. Sal. p., t. VI, p. 347.
8. " L'arme inventée dans Bayonne " .se rend maîtresse de 30 redoutes {Prem. Bull. Conv.,
21 therm. an II, col. 2).
9. Les "Discours décadaires " de Poultier sont de vrais sermons, œuvre d'un homme de foi
qu'une sorte de religion déiste emplit d'espoir en l'humanité, et que l'amour des liommes
inspire. Il se plaint que la Commission de l'Instruction pubhque, «qui a fait imprimer
à grand frais d'insipides chansons et des déclamations boursouflées et inintelligibles », ait
« repoussé cet ouvrage, composé pour le peuple et fort accueilli par le peuple » (n" III. Paris,
Impr. des Écoles républicaines, an III, voir Math., Les Théophilant.). Poultier est devenu
directeur de l'Ami des Lois.
REVERS DE LA MEDAILLE 27
as inventé un langage supplétif de l'ouïe et de la parole ! toi qui, par la force du
génie, as créé un sens, un idiome artificiel à la surdité et au mutisme, et propre
à réparer les torts d'une conformation défectueuse : homme courageux et patient !
dis nous oîi tu as puisé les élémens de ce langage ? comment tu as surmonté les
obstacles que te présentaient les facultés négatives de tes élèves ? Ah ! sans
doute, il te falloit un zèle bien opiniâtre et le fanatisme de l'humanité, pour n'être
point arrêté dans cette entreprise longue, difTicultueuse et décourageante ^.
Cf. Tu n'y seras pas oublié, toi qui as fait dans la chymie une révolution salutaire !
tes prédécesseurs, accoutumés à se trainer sur des routes battues, suivaient ser-
vilement les anciennes théories. Toi, appuyé sur des expériences irréfragables,
tu as attaqué victorieusement leurs opinions erronées ; tu les as combattues par
des faits et les règles immuables de la nature ; tu as détruit ce respect religieux que
la paresse routinière conservait pour des hipotheses spécieuses et mensongères :
c'est à tes ])rincipes lumineux que nous devons le perfectionnement de l'art méta-
lurgique et des arts applicables à la chimie. Du fond du cachot, où la barbarie
t'avait fait descendre, ton génie infatigable preparoit un travail précieux sur la
fermentation ; tu allais enrichir la république de ce nouveau bienfait... Malheureux
Lavoisier, il a péri avec toi, sous la hache du vandalisme...
Dans le même tems, et sous le feu terrible des batteries, un homme intrépide
planait au dessus des bataillons ennemis : élevé par un globe, il parcourait
de l'œil les plaiiies de Fleurus, il étudiait les mouvemcns des esclaves coalisés,
indiquait leur position, leurs forces et leur faiblaisse [sic] ; et semblable à Jupiter, il
préparait, du sein de la nue, la foudre vengeresse qui devait exterminer ces
Titans orgueilleux ; il frayait à notre armée les routes de la victoire en lui marquant
les points d'attaque et les coups qu'elle devait porter.
Gloire, triomphe et reconnaissance è ces armées invincibles, qui ont fait
mordre la poussière aux satellites des tyrans ^.
On semble croire aussi que la périphrase offre aux sentiments un
moyen supérieur de se manifester, et qu'on applique le précepte de
Pascal, cent fois reproduit, ainsi quand Tallien écrit : « des enfans, et
surtout une femme intéressante par le fruit de l'amour qu'elle portait
dans son sein » 2.
i
Est-il à croire que des gens du peuple cherchaient les mêmes
effets ? Assurément non. Et pourtant les périphrases ne manquent
pas dans des textes populaires : « pas un seul couvert pour aller reposer
un corps fatigué par un travail forcé, pour pouvoir au moins suffire
à alimenter une femme et les fruits de notre union)) * ; «notre hôpital
des pauvres, dans lequel nous recevons les femmes malades de nos
frères d'armes, même pour y déposer les fruits de la nature))^.
Il jn'est'guère à croire 'que le mal avait gagné les couches profondes,
où l'on n'avait étudié que le catéchisme et la civilité. Mais les écri-
vains dont on empruntait la plume avaient été formés à ces beautés.
1. Discours décadaires pour toutes les fêtes de l'Année républicaine. 2" éd., an VI, p. 37-38.
2. Ib., p. 39-40.
3. La vérité s. les évén. du 2 sept.. Bûchez et Roux, t. XX, p. 159.
4. Petit, des journal, de Saint-Hilaire, Allier, mai 1793, Part. Biens commun., p. 422.
5. Adresse de Maubeuge, Courr. de l'Égal., n" 559, 10 vent, an 11-28 févr. 1794.
28 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Influence de l'ancienne éducation. — Ce serait une curieuse
étude que de rechercher l'effet de dépravation que la rhétorique a
produit sur les divers orateurs, car tout en gardant leur tempérament
propre, ils portent tous, ou à peu près, certaines tares identiques.
Une sorte de rythme ternaire moule les phrases : « Oui, messieurs,
c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est
votre intérêt le plus grossier que j'invoque » ^.
On les voit accoler à chaque substantif une de ces épithètes
redondantes qui étaient la ressource des faiseurs de vers latins ;
les hommes les plus médiocres sont naturellement les plus attachés
à ce procédé commode :
Habitants des campagnes, c'est sur vous qu'ont été versés les premiers bien-
faits de la révolution, au soutien de laquelle nous appelons vos bras laborieux.
C'est pour vous que Vai^ide dccimateur a disparu, que les privilèges injustes, la
corvée odieuse, la gabelle oppressive et la désastreuse féodalité ont été abolis ^.
Où sont les coupables ? Sont-ce des généraux fugitifs, instrumens insensés
d'une cour perfide ? Sont-ce des prêtres imbéciles, agens fanatiques d'une cour
incrédule ^.
C'est un foisonnement d'épithètes. Chaque nom a la sienne, quand
il n'en a qu'une : « Soudain l'édifice fantastique d'une opposition colos-
sale s'est écroulé sur ses frêles fondements, sur cette coalition stupide
et factieuse qui menaçait de tout envahir » *.
1. Mirabeau, Disc. s. la Banquet., 26 sept. 1789, Orat. Révol., p. 27.
2. Les Admin. de la Manche aux Hab. des camp.. Feuille du cultiv., 27 flor. an 111-16 mai
1795, t. V, p. 177.
3. Barère, Conv., 4 janv. 1793, Bucliez et Roux, t. XXII, p. 415. On remarquera dans
cette phrase la recherche du rythme.
4. Mirabeau, Disc, 16 juil. 1789, Orat. Révol., p. 13.
CHAPITRE IV
LES MARQUES DE L'ÉPOQUE
L'homme se gonfle, le style s'enfle. — En ces temps-là, la
prophétie du Psalmiste s'était réalisée : « deposuit potentes de sede,
et exaltavit humiles ». Les grands avaient été précipités d'une grande
chute, et les petits étaient transportés au sommet. Des publicistes,
réduits la veille à des articles et à des pamphlets, des politiques, qui
bâtissaient dans le vide, constructeurs d'empires en Utopie, étaient
devenus les souverains d'une des plus grandes nations de la terre ; ils
légiféraient, statuaient, abattaient les personnes, les corps, les règles,
les traditions séculaires, et leur substituaient un ordre nouveau, orga-
nisé d'après leur volonté. Ils « régénéraient » non seulement la France,
mais le « genre humain ». Leur ascension si brusque à de pareilles
hauteurs ne pouvait manquer de leur donner le vertige, et il n'y a pas
à s'étonner que ces nouveaux maîtres de 1' « empire », en dépit des fic-
tions d'égalité, et tout en gardant au fond du cœur des traditions die
subordination déférente, portassent la tête altière, et, dans le désir
d'être « à la hauteur », eussent le verbe pompeux et les gestes empha-
tiques. La simplicité est le ton des maîtres qui ont longtemps com-
mandé et qui ont pris contact avec les réalités.
Les seconds rôles, les « autorités constituées » de toute espèce, maires,
procureurs de communes, officiers de gardes nationales, électeurs,
etc...., quoiqu'ils dussent leur pouvoir et leurs devoirs au suffrage popu-
laire, ne pouvaient guère échapper non plus à la griserie, et il était
fatal qu'eux aussi cherchassent à mettre leur langage en accord avec
leur dignité. Une espèce de mimétisme les gagna de bonne heure.
Pour s'étaler ou pour se couvrir, ils s'efforcèrent d'attraper le style
des modèles, de retenir et de répéter leurs phrases, de sorte qu'à cer-
tains moments on dirait d'un chœur, qui répercute les leçons d'en
haut, air et chanson.
D'autre part, grands et petits, il faut le dire à leur décharge, pour
justifier les événements et leurs conséquences, étaient obligés de se
fonder sur des principes dont la majesté imposât, dignes de la société
nouvelle, lesquels ne pouvaient guère s'énoncer dans des formules
banales et simples, et devaient rehausser leur prestige propre de
l'éclat de certains mots. L'emphase, caricature de la grandeur, guet-
30 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
tait donc tous ceux que le développement de la Révolution mettait
dans la nécessité d'en imposer par la parole. L'élévation devait iné-
vitablement tourner à l'enflure, l'émotion au pathos.
Pour apprécier le style des orateurs de 1793, il faut s'imaginer si
possible l'état d'esprit où les conducteurs du peuple, dans des cir-
constances terribles, devaient se trouver, devant l'Europe à vaincre,
et toute une partie de la France à pacifier, alors qu'entourés d'en-
nemis, avoués ou secrets, il leur fallait tendre jusqu'au bout leur
volonté, veiller sans relâche, être à la fois tout effort et tout
soupçon.
Telle phrase qui nous paraît boursouflée, s'explique alors et se jus-
tifie. Saint-Just semble déclamer quand il dit : « Ceux qui font des
révolutions dans le monde, ceux qui doivent faire le bien, ne doivent
dormir que dans le tombeau » ^. Il ne fait qu'ériger en maxime la
pratique des hommes de fer du Comité de Salut public, tel Carnot,
qui ne donnait au repos que quelques heures par nuit et les passait
sur un matelas jeté dans un coin.
Mais il est d'autres causes qui ont achevé de donner au style de
cette époque son caractère si déplaisant, lequel fait trop souvent
paraître ridicules ou odieux les discours et les écrits de toutes sortes.
On ne forme pas sans péril à des harangues un peuple qui en a le
goût inné. Tant que la parole publique lui fut interdite, le mal ne se
manifesta que sporadiquement et par des tirades comme celles qui
gâtent les scènes — même les meilleures — de notre théâtre classique,
infecté d'éloquence.
On pense ce qu'il advint quand la parole fut, comme dans l'Anti-
quité, une des formes essentielles de l'action, que les discours furent
partout, dans les assemblées, les clubs, aux portes des églises,
dans les salles des auberges ; qu'on " pérora " ^ — le mot devait
naître et il naquit — les Électeurs, les gardes nationaux, les volon-
taires, les paysans qui venaient au marché et ceux qui n'y venaient
pas. La révolution a été le jour de gloire du Conciones.
Il était fatal que beaucoup confondissent éloquence et déclamation.
Aussi les exemples de discours ou de phrases ampoulés sont si nom-
breux, et si connus, qu'il ne vaut guère la peine d'en citer. On en
trouve dès la convocation des États Généraux.
Le notaire royal de Melle, qui fut probablement le rédacteur du
Cahier de Saint-Martin-lès-Melle (Deux-Sèvres), invoque dans ses
remerciements au « Roi sauveur », la terre et le ciel : « Venez, raison
1. 10 oct. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIX, p. 1G8.
2. L. et II. D. T. citent J.-J. Rousseau qui a employé pêroreiir avec le sens de discou-
reur élégant. Fr., p. 56 : pérorent. Voir plus loin, p. 337, n. 11.
LES MARQUES DE L'ÉPOQUE 31
fille du ciel, secondée de la sagesse, nous guider dans le premier usage
de la douce liberté rendue, nous conduire au pied du trône de notre
père, lui exposer nos griefs, dicter nos remontrances, diriger nos avis !
Venez avec nous, vérité sainte, lui faire entendre votre voix persua-
sive, il est digne de vous entendre.
« Présidez, vertus divines, à l'élection de nos députés » i.
Je me reprocherais de ne pas citer quelques lignes johanniques
de Fauchet : « Oui, désorganisateurs furibonds et implacables, les
plus lâches et les derniers des tyrans, j'élèverai contre vous la voix
terrible de la nature ; je vous accuserai devant les nations de ma
plume d'acier étincelante du feu sacré de la liberté que vous ne con-
naissez pas ; je percerai, je brûlerai vos entrailles. Hâtez-vous, s'il
est possible d'obtenir le décret d'accusation et de me conduire aussi
à l'échafaud ; vociférez contre moi comme des cannibales toujours
ivres de sang humain ; mangez encore ma chair, vous mourrez aussi,
mais du poison des remords et sous le poids de l'exécration de toute
la terre » ^.
Isnard s'adresse à Fréron en l'an IV. Voici quelques passages de
sa malédiction :
Tigre, va dans les forêts de la Tartarie siéger avec les bêtes féroces... descends
dans les enfers pour y représenter le crime... Tremble ! malheureux ! d'aussi
grands forfaits ne resteront pas toujours impunis... Tremble, te dis-je !... la jus-
tice s'avance et l'échafaud te réclame... Ah ! si cet échafaud pouvoit être élevé
sur les débris des victimes innocentes que tu as fait égorger, on l'appercevroit de
tous les points de la république, et les vingt-cinq millions de Français, témoins de
ton supplice, applaudiroient à ce grand acte de justice... Mais non : tu souillerois
l'échafaud lui-même... connois un tourment plus affreux encore, celui de vivre
courbé sous le poids de tant de crimes, d'exécration et d'opprobre... Que les
serpens de Tisiphone s'emparent de ton cœur et le rongent... Qu'une furie venge-
resse vienne à chaque instant de la nuit t'éveiller en sursaut... et que l'être qui
partage ta couche s'arrache épouvanté de tes bras sanglants ^!
Le discours de Germain, qui suivit la déposition de Grisel dans le
procès Babeuf, est un monument d'aberration :
Locuste, si l'on en croit Suétone, borna son exécrable ministère à la mort de
Britannicus. Grisel ne bornera pas le sien à la mort des soixante accusés qu'il a
traînés sur les gradins de la Haute-Cour... il jette sur nous un regard de dédain
et semble dire : « J'en ai à peine là assez pour un repas »...
Ah ! si c'est trop peu de nous, va sur les bords de l'Aude soustraire au sable qui
le couvre le cadavre de ma femme ; vas-en disputer la pâture aux vers moins
dignes que toi de le dévorer ; précipite-toi, comme un tigre affamé sur ma mère ;
joins à cet abominable festin mes sœurs et leurs enfans ; arrache mon fils des
1. Dol. Sén. Givra y, p. 168. La péroraison est digne de ce début. Voir p. 184.
2. Journ. des Amis, 26 janv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 304.
3. Paris, an IV, Impr. du Pont, p. 25.
32 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
faibles bras de sa nourrice, et broie ses membres tendres sous ta dent carnassière.
Nos soixante familles t'offrent la même dégoûtante curée ; va la saisir, va. Eh
quoi ! cet appas ne te tente point ? c'est que sans doute encore tu dissin^ules.
Amenez-moi, dit un jour un tyran fameux de Syracuse aux ministres de ses
caprices, amenez-moi le plus scélérat de mes sujets, j'en ai besoin... ^
Et cette éloquence se soutient sur ce ton pendant des pages et des
pages.
Changeons de genre :
Généreux Calvadociens !... s'écrie Corsas, si ce sont des forfaits d'avoir vengé
la liberté sainte des attentats d'une licence effrénée ; que le champ de l'hospi-
talité devienne pour nous celui de la mort !... Qu'il ne reste aucune trace de nos
tombeaux ! que la mer qui baigne le rocher célèbre qui vous a donné son nom
roule nos restes impurs dans ses gouffres les plus profonds !... Mais que dis-je,
vous nous avez rendu justice... et le chêne civique que vous nous avez offert
reverdira pour nous, pour nos amis, pour nos enfans ; il couvrira notre urne, et
lorsque nous ne serons plus, nos neveux viendront, sous son ombrage, célébrer
dans des hymnes civiques les vertus hospitalières et les douceurs des âmes recon-
naissantes ^.
1. Proc. Babeuf, t. II, p. 133.
2. Précis Evén. 31 mai. Bûchez et Roux, t. XXVIII, p. 18.
CHAPITRE V
LA SENSIBLERIE
Je ne rendrais pas mon impression exacte, si je ne notais qu'en
contraste avec tant de phrases qui sentent le sang et la poudre il
était de mode de se laisser aller aux élans de la sensibilité, vraie ou
feinte. Ce penchant se révèle à propos de tout et de rien ; on ne
peut pas parler des bons laboureurs -, sans une estime attendrie.
Le rapport de François de Nantes, au nom de la Commission des
Douze (5 mai 1792), est un modèle de cette sensibilité déclamatoire :
J'ai vu, dans les campagnes, les liens les plus sacrés rompus, les flambeaux d'hy-
ménée ne jeter plus qu'une lueur pâle et sombre, ou changés en torches des furies ;
le squelette hideux de la superstition s'asseoir jusque dans la couche nuptiale,
et se placer entre la nature et les époux ; le fils repoussé du sein de sa mère, parce
qu'il s'était consacré au service d'une autre mère non moins tendre, la patrie ;
les jeunes gens hésitant entre leur cœur et la superstition, ne sachant plus sur
quel autel faire bénir une union désirée, ni quel est le Dieu qui les appelle, ou le
Dieu qui les repousse, l'agriculteur ne sillonner plus qu'avec effroi le champ
abreuvé de ses sueurs, et n'y voir, au lieu de la Providence qui le couvre de mois-
sons, que des démons qui les dévorent..., etc.
Voici Chaumette qui, en novembre 1793, harangue des femmes
affublées du bonnet rouge :
La nature nous a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfans ? Non.
Elle a dit à l'homme : sois homme, la chasse, le labourage, les soins politiques, les
fatigues de toute espèce, voilà ton apanage... Elle a dit à la femme : sois femme, les
tendres soins dus à l'enfance, les détails du ménage, les douces inquiétudes de la
maternité, voilà tes travaux... Femmes imprudentes, n'êtes-vous pas assez bien
partagées ? Vous dominez sur nos sens ; votre despotisme est le seul que nos
forces ne puissent abattre, parce qu'il est celui de l'amour, et par conséquent celui
»le la nature ^.
Lisons un morceau touchant :
L'artisan dans sa vieillesse est consolé par sa nombreuse famille ; ses enfans
reconnaissans des services qu'il leur a rendu[s] dans leur jeune âge, s'empressent
1. Trahard, dans sa pénétrante étude : La sensibilité révolutionnaire (Paris, Boivin,
1936), a très bien montré comment de la sensibilité du xvin« siècle quelque ciiose s'était
conservé, malgré les apparences, entre 1789 et 1794.
2. Point du Jour, V, 17, n" GLI, 4 déc. 1789.
3. Bûchez et Roux, t. XXX, p. 268.
Histoire de la Langue française. X. 3
34 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
à leur tour de le soulager dans ses infirmités ; il verse des larmes de joie en voyant
des petits marmots dont il est deux fois grand-père, sautiller autour de lui ; l'un
grimper sur ses genoux, l'autre le tenant au col, et le petit nourrisson abandonnant
le téton de sa bonne mère, tendre ses petits bras, et crier pour aller aussi embrasser
le grand papa...
De qui est ce tableau à la Greuze ? D'Hébert ^ !
1. p. Duch., n" 318. p. 3.
CHAPITRE VI
L OBSESSION DE L ANTIQUE
Toges et plumets. — Une des manières les plus communes de se
grandir fut de passer la toge et de se présenter en Romains. Manie
ridicule sans doute, compréhensible pourtant. Les Républiques
modèles n'étaient pas nombreuses : celle d'Amérique était trop jeune,
sans tradition, sinon sans histoire, celle de Venise était impossible
à citer, et mal connue. Restaient Rome et la Grèce, Rome surtout.
Dans les collèges, les révolutionnaires s'étaient nourris de son
histoire, arrangée par les Tite-Live en légende héroïque ; ils avaient
respiré son air. Comment ces souvenirs n'eussent-ils pas obsédé leurs
esprits, surtout quand les Français furent devenus des « Républicains » ?
Seule l'Antiquité classique pouvait fournir, dans les grands hommes,
les modèles des vertus civiques ; seule elle enseignait le dévouement,
l'intégrité, le désintéressement, l'amour suprême de la patrie et de la
liberté. Brutus devint dieu ^.
Condorcet a très bien marqué l'empreinte que l'Antiquité avait
donnée aux esprits et aux cœurs : « Cette habitude des idées antiques,
prise dans notre jeunesse, dit-il, est peut-être une des principales
causes de ce penchant presque général à fonder nos nouvelles vertus
politiques sur un enthousiasme inspiré dès l'enfance » 2.
Mais, dira-t-on, c'était là l'effet d'un contact prolongé, d'une com-
munication directe et intime, réservée à un petit nombre. Un contem-
1. Naturellement d'autres souvenirs sont évoqués : « oh ! venez, pénétrons ensemble,
citoyens, à travers les torrens de feu, sous les murs sapés par la hache et qui semblent en
s'écroulant menacer nos têtes ; pénétrons dans ces cités autrefois populeuses, veuves d'ha-
bitans aujourd'hui, dans ces nouveaux déserts, plus affreux que ceux de Barca ou d'Horeb.
Les voyez-vous comme l'hyène acharnée sur sa proie, tous ces génies dévastateurs lançant
la torche dévorante sur les monuments de l'art et du génie ! Ils veulent, ces nouveaux Omar
qui n'ont conquis ni la Perse, ni l'Egypte, ni la Lybie, faire des Français du xviii« siècle un
peuple de barbares réduits non à la pratique, mais à la lecture des droits de l'homme, comme
autrefois les Sarrasins à la science du Coran » (Courtois, Rapp., p. 77). Cf. « La superstition,
remuant le limon impur des marais de la Vendée, réalisoit dans les départemens maritimes
de l'Ouest la fable de Gédéon » (Rapp. de Bill.-Varenne, Courr. Égal., 6 flor. an 11-25 avr.
1794, n» 615). « La détestable coupe de Circé circule-t-elle encore » ? (L'Or, d'une déput. de
la Commune, Conv., 2 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 148).
2. Rapp. s. Instr., Bûchez et Roux, t. XXII, p. 208. On comparera un témoignage tout
semblable de Vergniaud : « Ces républicains étaient la plupart des jeunes gens qui, nour-
ris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s'y étaient passionnés pour la liberté... »
(Note à son Hisl. des Brissotins, Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 271).
36 lllSTOmE DE LA LANGIE FRANÇAISE
porain a bien observé qu'il ne fallait ni beaucoup de temps ni beau-
coup de peine pour attraper quelques bribes de souvenirs :
Les habitants des campagnes, dit-il, qui avaient gagné quelque argent, envoyant
leurs enfants au collège, où peu d'entre eux poussaient jusqu'au bout, un grand
nombre rentraient dans leur village et le peu de temps qu'ils avaient donné à ce
travail avait suffi pour leur inculquer quelque teinture de l'histoire des sciences...
les contes de fées étaient remplacés par des récits de fragmens de l'histoire grecque
et romaine... il n'était pas un village où l'on n'entendît confondre les noms de
Vesta, d'Alcibiade, d'Auguste et de Néron. Cette confusion, que le voyageur ne
pouvait entendre sans sourire, a cependant été une des causes du peu d'éton-
nement et de la soumission que l'habitant des campagnes a montrés à la Révo-
lution ^.
La femme, instruite du reste, qui a écrit les lettres publiées
par Ed. Lockroy, n'imagine aucune grandeur, aucune vertu, aucun
talent oratoire, qu'en les rapportant aux modèles anciens. On va
voter, elle écrit : « il va venir, du fond des provinces, des Aristide, des
Fabricius, des Caton, des Cincinatus » (14 août 1791) ^. Les pétitions,
les différents discours « viennent d'Athènes, de Rome ou de Sparte
(6 juin 1792) » ^. La pétition était « digne de Démosthène (23 juin) » *. Il
y en a une de Dijon qui est « digne de Cicéron» (24 juin 1792) ^. « L'es-
prit public est si ferme qu'on se croit dans le forum romain, dans
chaque rue de Paris » (22 août 1792) «. « Des Romains, des Romains,
des Romains » ! (l^r septembre 1792) 7.
Il ne faut pas oublier non plus que dans l'art, dans l'ameuble-
ment, la mode était à l'antique. Les fêtes de David, avec leurs défi-
lés, leurs chars, leurs allégories, évoquaient les mêmes souvenirs.
En décembre 1792, il s'agissait de décider du sort du Roi. Le 16,
Buzot fit à la tribune un exposé de toute la politique romaine après
l'expulsion des Tarquins ^. Le même jour, Louvet le reprend et repro-
duit le discours de Brutus ». A son tour. Saint- Just épilogue i", puis
Moreau de Châlons, puis Jean-Bon Saint-André. Et, à la séance des
Jacobins, la dispute recommença sur les assimilations faites. Le 19,
Fayau examinait encore ce que valait le parallèle ", et il fallut plu-
sieurs jours pour qu'un politique, qui sans doute en avait assez, fît
observer qu'il n'y avait pas lieu de « copier servilement les Romains ».
1. Le Château des Tuileries (par Roussel), Bûchez et Roux, t. IV, p. 203.
2. P. .36.
3. P. 112.
4. P. 144.
5. P. 153.
6. P. 250.
7. P. 286.
8. Bûchez et Roux, t. XXI, p. 354-355.
9. Eid., ib., p. 357.
10. Eid., ib., p. 364.
11. Eid., ib., p. 392.
L'OBSESSION DE L'ANTIQUE 37
La trahison de Dumouriez avait mis la République dans de terribles
dangers. On se battait à la Convention. Larivière intervient, paci-
fique : « Ce fut pour aller combattre les Volsques que Manlius aban-
donna ses haines particulières. Je demande l'ordre du jour sur toutes
ces misérables accusations » ^.
Le lendemain, Gonchon, au nom d'une députation du faubourg
Saint-Antoine, propose d'organiser une « compagnie de Scévolas » ^.
On dit que c'est Vergniaud qui a imaginé la comparaison célèbre
de la Révolution à Saturne, dévorant ses enfants ^. Si on faisait des
recherches spéciales, on trouverait sans doute dix concurrents. Mais il
n'est peut-être personne qui, comme lui, en butte à une accusation
au bout de laquelle était la peine de mort, tisse sa défense en
rapetassant des lambeaux d'antiquité *.
On est dans la nuit qui précéda le 31 mai. Les Girondins, armés,,
entrent dans la salle de la Convention. Trois Montagnards s'y trou-
vaient, Louvet, montrant l'un d'eux, dit à Guadet : « Vois-tu quel hor-
rible espoir brille sur cette face hideuse ? — Sans doute, s'écrie Guadet,
c'est aujourd'hui que Clodius exile Cicéron ))^.
Autre scène, non moins tragique. Les commissaires de la Con-
vention sont au quartier général de Dumouriez. Ils le somment de se
rendre à la barre de la Convention. « Irais-je seulement jusqu'à Paris?
On m'égorgerait en chemin », s'écrie le général.
— Général, interrompt Bancal, rappelez-vous l'obéissance et
l'abnégation des généraux romains.
— Eh ! vous défigurez l'histoire, discute Dumouriez. Est-ce que
les Romains ont tué Tarquin ? Ils avaient une république bien réglée
et d'excellentes lois. Nous, nous sommes dans un temps d'anarchie » ^.
1. 3 a\T. 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 365.
2. Eid., ib., p. 284.
3. Convention, 13 mars 1795, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 86. Sur l'usage qu'il fait de
l'Antiquité, voir Matliiez, Girondins et Montagnards, p. 36.
4. Sa défense, dit Aulard, devait renfermer quatre allusions à l'antiquité. 1" Prem.,
partie, § 7 : ■ Sur le reproche de Billaud-Varenne d'avoir voté pour l'appel et pour la mort,
voyez l'histoire de la sœur de CaUgula ». 2° Trois, part. : 11 veut dire qu'il saurait souffrir
pour ses opinions, et il ajoute cette indication à développer : > Présentei.-moi le réchaud de
Scaevola ». Un peu plus loin il écrit les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exilés pour
leur vertu, comme Vergniaud va être gmllotiné pour son amour de la justice. Mais il s'aper-
çoit que l'exil à Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez connu du public, et, en marge
de ses notes, il remplace ce nom par celui de Thémistocle ; 4° Enfin, dans la cinquième par-
tie, à l'appui de cette idée qu'il ne faut pas préférer sa popularité à la vérité, il se propo-
sait d'alléguer les grands hommes de l'antiquité victimes de leur droitiu-e (Les Orat. Révol.,
Législ. et Conv", t. 1, p. 380-381). On pourrait comparer vingt autres passages : ceux
qui... s'efforceni de nous faire enlr'égorger, comme 'es soldais de Cadmus, pour livrer... (Rép.
ace. Robesp., 10 avr. 1793, Orat. Réuol.), p. 97) ; c'est ù-peu-prés comme si, à Ftome, le Sénat
eut [sic] décrété que Lentuclus pourrait servir de témoin dans la conjuration de Catilina
(Ib., 10 avr. 1793, Ib., p. 100).
5. D'après Louvet, Mém., éd. Didot, p. 261.
6. P. Préteux, Arm. Gast. Camus, p. 44.
38 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Danton est un de ceux qui usèrent le plus discrètement des sou-
venirs antiques. Qu'il parlât à la Convention ou au peuple, il s'abs-
tenait en général de se draper à la romaine, voire même d'appuyer
sa pensée sur un fondement de citations et d'extraits.
Chez Desmoulins, au contraire, l'indiscrétion est portée à son
comble. Il cite, commente, discute :
Or, en leur ôtant cette espérance, vous avez fait des Vatinius de tout ce qui
n'est pas Caton ; et les Gâtons sont toujours bien rares... Vous avez découragé
tous les gens de bien, au lieu d'imiter l'exemple bien différent que vous donnait
Collatinus, quand, après avoir chassé les Tarquins, ne pouvant rien faire de plus
pour les patriotes, il bâtissait du moins un temple à l'espérance. Oui, ou nous
sommes tous des Aristides et des Fabricius, auquel cas votre décret est la loi
du monde la plus inutile ^...
Le n° IV du Vieux Cordelier, où le pamphlétaire soutient son pro-
jet de Comité de Clémence, renferme un vrai cours d'histoire romaine,
Vespasien, Brutus, Pompée, Crassus, César, Octave y défdent.
Chez tous les orateurs, à tout propos et hors de tout propos, ce
n'est qu'anecdotes, traits, maximes, qu'il s'agisse de la peine de mort
ou des contributions, de la conduite de la guerre ou d'une simple loi
réglementaire. Personne ne semble se douter de la différence des
temps, des idées et des mœurs, et les citations de se suivre, dans
leur pédantisme naïf et leur insupportable monotonie.
Prugnon allègue Titus se faisant pontife pour n'être complice de
la mort d'aucun citoyen ^. Robespierre se tourne vers la Grèce et
répond : « La nouvelle ayant été portée à Athènes, que des citoyens
avaient été condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans
les temples » ^.
Lefort parle en prosopopée à Louis Capet : « Nous te faisions
citoyen français, titre qui est plus grand que celui de roi. Telle était
la pensée des Romains, Fabricius ne se serait pas donné pour le roi
d'Épire, ni le dernier des Romains pour Jugurtha, etc. ))*.
La section des Piques, invitée par l'administration des Travaux
publics à changer les noms des rues de son arrondissement, soumit
son travail au Conseil général ; les noms étaient presque tous pris à
l'histoire romaine. Toutefois, le nom de Cicéron, qui avait été donné
aux rues Baudrau et Trudon, fut discuté ; le grand orateur n'avait-il
pas défendu le roi Dejotarus ^ ?
La Convention, sans prendre garde que les volontaires enrôlés en
1. Interd. f. pub. aux Membres de la Conv., Orat. Révol., p. 191.
2. 30 mai 1791, Bûchez et Roux, t. X, p. 61.
3. Eid., ib., p. 66.
4. Conv., 28 nov. 1792, Eid., t. XX, p. 398.
5. Eid, t. XXX, p. 182.
L'OBSESSION DE L'ANTIQUE 39
1791 ignoraient pour la plupart le premier mot de ce passé lointain,
en appelle à l'antiquité pour les retenir sous les drapeaux : « Citoyens-
soldats, la loi vous permet de vous retirer, le cri de la patrie vous le
défend. Quand Porsenna étoit aux portes de Rome, Brutus quitta-
t-il son poste ? L'ennemi a-t-il repassé le Rhin » ^ ?
Elle adresse une proclamation au peuple français au sujet de
la guerre : « Les nations libres, dit-elle, trouvent des ressources
dans les grandes extrémités. Rome, réduite au Capitole..., ne s'en
relève que plus terrible..., nous en appelons à vous, vainqueurs de
Marathon, de Salamine et de Jemmapes ».
Le Conseil exécutif provisoire demande aux Citoyens-soldats
de se souvenir des légions : « Soldats de la République française,
faites-leur voir que vous surpasserez en tout, comme dans la justice
de votre cause, ces légions de la République romaine, qui, dans la
même guerre, combattoient et triomphoient sur les cimes glacées
des Alpes et dans les sables brûlans de l'Afrique » (1792).
L'adresse des Jacobins à propos du 31 mai touche au grotesque.
Parmi les ombres, Catilina fut une de celles qui hanta jour et
nuit les cerveaux. Il reçut entre 1789 et 1794 mille fois plus de
malédictions que Cicéron ne lui en avait lancé. Chaque fois qu'on
dénonce une conjuration — et tout le monde sait l'abus qu'on fit des
conjurations — son nom réapparaît comme une vivante menace.
Il hantait Saint-Just, bien que celui de Pisistrate fasse aussi par-
fois son apparition 2.
Jamais poètes de la Renaissance n'avaient rendu autant de vie
aux dieux des légendes mythologiques que ces faiseurs de lois posi-
tives aux personnages de l'antique histoire.
La manie gagne le peuple. — Il y avait à Paris une section
Mucius Scœvola. Hanriot, la brute toujours ivre, jouait au Cicéron ^.
Marseille devait à ses origines de renchérir. Voici la péroraison
d'une députation : « Sans cesse ils [les Marseillais] ne cesseront d'op-
poser aux fureurs des Catilina modernes le zèle ardent de Cicéron ;
à l'ambition de César, le courage et la fermeté des Brutus ; à la coa-
lition armée des ennemis de la République, le dévouement des
Décius, l'héroïsme des Scevola ; et pour punir la perfidie des traîtres,
ils seront tous des Libertas »*.
1. Bûchez et Roux, t. XIX, p. 345.
2. Le Nouveau Pisistrate et ses vils Sicaires (Lakanal, Bull. Conv. Nat., 22 therm. an
11-9 août 1794, col. 2).
3. « On ajoutait qu'il s'exprimait [le citoyen Hanriot] avec une emphase, dans son ordre
d'hier, digne de Cicéron, et même disait-on, digne des Scipion (le tout pour rire) » (Rapp. de
Rolin, 23 niv. an 11-12 janv. 1794, d. P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 329).
4. Conv. 25 mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 319.
40 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Dans les départements, les petites villes comme Commercy ^,
Saint-Claude 2, font écho aux grandes ; les villages aux petites villes.
La Société des Amis de Soinmière (Gard) se plaint des luttes des
partis. Elle écrit : « Qu'est-ce que cette montagne, cette plaine,
ce marais ?... Ne vous y trompez pas, Législateurs, l'indignation
est à son comble. La nation est debout. S'il y a parmi vous des Man-
lius, des Gracques, des Mélius, des Catilina, la Roche Tarpéienne
est là, le Carrousel n'est pas loin de votre enceinte »3.
Confolens ne montre pas moins d'érudition : « Déjà Catilina ne
siège plus entre les Caton et les Cicéron français ;... mais Lentulus,
mais Céthégus et leurs complices osent impudemment s'y placer
encore » *.
Malgré les concurrences les plus redoutables c'est Babeuf qui
l'emporta. Il se travestit lui-même en Gracchus ^.
Dans le Manifeste des plébéiens, il présente un vrai cours d'his-
toire romaine : « Rome étoit, en l'an 268 de son ère, ce qu'est à peu
près la France l'an 4 de la république », etc. ^.
Jp ne voudrais pas soutenir que le voisinage des héros garda
les révolutionnaires de tomber du socle où ils se juchaient. Il
n'est pas rare de voir de nobles réminiscences voisiner avec les
pires trivialités : « Si l'Assemblée Nationale ne fait pas en règle
le procès de deux têtes illustres ou que de généreux Decius ne les
abattent pas, vous êtes tous f... ». Et cela est signé de Madame
Roland ^ ! C'était le cas d'appliquer le Desinit in piscem millier fonnosa
superne.
Il est à noter que cette phraséologie fut employée en Italie pour
produire un effet sur les populations. Thiébaut nous le raconte dans
ses Mémoires :
On entre à Rome, les troupes suivent la voie triomphale, et Berthier pontifie :
MTines de Caton, de Brutus, de Cicéron, d'Hortensius, recevez l'hommage des
hommes libres dans ce Capitole, où vous avez tant de fois défendu les droits du
peuple et illustré la République ! Les enfants des Gaulois, l'olivier à la main,
viennent dans ce lieu auguste y rétablir les autels de la liberté dressés par les pre-
1. « Un nouveau Manlius aspij-oit à la royauté proscrite. Le supplice du traître a puni
son audace... nous frémissons en pensant que le scélérat a pu commander la proscription
comme Sylla, être atroce comme Marins et barbare comme Octave » (Cons. Gén. Coni»^
de Commercy, Bull. Conv., Suite Séance 23 therm. an 11-10 août 1794).
2. Nous jurons par les mânes de Brutus,... nous jurons par les entrailles de Caton
(Saint-Claude à la Conv., 24 avr. 1794, d. Wallon, Fédéral., t. I, p. 174).
3. Id., ib., t. II, p. 481.
4. Id., ib., t. ], p. 167.
5. Dans le 1<" numéro du Tribun du Peuple paru le 14 vend, an III, l'auteur donne ses
raisons.
6. Maur. Dommangct, Pages choisies de Gr. Babeuf, p. 253.
7. Lett. du 26 juil. 1789, d. Wallon, Trib. liévoL, t. II, p. 43.
L'OBSESSION DE LANTIQUE 41
niiers des Brutus. Et vous, peuple romain, qui venez de reprendre vos droits légi-
times, rappelez-vous quel sang coule dans vos veines ^.
Jusqu'à la fin on se plut à ces déguisements. Il fallait que le goût
en fût encore bien prononcé pour que le 19 brumaire an VIII, aux
Cinq-Cents, Cabanis eût l'aplomb de dire : « En attendant que la
ruine prochaine de la République les avertisse de chercher un
asile plus sûr dans la tombe des Brutus et des Caton » '^.
Pauvre influence sur le vocabulaire. Les mots latins
EMPRUNTÉS. — Le philologue n'est pas peu étonné que la manie
d'antiquité dont on vient de parler n'ait eu sur la langue elle-
même qu'une influence très restreinte. En effet, le nombre de mots
et d'expressions d'origine latine alors empruntés est peu considé-
rable. Un certain nombre ont été déjà rencontrés et signalés plus
haut ; si on additionne le tout, le total n'est pas très élevé : « Auda-
cieux " tribuns, tyrans " de mon pays... préparez vos échafauds,
appelez vos "licteurs..." » ^.
Citons encore " chaise curule " *, " concertation " ^, " confliction " %
" conglobata " ''j " desiderata " *, " ébriété " », " édacité "", " furace "^^,
" latrociner "12^ "liveur''^^, " lucubration"^*.
1. T. II, p. 144.
2. Bûchez et Roux, t. XXXVIII, p. 247.
3. Gorsas, Précis Évén. 31 mai. Bâchez et Roux, t. XXVIII, p. 28-29.
4. Chacun se disputant et tirant â soi la " chaise curule " (Loustalot, 29 août 1789, Bûchez
et Roux, t. II, p. 358) ; Nous attendrions la mort sur nos " chaises curules " (Robesp., Aux
Jacob., 3 niv. an 11-23 déc. 1793, d. Aulard, Jacob., t. V, p. 577). *L., H. D. T. : motd'hist.
rom.
5. Cambon propose d'établir une " concertation " entre le Comité Central et les autres Comités
par l'intermédiaire d'un de leurs membres. Cette opération présente de la complication et des
longueurs (Cambacérès, Disc. s. l. Réf. de l'organ. gouvern., 24 therm. an 11-11 août 1794,
Moniteur, Rcimp., t. XXI, p. 474) ; Je crois plutôt que c'était quelque "concertation " de per-
fidie (Marquant, Car. d'étapes, p. 37). ■©■ God., L., II. D. T., Fér., A. 1798.
6. Pourquoi il y a choc, "confliction ", retardement (Jean-Bart, n° XXV, p. 4 ; cf. p. 5). -0-
L., H. D. T., A. 1798 ; *God. : heurt, choc, lutte, connit : Mohnet, Chastellain.
7. C'est une récapitulation, une énumération, ce que les rhéteurs appellent un " Conglobata "
(C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n" 32, III, p. 36';). •©- God., H. D. T., Fr.
8. Que savez-vous des " desiderata " des ouvriers du camp? (Guadet, Conv. Nat., 24 oct. 1792,
Arch. Pari., 1" Scr., t. LU, p. 637, col. 1). *L. : chose qui manque et qu'on désire, H. D. T. :
délibération, 1797, A. 1878 ; -Q- God.
9. L' " ébriété " des municipaux leur ferme alors les yeux sur les moines... (C. Desmoul., Révol.
Fr. Brab., n" 22, II, p. 398). *L., H. D. T., A. 1878 ; -Q Fr-
10. Inspirons au peuple un sentiment de respect pour ces restes majestueux échappés à V "éda-
cité "du temps et à la fureur dévastatrice (Grég., Disc. s. l. vandalisme, 24 frim. an 111-14 déc.
1794, d. Moniteur, t. XXII, p. 754). -©■ God., L., H. D. T.
11. S'ils osent mettre des mains " furaces " dans le trésor national (C. Desmoul., Révol. Fr.
Brab., n" 73, VI, p. 338). -0- God., L., H. D. T., Fr.
12. Ceu.v qui demandaient que cette infâme commune que vous avez mise hors la loi le 9 Ther-
midor rendit compte des sommes immenses qu'elle avait " latrocinées" au peuple... (Kclme Petit,
Conv., 29 fruct. an 11-15 sept. 1794, Moniteur, réimp., t. XXI, p. 758). ■©■ God., L., H. D. T.
13. Son teint [de Robespierre] se mélangea de la " liveur" de l'envieux et de la pâleur du cri-
minel (Courtois, Rapp., p. 54). -Q- L., H. D. T. ; *God. renvoie à livor.
14. On crut d'abord que c'était un tour de Marat et qu'il envoyait ses " lucubrations " patriotiques
(C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n° 37, III, p. 623). *L. et H. D. T., qui renvoie k élucubration ;
-0- God.
42 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
"Perenne"S " procrastination" 2, " quirites " 3, "trucider"*.
On remarquera que presque aucun de ces mots n'appartient à
l'histoire de Rome. Il n'en est pas ainsi de : " liste de proscrip-
tion " ^, " pères conscrits " ^.
On peut considérer aussi comme des latinismes des expressions
faites de mots français, mais calquées sur l'antique, ainsi : Faire
à rAssemblée législatwe Vinvitation de prendre garde à ce que la
nation française ne reçût aucun dommage '.
En second lieu des reformations qui ne sont pas rares. Ainsi,
au lieu de traduisihle ou traduisahle, Mirabeau dira " traductible " ^.
On pourrait également faire entrer en ligne de compte quelques
mots tels que " néronisme ", formé sur un nom de l'antiquité ».
1. Former des torrens " pcrennes " là où il ne coule pas la plus petite fontaine (Brevet Darnal,
Molard, Descr. Mach. et Proc., t. I, p. 200). *L. : xvi« s., God. ; ■©■ H. D. T.
2. Je n'ai cessé d'y rencontrer tous les obstacles d'une " procraslination.... (Lett. de Rutledge,
C. Desmoul., Révol. Fr. et Brab., n° 36, III, p. 553). ■©■ L., H. D. T., Fr. ; *God. Ce latinisme
est peut-être un anglicisme.
3. Qu'on juge de la joie des " quirites "dans leur district ! (C. Desmoul., Révol. Fr. Brab.,
n" 35, III, p. 508). ■©■ God., L., H. D. T.
4. Au procès Babeuf, Germain s'emporte en invectives où il évoque l'antiquité ! Les mois
comme " trucider " sortent naturellement de sa bouche (III, p. 165). -Q- L., H. D. T. ; *God.
5. Les " listes de proscription " sont les journaux rédigés par Brissot et Louvet (Bazire, Conv.,
14 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. .329). -Q L., H. D. T.
6. Les nymphes des én^igrés s'y rendent pour s'amuser, faute de mieux, avec les " pères cons-
crits " (Journ. de la Répuh. fr., n" XLV, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 25). *L., H. D. T. :
mot d'hist. rom., A. 1798.
7. Barbar., Mém., chap. V, p. 50.
8. On ne peut pas se dissimuler que toute hostilité, que tout traité de pai.v ne soit en quelque
sorte " traductible " par ces mots : " Moi, nation, je fais la guerre, je fais la paix " (Disc, 20 mai
1790). O God., L., H. n. T., Fr.
9. Tout cela est d'une perfidie, d'un " néronisme " ou plutôt d'un Dogisme aristocratique, nou-
veau pour moi (Pache, Sur les fonctions et les partis, réimpr. dans la Révol. fr., t. XX, p. 271 ).
Pache accuse le Directoire d'avoir déchaîné le mouvement babouviste par ses agents pro-
vocateurs.
CHAPITRE VII
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LANGAGE
Il y a une « figure » entre toutes dont le rôle fut alors immense,
c'est l'hyperbole. Mais s'agit-il bien d'une figure ? N'est-ce pas plu-
tôt le produit spontané d'une exaltation des esprits et des cœurs,
qui cherche son expression, éperdument.
Singulier moment pour déifier la raison, si on n'eût pas détourné
le mot de son sens, car il fallait justement, pour lui adresser des
oraisons éjaculatoires, oublier le devoir principal que l'homme a
envers elle, et qui ne consiste pas à l'adorer, mais à lui obéir, après
l'avoir consultée froidement pour lui demander des règles de con-
duite privée et publique.
Sans aller jusqu'à dire — ce qui serait aussi injuste que ridicule
— qu'orateurs et publicistes ne savaient plus débattre froidement
et posément, il faut convenir que, même au cours d'une discussion
serrée et solide, on les voit hausser le ton et grossir les mots.
On est heureux de respirer quand on rencontre un homme calme,
qui se bat rudement, mais anticipe néanmoins sur la justice qui doit
venir après la lutte ^.
Ancienneté du mal. — Déjà, au xviii® siècle, l'importance
et la vivacité des discussions commençaient à faire oublier cour-
toisie et politesse. Quand, en 1789, le peuple entra dans la lutte, et
que des intérêts vitaux furent en question, l'âpreté des conflits
devint bien autre. Tout le monde le sait, soit dans ses sublimes
élans, soit dans ses cruautés coupables, la Révolution fut une fureur.
Peuchet félicitait un jour Bailly d'avoir « pu conserver ce carac-
tère mesuré, cette propriété d'expression, que l'exagération de prin-
cipes a fait disparaître de presque tous les écrits, et qui par là
même marque les excès de langage auxquels, en général, on se laisse
aller » 2. H se demande où les entraînements mèneront la France.
1. Je citerai un observateur modeste, mais d'une rare clatrvoj'ance : Dyannyère, qui
écrit de Moulins, le 9 juin 1793 : Cit" Ministre, il s'agit maintenant de nous défendre ; mais
bientôt, je l'espère du moins, nous n'aurons plus d'ennemis à combattre ; i7 faudra songer à
une véritable réunion intérieure. En nous acquittant du premier devoir, pourquoi ne songerions-
nous pas à l'autre ? (P. Caron, Ag. Intér., t. I, p. 267).
2. Comm. de Paris, 18 sept. 1791, Arch. Pari., 1^^ Sér., t. L, p. 228, col. 2.
44 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Necker, grammairien à ses heures, déplorait aussi les tristes con-
séquences que ce changement d'esprit ne pouvait manquer d'avoir
pour l'idiome comme pour l'État ^. Plus résigné — et pour cause —
Camille Desmoulins disait joliment de Danton que c'était un ora-
teur qui, « comme le Nil, n'a rien de meilleur que ses débordements
et sa colère » '^.
A quel moment de la Révolution le mal commença-t-il à empirer ?
Je répondrai net : tout de suite 3. Une expression du temps m'a
frappé, celle de « phrases vernissées et corrosives ». Elle caracté-
rise admirablement un grand nombre des discours des premiers
temps où la violence se déguise sous des formes recherchées. Mais
on imagine aisément où le peuple de Paris en était arrivé dès
les premières effervescences. On ne prend pas la Bastille en bêlant
des mots de soumission et de respect.
Nous pourrions croire que Mirabeau exagère dans son dépit
d'avoir été traité d'insolent, lorsqu'il rapporte à ses commet-
tants que de « jeunes et jolies femmes... vous prononcent les
expressions de gueux, de canailles, di' abominables, avec une grâce
admirable »*. Mais d'autres témoignages confirment celui-là.
Son développement. — Comment le langage eût-il échappé
à l'entraînement universel qui faisait sortir toute une nation de ses
manières ordinaires de penser, de sentir et d'agir ? L'esprit de
mesure suppose la maîtrise de soi, que les Français perdent facile-
ment dans les moments de lutte.
1. « Je quitte ce rapprochement pour faire observer encore une particularité de notre nou-
veau langage, une particularité, qui sera peut-être uniquement appréciée par les grammai-
riens, et qui tient cependant à la modification de notre caractère moral. On introduit chaque
jour de nouveaux verbes, complètement barbares, et on les substitue à l'usage des sub-
stantifs, ainsi l'on dit : influencer, uliliser, exceptionner, préconiser, fanatiser, patr'.otiser,
pétitionner, vétoter, harmonier, etc. Celte remarque semble subtile, mais elle indique
qu'on n'éprouve plus le besoin des expressions moelleuses et mesurées, car ce n'est jamais-
par des verbes dont le sens est toujours positif, mais par l'union des adjectifs aux substan-
tifs, que les idées acquièrent de la nuance et de la gradation. Maintenant, on doit demander
de quelle manière la nouvelle constitution française peut, non pas influencer la langue,
mais avoir sur elle une influence sensible : c'est qu'il y a beaucoup de rapport entre le
génie du langage et les sentiments exagérés ; entre le génie et le besoin journalier de cap-
tiver le peuple ; entre ce génie et l'empire de tous les écrivains folliculaires ; entre ce génie
et la multiplication des vanités oratoires, par la fréquence des .Assemblées de tout genre »...
(P. Exéc, t. VIII, p. 471).
2. Hist. Brissot., Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 291.
3. Dodu a dit : « Quelle que soit l'énergie avec laquelle ils s'expriment, les orateurs de la
Constituante ne sortent guère des limites permises ». Mais il ajoute : « On aurait peine à faire
croire qu'aucune injure ne fut, pendant la durée de la législature, échangée entre les députés.
Malouet traite un jour Barnave et Mirabeau de « misérables » ; Guilliermy qualifie Mirabeau
de « scélérat » et d' « assassin » ; à l'épithète d' « infâme » que Lavie leur adresse, d'Esprémes-
nil et Guilliermy ripostent par celle de « gueux » ; Maury cingle un interrupteur d'une injure
si grossière (maquereau) que les voisins s'efforcent de la couvrir par le bruit de leurs voix
(o. c, p. 53).
4. Lett. à mes Comm", n» XII, p. 26-27.
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LANGAGE 45
D'année en année, de mois en mois, le ton empira. La chaleur
devenait de la frénésie. Au début de la Révolution une phrase
comme : Le ministre de la guerre a eu la lâcheté, n'eût pas manqué
de soulever la réprobation. On la trouva bientôt toute naturelle ^.
Il n'est pas rare de rencontrer en province des communautés
qui sont, à l'instar de la capitale, exaltées et emphatiques : notre
paroisse, disent les gens de Verruye (1.450 habitants), va en fournir
[des sujets de plaintes], « qui feront frémir le genre humain, harassé
de charité pour le bien public « ^. Ceux de Saint-Cernin^ se plaignent
que « tout retombe sur le laboureur et les commerçants, tandis
que les suppôts de la Ferme et le traitant cruel boivent le sang
des peuples dans des coupes d'or » !
L'outrance était partout. Une motion est-elle utile et mérite-
t-elle d'être approfondie, on la traitera de divine *. Robespierre
qualifiera du même adjectif la mission de la Convention ^. On peut
douter, quelle que fût sa dévotion à l'Etre suprême, qu'il faille prendre
le mot à la lettre. Mais un Lemaire l'appliquera à la cocarde *. Il y
eut, et souvent, des jours d'extase.
Lemaire et Collot d'Herbois n'ont-ils pas apparu aux Jacobins
d'Aigues-Mortes comme " les colombes de la liberté " ' ?
Aller au secours de la patrie semblait trop froid, y courir aurait
encore été tiède, on y " vole ". Les volontaires, les adresses, les
appels, les décrets eux-mêmes ne connaissent pour ainsi dire pas
d'autre expression.
La communauté de Louzac, en Limousin, s'engage à exécuter
avec respect les lois émanées de l'Assemblée, il faut qu'elle ajoute
qu'elle est prête à « s'ensevelir avec les bons Français sous les ruines
de la France plutôt que de vivre dans la honte et l'oppression » ^.
Les cartons d'archives débordent d'adresses conçues dans ce
style ampoulé. Il semble qu'on ne sache plus affirmer ou promettre ;
on jure. Le serment devient endémique. Le Roi, les députés, les
magistrats de tous ordres et de tous rangs, les gardes nationaux de
tous grades, les fédérés, les soldats, les dames de la Halle, les éco-
liers, tout le monde a le bras levé à chaque occasion.
Il n'est pas impossible, tant aux époques de crise l'homme sort
1. Bûchez et Roux, t. XX, p. 307.
2. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 146.
3. Dol. Sén. Cahors, p. 282.
4. Révol. de Paris, n» XI, p. 15, sept. 1789.
5. Mars 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 5.
6. Faire arborer parlant la " divine cocarde aux Irois couleurs " (Lem., 146^ leltr. h. pair.,
p. 4).
7. De Cardenal, o. c, p. 382.
8. Point du Jour, VI, p. 127, n-' CLXXXIV, 14 janv. 1790.
40 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
facilement de lui-même, que parfois les mots dont nous sourions
ou qui nous choquent aient été sincères. Il se peut même qu'ils
aient été actifs, qu'ils aient exercé un effet d'autosuggestion et que
ce mimétisme de la passion ait fini par la soulever.
Il faut, bien entendu, tenir compte de l'exaltation des sentiments.
L'expression les dépasse, mais pas toujours ^.
Les excès dans le blâme étaient naturellement plus fréquents
encore que les excès dans les éloges. De toutes parts, comme dit
Condorcet, « on se bat, on se débat, on se rebat » 2. On " dérisionne " ^,
on hurle, on frappe. Les articles de journaux sont des " flagella-
tions " *, ils " colaphisent " ^. Le verbe " diatriber " devait naître.
Il existe, quoique peu commun ».
Les discours de tribune, et il y a partout des tribunes, ne respirent
que haine et violence, portées à leur paroxysme.
Le 24 décembre 1792, Jean Debry constatait avec tristesse à la
Convention la dépravation du langage : « Hélas ! disait-il, nous
sommes venus à un tel point de fougue et de violence, que les
expressions n'ont plus de valeur, et qu'on dit d'un homme, c'est un
scélérat ", quand on veut faire entendre qu'il n'est point de notre
avis » ^ « Il faut poser la question, disait de son côté Roederer, est-
il permis à un membre d'en appeler un autre scélérat et assassin? » ^.
1. Voir dans Trahard, o. c, p. 112, le passage où est étudiée l'amitié : « Existe-t-il donc
une amitié spécifiquement révolutionnaire ? Oui, car le danger commun donne à cette ami-
tié un caractère original. Si les révolutionnaires l'exaltent, c'est parce qu'ils ont besoin d'elle
dans l'ordre politique comme dans l'ordre humain et ils ne craignent pas de lui réserver
un domaine supra-terrestre. Louvet la qualifie de sainte ; Vincent célèbre « les puissances
naturelles et pures de la divine amitié », C. Desmoulins lui voue un culte idolâtre, Billaud-
Varenne la traite de sentiment céleste. Sainfe, diyine, c^/esfe, l'amitié vient en efîet de Dieu, et,
si l'on accorde aux mots toute leur valeur, il faut reconnaître que les révolutionnaires dorment
à l'amitié un caractère religieux ».
2. Dans quel pays les hommes ne se sont-ils pas toujours battus les uns contre les autres d'une
manière quelconque ? Oui, nous nous battrons, puis nous nous " débattrons " et " rebattrons "
encore (Lettre à de Pange, dans Mém. de Condorcet, t. II, p. 148).
3. Les élèves sont de puants muscadins qui " dérisionnent " (Hentz, 13 brum. an II-3 nov.
1793, dans Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 207).
4. M. Barnave n'a pas besoin de la tribune pour rendre à M. Brissot les " flagellations "
et stigmates qu'il lui donne dans les journaux (Roederer, Ass. Nat., 5 sept. 1791, Arch. Pari.,
1" Sér., t. XXX, p. 238, col. 2). -0- H. D. T., Fr.
5. " colaphiser " notre président (C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., 1789, n" 2, p. 82) ; tout
en louant Robespierre... il le " colaphisa " un peu rudement (Séance du 6 déc. 1790 aux Jaco-
bins, Aul., Jacob., t. I, p. 404) ; que je sois par toi " colaphisé " si sec (C. Desmoul., l'* C.ord.,
n« V). O IL D. T., Fr.
6. Rovèrc à Goupilleau : « Hier quelques scélérats ont paru à la barre pour me " diatriber " »
(Paris, 6 fructidor an II, dans Correspondance intime du Conventionnel Rovère avec Goupil-
leau de Monlaigu, Nîmes, 1908, p. .54).
7. IJuchez et Roux, t. XXII, p. 282.
8. « Cette habitude, dit-il dans une lettre du 27 mai 1793,... qui serait ridicule si elle n'était
horrible, de se servir à tout propos d'expressions les plus exagérées de scélératesse et de car-
nage, celle de se présenter sous le couteau, ou de menacer, n'a point heureusement porté,
jusqu'à ce moment, ses effets désastreux au delà du langage et de l'imagination : le cœur
est encore humain et sensible » (Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 247).
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LxVNGAGE 47
Pache avait un moment espéré qu'on s'en tiendrait au moins à
ces fureurs verbales. On sait ce qu'il en advint.
Le style forcené. — Le mal était sans remède. Dans le tumulte
des haines déchaînées, les pires injures volaient sur les bouches :
« Malouet est un grand gueux en révolution, mais je ne le crois
pas assez bête pour avoir écrit une lettre de ce genre ^ » ; « Foutus
coquins de l'ancien régime », invective Marat ^. Et un autre jour :
« Vous êtes des gredins, des aristocrates, des coquins » ^. A la séance
du 26 février, il descend de la tribune en criant : « Les cochons,...
les imbéciles ! » *...
Ses adversaires lui ripostent : « Nous n'avons pas été envoyés par
nos départements pour entendre les " farces d'un pantin comme
Marat " » ^, ou bien : « Laissez-la lui [la parole] ; il n'est pas dange-
reux ; c'est un " menteur " » ^
Voici un extrait du compte rendu de cette séance :
Peut-on traiter ainsi, s'écrie un membre, le ministre honnête qu'estime la
France !...
Chambon : Le scélérat !...
LiDON : Le factieux et l'impudent calomniateur...
Robespierre : J'ai le droit de parler... Sans doute, je n'ai point comme tant
d'autres, un cœur vénal... Les cris des intrigants ne m'en imposeront pas...
Chambon : Ah ! Robespierre ! nous ne craignons pas tes poignards...
Marat : F... faction Rolandine... g... déboutés ! vous trahissez impudemment la
patrie '.
Et on citerait sans fin des empoignes de ce goût : « Il n'y a pas
d'autre remède, s'écrie Thévenet, en parlant de ses collègues, que
de les réduire toutes [les sectes galeuses] dans un même lieu et
n'en former qu'un " cloaque de pestifération "... » ^.
Aux Jacobins, où pendant longtemps une certaine tenue — presque
affectée — avait été de rigueur, la tribune retentit d'invectives
enragées : Un citoyen des départements vient « ajouter une preuve
de plus à toutes celles qui existent de 1' " astuce " et de 1' " hypocri-
sie " des prêtres, de la crédulité ou de la " friponnerie " de leurs
sectateurs... » : « Un évêque disant la messe, faisait sortir de la
1. Fermont, Conv., 6 déc. 1792. Bûchez et Roux, t. XXI, p. 218.
2. Janv. 1793, Eid., t. XXII, p. 461.
3. 12 fcvr. 1793, Eid., t. XXIV, p. 296.
4. Eid., ib., p. 363.
5. Petit, Conv., 25 mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 212. Le même député demande
qu'on expulse le premier membre qui « se permettra les noms de factieux, de scélérats contre
ses collègues » (Ib.).
6. Bazire, 31 mai 1793, Ib., p. 331.
7. Bûchez et Roux, t. XXII, p. 463.
8. 1792, Arch. Par]., 1" Sér., t. L, p. 543, col. 1. -Q L., H. D. T.
48 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
sacristie un pigeon blanc, qui, instruit à voltiger sur l'autel, était
pris pour l'esprit saint ; tous ceux de la " clique " criaient au miracle...
Pour conclure, l'orateur demande des mesures sévères contre les
" calotins " »^.
Dans les causeries des groupes, le ton ordinaire était celui de
l'exaspération : « Ils disaient que... leur sabre laverait dans le sang
de ces " monstres " les " imputations infâmes " de ces " cannibales " » -.
« L'un soutint à l'autre (en présence du ministre de la guerre)
qu'il était un " foutu gueux " et que, s'il n'était pas dans le cabi-
net du ministre, il lui donnerait cent coups de pied dans le ventre ))^.
Voici non pas une phrase, mais un type de phrase : « Un " ramas
impur d'hommes vendus à l'infâme parti " que la Convention " a
vomi de son sein " »*.
Cette fièvre n'était nullement propre à Paris. Des volontaires
partent pour la frontière. On a organisé en leur honneur une récep-
tion solennelle. L'un d'eux, Gilbert Favier l'aîné, répond : « Depuis
quatorze siècles notre Etat gémissoit courbé sous les " fers de la
tyrannie ", notre Empire étoit un immense " cachot " d'où nos
" anthropophages " ne nous tiroient que pour " sucer notre sang plus
à leur aise ". L'éclair de la liberté perce à travers les grilles de nos
tombeaux... etc. » ^.
Dans les journaux. — On sait jusqu'où L'Ami du Peuple, dès le
début, poussa la violence. Il pimentait ses dénonciations quoti-
diennes de mots corrects, mais d'une virulence calculée. « Quelle
" infamie ", d'entendre d' " indignes " députés " vendus " à la Cour,
appuyer la demande de ces" meurtriers" ^... Périsse cent fois 1' "indigne
séquelle " de la cour, plutôt qu'un seul de vos dignes représentans lui
soit sacrifié... Si vous étiez assez " lâches " pour souffrir que 1' " in-
fâme Chatelet " portât ses mains homicides sur vos défenseurs, sans
faire de ce " tribunal de sang " un vaste bûcher, après y avoir ren-
fermé ses membres barbares, citoyens, vous mériteriez le sort affreux
qui seroit infailliblement la suite de votre lâcheté » ^
Fréron ne le cède pas à Marat : « Une opinion frelatée que tous
ces " plats coquins " donnent impudemment pour celle du peuple
français qu'ils outragent, et qui saura un jour les " renfoncer dans
1. Séance du 6 août 1793, Anlard, Jacob., t. V, p. 331-332.
2. Rapp. Holin, 30 sept. 1793, d. P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 240.
3. Rapp. Harivcl, 28 sept. 1793, Id., Ib., t. I, p. 221.
4. Robert, d. Mathiei., Vie chère, p. 516.
5. 29 sept. 1791, Les fr. Favier, p. 13.
6. Ami du Peuple, n" 215, p. 2, 8 septembre 1790.
7. Ib., n» 188, 11 août 1790.
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LANGAGE 49
la fange " qui est leur élément et les " noyer sous un déluge de
crachats " » ^.
Je serai très bref sur les journaux de boue et d'ordure dont je parle
ailleurs. L'anticléricalisme, comme on eût dit de nos jours, emporte
Lemaire aux suprêmes injures. Le voici qui s'en prend aux Capucins :
Ces sappeurs de la contre-révolution, ces "animaux infects", empaquetés dans
un froc crasseux, accoutumés à ramper dans les masures, comme des colima-
çons dans leur coquille, et qui veulent montrer les cornes aux patriotes, singer
les gras et les superbes Bénédictins qui les méprisoient, et dénigrer l'Assemblée
Nationale qui les a tirés de "la fange où ils croupissaient". Mais c'est du temps perdu
que de vouloir " élever des cochons" dans du velours, avec des croquignoles, comme
de jolis roquets ; ils aiment mieux " vivre d'ordures " que de biscuits, et " la boue
dans laquelle ils barbotent " leur plaît davantage que de la crème ^.
On pense qu'Hébert ne lui cède en rien : « Les " sacrés gueux de
juges du Châtelet "... vous auraient mis blancs comme neige ; enfin,
tout ce que la nature produisait de plus infâme, les " exécrables
monstres " qui voulurent nous assassiner, s'abreuver de notre sang :
r " abominable " l'Ambesc, de Broglios, Bezenval, vivent encore, et
c'est le " sacré tripot " qui a l'audace de vous accuser » ^.
Gufîroy est un bon élève des plus grands maîtres : « A ce mot de
fraternité, il me semble voir et entendre la " subsannation insul-
tante " de ces " vils reptiles " qui se nourissoient dans la " corruption
du despotisme ", de ces freluquets, de ces " vers-luisans " dont la dorure
cache la "dépravation", mais à mon tour je les " conspue avec mépris",
c'est ainsi qu'on doit traiter la " pourriture physique et morale" »*.
Il semble, en vérité, que, dans le torrent impur qui coulait, on avait
irrémédiablement perdu le sens et le goût de la justesse, comme de la
vérité. Léonard Bourdon est un de ceux qui se proposèrent de réagir
dans ses Annales du Civisme et de la çertu : « Aucun terme hyper-
bolique, annonce-t-il, aucune expression triviale ni ampoulée ne
viendront défigurer un style dont la pureté, la simplicité et le choix
des mots propres sont les qualités principales » ^. Or, ces principes à
peine posés, voici comment il les applique : « Ces braves défenseurs
de la Patrie... déclarent hautement qu'ils ne tremperont pas leurs
mains dans le sang de leurs frères. Cette " sainte " résistance aux
ordres " infâmes " du despotisme excite la rage des " vils esclaves "
qui les commandent », etc. J'imagine que l'auteur ne sentait même plus
ce que ces mots avaient d'excessif, tant ils étaient devenus courants.
1. Mém. hist. sur la réaction royale, Disc, prélim., p. 6, n. 2.
2. 67« Lett. b. pair., p. 3.
3. P. Duch., n» IV, Br., fasc. III, p. 251, 3 oct. 1790.
4. Le Tocsin, p. 24, n° 1. Paris, 1789, in-8».
5. Paris, I. N., an II, in-8°, Adr. aux Citoyens, p. 5-6.
Histoire de la Langue française. X. 4
50 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
A Dreux, le délégué de la Société populaire a trouvé gâtés des
grains qu'on avait cachés. La Société envoie deux commissaires au
Directoire du District pour le prier de sévir contre « ces monstres
que la terre ne porte qu'à regret » ^.
Je suis moins sûr de la sincérité du Nouveau Dictionnaire français...,
composé par un Aristocrate ^, quand il professe qu'il n'y a point de
remède et qu'il faut s'abandonner : « Un Dictionnaire, dit l'Aver-
tissement de l'auteur, étant fait pour donner bien clairement l'ex-
plication des mots, j'ai cherché à remplacer les épithètes de coquins^
de scélérats, de monstres, par d'autres plus honnêtes ; j'ai cherché
vainement, la langue ne m'a rien fourni qui pût être mis à la place.
Forcé d'appeler les choses par leur nom, j'ai cru devoir, dans un Dic-
tionnaire, sacrifier la politesse à la vérité ». Simple détour pour pou-
voir librement injurier, et, en efïet, le prétendu lexicographe traite
l'Assemblée de horde féroce, imbécille ou tremblante (article Const") ;
il parle des brigands qui nous assassinent (article Dons patr.) ; on y
rencontre à foison des aménités telles que celles-ci : « les idiots ne
savent pas que cette malheureuse victime n'avait pour défenseur que
des lâches » (article lèze nation) ; « Vinfâme Mirabeau... le monstre
a laissé à des agens fidèles »... (article Provence) ^.
La contagion s'étend a tous. — Ni l'éducation antérieure, ni la
noblesse naturelle du caractère, ni les habitudes de convenance, ni
les devoirs de charité, rien ne parvenait plus à dominer les passions.
Une bourgeoise, bonne patriote, il est vrai, écrit dans une lettre
privée : « La férocité des tigres est l'humanité des Cours » *.
Un Grégoire s'écriera : « L'histoire des rois est le martyrologe des
nations », sans paraître se douter de l'injustice énorme d'un pareil
jugement.
Mme Roland aussi se laisse gagner. Elle écrit : « ce qu'on appelle,
dans la Convention, la Montagne, ne présente que des " brigands
vêtus et jurant comme les gens du port " » ^.
Louis-Sébastien Mercier, qui avait fait pourtant ses preuves d'es-
prit, dit à la citoyenne Pascal Salaignac, le 22 décembre 1792 : « Ce
n'est pas assez pour l'homme de bien de mépriser le parti " désorga-
nisateur " « [la Montagne], il faut le punir, c'est ce qui arrivera,
1. Champagne, Soc. pop. Dreux, p. 25.
2. En France, d'une Imp'" aristocratique, juin 1790, Tourn., t. IV, 20 601. '
3. Voici le portrait de « la Staël », comme on dit souvent alors : excessivement laide, encore
plus coquine, paîtrie de ridicules et de prétentions à l'esprit, afTectant un jargon inintelli-
gible, en un mot, une créature insupportable (p. 64).
4. Journ. d'une Bourgeoise, 30 avr. 1792, p. 81.
5. Mém., p. 69.
6. Ce mot est alors une grave insulte. Voir H. L., t. IX. pp. 722 et 835.
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LANGAGE 51
parce que la République entière connaît le " scélératisme " de ces
hommes " vendus au crime " » ^.
Brissot, dans son manifeste « A tous les républicains de France, sur
la société des Jacobins » ^, cite comme tout naturel un extrait de sa
« Réponse à tous les Libellistes » (p. 33) ^ ; quelques lignes feront
juger du ton : « C'en est fait de la liberté, ajoutais-je, si l'on est
sans courage, si les scélérats parviennent à intimider les honnêtes
gens, si ceux-ci ne se réunissent pas pour faire tête aux infâmes
moyens qu'emploient les brigands politiques. Il faut le dire... j'ai
senti la prodigieuse supériorité de l'homme de bien sur les scélérats
et sur leurs ç'alets, j'ai vu plus d'un de ces brigands déconcertés par
mes regards ».
Dans ce manifeste, je relève : anarchiste (pp. 123, 127), scélérats
(pp. 123, 135), désorganisateurs (p. 124 et souvent), forfaits (p. 125),
pillage, assassinats (p. 126), vociférations (ib.), apôtres de l'assassi-
nat (p. 127), traître (ib.), stipendiaire (p. 128), lâches calomniateurs
(ib.), charlatanisme (p. 129), âme de boue (p. 130), barbares (ib.),
brigands (ib.), exécrables forfaits (ib.), cannibales (pp. 131, 156),
blasphème horrible (p. 132), factieux (p. 133), calomniateurs (p. 134),
accusation profondément bête (ib.), monstre (p. 135), imbécile, ins-
trument d'un monstre (ib.), discours atroces (p. 136), inexplicable
atrocité (p. 137), homme féroce (ib.), bandits soudoyés (ib.), les plus
imbéciles des brigands (ib.), scélératesse (p. 138), fripons (p. 142),
prostituer (p. 143), scandaleux mépris (p. 145), frénétiques (p. 146),
saltimbanques (ib.), pasquins-énergumènes (ib.), sophismes destruc-
teurs (ib.), brigandage (p. 147), gladiateurs (ib.), extravagances
(p. 148), dénonciations faméliques (ib.), capucinades dégoûtantes
(ib.), atrocités (p. 157), crimes (ib.).
André Chénier, qui reproche leur frénésie à ses adversaires, se sert
lui-même d'expressions qui n'ont rien d'attique, exemple : « le libel-
liste qui " barbouille avec de la fange et du sang " les premières pages
du Patriote français » *.
Robespierre, d'habitude retenu et froid, s'emporte aussi : « Il a
choisi le moment où des prêtres, " traîtres ", ont, par des mandemens
et des bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la Constitution
tout ce que la philosophie a laissé d' " idiots " dans les quatre-vingt
trois départements « ^.
1. Catal. Chavaray, 1862, n" 362 ; Fr., p. 265, cite "scélératiser ".
2. 24 oct. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 123 et suiv.
3. Voir p. 139. Les mots soulignés le sont par l'auteur.
4. Œuvres en prose, p. 254, Sur Brissot.
5. Bûchez et Roux, t. X, p. 291.
52 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Après avoir, le 14 juillet 1793 1, à la séance des Jacobins qui
suivit la mort de Marat, protesté contre « les hyperboles outrées,
les figures ridicules et vides de sens, qui n'apportent point de remède
à la chose et empêchent de le trouver » 2 ; il s'écrie le 7 août :
Le premier [démenti] est lorsqu'en 1789 ils se rangèrent, malgré les intrigues
des ordres privilégiés, les ordres impérieux d'un despote, sous l'étendard de la
liberté naissante. Le second est lorsqu'au 10 août, malgré le soin des " traîtres " qui
croyaient avoir séduit la majorité des sans-culottes, ils surent déjouer leurs com-
binaisons astucieuses... Le troisième est lorsqu'à la voix des législateurs ils
surent repousser le fédéralisme que leur insinuaient adroitement les plus perfides
et les plus " scélérats " des hommes 2.
Le clergé, à qui une discipline sévère impose d'ordinaire des dehors
réservés, est lui-même emporté dans le torrent. Un curé écrit à Fau-
chet : « Retombé dans votre " égoût ", on disoit déjà que, de niveau
avec votre génie, votre destinée ne franchiroit pas la hauteur de ces
petits jets d'eau verdâtre et infecte qui salissent les soupiraux de votre
" cabanon ", et que le solstice de votre gloire, seroit d'être le " char-
latan privilégié du cirque ", et le " tambour de la Révolution " » ^. Et
il y a dans son pamphlet vingt pages de ce style.
Carnot s'en est expliqué, dans la séance où, après Thermidor, il
vint noblement prendre sa part de responsabilité : « L'égarement,
dit-il, n'était-il pas tel que chacun se battait les flancs pour se mettre
à la hauteur, qu'on inventait des mots pour mieux peindre son énergie,
ou plutôt l'extravagance dont il fallait être animé » * ?
Les défauts dont nous venons de parler n'étaient pas propres aux
violents de gauche. Mercier a dit, avec quelque partialité du reste :
Tout ce que le genre déclamateur a de singulier, de curieux, tant en véhémence
qu'en extravagance, passa dans les conversations et dans les brochures, et pro-
duisit une cataracte bruyante de phrases inutiles. Le stile de Mallet Dupan fit
tapage avec celui de Durosoi et de Barruel-Beauvert, et tout ce son enflé, con-
tinu, monotone, tomba dans les abîmes de l'oubli et de la dérision ^.
De nos jours, on a considéré avec plus de justice cette éloquence, en
rappelant dans quel milieu et dans quelles circonstances ces hommes
d'action lançaient leurs discours ponctués souvent par le tocsin et
les cris des furieux*.
1. Voir Aulard, Jacob., t. V, p. .303.
2. Id., ib., V, p. 335.
3. L'abbé Fauchet peint par lui-même... par l'abbé de Valmeron, Jersey, aux frais des
Catholiques réfugiés, la 3'' année de la persécution, 1791, p. 3 (Bibl. Soc. Am. Port-Royal,
Révol., t. 144, pièce 26).
4. 3 serm. an III.
5. Nouveau Paris, t. I, p. 2.5.
6. Voir Trahard, La sensib. révol'"', p. 183, et tout le chapitre.
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LANGAGE 53
Après la tourmente, Mercier, revenu à la réflexion, a dit son opi-
nion sur le naufrage de la justice et du bon sens :
Au milieu des tempêtes révolutionnaires, lorsque tous les élémens impurs de
la société étoient soulevés, et que les législateurs étoient en communication avec
les bourreaux, lorsque les Coupe-têtes avoient un rang, plus d'un homme (j'oserai
le dire) jusques là probe, jusques là sensible, n'a pu conserver toute entière cette
vertu qui consiste à éviter tout excès, à se préserver de tout fanatisme. Qu'on se
rappelle qu'on avoit fait une injure du mot modéré, et que c'étoit un crime de
témoigner de la pitié pour les victimes. Les anarchistes avoient comme les Car-
touchiens leur argot ^.
1. Nouv. Par., t. II, p. 110.
CHAPITRE VIII
LE BILAN PHILOLOGIQUE DE CES OUTRANCES
Comment se manifeste l'exagération. — Un premier effet
des plus curieux de ce besoin inassouvi de renforcement de l'expres-
sion fut d'amener les mots qui avaient une puissance de qualification
vigoureuse à sortir de leur sphère et à s'employer en parlant de
toutes sortes de sujets.
Prenons l'adjectif affreux. Un adversaire effrayé, parlant de la
diffusion des journaux, dira : « Lorsque ces papiers parlent de M. de
Mirabeau ou de M. l'abbé Maury, ils ont un débit " affreux " » ^.
D'autre part, il était à peu près inévitable qu'on assistât à un débor-
dement de superlatifs. Très, fort apparaissent auprès de mots dont la
signification ne comporte guère de degrés : « Il est " très inutile " de
chercher à calmer les inquiétudes sur une trame aussi " follement
atroce " 2. Comparez : Des notes " très essentielles " ^.
Du reste l'emploi qu'on en fait est quelquefois piquant et iro-
nique. Une affiche porte : M. Fabre d'Églantine... auteur d'Agnès de
Salishury, opéra joué avec tant de pompe " très royale " sur le " trop
méprisable" théâtre de la "très jongleuse ", " très voleuse ", " très
banqueroutière", " très Messaline ", " très contre-révolutionnaire "
Montansier » *.
D'autre part, les exposants très, fort étant usés et insuffisants,
d'autres adverbes entrent en jeu. Je citerai en particulier infiniment.
On le trouve fréquemment joint à essentiel : « Il est " infiniment essen-
tiel " de dissiper les erreurs funestes qui se sont répandues dans les
départements » ^. Lequel des deux mots avait perdu davantage de sa
1. Dict. Nat. et Anecd., p. 24, art. Bourse.
2. Ann. pair., CCCXX, Bûchez et Roux, t. XX I, p. 14.
3. Rapp. de Cart, P. Caron, liapp. Ag. Inlér., t. I, p. 213. Comparez: Un fait passé " très
notoirement " dans le déparlement du Nord (Merlin de Douai, Conv., 6 déc. 1792, Bûchez et
Roux, t. XX I, p. 209).
4. Le Club électoral au peuple, affiche. B. N., Lb 40, 3113.
5. Saint-André, 6 nov. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 269; cf. Il est " infiniment
essentiel " pour la chose publique (Com. Sal. p. à Pinet, 23' jour du 1" mois de l'an 11-14 oct.
1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VII, p. 411) ; Il est " infiniment essentiel " de les fixer d'avance
(Carnot, 28 mess, an 11-16 juil. 1794, Conv., p. 496) ; Je regarderais comme une chose " infi-
niment essentielle " de la répandre [l'instruction] le plus qu'il sera possible (P. Caron, Rapp.
Ag. Intér., t, I, p. 51-52 ; cf. p. 68, etc.).
LE BILAN PHILOLOGIQUE DE CES OUTRANCES 55
valeur ? Probablement l'adverbe, car on le retrouve dans d'autres
expressions : " infiniment inconvenable " ^, etc.
On comparera : « Nous allons prendre des mesures " extraordinai-
rement terribles " » ^.
Des gens qui ne craignaient pas les gros mots disaient, comme le
Père Duchêne, bougrement : « L'Assemblée générale des Sans-culottes
d'Auxerre envoya à la Convention une adresse " bougrement patrio-
tique " » ^.
Il faut ajouter qu'une foule de composés avec extra, ultra, archi
ont pris naissance. Nous avons parlé de la valeur des deux pre-
miers dans les classifications politiques. Donnons comme type des
mots en archi : " archifourberie " *. On rencontre même des noms
superlatifs faits avec per, à la latine : " perscélératesse " ^ d'hommes
infâmes.
La politique, qui a sa réclame, commençait le désordre qu'il était
réservé à la langue du commerce d'achever au xix® siècle, à l'âge des
« chocolats extra superfins ».
Répertoire d'injures. — Mon intention n'est pas de dresser un
catalogue des mots d'exaspération. Beaucoup sont d'une extrême
banalité. Bête, coquin, traître, scélérat, brigand ou monstre n'ont
emprunté à l'époque qu'une particularité — encore n'en est-ce pas
une — celle d'être appliqués à de fort honnêtes gens.
" Coquinisme " ^, " scélératisme " ', étaient employés au xviii^ siècle.
Balai d'antichambre est un souvenir de l'Ancien Régime et de l'âge
des intrigues d'alcôve *.
Incendiaire *, anarchiste i", désorganisateur ^^ ont été étudiés au
chapitre des Partis.
1. Taillefer, 21 brum. an 11-11 nov. 1793, Aul., .4c/. Com. Sal. p., t. VIII, p. 349.
2. Aul., Par... Emp., t. I, p. 128, Rapp. 4 therni. an XI 1-24 juil. 1804. Cf. Les membres
de la famille Moreau se disposent à quitter " très incessamment " Paris {Lett. d' Isnard, 23 brum.
an 11-13 nov. 1793, Isnard à Fréron, p. 7).
3. Maure, Jacob., 26 avr. 1793, Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 1G6.
4. La description de vie, mœurs, turpitudes et archi/ourberies " des calotins (Club de
Chartres, De Cardenal, o. c, p. 307).
5. Marat, Ami du Peuple, 29 juil. 1791, Hatin, Hisl. Presse, t. IV, p. 85.
6. Le brutal Alcu-at... appelle " coquinisme "... ce système d'ubiquité de Mirabeau (C. Des-
moul.. Révol. Fr. Brab., n" 72, VI, p. 333) ; nous abhorons ce ''coquinisme " (Gaston Fabre,
Bonnet, 1" jour du 2' mois de l'an 11-22 oct. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VII, p. 282).
Voir H. L., t. VI. p. 44.
7. Voir H. L., t. VI, p. 43.
8. Révol. de Paris, t. VI, p. 461. C'est Dupont de Nemours qui est ainsi qualifié.
9. 21 brum. an 11-11 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 353 : nouveau, qui
est quelquefois le synonyme d'aristocrate, et quelquefois signifie le contraire ; il a fait... une
grande fortune. Il se construit ordinairement avec les mots propos et écrits... Tel propos qui
est " incendiaire " d'un côté de la Seine, est patriotique à l'autre rive (Dict. Nat. et Anecd.).
10. Gohier, Législ., 16 sept. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 44, col. 2.
11. Voir H. L., t. IX, pp. 722, 723.
56 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Marceau comptait dans une " clique" ^. Ce nom de groupe, comme
celui de " bande ", était usuel.
" Horde fanatisante " va avec d'autres que nous avons cités en
parlant de la lutte religieuse.
Les adjectifs i>il, abject, impur, infâme, qui se jettent à n'importe
qui et à n'importe quoi, n'ont pas non plus beaucoup de relief, M. de
l'Épithète, pour me servir d'un pseudonyme du temps, ne ferait dans
tout ce fatras qu'une maigre récolte.
Insuffisance du matériel verbal existant. — Il était impos-
sible que des outrages, un moment cinglants, fissent bientôt autre
chose que chatouiller l'épiderme. Comme "cannibales" ^, " antropo-
phages " ^ se lisaient chez les plus modérés, ils furent bientôt affadis,
usés, et durent être remplacés.
Certaines gens, à bout de qualifications, donnaient leur langue
aux chiens. Tel ce représentant qui écrit au Comité de Salut
public : « Je vous envoie six procès-verbaux qui sont le résultat de
ce que je vous ai annoncé par ma précédente ; ils contiennent tous
les six l'initiative des sentiments [sic] dont l'énergie ne peut être
exprimée par des expressions dont la langue ne présente pas l'idée » *.
Le brave homme était peut-être réellement embarrassé pour peindre
les enthousiasmes dont il avait été témoin.
D'autres ne s'embarrassaient pas pour si peu. Les rhétoriques
classiques enseignaient d'avoir recours à l'image et c'était là un
instinct populaire : l'homme noble et courageux devenait un lion,
le cruel un tigre ^, etc. La faune révolutionnaire s'enrichit rapide-
ment : les " vils sapajoux " de la tyrannie ^, " ces rhinocéros " connus
1. C'est un petit intrigant enfoncé dans la " clique " que l'ambition et l'amour-propre per-
dront (Rossignol, Lett. au Ministre, déc. 1793, Guerre des Vend., Baudoin, t. II, p. 416).
2. Ce mot s'applique tantôt aux factions intérieures, tantôt aux ennemis. La révo-
lution du 10 août n'aurait paru aux yeux de l'Europe qu'une révolution de " canni-
bales "(Brissot, A/ani7.,oct. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 1.31) ; Le chef des " cannibales "
a fait retirer sa bande [entendez : le général autrichien a fait retirer ses troupes] {Bull., 8 oct.
1792. Eid., ib., p. 69).
3. Ces êtres vraiment " anthropophages " voudraient sucer le sang par tous les pores de leurs
concitoyens (Guadet, Conv., déc. 1792, Eid., t. XXI, p. 161); [les tyrans] cette race d'hommes
" anthropophages " se nourrit de crimes et de sang humain (L'Or' d'une dép° de Paris, 30 déc.
1792, Eid., t. XXII, p. 132).
4. 13" jour du 2« mois de l'an II-3 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 204.
5. Des ennemis, aussi ruses que cruels, y avoient cantonné une armée de " tigres " (Les Révol.
de Paris, n" V, 9-15 août 1789, p. 24) ; cf. " tigres " dénuiselés (Rivar., Mén^., p. 67) ; tous ces
" tigres " qui sans pitié... (Marseillaise) ; des rebelles, des forcenés, qui, des frontières du royaume,
annoncent depuis un an qu'ils vont sonner la cloche funèbre dans toute la France, et ne soupirent
qu'après le moment d'en faire un cimetière où pourriront les cadavres des bons citoyens, ou un
désert où, comme le lion et le tigre, ils ne régneront que sur des animau.t stupides, de vils trou-
peaux d'esclaves (Adresse des cit. actifs de Lourmarin (Auj. Vaucluse), 15 déc. 1790, Com.
Droits féod., p. 281).
6. Mallarmé, 13 llor. an II, Act. Com. Sal. p., t. XIII, p. 227.
LE BILAN PHILOLOGIQUE DE CES OUTRANCES 57
SOUS le nom de Riches et de Prêtres ^, etc. La chouannerie fut
qualifiée de " maladie pédiculaire " du pays ^ ; le corps diploma-
tique, de " horde de vautours " ^.
Il fallait bien que la mer fournît aussi. Un pamphlet d'Audouin
porte le titre de : Les " requins politiques " *.
Mais ce n'était pas assez de chercher dans les déserts et les océans,
on se tourna vers les êtres de légende : " l'hydre " d'abord, comme de
raison, puis les vampires, le " vampire prêtraille " ^ en particulier,
espèce des plus dangereuses. Cf. « d'affreux êtres, qui ont surpris la
foi publique, " vampirisent " le peuple » ^ :
Voici une ménagerie complète : « C'est en vain que, pour l'étouffer
dans son berceau [la République], la faction girondine et tous les
lâches émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les
" serpents de la calomnie ", le démon de la guerre civile, 1' " hydre
du fédéralisme ", le " monstre de l'aristocratie " ^.
Enfin, quand on ne trouvait plus de mots assez forts, on en créait :
« N'est-ce pas assez que cette femme atroce et sanguinaire, que cette
femme-bourreau " respire encore » ? Et la phrase est de l'évêque
Lamourette, l'homme au baiser fraternel ^ ! Cf. « Les quatre-vingt
dix neuf centièmes de la France, toute l'Europe, l'Univers proclament
l'infamie et 1' " infernalité de ce monstre " [Marat] dont la plume ne
dégoutte que le sang » * ; « plusieurs de ces " hommes-monstres " ont
été arrêtés » i".
1. Javogues, Arch. Nat., F. L, p. 114 (861), Rev. Univ., 15 avr. 1925, Art. de Marion.
C'est un mot courant chez le P. Duchène. Cf. Lem., 13« lett. b. pair., p. 7.
2. Dub.-Crancé, Alquler, 20 flor. an II, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. XIII, p. 400.
3. Guffroy, Franc en ved., p. 29.
4. Tourneux, Bibl. Révol., t. II, p. 415. Le titre exact est : « Les requins politiques » mis à
découvert ou la conjuration aristocratique et royaliste dévoilée dans la société des Amis de
l'Égalité et de la Liberté, par Audouin, membre de la société et député à la Convention.
Audouin appelle aussi de ce nom de requins les thermidoriens de droite, « la faction qui des-
cend de Mirabeau, d'Orléans, de Fabre d'Églantine, de Danton, et qui a fait des recrues
parmi les commensaux de Robespierre ». -©• en ce sens L., H. D. T. et tous les Lex., Bas-Lang.
5. Girard, agent national du district de Beauvais, écrit le 28 frim. an 11-18 déc. 1793 :
Comme j'ai trouvé dans cette commune [Bresles] un reste de " vampire prêtraille ", j'ai demandé
à cet arlequin du roué Pie quelles étaient ses intentions (Dommanget, Les déprêtr., Ann.
Révol, t. IX, p. 58-59).
Cf. Est-ce parce qu'en 1793 vous avez combattu de front, les armes à la main, la foudre à vos
côtés, cette classe d'êtres monstrueux, " vampires de la société, sangsues de tous les peuples ",
êtres vils et méprisables que l'on nomme négocians... que l'on vous calomnie ? (Albitte, Disc,
à la Soc. de Comm. Affranch., dans Courtois, Rapp., p. 88).
6. C'est un spectacle vraiment affligeant que de voir au sein même de la commune qui a fait
de si grands sacri fices à la république, des individus... couvrir les rues et les places publiques
d'une foule innombrable d'agioteurs secondaires qui " vampirisent " sans cesse le malheureux, en
trafiquantde sasubsistance {Duhois-Crancé, 11 therm.an III,A/oni7eur,Réimp., t.XXV, p. 367).
7. Robesp., Rapp., au nom du Com. Sal. p., 27 brum. an 11-17 nov. 1793, Bûchez et Roux,
t. XXX, p. 224.
8. Ass. Législ., Bûchez et Roux, t. XVII, p. 144.
9. Cl. Fauchet, Journ. des Amis, n° 13, 4 mai 1793. Après l'acquittement de Marat.
10. Maure, aux Jacob., Bûchez et Roux, t. XXV, p. 464.
58 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
L'onomastique sarcastique. — Le vocabulaire des injures devrait
comprendre aussi un chapitre d'onomastique. Ce ne serait ni le
moins long, ni le moins drôle qu'on puisse dresser. Si on débapti-
sait, on baptisait aussi au vitriol.
Dans un seul numéro de V Orateur du peuple (17 prairial an III),
je trouve le Conventionnel Dupin sous le nom de " Dupin Mouillade "
(Dupin avait dans son rapport sur les fermiers généraux relevé contre
eux le grief qu'ils mouillaient le tabac à priser). Merlin de Thion-
ville est appelé " Merlin-Mayence " (défenseur ou livreur de cette
ville) ; Merlin de Douai, qui doit se distinguer du précédent, est
" Merlin suspect " (il avait été rapporteur de la loi des suspects du
17 septembre 1793), etc.
Chez Lemaire les surnoms abondent : Le Mercure galant est le
"Mercure galleux"; " Mallet du Pan", " Mallet pendu "i, etc.
Louis XVI a eu comme plusieurs de ses ancêtres des surnoms
variés, mais peu flatteurs : " Louis le traître, le parjure ^, le civi-
cide Louis " ^, " Louis sanguinola " *.
D'obscurs « agitateurs », membres de la Commune, ne laissaient
pas d'avoir aussi les leurs : " Sergent Agate " (il portait au doigt
une agate dérobée) ^.
Synonymique a l'usage des polémistes. — Pour compléter
l'étude des changements que les haines politiques apportaient au voca-
bulaire, il faudrait encore faire une synonymique. Je donnerai comme
exemple : " brissoter ", dans le sens de voler «, auquel il faut natu-
rellement rapporter " brissotage " ', " brissotement " ^, " brissotier " *.
Un dictionnaire de ces transpositions devrait réunir surtout les
expressions qui remplacent les simples dans l'usage et sont pour ainsi
dire obligatoires. Il ne serait pas moins intéressant que le Diclionnaire
des Précieuses. Jamais les raffinements d'une coterie nés d'une mode
1. 123' Lett. b. pair., p. 2.
2. Orat. de la Commune, Conv., 2 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 169.
3. Eid., ib.
4. Orat. du Peuple, t. IX, n° XLVIII, Bûchez et Roux, t. XIII, p. 7.
5. Eid., t. XXI, p. 46.
6. Se vanter d'avoir provoqué la journée du 10 I Non, tu ne la " brissoteras " pas à ceux qui
se sont dévoués volontairement (Franc. Chab. à Brissot, Jacob., 14 nov. 1792, Bûchez et Roux,
t. XX, p. 417). Cf. Cette lettre fut " brissotée " sur le bureau par le zèle de ses amis (C. Desmoul.,
Hist. Brissot., Eid., t. XXVI, p. 285) ; J'aime mieux être Cadet Roussel tout court que de " bris-
soter " l'argent de la nation (Héb., P. Duch., n» 230, p. 8) ; Moyennant un portefeuille que je
lui " brissolai " avec adresse (Id., n" 284, p. 5).
7. Ils donnent tête baissée dans le " brissotage " (Id., n" 244, p. 6).
8. Un coup de maître et un magnifique " brissotement " de toutes les pièces (C. Desmoul.,
Hist. Brissot., Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 299).
9. La grande assemblée de la réunion qui était un peu " brissotine ", je ne dis pas " brissotière "
(Chab., Jacob., 7 nov. 1792, Eid., t. XX, p. 302).
LE BILAN PHILOLOGIQUE DE CES OUTRANCES 59
ne vaudront pour l'étude des productions variées de l'esprit humain
l'inventaire des inventions verbales dont s'est grisé tout un peuple.
Prenons dans la catégorie religieuse :
Clergé se dit prêtraille.
Religion — fanatisme.
Objets religieux — hochets du fanatisme.
Ecclésiastique — calotin.
De même en politique :
Roi se dit tyran.
Soldats ennemis — vils satellites des despotes.
Etc..
Les soldats eux-mêmes écrivaient dans ce style : « L' " étendard de
la tyrannie " vient de s'abaisser devant le " drapeau tricolore " » ^ ;
« nous battons " les esclaves " tous les jours » ^.
Après Thermidor. Les victimes changent, l'esprit demeure.
— - On croit trop souvent que le 9 Thermidor ferma l'ère des vio-
lences. Il n'en est rien. La réaction, égale à l'action, suivant les lois
ordinaires de la nature, pouvait changer la direction des invectives,
non les apaiser.
Voici une sortie de Boissy d'Anglas contre les terroristes et leurs
partisans (21 ventôse an III) :
...le dernier espoir des terroristes, c'est de rallier à eux cette " vermine " de toutes
les nations, ce fléau attaché aux cités corrompues et populeuses, cette nuée de
" brigands ", d' " hommes vils " plongés dans l'oisiveté et le libertinage qui, ne pos-
sédant rien et ne voulant point travailler pour acquérir, ne vivent que dans le
désordre et ne subsistent que de rapines, et dont la police nous avertit que depuis
quelques jours cette commune abonde, qu'ils s'y rendent de tous les points de
l'empire et semblent n'attendre que le signal du carnage pour porter partout le
crime et la mort [Moniteur).
Le Courrier Républicain raconte la défense « républicaine » :
on continue, dit-il, de donner la chasse aux ' assassins du peuple ' . Hier soir,
des patriotes ont parcouru différents cafés du jardin-Egalité, sans pouvoir ren-
contrer aucun de ces anthropophages brevetés ; on connaît beaucoup de
tavernes favorites où les " égorgeurs " vont " cuver le sang qu'ils ont bu " et oublier
dans l'ivresse dii vin l'exécration qui les poursuit. C'est dans ces " repaires obs-
curs où l'intrigue, 1' " anarchie et la terreur ", obligées de fuir devant la justice et
la vengeance populaires, vont " cacher leur visage hideux " et exhaler, dans les con-
vulsions de la rage, leurs blasphèmes contre la Convention Nationale, qu'il faut
que les républicains fassent une irruption ^.
1. Ant. Martin, Lett., 9 niv. an III-29 déc. 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 65.
Cf. la Marseillaise : « Contre nous de la tyrannie ■ — L'étendard sanglant est levé ».
2. Camus, Lett., 26 mess, an 11-14 juil. 1794, Id., ib., p. 160.
3. 30 niv. an III-19 janv. 1795, Aul., Par... Therm., t. I, p. 403.
60 HISTOIRE DE LA LANGl'E FRANÇAISE
Les plaisanteries sont sinistres. Je citerai pour exemple le Courrier
de Paris folâtrant à propos de l'enseigne : Boucher de la République :
« C'est la qualité que prennent tous les bouchers qui détaillent la
viande dans les 48 sections » ^.
Des vers contre le " jacobinisme ", le " terrorisme ", le " canniba-
lisme ", pleuvaient jusque sur la scène ^ Ils sont odieux.
En pluviôse, les anti-maratistes faisaient la loi dans Paris ; un buste
de Marat se donnait pour un monneron. L'égoût de Montmartre est
devenu 1' " égoût Montmarat " ^. Cet égoût s'appelle aussi, le " Pan-
théon des Jacobins " *.
Dans le Moniteur, Daunou demande à la Convention de secourir
les arts et les lettres seuls capables de ramener à leur vrai caractère...
les mœurs publiques " déshumanisées ", pour ainsi dire, par dix-
huit mois de " cannibalisme et de terreur " ^.
Fréron, de son côté, dans YOrateur du peuple, déclare que Léonard
Bourdon est un " voleur public ", riche des meubles qu'il a dérobés
à la nation ^. Il attaque le prêtre Chasles, l'appelle " vil béquillard ",
qui combine dans sa tête de " caraïbe " le crime, le meurtre et le
carnage ^.
En l'an V, la polémique continue sur ce ton :
Nous pénétrerons... dans l'enceinte de la Convention et des corps législatifs...
C'est parmi eux que nous trouverons des chefs d' " égorgeurs, de démolisseurs,
de mitrailleurs, de fusilleurs, de noyeurs, de brûleurs, de voleurs, de dilapida-
teurs . C'est de là que nous verrons ordonner tous les forfaits, commander toutes
les boucheries, prescrire tous les ravages... Il faut que le peuple connaisse cette
nouvelle noblesse, ces charlatans politiques, couverts d'opprobre et eriarraissés
de la plus pure substance du peuple ", qu'ils font mourir de faim... *.
On répond de l'autre camp : « L'évêque Audrein, " beuglant comme
un taureau ses jérémiades " dans nos... églises de Paris... va donc
établir sa boutique de pieuses rhapsodies à Quimper ! Quel étroit
théâtre pour un aussi grand comédien » ^.
Abrégeons. Ni en l'an VI, ni même en l'an VII, le tumulte des
injures n'est apaisé : horde atroce, assassins, brigands, anthropophages,
égorgeurs, cannibales ^^ sont toujours les mots qu'on se jette à la face.
1. N° du 19 mess, an III-17 juil. 1795. Le journal veut éveiller chez ses lecteurs le souve-
nir de la guillotine.
2. Abrév. Univ., 17 pluv. an III-5 févr. 1795, Aul., Par... Tlierm., t. I, p. 441.
3. Aul., Par... riierm., t. I, pp. 451, 473, etc..
4. Voir le Messager du soir, 4 pluv. an III-23 janv. 1795, Id., ib., t. I, p. 414.
5. Moniletir, n" 209, 29 germ. an III-16 avr. 1795, p. 852.
6. Orat. du Peuple, n" 73, 21 pluv. an III.
7. Ib.
8. Barruel-Bcaiivert, Act. des Apôtr. et Mari., t. II, n» 11, 19 niv. an V-8 janv. 1797, p. 45.
9. Pair, franc, 13 prair. an VI-1" juin 1798, Aul., Par... Therm., t. IV, p. 693-694.
10. Signalons " cannibalicjue " : Les hurlements " cannihaliques " des Jacobins {Ami des
Lois, d. un Rapp. Police, 25 mess, an VII-13 juil. 1799, Aul., Par... Therm., t. V, p. 620).
LE BILAN PHILOLOGIQUE DE CES OUTRANCES 61
Le Directoire sévit vainement contre la presse ; il supprime sans
pouvoir corriger.
Il fallut longtemps et de grands événements pour que l'opinion
retrouvât un peu de calme, et que les mots reprissent leur valeur.
Alors les rapports normaux de gradation entre eux purent être
rétablis. Mais le seul souvenir de terribles années ramena longtemps
les mots de colère. En 1808, en écrivant ses Mémoires, V « évan-
gélique » Grégoire, comme l'appelait Carnot, met encore une telle
passion à attaquer les girouettes, qu'il écrit : « Je demande en vain à
la langue des termes assez énergiques pour les peindre ; l'épithète la
plus flétrissante est ici bien au-dessous de la vérité ; et, comparati-
vement à ce qu'ils sont, je crains que les qualifications de bandits,
de scélérats, ne soient encore pour eux un titre d'honneur » i.
1. I, p. 454. Cf. Haïr, détester, exécrer, ces mots n'expriment que très ] aiblement mes senti-
ments envers le despotisme (p. 456).
CHAPITRE IX
FIGURES ET IMAGES
Toutes les figures de pensée et de style, lâchées en liberté, s'ébattent
à travers les discours, les opinions, voire les rapports ; prosopopées,
hypotyposes voisinent avec les antithèses et les hyperbates.
Mais ce n'est point là mon gibier. L'antithèse elle-même, si elle
a beaucoup servi à donner au style de la couleur par les effets de
contraste, n'a pas agi sur la langue elle-même ^.
Comparaison et métaphore. — La métaphore est, nous l'avons,
vu aussi bien en traitant des époques où les théoriciens ont enchaîné
l'imagination que de celles où elle s'est épanouie en liberté, une de&
forces créatrices du langage. Si elle excite la défiance des esprits
froids et positifs, elle séduit les foules et fournit par suite une de&
ressources essentielles de l'éloquence, comme de la poésie.
Réserve inattendue. — Le xviii^ siècle s'était déjà revanche
des contraintes de l'âge précédent. Toutefois le respect des règles
demeurait si grand que de belles trouvailles ne parurent longtemps
pouvoir être présentées qu'avec une excuse : « J'avais cru, dit un
Conventionnel, que la justice exigeait que l'accusateur et l'accusé
eussent des forces morales égales, et, si je puis me servir de ces
expressions, qu'ils eussent un " volume moral égal " ; car c'est ainsi
que se conçoit la balance de la justice » 2.
1. Saint- Just est un de ceux qui en usent le mieux. On connaît sa formule : Opprimer les
tyrans (Rapp., 19 vend, an 11-10 oct. 1793, Œuv., t. Il, p. 76). Il y en a une foule d'autres
dans ses œuvres : Votre modération parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gou-
vernement (Rapp. s. 1. incarcér., Œuv., t. II, p. 231) ; l'ordre présent est le désordre mis en loi
(Di-iC. à la Conv., 28 janv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 410) ; On nous remplissait
d'inertie avec impétuosité (Disc, à la Conv., 6 juil. 1793, Œuv., t. II, p. 8); Chacun voulut
avoir des magasins et prépcu-a la famine pour s'en préserver (Raiip. s. gouv. révol", Œwy., t. II,
p. 81).
D'autres rhéteurs chérissent ces artifices : Nous voulons despotiquement une constitu-
tion populaire (Proj. d'adresse, Aulard, Jacob., t. IV, p. 651) ; je ne suis pas du nombre de
ceux qui vous accusent d'avoir outrepassé vos pouvoirs, lorsque vous avez surpassé nos espé-
rances (Quesnet, au nom de la Comni. de Saumur, à l'Ass. Nat., 18 févr. 1790, Bûchez, et
Roux, t. IV, p. 344) ; la punition du traître découronné, de ce traître qui a violé son inviolabilité
politique (Ann. patr., CCCXX, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 14).
2. Hardy, Conv., 26 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 67.
FIGURES ET IMAGES 63
On voit des orateurs ou des écrivains hésiter à se servir d'images,
cependant bien usuelles : « Le surplus des assignats, s'il en est, le " trop
plein ", qu'on me passe cette expression, se reversera dans le paiement
de la dette... » ^. « Elle seront, si je puis m'exprimer ainsi, la " clef de
voûte de cet(te) édifice " » 2. Malouet dira : « Trompé vous-mêmes,
permettez-moi cette expression, sur le " mécanisme d'une société poli-
tique " »3. Et Barnave : « Les débris de notre aristocratie féodale
venaient d'être... pour ainsi dire " pulvérisés " par une grande
révolution » *.
On comprend mieux les précautions de Chabot, quand il écrit :
« C'est lui [Marat], qui a, si je puis m'exprimer ainsi, " alcalisé le
patriotisme " ; c'est lui qui, avec ses opérations chimico-politiques, a
porté le peuple à la seconde révolution ; et puisqu'on a vu Marat, à
la dernière séance, prêcherla modération, on ne peut pas l'appeler
" tête volcanisée " » ^.
Il ne faudrait pas croire du reste ces précautions, justifiées ou non,
très communes. L'imagination, débridée, courait la terre, les cieux,
les enfers.
Le débordement. — Un grand nombre de métaphores, nous le
savons, sont des âges antérieurs, je n'en donnerai donc ici que
quelques exemples : « Un général sur lequel la Convention Nationale
a une fois " imprimé le cachet de la méfiance publique " » * ; « ces
hommes, dont la raison " éprouve une éclipse " partielle... » "^ ; là « il
complote avec le baron de Batz... semant une " pépinière de Cor-
day " )) ^ ; « en religion, comme en politique, la " compression double
l'énergie " » ^ ; « le " thermomètre du patriotisme " est remonté à
sa première hauteur»^" ; «Corsas, ce calomniateur éhonté... ce Gor-
1. Mirabeau, 27 août 1790. *L. : Sévigné, H. D. T., Goh., p. 257.
2. Pétion, Ass. Nat., 29 août 1791, Arch. Pari., 1" Sér., t. XXX, p. 44, col. 1. L'image
pourtant était ancienne (voir Goh., p. 370 : J.-J. Rousseau).
3. Ass. Nat., 29 août 1791, Arch. Pari., 1" Sér., t. XXX, p. 41, col. 1. *A. 1740. Voir
H. L., t. VI, p. 94.
4. Introd. Révol. fr., Œuv., t. I, p. lit.
5. Aux Jacobins, Aul., Jacob., t. IV, p. 391.
6. Lettre du gi Montesquieu. Conv. Nat., 6 oct. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 365,
col. 2. *H. D. T. : J.-J. Rouss. Voir Goh., p. 342.
7. Torné, évéque, Discours, 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 551, col. 1. *H. D. T. : Des-
touches.
8. Barère, Rapport du 27 prair. an II. Vilate, Les Myst. de la Mère de Dieu, p. 321. *H.
D. T. : Montesq., Rom., XXIII, 20.
9. Cartier Saint-René (Cher), 1792 (Opinion), Arch. Pari., l'« Sér., t. L, p. 505, col. 2.
Voir Goh., pp. 323, 357.
10. Roux-Fazillac, 23 brum. an 11-13 nov. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. VIII, p. 405.
La Rochefoucauld, 2 sept. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. VIII, p. 548, col. 2. Cf. Bibl. de l'h.
publ. (Condorcet), 1791, fasc. 4, p. 213 ; Necker, Pouv. Ex., t. VIII, p. 388 : loi " régulatrice "
de tous les rangs, et p. 280 : le " régulateur " universel de l'empire français. *L. : D'Alembert.
64 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
sas... était " le thermomètre du traître Dumouriez " » ; « ce corps
unique... s'il ne trouve pas un " régulateur " qui modère sa marche,
peut mettre la nation en danger...» i; «le défaut de " concentration "
dans l'exercice des pouvoirs... » 2.
Souhait empruntait-il ses façons de parler à la franc-maçonnerie
quand il disait : Réglons le partage " avec le compas de la justice et de
l'équité " ^ ? Il n'est pas nécessaire de le supposer.
Nous sommes, à vrai dire, malgré les excellents travaux des Gohin
et des François, incomplètement renseignés sur les métaphores créées
au xviii^ siècle. Ainsi faut-il considérer comme une nouveauté l'em-
ploi figuré du mot " stigmate " : « les " stigmates " de l'esclavage et de
l'ignorance » * ? J'aurais peine à m'y résoudre, si adaptée que soit cette
métaphore à la pensée révolutionnaire. La France des économistes
et des philosophes avait considéré de même ces deux fléaux. N'en
avait-elle pas parlé dans les mêmes termes ?
J'en dirai autant d'une autre métaphore, empruntée à la méca-
nique et appliquée à la politique : « admettre dans la machine légis-
lative un " rouage " étranger s». Elle était sans doute plus ancienne.
Il est probahle aussi qu'on n'a pas attendu Mirabeau pour étendre
à toutes sortes d'objets le verbe " disséquer " : « on a tant " disséqué
le vote " par ordre, on a tant frémi du veto des ordres » ^.
Rivarol a bien pu penser au " périgée " de la France en Europe, avant
d'écrire ce mot dans ses Mémoires : « Observez que la France, au
moment de la Révolution, avait atteint son plus bas " périgée " en
Europe... » ''.
Les sources des nouvelles images. Les sciences. — Je consi-
dère qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter longtemps aux images analogues
à celles dont on se servait à l'époque précédente. Je me bornerai
à remarquer, et cela n'est pas pour surprendre, que ce sont toujours
les sciences qui fournissent le plus.
1. MATHÉMATIQUES. — « Tant que vous n'aurez pas trouvé dans
votre sagesse un moyen de " faire agir ce ressort delà religion" selon
1. Discours du Maire de Paris. Séance du 15 aoiU 1793, Durand-Maillane. Hist. Conv.
Nat., I, V, p. 92. Cf. Meillan, Mém., p. 14.
2. Peuchet, Comni. de Paris, 18 nov. 1791, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 228, coL 1. L.
donne le sens figuré.
3. Disc. 27 avr. an II, Part. Biens comm., p. 711.
4. Mémoire présenté Ass. Nat'% 24 oct. 1789, .\rch. Pari., 1" Sér., t. IX, p. 535, col. 2.
5. Sicyés, 7 sept. 1789, Arch. Pari., 1" sér., t. VIII, p. 597, col. 2. Cf. je me demande à
quoi servent tan' de " rouages " inutiles (Mirabeau, 12 décembre 1790). *L., H. D. T., sans
exemple.
6. Disc, 29 j uil. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. VIII, p. 300, col. 1. Ni L., ni H. D. T. ne
donnent de renseignements sur l'emploi figuré.
7. Voir p. 76 de l'édilion Baudouin. Ce mot ne se trouve pas dans son Discours sur
l'Universalité.
FIGURES ET IMAGES 63
une " détermination concentrique au mouvement du patriotisme et de
la liberté "... » ^. Cf. « Le département des Basses-Alpes est sincèrement
rendu à la République. L'esprit public a pris ici un " degré d'ascension ",
d'où probablement il ne redescendra plus ; et j'espère avant de le
quitter d'y consolider la liberté de façon à la rendre invulnérable » ^.
2. PHYSIQUE. — (( Enfin, le feu sacré qui brille sur la montagne, ce
boulevard de la liberté publique, par l'extrême " réfrangibilité de
ses rayons régénérateurs ", développe dans tous les cœurs les germes
de l'esprit révolutionnaire ; sa force sans cesse agissante et " cen-
trifuge " doit un jour embraser l'un et l'autre hémisphère » ^. —
On en rapprochera cette comparaison : «l'argent ressemble aux fluides
qui tendent toujours à se mettre au niveau » *.
L'électricité en particulier commençait à obséder les esprits : « Dans
les grandes assemblées, les âmes se fortifient, s' "électrilisent " » ^.
3. CHIMIE. — aC^est bien dommage que Pitt soit tant occupé à souf-
fler aux yeux du peuple ses " globules phosphoriques " » ^ ; « nos manu-
factures nationales ont pris une activité étonnante. Hélas ! mon vœu
le plus ardent serait de compter sur la durée de cet " avantage phos-
phorique " » '^ ; « continue à présenter la lumière, mais qu'il ne tombe
du flambeau aucune " flammèche sulfureuse " » ^.
4. HISTOIRE NATURELLE. — «On dévore la République, on la mange
par morceaux. Oh ! que de soi-disant " patriotes anthropophages " » ^ ;
« ...comme des montagnes de glace qui... couvrent la mer de l'opi-
nion, et en " obstaclent " le flux et le reflux » ^°. Cf. la comparaison
suivante : « L'émigration est une transpiration naturelle de la terre
de la liberté «11; « La terre que les eaux abandonnent demeure
quelque temps infectée des insectes qu'elle laisse à découvert, et
qui y périssent ; ainsi les passions et les vices nourris par le despo-
1. Mirabeau, 27 nov. 1790. Cf. On y représente la commune de Paris comme "une auto-
rité concentrique " autour de laquelle tous les départements doivent se rallier ÇVergniaud, Conv.
Nat., 25 sept. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 140, col. 1).
2. Dherbez-Latour, 4 frim. an 11-24 nov. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., p. 687.
3. Adresse de la Société popul. de Beaufort-en-Vallée (Maine-et-Loire) à la Conv.. dans
Abbé Hautreux, La Soc. Popul. de Beaufort-en-Vallée, p. 16.
4. Lebrun, Mém., 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 571, col. 2.
5. Bouche, d'Aix, Ass. Nat., 30 juil. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. VIII, p. 307, col. 2 ;
voir Goh., p. 358 ; cf. la fête décrétée sur notre rapport a été "électrique "(Boisset, de Montp.,
3 pluv. an 11-22 janv. 1794, Aul., Act. Com. Sal. p., t. X, p. 393) ; V "électricité politique "
qui travaille l'humanité entière (Rapp. Mailhe, 7 nov. 1792, Bûchez et Roux, t. XX,
p. 297).
6. Le Carpent., 6 flor. an 11-25 avr. 1794, Aul., Act. Com. Sal. p., t. XIII, p. 61.
7. Philibert, du Var, 20 juin 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 334, col. 1. Voir Goh.,
phosphore, p. 359 ; H. D. T. : A. 1798.
8. Com. Sal. p. à Ingrand, 19 frim. an II-9 déc. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. IX, p. 285.
9. Lett. Charbonnier, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. .321.
10. C. Desmoul., V'^ Cord., VII. Le verbe ■©• L., H. D. T.
11. Lemontey, dans Aul., Orat. Révol., Législ. et Conv., t. I, p. 127.
Histoire de la Langue française. X. 5
66 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
tisme lui survivent et paraissent souiller la liberté naissante. Mais
bientôt sa puissante chaleur, semblable à celle d'un soleil radieux,
purifie, anime, et répand de toutes parts la vie et le bonheur » i.
5. MÉDECINE. — Est-ce parce que tant de gens s'appliquaient
à sauver la France, que comparaisons et métaphores empruntées aux
pratiques médicales sont si nombreuses ? « Sages médecins des
maux de la France, ne souffrez pas que " quelques individus soient des
espèces de polypes" qui absorbent tous les sucs nourriciers. Faites-les,
ces sucs, couler par différents canaux pour vivifier le corps entier ;
mais gardez-vous d'en tarir la source » 2; «...on sera obligé de sup-
primer les journaux, de " phlébotomiser " leurs auteurs...»^; «Le
patriotisme " est encore ici comme un corps asphyxié " qu'il faut
rappeler à la vie. Les moyens révolutionnaires sont les seuls conve-
nables et les seuls curatifs que nous sachions administrer»*.
Il y a des métaphores de cet ordre qui sont spécialement à noter :
« Nous arrivons à la " puberté politique " » ^ ; « donner " l'émétique
révolutionnaire " aux aristocrates " » ^ ; « l'armée de la Moselle a
besoin d' " une bonne purge " » ^.
Les affaires. — Il semble qu'on ait peu puisé dans le langage des
affaires ; elles chômaient. Citons cependant : « ceux-là seuls qui con-
tribuent à l'établissement public sont comme les vrais "actionnaires
de la grande entreprise sociale " » ^.
La Vie agricole. — Tout au contraire l'esprit se reporte sans cesse
à la vie agricole : «"C'est avec la faux de l'éloquence, écrit assez
ridiculement Lemaire, qu'on moissonne des cœurs " » ^. Voici qui
1. Roland, Lett. à la Conv., 30 sept. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 153.
2. M. le Curé de... Ass. Nat., 6 août 1789, Arch. Pari., f Sér., t. VIII, p. 353, col. 2. Cf.
l'affreuse et redoutable immensité des villes qui, comme des " polypes ", usent le royaume et
l'épuisent (Duquesnoy, Ass. Nat., 4 nov. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. IX, p. 672, col. 1).
*L. : Lesage.
3. Vilate, Caus. secr. 9 Tlierm., p. 233. Mot de Barère. Avait été employé en poésie au
xvi« siècle (Voir F. Brunot, De Philib. Bugnonii vita et eroticis versibus, p. 51).
4. Les représentants à l'armée d'Italie au Com. Sal. p., 8= jour du 2" mois de l'an II-
29 cet. 1793, Aul., Act. Com. de Sal. p., t. VIII, p. 115.
5. >J. P. Couturier, Opin., 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 509, col. l.-QL., H. D. T.
au fig. Mais fomenter était courant.
6. Duquesnoy, 30 brumaire an 11-20 novembre 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII»
p. 599.
7. Hentz, 22 brum. an 11-12 nov. 1793, Id., ib., t. VIII, p. 283.
8. Siéyès, 21 juil. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. VIII, p. 259, col. 2. CL détruisons le "pri-
vilège exclusif " du patriotisme (Danton, Conv., 29 mai 1793, Disc, p. 195); commercer d'il-
lusions serait dans Mirabeau, d'après Wey {Remarques sur la langue française, 1815, t. I,
p. 95).
9. 74' Lett. b. patr., p. 7. Cf. (7 faut mettre la " faux de l'égalité " dans la main des tribunaux
ou la remettre entre les mains du peuple ; il n'y a pas de milieu (N. à la Conv., 10 mai 1793»
Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 452).
FIGURES ET IMAGES 67
est plus terne et plus vieillot : « " Greffer des plans [plants ?]
exotiques de démocratie sur les racines " profondes d'une vieille
monarchie » ^.
La vie générale. — Je donnerai ici. un ensemble où l'on retrouve
les différents compartiments de la vie : « Je sais qu'il y en a parmi
vous qui " ont le cœur orfèvre " et qui aiment l'or » ^, « ces " patriotes
au bain Marie " du club de 89 » ^ ; « Bailly et Lafayette, qui s'efforcent
en ce moment de hâter la confusion des 60 sections en 48, " mêlent
ainsi les cartes, et transvasent pêle-mêle les citoyens d'un district
dans un autre " » * ; « vous voulez une " révolution à l'eau rose " » ^ ;
« ces hommes qui... organisent la guerre civile, " rompent l'essieu du
gouvernement " » ^ ; « Chapelier " s'est affourché si étroitement sur ce
principe", que...»^; «le ministre ne fera aucune nomination que
" vous n'ayez épuré tous les grades jusqu'à fond de cale "... » ^ ; « ne
voulant pas " être pasiphaïsée par le moderne minotaure " » ^ ;
« quand on a " levé sur des citoyens irréprochables le poignard de
l'accusation " » i" ; « que " le glaive levé sur les coupables ne puisse
devenir le poignard de l'arbitraire " » ^^.
Lucien Bonaparte retourne, lui, en arrière, jusqu'aux bourreaux
de l'Ancien Régime : « la " colonne sur laquelle elle [la Constitution]
est posée dans cette enceinte ne sera point un billot " sur lequel
on immole une victime «i^.
Images inspirées par des événements contemporains. — C'est
à ces métaphores-là que je voudrais m'arrêter un moment, avant de
finir. Il suffît du reste d'en citer quelques-unes, elles portent leur carac-
tère très apparent. Le rapport de Vadier sur l'affaire Catherine Théot
1. Suard, Mém. de Condorcet, t. I, p. 300. Cf. " en élaguant l'arbre de la religion jusqu'à
sa dernière branche, on pourrait faire mourir le tronc " (Besse, curé, 2 nov. 1789, Arch. Pari.,
1" Sér., t. IX, p. 631, col. 1).
2. Javogues, Lett. du 10 niv. an III-30 déc. 1794, Rev. Univ., 15 aw. 1925, art. Marion.
■Q L., H. D. T.
3. C. Desmoul., Rémi. Fr. Brab., n" 66, VI, p. 36. * H. D. T.
4. Id., ib., n" 32, III, p. 362. Littré cite un emploi figuré analogue dans Lamartine.
5. Condorcet, Lett. à de Pange, Mém. de Condorcet, t. II, p. 147.
6. Chaumette, Conv., 23 mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVIII, p. 209.
7. C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n" 78, VI, p. 602. *L., H. D. T.
8. Com. Sal. p. à Prieur et Jean-Bon Saint-André, Guerres des Vendéens (Baudouin),
t. II, p. 319.
9. Act. des Apôtres, n° 186, p. 4.
10. Lecointe-Puyraveau, Conv. Nat., 4 oct. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 310,
col. 1.
11. Le représentant chargé de la levée des chevaux à Nancy. 1^' frim. an 11-21 nov. 1793,
AuL, Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 609.
12. Aux Cinq-Cents, 26 mess, an VII-14 juil. 1799, Bûchez et Roux, t. XXXVIII, p. 90.
68 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
en fournit plusieurs : « " laboratoire du crime ", les écoles " torches
du fanatisme " » ^.
La guerre hante les imaginations : « Quand on vous a vus abattre
le tyran, " une artillerie de fourberies a été placée dans tous les
coins " ))2 ; « l'évêque de Rome... observe de l'œil 1' " effet des fusées
enflammées qu'il a déjà lancées sur la France " »^; «" votre patrio-
tisme est un drapeau que vous remuez " pour attirer autour de vous
ceux que vous voulez gouverner » * ; « la société est essentiellement sur-
veillante ; elle est " la corde du tocsin qui doit frémir à l'unisson " d'un
bout à l'autre de la République ))^; « c'était surtout la section Lepel-
letier à qui s'adressaient tous les vœux... " son bureau était, en
quelque sorte, le télégraphe du royalisme " » ^.
Images diverses. — Tout prit, à cette époque, un aspect différent.
« Le concierge " flûta sa voix", sa femme " miella " la sienne » '. Le
métaphorisme n'était nullement propre au monde politique.
On en trouve trace dans les Cahiers : « on devrai veiller à la con-
servation de leurs fruits qu'el[les], [les fdles ou femmes veuves]
sont soupçonnées de laisser périr par leurs fautes, les regardant
comme " l'étendard de leur ignominie " » ®.
1. Rapport sur l'affaire Théot.
2. Legendre, dans Lecointre, Les Crimes de sept membres, p. 203.
3. François de Nantes, Opin., 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 512, coL 1.
4. Necker, Poiw. Ex., t. VIII, p. 492.
5. Legendre, Jacob., 15 mal 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 25.
6. Fréron, Mém. s. l. mass. du Midi, p. 69.
7. La Mairie, La Force, dans Mém. s. l. pris., t. II, p. 277. Flûter *L., H. D. T., non en
ce sens ; mieller -Q- H. D. T.
8. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 101-102.
I
CHAPITRE X
VALEUR DE CES IMAGES
Images contestables. — Trop souvent les métaphores paraissent
cherchées : « Ses habitudes et ses manières étaient plus près du " méri-
dien aristocratique " que du " méridien démocratique " » ^ ; « " lever
l'appareil de la plaie monétaire et en sonder la profondeur et les
sinus" ))2; «si, dis-je, il faisait le bilan des affiches satiriques, des
libelles, dont on l'a entouré, il trouverait le " peson de sa balance
aussi chargé qu'un autre " » ^.
Il arrive que l'image obscurcit au lieu d'éclairer ; le lecteur est
obligé de retransposer, et, en quelque sorte, de traduire. Par exemple :
« Guignard a " aimanté d'aristocratie ton cœur " flottant et timide » * ;
« faire " circuler le macérage impur et dégoûtant de leurs poisons "
homicides » ^ ; « une différence établie entre les citoyens tendroit à
" jeter un venin de défaveur sur les lois " » ^.
Je sais bien que les filets de Saint-Cloud étaient bien connus des
gens du temps, ce n'était pas néanmoins éclairer les manœuvres illi-
cites d'un violateur du secret des lettres que de dire : « En faisant de
la poste des fdets de Saint-Cloud que le ministre seul avait droit de
lever » '.
Comparez : « Ces autres feuilles, qui, sous prétexte d'une impar-
tialité apparente, semblable au lit de fer d'un ancien tyran,
allongent ou raccourcissent à leur gré les opinions qui sont pronon-
cées à cette tribune, tronquent les pensées des membres qui leur
déplaisent » ^.
Images ridicules. — Les images ainsi que les expressions directes.
1. Mirabeau, Disc, 20 déc. 1790.
2. Id., ib.
3. Id., ib.
4. C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n» 74, VI, p. 392. Mercier a dit plus timidement : aiman-
tés autour du comptoir (Voir Goh., p. 356).
5. C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n" 91, p. 18. ■©■ L., H. D. T.
6. Proc.-Verb. de la Conv., 22 brum. an 11-12 nov. 1793, Rapp. de la Comm° des XXI,
p. 240.
7. C. Desmoul., V Cord., III.
8. J. Bon Saint-André, Conv., 8 mars 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 11.
70 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
souvent prétentieuses et déclamatoires, choquent le goût le plus
indulgent : « Quel gouvernement que celui qui plante l'arbre de la
liberté sur l'échafaud et met la " faux de la mort entre les mains " de
la loi » 1 ; « retenez avec dignité le dépôt de la vengeance nationale, mais
ne secouez jamais les " torches sombres des haines particulières " » ^ ;
avec lequel, « dès l'aurore de la liberté, il a frappé " d'accord sur l'en-
clume de la vérité, pour faire jaillir les salutaires étincelles sur l'igno-
rance opprimée " » ^ ; « Hanriot sauva la vie à trente mille âmes.
" Ses yeux vomissaient " le salpêtre sur les conspirateurs » *.
Mieux vaut encore être banal et plat. Beaucoup y ont réussi, sans
le vouloir : « Il avait été traîné dans la boue ; il avait " bu dans la
coupe du mépris " » ^ ; « la " calomnie n'a plus de dents depuis le
10 août, la lime de la République les a brisées " » ^.
Voici une métaphore qui veut faire en même temps antithèse :
« Ce n'est plus la hache des révolutions que vous devez avoir à la
main, c'est la " truelle des républiques " » ''.
D'autres images sont pur galimatias : « Lorsque " la statue de la
Liberté est sur le trône, l'insurrection ne peut-être provoquée que
par les amis de la royauté " » ^ ; « la popularité et " l'éloquence
de Cicéron fut le pont" sur lequel Octave passa au commandement
des armées, et y étant arrivé, il rompit le pont » ^.
« Que tout le monde se dispute la gloire de se perfectionner dans
l'art de bien dire, et vous verrez " rouler un torrent de lumières "
qui sera le garant de notre liberté, pourvu que l'orgueil soit banni de
notre République » ^''.
Vergniaud avait la parole élégante et cependant il parle « des pas-
sions qui pourraient amortir le feu de celle qui doit nous animer tous,
de l'amour de la République » ^^.
Certaines métaphores sentent vraiment le coq à l'âne : « Laissez
flotter un moment " les rênes de la Révolution ", vous verrez le despo-
tisme militaire s'en emparer» ^^ j,(( \q projet de décret qu'il vous
1. Saint- Just, 4 nov. 1792, Aul., Jacob., t. IV, p. 458.
2. Com. Sal. p. aux Com. de Surveil., Aul., Ad. Com. Sal. p., t. IX, p. 167.
3. Un des représ, à l'Arm. de la Moselle à la Conv., 13 oct. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p.,
t. VII, p. 402.
4. Danton, Jacob., 9 sept. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIX, p. 100.
5. Méaulle, 23 nor. an 11-12 mai 1794, Aul., Ad. Com. Sal. p., t. XIII, p. 477.
6. Rép. du P' le Gagneur, ci-devant de Lalande au cap"" Vincent, Révol, Par., n" 183,
p. 120.
7. Manuel, Conv., 6 déc. 1792, Bûcher et Roux, t. XXI, p. 229.
8. Vergniaud, Rép. accus. Robesp., 10 avr. 1793, Oral. Révol., p. 98.
9. C. Desmoul., V* Cord., VII.
10. Saint-Just, Déf. de Robesp., 27 juil. 1794, Oral. Révol., p. 185.
11. Vergniaud, Rép. ace. Robesp., 10 avr. 1793, Oral. Révol., p. 96.
12. Robesp., Disc, 8 therm., Ib., p. 153.
VALEUR DE CES IMAGES 71
a présenté n'en dérive point, et " perd, pour ainsi dire, leur sève " i
[des principes] » ; « qu'on " consulte les canaux de l'opinion ", qu'on
examine ce qu'on disait partout... que Dumouriez était loin d'asso-
cier ses lauriers au cyprès du 2 septembre » ^ ; «les "factions sont le
poison le plus terrible de l'ordre social... lorsqu'elles régnent dans
un État", personne n'est certain de son avenir, et 1'" empire qu'elles
tourmentent est un cercueil " : elles " mettent en problème le men-
songe et la vérité, le vice et la vertu, le juste et l'injuste", c'est la
force qui fait la loi » ^.
De l'incohérence au grotesque. — Commençons par ce spé-
cimen : « Le corps politique, comme le corps humain, " devient un
monstre s'il a plusieurs têtes : la seule qui doit régler tous ses
mouvements est la Convention : hors la sphère qu'elle trace, est le
vuide et un chaos infini, où roulent des spectres effrayants, l'anar-
chie et le despotisme traînant derrière ce monstre des chaînes san-
glantes " »*.
On trouve partout des exemples : « Je vois déjà vos Ames " s'élec-
triser à ce récit et se retremper de la plus inflexible vertu "» ^ ;
«Après " avoir dénoncé ces poisons de la Société, portez une main
hardie sur d'autres foyers de corruption"»®; a Cette espèce d'" in-
grédient [l'assignat] dont l'immersion avait consommé la révolution " ,
qui avait fourni au gouvernement public les moyens de se soutenir » "^ ;
« C'est lui d'abord qui a " couvé l'œuf constitutionnel " ))^; « asser-
vir à une pendule les " émanations " d'un cerveau politique ))^;
« Quoique " fermentes, ils n'avaient jamais eu que le masque du patrio-
tisme " » ^o ; « l'avenir m'a bien convaincu qu'il y avait dès lors un
" moteur invisible qui n'était pas satisfait " que le despotisme fut
détruit»"; «vous avez institué " une commission extraordinaire...
vous avez senti qu'elle était la dernière planche " jetée au milieu
de l'orage pour sauver la patrie» ^2. «Citoyens collègues, au milieu
1. Saint-Just, Sur le proc. de L. XVI, 13 nov. 1792, Orat. Révol., p. 161.
2. Danton, Décl. giier. aux Girondins, 1^' avr. 1793, Ib., p. 117.
3. Saint-Just, Déf. de Rob., 9 therm. an 11-27 juil. 1794, Ih., p. 180.
4. Lett. Corn. Sal. p., Arch. dép. Pas-de-Calais, Coll. Barbier, dans L. Jacob, Le Bon, t. ï,
p. 267.
5. Vadier, 24 août 1790, Bûchez et Roux, t. XI, p. 327.
6. Raffron, Guill., Proc.-Verb. Com. Inst. p., Conv., t. II, p. 92.
7. Barnave, Introd. Révol. fr., t. I, p. 173. H. D. T. cite ingrédient au fig. d. Volt., 1774.
8. Mirabeau, Lett. à ses Commet., XII, p. 16. Cf. nous n'avons encore que V "œuf de l'in-
trigue " (C... aux Jacob., 19 oct. 1792, AuL, Jacob., t. IV, p. 408).
9. M. de la Luzerne, 3 août 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. VIII, p. 333, col. 1.
10. Révol. Par..., n" 175, p. 337.
11. Bailly, Mém., 15 juil. 1789, t. II, p. 33. Cf. ressort dans la langue antérieure.
12. Vigée, Conv., 24 mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 185.
72 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
des sensations républicaines que j'éprouve, quelques " grenouilles
du marais " croassent encore ; toutes ne sont pas écrasées, elles
ont pris le " manteau du patriotisme " » ^ ; « c'est déjà un spectacle
digne de la terre et du ciel de voir 1' " Assemblée des représentants du
peuple français, placée sur un volcan inépuisable de conspirations" » 2;
« La victoire des armes françaises " est non seulement à l'ordre du jour,
mais encore en permanence au bout de la baïonnette de nos braves
républicains " » ^ ; « " Balayons des fondations de la félicité publique
" les matières hétérogènes qui en rendraient tôt ou tard les bases
subversibles " » *.
Une phrase est demeurée célèbre : « Je me suis retranché dans la
citadelle de la raison ; j'en sortirai avec le canon de la vérité et je
pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser » 5. Elle n'est pas
plus ridicule que bien d'autres, Danton avait eu pour maître Mira-
beau lui-même.
« Lorsque ces vils calomniateurs " suçaient le lait des Cours " » ;
« au commencement des États-Généraux (c'est ainsi que s'appelait
alors cette Convention nationale encore " garrottée dans les langes "
de la liberté) » ; « moi, je vous parle " d'arrêter la pente insensible
de tout gouvernement vers la forme dominante qu'on lui imprime " » ®.
1. Boisset, Lett. de Die, 21 sept. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. VI, p. 604.
2. Disc, 7 prair. an II, Monit., Réimp., t. XX, p. 587.
3. Soc. popul. de Vouneuil-s.- Vienne, La RévoL, 1906, t. L, p. 245.
4. Docu/n. rédigé par Clialier p. rarniéeréyo/. de Lyon, mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII,
p. 424.
5. Danton, Giierr. aux Gir., p. 127.
6. Mirabeau, Répl. à Barnave, 22 mai 1790, Oral. RévoL, pp. 37, 46, 40.
CHAPITRE XI
MÉTAPHORES CONTINUÉES. ALLÉGORIES, APOLOGUES
Très souvent on est tombé dans le vice de la métaphore con-
tinuée, comme disait Malherbe. Parfois on a le bonheur de ne pas
choquer le naturel : « c'est un volcan qui vomit des flammes, mais
écartez les matériaux combustibles qui l'alimentent el il ne tardera pas
à s'éteindre » ^ ! « Dans la route que tenait le vaisseau, il fallait encore
plutôt s'approcher du rocher de l'exagération, que du banc de sable du
modérantisme « ^.
Ailleurs, il y aurait bien à dire : « N'en doutons pas, nos perspectives
seront changées, si jamais cet aplanissement sans exemple, désigné
sous le nom d'égalité, s'établit, se maintient et métamorphose en
entier le sol moral de la France » ^.
Les citoyens actifs de la commune de Lourmarin écrivent à
l'Assemblée Nationale Législative le 15 décembre 179L Ils se sont
aperçus que le monstre de la féodalité survit :
L'Assemblée Constituante n'eut que l'intention de délivrer les campagnes de
ce monstre ; mais les moyens lui manquèrent parce qu'elle avait dans son sein des
nobles, des gens d'affaires qui lui firent une égide par leurs intrigues et leur silence ,
et que les membres qui voulaient sincèrement le détruire ne connurent pas l'en-
droit par lequel il fallait le combattre ; ils n'indiquèrent qu'un plan général d'at-
taque, il fut adopté comme suffisant, et le monstre invulnérable dans tous les
points, excepté un seul, est demeuré vainqueur des traits impuissants lancés contre
lui*.
Le Comité de Salut public a donné dans ce style : « Ainsi se déve-
loppe l'ordre révolutionnaire ; il aboutit, par l'impulsion, au centre
du gouvernement, par la surveillance active, à ses émanations ; par
la surveillance simple, aux districts ; par l'exécution aux communes
et à leurs comités, de manière que, prenant pour ainsi dire tout à
coup une voix, des yeux et des bras, le corps politique prononce,
regarde et frappe à la fois » ^.
Camille Desmoulins a appelé Billaud-Varenne un patriote recti-
1. Journu-Auber (Gironde), Opinion, 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 514, col. 1.
2. C. Desmoul., V^ Cord., V.
3. Necker, Poiw. Ex., t. VIII, p. 293.
4. Com. Droits féod., p. 280.
5. Cire, du Com. Sal. p., d. Mantouchet, o. c, p. 247.
74 HISTOIIIP: DE LA LANGUE FRANÇAISE
ligne. C'est sans doute une allusion au fameux rapport qu'il présenta
pour l'établissement du gouvernement révolutionnaire et au style
dans lequel il est conçu. Bûchez et Roux en donnent quelques
échantillons ^ :
En gouvernement comme en mécanique, tout ce qui n'est point combiné avec
précision, tant pour le nombre que pour l'étendue, n'obtient qu'un jeu embar-
rassé, et occasionne des brisemens à l'infini : les résistances entravantes et les
frottemens destructeurs diminuent à mesure qu'on simplifie le rouage. La meil-
leure constitution civile est celle la plus rapprochée des procédés de la nature,
qui n'admet elle-même que trois principes dans ses mouvemens, la volonté pul-
satrice, l'être que cette volonté vivifie, et l'action de cet individu sur les objets
environnans : ainsi tout bon gouvernement doit avoir un centre de volonté, des
leviers qui s'y rattachent immédiatement, et des corps secondaires sur qui agissent
ces leviers, afin d'étendre le mouvement jusqu'aux dernières extrémités...
C'est une vieille erreur propagée par l'impéritie et combattue par l'expérience,
que de croire qu'il devient nécessaire dans un vaste état de doubler les forces par
la multiplicité des leviers ; il est au contraire démontré à tout observateur poli-
tique que, chaque graduation devenant un repos arrestateur, l'impulsion première
décroît à proportion des stations qu'elle rencontre dans sa course. Quand le gou-
vernement, reprenant enfin une attitude ferme, a su rétablir l'harmonie, si par-
fois quelques ressorts faiblissent et appellent immédiatement les soins de l'ou-
vrier, ce n'est qu'un coup de lime à donner en passant, et l'on ne tombe plus dans
l'inconvénient de ramener le désordre et la confusion en substituant la main
réparatrice à la roue, ou usée, ou brisée ; dès lors, le commissariat se trouve res-
titué à l'objet de son institution : c'est une clef qui par intervalle remonte la
machine en cinq ou six tours ; mais qui, laissée sur la tige, la fatigue, l'entrave,
et finit par suspendre totalement le jeu naturel des ressorts.
Le rapport tout entier, ajoutent nos auteurs, est dans ce goût.
C'est, à chaque phrase, ou la force coactive, ou le mobile contractif,
ou le grand ressort en parlant des abus de l'ancienne forme du pou-
voir exécutif, qu'il appelle agence d" exécution, il le compare à une
éponge, à un aimant politique attirant bientôt tout à soi.
Oudot veut « conclure à ce que le roi soit jugé ». Il raconte à la Con-
vention un apologue : « Je voyageais avec un grand nombre de per-
sonnes qui avaient la même destination que moi. Nous traitâmes
avec un capitaine de navire pour la traversée qui devait être longue
et périlleuse... ». Et pendant vingt lignes c'est un défilé des fautes
et des crimes du capitaine, qui prend une route opposée à celle qu'il
fallait suivre, est de connivence avec un corsaire, etc.. Il s'agit tout
simplement de la conduite du roi ^.
Prophétisme révolutionnaire. — Il était fatal qu'on se sou-
1. T. XXX, pp. 252 et suiv.
2. 3 dcc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 172.
MÉTAPHORES CONTINUÉES. ALLÉGORIES, APOLOGUES 75
vînt du Christ parlant au peuple en paraboles. Suttières-Sarcey — agri-
culteur réformiste — se présente ainsi aux .Jacobins :
De hautes futaies ombrageoient un arbre à fruits de la plus excellente qualité ;
quoiqu'abondant en sève et très vigoureux, ses branches languissantes et rabou-
gries, ne produisoient qu'un foible et chétif revenu. Le propriétaire en gémissoit
depuis long-temps : mais il attendoit pour mettre la coignée, que les arbres par-
venus à leur maximum, se couronnassent. Il voulut enfin, et la forêt fut abattue...
Cet arbre, mes concitoyens, est l'agriculture ; la haute futaie, les préjugés et
la féodalité ; les branches, le commerce et les arts ; les fruits sont les richesses
produites par la terre, les seules véritables. Le propriétaire est le souverain qui
s'est rendu justice en s'exécutant lui-même, le jardinier... Que ce choix mérite
d'attention ! car il y a plus de taupes que d'hommes clairvoyans dans cette partie.
La mousse est la routine qui conduit tous les hommes ; les engrais sont les mil-
lions confiés à des hommes pervers qui, au lieu de détruire la mousse des préjugés,
ont cherché plutôt à les perpétuer. Les taillis sont les nations voisines qui, jusqu'à
présent, nous ont ombragé[s] par leur commerce, et que nous étoufferons bientôt,
si la nation veut enfin se convaincre que sa splendeur dépend de l'agriculture, et
que toutes ses ressources sont là ^.
On accorda à l'orateur les honneurs de la séance.
liemaire a intitulé Paraboles plusieurs de ses rhapsodies. Il lui
arrive de mettre en tête : Comparaison, et d'expliquer : « La Consti-
tution est le gros bourdon, les sonneurs les députés patriotes, etc. » ^.
L'intention de ce messie à la solde est claire ; il conte à ses lecteurs
des sortes de fables, où le populaire prend plaisir, parce qu'on lui donne
la joie de deviner.
Mais je ne crois pas qu'on pût légitimement expliquer de même
d'autres allégories qui ne sont pas rares, et n'ont rien d'apostolique.
Ainsi :
Ils détermineront bien du monde à ne pas embarquer sur la frégate Perrières,
crainte que ses secrets ne soient une bande de corsaires qui, avertis du départ
de cette riche cargaison, seront en croisière, épieront le passage et peut-être
encore le pilotte bien d'accord donnera dans l'embuscade et, comme par impru-
dence ou par malheur, secondera les corsaires avec lesquels ils seront de moitié ^.
La vérité est que les orateurs, une fois engagés dans une voie, la
suivent aussi loin qu'elle peut conduire, et filent sans fin leurs images.
Combien sont montés sur le vaisseau de la République :
...s'il fut jamais un beau spectacle, c'est celui de voir le vaisseau de la Répu-
1. Apologue adressé aux 85 départ '» par le citoyen Suttières-Sarcey, anc. dir. de l'École
d'agric. établie à Anet, près Compiègne, actuel' Commiss.-ordonn. de la 3^ division mili-
taire. Metz, Lamort, s. d.
2. 2<î« Lett. b. pair., pp. 1 et 2 ; cf. 27« Lett. Là, c'est le vaisseau dans la tempête ; il y est revenu
vingt fois. Dans la 24« Lett., c'était le dogue (le patriote), les roquets (les aristocrates), etc.,
etc.
3. Disc, de Buirette de Verrières aux Cordeliers, A. Mathiez, Le Club des Cordeliers,
p. 82.
76 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
blique, battu par la tempête, s'avancer tranquillement au port de la liberté. Au
dehors, il est poussé par les vents et les orages ; dans l'intérieur, il l'est par des
traîtres qui veulent entraîner ce vaisseau sur les écueils, et enfin dans un préci-
pice profond, mais ces traîtres ont été arrêtés dans leurs projets. Pilotes habiles,
continuez vos travaux ^.
Les volcans inspirent beaucoup aussi : «Nous sommes entrés aujour-
d'hui dans la conscience de Pitt, dans ce volcan qui vomit tous les
crimes ; nous avons traversé cette lave mortifère et pestilentielle ;
allons maintenant sur le cratère du volcan, je veux parler du gou-
vernement anglais » ^.
L'abbé Fauchet est de ceux qui se lancent à corps perdu dans ces
formes apostoliques. Je n'en donnerai qu'une preuve parmi cent
autres :
Nous éprouvons des maux extrêmes et nous sommes tentés de nous croire loin
d'un si grand bonheur ; cependant nous y touchons, nous n'en sommes séparés
que par le torrent de l'anarchie, qui roule des ruines ; il va se dessécher. Ce sont
les dernières efYusions des tempêtes de tous les despotismes expirans et des vapeurs
de tous les cloaques du vice, que la longue servitude des peuples avait creusées.
Le feu de la liberté les fait bouillonner avec violence ; mais bientôt il les aura
taris ; c'est l'infaillible effet de la chaleur divine. Après cette épuration, il ne ver-
sera que des flots de lumière, et ne laissera couler que l'or de la vertu '.
Terminons par un brouillon du réquisitoire contre la veuve de
Camille Desmoulins, dont l'auteur s'apprêtait visiblement à briller :
Cette ntiasse de vertus, de crimes et d'insouciance coupable bouillonne bientôt
sur le brasier du patriotisme. Une portion immonde s'évapore d'elle-même par
l'ébullition. La raison et la vertu écument ce que l'évaporation n'a pu purger,
et bientôt un résidu pur et limpide présente un miroir consolant à ceux qui ont
su se dire : J'achèterai par tous les sacrifices, par toutes les privations, la liberté,
l'égalité qui assureront le bonheur de la génération naissante, qui seule doit
recueillir les sueurs et les travaux de celle actuelle *.
Ce qui est étonnant, c'est de voir ces inventions entrer jusque dans
certaines pièces qui ne s'adressent pas aux masses. Le Comité de Salut
public en a reçu dans sa correspondance. A Château-du-Loir : « la
superstition agitait ses ailes lugubres et tentait d'élever son vol au
dessus de la raison... ». Mais Garnier Fa aperçu :
A ce prix on peut bien s'exposer à la colère mourante du sacerdoce. A ses côtés
gisait le fédéralisme, et le souffle de son sommeil pénible m'assurait qu'il respirait.
J'avais tout préparé pour lui lancer le coup de massue. Réfugié dans les Admi-
1. La Soc. pop. de la Section Poissonnière à la Conv., 30 vent, an 11-20 mars 1794,
Courr. Égal., 1" germ. an 11-21 mars 1794, n» 580.
2. CoUot d'Hcrb. aux Jacob., 23 niv. an 11-12 janv. 1794, Aul., Jacob., t. V, p. 609.
3. Journ. des Amis, n" 1, p. 5-6, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 359.
4. Wallon, Trib. RévoL, t. III, p. 210.
METAPHORES CONTINUEES. ALLEGORIES, APOLOGUES 77
nistrations, il reposait dans le sein des administrateurs, et prêt à les frapper du
fer de l'épuration, j'ai cru devoir consulter les Sociétés populaires ^.
Il les prodigue lui-même à l'occasion : « les législateurs ont refondu
la statue de la loi, pour lui donner les formes révolutionnaires ».
Les défectuosités qui tenaient aux erreurs, ou plutôt aux crimes des premiers
ouvriers, sont effacées ; mais tout ce qu'il y avait de traits purs est conservé ; la
matière n'a pas été brisée, elle n'a été que remaniée ^.
Les premiers législateurs avaient jeté dans un ordre apparent les germes d'un
désordre futur ; ils avaient infusé, pour ainsi dire, les principes du fédéralisme dans
l'organisation même des autorités.
... l'exécution de la loi se trouvait ralentie et neutralisée en passant et en s'ar-
rêtant successivement sur chaque anneau de la chaîne hiérarchique des adminis-
trations. Le câble révolutionnaire, aminci en quelque sorte dans cette longue
filière, n'avait plus de consistance ; tandis qu'il doit être lancé avec violence, et,
touchant en un instant les extrémités au moindre signe du législateur, lier, rat-
tacher tout fortement au centre du gouvernement.
Telles ont été les causes qui ont appelé sur la viciosité de l'ancienne organi-
sation, la main réformatrice... ^.
Les ruraux ont souvent essayé d'attraper ce procédé qui donnait
à leur style un caractère « analogue » :
Législateurs, la souche gothique de l'arbre féodal est anéantie ; son ombre
dangereuse et perfide ne stérilise plus aucune partie du sol français, ses plus pro-
fondes racines sont desséchées, l'arbre sacré de la liberté ombrage nos possessions,
nous sommes rentrés dans nos droits, nos terres communales nous sont rendues *.
Comparez :
L'hydre affreux du royalisme qu'enfanta dans la ci-devant province du Poitou
l'union de deux monstres également hideux et homicides, l'égoïsme et le fanatisme,
vient enfin de voir tomber sous le fer victorieux de la République dans les mains
de Westermann une grande partie de ses têtes venimeuses, la presque totalité de
son corps éparse en lambeaux qui injectent la peste et la mort partout où cet
animal sanguinaire a porté le pillage, la famine et la dévastation, nous promet
sa prochaine destruction. Mais avant d'expirer il peut encore infester de deux ter-
ribles fléaux quelques contrées estimables par leur civisme. Cependant le redou-
table cimeterre des vengeances du peuple s'agite ; or pour que son action utile
se soutienne et que le dernier coup qu'il doit porter aux détracteurs impies des
droits de l'homme les précipite en effet dans la fange qui les vit naître, il n'a plus
tesoin que de l'impulsion électrique que vous seuls, oui, vous seuls pouvez lui
communiquer ^...
1. D'Alençon, 26 niv. an II-1.5 janv. 1794, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. X, p. 261.
2. Le Com. de Sal. p. aux Départ", 5 niv. an 11-25 déc. 1793, Buchei et Roux, t. XXXI,
p. 16.
3. Est-ce de la main d'Hérault de Séchelles ? On le dirait. En tous cas, c'est le com-
mentaire du décret de frimaire.
4. Pét. d'un gr. d'hab. de Roeux (Pas-de-Calais), 1793, Part. Biens Commun., p. 563.
5. Adresse de la Soc. de Beaumont-en- Vallée à la Conv., dans Abbé Hautreux, La
Société Républ. de Beaufort-en-Vallée, p. 6.
78 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Dévergondages. — Nous venons de parler de métaphores lon-
guement filées, aux airs d'allégories. Ce qui est plus fréquent, et plus
en rapport avec le tohu bohu des idées et des passions, ce sont des
séries de mots, d'expressions qui se succèdent sans aucune suite, se
heurtent, se choquent, souvent dans une même phrase. Des masca-
rades de momons qui tournaillent dans un désordre burlesque, en
agitant leurs oripeaux : « le concert de la fiscalité et de la médiocrité
cupide et jalouse, qui avait ravi au génie la matrice des arts, en
comprimant tout germe de liberté et d'énudation » ^ ; « ennemis de
tout genre, aristocrates, modérés, ligue des rois, dans peu vous ne serez
plus. Et sur vos corps sanglants la République française s'asseoira
majestueusement, et le bonnet de la liberté couvrira la tête de l'uni-
vers » 2.
Concours de ridicule. — A vrai dire, bien rares sont ceux qui
n'ont pas sacrifié au faux goût.
Dubois-Crancé, si positif, si clairvoyant, entasse lui aussi les
images : « Connaissez donc votre grandeur ; vous " combattez des
géants et vous ne savez pas écraser le reptile ". Il semble qu' " au
milieu du torrent révolutionnaire ", " au centre d'une atmosphère
embrasée par la liberté ", " les glaces du despotisme ne soient pas
encore fondues " ^.
Un Rivarol, prophète attitré du bon goût, se laisse aller : « les
corps ne se reposent que dans leur " centre de gravité ; la France que
vous avez agitée, mais que vous n'avez pas assise sur sa vraie base ",
va " tomber dans les convulsions " de l'anarchie » *.
Saint- Just, si châtié, si classique, lâche des phrases comme :«" Je
suivrai le fil des vues " que je vous ai présentées » *.
Robespierre, malgré ses affectations de froideur, donne lui-même
dans cette manière : « Ainsi on voit que la calomnie est encore la
mère du feuillantisme, ce " monstre doucereux " qui dévore en cares-
sant, et qui a pensé tuer la liberté naissante, " en secouant sur son
berceau tous les serpens de la haine et de la discorde " » ».
C'est comme une fièvre où des visions tourbillonnent ; on se
jette de l'une à l'autre sans réflexion, sans attention même, comme
des mouches qu'attirent les rayons qui luisent.
Si on eût mis la cocasserie au concours, le Comité de Salut public
1. Séranne, 1792, Arch. ParL, V Scr., t. L, p. 370, coL 2.
2. Id., 11 brum. an II-4 nov. 1793, Id., ib., t. VIII, p. 242.
3. Disc, à la Soc. pop. d'Orléans, 14 lévr. 1794, lung, Dub.-Crancé, 1. II, p. 89.
4. Mém., p. 209.
5. 12 fé^T. 1793, Œiwr., t. I, p. 411.
6. Jacob., 29 cet. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 13.
MÉTAPHORES CONTINUÉES. ALLÉGORIES, APOLOGUES 79
lui-même, si bref et si net à certains jours, fût entré en ligne :
" L'ordre révolutionnaire, écrit-il, qui fait déborder la terreur en tor-
rent sur l'hydre des conspirateurs, doit placer la vertu et par con-
séquent vous-mêmes dans le port, tandis que la tempête tonne sur
les têtes coupables et les écrase " ^ Était-ce Barère qui avait tenu
la plume ? Il en était fort capable et on l'a souvent incriminé 2.
Mais il avait des compétiteurs. Un des maîtres de la bizarrerie,
c'est le citoyen Mallarmé. Il écrit de Sarreguemines, le l^"" prairial
an II:
C'est ainsi que, caméléon politique, s'est prononcée dans la route de la
liberté la commune que je viens d'épurer...
Je ne dois pas vous dissimuler combien j'ai trouvé d'obstacles à la perfecti-
bilité républicaine. Ballottée successivement par un prêtre ami de l'Autriche, qui
s'était jeté aux rênes de l'opinion, par des émigrés " rentrés sur l'air de l'indépen-
dance et ne jouissant, au mépris des lois, de la leur que pour empoisonner la
moralité publique par " le fanatisme de la royauté qui avait jeté dans certains
cerveaux une ivresse profonde ' , " par les vapeurs somnifères du modérantisme
et les fureurs de la superstition hideuse", il était impossible que Sarreguemines
fût lancée au faîte des principes " qui ont animé notre belle Révolution. Aussi
en vain, là, chercheriez-vous des amants courageux et brûlants de ses heureux
résultats ; en vain jetteriez-vous dans tous les cœurs les " semences les plus ner-
veuses des vertus, du patriotisme et de la morale ; il faut commencer par épurer
les consciences, " refondre les cœurs, donner un nouveau pli à l'âme " et changer
en formes révolutionnaires les formes grotesques de l'aristocratie et du roya-
lisme ^.
Je crois néanmoins que le prix de l'équipe des Conventionnels
irait à Boisset, que j'ai déjà cité. Voici un échantillon de sa manière
(il en a de pire) : « L'âme douce et vertueuse pourra désormais
" respirer sous l'ombrage des principes "... Vous avez fait un grand pas
vers l'immortalité, votre énergie, " vos vertus ont rattaché les palmes
civiques " que quelques instants de faiblesse avaient enlevé[es] " au
faisceau qui doit couronner vos ouvrages " » *.
Mirabeau du reste, s'il eût vécu, eût été un concurrent des plus
redoutables ; nul ne l'a dépassé :
Alors la confraternité trop oubliée de l'espèce humaine s'entrelacera par une
1. Le Corn. Sal. p. au Com. de SurveilL, AuL, Act. Corn. Sal. p., t. IX, p. 168. Cf. • Si
votre civisme courageux s'en est imposé " le fardeau, lorsque le le^'ie^ de la Révolution était
flottant encore, lorsque rien n'indiquait au pilote sa marche sous un ciel couvert de ténèbres
et d'orages ", aujourd'hui que la loi devient votre boussole, que Khorizon politique s'em-
bellit de lumière et d'espérance, pourriez-vous concevoir quelque crainte ? » (Com. Sal. p.
au Cons. Exéc, 2 niv. an 11-22 déc. 1793, Corr. Carnot, t. IV, p. 250).
2. « [Barère] ... dont le style entortillé de bouflonnement politique ne peut être compris de
la classe inéduquée »(A. Schmidt, Tabl. Révol. Fr., 11 flor. an IV-30 a\TU 1796, t. III, p. 173).
3. AuL, Act. Corn. Sal. p., t. XIII, p. 638.
4. 26 vend, an III-17 oct. 1794, AuL, Act. Com. Sal. p., t. XVII, p. 490-491.
80 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
circulation plus amiable et plus active dans tous les rapports politiques et cona-
merciaux ^.
On a voulu, pour " imprimer au ressort contre-révolutionnaire une teinte cons-
titutionnelle " et nationale, que " les moteurs en fussent pris parmi les spectateurs "
et les compagnons de vos travaux ; il résulte de là " un signal solennel de scission
qui ranime toutes les espérances", et qui, sans les vertus personnelles du prince
que vous avez appelé le restaurateur de la liberté française, promettrait au des-
potisme abattu, " des forces pour briser son tombeau " et pour redresser son
trône sur les cadavres des hommes échappés à ses fers 2.
Javogues le suit à une tête : « Écartez les intrigants, surveillez-
les " avec l'œil de la défiance qui doit ombrager tout austère répu-
blicain " » ^.
Le 21 octobre 1 792, Goncbon, orateur des sections de Bonne-Nou-
velle et Quinze-Vingts, donne à la Convention lecture de l'adresse
suivante :
Les citoyens du faubourg Saint-Antoine... saluent les mandataires de la Répu-
blique. Quand la Cour " versait à pleines mains sur tout l'Empire la coupe de la
haine et de la corruption", lorsque la France était encore un royaume, nous
entretenions " sous le chaume des faubourgs " et " sous les ruines de la Bastille
le feu sacré de l'égalité " ; nous rappelions à haute voix les grands principes et nous
faisions à la barre cette prophétie politique : " l'éponge des siècles peut effacer du
livre do la loi le chapitre de la royauté ; mais le titre de la souveraineté nationale
restera toujours intact [Applaudissements] *.
Quoi d'étonnant, dans ces conditions, si les députations, de Paris et
de province, tombent dans les mêmes vices. Les ruraux avaient déjà
avant la Révolution une propension naturelle à patauger dans le
charabia. Evénements et exemples ne pouvaient que les engager
à s'enliser davantage. Ils s'y sont noyés : « " Démasquer... signaler
à l'opinion publique ces contrebandiers du patriotisme " qui " ne
se sont attachés au char de la révolution que pour en arracher les
dépouilles " » ^!
Il est certains passages de leurs élucubrations qui ont un cachet de
« localité » : « Représentants... il étoit temps de poser le fanal protec-
teur à l'entrée du port : le vaisseau de l'État s'en approche à pleines
voiles et son naufrage étoit possible, car les pirates de l'opinion avoient
aussi placé(s) des feux sur les écueils» ^. Marseille pouvait écrire ainsi.
1. Disc. 12 dcc. 1790.
2. Disc, 6 nov. 1790, Bûchez et Roux, t. VIII, p. 117.
3. A la Soc. des S. Culottes de Bourg, 21 frim. an 11-11 déc. 1793, Rev. Universelle,
15 avr. 1925, p. 13f., art. de Marion.
4. Arch. Pari., 1" Sér., t. L II, p. ()07. Cf. " Émoussons le glaive de la démagogie, mais n'ai-
guisons pas celui du modérantisme " (Conv., 21 oct. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 357).
5. La Soc. popul. rcséiurcc de Cherbourg à la Conv., Bull., 4 frim. an 111-24 nov. 1794.
6. Soc. popiil. de Marseille à la Conv., Bull., Suite de la séance du 6 frim. an II 1-26 nov.
1794.
METAPHORES CONTINUEES. ALLÉGORIES, APOLOGUES 81
Ce qui suit est moins caractéristique, mais fleure cependant la terre :
« Pendant que nous allons ensemencer nos terres pour nourir nos
armées, cultivé [lire : cultiver] ce beau champ des vertus républi-
caines, qui, sillonné par l'Égalité, hercé par la fraternité, vous don-
nera une récolte certaine en mœur[s] comme en morale, surtout en
observant que l'ivraie fut soigneusement extrait[e] du grain pur(e) » ^.
Mais que de chutes dans le fossé : « Que le " glaive de la loi se pro-
mène sur les têtes coupables " » ^ ; « vous avez " écrasé la pomme de
discorde qui divisait les esprits " » ^ ; « ne croyez pas, citoyens, que le
comité, dans " le débordement de cette hémorragie d'aristocratie
pécuniaire ", s'arrête à ce troisième degré » (souligné) *.
Souvent l'écrit commence bien et simplement, puis on se jette
sans bonheur sur le sentier des cîmes. Écoutons la Société des Amis
d'Alban (Drôme). Elle débute : « Quoique singulièrement affecté, pro-
fondément affligé, le peuple, avec calme et impassibilité, a acquiécé
à cette suspension ». Mais il faut faire de l'effet et on ajoute :
« dans l'espérance que le nuage par vous élevé entre l'astre bien-
faisant et les républicains, en dérobant pour peu de temps les rayons
qui éclairaient et réchauffaient la masse des citoyens, ne détruisait
cependant pas ses espérances...
« Hâtez donc, représentants, accélérez le dernier poli de cette
mesure » ^ !
On se plaint, et très amèrement de l'exorbitant et ruineux impôt du timbre,
jeté comme un grappin de paralysie sur les fragiles barques des écrivains patriotes,
que les Clichyens devaient faire pendre en masse, pour leur apprendre à vivre, et
qui, depuis quinze mois, étaient à la diète, comme si au contraire le vent de fruc-
tidor n'eût pas dû les faire voguer à pleines voiles pour aller porter l'aliment de la
raison et la pâture du patriotisme dans les îles désertes occupées seulement par la
sottise et le fanatisme " ^ !
L'armée aussi parlait, dans ces temps-là. Thiébaut raconte dans
ses Mémoires que le lieutenant général de Canolle, « homme de bonne
maison mais modèle accompli de sottise », aurait répondu aux pois-
sardes de Tournai :
Mesdames, citoyennes, sœurs et amies,
La reconnaissance est un devoir prépondérant pour tout cœur qui s'en est fait
un besoin. Au reste, vous " n'en ignorez pas et je connaissais assez le physique de
1. La Soc. popuL régénérée de Pierre (S.et-L.) à la Conv., 26 vend, an II 1-17 cet. 1794.
Arch. Nat., C. II, 1412.
2. Adress. de Bout, d. Wallon, Fédér., t. 1, p. 60.
3. Jacobins de Laigle, 1793, Id., ib., t. I, p. 87.
4. Masiiyer, Disc, p. 37.
5. 20 fé\T. 1793, Part. Biens Commun., p. 449.
6. Patriote fr., 12 brum. an VI-2 nov. 1797, Aul., Par... Therm., t. IV, p. 430-431.
Histoire de la Langue française. X. 6
82 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
la chose, pour croire que l'impulsion des accessoires vous fera toujours chérir
l'humanité " dans la personne de nos cœurs. "Vive la République ^.
A dire vrai, quand on examine d'ensemble ce figurisme extrava-
gant, on ne sait si l'exemple est venu d'en haut ou d'en bas. Il est
possible que le peuple ait imité les modèles que lui donnaient des
maîtres instruits dans l'art d'écrire, mais la chose n'est pas certaine,
car l'instinct profond des masses se plaît à rechercher ces images
qui paraissent traduire mieux la pensée et les sentiments, sans qu'un
goût cultivé avertisse qu'on tombe dans le ridicule. J'ai plusieurs
fois, personnellement, éprouvé la difficulté qu'il y a à empêcher des
hommes sans culture qui m'avaient demandé de les aider, de tomber
dans le galimatias.
1. T. I, p. 3G9-370.
CHAPITRE XII
FORMATION D'UN BARAGOUIN POLITIQUE
Je n'ai aucunement l'idée que le charabia date des années où le
trouble révolutionnaire avait enlevé à l'esprit français ses qualités
traditionnelles de netteté et au style son naturel, sa clarté, sa droi-
ture. Toutes les époques ont eu leur charabia et Rabelais n'avait
rien à créer, il lui suffisait d'extraire quelques passages des Grands
Rhétoriqueurs. Au xviii^ siècle les économistes se sont élevés sou-
vent à un degré d'obscurité et d'embarras qu'il est difficile de dépas-
ser. Ainsi Necker écrit : «le petit nombre de variétés auxquelles cette
règle est assujettie deviennent une confirmation du principe, puisque
ces variétés dérivent essentiellement de la valeur commerciale des
subsistances, ou de l'échelle des besoins absolus » ^...
Un jargon politico-économique était déjà à moitié créé, lorsque le
grand mouvement commença. Seulement, étant donné la rapidité
et la violence des événements, son évolution fut précipitée.
Il se présente sous bien des formes :
Non, nous ne sommes plus au temps des chevaliers errants , mais à celui
de la franchise et de la modestie ", et ce n'est point avec l'ambition, l'en-
têtement et les bouffissures d'orgueil, enveloppé jusqu'à midi d'une robe de
chambre, dans un quartier général de plaisance, inaccessible à toute urbanité et
réception populaire ", que l'on peut, de bonne foi, implorer la modestie et la fran-
chise, mais bien " porter de la défaveur sur l'activité des représentants du peuple ",
dont l'âme pure et énergique, " connue depuis longtemps par les sentiments dont il
ignore l'existence chez ses collègues, parce qu'elles peuvent être inconnues chez
lui , ne leur permet pas de " manquer à voler partout où le salut public exige que
les représentants du peuple soient exposés avec le peuple ", toujours prêts à don-
ner l'exemple et à garantir les défenseurs de la patrie de tout piège, toutes igno-
rances et mauvaises intentions de quelques généraux et officiers ^.
Voici une adresse des administrateurs du Calvados, présentée à la
Convention le 20 octobre 1792 :
Citoyens, représentans du peuple, un grand projet de ' désorganisation ,
paraît se faire sentir dans le sein de la République "... au moment où des " agi-
tateurs provoquent une nouvelle explosion, usent d'un nouveau moyen pour
assouvir des vengeances et " pour remplir le but d'un plan depuis longtemps
1. Pouv. Exéc, t. VIII, p. 485.
2. Mende, 17 frim. an II-7 déc. 1793, Aul., Act. Coin. Sal. p., t. IX, p. 251.
84 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
combiné"... Des vampires, dont les noms font l'effroi des Français... " calculent"
encore, à n'en pas douter, " dans le silence du crime, la vie et la mort des
citoyens .
...partout la Convention nationale a le droit de " former les destinées de la
République", et chaque point du sol de la patrie peut être un " signe de ral-
liement pour les délégués du souverain .
Quiconque désormais ne saura pas les respecter [les lois], doit trouver des
" Scevola" ; s'il ne rencontre pas les " faisceaux des prêteurs". Législateurs, à
Paris, " soyez des Gâtons " ; ici, nous " serons des Brutus ^.
Comparez :
Marchez, avec votre courage énergique, dans la carrière que vous venez d'ou-
vrir ; " couvrez la vertu de l'égide du pouvoir ' ; frappez le crime au cœur ; le
crime ne peut vivre avec la liberté.
Ne craignez pas qu' " après avoir évité l'écueil de l'intrigue , le peuple aille
" se perdre sur celui du modérantisme ". L'aristocrate, le royaliste, le fripon, l'in-
trigant sont de la même famille ; le " flambeau de la vérité, éteint par la ter-
reur, vient d'être rallumé " ; à sa lueur le peuple les connoîtra et leur livrera une
guerre à mort.
Vous êtes assis sur le rocher de la volonté générale, contre lequel les traits
et les poignards des conspirateurs viendront toujours s'émousser -.
Les destinées de ce jargon. — Pour se rendre compte du résul-
tat, et des conséquences qu'eurent ces habitudes de style sur le
lexique lui-même, il faudrait suivre quelques applications du méta-
phorisme à des mots donnés. Je ne puis ni entreprendre ni même
commencer ici cette étude. Je dirai seulement que bonnes ou mau-
vaises, vieilles ou neuves, figurées ou non, les expressions avaient
formé un langage politique.
Un certain nombre se sont démodées par la suite. Ce sont d'abord
celles qui étaient toutes spéciales à l'époque : « Suivez les instiga-
tions de ces hommes et bientôt vous verrez que les royalistes " feront
sauter la Périgourdine à la République " » ^ ; « on se demandait chaque
jour " quand se ferait donc la cisalpinade du corps législatif " » *.
Avec la mort des Sociétés populaires devait disparaître une expres-
sion comme le " creuset de l'épuration "°. La " faux de l'égalité "
ne menaça bientôt plus personne «, et Bonaparte s'arrangera pour
1. Bûchez et Roux, t. XIX, p. 352-.353.
2. Supplément au Bull, de la Conv. Nat., Suite séance 1" vend, an III-22 sept. 1794,
p. 190, col. 2.
3. Frison aux Cinq-Cents, 28 fruct. an VII-14 sept. 1799. Bûchez et Roux, t. XXXVIII,
p. 135.
4. Quirot aux Cinq-Cents, 24 fruct. an-VlI-10 sept. 1799, Eid., ib., p. 131.
5. Vos noms doivent être mis dans le " creuset de l'épuration " et en sortir sans tache (Com.
Sal. p. aux agents nat., Aul., Act. Com. Sal., p., t. IX, p. 175).
6. La " /aux de l'égalité " est là (Fayau, Conv., 19 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 394 ).
FORMATION D UN BARAGOUIN POLITIQUE 85
appuyer son pouvoir sur autre chose que " le levier de l'opinion
publique " ^.
De même disparurent une quantité d'expressions et d'images chères
aux écrivains et aux orateurs de la Révolution : les " laboratoires
du crime " ^ ; " saturer d'insultes, de soupçons " ^ ; les " stigmates
de la réprobation " *. Tout ce matériel fut bientôt usé et ridicule.
Mais il s'en faut bien que tout ce qui entrait dans ce " jargon de
tribune " ^, — j'ajouterai : et de barre, — ait disparu sans laisser de
traces. On raille parfois ces vieilleries; elles survivent néanmoins.
Ainsi : " dévier de la ligne " ^; " donner suite à " '; " s'endormir
sur un volcan " ^ ; " exploiter un filon " ^ ; " infecté d'un virus " ^^ ;
inoculer un venin " ^^ ; " neutraliser les efforts " ^^ ; " paraly-
ser la nation " ^^ ; établir la " permanence ", demander la — " ;
1. Au bout de "l'immense levier de l'opinion publique ", cette feuille légère peut ébranler
l'univers... (de LéAis, 31 août 1791, Ass. Nat., Arch. Pari., 1" Sér., t. XXX, p. 127, col. 1).
L. cite dansISlirabeau : ^'oubliez pas que le levier de la puissance n'a d'autre appui que l'opinion.
2. Là [dans le galetas de Catherine Théot] sont les " laboratoires du crime " (Barère,
Rapp., 27 prair. an 11-15 juin 1794, dans Vilate, Mystères de la Mère de Dieu, p. 320).
3. Ils ont été "saturés de confusion et d'insultes "(Législ., 17 sept. 1792, Arch. Pari., 1'" Sér.,
t. L, p. 64, col. 2). Cf. les machiavélisles ont " saturé de soupçon " l'âme des gens de bien (Fabre
d'Églant., Disc, aux Jacob., Meillan, Mém., p. 321, Annexes). Voir Goh., p. 363 : .I.-J. Rous-
seau, L. : néol. et fig., se dit, en général, pour rassasier : On l'a saturé de fêtes.
4. Si une loi erronée nous imprime les "stigmates de la réprobation universelle " (Anach.
Clootz,Pe7. des domes/iqrues, 28 août 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 671, col. 1). *H. D. T. :
BufTon.
5. Des meneurs adroits qui ont un " fargon de tribune " (Journ. Le Créole, nov. 1792,
Bûchez et Roux, t. XXI, p. 8).
6. " Dévier de la ligne " de la Déclaration des Droits... (C. Desmoul., V* Cord., V). Voir
Goh., p. 351 ; ■©■ L.
7. Une dénonciation à laquelle je prétends et entends "donner toute la suite possible " (Mira-
beau, Disc, 12 oct. 1789). Voir Goh., p. 339 : Necker, A. 1835 ; -Q L.
8. A'e vous endormez pas, je vous en conjure, " sur le cratère d'un volcan " ; n'allez pas, par
des convocations imprudentes d'assemblées inconstitutionnelles, livrer un alinwnt aux sédi-
tieux (Duniolard, Disc, aux Cinq-Cents, 22 bruni, an IV-13 nov. 1795, Moniteur, Réimpr.,
t. XXVI, p. 439). *L. : volcan.
9. L' Angleterre "exploite tous les fdons " de la prospérité humaine (Mirabeau, Disc, 16 juill.
1789, cité d. L.).
10. Les communes " les plus infectées de ce virus " (23 a\T. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p.,
t. III, p. 418). O L-
11. L' " inoculation du venin de la révolte " (Collot d'Herbois, Carnot, Prieur, 4 bruni,
an 11-25 oct. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 7). Cf. des ambitieux... s'efforcent...
de lui " inoculer l'esclavage " (C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n" 67, VI, p. 63). -©• L.
12. " Neutraliser les efforts et le zèle " de tous les vrais citoyens (Gohier, Législ., 16 sept. 1792,
Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 45, col. 1). Pas d'ex. d. L. ni H. D. T. Cf. "Neutraliser l'opinion
publique " (Vilate, Causes secr. du 9 Therm., p. 233). Le mot passait pour être de ceux dont
Barère avait accoutumé de se servir. *L.
13. Des prétentions aristocratiques qui enchaînaient ou " paralysaient la nation "(Mirabeau,
Disc, 9 janv. 1790). Cf. La force publique est paralysée (Doc. Hist. Révol., Contrib. dir..
Textes, p. 69, Adresse aux Commettants, 6 oct. 1789). Voir Goh., p. 365; *A. 1798, au sens
propre et figuré ; -0- L.
14. "Établir la permanence " de la tyrannie... (Vilate, Causes secr. du 9 Therm., p. 252) ;
" Demander la permanence " des districts, c'est vouloir établir soixante sections souveraines
dans un grand corps où elles ne pourraient qu'opérer un effet d'action et de réaction capable
de détruire notre Constitution (Mirabeau, Disc, 3 mai 1790). Voir L. 2°. Cf. Ces amis de " la
permanence des sections "(Beaulieu, Diurnal, 6 janv. 1793, Dauban, Démagogie, p. 10). *L.
86 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
" saper les bases " ^ ; le " vaisseau de la chose publique " 2.
Les diverses " hydres ", de 1' " anarchie ", de la " féodalité ",
de la " superstition ", animaux classés, sont longtemps restées des
épouvantails ^. De même certaines espèces de vautours *.
De là, nous sont venues aussi les " atmosphères bienfaisantes ou
dangereuses ", naturelles ou factices ^, les " écueils " où se heurtent
les divers bateaux, dont celui de l'État, et toutes sortes de projets ^ ;
les " manteaux qui cachent des poignards " ^, les " émotions poi-
gnantes " que causent les événements *. On n'a même pas cessé de
" tomber " ou d' " être dans le marasme " ', pendant que des malins
s'engraissent de la sueur du peuple " ^°.
1. L'abus de cette révolution "sapait les bases " de cette même liberté (Rapp. de Barras
30 vend, an IV-22 oct. 1795). Saper *H. D. T. qui cite Gresset : saper le trône et l'autel;
L. qui cite Corneille au figuré saper ses fondements.
2. Le "vaisseau de la chose publique "... (Mounier, Exposé, 26 oct. 1789, Arch. Pari.,
1" Sér., t. IX, p. 578, col. 1). *L. : ex. de Bernis, Montesquieu.
3. Oui, vous atteindrez à ce but si désirable en délivrant les habitants des campagnes de
" l'hydre de la féodalité " qui les dévore (Soc. Amis Const., Montbrison, 8 nov. 1791, Com.
Droits Féod., p. 031) ; Pour écraser " l'hydre des rebelles " (Les membres chargés de la cor-
resp., Paris, s. d., Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 279) ; " L'hydre de l'anarchie " aurait
été introduite par Vaublanc (19 mars 1792), suivant Aul., Orat. de la RévoL, Lég. Conv.,
t. I, p. 101) *L.
4. Ces " vautours de l'espèce humaine "qui ne trouvent de plaisir que dans la destruction et
le supplice des sans-culottes... (Javogues, Arrêté du G niv. an III-26 déc. 1794, Rev. Univers.,
15 avr. 1925, art. de Marion). *H. D. T. : Volt., Contes.
5. On avait d'ailleurs su entourer cette assemblée d'une " atmosphère " factice (Barnave, Intr.
Révol. Fr., t. I, p. 210). *L. fig. une atm. de vices, de corruption.
6. Celte demande était juste, mais elle n'a pu tenir contre /'" écueil de la question préalable "
(Point du Jour, V, p. 175, n" CLXIV, 19 déc. 1789). • L.
7. // est temps d'en balayer les contre-révolutionnaires qui s'y tapissent, et qui cachent sous
le " manteau du patriotisme " le " poignard acéré de la perfidie " (Com. Sal. p., s. d., Aul.,
Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 681).
8. Traîner Louis avec art et longtemps entre les " appréhensions poignantes " d'une procé-
dure et l'espérance de notre commisération (Fabre d'Églant., Disc, aux Jacob., Meillan,
Mém., p. 326, Annexes). Goh. a noté les premiers exemples de la métaphore, p. 346. *L. : qui
cause une impression vive et pénible.
9. L'exposer aux secousses et le " précipiter [le gouvernement] dans le marasme " (Barn.,
Intr. Révol. fr., t. I, p. 174). Cf. S'il fallait choisir entre l'exagération du patriotisme et le
"marasme du modérantisme " (C. Desmoul., V» Cord., V). *L. cite Mirabeau.
10. Des malheureux... qui ne se sont jamais " engraissés que de la sueur du peuple" (Javogues,
21 frim. an 11-11 déc. 1793, Aux sans-culottes de Bourg, d. Rev. Univ., 15 avr. 1925, art.
Marion). Cf. Lakanal, 13 brum. an II-3 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 213.
H. D. T. cite des expressions analogues chez Boileau : s'engraisser du suc des malheureux,
Sat. 8.
SECTION II
LE CONTACT
AVEC LA LANGUE POPULAIRE
LIVRE PREMIER
PHONÉTIQUE
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS GÉNÉRALES
Difficultés d'observation des phénomènes. — Il est inutile
d'expliquer comment et pourquoi les faits de prononciation popu-
laire nous échappent pour la plupart. On n'avait guère le goût ni le
temps de les noter.
D'autre part, certains faits qui ont été relevés peuvent appartenir
aussi bien à la morphologie qu'à la phonétique. Je citerai le passage
de disparition à disparution. C'est, semble-t-il, l'analogie de disparu
et peut-être de comparution qui amène cette forme : « la " disparu-
tion " de presque tout le numéraire » ^. On la trouve jusque dans
les textes officiels : « considérant que la " disparution " du sieur Guil-
laume compromettroit... » ^. Il ne faut sans doute pas songer à un
passage de i à m, quelque voisines que soient les deux voyelles.
De même al = elle : « lui qui voit qu' " al " se dolente » ^. Cette pro-
nonciation, attestée dès le xvii^ siècle, n'est qu'une survivance.
D'innombrables exemples en témoignent : « une balle invention » * ;
« aile étoit perdu » ^ ; « aile verra « ^.
Il ne faudrait pas croire du reste que cette altération ne se pro-
duisît que devant l. Vadé écrit : « accoutez l'aventure » ' ; « crament » ^.
Vras (= vrai) est dans les Sarcelades *, et aussi moyan ^^.
Il faut d'autre part se garder de prendre pour des nouveautés
1. Lem., J26« Lett. h. pair., p. 6 ; blâmé d. Roll.
2. Loi du 15 sept. 1792, Coll. Lois, t. XI, p. 372.
3. P. Duch. Royal., G. Trist. s. l. mal. du Roi, p. 5.
4. Sarc, p. 29.
5. Ib.
6. Vadé, Pip. Cass., chant II.
7. Raccol., XVII, t. III, p. 43.
8. Pipe Cass., chant II.
9. P. 13.
10. P. 12.
90 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
des archaïsmes. Ainsi la consonne / se maintient dans clincailler,
clincaillerie ^ : « les bâtons dont je parle existent encore chez le
" clincailler " » ^ ; « la supériorité des manufactures de " clincaillerie "
des Anglais » ^. Ce sont là des vestiges de la forme originelle du mot.
1. Voir Thur., t. II, p. 266, et Rosset, p. 307.
2. Dépos" Cazin, Proc. Bab., t. III, p. 279.
3. Chron. du Mois, janv. 1792, p. 87.
CHAPITRE II
VOYELLES
Allongement et fermeture de a protonique et tonique.
— Gougenheim rappelle avec raison une note de Fr. de Callières
relevée par Roques, qui attribue aux Parisiens maasson, haateau.
Desgranges n'a pas manqué de blâmer réclamer, lacer, etc. ^...
Il est très difficile de trouver la preuve que cet a long était com-
mun. Les imprimés se gardent de le reproduire et les illettrés n'al-
laient point mettre de circonflexe.
Cet allongement est un fait attesté en Indre-et-Loire ^. Est-ce
de là ou de la vallée de l'Yonne qu'il est venu à Paris ?
L'a s'allongeait-il aussi à la tonique : espace ? ^ Je n'en ai
pas trouvé de preuve formelle.
Rolland professe, la chose est à noter, que toutes les finales sont
longues quand elles sont suivies immédiatement d'un e muet (œ)
rue, joie, etc.
Le fait inverse. — Un vice a été répandu à Paris pendant
tout le XIX® siècle. Il consistait à prononcer un a au lieu d'un a,
ou même d'un a ; à faire entendre par exemple dans cabinet, et,
dans une foule de mots, après k, à la tonique ou à la protonique,
un son tout voisin de e ^. Je n'ai pas trouvé d'écrits du temps où ce
fait apparaisse.
En revanche il est déjà tout commun de prononcer bref et
ouvert l'o de aumône (omon), comme on le fait aujourd'hui en
Lorraine *.
o PROTONIQUE > Œ SOURD. — C'cst uuc proiionciation commune
à Paris, dit Domergue, de prononcer o à' incommoder comme un e
muet (œ). Les petits maîtres n'ont pas la force d'arrondir un o ^.
1. Goug., o. c, p. 2. Cf. Roll., qui signale et approuve bâton.
2. Voir H. L., t. IX^, p. 411, n. 3.
3. Goug., o.c.,p. 1. Domergue ne parle que de grosse et derîKe, oùo et n sont plus longs que
dans grossir, rusé (Pron. fr., p. 141).
4. Thur., t. II, p. 598. Goug., o.c.p. 4. Cf. // est bon d'avertir le S' Auge que, dans le mot
aumône, la syllabe mô est longue et il la fait très brève (Journ. des Théâtres ou le Nouv. Specf,
par Levacher de Chamois, 1" août 1777, p. 74).
5. Man. Étr., p. 454. Desgranges note vapereux (Goug., o. c, p. 34). Faut-il en rapprocher le
fait noté par Kotzebue : Depuis la révolution, les comédiens français ont singulièrement
92 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
En effet quemencer était ancien, et il arrivait que Ve tombant, on
disait cmencer, racmoder : «A cmencer par Jupiter »!.
ly -> £, — Suivant Rosset, il n'y a jamais eu de tendance véri-
table à la délabialisation de œ protonique. Il explique un à un les faits
qu'on constate et qui attestent le passage de œ à e - : Dans les pré-
fixes re (>re) et de {>de), il faut reconnaître, suivant lui, l'influence
de re {re) et de de {de) des mots latins et des mots savants. D'où :
a. relation^, ré gorge*.
h. dégrés ^, deviné *.
A vrai dire, les cas où les imprimeurs ont marqué par un accent
la prononciation en e sont très communs : " réconnue " ' ; " rébu-
ter " * ; " réplongeroit " » ; " réconnoissance " i" ; les sens " relatifs "
d'un sens complet ^^ ;
« ... que le glaive de ces loix... ne " s'appesantisse " pas sur
vous » ^2 ; «ils ont l'air " pénauts " comme des gobeurs de mouches » ".
DE ou /îÉ ? — " Degré ", " démander " sont communs dans le
Bulletin du Tribunal révolutionnaire ^*.
C'est ici l'endroit de marquer que les grammairiens se prononcent
pour désir, déjà (et non désir, déjà) ^^, mais que d'autre part Vadé
plaisante les Gascons qui mettent cet é (e) partout : « je lis dans ses
yeux qu'elle se répent dé mé perdre, et avant que son goût pour
moi né la réprenne vivement » ^^.
RE ov RÉ ? — Dans les imprimés les exemples en re sont relative-
change la prononciation, note ce voyageur dans ses Souvenirs de Paris. Ils ne disent pins
mon cœur, mon sort, etc. ; mais mun cœur, mun sort. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'ils
n'en savent rien eux-mêmes, et que c'est moi qui pour la première fois leur en ai fait la
remarque {Souven., trad. anonyme, Paris, Barra, an XIII, t. II, p. 231-232).
1. Vadé, Chansons, t. IV, p. 197. Je n'ai pas d'exemple dans les textes de l'époque révo-
lutionnaire ; il est vraisemblable qu'il en existe.
2. O. c, pp. 145 et suiv.
3. Consid""' les Mœurs, p. 54.
4. Réponse à une lett. adressée à un Partisan du bon goût s. exp.,28 août 1755, p. 24.
5. La Mettric. Hom. mach., Disc, prélim., I, p. 25. Cf. Batteux, Princ. de litt. Paris,
1764, t. Il, p. 7 6.
6. Dider., Père de (am. Cf. Mém. sur les Déjrich., p. 269.
7. Hist. nat. de Vame, p. 30. Impr. à La Haye, 1745.
8. Jb., p. 143.
9. Ib., p. 363.
10. J.-J. Rousseau, Disc, p. 15.
11. Girard, Les vrais Princ, 1747, t. II, p. 449, Cf. Seniim. s. expos., 1755, p. 10.
12. Lem., 12' Lett. b. patr., p. 3.
13. P. Duch. rue Thibau., n" 7, p. 4.
14. Voir par ex. IV part, p. 131.
15. Voir Roll. à ces mots.
16. RaccoL, se. 20
VOYELLES 93
ment moins nombreux : " remouler ", " reserve " ^ : « durant ce temps
un des Ajax va " remouler " son sabre sur les boucliers des ennemis » -.
On a aussi des témoignages de grammairiens en faveur de ré :
re au commencement des mots doit s'écrire ré : " relatif ", dit Vallart ^.
A l'époque révolutionnaire re et de [ré et dé) sont très communs :.
« l'église de Saint-Sulpice " régorgeoit " de monde ^; dont tu n'au-
rais jamais " relevé " » ^ ; « Mirabeau avait ouvert l'avis de licentier
l'armée et de la " récréer" tout de suite» ^ ; « Qu'elle " devance " la
loi » ^
Influence du latin. — Est-on en droit d'invoquer l'influence
latine ? Il est difficile, en tous cas, pour la rejeter, d'alléguer un
argument auquel je m'étais arrêté d'abord, à savoir qu'on trouve e
(é) dans les écritures de pauvres villages. Je me fondais en particu-
lier sur ce que j'ai constaté dans le registre municipal de Passy
(Haute-Savoie). Le scribe écrit le plus souvent é (e) : " récon-
noissent " ® ; " démandé " ^ ; " recensement " " ; " ressource " ^^ ;
réprésentations " ^^ ; " récesse " ^^ ; " repas ^* " ; " réposé " ^^ ; se
désaisir " ^« ; leur " démande " ^^ ; sont " dévenus " rares ^^ ; lequel
démeure " ^^ ; les personnes qui ont " secoués " les préjugés ^o ;
des " secours " ^^.
Mais cet employé a été appelé de Sallanches. C'est un « clerc »,
formé bien ou mal aux lettres. Il se peut qu'il apporte dans le vil-
lage où on l'a fait venir ses habitudes d'école ^2.
Il vaut mieux considérer l'ensemble des faits. Ils ne se prêtent pas
1. J.-J. Rousseau, Disc, p. 153.
2. Patte de velours, p. 9.
3. Gram., Paris, 1744, p. 51.
4. Jumel, P. Duch., G"*« fureur c. le curé de Saint-Sulpice, p. 3.
5. Héb., P. Duch., Gr. colère c. l'abbé Maury, p. 3.
6. Jean-Bart, CLXIX, p. 8.
7. Lem., 19' Lett. b. patr., p. 5.
8. Reg. Délibér., 1793, f» 3 r°, 10 nov.
9. F» 4 r^
10. F" 4 V»
11. F" 9 r».
12. F» 9 V».
13. F» 18 v».
14. Ib.
15. F" 20 r°.
16. F» 9 r».
17. F" 9 V, id. f" 10 r".
18. F» 13 \o.
19. F" 15 r°.
20. F" 13 V».
21. Ib.
22. Encore faut-il constater que sa pratique n'est pas constante. Dans une même pièce
on trouve requis, recours, médecin, insérer ; et d'autre part rémission (= remise), scellé, réside,
présente, registre (Reg. Délib., f" 15 V).
94 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
à l'explication par le latin. D'abord on trouve e à l'initiale alors que
la première syllabe n'est pas un préfixe, ainsi dans " menacer " i.
" Bedaine " est fréquent chez le Père Duchesne. De même " secouer " ^,
ou mesuré ^ ou " besogne " *, ou " chénapant ^ ou " brélue " ^
On trouve des é ailleurs qu'à l'initiale : " empereur " '', " pèle-
rin 8 ", etc. Pour ceux-là et quelques autres on peut alléguer le
type latin.
" Dangereux " ^, " semer " ^^ s'expliqueraient par l'analogie de
danger, sème. Soit !
Il me |)araît difficile d'invoquer l'une ou l'autre de ces causes
pour expliquer " mercenaires " ^^, faire " agenouiller " dans la boue...
toutes les bonnes femmes ^'^, notre impératrice de Russie, " Cathe-
rine " Seconde ^^.
Est-ce que vraiment, il n'eût pas fallu renoncer aux traditions
les plus enracinées de l'apophonie pour tirer " triomphérer " de
triompher ^* " échaufferont " d'échauffer ^^ ?
Et surtout d'où viendraient : " dévroient " ^^, " énuque " ^"^ ?
Enfin est-il vraisemblable qu'un seul et même fait s'explique
par tant de causes différentes ? Est-il surtout possible qu'il y en
ait des exemples si nombreux dans les textes de tout ordre et de
tout genre, les uns littéraires, les autres populaires ? Je croirais
bien plutôt à un fait phonétique qui expliquerait tout, savoir
une délabialisation.
F. ov A DEVANT 7?. — La vieille question est toujours posée :
er ou ar ? L'e pour a, qui, devant r, s'était introduit très ancien-
1. Pét. Passy, 10 mess, an II-2 juin 1794, fasc. II, f° 1 r".
2. Jean-Bart, CXXXIX, p. 6.
3. Patullo, Amél. des Terres, p. 202.
4. Dial. chez Tartoiiillis, p. 56. Cf. Lett. Pers., CIV, éd. Text. fr. mod.
5. Lcm., 116' Lett. b. patr., p. 6.
6. Id., ib.
7. Dial. ch. Tarlouillis, p. 66.
8. Jean-Bart, C III, p. 4. Cf. auj. dans l'Est : une pèlerine.
9. Dial. ch. rartouillis, p. 157. Cf. Héb., P. Ditch., Enipr» du S' de Castries, p. 6, et Gr.
Disc, aux Grenadiers, p. 1.
10. L'Agric. compl., p. 3.
11. La Metirir, Ilomm. Mach., p. 26.
12. Lem., 25« Lett. b. patr., p. 7.
13. Jean-Bart, CLXX, p. 5.
14. Id., CXXXIX, p. 5. Alléguera-ton fuirez ?
15. L'administrateur Asselin (de Montreuil) écrit à ses collègues du Pas-de-Calais : Le
Bon et Dumont sont à Boulogne, je les attends pour opérer ici quelques mesures ils " échauf/é-
ront " le sol (Arch. Dép. Pas-de-Calais, L. Let. reç. juil.-août 1793 dans Jacob, Le Bon, t. I,
p. 183).
16. Éthocratie, ch. II, p. 27.
17. Jumel, Caléch. du P. Duch., p. 7.
VOYELLES 95
nement, tend toujours à gagner certains mots : en " errière " ^.
Le contraire est bien plus fréquent : " argot " pour ergot ^. La
Mère Duchesne dit : « tu [elle s'oublie] as évu ma " varginité " » ^.
C'était la tradition du style poissard *.
u POUR EU (œ). — La prononciation de u pour eu (œ), qui avait
si longtemps balancé l'autre, mais qui était désormais réputée
populaire, se rencontre, type " Ugène " pour Eugène^ : " malhu-
reusement" ^.
OA ET OE (WA et we). — Je ne pense pas, après ce que j'ai dit
des progrès de oa sur oe au xviii® siècle, à considérer la substitution
définitive de la prononciation oa à oe comme un fait spécifique-
ment révolutionnaire. On ne peut négliger toutefois de constater
que c'est à cette date que la nouvelle prononciation est reconnue.
Domergue, en 1785, distinguait encore suivant les mots. En l'an V,
il écrit " loa ", " doave ", " avoar ", " sitoaie ". En 1805, l'usage
nouveau est catégoriquement affirmé et mis en règle : « la prononcia-
tion oè est « un son mesquin et absolument tombé en désuétude ».
Et il ajoute : « Depuis que le son a a pris de l'éclat [?], les grammai-
riens, plus empressés à se copier les uns les autres qu'attentifs à suivre
les progrès de la langue, sont restés en arrière sur ce point, comme
sur beaucoup d'autres »... Là-dessus il propose comme exemple
des vers où inctoire et gloire riment :
Qu'on le chante avec un roulement sur victoire et sur gloire ; des deux sons qui
d'abord se feront entendre, il ne restera que le second, vingt fois répété seul, et
par conséquent bien propre à ne laisser aucun doute sur la sensation précise dont
l'oreille est affectée. .Je proposai cet essai à mon collègue Grétri... le roulement,
recommencé trois fois, donna trois fois la résultat suivant : victoa...a..a..a,
gloa...a..a are. Essayez maintenant le roulement sur è : victoè, è, è, ère, l'oreille
indignée repoussera ce son mesquin et absolument tombé en désuétude '.
On peut se reporter au procès Germaine Quetier, femme Charbon-
1. Rosset, o. c, p. 98. Cf. Bas-Lang., Goug., o. c, p. 16-17, Roll. blâme : écherpe, en errière,
errhes, tergeite, sercler, et au contraire éparvier.
2. Blâmé par Bas-Lang.
3. P. 3.
4. On lit dans les Sarcelades : qui dans le païs Gearmanique a plus fat pleuvoiiar en
" Enfar " d'Ames que le grand " Lucifar " ; p. 23. Cf. gearbe (p. 44), sarrure (p. 36), gobarger
(p. 35), métarie (p. 34), soutarrain (p. 24), etc.. et même avec métathèse, framer = " fer-
mer " (p. 26). Vadé dit de même pardu (I, p. 40, Poirier), jarnonce = "je renonce "
(Grenouil., III, p. 278).
5. Rosset, o. c, p. 13, et Thur., t. I, p. 522.
6. Lett. du cit. Bertont, 7 oct. an 11, Arch. Nat., Pol. Gén., Corn. Sur. gén. F' 45963, plaq.
11. Voir Goug., o. c, p. 14-15. Roll. blâme hurter (heurter), Urope (Europe), munier (meunier),
plurésie (pleurésie).
7. Pron. fr., pp. 23 et 128, dans Tliur., t. I, p. 362.
96 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
nier : « A elle demandé si le 9 de ce mois (messidor) en présence de plu-
sieurs citoyens, elle n'a pas dit qu'il fallait un roy, étant la-dite répon-
dante à Orly, dans la maison de son père. R. : qu'elle n'a point parlé
de roi, tel qu'étoit Capet ou tout autre, mais d'un rouet- maître,
instrument à filer » ^.
En 1814, le Roi, en rentrant, se rendra ridicule, en disant à l'an-
cienne mode : Moe, le Roe ^.
1. Arch. W, 409, 2« p., p. 17, Wallon, Tribun, révol., t. II, p. 330.
2. Cependant Mi'" Dupuis, en 1836, admettra encore trois degrés. Au premier, oî donne
le même son que dans poésie, moelle; sont dans cette catégorie tous les mots où oi se trouve
suivi d'une syllabe sonore ou d'une syllabe sourde médiale : boisé, broyer. Au deuxième, on
entend oita, toutes les fois qu'aucune voyelle sonore ne se fait pas entendre à sa suite : roi,
foi, cloître. Au troisième, oua tout-à-fait grave peut-être représenté par oiiâ ; il s'entend dans
peu de mots : bois, noisette, troisième (Thur., t. I, p. 363, n. 1).
CHAPITRE III
CONSONNES
Mutations d'articulation, il, ill > y (L > Y)^. — Le passage
d'une articulation à l'autre était un fait accompli. On cherchait à main-
tenir l'antique usage ; on n'aboutit qu'à faire prononcer l-y : al-y-
eurs. On trouve y écrit : « Quand au linge de lit ; comme draps et
taye d'oriyer... » 2. Mais, même là où se continue de figurer /, par 11,
li, ill, etc., c'est y qui se fait entendre 3.
Une preuve que i a passé à y, c'est la confusion du pronom-adverbe
y avec lui : « comme j'avais aprit qu'i7 " lui a vais " (= qu'il y avait)
50 hommes de Chatillon à Dijon en a restation » *. On trouve assez
souvent des confusions semblables : « les Avignonois... sont venus
avec des détachements à Bedaride pour " luy arborer " les armes
de France ». Il faut évidemment entendre y ^.
La graphie inverse ill pour?/ se rencontre : « Nous... certifions avoir
donné ce caillier (sic) de pouvoir et instructions » ^.
RR ET LL. — On trouve «dans les " collidors" (sic) mal éclairés»^;
« nos Sans-culottes enfilent le " colidor " » ^. Il y a là une confu-
sion, non un fait phonétique.
Déplacement du lieu d'articulation. — IjC r se grasseyait
de plus en plus, semble-t-il, mais on n'a pas noté le fait à l'âge où
il a commencé à se produire.
Autres faits. • — iS final se fait entendre : « bien mé compliment à
tous les " geanse " de la maison » ® ; « tous les " geanse " de M"^^ de
1. Voir Rosset, o. c, p. 320.
2. Observ. sur le Rég. des Incurables, Tuetey, Ass., Publ., t. I, p. 154.
3. Voir Gong., o. c, p. 60-61.
4. Munerot, Leti. Révol. Aube, t. II, p. 92. Le même ne sait pas écrire n : pour qui nannihore
(qu'il n'en ignore) (Lett., I, p. 91).
5. Paulin de Monteux, Journ., p. 135.
6. Dol. Baill. Neuchàtel e. Br., p. 13 (Baillolet).
7. Rapp. Pol., 10 tlierm. an III-28 juil. 1795, Aul., Par... Therm., t. Il, p. 119.
8. Hébert, P. Duch., n° 199, p. 5. *Goug., qui relève Molard (o. c, p. 76) ; Micliel
(p. 48). Bas-Lang. l'attribue au peuple de Paris. L. y voit un provincialisme et un bar-
barisme ; Roll. blâme également se " gargaliser " pour gargariser, " halicot " pour haricot,
et inversement " coiu-oir " pour couloir (Cf. Gasc. corr., p. 107). Voir dans Goug. (p. 57)
les observations sur colidor, carculer, porichinelle.
9. Munerot, Lett. Révol. Aube, 1. I, p. 91.
Histoire de la Langue française. X. 7
98 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Saint-Colombe » ^ Cf. : « mais de " ceuses " qu'on lui a gardé plus
de la moitié» 2. Il n'y a rien là de nouveau.
R s'introduit devant consonne : arcajou, rue du Barque^
(Bac).
Consonnes en groupe. — 1° Il arrivait que le groupe se décom-
posait. Quand, au lieu de lor-que, on rétablit s, pour appuyer ce s
on fit entendre un œ, lor-se-que. On constatait au xviii^ siècle et
même déjà au xvii^ de curieux effets de cette tendance : " essé-
cuses " * ; « " fiquecer " à Paris » ^ ; « j'aime un " obejet " » « ;
cf. dans les Sarcelades : « avoit " oubelié " » ^
Il est assez rare que les groupes initiaux commençant par s se
fassent précéder d'un e : élu à " lescrutin " de liste ^.
Peut-on considérer qu'un mot comme " castonade " indique
une tendance contraire à constituer des groupes ? Je ne le pense
pas ; il ne représente qu'une déformation ®.
Tasque pour taxe était commun dans tout le Midi ^°.
La phonétique syntaxique avait, comme on sait, amené dans les
articles et les adjectifs possessifs, démonstratifs, etc., des élisions et
des crases, dont certaines sont devenues régulières, et ont formé des
groupes.
Ste, sC pour cette n'était pas parvenu à sortir du langage popu-
laire ^^. On en retrouve des exemples à foison ^^.
Assimilations. — Dans le passage si curieux de ses Mémoires
où La Revellière-Lépaux raconte son entrevue avec le Comité révo-
1. Munerot, Lelt. Révol. Aube, Lctt. IV, p. 94. Cf. Lett. V, Lett. VI, p. 95, et au contraire
" geans ", Lelt. VI, p. 95.
2. Req. de Long, à Bailly, juin 1791, Tuetey, Ass. Pubh, t. I, p. 88. Réprouvé déjà par
Villecomte, Thur., t. II, p. 34 (1751).
3. Bas-Long., au mot Acajou.
4. Vadé, Raccol., se. 20, t. III, p. 50. Le Gascon reprend sous cette forme excuse, qui \-ient
d'être prononcé normalement.
5. Id., Ib., se. IV, t. III, p. 7.
6. Id., Ib., XVI, ib., p. 33.
7. P. 15.
8. Paulin de Monteux, Journ., p. 134. Cf. pour faire " l'élection " d'un président, trois
" excrutateurs " (Ib., p. 150). Roll. blâme " espectacle ", " esquelette ", " estatue ", " escan-
daliser ", " escabreux ", " escarlatine ", " escorpion ", " escorsonère ".
9. Les patrouilles rencontraient de toute part des voitures chargées de sucre, de " castonade "
(Gorsas, n° du 23 janv. 1792, Bûchez et Roux, t. XIII, p. 94). Cette forme, si sévèrement
bhmiée au xix'' siècle, semble avoir passé inaperçue des censeurs. Michel seul la
relève.
10. Supprime le cens et la "tasque" sur le vin {Com. Dr. fi'od., p. 387, Mém. Com. Gréasqiie
B.-du-Rhône, 1790); cf. demie tasque (Ib. Pet» Com»» Limousis, Aude, 1790).
11. Voir H. L., t. VL p. 1436.
12. Voir en particulier le P. Duch. Royal., Cons. pacif., p. 1, etc.
CONSONNES 99
lutionnaire de Vauderlend, se trouve la phrase suivante : « Je puis
dire sans me vanter que je n'en crains pas un seul dans la commune
en fait de " patriotisse " et deviner les ennemis de la Montagne » i.
Ce n'était pas seulement sm, mais st qui se réduisait à ss. Les
exemples où cette prononciation est attestée sont extrêmement
rares, mais il y en a : « Le citoyen Cornette " organisse " de la cy
devant Paroisse Notre Dame » ^.
Réductions. — Une réduction s'opérait par la chute de la
seconde consonne, ce qui au fond revenait au même que dans le cas
précédent :
1^ ct> k :" architeq " : « quant à F " architeq " nomée parla cour» ^.
Ce n'était pas là un fait nouveau ; autrefois et > t, collecte, avait
rimé avec Nicolette *.
2^ cr, tr > k, t : sucre > suq ; i^otre > i>ot.
Il s'est rencontré des grammairiens résignés : « Prononcez votre
cheval comme vot cheval, mais ne retranchez pas r dans votre auteur » '".
Cependant la presque unanimité des théoriciens réprouvait cet
usage vulgaire : « Il n'est permis en aucune occasion de dire,
Apôte, meube, batte et semhlabbe pour apôtre, meuble, battre et sem-
blable. Cette prononciation est défectueuse, et n'est en usage que
chez le petit peuple de Paris » ^.
Rosset a cité les Conférences ^ Vadé suit la tradition : « " vote "
mal, c'est du " suque " » *.
3** pi, bl> p,b:{{ non " pus " que d'sus ma main » ^; «le " peupe "» ^" ;
« par " exempe " » ^^ ; " téribe " ^^ ; " capabe " ^^. Les exemples sont
innombrables.
Au contraire les exemples de et, pour être sont assez clairsemés. Il
y en a pourtant : « les impôts " qu'ils peuvent et " dus » ^'*.
Ce qui est symptomatique de l'usage auquel je fais allusion, c'est
1. T. 1, chap. VII r, p. 169.
2. Lett. à la Société populaire d'Amiens, 5 vent, an II. Desgranges signale à peine ce
vice de prononciation (Goug., o. c, p. 76).
3. Observ. sur le Rég. des Incurables, Tuetey, Ass. Publ., t. I, p. 153.
4. Thur., t. II, p. 336 ; Rosset, o. c, p. 351, Cf. Gong., o. c, p. 79.
5. Syllab. prosod., p. 72.
6. L***, Tr. de la Prononc, p. 139-140. Cf. Tliur. t. II, p. 266-267, et Goug., o. c, pp. 42
et suiv.
7. P. 137.
8. GrenouiU., t. III, p. 288.
9. Raccol., se. V.
10. Scène, t. IV, p. 234.
11. Impromptu du coeur, se. IV, t. III, p. 59.
12. Grenouil., t. III, p. 276.
13. Impromptu du cœur, se. IV. t. III, p. 58.
14. Pet° d'un groupe d'habitants Lagny-le-Sec (arr' de Senlis), Part. B. Commun., p. 542.
100 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
qu'on trouve la graphie inverse : mettre pour mettent : « des parti-
culiers qui ne " mettre " pas tant d'exactitude » ^
Les grammairiens de l'époque impériale continueront la cam-
pagne 2.
LES LIAISONS
Liaisons entre deux voyelles. — L'addition d'un z {s) de
liaison est une des caractéristiques de la langue poissarde, Vadé en
use et abuse. Peu lui importe si le second mot commence par une
h aspirée. « Type : « " tu z'hausses " en haut ton verre » ^ ; « fesant
de " la z'hupée " » * ; « allons ! d' " là zardiesse " » ^ ; « vante-t' " en
zen " » 6 ; « rapporte-" toi-zen " » ^ Le Père Duchêne s'amuse à faire de
ces liaisons imprévues.
On pratique aussi l'addition d'un f : « " Pourquoi t'est-ce " que tu
nous sonnes le tocsin »;« ces affaires qui se sont " passées t'aux " Tui-
leries » ^. " Va-t-en ville ", était une vieille plaisanterie. Liaison ou
survivance ?
Rolland recommande de dire neuç' enfants. Je n'ai pas trouvé de
textes qui attestent que cette règle fût suivie.
Liaisons irrégulières entre consonnes ou bien entre con-
sonnes et voyelles, faites par addition d'une consonne. —
« Je suis " fort z'en colère " » ^ ; " leurs-en " ^^ et " avanzier ". De
même : « N'pensez plus " t'a " moi» ^^ ;« je suis " t'un " militaire» ^'^.
Ces z et ces t de liaison sont particulièrement communs lorsque
des voyelles nasales terminent les mots. Non seulement on trouve,
« c'est " bon t'a " sçavoir » ^^, mais : " on za ", " on zaim ", " on
z'est libre " ".
1. Proc.-Verb. de Vlnterr. d'André Cliénier, cité plus haut.
2. RoU. condamne giiêles, darle, épeaiite.
3. Pip. cass., p. 28.
4. Ib., p. 23.
5. RaccoL, se. XVI, t. III, p. 32. On remarquera qu'on n'a pas restitué le Ii.
6. Pip. cass., p. 31.
7. RaccoL, se. Xlll, t. III, p. 24.
8. La Mère Diich., p. 2.
9. Jérôme et Fanchonn., IV. Rolland n'aime pas/or(t) inutile. 11 faut prononcer le /. /ort-
heureux (v fort). Pour " milzieux " (RaccoL, se. XI, t. III, p. 22), on peut se demander si
on a affaire à s de liaison ou à une forme incorrecte de pluriel : milles.
10. Noté par Roll.
11. Vadé, Pip. cass., p. 23.
12. RaccoL, se. X, t. III, p. 18; cf. je " suis l'un ch'napan " (Jérôme et Fanchon, se. VI).
Desgr. attribue à un vieux capitaine : peloton, quatre pas " l'en " avant; mais c'est un fait
personnel (Voir Goug., o.c, p. 146). Sur " pataquès " (= pas à qui est-ce) Domergue conte
une anecdote qui vaut ce que valent les histoires de ce genre (Man. des Étr., p. 465).
Voir Gong., o. c, p. 46.
13. Vadé, Pip. cass., p. 25.
14. Id., ib., p. 22.
CONSONNES 101
Les grammairiens, eux, étaient résignés à l'hiatus : bœzwè-èportà
(besoin important) plutôt que brezwê-n-èportà ^.
Influences savantes. — Au milieu de ce trouble général, l'in-
fluence savante continuait à agir. Le Père Duchêne dit y pour ils ^,
comme le peuple. Mais il est vraisemblable que il s'entendait aussi ;
de même mercredi à côté de mécredi^, absolution à côté d^asolution*,
obstination à côté d^ostination^, sculpteur à côté d^esculpteur ^, a<^>ec
à côté de a(^e ^
UNE MODE : LES INCOYABLES
A ces déformations s'en est ajoutée une dont le souvenir s'est
conservé jusqu'aujourd'hui, elle était le fait des Incoyables.
Dès novembre 1790, les Révolutions de Paris se moquent de
cette prononciation efféminée à propos d'une représentation de
Brutus : « Ils [les aristocrates], conte le chroniqueur, semblaient se
demander raison de cela, et se dire : eh, mais, mon Dieu ! c'est inquo-
yable, en véïté, c'est inimazinable... Mais il n'y avait donc pas de
y eutenant- général de poïce dans ce temps-là » ^.
C'était là une « pose » de gens distingués : les muscadins. Le Journal
de Paris les a nommés les " sexa ", d'après leur façon de dire : Qu est-
ce que c'est quça, dans un article du 23 messidor an III-ll juin 1795,
intitulé : « D'une nouvelle maladie de la jeunesse nommée le Senisa ou
Secsa » '. Cet article mérite d'être cité.
La maladie se traduit par « un relâchement total du nerf optique, ce qui
oblige le malade à se servir constamment de lunettes, ...et un refroidissement
qu'il est difficile de vaincre, à moins d'un habit boutonné très-serré et d'une
cravate sextuplée où le menton disparaît et qui menace de masquer bientôt
jusqu'au nez »... Mais le diagnostic le plus caractérisé est la paralysie commen-
cée de l'organe de la parole. Les jeunes infortunés qui en sont atteints évitent les
consonnes avec une attention extrême, et sont pour ainsi dire réduits à la nécessité
de désosser la langue. Les articulations fortes, les touches vigoureuses de la pro-
nonciation, les inflexions accentuées qui font le charme de la voix, leur sont inter-
dites. Les lèvres paraissent à peine se mouvoir et du frottement léger qu'elles
exercent l'une contre l'autre résulte un^ bourdonnement confus qui ne ressemble
1. Voir Roll., qui se contredit du reste à propos de un homme, sans voir qu'il favorise
la faute qu'il réprouve par ailleurs : u-n-oiseau (ii-n-wazo).
2. Y ne sont pas si bêtes, etc.. (P. Ditch., Cons. pacif., p. 2). Voir H. L., t. VI, p. 987.
3. Thur., t. II, p. 278. La prononciation mecredi, établie depuis Vaugelas, était abandon-
née ; Roll. (p. 211) recommande mercredi.
4. Voir Roll.
5. Id.
6. Thur., t. II, p. 36.3.
7. Voir Roll.
8. Bûchez et Roux, t. VIII, p. 32.
9. Cf. Nyrop, Gr. hist., t. I, p. 148.
102 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
pas mal au pz, pz, pz, par lequel on appelle un petit chien de dame. Rien de
moins intelligible que les entretiens des malades. Les mots seuls qu'on distingue
dans cette série de voyelles sont ceux de ma paole supême, à'incoyahle, d'hoible,
et autres mots ainsi défigurés ^.
On s'amusa de ce ridicule. Les journaux rapportèrent des colloques
vrais ou faux. Ainsi la Sentinelle du 13 thermidor :
Quelques détachements du Royal-Cravate qui, tristement groupés dans les
foyers des différents spectacles, disaient entre eux : « Impossible, la nouvelle!...
Inventée ! les thé-mido-iens ! pour leu- fête ! Inc-oyable, ce petit M. Tallien !
inc-oyable! Un homme de -ien! té-o-iste aussi! de la faction! Faut pou-tant
a-êter ça ! Faud-a ben ! la jeunesse ! aux a-mes ! sans quoi la té-eur ! pa-ole
panachée; la te-eur ! Ces b-aves déba-qués se seraient jamais rendus sans la
lé-eur. C'est la té-eur que çà ! la té-eur! » Aujourd'hui ils disent : « l'Espagne !
la paix ! enco- une fable ! Un Bou-bon ! la paix, un Bou-bon ! impossible... ou
beu ce serait donc enco- la té-eur ! faut pou-tant voir ! la jeunesse ! Faut a-êter
ça. Car enfin nous ne voulons pas de la té-eur » 2.
Le fait que tous les journaux se mettent en campagne à cette époque
prouve que la mode venait d'être lancée^.
1. Hatin, Hist. Presse, t. V, p. 205-206.
2. 29 juiU. 1795, cité d. un Rapp. Pol. (Aul., Par... Therm., t. II, p. 125).
3. Elle n'était pas plus sotte qu'une autre qui avait précédé : a On voit... à la Cour, au
Théâtre et ailleurs, de ces bons parleurs qui prononcent Vi nazal. Mais sont-ils les seuls
qui aient de l'éducation, du goût et des principes ? Combien n'en voit-on pas à la Cour même,
dans la Magistrature, au Barreau, dans les Chaires, parmi les Sçavans de toute espèce, qui
ne prononcent que ain, et qui n'ont peut-être jamais pensé à cet i na:al? Leur nombre est
sans contredit incomparablement plus grand » {Tr. des Sons, p. 28-29).
« La langue française n'a pas d'i nasal. La nasalisation de Vi est une prononciation méri-
dionale. Jéliotte l'introduisit dans le chant, et le charme de sa voix transformait une faute
en grâce. Il eut des imitateurs ; mais cette mode n'a eu qu'un temps, on est revenu à l'e/i
nasal, qui est propre à notre langue ; et aujourd'hui, sur la scène, à la tribune, dans le chant,
dans la conversation, par-tout on prononce nasalement éngrat, emportant, énfidèle », etc..
(Domergue, La Prononc. fr., p. 128-129 ; cf. Man. des Étr., p. 475).
LIVRE II
LE VOCABULAIRE
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Mon lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici une énumération
des mots et des expressions nouvelles. La plus grande partie de ces
nouveautés, je veux dire celles qui sont relatives aux événements,
aux institutions, à la vie politique, ont été relevées, classées et
étudiées dans un volume précédent. Il ne resterait à réunir ici que
les nouveautés qui n'ont aucun caractère spécial, et elles ne sont
à vrai dire ni très nombreuses ni très intéressantes.
Mais je voudrais examiner rapidement quelques questions qui
intéressent les philologues, les écrivains qui ont touché à cette ques-
tion ayant contribué à répandre des idées qui ne sont pas conformes
à la réalité. Tout d'abord, suivant eux, le néologisme aurait été en
honneur, la langue devant être, comme tout le reste, précipitée systé-
matiquement au désordre et à l'anarchie.
A l'étranger, dès 1795, on a feint de se montrer scandalisé, on l'a
même peut-être été réellement. Snetlage avait publié à Gôttingen
en 1795 un Dictionnaire noui'eau français contenant les expressions de
nouvelle création du peuple français ^. Il s'engagea à ce propos une
discussion. Casanova répondit à la publication par une lettre : A
Léonard Snetlage, D^" en droit de l'Université de Goettingue, Jacques
Casanova, D'^ en droit de l'Université de Padoue. J'avais eu jadis en
mains l'exemplaire de cette lettre que possède la Bibliothèque royale
de Saxe, et que M. le conservateur avait bien voulu envoyer à Paris
à mon intention. Elle a été imprimée depuis par le D"^ Guède ^. C'est
la plus curieuse ■ — sinon la plus correcte — critique qu'on ait faite
du nouveau lexique. Nous nous y sommes déjà référé dans un volume
antérieur. L'auteur accuse les journalistes qui ont fait les mots de
1. Bib. Nat., X. 1344 ¥>.
2. Paris, Thomas, 1903.
104 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
n'avoir cherché qu'à éblouir, en employant des moyens qui, si la
France n'avait été en convulsions, n'auraient servi qu'à faire rire,
comme faisaient les néologismes du Carlin, de la Comédie italienne
(p. 14). Si le français, après cette anarchie, ne retourne pas à son
ancien état, conclut l'auteur, il fera rire, et deviendra un patois popu-
laire que les bons écrivains n'emploieront jamais (p. 21).
Et il raille divers mots dont il fait la liste. Parmi eux alarmiste
(mot berneur), ambulance, appitoyer (mot pitoyable), culotté, déhêté
(risibles, et nés dans l'ivresse), emèrigar^e (expression baroque comme
tant d'autres, à la place desquelles Snetlage et Casanova eussent pu,
un dictionnaire italien ou espagnol à la main, en enfanter mille
autres, qui leur eussent valu un diplôme de fraternisation), incar-
cérer (inutile puisqu'on a emprisonner, mais qui pourra donner lieu
à carcère, dont le comité d'instruction publique déterminera le genre),
monarchien (sans doute inventé par les dames de la Halle avec cette
terminaison en chien qui a tant de noblesse), présumable, prétentieux
(sur lesquels il est sûr que les abeilles ne s'arrêteront pas), singer
(qu'on a eu au moins tort de faire actif), sans- jupon (qui ne manque
pas de charmes, et est moins malhonnête que sans-culotte, car au
bout du compte le jupon n'exclut pas les jupes).
Il y a plus de rancune politique et de polissonnerie dans ce petit
écrit que de critique linguistique. Toutefois, l'amour du français tel
qu'il était inspire visiblement ces étrangers. Et il m'a semblé inté-
ressant de rapporter ici un écho d'une discussion engagée loin de
chez nous, bien qu'elle n'ait pu avoir aucun intérêt pour le déve-
loppement du lexique. Au xviii^ siècle notre langue avait appartenu
à l'Europe, il est utile dès lors de recueillir les impressions que
les changements survenus faisaient à des non-nationaux, qui l'avaient
adoptée et aimée.
En France aussi des cris d'alarme étaient poussés. Ils émanent
presque toujours de gens de parti pris, dont l'intention est de dépré-
cier la Révolution aux yeux de ceux qui aiment Tordre en tout. Ces
polémiques tendancieuses ont duré fort longtemps. J'ai parlé de
ces pamphlets dans le volume précédent ^.
Il faut noter pourtant que, dès l'an III, la Décade du l^"* tri-
mestre s'en prenait à un traducteur qui avait osé se servir du mot
de bardache ou bien osé parler de «raisons capitales» de s'étonner.
1. Pp. vil et siiiv.
CHAPITRE II
PRÉTENDUS NÉOLOGISMES
I. Mots antérieurs. — Avant de juger, il est bon de prendre
de minutieuses précautions. Tout d'abord il convient d'éliminer un
assez grand nombre de mots cités comme nouveaux, qui existaient
en réalité, plus ou moins obscurément, avant 1789. Tels sont " insus-
ceptible ", qui n'avait probablement jamais cessé de s'employer ^,
non plus que " dépersuader " 2. " inconvenable " ^, " disconvenant " *,
" disconvenable " ^. C'étaient des mots anciens doiU on avait essayé,
avant de se résigner à dire comme nous faisons, peu convenable ; il
ne faut pas s'étonner qu'ils reparaissent. Ils végétaient sans doute
dans divers milieux.
Comparez : " attrape-qui-peut " : « ces distributions étaient des
" attrape-qui peut " » ^ ; " despect " (fait sur respect et sur despectueux) '',
" dérespect " ^, synonyme du précédent, " militer " », " s'bomicider "^^ ,
1. Que les droits... que la sûreté et la liberté individuelle soient garantis par des règles inva-
riables, " insusceptibles " de toutes exceptions... (Cah. Doléances CottMitin, t. II, p. 145 ;
cf. p. 723) ; Ils sont bien connus et " insusceptibles " d'aucun doute (Lanjiiinais, Disc, 24 mal
1793, t. I, p. 169). *L. : Corn. ; ■©■ H. D. T., Goh., R., Fr.
2. Il y a six pages de l'acte constitutionnel dont ils ne " dépersuaderont " jamais les Fran-
çais (Ami des Patr., n" XXXVII, p. 174, 5 août 1791). *L. : St-Slmon, .J.-J. Rousseau;
■©• R-. Fr-
3. Il ne serait pas moins " inconvenable " de laisser de tels ouvrages à la disposition des
jeunes gens (Opinion de Creuzé Latouche, 25 fruct. an V-11 sept. 1797, p. 12. I. N. vend,
an VI). -0- Goh., R., Fr. Il avait existé au moyen âge (voir L. et God.).
4. Il serait impolitique et même " disconvenant ", qu'on permît l'introduction du sel étran-
ger (Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm., 3 mal 1790, t. I, p. 253). *L. : RoulalnvUllers ;
■©- H. D. T., Cotgrave, God., Fr.
5. S'il paraissait "disconvenable " de retirer les fonds... (Mirabeau, 1791, Disc, non pron.
Éduc. Nat., Arch. Pari., 1" Sér., t. XXX, p. 513, col. 2). *L. Cf. les discours habituels de
l'Assemblée sur les ministres du roi me semblaient parvenus au dernier terme de " disconve-
nance " (Necker, 1791, t. VI, p. 362). *L., H. D. T.
6. D'Obenheim, Journ., 1793, Guerres des Vend., Baudouin, t. II, p. 341. -Q H. D. T., Bas-
Lang., A. 1798 ; * Fér. : Marivaux.
7. nécessaire à la liberté même de fortifier l'action de l'autorité executive tombée dans le
" despect " (R. P. S. I. D. Ami des Pair., p. 41, 13 oct. 1791). *L. ; ■©• H. D. T., A. 1798 ;
Féraud l'avait enregistré en le traitant de mot barbare, forgé peu heureusement. Cf. H. L.,
t. VI, pp. 1235, 1316, 1317.
8. Il aurait jeté sur l' Assemblée Nationale de la déconsidération et le " dérespecl " (Guadet,
Conv., 12 avr. 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 423). -©■ L., H. D. T.
9. La même raison " milite " pour les trois quarts des décrets (C. Desmoul., Révol. Fr.
Brab., n° 64, IV, p. 573). *L., H. D. T. ; ■©• Fr. ; Fér. jugeait qu'il n'était que du style
polémique ou de dissertation. Voir H. L., t. VI, p. 1295.
10. Les conspirateurs " s'homicident " eu.v-mêmes (Aul., Act. Com. Sal. p., t. XIV, p. 794).
*L., H. D. T. Voir H. L., t. VI, p. 1294.
106 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
" élémeiiter " S chose " inconvéniente " 2, " parlage " » " station-
naire " *, " nerveux " (employé comme il l'est dans la phrase sui-
vante : « sans danger, vous pouvez partager la gloire que notre " ner-
veuse " Révolution nous assure » ^, " systémate " ^, " dominance" ^
Il faudrait ajouter d'autres mots, à propos desquels les remarqueurs
ont pu se tromper parce que ces mots étaient rares. Ils ne naissent
pas, ils se répandent, ainsi " impudeur ". Il était antérieur », mais sous
la Révolution on le trouve partout...
Nos municipaux...
De notre argent payant la populace
Ont r " impudeur " et la coupable audace
De l'ameuter contre le citoyen ®.
Le changement mérite d'être noté. Il n'y a pas néologisme ; il y a
tout de même nouveauté.
II. Néologismes provisoires. — On en compte un certain nombre.
Force est, à l'heure actuelle, de les considérer comme nés pendant la
Révolution ; mais des recherches ultérieures permettront peut-être d'en
retrouver des exemples avant 1789. J'ai déjà moi-même retiré de mes
listes, trop hâtivement formées : impolitique (subst.) ", inadçertant^^,
proscripteur (adj.) ^^^ i^aguer^^, etc., etc.
1. Le rétablissement du droit d'adoption " elemente " de manière que son exercice tourne au
profit de la classe infortunée (Jean-Debry, 24 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 287).
Cf. H. L., t. IX, p. 315. *L. : xv= s., au sens philosophique et alchimique ; -©■ H. D. T.
2. Dis-moi, mon cher fds, si la chose est " inconvéniente ". Ce mot nouveau me plaît {Journ.
Bourgeoise, p. 146). «L., H. D. 1 .
3. Les ministres plaisantent, m'a-t-on dit, sur ce "parlage " et sur le tumulte (Chron. du
mois, fév. 1792, p. 37); ces malheureux n'ont que l'audace du "parlage "et des poignards
(Courr. rép. du 30 gerra. an III-19 avr. 1795, Aul., Par... Therm., t. I, p. 667). *L., H. D. T.,
qui cite Mirabeau, Féraud : néol., Bas-Lang. Voir H. L., t. VI, p. 1306,
4. La constitution fit de grands progrès et la révolution fut " stationnaire " (Barnave, Inlrod.
Révol. Fr., Œuv., t. I, p. 120). »Féraud, Gohin, p. 325.
5. Custine, Lettre à la Conv., 26 cet. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 682,
col. 2. Il est attesté et même enregistré antérieurement, dans une signification favorable.
♦Féraud : plein de force et de solidité. Cf. L. 5», fig. ; -Q- A. 1798, Fr.
6. Us jettent un vernis de ridicule sur celui qui présente une idée nouvelle : ils l'appellent
novateur ou "systémate " et taxent de désorgonisateur... (Lacombe-Saint-Michel, Disc, Conv.,
11 fév. 1793, dans lung, Dub.-Crancé, t. I, p. 347). -0- L., H. D. T., Goh., A. 1798; * Fér.
Cf. : systémateur.
7. Fanatiser les esprits et rétablir peu à peu la " dominance " de leur culte {Ann. Relig.,
dans Rapp. Pol., 11-20 flor. an VI-30 a%T.-9 mai 1798, Aul., Par... Therm., t. IV, p. 655),
* L., God. : ex. du xv ; -Q H. D. T., Goh., R., Fr., Boiste.
8. Voir H. L., t. VI, p. 1326. Cf. Goh., p. 282, et A. 1798.
9. Sab. Jacob., n» 28, II, 42. En note. Terme à la mode depuis la Révolution : n'auez-vous
pas refusé la parole aux députés de la Montagne... avec une " impudeur " remarquable'^ (Fabre
d'Églant., Disc, aux Jacobins, d. Meillan, Mém., p. 327, annexe).
10. L'impolitique des deux Comités (C. Desmoul., Hist. Brissot., Bûchez et Roux,
t. XXVI, p. 288). Féraud le cite dans Linguet. Voir H. L., t. VI, p. 1326.
11. On abuse de la trop inadvertante candeur des jeunes recrues (Vergn., Conv., 13 mars
1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 94). ■©■ Fér. ; »L. : Raynal. Voir H. L., t. VI, p. 1317.
12. Ces arrêts proscripteurs (Mirabeau, Lettre à mes Commettants, 10 mai 1789). H. D.
T. : proscripteur subst. en 1767. 11 se peut qu'il ait été employé aussi comme adjectif.
13. Il verra que je ne vague point ici dans les idées systématiques (Mirabeau,
PRETENDUS NEOLOGISMES 107
" Réversiblement " suppose l'existence de " réversible " : « passant
des pays d'aides dans ceux qui en sont exempts et " réversiblement» ^.
Or réçersihle n'a pas été signalé jusqu'ici.
Toutefois, on est obligé, en bonne méthode, d'inscrire parmi les néolo-
gismes les mots dont on n'a pas antérieurement d'exemple formel, tel
" préavis " ^ ; aucun raisonnement ne remplace en pareille matière,
les exemples et les textes.
III. Termes locaux. — Certains mots prétendus nouveaux ne
sont en fait que des termes locaux. Ainsi radical dans le sens de prin-
cipal : « Barère paraît à la tribune, nous reproche de nous appesantir
sur des formes, nous proj^ose d' " aller au radical " » ^. On dit en Sa-
voie : aller au radical, pour aller au centre, au plus important. Barère,
n'était pas de ce pays, mais il a pu entendre ou lire cette expression.
désastrer : « les lapins qui " désastrent " le peu de terre en labour
qu'ils occupent » *.
facultueux : « les curés et décimateurs... ne sont-ils pas assez " facul-
tueux " pour satisfaire à cette espèce de dépense » ^.
lapinier : « demandent la destruction du colombier et " lapiniers " » ^.
Diçidence ^ n'est peut-être pas non plus un mot inventé ; il a bien
l'air d'être la déformation d'un mot local.
IV. Mots de citation. — Il ne faut, quand on rencontre ces mots
locaux, tenir aucun compte des mots de citation, si je puis m'exprimer
ainsi, c'est-à-dire des mots qui sont rapportés, sans aucune intention
de les incorporer au français, ainsi machie (maquis), dont Barère se
sert à propos de la Corse : « les campagnes n'offrant à la vue que des
taillis ou " machies " inutiles » ^...
Tous ces retranchements opérés, il reste incontestable que le
nombre des mots nouveaux a été très important. Est-ce assez pour
conclure qu'on a de parti pris voulu innover ?
12 déc. 1790). * L. a donné des exemples de pensées qui vaguent. 11 est probable qu'on
a dit de l'homme lui-même ce qu'on disait de son imagination.
1. 15 mai 1790, Proc.-Verb. Corn. Agr. et Comm., t. I, p. 260. ■©■ L., H. D. T.
2. En chargeant le comité des finances de nous porter un " préavis " sur la demande des
ministres (Mirabeau, Disc., 8 août 1789). L. dans son S' ne le cite que dans un Compte rendu
de la Gaz. des Tribunaux de 1875. -0- H. D. T., Goh., Fér., Ragueau.
3. Meillan, Mém., p. 57. O L., H. D. T., Fr.
4. Le Parq., Dol. Neufchat. e. Br.,p. 197 (Monchy-le- Preux). -0- God. et S', O. Blocli, L.
5 Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 435 (Mesnil Rogues). ■©■ H. D. T., L., God. et Compl',
O. Bloch, Ed. du Mérit. c.
6. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 249. O L., God. et S', O. Bloch. Cf. lapinière, dont un
masculin est tiré d'après l'analogie de colombier.
7. Ce n'est pas une indemnité pécuniaire, ni même une faible " dividence " des communaux
qu'il faut /«"«r donner (Contre rapp. de Danthon, dans Part. Biens commun., p. 381). Cf. p. 382,
une dividende. Arch. Nat., AD. XVIIP, 187, n» 15, Impr. O L-, H. D. T., Goh., God., Ragueau.
8. Sur les domaines de Corse (Ass. Nat., 5 sept. 1791, Arch. Pari., 1'^ Sér., t. XXX,
p. 207, col. 1).
CHAPITRE III
MOTS AVENTURIERS
Avant de prononcer, il faudrait encore faire des distinctions. Cer-
tains mots aventuriers, suivant une façon de parler de Vaugelas, ont
été lancés par des polémistes, sans que leurs créateurs eussent la
moindre idée de les faire entrer dans le lexique. Tel était par exemple :
" senati-clérico-aristocratique " ^ Mais le départ est assez délicat.
Je ne sais ce qu'il est advenu de " désamphytrioner " ou d' " argy-
rancie ", où s'est amusée la verve de Camille Desmoulins 2. Au con-
traire " archevôquaille "^ fait sur prêtraille, a pu être répété quelque
temps. " Decampativos ", imaginé d'après le campos des écoliers,
n'avait pas déplu sans doute, puisque Desmoulins le reprend plusieurs
fois : « le " decampativos " des Capettes et des Capets » *.
Il y a du reste, dans ce fatras, des curiosités philologiques à relever.
Ainsi, j'ai rencontré, dans les Résolutions de France et de Brahant ^,
le mot de " banquiste " : or, il s'est répandu de nos jours ^. A-t-il été
recréé ? Traîne-t-il depuis la Révolution une vie obscure ?
Ces seuls exemples montrent combien le choix que l'on peut faire
est hasardeux. On pourrait croire à une plaisanterie, quand on lit
« j'ai brisé les verres [les sténographes écrivent vers^ à facettes avec
lesquels on me voyait " centiforme " et " pasicolore " » ^ Or, cette phrase
est lancée par Germain, en plein procès Babeuf, devant un tribunal
qui va juger à vie ou à mort. Les deux mots manquent aux Recueils.
II est difficile pourtant de croire à de simples facéties, qui eussent été
de pure imagination. Il est plus probable que le déposant se souvient
d'un kinetoscope quelconque, ancêtre de notre cinématographe : la
" fantasmagorie " venait de naître ^.
1. Titre d'une brochure de Cerulti. Paris, ocl. 1788.
2. Si on ne le " déaamphyirinne ", soyez sûr qu'il mourra avec son ccharpe ; je ne pourrais...
me plaindre d'une esquinancie, sans qu'on me reproche aussi une " argijrancie " (liéuol. Fr.
Brab., n° 38, 111, p. 650, et n" 27, 111, p. 622). -0- L., R., Fr.
3. Dieu fit pour tous V " archevêquaille " ; L'évêquaille et cardinalats ; Foutons-nous de
la " marquisaille ", De la "ducaille" et des comiats (.Jean-Bart, Impr. de J.-B., rue de
Chartres, 1790, n" XXVI, p. 8). ■©• R., Fr.
4. Jiévol. Fr. Brab., n" 82, Vil, p. 148. Le mot était déjà dans le n" 64, IV, p. 545 : les
rois d'Europe le détestent et n'attendent que le " decampativos " de sa famille aristocrate pour
lui faire la guerre. -Q- L., R., Fr.
5. N" 22, II, p. 439.
6. H. D. T. le cite comme néologisme. L. comme mot populaire, sans date. Le Dict. du
Bas-Lang. l'ignore. ■©■ R., Fr. O. Bloch : 1863.
7. Proc. Bab., III, p. 166.
8. Voir H. L., t. IX, p. 1212.
MOTS AVENTURIERS 109
Les fantaisistes. Camille Desmoulins, — Carnillo Desmoulins
est un de cenx dont l'esprit n'a cessé de se jouer dans des imaginations
verbales. On pourrait faire un petit lexique de ses créations : " caco-
politico-ministériel " ^; " robino-cacocratie " ^ ; " raba-milito-robi-
nocratie " 3 ; " soufïlets-sterlings " * ; " orléanico-anglo-prussien " ^, etc.
Il contemple La Fayette et le toise : « Il va regarder le cheval blanc
avec le verre colossal et " gigantoscope " » ^ (opposé au verre micros-
cope). Un autre jour, il s'en prend à l'œuvre d'un confrère : «le n^ 51
du Mercure " Acadérnico-panckoucke "... » '. « Vous avez encore l'abbé
Aubert qui vous offre ses bons ofTices ; pour vingt-quatre sous, il
démentira le fait dans ses affiches et vous serez " décocufîé " » ^.
Aucun pamphlétaire n'excelle comme lui à amener ces vocables-
caricatures, de façon presque naturelle, conmie s'ils ne tranchaient pas
sur l'ordinaire du discours : « C'est dans la Convention, dit-il quelque
part, et non dans Georges et les " géorgiens " que le peuple français
espère ))®; on s'aperçoit à peine du jeu de mots. Ou bien encore :
« Jamais on n'a pendu ni " carcané " personne, provisoirement et
sauf l'appel m^". Pour des gens qui voyaient mettre le carcan cons-
tanmient, le verbe devait passer tout naturellement.
Voyants ou non, ces mots émaillent la plupart de ses articles :
" inphilosophe "^^, " lèze-vérité "^^, " révisager " ^3, " protestatif " ^*,
" arrière-pension " ^^, " afTrontation " ^®, " brûle-raison " ^^, etc..
1. Révol. Fr. Brab., n" 66, VI, p. 39. ■©- R-. Fr.
2. Ib., Il' 14, II, p. 39. -Q-n., Fr.
3. Ib., n° 29, m, p. 255. O R-. Fr-
4. Les larges soii/flets, les " soufjlets-sterlings " que les grenadiers de la garde nationale
appliquèrent pour la révolution sur les joues retentissantes des \oirs (Ib., n° 69, VI, p. 162).
*H. D. T. cite un emploi analogue en 1691 ; ■©■ L., R., Fr.
5. Hist. des Brissot., Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 275. ■©■ R-' Fr.
6. Révol. Fr. Brab., n° 79, VII, p. 46.
7. Ib., n° 15, II, p. 77.
8. Discours de la Lanterne, 3" éd. Paris, Garnery, an I", p. 38, n.
9. V Cord., n" V. -0- L., R., Fr.
10. Brissot démasqué, fév. 1792, dans Bûchez et Roux, t. XIII, p. 183. -0- L., Roll.,
Boiste, Bas-Lang., Michel, Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
11. Je ne suis nullement surpris de ce que vous m'avez marqué sur votre écrivain
" inphilosophe " [l'abbé Raynal] (Révol. Fr. Brab., n" 68, VI, p. 107). -0- L., H. D. T.,
R., Fr.
12. Je soutiens que le crime d'un journaliste ne peut être que celui de "lèze-vérité " (Ib.,
n» 33, III, p. 411). O L., H. D. T., Fr.
13. Un coup de griffe d'un journaliste, qui le dévisage ou plutôt le " révisage "en le démas-
quant... (Ib., n° 32, III, p. 367). -©■ L., H. D. T., R., Fr.
14. Cette cérémonie " protestative " du premier fonctionnaire public (Ib., n° 74, VI, p. 386).
■0- L., H. D. T., Fr.
15. Nous n'.avons pas parlé non plus des pensions déguisées... ni de ce que j'appelle " arrière-
pensions " (Ib., n" 4, p. 156). 0- L., H. D. T., R., Fr.
16. Certaine " affrontation " de Madame de la Motte et du cardinal (Ib., n" 36, III, p. 563).
0- L., H. D. T., Fr.
17. Tous les censeurs royaux..., tous les ''brûle-raison" des pays étrangers (Ib., n° 74, VI,
p. 439). Il s'agit des gens qui condamnent la pensée. 0- L., H. D. T., R., Fr.
HO HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Ses Émules. — On ripostait à Desmoulins avec la même fantaisie ^ :
« Je me suis " cohibé " pendant 30 ans, parceque je craignois les
doubles murs de la Bastille... » ". « J'ai prié ces évêques que j'ai
portés moi-même sur leur " faldistoire " sacré... » 3. « J'ai prié ces
évêques... d'abjurer toute impie croix d'or et tout palais orgueilleu-
sement " inapostolique " » ^ « D'une manière " inaccuratte " » ^
« L' " inerrance " de l'Assemblée Nationale " » «. « Ainsi, des hommes
pareils qui " méssautissaient ", jadis, dans Paris pour douze sols et
qui n'y faisaient des volumes que pour servir de cornets de papier
aux épiciers... » '.
On rencontre un peu partout de ces inventions burlesques. Le Dic-
tionnaire national et anecdotique présente à lui seul bon nombre
d'inventions de ce goût : « lorsque vous étiez " ministériés " » « ; « si la
vergogne n'empêchait pas d'en " évidencier " les motifs » » ; « pour
arriver avec succès, il s'agit moins d'avoir raison que d'être forte-
ment " empulmoné " » ^<'.
Comparez : « Réponse " histori-apologi-critique " aux Mémoires de
Dumouriez » ^^; «je vous dénonce madame la Duchesse de Lévis, aris-
tocrate très enragée, qui, dimanche 6 de ce mois, dans un bal à
Tournay, a voulu faire danser le trépas de " Targino-constitu-
tionnette " » ^^.
Est-ce la contagion d'un ami qu'il traita longtemps en enfant
gâté, tant y a que Robespierre lui-même a joué avec les mots :
« Camille croit, en lisant Philippeaux, lire encore les Philippiques de
Cicéron et de Démosthène ; mais qu'il ne s'abuse pas ; les Anciens,
ont fait des philippiques, et Philippeaux n'a composé que des " phi-
lippotiques " » ^^.
Desmoulins avait des imitateurs jusque dans le clergé. René
Coquille-Deslonchamps, curé de Martragny (Calvados), dans une
Réponse aux évêques signataires de la lettre Encyclique, lâche un « Vous
1. Voir Lettre de l'abbé Rive à son très cher et très illustre anii Camille Desmoulins sur l'ex-
tirpation du fanatisme créé par les despotes depuis que le despotisme s'est perché sur les Thrônes
(A Éleuthcropolis, chez N. Aphobe, ce Jeudi 31 Mars 1791, p. 11). Bibl. Nat., Lb*», 4739.
2. P. 11-12. OL., H. D. T.
3. P. 21,n.-Q L., H. D. T.
4. Ib. ^ L., H. D. T.
5. P. 26. ■©■ L., H. D. T.
6. P. 13. Le sens est celui d'infaillibilité. Cf. législateur inerrant. ■©■ L., H. D. T.
7. P. 25. J'ignore le sens de ce mot. Est-ce un composé de messe et de sottise ?
8. P. 121. O L., H. D. T., Goug., Sain., Lang. par.
9. P. 123. O L., H. D. T., Ler., Bas-long., Goug., Sain., Lang. par.
10. P. 139. ■©■ L., H. D. T., Ler., Bas-lang., de même qu'entpaumoné.
11. Guil., Proc.-Verb. Com. I. P., Conv., t. Vf, p. 313.
12. Actes des Apôtres, dans Mém. de Rivarol, Éclaircis", K., p. 363. -©■ R., Fr.
13. Jacob., 18 niv. an 11-7 janv. 1794, Bûchez et Roux, t. XXXI, p. 171. * R. Cf. " philip-
potides ".
MOTS AVENTURIERS 111
ne m' " encycliquerez " pas » ^. La bourgeoise dont Lockroy a publié
le journal écrit que Hérault de Séchelles a " mirabeauté " ^.
Les gens appartenant aux classes où, par définition, on a de l'esprit,
raffolaient particulièrement de ces gaietés verbales. Les Sahats
jacobites, à eux seuls, en fourniraient une abondante collection :
génie " patrioti-civico-diplomatique " (I, p. 260) ; " cantique pascali-
national " (ib., p. 279) ; dialogue " assignatico-patriotique " (II,
p. 8) ; le " triumlatronat " Carra, Marat, Garât (ib., p. 221) ; lettre
" jacobinico-civique" (ib., p. 365) ; cordon " municipalo-tricolor " (III,
p. 104) ; aventure " civico-lamentable " du R. P. Chabot (ib., p. 129) ;
les " para-lanternes " (ib., p. 202). C'était une façon excusable de se
donner du courage et de la gaieté pendant que durait « la " tragi-
atroci-absurdo-comédie-parade ", appelée la Révolution » =*.
Lemaire et consorts. — C'est sans doute parce qu'il savait le
penchant du public que Lemaire a essayé de relever par ce moyen la
grisaille de ses ternes productions. Il enfile des kyrielles de mots pour
produire un effet de drôlerie, en créant au besoin ceux qui manquent :
« La victoire est à la clique " ecclésiastique ", " monastique ", " sei-
gneurifique ", "incivique", " morbifique ", " épidémique ", " scor-
butique", "frénétique", "étique", "famélique", " écuménique ",
"aristocratique et empirique"»*; « "des marmitons", "des rôtis-
seurs ", des " confiseurs ", des " ratafiasseurs " et des " pâtisseurs " » ^ ;
« des pelotons de " belles endiamantées ", " fardées ", " falbalatées " » « ;
« malgré les " grands " qu'elle a "rapetisses ", les "robins" qu'elle
a " dérobinés ", les " prélats " qu'elle a " déséminencés ",... les
financiers " qu'elle a " désargentés ", les " procureurs " enfin
qu'elle a " dégriffés "» ^...
Même isolés, les mots doivent lui fournir un élément comique. Ce sont
d'abord des composés :« Gambades "apostolifanatiques"derex-évêque
de Paris " » « ; « Grande ligue... des grippe-sous, des mangeurs d'or, des
" pensionocrates " » ^ ; « les " calotinocrates " ne seront plus si dodus » i".
Les dérivés tirent l'œil de façon moins violente ; ainsi : " caglios-
trisé " ; " enrageant " : « un tas d' " enrageans " qui voudraient incen-
dier ce beau royaume » ^^.
1. p. 5.
2. 10 juil. 1792, p. 187. R., Fr. donnent " mirabellement ".
3. Noiw. Dict. pour servir à Vintelligence..., p. 97, art. Philosophes.
4. 187» Lett. b. pair., p. 4.
5. 5« Lett. h. patr., p. 5 ; rataflasseur -©• R., Fr.
6. i7« Lett. b. patr., p. 7 ; falbalaté -Q- R., Fr. ; *L. S'.
7. 162' Lett. b. patr., p. 4.
8. 63^ Lett. b. patr., p. 5. -Q R- Fr.
y. 3' lett. b. patr., p. 2. -Q- R., Fr.
10. 87' Lett. b. patr., p. 4. *Fr. : partisan des prêtres.
11. 54' Lett. b. patr., p. 5. O R- Fr. Cf. H. L., t. IX, pp. 826, 832. etc., " enragé ".
H2 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
C'est le thème ici qui importe, par exemple dans " charantonner " :
« Ils sont bons à charantonner [souligné], à fustiger, ou plutôt à
baigner à la glace » K Les noms propres y pourvoient : « Tous animés
du désir de se foutre un coup de peigne, si la " Bouillade " arrive » ^ ;
« Nous, qui préférons ne plus être " baronifiés " » » [souligné] ; « Le
bouillant Bouille qui vous " nancyfieroit " » *. L'auteur est si con-
tent de cette dernière trouvaille, qu'il l'imprime en capitales.
Un de ses procédés favoris consistait à faire sur un mot pris pour
base une série de dérivations, il faudrait presque dire de déviations.
Soit un primitif tel que robin, robino^, plein d'une sève propre,
Lemaire en tire toutes sortes d'inventions :« La majesté suprême du
peuple français qui vaut bien une poignée de " robinodiables " » « ;
« la malice archinoire des " robinacrotes " toulousains » \
Il combinera le théo (de théologie) avec lourdise (de balourdise ?) :
« Est-ce que vous savez le latin ou le grimoire de la " théolourdise " » * ?
Hébert avait une imagination verbale moins développée. Ce n'est
pas qu'il s'abstienne des moyens que fournissent les mots drôles ;
mais, ou bien son esprit était moins inventif, ou il se tournait moins
volontiers de ce côté. Citons une paire de pendants : « Il ne faut pas...
nous laisser " embadauder " par ce spectacle » ^ ; heureusement,
foutre, les parisiens sont un peu " débadaudés " » ^°.
Ces mots n'ont pas grand éclat, non plus qu' " engueuseurs " :
« J'ai eu vent que des " engueuseurs " ^^ se sont répandus dans Paris ».
Engueuseur s'imposait, tant engueuser était fréquent.
Le Père Duchêne de la rue du Vieux Colombier n'est pas riche non
plus en trouvailles : « les nobles " désarmoriés ", et tous les sacrés
chenappans de la prêtraille, robinaille et " fiscaille " voleront au
château des Tuileries » ^^.
En somme à peu près tous les pamphlétaires se sont plus ou moins
servis de facéties de vocabulaire pour amuser leur public. « Tu n'es
qu'un " jacassier " », disait Jean-Bart à Marat ^^. On trouvera chez
1. 30' Lett. b. palr.,p. 4. -Q-l^^Bohle, Lcr., Roll., Bas-lang. ,Miche\,Goug., Sain. , Arg. anc.
2. 113' Lelt. b. pair., p. 2. O R-. Fr.
3. 130' Lett. b. patr., p. 5. -Q- R., Fr.
4. 101' Lett. b. patr., p. 2. ■©• R., Fr.
5. On trouve " robino " isolé : malgré cette farce d'enfants " robinos ", on mettra, je l'es-
père, bientôt sur toutes ces chanjbres-là : chambre à louer (8' Lett. b. patr., p. 3). ■©• l"^-» Fr.
6. Ib., p. 6. -©• R-. Fr.
7. Ib., p. 2. ■©■ R., Fr.
8. 45' Lett. b. pair., p. 7. ■©■ L., II. D. T., R., Fr.
9. G^' Joie du P. Duch., n» 152, p. 2. ■©■ L., R., Fr., Bas-lang., Sain., Lang. par.
10. P. Duch., n» 244, p. 4. ■©■ L., R., Fr., Bas-lang., Sain., Lang. par.
11. Id., ib., n» 174, p. 6, commun d. ce texte. ■©■ H- D. T., Bas-lang., Sain., Lang. par. II
est chez Vadé, Chans., t. IV, p. 147.
12. N» 2, p. 4.
13. N» GVII, p. 8. -e- H. D. T., Bas-Lang., Sain., Lang. par.
MOTS AVENTURIERS 113
le même un " déprocureurisé \ un " aristocraticalissime " 2. Ces
vocables excentriques ont été un des assaisonnements de la polé-
mique, et les habitudes de cette polémique durèrent jusqu'à la fin.
Faisant allusion à l'échaufïourée du camp de Grenelle, où il voit un
complot policier, U Ami du Peuple du 6 brumaire an V-27 octobre 1796
dénonce les conspirations " cochonniques " (de Cochon, ministre de la
police). En germinal an Vl-mars 1797, aux élections, on a expulsé de
l'assemblée primaire les " théo-frénétiques " ^, annonce une lettre du
Commissaire du Directoire; les " aristo-fanatiques " * sont repré-
sentés comme cherchant à fraterniser avec les patriotes. Le Mes-
sager des Relations extérieures du 15 nivôse an VIII-5 janvier 1800,
parle de perdre jusqu'au souvenir de l'aristocratie " jacobinico-
directoriale " ^.
Il ne serait pas sans intérêt de faire un recueil de ces inventions.
En pleine année 1792, à Coblentz, les émigrés avaient le courage
de faire des mots du calibre de : 1' " assemblée destituante " *. Ces
saillies en pleine crise ou en plein danger sont assez caractéristiques
de l'esprit français.
Broderies sur aristocrate. — Je ne voudrais pas quitter ce
sujet sans donner un exemple des fantaisies auxquelles un seul thème
a pu donner lieu. Aristocrate fournissait une espèce de radical aristo,
sur lequel on forgea sans se lasser. Aulard '' a rapporté un passage de
Montjoie, Histoire de la Réi^olution de France, 2^ partie, p. 154 :
« Jouant sur le mot aristocratie, ils disaient de M. d'Eprémesnil que
c'était un " aristocrate ", d'un autre qu'il était " aristocrâne ", d'un
troisième que c'était un " aristocroc ", d'un quatrième que c'était
un " aristocruche " » ^.
1. Je ne sais si M. le procureur du roi ne se verrait pas " déprocureurisé " d'une sacrée
force (n" CI, p. 7),
2. N" XXVIII, p. 6.
3. Citée par Sauzay, Hist. de la Perséc^ révol'-' d. Doubs, t. IX, p. 506. -0- R., Fr. Cf. les
" fanatico-royalisles " font circuler une pétition... (Lettre du cercle contilutionnel d'Ecot au
Commissaire du Directoire pour l'administration centrale du Doubs, en date du 29 mars 1798 ;
Ib., p. 508). *R., Fr.
4. Id., ib., t. IX, p. 520. O R-. Fr.
5. Aul., Par... Cons., t. I, p. 81.
6. La Révol. Fr. en vaudevilles, Coblentz, 1792, in-32, Tourn., n" 11737. O L., H. D. T.,
R., Fr.
7. Jacob., l. I, p IX.
8. Un " aristocruche " s'est avisé de contrefaire l'édition de mon premier n" {Je m'en fouts
ou Pens. de J.-Bart, 1790, n" 11, p. 10) ; Si toutes ces danses de cordes-là ne me dégoûtoient pas
d'être " aristocruche " (Lem., 27^ lett. b. pair., p. 4. Cf., 7« lett. b. pair., p. 3). Le mot est tout
à fait courant. Son pendant est " démocruche ". II se retrouve assez souvent dans le Père
Duchesne et aussi dans Lemaire (50« lett. b. patr., p. 8 et ailleurs). Le suffixe cruche
sent l'argot. II n'est pas du tout sûr néanmoins que nous soyons en présence d'une forme
argotique.
Histoire de la Langue française. X. 8
H4 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Il eût fallu au moins ajouter " aristocraque " S et la liste pourrait
être beaucoup plus longue.
aristocomique : « Pelletier, ce subtil " Aristocomique " » ^ ;
aristo-côté : « quand 1' " aristo-côté " se grouppe indécemment pour
ébranler la base de la constitution » ^ ;
aristocrasseux : « voilà ce que diront les " aristocrasseux " » * ;
aristodindes : « les " aristodindes " vont dire» ^... ;
aristofélons : « que les " aristofélons " mettent la main sur leur con-
science » ^ ;
aristogustins : « pour égayer les " aristogustins " » ^ ;
aristojean- foutre : « il y a autant d' " aristojean f outres " que de
poux dans la culotte d'un gueux » * ;
aristorage : « canaille infecte et dégoûtante d'écume " aristorage "» »;
aristocratigâté : « s'imaginant, foutre, que ces braves gens étoient
" aristocratigâtés " » ^''.
Un des Père Duchêne décrit une maladie que les médecins appellent
" aristocratico-noire " ^^.
L'excuse de ces piètres inventions, c'est qu aristocrate, sans plus,
avait cessé d'émouvoir ; une injure vieillie s'enfonce plus vite dans le
néant qu'une fleur fanée ^^.
Aux mots, il conviendrait bien entendu d'ajouter les expressions,
telles que " volontaires du royal sous-terrein " ^^ ; les calembredaines
comme : « il ira boire une bouteille de vin chez le " canonnier " », où on
joue sur le double sens de canon ^* ; des fantaièies qu'on ne sait de quel
nom appeler, qui sont dans la tradition du burlesque : « jusqu'au
jugement dernier " où le diable fricassera l'Univers dans la poêle de
l'oubli " » 15.
1. Il avait le grand mérite technique d'être tout voisin d'aristocrate : Après l'exemple des
premiers supports de notre sainte religion, on jugera aisément de la conduite qu'ont dû tenir
envers le pauvre patient du bas-collier les " aristocraques " (J. Roux, Le Triomphe des braves
Parisiens... Bibl. Nat., Lb^», 8638, p. 4). -Q- L., H. D. 1., R., Fr.
2. Lèm., 34' Lett. b. pair., p. 1.
3. Dict. Nation, et Anecdotique, p. 177.
4. Lem., 89' Lett. b. patr., p. 7 ; cf. dans tous les bougres de libelles monarchieux, " aris-
tocrasseux " (Id., 51' Lett. b. patr., p. 7).
5. Id., 69' Lett. b. pair., p. 3.
6. Dict. Nation, et Anecd., p. 117. -©■ L., H. D. T., Sain., Lang. par., Arg. anc, Goug.,
Bas-Lang.
7. Dict. Nation, et Anecd., p. 145.
8. Lem., 44' Lett. b. patr., p. 1. Cf. p. 3, n. 1 : ces furies " aristo-dindes ", "aristo-grimauds"
(45' Lett., p. 2).
9. Id., 7' Lett. b. patr., p. 4.
10. Id., 39' Lett. b. patr., p. 8.
11. P. Duch. rue Thibaut., p. 14 ; Gr. Prédict., p. 4.
12. Les aristocrates (car si le mot a vieilli, la chose ne l'est pas) (Révol. de Paris, n° CLXX IX,
déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 317).
13. Héb., P. Duch., n" 10, p. 287. Cette facétie se retrouve jusque sur les enseignes :
A vous MM. les rats de cave, les " volontaires du royal sous-terrein ".
14. Jean-Bart, CXXXVII, p. 4 (1791).
15. Lem., 56' Lett. b. pair., p. 6.
CHAPITRE IV
LES OUTRANCIERS DU NÉOLOGISME
Ces éléments une fois mis à part, reste à étudier la vraie question,
qui est celle-ci : le régime général de liberté qui venait de s'instituer
avait-il délivré la langue des anciennes contraintes ? Avait-il au
moins suggéré l'idée de s'en délivrer ?
N. DE BoNNEviLLE. — Ccrtcs, il eût été bien surprenant que tout
le monde sans exception professât à l'égard de la règle grammaticale
un respect que n'obtint aucune des institutions léguées par le passé.
Il devait y avoir des indépendants et il y en eut. Au premier rang
se place celui que je viens de nommer. Si la Chronique du Mois est
écrite d'un style sage et fort ordinaire, ailleurs l'auteur verse faci-
lement dans un baragouin mystique où entrent, comme nous l'avons
vu, des éléments maçonniques, mais aussi les élucubrations d'un
cerveau détraqué ^
Que Bonneville éprouve le besoin d'un mot moins général qu'auieur
pour nommer ceux qui font des livres, qu'il veuille même distinguer
entre un " livriste " ^ et un " livrier " ^, rien là qui excède les droits de
l'esprit qui analyse.
Mais Bonneville a donné ailleurs les principes de sa doctrine, qui est
vraiment néologique et va jusqu'à une revendication pure et simple
de la liberté totale d'innover : « Nos langues européennes, dit-il, car
je ne parle pas seulement de la langue française, trompent souvent
l'audace du génie qui, selon l'expression de Montaigne, prend son
aller roide et tendu, j'avais d'abord écrit : forcera la terre à se déroi-
ser, à se deprêtrailler » *. Bonneville était un polyglotte, émancipé par
la pratique d'autres idiomes, et qui, comme on a pu le deviner,
plaçait son génie personnel au-dessus de tous les génies.
1. On trouvera dans Bûchez et Roux, t. XXII, pp. 355 et suiv., une sévère, mais sérieuse
notice sur le Bulletin des Amis de la Vérité, lancé en 1793. II y est dit en particulier du Com-
mentaire en vers sur la vérité, des 17 et 18 juillet, qu'il « est d'un esprit dérangé, à la pour-
suite de calembours symboliques, qui prend au sérieux des analogies de mots, les décrit
emphatiquement, et veut en faire la base des destinées futures du monde ».
2. Tout ce qui me paraîtra sentir le " livriste " ou l'érudit (Espr. des Relig., I, p. 18) -Q- L.,
R., Fr., Mercier, Néol.
3. Il y a tant de fausses [sic] gens de lettres, de " livriers " et de pédants (,1b., 2« p., p. 71).
-0- L., Goh., R., Fr.
4. Espr. des Relig., 2« p., p. 28.
116 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Babeuf. — Celui-là est un franc révolté, en tout i. Il hait et
méprise l'organisation des langues comme celle des sociétés.
Dans un article du Tribun du Peuple, en réponse à des reproches
qu'on lui faisait, il a professé hautement son hérésie : « Mes expres-
sions ont une impropriété choquante ; comme si j'avais jamais pré-
tendu au purisme, au langage académique... Qu'importe si je pou-
vais sauver le peuple, que j'eusse paru blesser la syntaxe, et que je
lui eusse fait entendre la vérité en patois du faubourg Marceau » ^ ?
S'il s'est plaint à divers endroits de l'abus du néologisme, c'est que
des gens perfides s'en servaient pour étourdir et empaumer les âmes
simples. Lui, qui en usera en apôtre de la vérité sociale, il a carte
rouge ; aussi, innove-t-il sans crainte.
Rien que dans le petit livre où il dénonce le plan de dépopulation
qui a rendu la guerre, particulièrement la guerre civile, si longue et
si atroce, on recueillerait des centaines d'inventions : le " chef-res-
sort " (p. 15) ; des " hommes-fléaux " (ib.) ; " ses élus-législateurs "
(p. 18) ; acte " fondatif " du système (p. 17) ; après cette " scruta-
tion " (p. 21) ; les " acerbités " subséquentes (p. 22) ; cette révé-
lation... " probabilisée " d'une manière à peu près convaincante
(p. 25) ; pas d'autre système que de " dépopuler " (p. 48, n. 1) ; la
faction " menante " (p. 49, n. 1) ; donne un petit scrupule à notre
" acerbiste " (p. 81) ; " combustionne " autant de... retraites agri-
coles (p. 114) ; les deux lois brûlantes et " égorgeantes " (p. 115) ;
le plus " effervescemment " endoctriné au fanatisme (p. 123) ; pour
ses " anti-révolutionnades " de Fontenay (p. 141) ; etc., etc.. Pas
un seul de ces mots ne se trouve dans Littré ou dans H.D.T., pas un
seul n'a été rencontré par ceux qui ont étudié le lexique révolution-
naire ^.
Les néologismes sont moins communs dans Le Tribun du Peuple,
mais ils y abondent encore. Voici une phrase du prospectus : « La
position [du peuple] y est trop hors-nature... Il appartient à l'avocat
du " vrai-peuple " *, au plus implacable ennemi du " peuple-doré " *
d'apprendre à vingt-quatre millions d'opprimés comment on " contre-
réagit " ^, comment on révolutionne encore après avoir " dérévolu-
1. Halin l'a déjà noté (Hist. Press., t. VI, p. 1.30). Il lui attribue des mots comme amon-
celage, dépopulé, dépropriétairisé, égorgerie, foudroi/ade, furorisme, nationicide, populicide ;
terroriste en particulier serait une de ses créations.
2. N" 35, II, p. 68.
3. Il faut excepter acerbilé. Mais Babeuf n'est pas allé le chercher dans les textes
où Godefroy l'a trouvé. H. D. T., qui le cite, n'en apporte aucun exemple moderne. 11 peut
donc être considéré comme une création.
4. -Q R., Fr.
5. O R-. Fr.
6. -©■ L., H. D. T., Goh.
à
LES OUTRANCIERS DU NEOLOGISME 117
tionné " » ^ (p. 2). Le journal tient la promesse de l'annonce. J'y
relève : " nomenclaturer " : " nomenclaturons "-les parmi les ennemis
du peuple ^ ; la voix " nocturnale " ^ de Young (n° 27, p. 211) ;
l'impertinente et " républicide " * réponse du président Dumont
(n° 27, p. 221) ; Fréron faisait " chorus de silence " ^ (ib., p. 225) ;
il n'y a point " concentralisation " ^ dans les mains d'une de ses
parties (ib., p. 227) ; si déjà les " rétrogradistes " ' rétrogradent
(nO 28, p. 249 ; cf. p. 281) ; sous le titre de " Réhabiliteur " (n^ 29,
p. 283) ; assurer 1' " indestruction " * ; ce " co-meneur " * thermi-
dorien (n° 31, p. 318) ; au gré de vos " humanicides " ^° désirs (ib.,
34, II, p. 8) ; tout cet " amoncelage " " de chaînes (ib., p. 10) ; en
garantir 1' " inviolation " ^^ (ib., p. 12) ; dirons-nous après cette pre-
mière " audacieuseté " ^^ de notre plume (ib., p. 14) ; l'évidence de
leur " incontestabilité " ^* parut claire à tous les yeux (ib.) ; hommes
à petites idées, à idées " anti-régénératrices "^^ (ib., p. 15) ; les cons-
pirateurs " décachotés " ^^ (ib., p. 16) ; et puis venaient... les " sur-
dénonciations " ^' et les " suranathèmes " ^^ (ib., p. 27) ; la faction
des " réclamateurs " ^® ne se compose que des hommes qui avaient indi-
viduellement à se venger du parti que l'on peut vouloir abattre
(n<^ 34, p. 7, 15 brumaire an IV, 6 novembre 1795) ; la très courte liste
des " irréprouvés " -" (n^ 34, t. II, p. 31) ; formons une imposante
" formidabilité " (Ib., p. 51) ; le procès sera une occasion de lui
montrer [au Directoire] une " formidabilité " ^i d'opposition capable
1. O L., H. D. T., Goh. ; R., Fr.
2. O L., H. D. T., Goh., R., Fr.
3. ■©• H. D. T., Goh. ; *L.
4. O R- ; 'Fr- ; Mercier, Néol.
5. Chorus est nouveau; faire " chorus de silence " est un effet de style. Chorus *L., H. D.T.
6. -0- L., H. D. T., Goh., R., Fr.
7. O L., H. D. T., Goh., R.., Fr.
8. •©■ L., H. D. 1., Goh., R., Fr.
9. O L., H. D. T., Goh., R., Fr.
10. O L., H. D. T., R., Fr.
11.-0- L., Goh., R., Fr., Bas-Lang.
12. Cf. les établissements civils, loin de porter atteinte au bonheur commun qui ne peut,
résulter que du maintien de notre égalité, ne doivent qu'en garantir V " inviolation " (Ib.,
n° 34, p. 13). ■©■ God., L., R., Fr.
13. Cf. Vous dire que la Révolution malgré tous les obstacles et toutes les oppositions a avancé(?)
jusqu'au 9 thermidor et qu'elle a marché depuis... Cette phrase est déjà une première " auda-
cieuseté " excessive (Ib.). -0- L., Goh., R., Fr.
14. Cf. vous conviendrez... de V "incontestabilité " de ce premier point (n" 38, II, p. 169).
15. 0- L., Goh., R., Fr.
16. -0 L., Goh., R., Fr.
17. 0-L-. R-. Fr.
18. -0 L., R., Fr.
19. Les "réclamateurs ", ce sont les Jacobins, les terroristes amnistiés qui se sont ralliés au
Directoire et que Babeuf considère comme des dupes ou des traîtres. -0 R., Fr. ; *L., Goh.
20. -0 L., H. D. T., Goh., R., Fr.
21. -0 L., H. D. T., Goh., R., Fr.
118 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
d'arrêter ses extrêmes attentats ; vous craignez 1' " irréussite " ^
(n° 55, ib., p. 79) ; elle l'est [la Révolution est faite] à présent pour
tous les " myriagramistes " ^ (n» 36, Ib., p. 115-116) ; la " suscitation " »
des mouvements séditieux (Ib., p. 172) ; le peuple avait encore gagné
r " expurgation " * de la brillante avant-garde du million doré, la salu-
taire nouvelle " terrification " % de toute la chouannerie (n^ 39, II,
p. 188) ; l'engouement et 1' " enticherie " * semblent être deux mala-
dies incurables chez les Français (ib., II, p. 198) ; les " répétiteurs " '
de cette ineptie (n^ 39, II, p. 194) ; nous " barthélémiserons " ^ en
toute sûreté ce parti d'anarchistes (n^ 42, II, p. 290) ; etc.
Encore faut-il ajouter qu'une liste comme celle-ci donne l'impres-
sion d'un entassement que la lecture du journal ne donne pas.
A côté d'un semblable insurgé, les plus hardis, ceux qui ont passé
de leur temps pour osés, semblent bien timides.
Quelques créateurs d'ordre inférieur. — Je ne vois guère
que Mercier qui compte. Néologue, il l'avait toujours été par con-
viction de philologue, mais nous avons vu dans quelle mesure. La
néologie, à ses yeux, était seule légitime ; il n'excusait pas le néolo-
gisme ®. Acheva-t-il de se libérer dans son exaltation républicaine ?
Peut-être. Après avoir cité des phrases extravagantes de gens du
peuple, il ajoute : «Ce sublime de l'extravagance étoit composé pour les
langues populacières ; il a été entendu, il a réussi ; et nous, nous ne
ferions pas une langue, pour transmettre à nos derniers neveux ces
incroyables phénomènes moraux et politiques, qui ont frappé d'une
longue surprise et nos regards et notre entendement ^^ » !
De fait, il y a dans le Nouveau Paris des nouveautés qui ressemblent
fort à des plaisanteries : " nationale " (appliqué à la République de
Genève) ^^ ; " assassinable " : Tout gouvernement est corrompu et
" assassinable ", dès qu'il heurte leurs productions déréglées ^^ ; les
cloaques les plus impurs, les plus " bicêtriques " ^^ ; nous fûmes
1. O H. D. T., Goh. ; *L. : Vauven.
2. Fonctionnaires auxquels l'État donne des myriagrammcs de froment en guise de
traitement. -Q- L., R., Fr.
3. ■©• Goh., R., Fr. «L.
4. O H. D. T. ; *L. : ex. du xvi« s.
5. ■©■ God., L., Goh., R., Fr.
6. O L., Goh., R., Fr.
7. ■©■ L., Goh., R., Fr., Bas-lang.
8. O L., H. D. T., Goh., R., Fr.
9. Voir H. L., t. VI, p. 1148.
10. Nouv. Par., t. I, p. xxv.
11. Chap. CXXVIII.
12. Chap. CXCVII.
13. Chap. CCI.
LES OUTRANCIERS DU NEOLOGISME 119
déçus, amusés, " perfidisés " ^ ; c'est celle [l'observation] qui me fait
le plus rêver sur 1' " inexplicabilité " du peuple parisien ^ ; Trente-
deux affiches de spectacles, toujours voisines et toujours " riva-
lisantes " ^ ; Nom plaisant que l'on a donné à ces petits " cagotistes " * ;
vous voyez le plat, vous pouvez sur le champ l'enlever cuit ou
" incuit " 5 ; on ne tarda pas à réprimer leur amour " divorçant " * ;
des saules pleureurs chargés de lampions " septi-colors" ''.
Aucun de ces mots ne se trouve dans la Néologie, ce qui achève
d'en marquer le caractère.
Barère aussi avait quelques instincts d'inventeur. Il s'amuse à des
façons de parler comme les suivantes : un déjeuner à " trois
étages " ^ ; 1' " aiguiserie " ^ royale des poignards.
L'opposition aux fantaisies inconsidérées n'avait du reste pas
disparu. Pour ne parler que des gens qui étaient restés en France,
il en est, et de très marquants, dont les répugnances n'étaient pas
vaincues, André Chénier notamment. Il partit en guerre contre l'édi-
teur des Lettres de Mirabeau, qui félicitait son héros d'awoir secoué
tous les despotismes jusqu'à celui des langues :
Les hommes qui jugent, avant de louer, disait-il, et chez qui l'admiration n'est
pas l'ennemie de la raison, avaient en effet remarqué dans ses écrits, étincelants
d'ailleurs de grandes beautés, une affectation pénible à forger des mots nouveaux,
entièrement inutiles. Cette ruse produit toujours son effet : elle persuade au plus
grand nombre des auditeurs, que des phrases si obscurément entortillées doivent
cacher un sens bien profond, et que les pensées qu'on leur débite doivent être bien
neuves, puisque la langue n'a pu fournir de quoi les exprimer. Mirabeau n'était
pas l'auteur de ce charlatanisme qu'il a beaucoup perfectionné, quoiqu'il n'en
eût pas besoin ; niais c'est ce qu'on semble le plus vouloir imiter chez lui ^*'.
1. Chap. CCVI.
2. Chap. CCXn.
3. Chap. CCXVL
4. Chap. CCXXIV.
5. Chap. CCXXXV.
6. Chap. CCXXXVII.
7. Chap. CCLV.
8. On trouvait l'expression, à trois étages antérieurement : fou à triple étage (L.). Vilate
dit : Barère était tellement accoutumé à dénaturer la langue française qu'il appelait, en argo
tyrannique, chaque service d'un repas un étage (Myst. Mère de Dieu, p. 280, note).
9. L' " aiguiserie " royale des poignards à Londres fonde plus l'espoir des tyrans de la
Tamise que tous les arsenaux des gouvernements européens (Conv. Nat., 30 mess, an 11-18 juil.
1794). *L. S' : 1874; ■©■ H. D. T., Fr.
10. Lett. aux Aut. du J. de Paris, Œuv. en prose, p. 116-117.
CHAPITRE V
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LE MOUVEMENT NÉOLOGIQUE
Après avoir indiqué les précautions critiques qu'il faudrait prendre
dans le dénombrement des néologismes, je voudrais compléter très
rapidement ce que j'ai pu indiquer accidentellement par des vues
sur l'ensemble du mouvement de création.
Les emprunts. — Ils sont relativement peu nombreux. Cepen-
dant le latin fournit un grand nombre de mots politiques, ainsi que
nous l'avons vu^. Nous n'y reviendrons pas.
D'autres mots se glissent inaperçus et n'en sont pas moins impor-
tants. Tel a été " mode " (s. m.). ^ Il a donné lieu aux railleries :
« Aujourd'hui que nous avons brisé les pompons, et que sur les pots à
rouge on lit végétal national, au lieu de la mode nous disons le mode,
un mode de gouvernement, fixer un mode pour la perception de tel
impôt, etc. Mode alors signifie système, méthode ; il pourra prendre
ici, mais on désespère de l'exporter, parce que Vienne, qui veut
la mode, ne se soucie point du mode » ^.
Un décret de la Convention sur le mode de partage des biens
communaux était attendu par tous les paysans de France, et on
voit dans leurs réclamations inquiètes tout le danger qu'il y avait
à se servir de ces mots savants et incompris.
Développement du fonds français. — Ce sont à peine des
néologismes que les vocables nés de ce que Darmesteter a appelé
« la dérivation impropre », qui consiste à employer un mot reçu
dans une autre fonction grammaticale, ainsi à faire du participe
négociant un nom : le négociant.
1. Beaucoup sont voyants et tapageurs, et contribuent à donner à l'époque un air de
mascarade.
2. // reste ù établir " le mode " de leur responsabilité... Il faut fixer le " mode " des proclamations
(Mirabeau, 22 fév. 1790); je demande que le comité de législation nous présente le " mode "
de constituer la Convention Nationale en Haute-Cour de Justice (Barbaroux, Conv. Nat.,
16 oct. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 525, col. 1). *L., H. D. T. : néol. (très empl. fin
XVIII» s.) ; ■©■ Gohin, Fr., A. 1798.
3. Diction. Nat. et Anecd.
QUELQUES CONSIDERATIONS SUR LE MOUVEMENT NEOLOGIQUE 121
Citons en ce genre 1'" honorifique " ^, une force " retenante " ^.
Il y a en ce genre quelques exemples assez hardis, ainsi les " con-
versants " : « Un seul point semblait arrêter les " conversants " » ^.
Pendants et contraires. — En dehors des besoins de la pensée,
la force qui a amené la plupart des créations a été, comme tou-
jours, la force créatrice de l'analogie.
On vit d'abord des séries parallèles se compléter des mots qui man-
quaient : " rassurance " fut à rassurer ce qu'assurance était à assurer *.
Exclu était très employé. Il était naturel qu'on créât un terme
désignant ceux qui excluaient, les " excluants " : « Une note de
l'Ennemi des tyrans porte que les " excluants " du 18 fructidor
ont... partagé entre eux les appointements des exclus » ^.
Nous allons voir d'autres « pendants ». Parmi eux les contraires
forment la masse la plus imposante : optimisme appelait " pessi-
misme " *, sur la naissance duquel l'usage anglais n'a peut-être pas
été sans influence.
Mais ce qui se rencontre surtout, ce sont des composés négatifs
opposés à des simples, positifs. " Insuccès " n'est pas signalé avant
1802. On avait essayé au xviii^ siècle de " non-succès ; sous la
Révolution on rencontre " non-réussite ' ". Comparez pas mal d'ana-
logues : " non-participation " ^, " non-réclamation " '.
1. Ce n'était pas... V " honorifique " du régime féodal qui pesait sur le peuple, disait Coii-
thon (Disc, 27 fév. 1792, Gaz. Nat. Monit., 1" mars, n» 61, p. 249). Cf. i7 [le prince de
Monaco] soutient que son indemnité doit embrasser non seulement l'utile, mais V " honorifique ",
en ce qu'il influait sur la valeur du fonds (de Vismes, Rapp. sur l'aff. de Monaco, 9 sept. 1791,
Arch. Pari., 1^' Sér., t. XXX, p. 418, col. 1). Ce mot se montre fréquemment ; il avait été
employé par Necker comme substantif (voir Goh., p. 230).
2. Je considérai l'attachement de la Nation à la personne du roi comme un point de rallie-
ment, comme une force ''retenante "... (Necker, 1791, ^1 dm"" Fin., t. VI, p. 173).-©-L., H.D.T.,
Fr., A. 1798.
3. 17 mess, an IV, A. Schmidt, Tabl. Révol. fr., t. III, p., 267. O H. D. T., Féraud,
Gohin, A. 1798 ; *L., qui cite un ex. douteux du xiv« s.
4. La réponse du roi est un véritable refus ; le ministère ne l'a regardée que comme une
simple formule de "rassurance" et de fronté (Mirabeau, Disc, 11 juil. 1789). *L. ; -©-H. D.T., Fr.
Rassurant avait paru au xviii"= s. Voir Goh., p. 235. Cf. : les détails que vous a donnés
M. Coustard sont sans doute très rassurants (Vergniaud, Législ., 16 sept. 1792, Arch. Pari.,
1''"^ Sér., t. L, p. 50, col. 1) ; La parole du roi, toute rassurante qu'elle doit être, n'est pas... (Mira-
beau, Disc, 11 juil. 1789). *H. D. 1 . : néol., A. 1835.
5. Rapp., 20 fruct. an VII-6 sept. 1799, Aul., Par... Therm., t. V, p. 717. -Q- L., H. D. T.,
Goh., R., Fr.
6. Le " pessimisme " de ces détracteurs éternels du présent... (C. Desmoul., V* Cord.,
VII). ■©■ Fr. ; «L. : néol., H. D. T.: néol., A. 1878. — Cf. Si tu es un " pessimiste ", je ne suis
pas un optimiste... (Id., Ib.). -©■ Fr. ; *L., H. D. T., A. 1835.
7. Je dis qu'il ij a une profonde ignorance à attribuer la " non-réussite " du décret... (A. de
Lameth, Ass. Nat., 5 sept. 1791, Arch. Pari., l^" Sér., t. XXX, p. 236, col. 1). *L., H. D. T. :
néol. ; -©■ Fr.
8. Voici des preuves... de ma " non-participation " aux mesures que prirent alors les auto-
rités constituées (Barnave, Défense, t. II, p. 382). ■©■ L., H. D. T., Fr., Boiste^.
9. Le peuple l'avait ratifiée par sa " non-réclamation " (Grég., Conv., nov. 1792, Bûchez
et Roux, t. XX, p. 334). O L- H. D. T., Goh., Fr.
1-2-2 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Les négatifs. — Mais, dans la majorité des mots ainsi formés,
in a remplacé non, témoins " insurveillance " ^ " incomplétion " 2,
" irréconciliation " ^.
" Imprécaution " *, " inopportunité " ^ etc.
M.-J. Chénier a risqué " inartiste " «.
J'ai surtout rencontré des formes où entre un participe passé : des
autorités " imprécisées " ^. Il ne faudrait toutefois pas négliger les
négatifs d'adjectifs en ihle : susceptible > insusceptible ^.
" Inexactement " a déjà été employé par Necker : « un très
ancien abonnement avait été si inexactement payé, que de gros arré-
rages étaient dûs au Roi » '. Il paraît un peu antérieur à la Révo-
lution et s'est fait très vite admettre.
Le type le plus répandu dans les adjectifs comme dans les noms,
est celui des composés négatifs marquant impossibilité, tel : " im-
ployable " ^". Donnons en exemples " inatténuable " ^^, " irrépli-
cable " ^2, " inarrêtable " ", " indénonçable " ^*.
Une place doit être faite aussi aux noms qui correspondent à ces
1. Par un effet de l' " insurveillance " de nos lois sur l'enseignement public... l'art de guérir
est resté chez nous... (Leroy, Rapp. au Cons. mun. s. le plan d'une école de médecine et d'ace,
Tuetey, Ass. P., t. 1, p. 59). Cf. AuL, Dir. exéc, t. IV, p. 556. ■©■ L., H. D. T., Goh., A. 1798 ;
*Fr.
2. " Incomplétion " des lois relatives à la réquisition de la force publique (Fressenel, Rapp.,
20 juiL 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 635). ■©■ Fr.
3. Ce système d' " irréconciliation " et de violences (Fouchc, Além., t. 1 1, p. 56). -Q- L., H. D.
T., Fér., A. 1798, Fr.
4. On y blâmait V " imprécaution " d'avoir laissé des armes aux députés (Rapp. Pol.,
20 prair. an III-17 juin 1795, Aul., Par... Therm., t. II, p. 20). -Q L., H. D. T., et tous les Lex.
5. Lorsque le décret du 15 mai a été discuté, ceux qui l'ont combattu en attaquaient moins
le fonds que V " inopportunité " (Barnave, Réft. pol., t. II, p. 218). *L., H. D. T. : néol., A.
1835 ; ■©■ Fr.
6. Les formes de nos Imbits sont " inartistes " (Guill., Proc.-Verb. Com. L p., Conv., t. VI,
p. 875). -e- L., H. D. 1., Fr.
7. Com. Sal. p. au Cons. exécut., dans Carnot, Corresp., t. IV, p. 249. Gohin a fait sur
introuvé des observations très intéressantes (voir p. 285). Il rapporte l'opinion de La Harpe,
Merc. Fr., 1794, n" 3 : pourquoi n'aurions-nous pas inviolé et " introuvé "? (souligné par
l'auteur). [Le mot est marqué d'un astérisque]. Voir leComp<du Dict.de l'A., 1842; introuvé
n'entra que dans la 14" éd» de Boiste (1857). ■©• H. D. T., L. mais *Suppl' : Gaz. des Trib.
29 déc. 1875, p. 1254, col. 2.
8. Entraînant les terres dans les vallons " insusceptibles de réparations " (Dol. Sén. Cahors,
p. 338, Touzac).
9. Adm. Fin., t. V, p. 38. -Q Encycl., Goh., Fr. ; *Fér., L., H. D. T. : néol., 1835 ;
inexact venait de naître.
10. Une contenance fière et " imployable " [souL] (Chron. du Mois, fév. 1792, p. 17). *L. ;
xvi« ; .0. H. D. T., Goh., R., Fr.
11. Ce sort n'est cependant pas " inatténuable " CVerninac Saint-Maur, 13 sept. 1791, Arch.
Pari., 1" Sér., t. XXX, p. 619, col. 1). .©■ L., II. D. T., Fr.
12. Les "irréplicables" arguments de nos plus habiles monétaires (Mirabeau, Disc, 12 déc.
1790). *L. ; ■©■ H. D. T., God., Fr.
13. Si, par une manœuvre infernale, ils veulent arrêter l'effort " inarrêtable "de l'union du
pouvoir législatif avec le pouvoir exécutif, il faut les punir (Duquesnoy, Ass. Nat., 5 nov.
1789, Arcl). Pari., 1" Sér., t. IX, p. 697, col. 2). -©■ L., H. D. T., Fr.
14. Petit" de fédérés marseillais, Conv., 21 oct. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 355.
L. cite indénoncé ; ■©■ H. D. 1., Goh., R., Fr.
QUELQUES CONSIDERATIONS SUR LE MOUVEMENT NÉOLOGIQUE 123
adjectifs en able et qui marquent l'impossibilité, type : " impra-
ticabilité " 1. On peut lui comparer " irréprochabilité " 2.
Il y a certes à redire à ces noms abstraits, si longs et si lourds ;
mais nous n'avions rien pour traduire certaines idées ^.
Verbes en iser et en er. — C'est peut-être l'abondance des
verbes en iser qui dressait contre eux les oppositions. On en note
un grand nombre : " individualiser " *, " régulariser ", " remémo-
riser " 5 ; égoïser était antérieur ^.
Des verbes en er sont nés, quelles que fussent les répugnances
de Necker ; ils permettaient d'éviter les lourdes périphrases avec
rendre et faire, des verbes en iser aussi. Citons " se sublimiser " ',
s'éterniser " ^. Qui voudrait aujourd'hui se priver d' " utiliser ",
jadis blâmé sévèrement^, ou de " stabiliser "i"?
Il importe du reste de remarquer que la formation normale et
régulière des verbes en er, tirés de noms ou d'adjectifs, ne s'est
trouvée ni gênée ni restreinte par la concurrence des verbes en iser.
MercicT reconnaît qu' " activer " se répand de plus en plus. C'était
le mot de cet âge pressé, fiévreux même ^^. Il y a des analogues, plus
marquants, tels " se routiner " ^^, " fractionner " ^^, sauvegarder " 1*.
1. La barbarie de la loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l' " impraticabilité "
d'une loi sur l'émigration (Mirabeau, fév. 1791, Bûchez et Roux, t. IX, p. 59). -©■ H. D. T.,
Fér., A. 1798 ; *L., qui cite le même ex.
2. Ce bonheur est attaché à une " irréprochabilité " absolue (M°"= Roland, Lett., t. II, 409,
1791). »L. : M"»^ Roland ; -Q- H. D. T., Fr.
3. De ces négatifs il convient de rapprocher les composés en des, dé, qui marquent ces-
sation ou refus : '^désagréger " (H. D. T. : 1798), "déconsidération " (Ib. : 1798), " dégéné-
rescence " CVauquelin, Ib. : 1795), " désobligeance " (Ib.).
4. H. D. T. cite Abbé Sicard, Magas. pittor., VIII, 46 (179G). Quoique ■©• Fér., L. l'a
trouvé chez Diderot, Ess. s. la peint.
5. On le trouve souvent dans les Cahiers : un gouvernement qui nous " rememorise "
celui des ces rois bienfaisants dont . . . (Baill. du Cotentin, t. I, p. 191). ■©■ Goh., Fér.
6. Si j'étois un intrigant, j'aurois une belle occasion d'égoiser (J. Ch. Laveaux, Rép. à
un écr. anon., p. 87). Voir Gohin, p. 279. * Trév., 1752, Féraud.
7. La même sensibilité... peut aisément se concentrer et " se sublimiser " sur de grands objets
(M-"" Roland, Lett., t. II, 432, 1791). *L. : M"'" Roland ; -0- H. D. T., Fr.
8. Il est dans Mirabeau. L'A. l'accueille ; il est encore déclaré barbare par Wey, iîem. sur
la Langue Fr., 1845, t. I, p. 390. -©■ Fr. ; Mais *L. : Ronsard, H. D. 1. : xvi«.
9. Voir Necker, Pouv. Exéc, t. VIII, p. 474. *L., H. D. T., A. 1798, S', Fr., p. 271, Boisle.
10. Le jour où ils seront "stabilisés " sur la base des principes d'immuable justice (Bab.,
Le Trib. du Peupl., n» 25, p. 2). -0- L., H. D. T., Fér., A. 1798 ; *L. S' : rendre stable ; il
cite un ex. à forme pronom, (de Quatrefages, L'espèce humaine, 1877).
11. Chargés par l'art. 7, de cette loi d'en surveiller et d'en " activer " l'exécution... Prenez, acti-
vez cette opération... (Circul. Commiss. revenus, 15 sept. 1795, C. Bloch, Conirib. Directes,
p. 534). Voir Gohin, p. 248.
12. "se routiner" vers un certain ordre d'idées (Mirabeau, Disc, 16 juil. 1789, Oral. RévoL,
p. 11).
13. Toute son ambition n'est-elle pas de " fractionner " l'autorité (Mirabeau, Et. Génér.,
27 juin 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. VIII, p. 167, col. 1). *L. attribue le mot à Grégoire,
H. D. T. : néol., A. 1878, Fr., p. 207.
14. 7/ fallait, disait-il, "sauvegarder" la famille royale... (Barbaroux, Além., 2^ p., ch. V,
p. 61. Baudoin). *L., H. D. T. : néol. ; ■©■ Fér., Goh., R., Fr.
124 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Éphémères et disparus. — " Insignifiance " ^ marquait fort
bien le caractère de certains hommes, la vanité de certaines mesures
ou de certains principes : « Si la responsabilité n'est pas une " insi-
gnifiance ", ils ont mérité d'être punis ». " Bouillance " même pour-
rait se défendre ^
" Suggéreur " ^ a dû reparaître de nos jours dans les ouvrages qui
traitaient de la suggestion médicale. Elle avait été pratiquée bien
avant d'être érigée en doctrine.
" Ventilage " * avait été imaginé, je pense, pour une de ces bil-
levesées qui tous les jours étaient lancées et s'évanouissaient dans
le soleil et le vent.
" Originer ", que possède l'espagnol, manquait et manque encore
à notre langue, dans le sens de tirer origine : « cette pétition devait
" originer " des colonies » ^.
"Socier", avec le sens de faire société, disait plus que /rat/e/- ou /re-
quenter, en éveillant l'idée d'un rapprochement plus intime et plus
constant. Où était-il né ? Il paraît en tous cas, être de l'an III : « beau-
coup de militaires s'entretiennent en allemand et ne " socient
avec personne » ^
Dans la série des adjectifs en if, certains n'avaient point de rai-
son d'être : " accusatif " doublait accusateur ^. Mais " vitupératif
est resté jusqu'à nos jours *.
Ces adjectifs avaient du reste l'avantage de pouvoir à l'occasion
être suivis d'un complément d'objet, déterminant sur quoi s'exerce
leur action : « ces maximes " éversives de tout ordre social " » '.
Précautionnel " avait sa place à côté de précautionneux, qui
1. Duprat jeune, Méin., 25 déc. 1791, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 265, col. 1.-0-R-' Fr. ;
♦L. : Bern. S'-Pierre, H. D. T. : A. 1798. Voir Goh., p. 238. Le sens est nouveau.
2. Si l'on adoptait la loi de l'emprunt que lui, Moreau, a défendue avec tant de " bouillance
(Ami des Lois, dans Rapp. Pol., 3'' j. compl. an VIl-19sept. 1799, AuL, Par... Therm., t. V,
p. 740). ■©■ L., H. D. 1 ., God., Ler., Furet, R., Fr. On avait dit, à l'âge précédent : le bouillant
(le — de l'ûge, voir Fér.).
3. Que les " suggéreurs " de rapports fassent des réflexions salutaires (Payan, d. Courtois,
Rapp., p. 52). -0- H. D. T., Goh., R., Fr. ; L. donne suggesteur.
4. L'opinion émise dans son journal n'était qu'un " ventilage " qu'il ne fallait pas prendre
à la lettre (Marat d. Hatin, Hist. Press., t. VI, p. 181). ■©• L., H. D. T., Goh., R., Fr.
5. Dénonce de l'abbé Grég., 1791, p. 3. ■©■ L., H. D. T., Fér., A. 1798, Fr.
6. Rapp. Pol., 14 brum. an III-4 nov. 1794, Aul., Par... Therm., t. I, p. 218. Comment des
citoyens probes pourraient-ils vivre, " socier ", fraterniser avec des scélérats ? (Baraillon,
jDisc, Conv., 22 vend, an lll,A/oni7., Réimpr., t. XXII, p. 235). ■©■ L., H. D. T., A. 1798,
R., Fr.
7. Le Prince a fait un mémoire... " accusatif " contre la Nation (Journ. d'une Bourgeoise,
p. 29). O L., H. D. T., Fér., R., Fr.
8. Libelles, soit laudatifs, soit " vitupératif s " (Robesp., .lacob., oct. 1792, Bûchez et Roux,
t. XX, p. 15). ■©■ L., U. D. T.. Fér. ; «L. S' : néol. ,Journa/ des Débats, 1876. Laudatif , qu'on
remarque dans l'exemple, a été trouvé peu avant la Révolution (O. Bloch).
9. Vergniaud, Sur l'appel au peuple, 31 déc. 1792, Orat. RévoL, p. 92. *L. qui distingue
éversif = qui renverse, de subversif = qui bouleverse.
QUELQUES CONSIDERATIONS SUR LE MOUVEMENT NÉOLOGIQUE 123
venait de naître ^. Il entrait dans la série où figurait depuis quelque
temps " confidentiel " 2, et pouvait s'appliquer à un acte, tandis que
précautionneux se disait d'une personne.
Imminemment " était formé suivant l'analogie morphologique,
et il ne pouvait être remplacé par aucun synonyme dans une phrase
telle que la suivante : « Rien ne menace plus prochainement, plus
imminemment " le salut de la Patrie » ^.
Instantement " était de formation moderne, comme le montre
le radical : «Elle a à s'occuper de la subsistance " instantement "
nécessaire dont elle manque » *.
Adoptés. — J'ai cité jadis ' éventualité ^ dans une lettre de
Beaumarchais à Lecointre (1^^ ép., p. 152).
Si " défectionnaire " ', " efîractaire " ^, " rébellionnaire " ^, " révi-
sionnaire " 1° ont disparu, " complémentaire " ^i, " supplémen-
taire "^2 sont restés. " Scissionnaire " ^^ même n'est pas complète-
ment oublié.
CAUSES DE GRANDEUR ET DE DÉCADENCE
Beauté ou laideur. — Comme à toute époque, la beauté ou
la laideur des mots — qualités qui ne prêtent que peu à des juge-
ments objectifs — ont joué un rôle très réduit.
1. Voir Fr., p. 133.
2. // s'est borné à dire que cette correspondance était " confidentielle "entre lui et sa femme
(Mirabeau, Discours, 26 janv. 1790) ; cf. L'interruption de beaucoup de correspondance "con-
fidentielle "(Rapport deClavières, Conv., 5oct. 1792, Arch. Parl.,1" Sér.,t. LIT, p. 351, col. 1).
Voir Goli., p. 275. H. D. T. : Xecker. Parmi les analogues on peut citer "artiel " : faire briller
ses connaissances " artielles " (Merc, 10 niv. an IV, p. 34).
3. Révol. Par., n° 177, p. 454, 1792. -©■ R., Fr: ; *L., H. D. T. : rare.
4. Conseil Général, Dunk., 28 sept. 1793, G. LefebvTC, Docum., t. I, p. 601. -©-L., H. D. T.
R., Fr., Boiste 2.
5. Pet. de JuIL, H. L. et Litt. fr., t. VIT, p. 845.
6. L., H. D.T., qui le donnent comme nouveau. Boiste ne l'a pas avant 1857 (14" éd°).
Éventuel était dans A. en 1718.
7. Une lettre... dans laquelle ce lâche "défectionnaire "rend compte des éuénements malheu-
reux arrivés à Beaucaire (Jacob., 10 mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 457). -Q- H.
D. T., Fér. ; *L. avec +.
8. Les hommes... condamnés comme voleurs " effractaires... " (A. Chén., Rép. à une lettre
de M.-Jos. Chén., Œuv. en pr., p. 193). ■©■ L., H. D. T.
9. Voir Fr., p. 110.
10. Voir Id., p. 57.
11. Voir le Calendr. révol. Cf. considérant qu'il importe d'accélérer par tous les moyens pos-
sibles la fabrication de cette somme " complémentaire "... (Arrêt du Directoire exéc.,28 janv.
1796, Bull. Hist. Écon. Révol., 1911, p. 403). *H. D. 1. : néol., A. 1835, Fr., p. 94.
12. Notre comité a dû examiner si parmi d'autres délits... il ne s'en trouve pas auquel une
pareille disposition "supplémentaire " soit nécessaire (Bonnemere, Rapp., 23 juil. 1792, Arch.
Pari., 1"= Sér., t. L, p. 637, col. 2). *H. D. T. : Mozin, 1812.
13. *R : 1792, Fr., p. 67. D'après ce dernier le mot serait de INIirabeau.
126 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Il est certain qu' " intacteté " ^ ou " récalcitrance " 2 n'ont point
de grâce particulière. Mais quand a-t-on fait des termes abstraits
esthétiques, et à quelle époque ne trouverait-on pas les pendants
d' " effectuation " ^ ou de " facilitation " * ?
" Successibilité " est peut-être pire encore ^ Mais combien a-t-il
d'analogues dans notre langue juridique !
On accepta du reste, malgré leur lourdeur, des adverbes tels
qu' " impolitiquement " «, et " viscéralement " ^ eût peut-être passé
tout aussi bien que " latéralement ", si viscéral était resté d'usage
au sens figuré.
Il est exact pourtant que " mécontemment " « était étrange^
encore qu'il fût fait comme prudemment ; il fallait une courte
réflexion pour le comprendre.
Utilité ou superfluité. — La cause principale de la dispa-
rition de tant de mots de l'époque révolutionnaire, c'est que beau-
coup ont cessé bientôt de correspondre à des idées, reçues ou
repoussées, mais qui en tous cas occupaient les esprits, et que
d'autres n'avaient jamais été utiles, ayant déjà des synonymes con-
nus et usités.
Des premiers il est superflu de donner des exemples nombreux.
Citons comme type " spadassinage ". Il résumait parfaitement
la politique d'assassins qui consistait à provoquer les représentants
pour s'en défaire. On mit bientôt les provocateurs à la raison. Spa-
dassinage n'avait plus de lieu *.
1. Les principes républicains que nous saurons toujours conserver en toute leur " intacteté "
(22 janv. 1793, Comité de Surveillance, d. Dorlan, Hist. Arch. et Anecd. de Schlestadt, t. II,
p. 352). -0 L., H. D. T., G oh., Fr.
2. Pour pouvoir couper racines à toutes anciennes ou nouvelles " récalcitrances " (J. M.
Vermesch cadet, Admin. du départ. Nord, G. Lelèbvre, £)oc.,t. I, p. 459). -©■ L., H. D. T., Fr.
3. Des riches ont sollicité que le mode du décret de partition des communaux fut porté
au marc la livre des contributions pour son " effectuation " (Soc. des vrais amis de la Rép.,
Laroque des Albèrcs, Pyr.-Or., Part. Biens commun., p. 511). *L. S' : 1869, H. D. T., God.
compl' : 1545 et 1557 ; -Q- Féraud, A. 1798, Fr.
4. Les idées ingénieuses, les observations fines, les " facili'ntions "... (BoufTlers, Rapp.
décret 10 sept. 1790 sur les récompenses nat., BuU. HisL Écon. RévoL, 1913, t. 1, p. 19). -0-
L., H. B. T., Goli., Fér., A. 1762, 1798 ; *L. S' : néol.
5. Les enfants conserveront leur dioit de " successibilité " à leur père et à leur mère divorcés
(Robin, Rapp. sur loi divorce, 20 sept. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 173, col. 2).
*H. D. T. : 1791, Micliaud d'Arcon, A. 1835.
6. Cet esprit " impôt itiquemeni " médiateur avait paru . . . (Révol. Par., n^ 175, p. 330, 1792).
-©■ Fér., A. 1798 ; *L., H. D. T., Fr., p. 134.
7. Les biens ecclésiastiques appartiennent " viscéralement " (= essentiellement) aux pauvres
(de Montherlant, 23 oct. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. IX, p. 513, col. 1). *L. : Cournot ;
■©• II. D. T., Fr., A. 1798.
8. Une partie du peuple parle " mécontemment " de cet ordre de choses (Dutard à Garât,
3 mai 1793, A. Schmidt, TabL RévoL Fr., t. I, p. 175). ■©• L., H. D. T., Goh., Fér.
9. On sait qu'ils rêvaient même de se débarasser de Mirabeau, des grands orateurs de la
Constituante en les provoquant et en pratiquant ce que Desmoulins appelait si justement le
" spadassinage " (Révol. Fr. Brab., n" 39, III, p. 696). -Q- L., H. D. T., Fér., Goh., Fr.
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LE MOUVEMENT NÉOLOGIQUE 127
Les mots inutiles étaient légion et il faudrait en dresser de longues
listes. " Approximant " ^, dans le sens de voisin, ne faisait nulle-
ment besoin. Adresse avait un opposé : maladresse ; était-il nécessaire de
fabriquer " indextérité " en face de dextérité ^ ? Pourquoi Vaublanc
accuse-t-il les Jacobins de former une corporation " privilégiaire
dans l'État ? Quelle est la nuance entre privilégiaire et privilé-
giée 3 ? " Usement " * faisait double emploi avec usure. Excep-
tionner " ^ scandalisait Necker, non sans raison, ce n'était qu'un
mauvais double d'excepter.
Et ces constatations pourraient être faites à propos d'un très grand
nombre d'autres inventions : " Séréniser " ne disait rien de plus
que rasséréner ^. " Désutiliser " traduisait assez mal rendre inu-
tile ''. Bien d'autres produits qu'on relève dans les textes du
temps ne présentent aucun avantage et relèvent ou de la négligence
ou de la manie néologique.
Au contraire " compatissance " n'avait point de synonyme dans
la désignation de la disposition à la compassion : « le cœur humain
ne passe pas dans un instant de l'extrême " compatissance " à
l'extrême férocité » ^. Cependant il n'a pas été adopté.
Toutefois je me hâte de clore ici mes listes. Je craindrais délaisser
croire que la vie ou la mort des mots dépend de leur beauté ou de
leur utilité, alors que si souvent les caprices de l'usage décident
seuls de leurs destins.
1. Le vœu hautement exprimé par les citoyens de la capitale et par les communes " approxi-
mantes " (Loi 13 sept. 1792, Coll. Lois, t. XI, p. 341). O L., H. D. T., Fér.
2. N'imitons ni sa violence, ni son " indextérité " (Mirabeau, Disc, 22 janv. 1790). *L. :
Mirabeau ; -©■ H. D. T., Fr.
3. La Chronique du Mois, juin 1792, p. 21. -0 H. D. T., R., Fr., Boiste ; *L. : Mirabeau.
4. Prévenir V " usement " trop rapide des planches (Prieur, Barère, Carnot, Lindet, Billaud-
Varenne, 22 brum. an 11-12 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 357). -0- L.,
H. D. T., Goh., God. : usement = usages, coutumes.
5. Pouv. Exéc, t. VIII, p. 474. -0- L., H. D. T., Fr.
6. " Séréniser les coeurs " (M.-J. Chén., Guill., Proc.-Verb. Com. L p., Conv., t. V, p. 349).
■Q- H. D. T., Boiste ; L. donne sereiner.
7. L'interruption subite [des Cours] " désutiliserait " en un jour trois mois de travaux (Guill.,
Proc.-Verb. Com. L p., Conv., 6 ttor. an III-25 a\T. 1795, t. VI, p. 138). -©• L., H. D. T.,
Fr., Boiste.
8. Sabin Tournai, Rapport, 30 août 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 682, coL 1. -0- L.,
H. D T. Fr., A. 1798.
CHAPITRE VI
ALTÉRATION DU SENS DES MOTS
Erreurs antérieures a la Révolution. — Il ne faut pas mettre
au compte de la Révolution un certain nombre de « fautes », dont
aujourd'hui encore on poursuit avec acharnement la répression.
Plusieurs sont antérieures ; mais elles deviennent alors toutes
communes. Je ne citerai que quelques-uns de ces schibboleth.
Extensions. — On employait " minutieux " en parlant des
personnes ; on l'applique aux choses avec la valeur de sans signi-
fication ni importance : « Qu'on ne croie pas que cette petite anecdote
soit " minutieuse " ; elle est un échantillon de ce qui arriverait,
si on voulait sevrer les Parisiens avant l'époque favorable » ^.
La langue classique disait susceptible d'une doctrine 2. Par
une extension toute naturelle, on dit " susceptible d'une charge" ^. Un
ingénieur en arrive à dire d'une route : " susceptible " de fortes
réparations. Il entend : qui nécessite, qui peut et doit faire l'objet
de réparations, les supporter.
Soi disant signifiait étymologiquement qui se prétend. Dès le xviii^
siècle, il avait pris le sens de prétendu et s'employait en parlant de
choses aussi bien que de personnes ; à partir de 1789 on le rencontre
partout : « Le droit de poursuivre une fouille de " soi-disant " charbon
de terre dans le jardin du château »* ; « voiturer à la grange champar-
terese toutes les gerbes " soi-disant " appartenantes au seigneur du
fief » ^ ; « délivrer la capitale du brigandage des caisses " soi-disant "
patriotiques " » s ; „ une " soi-disant " pénurie de subsistances » '.
Toute l'époque a parlé ainsi ^. On usait de soi-disant comme d'une
1. Rapp. Pol., 8 frim. an lV-29 nov. 1795, Aul., Par... Therm., t. II, p. 447. *L. :
en parlant des choses : soins minutieux, souvenirs (M"» de Staël) ;cf. Fér. : miniicieux, qui
s'attache à des minucies en parlant des personnes.
2. P. Caron, Enif. s. les routes, p. 232 (Meuse).
3. Ni Boiste ni les recueils d'expressions vicieuses n'en traitent. C'est Wey qui en
fera l'objet d'une remarque {Rem. s. l. Lang. Fr., t. I, p. 402). *L., qui dans une rem.
blâme la confusion.
4. Proc.-Verb. Corn. Agr. et Comm., Const., t. I, p. 639, 10 nov. 1790.
5. Remonlr. Miin. de Luplanté, F.urc-et-Loir, 8 mai 1790, Com. Droits féod., p. 360.
6. Chron. du Mois, avr. 1792, p. 43.
7. Rapp. de Béraud, 6 sept. 1793, P. Caron, Par... Terreur, t. I, p. 18.
8. De l'origine et de la destination des biens " soi-disant " ecclésiastiques (Broch. de Cha-
bot, Ann. iîdDo/., t. VI, p. 690); Dans cette séance, une dépulation d'instituteurs et d'enfants
ALTERATION DU SENS DES MOTS 129
locution destinée de façon générale à indiquer que la chose exprimée
dans une phrase ou un membre de phrase n'était pas exacte : « L'en-
nemi s'y est porté en forces, avec un renfort de cinquante mille
hommes, et " soi-disant " l'empereur à leur tête » ^.
Par suite de ce développement, on voit naître et se répandre une
locution conjonctive, qui introduit une phrase contenant un fait aue
l'on nie : « " soi-disant " qu'il est mort, que le chagrin l'a tué, le
bougre » 2.
Voici la même locution sans que : « " soi-disant " c'est le peuple,
mais ce sont les sections qui excitent toute cette canaille » ^.
Voltaire protestait contre l'abus de " vis-à-vis ", mis au lieu et place
de à regard rfe*. On le retrouve dans une foule de textes : «Notre
situation " vis-à-vis " les puissances étrangères a appelé aussi notre
attention » ^. Il n'est pas propre à la langue populaire, à preuve :
« J'ai stimulé de toutes mes forces leur zèle et leur activité, tant
" vis-à-vis " des entrepreneurs et des conducteurs, que " vis-à-vis "
des administrations de districts » ®. Le Comité de Salut public écrit :
« pour prendre une place " vis-à-vis de laquelle " il est douteux
qu'on ait réussi » ^ ; « On va les calomnier " vis-à-vis de " vous » *.
Ce qui paraît plus nouveau encore et bien populaire, c'est la forme
au vis-à-vis de " : « faire la fatale culbute " au vis-à-vis de " la
statue de la liberté » ^.
Spécialisations. — Comme l'idée générale de bonheur contenue
dans fortune s'était restreinte peu à peu à l'idée particulière de
fut admise à la barre. L'un de ces derniers demanda qu'au lieu de prêcher au nom d'un "soi-
disant " Dieu on les instruisît des principes de l'égalité (Beaulieu, Diurnal, 25 août 1793,
Dauban, Démagog., p. 350) ; on avait fait disparaître tous les " soi-disants " saints et saintes
(Dumont, Au Com. Sal. p., 10 déc. 1793, Aul., Com. Sal. p., t. IX, p. 307) ; Le " soi-disant "
projet du Corps Législatif de se transporter à Fontainebleau... agite... les esprits (A. Schmidt,
Tabl. Révol. Fr., t. III, p. 235) ; Des " soi-disant " lettres particulières annoncent... (Rapp. Pol.,
17 brum. an IV-8 nov. 1795, Aul., Par... Therm., t. II, p. 367); Des lettres " soi-disant "
venues de Lyon (Rapp. Pol., 13 frim. an IV-4 déc. 1795, Id., li»., p.465); Tous les journaux de
la bande ont gardé le silence sur les " soi-disant " propectus du Collège de Navarre (Journ.
Hom. lib., 29 mess, an VII-18 juil. 1800, Aul., Par... Cons., t. I, p. 523).
1. Fricasse, p. 30.
2. Let. du gend. Paderno (Auvergnat), 27 flor. an 11-16 mai 1794, Ern. Picard, Au Serv.
de la Nat., p. 201.
3. Procéd. c. de Langeac, 3 juin 1791, Bull, départ. Vosges, p. 133. Cette façon de parier
est toujours employée dans le pays.
4. Voir H. L., t. VI, pp. 1065, 1523 et 1882.
5. Monestier, Jacob., 29 janv. 1793, Buclicz et Roux, t. XXIII, p. 432.
6. Ingén. en ch. de l'Orne au Min. de Tint., 25 frim. an 11-15 déc. 1793, P. Caron, Enq.
s. L routes, p. 252.
7. 26 therm. an 11-13 août 1794, Aul., Act. Com. .Sal. p., t. XVI, p. 80.
8. Hébert, P. Duch., n° 242, p. 6.-©- Fér. ; L. dit que ma maison est " au vis à vis de " la
vôtre est une locution %'icieuse. Cf. Vadé, J'suis comme la moindre au " vis à vis " d' vote
cœur (Grenouill., t. III, p. 283).
9. Hébert, P. Duch., n" 304, p. 6.
Histoire de la Langue française. X. 9
130 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
richesse, " fortuné " s'était spécialisé au sens de riche ^. De même infor-
tuné tend à prendre le sens de pauvre. On trouve communément l'un
et l'autre dans cette acception plus étroite : « Il n'est pas assez
" fortuné " pour avoir des malades gratis. Come une party de nous
sont " infortuné "... « ^.
Analogies. — Conséquent devait nécessairement s'employer tôt
ou tard au lieu de l'expression de conséquence^ ; l'adjectif est à de
conséquence ce que important est à d'importance. Conséquent avec ce
sens est déjà commun au xviii^ siècle.
A l'époque révolutionnaire les exemples fourmillent : « Les achats
eussent été plus " conséquents " si... il ne s'était manifesté un système
d'accaparement... » * ; « Cette place est très " conséquente « ^ ; « Nous
avons fait cependant des prises " conséquentes " » ^ ; « comme l'objet
nous a paru " conséquent " » ' ; a Ce qui aurait été... pour la Répu-
blique une perte des plus " conséquentes " » ^ ; « Cet établissement
est plus " conséquent " que vous ne le pensez » ^.
Affaiblissements et renforcements. — " Excessivement ",
dépouillé de son sens étymologique, est réduit au sens à' extrêmement.
La langue judiciaire et administrative l'employait ainsi fréquemment i".
A l'époque révolutionnaire les exemples ne se compteront plus :
« Privé de ce droit d'élection qu'il exercerait sans empressement, s'il
en pouvait jouir, il en est " excessivement " jaloux, parce qu'il le lui
conteste » ^^ ; « Je trouvai mon ouvrage " excessivement " défectueux
par le ton » ^^ ; « Après avoir révélé des abus " excessivement " préju-
diciables à l'intérêt de la République » ^^ ; a Les ouvrages de cette
immense forteresse sont " excessivement " multipliés» "; « Elle [cette
1. Voir H. L., t. VI, p. 185.
2. Rapp. du départ, des Hôpitaux, Tuetey, Ass. Publ., t. I, p. 94, pièce 33. Cf. Ib., pp. 107,
41, 114, 45. Fér. traitait cette nouveauté de barbarisme. L. émet encore le même jugement.
*H. D. T. sans observation ; -0- Bas-Langage, Goug.
3. Voir H. L., t. VI, p. 1356. Ajouter : On n'a aucun ouvrage " un peu conséquent " à
attendre dans la nouvelle édition de ses œuvres [sur Voltaire] (Mercier, Tabl., t. VI, p. 261).
Cf. Goh., p. 294.
4. Réponse du directoire des achats, 14 janv. 1793, Libermann, p. 317.
5. Cassanyès, Lett., 9 sept. 1793, Aul., Ad. Corn. Sal. p., t. VI, p. 392.
6. Taillefer, 5« jour du 2<^ mois de l'an 11-26 cet. 1793, Id., ib., t. VIII, p. 43.
7. Lett. du Corn. Sal. p., signée Carnot et Barère, 11 niv. an 11-31 déc. 1793, Id., ib.,t. IX,
p. 775.
8. De Metz, 12 flor. an II-l" mai 1794, Id., ib., t. XIII, p. 196.
9. Noél Pointe, Le Creusot, 15 mess, an II-3 jidl. 1794, Id., ib., t. XIV, p. 706.
10. Voir II. L., t. VI, p. 1352.
11. Mirab., Adr. aux Balaves.
12. M"" Roi., Mém., p. 187.
13. Les Com»' du Mont-Blanc, 1" janv. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. I, p. 378.
14. Abbé Baston, Mém., t. II, p. 152.
ALTERATION DU SENS DES MOTS 131
nouvelle] m'est " excessivement " désagréable » ^ ; « Ils sont " excessi-
vement " tourmentés par les cruels soins de constater l'ordre des
.successions » ^.
Alternatwe perd si bien sa signification vraie, qu'on commence à
parler de deux alternatwes : « Il Fce décret]... ne nous laisse que " deux
alternatives " effroyables, c'est devoir le despotisme s'établir..., ou
de voir arriver les républiques fédératives » ^. Robespierre parlait de
même : « il ne nous reste que " deux alternatives ", ou de périr et d'en-
sevelir avec nous la liberté du genre humain, ou de déployer de
grandes vertus et de nous résoudre à de grands services » *.
Dépravations. — Bonhomme, qui avait eu le sens de vieillard,
passe souvent au sens d^ homme satis énergie, de radoteur, de sot.
Féraud notait déjà le changement. Il sera communément employé
ainsi à l'époque révolutionnaire : « C'est un " bon homme "... appréciez
ces mots à leur vraie valeur... ils signifient : c'est un mannequin, dont
on tire les cordes comme on veut » ^. " Obvier " sera employé pour
s^ ajuster à, convenir : « voyant qu'elle [la culture] ne peut " obvier à ses
urgents besoins " » ^. Fixer, au sens de regarder fixement, était commun
bien avant 1789 : « puisque tant de gens sensés le " fixent " et s'en
moquent » ' ; « ces hommes qui me semblent souiller la beauté en la
" fixant " » ^.
Au temps de la Révolution tout le monde à peu près s'en sert : « Il
me " fixait " de manière à faire croire qu'il doutait de mon patrio-
tisme » ' ; Tilly n'est pas du peuple et il écrit : « Les regards étaient
ceux d'un père qui " fixe " ses enfants » ^°. Le général Thiébaut écrit
de même : « on se mettait entre elles et lui, on le " fixait " » ^^.
" Se motiver " est employé pour se fonder sur, donner pour motif :
« elle [l'épouse du Général Chaunbourg] " se motive " sur le patrio-
tisme de cet officier » ^^.
1. Benj. Const., A M"« Ros. de Constant, 26 prair. an III-14 juin 1795 (Letl. à Fam.,
p. 141).
2. Ann. d'Agric, an VI, t. I, p. 12.
3. Prieur, Conv., 9 déc. 1792, Bucliez et Roux, t. XXI, p. 258.
4. Aux Jacob., 23 juil. 1792, Eid., t. XVI, p. 233. L. et H. D. T. ne signalent pas cette
faute ; -Q- Bas-Lang.
5. C. Desmoul., Révol. Fr. Brab., n" 36, III, p. 595. L. et H. D. T. constatent le change-
ment de sens sans lui donner de date.
6. Dol. Sén. Cah., p. 290 (Saint-Denis).
7. Mirab., Popul. (1757), p. 239.
8. Mirabeau, Lctt. à Soph., III, p. 191. Cf. Goh., p. 306 et H. L., t. VI, p. 185. ■©■ L-.
H. D. T., Fér., Goug.
9. Observ. s. rég. des Incurables, Tuetey, Ass. Piibl., t. I, p. 156.
10. Soiwen., p. 229.
11. Mém., t. I, p. 142.
12. Pétition du 5 vent, an 11-23 fé\T. 1794, Courr. de l'Égal., p. 555. Le mot est du
132 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Le changement de sens, qui avait fait d' excessivement un synonyme
d'extrêmement, s'affirme : « La médaille qui a été donnée à chacun
d'eux était en argent, " excessivement " grande » *.
Des altérations de ce genre sont graves. Néanmoins, elles sentent
le désordre plus que le bouleversement. Si on n'en trouvait pas en
nombre de plus caractéristiques et même d'encore pires, il n'y aurait
rien là qui dépasse les limites des incidents ordinaires de la vie des
langues. Mais nous allons voir de bien autres choses.
xviii« siècle. *L. au sens actif. H. D. T. : 1732 ; ■©■ Gasc. Corr., Fér. considère que l'usage
de motiver est borné. Le réfléchi n'est cité nulle part.
1. Décade, an Vis 1" trim., n» 1, p. 51. Voir H. L., t. VI, pp. 1085 et 1352.
CHAPITRE VII
CONFUSIONS
Confusions des préfixes entre eux : 1° .4 et en. — Le dic-
tionnaire du Bas-Langage cite " s'enmouracher " pour s'amouracher,
et " eiiviander " pour ai>iander (gorger de viande). Les exemples
sont très communs dans les feuilles d'Hébert et de Lemaire, mais le
caractère des deux faits n'est pas à mon avis le même. On peut
soutenir que, dans s'enmouracher, il reste trace d'une ancienne
nasalisation ^. Toutefois ce n'est pas là ce qui peut expliquer un
" endosser " pour " adosser " : « ce fort... était " endossé " ^ sur la
rive gauche du Rhin » ^.
2° RE ET KEN. — Suivant Chuquet, on disait aussi " remplacer "
pour " replacer " : « Si le corps était licencié, les officiers seraient
replacés, ou, comme on disait alors, " remplacés " dans l'armée m**.
Il est fréquent de trouver chez le Père Duchesne d'autres mots com-
mençant par le préfixe re qui ont changé dans la syllabe initiale re
pour ren, " rendoublé " pour " redoublé " : « les " rendoublés " scélé-
rats qui sont au milieu de nous » ^ ; « ces " rendoublés " de vipères » ^.
Il se pourrait que le Père Duchesne ait emprunté le terme des tail-
leurs qui rendouhlent, ou, comme on dit aujourd'hui, rentrent un vête-
ment pour le raccourcir et lui donnent ainsi de l'épaisseur ^. C'est
douteux.
3° EN ET É. — Un échange se produit aussi entre en et e, par exemple
dans " émancher " pour " enmancher " : « d'aussi bons violons et aussi
bien " émanchés " » ^.
4° Ê ET A. — Il n'est pas rare non plus, au lieu de é, de trouver a :
" acculer " remplace " éculé ", " affilé " — " effilé " ^. Rolland blâme
1. Goug., o. c, p. 22, après Rosset, admettrait volontiers cette hypothèse. Il rapporte
que Desgranges blâme aussi l'inverse : ajamber = enjamber (p. 129). ■©■ Ler., Michel, RoU.
2. Cap. Fresnaye (du Puy de Dôme),LeH.,3 niv. an III-23déc. 1794, Ern. Picard, An 5eru.
de la Nat., p. 62. Voir Goug., p. 22.-©- Ler., Bas-Lang.
3. On rapprochera : que ladite communauté soit " en même " d'avoir un bain à Barèges
(Dol. Sénéch. Big., p. 91, Artalens).
4. Légion germ., p. 26.-©- L., Ler., Roll., Bas-Lang., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
5. Hébert, P. Duch., n» 223, p. 5.-©- Ler., Bas-Lang., RoU., Michel, Goug.
6. Jumel, P. Duch., Le régim. des D. de la Halle, p. 7.-0- Ler., Bas-Lang., Roll., Michel, Goug.
7. Voir L. : rentraire.
8. Jumel, P. Duch., Adr. à l'Ass. Nat., p. 5. -©• L., Michel, Roll., Goug. L. le note dans le
blason, et le considère comme une mauvaise lecture pour enmanché.
9. *Roll., Bas-Lang., Goug., p. 130.
134 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
" rafroidir ", " rafroidisseraent ". Mais ici il s'agit d'une confusion
de préfixes re et ra.
5° Faits analogues. — Gougenheim a relevé d'autres faits ana-
logues, cités et blâmés par Desgranges : " influence " = " afïluence " ^ ;
" opposer " = " apposer " 2 ; " préposer " = " proposer " ^ ; " prove-
nir " = " prévenir " * ; " estalé " = " installé ^ " ; " inventaire
= " éventaire " ^ ; " imputer " = "amputer " '. Je ne crois pas
qu'on soit ici en présence de faits phonétiques, mais bien de confu-
sions entre les préfixes, peut-être quelquefois entre les mots.
Au reste, il ne manque pas de cas où des préfixes sont confondus
entre eux, sans que la phonétique y puisse être pour rien :
D'abord dé et ré. Ainsi on dira " détracté " pour rétracté : Jean
Parfait, instituteur, déforme ainsi les mots : a D. : Si en qualité de maître
d'école ou instituteur il a prêté le serment requis par la Loi ? — R. :
Qu'il l'a prêté il y a deux ans, mais qu'il s'en est " détracté " depuis » *.
" Dévolu " pour révolu : « comme ce temps était " dévolu " depuis le
cinq » ^.
L'inverse paraît plus rare : " Référer " pour déférer : « le Comité,
d'une voix unanime, a " référé " le choix à son président » ^°. Mais
ici il y a doute ^^.
Com est-il confondu avec in ? En tous les cas il n'est pas rare qu'on
rencontre "compliqué " pour imp/i</ue: « Lambin, Prangey... ont été
acquittés ; ils se trouvaient " compliqués " dans cette affaire » ^- ; Chau-
METTE : «...Ma femme qui m'avait fait espérer de n'être pas "com-
pliqué" dans l'affaire d'Hébert. — L'accusateur public : il est bien
étonnant que vous ayez compris, au geste de votre femme, que vous
n'étiez point "compliqué" dans l'affaire d'Hébert»". «On assure
qu'il y a 3.000 personnes "compliquées" dans cette conjuration » 1*.
1. ■©■ tous les lexiques.
2. Même observation.
3. *Fér. ;-©■ tous les autres lexiques.
4. ■©• tous les lexiques.
5. Même observation.
6. Vadé, 1' Bouq. poiss.; Maillot, M"»« Angot, II, 7. *Bas-Lang., Sain., Lang. par. Cf. L.
7. -©■ tous les lexiques.
8. Wall., Trib. liévoL, t. IV, p. 282-283. -©■ L., Roi]., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
'.). Prnr.-Verb. Com. Agr. et Comm., Const., t. I, p. 31.-©- L., Roll., Michel, Goug.
10. Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm., Conv., t. III, p. 658, 6 déc. 1792.
11. A-t-on par mcgarde écrit référer pour déférer, ou a-t-on entendu référer dans son
sens d'attribuer, reporter ? Référer une chose à Dieu ? Voir L. : référer à quelqu'un le choix
d'une chose, lui laisser le clioix de la môme chose dont il nous donnait le choix ; cf. Fér. :
référer le rlioixà quelqu'un, lui donner le choix.
12. Annales de la Révolution par une Société de gens de Lettres, n° 55, 26 germ. an II,
p. 7, Trib. Révol. du 22.
13. Bull, du Trib. Ilévol., IV" part., n" 30, p. 119.
14. Uapp. de Bacon, 27 niv. an 11-16 janv. 1794, dans P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 388.
•0- L., Holl., Michel, Goug., Sain., Lang. peu-.
CONFUSIONS 135
Comparer " interverti " pour perverti : « nous avons... éclairé
les citoyens sur le compte des feuillants prussiens qui avaient " inter-
verti " l'esprit public » ^.
Confusions entre mots simples et composés a préfixes. — Une
faute, très commune aussi, consiste à confondre un mot à préfixe avec
son simple : " apointé " et pointé: « un canonnier était sur le point de
mettre le feu à sa pièce, " appointée " sur deux escadrons de l'ennemi » ^.
Il est fait en particulier abus des préfixes de [dé des) et re : on dira
" délibérer " pour libérer (cf. délivrer) : « c'est ainsi qu'elle " déli-
bérera " les propriétaires des vexations... du ci-devant seigneur»^ ;
« au lieu que la Révolution devait diminuer les procès... et par là
" délibérer " [sic] le propriétaire esclave de tant de vexations » *.
Ces confusions sont communes. On rencontre " décesser " pour
cesser : « les Comités populaires ne " décessent " pas de faire des
captures aristocratiques » ^ ; " déchanger " pour changer : « aller me
" déchanger " ce louis » ® ; " se déméfier " pour se méfier de : « on
ne " se déméfiait " de rien » ^.
La plus singulière de ces confusions est peut-être (étant donné le
verbe détaler = fuir) celle de " détaler " pour étaler : « Voilà un
bougre qui nous " détale " un chapelet sur la pièce » ^.
Inversement on retranchera de, sauf à confondre mander et deman-
der : « à qui nous avons " mandé " qui il étoit » ^.
Pascuité " prend la place de cornpascuité : la communauté
d'Artagnan demande dans son cahier « la réformation de l'arrêt du
conseil concernant le droit de " pascuité " que la province avait obte-
nu»^"; cf. " condoléances " pour doléances : « c'est un des objets
1. Saunier, Rapp., 4 sept. 1793, dans P. Caron, Rapp. ag. Départ., p. 15. 0 L., Ler., Fér.,
Roll., Bas-Lana., Michel, Boistc.
2. Marquant, Corn, d'ét ipes, p. 82. O en ce sens, L., H. D. T. Ler., Bas-Lang., Roll.,
Goug. ; *IMichel : appointer, refaire une pointe, faute, r.oU. : id., Goug.
3. Req. habit. Filstrof/, Moselle, Com. Droits féod., p. 51 1.
4. Ib., p. 313. L. cite des emplois similaires en Normandie. Voir Goug., p. 138. Il a trouvé
dans Desgr. des observations sur démêler, devenir, pour mêler, venir ; Rolland blâmait délâ-
cher, démietter. -0- Ler., Bas-Lang., Alichel, Sain., Lang. par., Goug.
5. Rapp. de Réraud, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 63, 11 sept. 1793. ( f . nos pièces de
position n'ont " décessé " de jouer (Fricasse, p. 46). *L. : barb. popul., Goug., p. 127, rapporte
la condamnation par Desgr. de : de quoi qui se démêle (= de quoi se mèle-t-il).
■©■ H. D. T., Ler., Roll., Bas-Lang.
6. Gasc. corr., p. 133 : dans quelques villes on dit allez échanger ce louis. Ce n'est
plus qu'un solécisme. 11 faut dire allez changer ce louis.
7. Chatton, Cah., p. 32. Encore usité en Lorraine. Le dé indique peut-être la répulsion.
-©• L., Ler., Roll., Bas-Lang., Michel, Goug., Sain., Lang. par., Haillant, Verricr-Onillon.
8. Jean-Bart, n° XXXV, p. 5. Bas-Lang. ne connaît détaler qu'au sens de s' esquiver. -Q- L.,
Fér., Roll., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
Les Gasc. corr. donnent défiler ('fder), dégrainer (égrainer).
9. Proc.-Verb. de V Inlerr. d'A. Chénier, cité plus haut.
10. Dol. Sén. Bigorre, p. 39.
130 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
principaux de nos " condoléances " et de toutes nos réclama-
tions » ^.
A cette époque comme à toutes les autres, mais peut-être plus
qu'à aucune autre, les mots composés en re prennent la place de mots
simples. Il ne s'agit pas seulement de " récurement " et " récurage "
pour curement et curage ^, mais de confusions auxquelles on est
moins accoutumé : « nialgré que leurs revenus sont immenses, ils
ne s'occupent que de leurs intérêts, pour se " remparer " des droits
et des biens communs de leurs sujets » ^ ; « Des attroupemens se
sont formés pour opérer le " rabaissement " du prix des choses » * ;
« Quelle consolation si je pouvais avoir le bonheur de " resserer "
dans mes bras ce qui fait l'objet de mes désirs»^; «j'étais rouge
comme une écrevisse à force d'être " raccourue " vite » ^ ; « on pen-
sait que le Simon m'était " rentré " dans le corps » ^
Ces fautes se rencontrent d'abord chez les écrivains qui singent la
langue populaire : « elle a servi à " rachever " de me convaincre » ^ ;
« " rachevons " la chopine » *.
Mais il y en a des exemples ailleurs que dans les Père Duchesne :
« Nous n'osons encore " rappeller " [sic] les choses par leur nom » ^"^
André Chénier lui-même a écrit : « tous ceux autour desquels on
voyait se " rattrouper " cette classe d'hommes simples et robustes» ".
Abus des suffixes. — Ils donnent lieu à beaucoup moins de bar-
barismes. Gougenheim a relevé un certain nombre d'observations de
Desgranges, qui portent soit sur des abus de suffixes, soit sur des
1. Dol. Sén. Angers, t. II, p. 717 (Mu-^s).
2. P.Caron,Enq. s. les routes, r>- 186. 0 L. Cf. cHremen/, Id., i6., p. 248. Roll. blâme récurer,
rélargir pour écurer, élargir. Desgranpes déclarait ( éjà que récurer n'était pas français; cf.
Mici.el, p. 164 : les Gasconismes corrigés censuraient aussi relarder pour tarder, recouvreur
pour couvreur, recrépir pour crépir, ramasser pour amasser.
3. liemontr. Munie. Dnncourl aux Templicry., Meuse, Com. Droits Féod., p. 140. Il n'est
pas impossible qu'on ait entendu parler d'un effort pour reprendre les droits. ■©■ L., Fér.,
Roll., Bas-Lang., Michel, G( ug.
4. Les Adm. du Départ. d'Indre-et-Loire, Conv., 3 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII,
p. 185. •©■ tous les lexiques.
5. Letl. de L. Pillant. 2 mess, an VI-20 juin 1798, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 190,
■Q en ce sens L., Bas-Lang., Fér.
6. Boutanquoi, Souv. Mar. Vict. Monnard, p. 54. -Q- Fér., RoIL, Bas-Lang., Michel, Goug.,
Sain., Lang. par. ; *L. : revenir en courant.
1. Bourgogne, Mém., p. 320. -Çy en ce sens Fér., L., H. D. T., Roll., Bas-Lang., Michel,
Goug., Sain., Lang. par. Le peuple aujourd'hui encore ne parle pas autrement.
8. Lem., 65' I ett. b. patr., p. 5.
9. Jean-Bart, n» XXXIV, p. 6. Sur la formation du préfixe ra voir Goug., p. 132. O Roll.,
Sain., Lang. par. ; L. : Donner la dernière façon à un ouvrage quelconque, JMichel : faute
très commune pour uclh-vcr.
l't. F. Robert, Le Républicanisme adapté à laFrance. Paris, 1790, p. 74. -Q L., Roll., Goug.,
Sain., Lang. par. ; *Michel : rappeler pour appeler, faute.
11. Rép. à une lettre de M.-Jos. Chénier, Œuvr. m pr., p. ^92.
CONFUSIONS 137
confusions ^. Signalons celles qui concernent " escroquages ", " plai-
santages ", mots qui manquent dans tous les lexiques, la prédilection
. du peuple pour erie (mairerie) ^ et des emplois de eur, eux, ard, ailler :
" assassineur " ^, " devineur " * ; " rancuneux " ^ ; " gueusard " « ;
" tournailler " ^. J'ai rencontré " consultement " ^ (de la Nation).
Confusions de mots. — Il faut prendre quelques précautions
avant de conclure à des méprises. Voici une phrase de Tallien : « Elle
[l'organisation actuelle de la Municipalité] est établie sur d'anciens
errements susceptibles de réformes indispensables » ^. Errements y a-
t-il été pris dans le sens d'erreur ? Ce n'est pas du tout certain ; il
peut avoir son vrai sens : façon d'agir.
La confusion d' " infecté " avec infesté est constante et se rencontre
même sous la plume de gens instruits. Est-elle certaine dans cette
phrase : « au delà la route n'est pas sûre et se trouve encore " infectée
par les brigands" [les Vendéens] » i". L'auteur n'a-t-il pas considéré
qu'il y avait là une peste ? Ce serait possible.
Indissoluble " se rencontre pour indestructible : « ce bois [le chêne
de la liberté], qui vit plusieurs siècles, indiquera aux malveillants que
la liberté des républicains français est " indissoluble " et ne périra
jamais » ^^
Voici " intact " dans le sens d'intègre, irréprochable : « leur conduite
a été très " intacte ", personne n'a porté plainte contre eux [les volon-
taires] » ^2. Supposons qu'au lieu de conduite, le texte porte vertu,
l'expression serait très classique. Il est peu vraisemblable que l'ofïi-
cier latinise, mais Littré admet le mot avec l'acception : auquel on
ne peut rien reprocher sous le rapport de la probité.
Ces observations faites, passons aux diverses catégories d'erreurs.
A. CONFUSIONS ENTRE MOTS ET EXPRESSIONS DE SENS VOISIN,
— Je commencerai par de suite et tout de suite^^ au sujet desquels
1. Pp. 134 et suiv.
2. Voir p. 135. *Fér., L. : ex. du xvi« s. Il ajoute que ce mot a été usité.
lî. Goug. (p. 138) renvoie à Molard ; *L., qui le considère comme archaïque, Bas-Lang.,
défend cette forme contre les censeurs.
4. «A., 1835 : familier, Fér. (plaisant) : La Font., L., Roll.
5. *L. : xv« s., et Mariv. Molard (p. 227) le condamnait. Michel : rancuneur.
6. *L. : famil., Bas-Lang., Michel.
7. *A. 1835, L., Bas-Lang.
S. Dol. Sén. de Toulouse et Comminges, p. 197 (Arnaud-Guilhem). ■©■ L. ; God. le cite
dans BersuLre, mais a-t-il fait alors autre chose qu'une apparition ?
9. Conv. Nat., 30 sept. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 159.
10. L'Ingén. des Ponts et Chauss. de la Vendée, P. Caron, Enq. s. L routes, p. 334.
11. Fait communiqué par De Cardenal, qui l'a relevé dans les papiers des Jacobins de
Saint- Valéry-en-Caux.
12. Lett. de Virideau, com' le 3" bat. de la Dordogne, 24 oct. 1792, dans De Cardenal,
Recrut. Armée, p. 409.
13. Voir la remarque de L. et plus loin notre chapitre sur la langue judiciaire.
138 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
certains modernes ont fait tant d'affaires. Ils s'emploient tous deux
indifféremment au sens d'immédiatement.
De suite figure déjà en ce sens dans une foule de textes judiciaires
de l'Ancien Régime.
Les décrets l'ont repris en 1789 : « l'Assemblée arrête, 1^ que le Com-
mité de Constitution se retirera sur le champ pour s'occuper d'un
projet... qui puisse être exécuté " de suite " » ^ ; « il sera procédé " de
suite " à leur exécution » ^ ; « les membres des administrations de
département... seront tenus d'élire " de suite " et de désigner un
des membres [du directoire] » ^ ; « les juges feront saisir à l'instant les
coupables, qui " de suite " seront déposés dans la maison d'arrêt » ^.
De suite apparaît dans tous les débats parlementaires, les articles de
journaux, les écrits de toute sorte : « Je demande que l'Assemblée
prononce " de suite " sur leur pétition » ^ ; « les généraux mettront " de
suite " sous la sauvegarde de la République Française... tous les
biens... »®; « qu'il vienne " de suite " »^; « les cinq [bœufs] encore
vivants seront envoyés " de suite " à l'Armée des Pyrénées-Orien-
tales » ^ ; « les conduisant " de suite " au corps de garde » ^.
Il figure à l'article 95 de la Constitution de l'an VIII : « la présente
constitution sera offerte " de suite " à l'acceptation du peuple fran-
çais ». Les Codes le garderont.
Sous le Consulat, les textes officiels l'imprimeront constamment :
« Ordonne en conséquence qu'ils se rendront " de suite " à leur poste,
pour y remplir les fonctions qui leur sont attribuées par la loi » ^''.
Ce de suite ne se rencontre pas seulement sous la plume des gens
qui rédigent les décrets, les arrêts, les rapports, mais dans des écrits
de toute sorte et de toute provenance ^^. Il est chez les émigrés, ainsi
chez Tilly ^^. Rref, c'est une expression reçue et les différences qu'on a
prétendu établir plus tard n'ont aucun fondement dans l'usage. Il est
donc impossible, en bonne critique, de considérer qu'il y a là une
erreur de langage, mais on en constate d'autres, ainsi " avoisineinent "
1. Point du Jour, III, p. 402, n° CXIII, 22 oct. 1789.
2. Ass. Nat., 29 déc. 1789.
3. Décr. du 22 déc. 1789. Duver?,., t. I, p. 87.
4. Décr. du 28 fé\T.-17 avr. 1791, Duverg., t. II, p. 214.
5. Lejosne, Ass. Nat., lundi 2 janv. 1792, Gaz. Nat. ou J.e Monit., p. G. Cf. n<'94, l"avr.
Gcnsonné, Ib., p. 388.
6. Décr. du 15 déc. 1792, art. 4, Aul., Ad. Corn. Sal. p., t. I, p. 424,
7. Duqucsnoy (de sa main), 30 oct. 1793, Aul., Ib., t. VIII, p. 126.
8. Les Repr. du Peuple pr. l'Arni. des Pyr.-Or., Dax, 10 vent, an II (Leclerc, p. 2).
9. A. Schmidt, Tab . Révol. Fr., 21 brum. an III-ll nov. 1794, t. II, p. 244.
10. Le Prcm. Cons. IJonaparte, Arrêté du 14 germ. an VIII-4 avr. 1800, Aul., Par...Cons.,
t. I, p. 257.
1 1 . Le cap. Coignet, qui n'a appris à lire que sur le tard, l'emploie fréquemment : Je cours
" de suite " à la maison (p. 14) ; je vais " de suite " (p. 21).
12. Souven., p. 230.
CONFUSIONS 139
pour voisinage : « Cette portion d'administrés très intéressante par son
" avoisinement " de Paris » ^.
B. ENTRE MOTS DE SONS VOISINS. — J'ai trouvé " comestible "
confondu avec combustible, non dans des pièces émanant de
gens du peuple, mais jusque dans des rapports officiels : « les bois-
taillis qui font une des premières commodités de la vie, en fournis-
sant un des " comestibles " de première nécessité, du bois pour le
chauffage» ^. A ces deux mots nouveaux et rares, on attribuait vrai-
semblablement le sens de denrées : « On se plaignait que le beurre, les
œufs, la chandelle et autres " comestibles " fussent d'un prix trop élevé ))^.
Comparez : " conjecture " pour conjoncture : « dans ces " conjec-
tures ", il paraît à propos de laisser à la libre disposition des commu-
nautés de partager leurs marais»*.
On peut presque compter un terme alors cent fois répété, " acca-
parer ", comme appartenant à un vocabulaire étranger au peuple,
aussi lui apparaît-il comme un vague synonyme de attirer, grouper :
« telle est la puissance du gouvernement en Angleterre, qu'il peut tout ;
il " accapare " une foule d'hommes par intérêts » ^ ; on le trouve sous
forme pronominale, comme synonyme de se grouper, se coaliser :
«Tant de tendres cœurs "s'accaparaient " pour une secte »'^; «dans
plusieurs cafés, il y a des particuliers qui se rassemblent et " s'acca-
parent " pour se parler entre eux... Ils se dissoudent [sic] aussitôt que
l'on paraît vouloir se mêler de la conversation » ''.
Déflagration" pour dépravation Ç^) : « eux [les émigrés] qui jadis
vivaient dans la " déflagration " de tous les vices » ^.
De même, " impunément " pour impudemment : « Tallien a menti
" impunément " » » ; " poitevin " pour pot-de-vin : a sauf au nouveau
pourvu de s'indemniser du " poitevin " » i" ; " dénéaiitn- " pour dénan-
1. Saunier à Garât, août 1793, P. Caron, Rapp. ag. Int., p. 10. ■©• L.
2. Suze-la Rousse, Drôme, 1793, Part. Biens commun., p. 454.
3. Rapp. de Villers Longchanip et Couthon, Gazier, Hist. relig., p. 103, n. l.O L., Ler.,
Roll., Bas-Lang., Michel, Goug., Sain., Long. par.
4. Direct, distr. Belley, 6 fév. 1792, Part. Biens commun., p. 4. O L., H. D. T., Roll.,
Bas-Lang., Michel, Goug.
5. Kersalnt, Conv., 1" janv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 369.
6. Perrière à Garât, 8 juin 1793, A. Schmidt, Tabl. Révol. Fr., t. II, p. 14. S'accaparer
-0- L., H. D. T. Fr., R., Roll., Bas-Lang., Michel, Goug.
7. Rapp. de Pourvoyeur, 13 nivôse an II-2 janvier 1794, P. Caron, Par... Terr., t. II,
p. 147
8. François (de Nantes), Opinions, 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. L, p. 512.-©- L- H. D. T.,
A. 1762, Fér., Bas-Lang. Le mot est employé figurément mais sans contresens ailleurs :
au moment de la plus grande " déflagration " de leur colère contre Marat (Camille Des-
moulins, V'-f Cord., n° II). Faudrait-il croire qu'il signifie ici quelque chose comme effer-
vescence ?
9. Billaud-Varenne, Conv. Nat., 13 fruct. an 11-30 août 1794, Lecointre, Les Crimes des
Sept Membres, p. 48. ■©• L., Bas-Lang.
10. Dot. Sén. Civray, p. 179 (Saint-Martin-les-Melles).
140 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
tir : « le malheur du temps ...nous a " dénéantis " des titres de nos
biens » ^ ; " abroger " pour arroger : « le fondement du privilège que la
noblesse " s'abrogea " à ce sujet » ^ ; " faction " pour façon : « la
misère où les a réduits la " faction " des grandes routes » ^ ; " stipen-
dieux " pour dispendieux : « qu'on établisse une nouvelle formalité
moins " stipendieuse " que celle qui est établie » * ; " Précieux
pour spécieux : « qui rétablit le droit féodal des rentes seigneu-
riales sous le " précieux " prétexte qu'elles sont fondées sur des
concessions de fonds » ^ ; " promulgation " pour prorogation : « nous
demandons une " promulgation " de deux années » « ; " divagation "
pour dévastation : « le citoyen Gromard, qui, loin de s'acquitter de son
devoir de garde, engageait les particuliers à la " divagation " des bois
en leur disant que la Nation avait bon dos » ' ; " combustion " pour
contribution : « d'autres [paroisses] plus considérables sont sur le point
de mettre à " combustion " [contribution ?] les personnes intéressées
qui ne veulent point admettre le pauvre misérable au partage dudit
bien » * ; " promu " pour pourvu : « Que les députés aux Etats-Géné-
raux ne s'occuperont d'aucun impôt qu'ils n'aient préalablement
" promu " la reconnaissance solennelle de la constitution de l'Etat
qu'il sera imposé dans chaque paroisse»®; "à l'instant" pour à
Vinstar : « les bureaux de charité qui se régissent " à l'instant " [= à
l'instar] du bureau des fabriques » ^^ ; " apercevoir " pour percevoir :
« la suppression des redevances que les seigneurs " aperçoivent
sur chacun de leurs vassaux » ^^ ; " observer '' pour obérer : « ne
font qu'aggraver la triste situation de chaque communauté déjà
" observée " par les impositions ordinaires » ^^ ; " prospérité " pour
postérité : « avoir de moiens à vivre et entretenir leur famille, " pros-
pérités " » ^^ ; " substance " pour subsistance : « le laboureur se trouve
réduit à vivre de pain d'orge souvent sec et à vendre sa propre
" substance " [sic] pour subvenir aux dépenses continuelles » ^* ; « la
seule ressource pour la substance des pauvres » ^^ ; « on mettra les
1. Pét. de Borest, Oise, Part. Biens Commun., p. 183. -Q L., Fér., Roll., Bas-Lang.,
Michel, Goug., Sain., Lang. par.
2. Dol. Son. l.iR., p. 391 (Luby).
3. Ib., p. 249 (Esconnits). Cf. Dol. Sén. Caliors, p. 337 (Touzac).
4. Dol. liv. Rennes, t. I, p. 392 (La Selle Guerchaise).
5. Mun. et Cons. gén. de duising, Moselle, Com. Droits Féod., p. 308.
fi. Direct, du Distr. Montpellier, Part. Biens commun., p. 107.
7. Champagne (G.), Soc. pop. Dreux, p. 14.
8. Pét" de la IMunic. de :Monceau-le-Vieil, s. d., Part. B. Comm., p. 419.
9. Dol. Sén. Big., p. 123 (Bagnères).
10. Ib., p. 143 (Bazillac).
11. Ib., p. 280 (Gerde).
IJ. Ib., p. 426 (Momères).
13. Dol. FI. Mar""», t. I, p. 110 (Lederzeele).
14. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 330 (Grimesnil).
15. Dol. Sén. Civray, p. 194 (Chail).
CONFUSIONS Ul
])auvres malheureux en état de " substances " et on dégrèvera les
autres citoyens » ^
Ces confusions foisonnent dans les Doléances du Bailliage du Coten-
tin : " comptabilité" pour responsabilité : « qu'il soit avisé au moyen de
préserver l'Etat d'une pareille crise à l'avenir, en ordonnant la " comp-
tabilité " des ministres » ^ ; " séculière " pour pécuniaire : « un seul et
même impôt sur tous les ordres de l'Etat, sans aucune distinction
" séculière " » ^ ; " interpeller " pour interpréter : « que le préposé au
recouvrement ne puisse " interpeller " [sic] a sa volonté les disposi-
tions de la loi » *.
Les erreurs se produisent d'autant plus souvent que certains
termes sont plus présents aux esprits et les obsèdent ; un petit évé-
nement va nous le montrer. En mars 1793, la section de la Cité vient
annoncer au Conseil qu'elle s'est déclarée en état " d'insurrection
permanente ". Le Conseil Général ayant paru étonné de cette expres-
sion insurrection, les membres de la députation ont été invités à s'ex-
pliquer à ce sujet ; et ils ont répondu que par insurrection permanente,
la section entendait dire " permanence armée ", On l'engagea à chan-
ger son expression ^.
Frein agit de cette façon sur enfreindre, auquel on donne le sens de
mettre un frein à : « rien n'a pu " enfreindre " sa furie « ®.
Mais qui a amené des paysans du Midi à substituer " excroissance ",
mot rare et savant, à croissance : « que la chasse soit prohibée pendant
l'excroissance " de la récolte»^ ? " Excru " se trouve aussi au
lieu de cru^. Est-ce là le point de départ ?
Emploi téméraire d'un mot savant mal connu. — « Pour lors,
voyant que la destruction des-dites communes en culture se détrui-
sait de jour en jour, nous nous sommes " ingérés " dans un plant
d'arbres plantés en ormes » ^.
1. Dol. Niort et Saint-Maixent, p. 148 (Verruyes).
2. DoL Baill. Cotenlin, t. I, p. 241 (Cambernon). Cf. Dol. Sén. Cahors, p. 292 (Saint-
Martin-de-Vers et Lauzes). Cette confusion n'en est peut-être pas une, car on trouve les deux
mots joints : se rapportent ... les dits luibitants à ce qui sera réglé . . . pour la " compta-
bilité et responsabilité " des ministres (Dol. Sén. .\nsers, t. II, p. 773, La Poitevinière). Le
sens est que les ministres doivent rendre des comptes et être responsables.
3. Ih., t. I, p. 243 (Cametour).
4. Ib., t. ï, p. 258 (Cerisy-Caillebot).
5. Bûchez et Roux, t. XXV, p. 64. Peut-êt-e s'était-on trompé sciemment. Vergniaud
le croyait. Voir Eid., ib., p. 91.
6. Pét. Fr. Pied de Cocq. Friaucourt, Somme, Com. Droits féod., p. 50.-0- L., H. D. T.,
Roll., Bas-Lang., Michel, Goug.
7. Dol. Sén. Big., p. 106 (Aureilhan) ; cf. Ib., p. 343 (Lanne).
8. Dol. Baill. Cotent., t. I, p. 446 (MontcarviUe, arr. Coutances).
9. Saint-Mart.-du-Tertre, S.-et-O., Pét. de la Com"', 17 déc. 1793, Part. Biens Commun.,
p. 613 ; les paysans veulent dire qu'ils se sont introduits. L. ne donne que le sens de se
mêler d'une chose sans avoir qualité ; 0- Roll., Bas-Lang., Michel, Goug.
i42 HJSTOIKE DE LA LANGUE FRANÇAISE
" Coïncider " tient la place de s'entendre : « pour avoir " coïn-
cidé " entre eux.,, dans les moyens, et le but de détruire la représen-
tation nationale » ^.
" Sympathiser " = s'accorder était commun en art. Est-ce là qu'un
Grivel l'a pris ? Il écrit : « Le régime féodal ne pouvant pas " sympa-
thiser " avec la plus belle révolution de l'univers » ^. Il est bien plus
vraisemblable que l'auteur se fonde sur l'idée générale que semble
renferiner sympathiser.
Est-ce le même cas dans la phrase suivante : « des observations ne
sont permises à un citoyen sur l'exécution des lois et des actes des
autorités constituées, qu'après avoir obéi " unanimement " » ^. Ce mot
devait, semble-t-il, être connu et compris.
Une méprise qui serait parmi les plus amusantes, si elle ne se rap-
portait au sujet douloureux de la misère, n'est-elle pas celle qu'on
trouve dans cette phrase relevée par De Cardenal : « arracher des
bras de la mort des personnes qui étaient sous les " hospices " de la
bienfaisance nationale » *. L'orthographe française a de ces cruautés.
Inversions d'emplois. — Quelquefois les confusions s'expliquent
pour ainsi dire d'elles-mêmes. Jonché signifie couvert de, des rues jon-
chées de cadavres. On renverse et on dit des " cadavres jonchés " :
« c'était sur les " cadavres jonchés " dans les rues de Paris qu'il fallait
élever la voix » ^.
De môme, il est régulier de parler de gens ou de choses qui pullulent
en un endroit. On retourne et on dit 1' " endroit pullule " de : « ce
département " pullule de maçons " » ^.
Les à peu près. — Ou bien on se contente d'un mot qui se rapporte
à l'idée générale dont on traite. On dira : « la récolte a été cette
année " stérile " dans quelques départements » \ Stérile éveille une
idée, cela suffit.
Ces à peu près sont nombreux. Les représentants Giroust et
Ramel, en messidor an III, signalent la bigarrure d'habits qui rend
les officiers ridicules et " indistinctifs ". Ils veulent dire : qui ne
1. Ach d'ace, contre Hébert et consorts, Bull. Trib. révol., Nouv. suite, n° 2, p. 6. Nulle
part le mot n'est cité qu'avec le sens de se rencontrer dans l'espace ou le temps. Ici on a voulu
parler d'une entente.
2. Rapp. Grivel, 6 niv. an 11-26 déc. 1793, P. Caron, Par... Terreur, t. II, p. 9.
3. Champagne (G.), Soc. popul. Dreux, p. 64.
4. Arch. de la Dordogne, L. 165, n» 169, dans De Cardenal, Assist. publ. d. la Dordogne,
p. 13.
5. Réuol. de Paris, n» 175, p. 352, 1792. ■©■ tous les lexiques.
6. Rougier-Laberg., Tr. d'Agric, p. 131.
7. Rapp. de Fabre de l'Hér., nov. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 171. 0 L., H. D. T.,
Fér,
CONFUSIONS 143
peuvent pas être distingués ^. Le commandant du 2^ bataillon de
la Dordogne, Mergier-Dutreil, qui écrit assez correctement d'ordi-
naire, mande que ses « sentinelles sont journellement " en pers-
pective " avec celles de l'ennemi ». Il veut dire non dans l'éloi-
gnement, mais en vue, puisqu'il ajoute " qu'elles se parlent réci-
proquement " ^. Un autre officier, noinmé Faury, commandant du
4^ bataillon, s'adresse aux administrateurs : « Je compte trop sur
votre zèle et votre dévouement à la cause populaire, leur dit-il, pour
" douter un moment de la moindre négligence " de votre part » ^. La
pensée est : pour ne pas être sûr qu'aucune négligence ne se produira.
Des méprises de ce genre sont peut-être les plus caractéristiques de
l'âge nouveau. Ceux qui les commettent sont totalement étrangers
à la discipline qui depuis un siècle et demi avait mis au-dessus de toutes
les autres qualités du style français la netteté. Par ignorance, on en
vient à une sorte d'impressionisme dont une école audacieuse, un
siècle plus tard, fera un moyen suprême du style.
1. Dans De Cardonal, La Révol. en prov., p. 350.
2. 10 janv. 1793, Id., Recrut. Armée, p. 413.
3. 17 mars 1794, Id., ib., p. 427.
CHAPITRE VIII
MOTS MAL FAITS OU ESTROPIÉS
Abandon de l'apophonie. — Le déplacement normal de l'ac-
cent avait produit des règles organiques d'apophonie. Graine > grenu,
panier > panerée, œuure > oui^rer. Le sentiment de cette alter-
nance est visiblement oblitéré, car on rencontre " graîné ", " panie-
rée " ^, " œuvré " ^. Ces sortes de fautes étaient du reste assez
anciennes, comme le prouve le développement de la famille
du dernier mot = manœui^rer, etc. Graine est dans Parmentier ^.
Il faut noter du reste que des mots, incontestablement nouveaux,
sont dérivés normalement, tels " babouviste ", à côté duquel on ren-
contre pourtant " babeuviste " *.
Autres vices. — D'autres mots ne méritent non plus qu'une
condamnation peu sévère, ainsi " inretrouvable " : « nous aurions
perdu une occasion " inretrouvable ", et manqué le bonheur de la
France » ^. Cet adjectif est le frère aîné de Vinlassable, qui, de nos
jours, est si cher à nos hommes d'État. Il prouve que in, au lieu de
prendre les diverses formes que lui imposait la consonne suivante,
il, ir, tend désormais à rester immuable.
Racueillage " manque de noblesse, mais sa formation n'est pas
surprenante. N'est-ce pas simplement un nom tiré de racueillir,
soit que le ra populaire eût remplacé re ^, soit qu'il se fût conservé
dans les souvenirs du peuple quelque chose du vieux verbe racueil
lir ' ? C'était le noin dont on appelait une sorte de récolement des
numéros, lors des distributions dans les prisons ^.
Déformation par étymologie populaire. — Dans certains cas
d'altération, il ne s'agit pas de faits phonétiques. Ainsi pour souque-
1. Rolland blâme ces deux mots.
2. Arr. Cmt. Sal. p., 23 mars an 11-11 juil. 1794.
3. Mém., p. 59.
4. L'appréliension d'une réaction " bnbeuuistc " (lîourrienne, Mém., t. I, p. 246). Voir
H. L., t. IX, pp. 708 et 8.35.
5. Bailly, Journ., t. I, p. 316. ■©• L., H. D. T., Fr., Roll., Bas-Lang., Michel, Goug.
6. Sur re ^ra (cf. raoin pour recoin), voir plus haut, p. 134.
7. Voir God. Le Gomp' donne racueil.
8. Il en est souvent fait usage en niv. an Il-janv. 1796 (Aul., Par... Therm., t. I, pp. 335,
338, etc.).
MOTS MAL FAITS OU ESTROPIES 145
nille, on trouve constamment " souguenille ". Il est vraisemblable
que nous sommes ici en présence d'une étymologie populaire sous
l'influence de guenille, peut-être d'un jeu de mots conscient : «comme
si je me foutois une garniture de boutons d'or sur la " souguenille "
qui me sert à fabriquer mes fourneaux » ^ Lemaire écrit même
" sous-guenille " ^. L'intention paraît claire.
Enfin l'étymologie populaire joue son rôle dans la déformation
de " milliagramme " pour myriagramme : « ce sont les " milliagrammes "
de froment qui font tourner la tête à tout le monde ; si l'on en
donnait aux municipaux, tout le monde voudrait avoir l'écharpe » 3.
J'expliquerais de même " extriper ", pour extirper : tripe a dû
jouer là son rôle *.
Corruptions de toutes sortes. — Gisîer (= gésier). Rosset a
cité une série de formes : jouzier, jésier, jusier, etc.. A Paris on
disait dans le peuple jusier pour gisier. On trouve aussi gigier :
« foutons-nous dans le " gigier " cinquante brocs » ^.
Comparez " espadron " (^ escadron) *, etc.
On mutile extorsionnaire qui devient " stortionaire " : « Cette obli-
gation odieuse et " stortionaire " » ' ; amalgamer s'accourcit en " mal-
gamer " : « nous somme " malgamer " avec cidevant picardiy » ®.
Une crase fait de instituteur, " institeur " : « payer dans les cam-
pagnes des " institeurs " nationaux » * ; de prorata " rata " : un
Cahier demande que les nobles paient au " rata " du Tiers État ^".
Il court des légendes à propos de ces écorcheries de mots. Dubois-
Crancé aurait parlé de Paris et de son " abanlieue " ^i. Si le fait est
vrai, encore convient-il de se souvenir que Dubois-Crancé avait
1. Lem., 159^ lelt. b. pair., p. 6. Cf. Mercier, Nouv. Par., XCIV. Cette forme se trouve
■déjà auparavant.
2. 2S« I.ett. b. pair., p. 4.
3. Le Bonh. Richard, cité par le Courr. fr. du 1<" frim. an III-21 nov. 1794, Aul., Par...
Therm., t. II, p. 415. -Q- R., Fr., Roll., Bas-Lang., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
4. Fait communiqué par De Cardenal qui l'a remarqué dans les papiers du Club de Cadil-
lac (Gironde).
5. Jumel, P. Duch., Le rég. des D. de la Halle, p. 8. Ce n'était pas une invention, Desgr.
l'a noté et blâmé.
6. Voir dans Goug., p. 44, espadron employé pour espadon. licite les censures des remar-
•queurs. Une fois sous cette forme, le risque de confusion avec escadron était grand. Cepen-
dant l'usage de l'armée tendait à sauver la forme régulière.
7. Remontr. munie. Luplanté, Com. Droits Féod., p. 360.-©- Grod., L., Fr., Roll., Michel,
Goug., Sain., Lang. par.
8. Munerot, Lett. Révol. Aube. t. II, p. 92. ,
9. Reg. Délib. Passij, f" 14 r».
10. Dol. Sén. Angers, t. II, p. 658 (Saint-Christophe du Bois).
Il est probable que c'est aussi le même mot, mutilé encore, qu'on trouve dans le Discours
de Baraillon du 22 vendém. an III : comme fournisseurs, tortionnaires et exacteurs (Mon.,
réimpr., t. XXII, p. 236).
11. Rivarol, Act. des A., n» 94.
Histoire de la Langue française. X. 10
146 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
beaucoup fréquenté Rousseau et quabanlieue ^ se disait à Genève.
Je l'ai rencontré du reste dans d'autres régions ^.
Mais, si réservé qu'on soit à l'égard des légendes, il est certain —
les textes le prouvent — que des déformations atteignaient bien
des mots qui sortaient de leur milieu. Dans les Cahiers de Flandre
quote et part remplace régulièrement quote-part ^.
D'autres corruptions étaient pour ainsi dire à prévoir. On ren-
contre " désapprécier " = déprécier : ^i prévenus . . . d'avoir. . . révo-
qué en doute la valeur des assignats, de les avoir " désappréciés
dans des écrits » *.
On peut en rapprocher " inexprétiable " pour inappréciable : a je
vois d'ailleurs avec un plaisir " inexprétiable " que vous ne désespé-
rez pas du succès de l'entreprise » ^.
" Facultueux " (qui a des facultés) naît par analogie avec difficul-
tueux: (.(la cinquième partie d'entre eux, par leur pauvreté même,
est hors d'état de payer aucune contribution... en conséquence les
plus " facultueux " en sont chargés » ^. " Interceptation " était fait
— sans bonheur — sur intercepter : « quelles peuvent être les causes
de r " interceptation " de la correspondance de la Société avec la
Convention et les représentants du peuple » ^.
" Pateliser " est abrégé de pateliniser : « et l'abominable Necker,
" patelisant ", boursouflé, jetant sur nous les horreurs d'une fail-
lite. . . » * ; " Pérégliner ", déformation de perégriner : « je demande
comment il a pu concevoir qu'il feroit " pérégliner " habituellement
ces pauvres enfants au milieu des frimas»''.
Il y a des estropiés, des manchots, des bossus, des culs-de-jatte.
Tels : " sybarisme " : « ne point laisser s'introduire le " sybarisme
parmi les généraux » ^° ; " ostrusité ", où on a mêlé obtus et
1. Gloss. Genev., 1827. Al. François ne l'a pourtant pas trouvé dans J.-J. Rousseau.
2. Demandons la distance d'une Ueiie d' " abanlieu " pour la dite ville, telle qu'elle est accordée
aux arts et métiers dans les autres villes (Dol. Baill. Havre, p. 82, Cah. dol. Mardi, merciers).
■©•L., Ler., Bas-Lang., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
3. Se reporter aux cahiers p. p. de Saint-Léger et Sagnac, p. 441 (Staenwerck).
4. Bull. Trib. Révol., V' p., n" 2, p. 5. -©■ L., Fr., RoU., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
.5. Lett. Représ. Roux-Fazillac, Tulle, 22 oct. 1794, Bull. Hist. Écon. Révol., 1913, t. II,
p. 433. O L., H. D. T., God. et Compl", Cotgrav., Bas-Lang.
6. Martin, Dol. Mirée, p. 60. -Q L., Fr., Ro!l., Michel, Goug., Sain., Lang. par.
7. Reg. Soc. Pop. d'Amiens, t° 16 r», 19 prair. an II-7 juin 1794.0God., L., H. D. T.,
Bas-Lang.
8. M""= Roland, LelL, t. II, p. 122. Ne faudrait-il pas lire pateliner? -Q^ L., H. D. T., Fr.
Roll., Bas-Lang., Michel, Goug.
9. Masuyer, Disc. s. l'Instr. Publ, p. 30. Cf. l'italien et le français pèlerin. Voir Goug.,
p. 55. Cf. " reflin " pour refrain, " réciploquement " pour réciproquement, etc..
10. Com. Sal. p., 5 frim. an II 1-25 nov. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. XVIII, p. 334.
Cf. VoiZd la vraie cause de nos malheurs, c'est le " sybarisme " des chefs, leur friponnerie, leur
crapule (Carnot, 30 fruct. an 11-16 sept. 1794, Corr. Carnot, p. 656). L. et H. D. T. donnent
subaritisme comme un néologisme.
MOTS MAL FAITS OU ESTROPIES 147
abstrus : « malgré sa nullité et 1' " obstrusité " de son jugement » ^.
« Le congédié se " refuge " [sic) où il peut avec ses meubles et ses
bestiaux » ^. « Que le droit de " compasquilé " (compascuité) réciproque
soit rétabli » ^.
D'autres, comme " imprévoir ", ne blessent pas seulement l'usage
ou l'analogie, mais le bon sens : « dans tous les cas prévus et " à
imprévoir ", il doit avoir la moitié de la récolte » *.
1. Lecointre, Gaz. de Fr., 2 niv. an VIII-23 déc. 1799, Aul., Par... Cons., t. I, p. 166. 0 L.,
H. D. T., God. et C.
2. Com. dr. féod., p. 473 (Pétition administr. du district de Guingamp, C.-d.-N.).
3. Dol. Sén. Bigorre, p. 448 (Nouilhan).
4. Puy de Dôme, Pét. des Cultiv., Part. Biens Commun., p. 506.0 L., H. D. T., Goh., Fr.
CHAPITRE IX
MOTS DÉFORMÉS PAR LA TRANSCRIPTION
L'ignorance orthographique. — J'ai déjà signalé la difficulté
qu'il y a, en raison de la restauration qu'on a fait subir à une quan-
tité de textes édités depuis cinquante ans, de savoir, d'après ces
seules publications, quelle était l'orthographe des originaux. Si on
prend la peine de se reporter aux pièces, la vérité apparaît avec
netteté. Môme des gens qui ont joué un rôle dans la vie publique,
soit locale, soit générale, n'avaient pas appris à écrire correctement.
Leurs bévues sont parfois telles que, si l'on veut comprendre ce qui
est sorti de leur plume, on est contraint à de véritables restitutions.
Ainsi les trois corps administratifs de Vesoul, qui n'étaient pas
composés exclusivement de gens du bas peuple, se sont réunis pour
rédiger une adresse. Ils écrivent : « le dernier roi des Français...
n'existe plus. Son nombre impuissante ne peut écarter l'ordre du
jour et la question décidée par le faite aurait dû éteindre... et
anéantir parmi vous toutes les personnes alitées » (26 avril 1793) ^.
On croirait à des phrases grimées à plaisir et à de mauvaises plai-
santeries. Ce ne sont que des fautes, dont on pourrait citer par cen-
taines les analogues ^.
Mais c'est ici le lieu de se rappeler ce que nous avons dit de la
connaissance de l'orthographe au xviii^ siècle. Rien n'est dégradé
par la Révolution, c'est l'état ancien qui continue. En haut les fautes
sont légères. En bas elles sont énormes '.
De l'orthographe dite de règles il n'y a point lieu de parler. A
1. Wallon, Fédér., t. I, p. 175.
2. On réclame contre l'impôt du sel : Que les gabelles soient abolies, ni utiles [= n'y eût-il ?]
que les horreurs auxquelles nous expose l'affreux impôt du sel, si la misère a forcé quelques [uns]
de nous à se procurer cette denrée à meilleur marché ; jusqu'au souvenir en doit être ané anti (Cer-
non, dans G. Laurent, Dol. de la Marne, t. 1, p. 125) ; après qu'ils sauront [= auront] fait leurs
cours en entier (Dol. Sén. Civrau, p. 230, Périgné).
3. Je n'insisterai pas sur l'ccriture des illettrés. Donnons-en un échantillon : Ces tiran de
cultiimteur qui de fermiers sont devenu propriétair des biens [de] leurs maître, avec un tont de
hauteur on repondu avec menace... quil aimeroit mieux que leur bette vive que ces misérables
maneuvrc, et que cela leurs y oteroit du pâturage. Voilà comme les hommes ne son jamais contan
et quil .-iembaras, peu sy il profitte avec le bien d'autrui (Pet" des Pauvr. de Liffol-le-Petit,
H"^-Marne. Pajt. des B. corn., p. 159). On trouvera des spécimens variés dans l'Append. I.
MOTS DEFORMES PAR LA TRANSCRIPTION 149
examiner quelques pièces, il est facile de voir que la morphologie fran-
çaise, qui n'était plus la plupart du temps que graphique, est aban-
donnée. On ne distingue pas pluriel et singulier, possessif et démons-
tratif, infinitif et participe. Comment appliquerait-on les règles
délicates qui régissent l'emploi des signes extérieurs des variations
des mots et de leurs rapports^?
Le s^ Longuet, que nous avons plusieurs fois cité, et qui demande
une subvention pour l'aider à établir une maison de santé, adresse
à Bailly une lettre où tout est confondu : d'abord les genres et les
nombres : « une entreprise sur et certaine, les malades qui ont été
guérie ; ayant guérie des pages ; les notables sont venue ; les playes
cancéreux', les malades... après quil serait réunis... les adminis-
trateur, les promesse y; ensuite les pronoms et adjectifs ce et se : «ce
rendre à Versailles ; les enfants débarrassé de ses fâcheuses infirmi-
tés » ; enfin les formes verbales : « obligé de courire » ; « c'es donc à
M. Bailly » ; « pour prouver que je n'en imposent point » ; « il seras
mits » ^, etc.
Nulle tendance a simplifier. — Dans la façon d'écrire les mots,
on pourrait supposer a priori que se retrouverait une certaine ten-
dance à simplifier le grimoire. Il n'en est rien. Pour simplifier, il eût
fallu posséder d'abord règles et usages, or à peu près personne ne
remplissait cette condition. Les mots prennent donc une physiono-
mie différente de celle qu'ils avaient d'habitude, voilà tout. Les
changements ne s'inspirent que de l'ignorance.
Influence très restreinte de la prononciation. — On est
même étonné de voir que l'influence de la prononciation du sujet
qui écrit se traduit fort rarement dans l'écriture. Nous avons, au
chapitre Phonétique, cité quelques textes ; on pourrait en ajouter
quelques autres : une lettre d'un juré : « Je taprans mon frerre que
je été un des jurés qui ont jugé la bête féroche»^. Un Alsacien, Bau-
gard, qui devint en 1797 chef de brigade du 21^ Dragons, marque
son origine : « Je vien de rescei'oire vautre lettre, citoyene, pare
lequel vous mAprenne le démarche, que vous savez faict pour me
faire optenire une plas aupraie du ministre, je ne pui que vous loyet
(louer) et me failiscitte de vautre qonduite et du sel (zèle) qui vous
1. Dans les Lettres b. patriotiques de Lemaire, presque toujours on fait l'accord — on
le fait trop — dans les composés, du geru-e de " grippes-monnoie " et les analogues tels
qu'officiers " torches plats ". Ou bien ils prennent une s à chaque mot, ou ils en prennent
une au mot qui n'en devrait pas avoir (Voir 20« Lett., p. 2 et 33« Lett., p. 4).
2. Tuetey, Ass. PubL, t. I, pp. 87 et suiv.
3. L'auteur était-il de l'Auvergne ?
150 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
sanime... je vous charge pareuyemant dasure (d'assurer) le maime
citoyen de toute ma regonaiscens^. . . ))
Le désordre sans caractère. — Pareils cas ne sont pas fré-
quents. D'ordinaire ceux qui écrivent ne décèlent ni leur lieu de
naissance ni leur individualité. Ils massacrent les mots, leur coupent
la tête ou la queue, les allongent, les agglutinent, les rattachent à
des morceaux de mots voisins dans un incroyable désordre. Ce n'est
pas la réforme de l'orthographe, c'en est le saccage. Fassiander
remplacera faciendaire^, percei^erer : percevoir^, substante * : sub-
sistance.
On lit un peu partout des lignes comme celles qui suivent : Il
était a compagnier ^-j et y ayians i'aquier, ils onts arretté qu'il ceroit
représanttée aux États généraux que ladite paroisse étants d'un sol
ingrat et trais sow'ants surmergee ^', les preuves aurales et littérales
se réunissaient "^ (on a voulu dire orales).
Voici un procès-verbal du juge de paix de la Chapelle Saint-
Mesmin : « Ils onte tenue des propo incendierre et contre-révolution-
naire, en dizant que la Convention étoit des brigand, et que M. Dumou-
riez aloit les mettre à la raison avec son armée » ^.
La veuve Crozat, ex-noble, écrit : « Etat des merre nourrices que
j'ai guéris et que je treite de mal au mamelle et autres » ^.
Quelques morceaux types. — Des morceaux entiers donneront
une idée plus exacte que des phrases éparses, toujours suspectes
d'avoir été choisies.
J'en reproduirai d'abord un, provenant de Miélan :
Lesd. suppliens ont recours à vos supperiorités, bontés et charités, d'ordonner
incessement et sans délai de faire partager led. fonds par egalle portion, et
ordonner ausd. bourgeois, de rendre au meneu peuble et reparer tout le tor qu'ils
on reçu depuis quils jouissent led. found, ou leurs décerner une amande appli-
cable pour tous ceux qui ont reçu le lor, en leurs privans de là perte dud. fonds.
Lesd. seppliens voudront que l'honorable semblée nationalle jouit à son proffit
et à leurs aventage plutôt que ceux de Miélan, nous prions tous les jours le
1. Chuquet, Lelt., 1793, p. 267. A peine si on retrouve la trace de l'accent alsacien dans
vous savez faict, et sel pour zèle. Mais vien, vous ne sont pas altérés.
2. Dol. Rennes, t. I, p. 540 (Saint-Didier).
3. Nous représentons en outre que M. le Curé veuille encore en outre " percevcrer " d'autres
dîmes (Le Parqiiier, Dol. Xeuchat. e. Br., p. 39-40, Beuvril).
4. Que pour faciliter la " subslante " de tous les sujets de S. M. (Id., ib., p. 47, Bois-Héroult ;
cf. le substantemenl (soutien). Voir God.
5. Proc.-Verb. Jnterr. A. Chénier.
6. Dol. d'Elbœuf sur Andelle, Le Parquier, o. c, p. 102.
7. Bull. Trib. Révol., IV p., n» 50, p. 197.
8. Wallon, Trib. Révol., t. I, p. 140.
9. Id., Ib., t. IV, p. 344.
MOTS DEFORMES PAR LA TRANSCRIPTION 151
bon dieu qu'il vous donne de bonnes lumières pour nous faire faire le partage
dud. founds avec le partage dud. found. Lesd. suppliens vivront en travailler
chaqueun sa portion ^.
Messieurs, je mais la main à la plume aujourd'uit, et je prend plaisire à vous
écrire pour ce qui regarde les décrets des biens en friche. Messieurs, en pro-
vences, comme vous savoit qu'il y a quantité de terre inculte, lavons que l'on
y récoltte ni erhe ny grains, et que toutte ces terre-là n'appartiennent qu'à de
gros riches, qui aime mieux que toutes ces terre restte en friche, que dans donner
seulement à un bon citoyens, à rantte ou à prix d'argent, nous ne demandons
pas. Messieurs, ces terre pour rien; dans le siècle où nous sommes à présent, le
pain est fort chère, l'ouvrage est très rare, voilà qui s'y présentte quantité de
bons citoyens qui désireraient en avoir en payant... Voilà ce que disait ces mau-
vais riches, quand on leur demande du bien ; je ne veux pas donner de terre
à défricher, parce que cela me porte du produit de Verbe pour mes bestiaux ;
non. Messieurs, ce n'est point ça qui les empêche de travailler ainsy, ces la
mauvaise volonté, à seul fains de mettre la famine dans nos pays; nous somme
tous bon citoyens, nous ne demandons que la droiture et nous n'ygnorons pas
notre devoir.
Comme aussy. Messieurs, nous savons que la liberté reigne à présent et que
dans nos marché de Châtillon nous ne pouvons rien acheter, soit bœur, fromage,
œufs, à moins qu'il y an et de reste de la ville, nou sommes du canton de Châ-
tillon, et si nous avons besoins d'une livre de bœur syil n'y en a point de trop
pour la vile, il faut nous en passé... ^.
Nous demandons quille y ais un garde-champêtre dans chaque paroisse.
Chacun jouis avec impunité, détruisse les barière et sautoirs, font des trous dans les
hai de clôture des pâture et verger; les particulier adjaçan, propriétaire ou fermier
sont obligé de paier les domage occasionné par ce délire (délits) par leurs bestiaux.
Nous demandons pour la conservations de nos grain que M. le Sénéchal rende
une sentence pour obliger toust les paroisse d'élire un garde pour empêcher
tout espèce des délire qu'ille se commètent journellement en toust genre ;... laisser
la liberté à chaque paroisse de les démètre à la plurarité des vox, s'ille ne font
pas leur devoir ; les décorer d'une médaille de cuivre portant le nons de chaque
paroisse... ^.
Cocasseries. — Un député a donné son nom à la déformation
des mots. Les " bentaboliser ", dit le Néologiste français, c'était les
employer d'une façon ou gauche ou burlesque *. Peut-être a-t-il
lâché dans quelque occasion un pataquès qui a fait sensation ; mais
des centaines d'autres auraient pu être cités par les puristes comme
ses coaccusés. Les méprises, ainsi qu'on a pu en juger déjà, con-
finent à la bouffonnerie : Il n'est qu'un moyen sûr de " dévaliser " le
Palais-Royal de toute son impureté ^.
Certaines de ces cocasseries sont passées en proverbes : « " la mau-
1. Gers, s. d.. Part. Biens Commun., p. 100-101.
2. Dammarie sur Loing, Pét. d'un hab., 12 mai 1792, Part. Biens Commun., p. 131.
3. Loriquet, Cah. du P.-de-Cal., t. II, p. 326 (Longueville).
4. Fr., p. 168 ; cf. R., p. 138.
5. Rapp. Béraud, 24 sept. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 180. On a voulu dire débar-
rasser. -Q- L., H. D. T., Gong., Sain., Lang. par.
152 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
vaise santé " habituelle dont " jouissent " ces malheureux habitants » ^ ;
« aussi, depuis les terribles et délicieuses où elle [la veuve Lahaie]
s'est trouvée, " jouit-elle de la plus mauvaise santé " » ^.
Sans avoir l'intention de justifier cette expression ridicule, il
convient pourtant de la rapprocher d'autres, analogues : « l'accusé
" a toujours joui de la réputation d'ennemi de la Révolution " » ^ ;
«cette femme " jouit d'une si mauvaise réputation " que ... » * ; « Je
voyois qu'en restant à la Convention, " je jouirois d'une trop
grande défaveur " » ^. Ces rapprochements ne justifient rien, ils
expliquent. Jouir avait le sens d'être en possession de, et n'éveillait
chez les ignares aucune idée de plaisir ou d'avantage.
On comparera : « Le Comité, considérant que Thévenin Brûlas. . .
ne présente à la Société que des qualités dangereuses à la chose
publique» *. « " En cheminant de toutes jambes " » '. « Il y a dans
cette partie de l'Italie d'assez "beaux sexes des deux côtés " » ^.
Par souci de brièveté on écrit : « La " Section animale " du Comité
d'Agriculture prendra toutes les mesures nécessaires pour l'envoi
des chevaux» 8 et cela veut dire : la Section du Comité qui s'occupe
de l'élevage du bétail.
On comprend sans peine qu'un paysan écrive : « Nous ne pouvons
point " aller paître sur notre terrain " m^". Dans tous villages, nos
bêtes et nous ne faisons qu'un.
Mais l'incohérence amène des rencontres tout à fait burlesques :
Il s'agit de partager les biens par tête ; un juge de paix appuie cette
proposition : « quand je propose une moitié par tête, c'est que je
considère que " chaque tête a besoin d'occuper ses bras pour sa sub-
sistance " » ^^ ; « " les têtes des députés sont posées " sur chaque
département de la République » ^^.
De dégradations en dégradations on arrive à des textes où voi-
1. Dol. off. munie, de Redon, Com. Droits féod., p. 238. Blâmé par L. : c'est parler ridi-
culement que de dire : il jouit d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation ;-0- H. D. T.,
God., Bas-Lang.
2. Rapp. de Menuars au nom du Comité des Secours, Bull. Conv., 14 mess, an II, col. 3.
3. Bull. Trib. Bévol., Suit., n" 13, p. 51.
4. Rapp. Pol., 22 prair. an VlII-11 juin 1800, Aul., Paris... Cons., t. I, p. 412.
5. Bull. Trib. Révol., Suit., n" 85, p. 339 (Aff. Manuel).
6. Les membres du Com. de Surveil. révol. du Uistr. de Bourg à l'agent national (1 " s.-
culott., 2" ann. républ., 7 sept. 1794, Arch. de l'Ain, 932, pièce). Le texte veut simplement
dire des façons d'être des caractères. L'ignorance rejoint ici l'abstraction des docteurs sco-
lastiques.
7. Berland, Domm. Valmy, p. 403, Pét» de deux hab. de Poix (12 janv. 1793).
8. Fricasse, p. 172 ; cL " Le sexe des deux sortes " y est très affable (Ib., p. 58).
9. Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm.., Conv. t. III, p. 455. P. 256 on lit : un membre de la
section " du genre animal ". Il y avait aussi une " section végétale " (Ib., p. 466).
10. Plécy du Bunois, S.-et-M., 18 juin 1792, Part. Biens Comm., p. 225.
11. Pét. J. de paix de Ronchamp, S.-et-Loire, Pari. Biens commun., p. 589.
12. Barère, Conv., 10 mars 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 42.
MOTS DÉFORMES PAR LA TRANSCRIPTION 153
sinent des méprises de tous genres. En voici un où temporel est, mis
pour temporaire, donne pour dont, envoisiner pour avoisiner, quil
pour qui l, la rctte pour l'' arrêté, etc ... Je donnerai un premier
spécimen :
A Bourg, 9 germinal an II.
Il a été fait lecture de plussieur lettres donne (dont) une venant du Comité
de surveillance de Sisteron concernant un mandat d'arrêt contre Jean Antoine
Mevolhoii, datlé du 3 ventos et la rette (arrêté) du représantant du Peuple des
Basses Alpes qui a demandé la pronte execussion de la rette du Comité Sisteron
est (et) écrit au Comité de Surveilliance de bourg régénéré, qu'il écrive a tous
les comité quil lenvoisine (qui l'avoisinent) pour faire arelter ce Mevolhon et pour
le conduire à Sisteron...
I^e comité arrête quil seroit écrit sur le champ dans tous les comité qui lenvoi-
sine et une autre de la commission temporel (temporaire) de Commune Affranchi
date du 3 germinal...
Le comité arrête qu'il seroit fait réponse sur le chamt ^.
Pareil baragouin n'est pas rare :
La Convention Nationale ayant décrété le partage des communeux, en annon-
çant un pront Envoi du décret contenant le Règlement de partage, Et comme
nos citoyens se trouvent engouffrés dans une foulle d'instances quand aux
susdits biens, En conséquence de ce : il est donc tems, chers citoyens, d'effectuer
vos promesses. Et que V avantage à la chose publique se caractérise dans votre
bon procédé, aux fins de dissoudre toutes discutions pendantes entre nos indi-
^fidus, quils ne cherchent que le seul bien de la patrie ;
que puisque nous somes en même de voler vers le quartier de la deffence
de la Republique, que nous ne laissions point la moindre happréhantion sur
nos propriétés, qu'elles ne soient dans le cas d'éprouver La Rigeur d'aucun
jugement quand aux susdits Biens, ce qui pourroit très bien Etre a [en]
absence de ceux qui seroient a combattre pour la liberté, dont leurs femmes,
et enfants se trouveroient oprimés ^.
1. Com. de surv. de Bourg, Arch. Ain, 936 (non paginé).
2. Pét. hab. de ViUeton, 1" nov. 1792, Part. Biens commun., p. 505. Arch. Nat., F"* 330,
Lot-et-Garonne.
CHAPITRE X
NOUVELLES EXPRESSIONS
Scrupules. — On ne saurait croire combien de précautions, cer-
tains, qui par ailleurs se montrent hardis, prennent parfois pour
hasarder une expression. Ainsi Mirabeau : « Je n'en connais qu'un. . . ,
dit-il, et je l'indiquerai par cette locution triviale et peut-être de
mauvais goût que je me suis déjà permise dans cette tribune, mais
qui peint nettement ma pensée ; c'est le tocsin de la nécessité » ^. En
revanche on rencontre très fréquemment des expressions qui étonnent
autant que des vocables insolites. Tel est par exemple " citoyennes
de charité " : « L'administration aura une lingerie régie par une des
citoyennes de charité " » ^, visiblement inventé pour laïciser sœurs
de charité.
Erreurs ou hardiesses ? — D'abord il n'est pas toujours
facile de distinguer entre les expressions réellement entrées dans
le vocabulaire comme demander excuse^, et les alliances de mots qui
sont des effets de style personnel comme " patriote d'industrie " *.
Je rangerais sans hésiter dans la seconde classe : "chargé de cons-
pirer " *. De même : « décrétées d'accusation devant " la haute-
cour de notre orgueil " » ® ; ou bien encore : « Voilà ce que les fac-
tieux appellent une belle " insurrection morale " » ''. Le chevalier
du poignard dont parle Mercier ® a bel et bien cherché un effet
quand il a dit : « les coups de pied que " j'ai reçus dans le cul ne
me sortiront jamais de la tête " ». Si bas que soient les mots, il y
a effort pour frapper l'esprit.
Mais entre les deux catégories de faits viennent s'en ranger
1. Disc, droit de guerre, 20 mai 1790, Orat. Révol., p. .35.
2. Assemblée en vue de l'établissement d'un bureau de secours à Dreux (10 brum. an
11-31 cet. 1793). Soc. pop. Dreux, p. 70.
3. Sur cette locution, voir plus loin.
4. Des rapprochements qui tendent à jeter de la défaveur sur la Révolution et les patriotes,
elles devraient dire sur les excès de la Révolution et les " patriotes d'industrie " (C. Desmoul.,
V* Cordel., n» IV, 30 Mm. an 11-20 déc. 1793).
5. Le " chargé de conspirer " n'a point perdu de temps (Id., Révol. Fr. Brab., n» 43, III,
p. 1.51).
6. Necker, Pouv. Exéc, t. VIII, p. 473.
7. Lanjuinais, 31 mai 1793, Annexe à Durand-Maill., Hist. Conv. Nat., p. 311.
8. Nouv. Par., t. II, p. 203.
NOUVELLES EXPRESSIONS 155
■d'autres qui fournissent matière à contestation. Si gladiateur n'avait
pas été cent fois imprimé, on pourrait considérer " gladiateur de
la liberté " ^ comme une invention d'écrivain; mais ce nom figure
si souvent dans les opinions, les articles de journaux, qu'on doit
être réservé dans les conclusions.
Est-on en droit de retenir comme une nouveauté " se pavaner de
patriotisme " ^ ? On disait couramment se pai^aner de son pourpoint ou
de son esprit. La ressemblance est frappante. De même " travailler
en anarchie " ^, s'il n'est pas ancien, est fait sur des modèles très
connus, comme travailler en finances, dont il a été question dans
un autre volume *.
Dénuement des chevaux de selle " paraît non seulement équi-
voque mais biscornu ^, toutefois l'expression dénuement des biens
sensibles était courante dans la vie religieuse, où on célébrait le
dénuement de toutes choses, c'est-à-dire la privation, le manque,
l'absence ®.
Mais même quand aucune analogie n'explique les nouveautés,
on n'est pas toujours sûr qu'il y a erreur, il peut y avoir témérité.
Soit la phrase : « l'intrigue anglaise " s'acclimate " partout » ^.
Barère, prétentieux comme à l'ordinaire, a peut-être trouvé piquant
d'assimiler l'intrigue à une mauvaise plante. De même quand Dan-
ton dit : « S'il était possible que toutes les " divisions fussent scel-
lées " » ^ ; peut-être a-t-il pensé à la vieille image biblique du sceau des-
tiné à clore les bouches, image alors familière. Ailleurs, Courtois s'écrie :
« Cette idée [d'une réputation universelle], qui plaît à l'âme, est
peut-être plus belle que convenable. C'est une de ces idées " infi-
nitésimales ", plus faciles à concevoir qu'à mettre en pratique » ^.
On se demande s'il a été hanté comme Pascal, par l'idée des deux
infinis, ou s'il s'est simplement égaré dans les termes de mathé-
matiques.
1. Enfin l'heureuse époque est arrivée où cessant d'être les " gladiateurs de la liberté " nous
pouvons être ses véritables fondateurs (Boiss. d'Angl., Conv. Nat., 5 mess, an III-23 juin 1795).
2. Rép. à l'arm. du N., Aul., Act. Com. Sal. p., t. IX, p. 467. *H. D. T. : St-Simon : ... se
pavanait de son chapeau ; Fér. blâme se pavaner de...
3. Les aristocrates nous " travaillant en anarchie " pour nous y réduire [à avoir un roi]
(Fauch., Journ. des Amis, axv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 74). *L. : Regnard.
4. H. L., t. VI, p. 495.
5. " Le dénuement des chevaux de selle " est effrayant (Rapp. du 19 sept. 1793, P. Caron,
Par... Terr., t. ï, p. 145).
6. Voir L., H. D. T. Sur dénuement, H. L., t. IV, pp. 435, 529.
7. Barère, 6 juin 1793 (Rapp. sur le 31 mai). Le mot était usité au xviii^ s. : une masse
d'hommes plus " acclimatés " que les blancs (Condorcet, 1781, Esclav., D., t. XIV, p. 515). *Fér.,
qui l'attribue à Raynal, Goh., p. 253, A. 1798. Delille avait commencé à l'employer au
figuré.
8. Jacob., 21 juin 1791, Disc, p. 18.
9. Jacob., 21 nov. 1792, Aul., Jacob., t. IV, p. 503. L'adjectif *Trév., 1771.
15G HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Alliances nouvelles de mots. — On pouvait s'opposer aux ten-
tatives conscientes faites pour troubler la langue. Il était impossible
d'en empêcher la corruption spontanée, telle qu'elle menaçait de se
produire depuis le jour où les foules dépourvues d'instruction allaient
manier un instrument si délicat. L'assemblage des mots est chose
périlleuse pour ceux à qui manque le sens de leur origine, de leur signi-
fication fondamentale, tel que le donnent ou bien un sentiment pro-
fond et inné de l'idiome, ou bien l'éducation et les lectures.
Les discours d'un Danton fourmillent d'expressions faites sur les
modèles qui suivent : « la " fraternité qui seule peut donner à la Con-
vention cette marche sublime qui marquera sa carrière " )» ^ ; « La " con-
duite immobile que j'ai tenue " dans cette Assemblée » * ; «si l'on peut
reprocher à des individus d'avoir " professé des actes de vengeance " » *
«je sais que les " soupçons de l'inculpation m'ont précédé à cette tri-
bune " » * ; « Je réponds que le fait est bien " contradictoire avec
l'animosité que me voulaient ces individus " » ^. Et ainsi de suite.
Un peu d'analyse. — Il n'est pas superflu de rechercher briève-
vement par quelles erreurs ou par quelles inadvertances orateurs et
écrivains sont arrivés à des coqs-à-l'âne.
A. — Une première catégorie, bien fournie, renferme des expres-
sions obtenues à l'aide d'une extension immodérée du sens. J'en don-
nerai pour exemple être à la hauteur de : Une chose est à la hauteur
d'une autre, un homme est à la hauteur de sa fortune, leurs carac-
tères sont à la hauteur de la situation ; toutes ces façons de s'expri-
mer sont justes. Mais de proche en proche, on en arrive à dire de
façon saugrenue : « Ceux qui proclament traître tout homme qui n'est
pas " à la hauteur du brigandage et de l'assassinat " » ^.
Les puristes de nos jours n'ont pas encore passé condamnation
sur la locution remplir un but. On avait commencé par dire d'une
part remplir un- devoir, un engagement '', une promesse, un serment.
On remplit non seulement son devoir, mais son sort, sa destinée, un
vœu, une idée, ses talents, son honneur, l'idée que les autres ont de
vous, leurs espérances, etc. Remplir son dessein paraît. Il est déjà dans
Fontenelle. Petite est la substitution de devoir à promesse, ou d'o6-
1. Conv., 29 oct. 1792.
2. 1" avril 1793, Disc, p. 155.
3. Conv., 21 janv. 1793.
4. Conv., 1" avril 1793, Disc, p. 115.
5. Défense, Disc., p. 264.
6. Vcrgn., Conv., 31 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 147.
7. Tel qui prendrait l'engagement aurait beaucoup de peine à le remplir (Dup. de Nemours,
24 sept. 1789, Arch. Pari., 1'" Sér., t. IX, p. 148, col. 1).
NOUVELLES EXPRESSIONS d57
jet, de hut à dessein, d'où la phrase : « Comme représentant héréditaire
de la nation française, il [le Roi] a des " droits sévères à remplir " » i.
D'où aussi les phrases si nombreuses où on trouve " remplir le
but " : « Afin de " remplir le but " de son établissement» ^ ; « Les assi-
gnats, qui ayant " rempli le premier but " pourraient être anéan-
tis » 3 ; « Ces deux autorités... doivent marcher de concert pour
" remplir le but " commun de leur institution » *.
A ce développement, on peut comparer celui de " se couvrir de ",
On se couvre de toutes sortes de choses, concrètes et abstraites, vête-
ments, gloire, etc. Ceux qui n'y regardent pas de près écriront : « Il ne
m'avait point avoué " les torts multipliés dont il s'est couvert " » ^.
B. — Les analogies amènent à substituer des à peu près à un des
éléments d'une expression reçue. On dit prendre part à une action ; au
lieu de prendre part, on emploiera partager : « Nous perdons le temps en
vains efforts pour combattre nos ennemis ; chaque minute est un
" crime que je ne veux plus partager " » * (Cf. « Pour avoir " partagé
un pareil complot " ») '.
C. — Deux expressions anciennes se croisent : faire échec et porter
coup ; d'où " porter échec " ^.
D. — On abrège : Décréter V arrestation de est correct. Mais il faudrait
dire décréter quon prendra en otage ; on réduit à " décréter l'otage " '.
C'est peut-être ainsi que s'est formé " demander excuse ", qui
peut aussi être issu de l'analogie de demander pardon, par substitu-
tion d'un des noms à l'autre : « Cet homme que j'avais arrêté me
" demanda alors excuse " » ^•*.
Chaos de mots. — A d'autres expressions, et elles sont en grand
nombre, il n'y a point d'explication à chercher ailleurs que dans la
1. Proclam, du Boi sur les événements du 20 juin 1792. Cf. Danton, Conv., 8 mars 1793,
Disc, p. 91.
2. Rêvol. Paris, n" 175, p. 373, 1792. -0- Fér., H. D. T., Fr. ; *L. qui blâme : St-Simon,
Rousseau.
3. 8 pluv. an III, A. Schniidt, Tabl. Révol. Fr., t. II, p. 274.
4. Boulay de la Meurthe aux Cinq Cents, 17 prair. an Vll-juin 1799, Bûchez et Roux,
t. XXXVIII, p. 47. '
5. Vadier à Chaudron, 4 prair. an II, d. Tournier, Vadier, p. 205. ■©■ L., H. D. T., Fér.
6. Couthon, Jacob., mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 95.
7. Guadet, Conv., 29 avr. 1793, Eid., t. XXVI, p. 199.
8. Ne faut-il pas réparer mille " échecs portés " à la fortune publique... (Mirabeau, 27 août
1790).
9. "Décréter comme mesure de précaution... l'otage " de Louis XVI et de la famille royale
(Disc, de Baumier, 5 août 1792, Aul., Jacob., t. IV, p. 181).
10. Thibault, Conv., 16-17 janv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 147. Cf. Oui, il en
" demanda excuse " à tous les citoyens {Bull. Trib. Révol. , n" 19, p. 85 ; cf. p. 86), et : Le Com-
missaire Romain vint me " demander excuse'' pour lui (J. Miranda.àson procès, mai 1793,
Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 46).
*H. D. T. : popul. : La Fontaine, Fér. qui blàme l'expression.
iris HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
négligence ou l'ignorance. On joint les mots à tort et à travers : " bri-
ser des divergences " i ; " exercer la cherté " ^ ; " opérer un but " ^ ;
" prévenir la trame " * ; " réunir la moralité " ^ ^ laisser " coasser des
insectes " * ; « Comme cette compagnie " éprouve une activité " plus
forte que celles qui sont au camp » ^ « Aussitôt qu'il fut " imbu de
l'aventure " par le c" Brémont» *.
1. Ils ont besoin de " briser par le rapprochement, les petites divergences " (Condorcet,
sept. 1791, Mém. de Condorcsl, t. II, p. 166).
2. La " cherté qu'exercent " messieurs les charretiers (Rapp. de Chartnont, 25 niv. an II-
14 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II, p. 254).
3. Le 9 au matin, lorsque la lutte s'engagea, je crus... qu'elle allait " opérer le but " que je
m'étais proposé (Lecointre, Les Crimes des Sept Membres, p. 73).
4. Pour " prévenir la trame " que nous devons craindre (Robesp., Conv., 18 janv. 1792,
Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 228).
5. Sans mauvaise intention, puisqu'il " réunit en sa faveur la moralité " la plus patriotique
(Bull. Trib. Révol., V« p., n» 1, p. 4).
6. Laissons " coasser dans la boue et dans la fange ces vils insectes " (Jean Bon Saint-André,
Conv., 8 mars 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 11). Observons toutefois qu'insecte, mal-
gré Réaumur, n'avait pas encore de sens très précis. Cf. H. L., t. VI, p. 577.
7. Lell. Représ, de Lyon, 17 août 1792, Chuquet, Lett. 92, p. 90.
8. Pét» de deux hab. de Poix, 12 janv. 1793, Berland, Domm. Valmy, p. 403.
À
SECTION III
LANGUE NOBLE
ET LANGUE BASSE
CHAPITRE PREMIER
AUTREFOIS. SOUS LE VERNIS MONDAIN
Au xviii^ SIÈCLE. — Au cours de cette Histoire nous avons
montré les efforts faits pour épurer le français écrit et même parlé
des mots orduriers et des mots graveleux^. Le résultat avait été con-
sidérable et durable. Mais le xviii^ siècle, hardi autant que frivole,
sans abjurer la foi de l'âge précédent, avait cessé de s'astreindre aux
règles sévères de convenance et de dignité. Pour s'imaginer que les
mots malsonnants ne pénétrèrent dans la langue de la bonne société
qu'après l'entrée du peuple dans l'État, et pour tenir un de ces faits
comme la conséquence de l'autre, il n'y a guère que les ignorants qui
se représentent l'ancienne société comme un Conservatoire de bonnes
mœurs et de bon goût. La politique de ces trente dernières années a
donné dans certains milieux quelque créance à ces billevesées. Ceux
qui ont lu et étudié savent à quoi s'en tenir.
Il me paraît inutile de montrer en détail que la littérature du
xvm® siècle a fait une large place aux œuvres égrillardes, et même
aux productions pornographiques. Pour un roman pervers, mais d'une
forme correcte, comme les Liaisons dangereuses, combien de contes, de
chansons, de satires, d'épigrammes, de parades, de romans, etc., d'une
langue très osée ou franchement graveleuse, ordurière même ou
sadique ! De Grécourt à Restif de la Bretonne, de Piron à Chevalier dit
Du Coudray, de Sénac de Meilhan au marquis de Sade, c'est un défdé
d'œuvres et d'œuvrettes en prose et en vers où le « lecteur français n'a
guère été respecté « ^.
On n'a que le choix entre les Chansons de Collé. Les Recueils
de 1753, 1764, 1787 offrent aux amateurs un choix de couplets
où l'esprit grivois s'est ébattu en liberté et où la crudité de lan-
gage a été poussée à l'extrême, sous l'œil d'un censeur bienveillant.
1. Voir H. L., t. III, pp. 751 et suiv., t. IV, pp. 650 et suiv., t. VI, pp. 1408 et
suiv.
2. Voir la Bibliographie des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes, au mariage, par
Histoire de la Langue française. X. 11
162
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
La langue n'était pas compromise par des grossièretés de cette
sorte. Mais voici une ronde du même auteur. On n'a pas imprimé les
gros mots. La rime les indique :
Biaise et Margot, à merveille
Ensemble ont toujours vécu...
Biaise hausse la bouteille
Et Margot lève le . . .
(Refrain qu interrompt de même le chanteur).
Eh ! fi donc, dit-on chose pareille ?
Polisson, et fi-donc, que dis-tu ?
. . .L'on m'a parlé d'une brune
Qui de ses faveurs, dit-on.
N'en accordait jamais qu'une.
Celle d'entrer dans son. . .
Fi ! cela ne fera point fortune.
Ce couplet est par trop polisson.
J'aime, disait frère Côme,
Les femmes et rien de plus.
Je laisse aux suppôts de Rome
L'honneur de servir les. . .
Eh ! tout beau, n'achevez pas, bon homme.
Ne vous mettez pas le nez dessus.
(I, 58-59.)
Avec les chansons vont les parades. Ne donnons que les titres de
quelques-unes du Théâtre du Boulevard, recueillies par Thomas Cueil-
lette, après avoir été jouées par lui et ses amis, sur divers théâtres
de société : La Confiance des Cocus, Léandre Hongre, Le Marchand
de Merde ; L'Amant Poussif ; Isabelle grosse par vertu ^, etc.
M. le C. d'I***, 2« éd. Paris, 1864. Un seul exemple, la Romance obscène, dont le titre n'est
que trop justifié :
Messieurs, prêtez attention.
Et vous aussi mesdames, parce
Que je vais dire une chanson
Que j'ai faite sur une garce
Dont les mouvements indécents
Auraient pu ranimer les sens
Et du plus vieux, et du plus grave.
Si son esprit l'eût arrêté.
Elle eût mit en rût le Conclave
Et fait b... sa Sainteté.
(T. I. p. 132).
Elle demeure à Rome encor
Auprès du couvent des Jésuites,
Je crus que sa beauté d'abord
Convertirait ces Sodomites.
Ah ! dans toute la chrétienté,
11 faut que la société
Envoie des missionnaires.
De sains apôtres de l'anus
Qui, tirant les v... des ornières,
Prêchent l' évangile des eus.
1. Théâtre du Boulevard, édité par Georges d'Heylli, d'après le ms. de Th. Gueulette,
Paris, in-12, 1881, t. IL
AUTREFOIS. SOUS LE VERNIS MONDAIN 163
Et la marchandise est bien celle qu'annoncent les étiquettes ^.
Les parodies sont à l'avenant. Je signalerai comme tout spéciale-
ment ordurière celle de Zaïre, attribuée à un nommé Bécombes,
intitulée Caquire, par M. de Vessaires (5 actes en vers). Cette pièce,
publiée à Lyon en 1785, fut, assure l'auteur, jouée sur un théâtre de
société. Elle figure dans la collection Rondel, au dossier des parodies
de Zaïre. Elle contient environ 1.200 vers, tous infatigablement sca-
tologiques, et l'on a peine à s'imaginer qu'il se soit trouvé des acteurs
de bonne volonté pour se loger dans la mémoire cette suite ininter-
rompue d'ordures ^.
Or, nous savons par toutes sortes de témoignages que les specta-
teurs, particulièrement les gens distingués, s'amusaient ouvertement
et sans vergogne de ce répertoire. On pourrait ergoter et distinguer
d'une part les mots égrillards, licencieux, polissons, obscènes, ordu-
riers, sales et d'autre part les mots bas, vulgaires et populaciers, etc. Ces
subtilités ne sont pas de mise. Cul, c.net tutti quanti appartiennent
aux deux catégories. Bougre, foutre, sont de la lie du peuple, comme
eût dit Vaugelas, mais ils éveillent des idées qui ne sont pas très pures.
Dans leur cabinet et hors du regard du public, des lecteurs de bonne
société laissaient la Foutromanie traîner sur leurs tables^.
1. Voici un extrait du dialogue entre père et fille, intitulé Colombine :
CoLOMBiNE. — En vérité, mon père, j'aime autant rester fille que d'être la fiancée d'un
pareil morceau.
Cassandre. — Qu'est-ce à dire, morceau ? ne fais point tant la petite bouche, je ne suis
point la dupe de toutes ces simagrées et je gagerais que tu voudrais déjà l'avoir dans le
ventre.
Colombine. — Je vous jure, mon père, que vous vous trompez, et que, si quelque appé-
tit me tourmente de ce coté-là, il n'y a que Liandre seul qui puisse le satisfaire (Le Doigt
mouillé, se. IX, Théât. des Boulev., t. I, p. 99).
2. Une autre parodie, inédite, celle-là, dont le manuscrit est à la Bibliothèque Nationale
(Manuscrits Français, 29i8) nous fournit quelques citations instructives.
Voici comment s'opère la reconnaissance de Zaïre :
« Répondez-moi sans feinte : A gauche sous le sein.
Par hasard auriez-vous un gros bout de boudin ?
— Oui seigneur, il est vrai.
— Pendant une grossesse
De notre mère, hélas, ce fut une faiblesse ».
Nérestan a subi la bastonnade :
« Que vous est-il resté de ce dur traitement ?
• — Une incommodité que je n'ose vous dire !
— Et c'est ?
— Qu'à tout moment mon derrière soupire
Malgré moi... pardonnez... et même en cet instant...
- — Tu m'en as dit assez, je reconnais mon sang ! » >
Nous trouvons plus loin ces répliques :
Zaïre : Ah ! sacré Mordmoncul !
Orosmane : Zaïre, vous jurez !
« C'est la première fois que j'ai chié des yeux ».
Ainsi de suite.
3. Voir l'Espion anglais. Londres, 1771, p. 23, lett. XLIII.
104 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Je sais bien que, si les gros mots sont souvent imprimés tels
quels ^, ils sont souvent tantôt remplacés par des substituts 2, ou
suppléés par des points ; l'auteur fait la pirouette ^.
Relativités. — Je sais bien aussi qu'en bonne philologie il faudrait
pouvoir apprécier le caractère exact qu'avaient gardé les gros mots.
Nous savons leur signification, nous ne pouvons pas mesurer leur
valeur « affective ». Tel ouvrier d'aujourd'hui, qui parle de foutre un
clou à une planche branlante ne met dans ce verbe rien autre chose
que ce qu'il mettrait dans le mot planter. Foutre des coups est à peu
près l'équivalent de donner. Il est fort possible qu'il en fût de même,
il y a cent cinquante ans.
On pourrait étendre l'observation à beaucoup de locutions vul-
gaires. Le volontaire qui écrivait : « L'ennemi a tenté le passage du
Rhin... mais il s'est bien trouvé couillonné », ne savait peut-être pas
qu'il se servait d'un mot répudié par la bonne compagnie *. Il vou-
lait simplement dire déçu, mystifié. Malgré tout, la grossièreté avait
singulièrement gagné.
Au SOMMET. — Bien différent de son aïeul Louis XIV, dont les
emportements même s'exprimaient avec dignité, Louis XVI jurait
comme un charretier. Après la séance royale du 23 juin 1789, quand
il eut appris que les députés du Tiers avaient résisté à ses ordres :
«Eh bien! f...., s'écria-t-il, qu'ils restent » ^. Et l'auteur de la Corres-
pondance secrète, qui prétend rapporter textuellement sa réponse,
assure qu'il ajouta : « Le premier bougre qui me parlera de conspira-
tion ou de départ, je lui fous mon pied dans le ventre » ®. Le voici
qui rentre de Varennes : « J'ai fait là un /... voyage»'', gronda-t-il.
M. Lally l'avait appelé le «Restaurateur de la liberté» pour son habi-
leté à péter en tenant sa Cour *.
1. Cinquante sous, je vous en fous. C'est trop cher (Vadé, Pip. cass., ch. II, p. 228).
2. Gwule fraîche et les pieds chauds.
Ils se fichaient de leurs bachots (Id., ib., ch. I, p. 220).
Par plaisanterie, on accompagne les euphémismes d'un mot d'excuse: Il fallut,... conwu'
l'on dit, ficher le camp (Id., ib., ch. II, p. 232).
3. Tiens, lui dit-il, bois une goutte...
Vas-t-en, chien, que l'aze te... rime (Id., ib., ch. I, p. 220).
4. Deguir, maréchal, Lett., 12 mess, an 11-30 juin 1794, dans Ern. Picard, Au .Serv. de la
Nat., p. 55. Couilloné-Q- L., c'est un mot provençal ; *Mistr. = mystifié.
5. Abbé Jallet, Journ., p. 99, cité par Aulard, La Révolution française, août 1898,
p. 129.
6. T. II, p. 177, d. P. Duch., Br., p. 280.
7. Voir l'Orateur du Peuple, t. VI, p. 432, Bûchez et Roux, t. X, p. 410.
8. Révol. Fr. Drab., n" I.XXXIV, Bûchez et Roux, t. X, p. 412.
AUTREFOIS. SOUS LE VERNIS MONDAIN 165
Autour de lui pareil sans-gêne. Le futur Philippe-Egalité, encore
duc de Chartres, rudoyait M^^^ La\igne de gestes et de paroles, il
avait tout le temps à la bouche des jurons et des ]e m en /... '^. Le
gros mot, « qui était son mot ordinaire », lui venait, disait-on pour
l'excuser, des vieux marins parmi lesquels il avait vécu 2.
Si nobles exemples ne pouvaient qu'être suivis dans un temps où
l'usage des maîtres était la règle fondamentale de conduite pour leur
entourage. Walpole avait été frappé de trouver la duchesse d'Ai-
guillon aussi forte en gueule, et capable d'accabler d'injures devant
la populace lord Holland, qui avait oublié ses billets d'entrée ^.
Il en allait de même dans les classes les plus élevées. Vainement,
depuis longtemps, Oudin, Furetière, Leroux avaient recueilli les
termes dont on ne devait pas se servir ; ils étaient enregistrés dans
les recueils de langue basse. On les corrigeait au cours d'une éduca-
tion un peu soignée. Les gens comme il faut étaient donc avertis
qu'il n'était pas permis d'en user, et violer cette règle c'était nettement
une tache de langage. Longtemps, à passer outre, on se fût déclassé.
Pour qu'on pût s'amuser à entendre des incongruités en public et sur-
tout à les répéter, il avait fallu un changement dans les esprits, et un
abaissement de la morale linguistique. lia faute était peut-être moins
grave qu'on ne le penserait à prendre les choses dans leur rigueur,
mais c'était toujours une faute, dont on avait conscience. Et malgré
cela, il demeure certain que partout les conversations comme les
écrits avaient commencé à s'encanailler.
On en pourrait donner cent preuves. Ainsi M°^^ de Genlis rapporte
que M™^ d'yVmblimon et M"^® d'Esparbès étant les favorites de
]\[me çi(. Pompadour, celle-ci leur donnait dans son intérieur intime
d'étranges petits noms d'amitié ; elle les appelait mon torchon, ma
salope. Ce n'était pas là le ton des maîtresses de Louis XIV, ajoute-
t-elle *.
Madame Adélaïde, M™^ Torchon, se servait, en parlant des gens
qu'elle n'aimait pas, de mots qu'on ne pouvait pas redire.
Toutes sortes de témoins ont fait des remarques analogues. Autre-
fois, dit le Portefeuille du P. Gillet^ (en 1767, au mot obscénités), on
en rougissait, aujourd'hui on en rit : c'est le sel essentiel des con-
versations, même dans les compagnies, qu'on appelle honnêtes, il ne
s'agit que de les couvrir d'un peu de gaze ; car, comme l'a dit un Auteur
1. Britsch, Jeun, de Philippe-Égalité, p. 81.
2. Id., ih., p. 385. Ceci ne l'empêchait pas de trouver fort mal qiie le duc de Valois prit
le ton d'un garçon de boutique (76., p. 364).
3. Yvon, Walpole, p. 779.
4. Mém., p. 29.
5. [Par Edme Montelle]. Madrid (Paris), 1767, in-12.
166 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
délicat, l'imagination des femmes aime à se promener à l'ombre ^
En réalité, la haute société de la fin de l'Ancien Régime était fort
mal embouchée. Des hommes et même des femmes d'un haut rang
avaient, non seulement dans la colère, mais jusque dans l'expres-
sion de leur affection, un vocabulaire de forts en gueule.
1. Cf. art. cul. Mot indécent, que l'on ne trouve dans aucun Li\Te honnête. On ne prou-
veroit rien contre ce sentiment, quand on citeroit les ou\Tages d'un Jeune Auteur, qui a pris
cette partie du corps humain pour le sujet d'une épître galante à sa maîtresse.
i
CHAPITRE II
LA RÉVOLUTION. UNE VAGUE DE FOND
La bataille politique et la langue noble. — Personne n'ima-
gine que les assaillants de la Bastille ou la cohue de femmes qui alla
chercher la famille royale à Versailles se soient entraînés par des
chants d'une haute tenue et des propos châtiés. Si les meneurs étaient
des bourgeois bien embouchés, quelques nobles aussi, des curés même,
la foule qui les suivait était peuple et parlait peuple.
Dans les Clubs où on discuta bientôt, le peuple était présent. Après
un certain temps il eût été malhabile d'avoir l'air de lui parler un
autre langage que le sien. Et les Clubs dominèrent bientôt toute la
politique.
Or, s'il faut des siècles pour se former à une politesse même rudi-
mentaire, tous les moralistes et les pédagogues savent l'action rapide
et décisive du mauvais exemple. On apprit vite à transporter dans
les discussions publiques les grossièretés des disputes privées, entre
gens du commun. La contagion était fatale. Tout le monde a pré-
sents à la mémoire les vers d'Auguste Barbier :
La liberté n'est pas une comtesse
Du noble faubourg Saint-Germain.
Mirabeau avait dit plus crûment : « Vous ne savez pas que la liberté
est une garce qui aime à être couchée [il se servait d'une expression
plus énergique] sur des matelas de cadavres » ^.
Semence en bon terrain. — ■ Dans quel camp politique se relâ-
cha-t-on d'abord et où le dévergondage a-t-il commencé ? Aulard
n'hésite pas à affirmer que ce fut parmi les royalistes impénitents et
un examen impartial des faits semble lui donner pleinement raison.
« Si je citais ici, dit-il, la dixième partie des plaisanteries roya-
listes, dont, par exemple, le jacobin Charles Villette fut l'objet, et qui
faisaient, dit-on, les délices de Marie-Antoinette, ce volume serait,
aussitôt et justement saisi par la police » ^. Hatin a porté le même
1. Sur les sources où on peut puiser, je donnerai plus loin les indications nécessaires
(voir p. 241).
2. C. Desmoul. atténue en citant, V Cord., VI (10 niv. an 11-30 déc. 1793).
3. El. sur la Révol, t. I, p. 84.
168 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
jugement, presque dans les mêmes termes, comme nous le verrons
plus loin.
Ceci reconnu, il faut ajouter tout de suite que beaucoup de ceux
qui composaient l'état-major révolutionnaire n'avaient besoin des
leçons de personne pour apprendre la langue verte. La plupart la
savaient d'usage et la pratiquaient ^.
Les premières années d'une lutte quotidienne, dont l'âpreté n'avait
point de précédent, eurent bientôt changé le ton des polémiques :
elles avaient dès le début été violentes, elles devinrent grossières.
Dès 1790, on lit dans le Journal des Halles : « Je dei'ons en con-
science, avertir les messieux de la nation que... les maqueraux et les
chevaliers de la manchette de ce prince [le duc d'Orléans] ; que ses
gouines, Lameth, Barnave, Duport, Vignerot, Marat, Danton, Lin-
guet... mettent tout le monde en ribotte pour nous empaumer » 2.
La théorie de la grossièreté nécessaire. — Camille Desmou-
lin, malgré la finesse de son esprit, en arriva à soutenir un jour que
l'abaissement du ton général était une nécessité. « Il n'y a pas à bar-
guigner, dit-il, et il faut opter entre la mollesse des formes polies et
correctes et l'injure ordurière » :
J'aime... mieux qu'on dénonce à tort et à travers, j'ai presque dit qu'on calomnie
même, comme le Père DKc/iesne, mais avec cette énergie qui caractérise les âmes
fortes et d'une trempe républicaine, que de voir que nous avons retenu cette
politesse bourgeoise, cette civilité puérile et honnête, ces ménagemens pusilla-
nimes de la monarchie, cette circonspection, ce visage de caméléon et de l'anti-
chambre, ce b...isme, en un mot, pour les plus forts, pour les hommes en
crédit ou en place, ministres ou généraux, représentans du peuple ou membres
influens des Jacobins, tandis qu'on fond avec une lourde raideur sur le patrio-
tisme en défaveur et disgracié... ^.
Mieux vaudroit l'intempérance de la langue de la démocratie... que ce froid
poison de la crainte, qui fixe la pensée jusqu'au fond de l'âme ; et l'empêche de
jaillir à la tribune ou dans les écrits *.
Persistance de la dignité réelle ou feinte. — Ne prenons
du reste pas trop à la lettre le pamphlétaire. Sa verve intarissable
lui fournissait assez pour qu'il ne fût pas obligé de tremper sa plume
dans le purin.
Marat lui-même préfère le flacon de vitriol à la tinette. Il est plus
violent qu'ordurier. Il s'emporte contre les « pantalons travestis en
politiques qui lui ont volé son titre et leur reproche d'emprunter aux
1. .T'ai cité plus haut des propos de Legendre qui, il faut le dire, était boucher.
2. Bibl. Nat., L^, G. 2.3.'}2.
3. V* Cordel., n" VII, Quint, pluv. 2' décade an II.
4. Voir éd. Calvet, p. 214, suite de la note de la page 213.
LA REVOLUTION. UNE VAGUE DE FOND 160
harangères le jargon des Halles ». S'il traite un adversaire de J... /..., il
s'en excuse et professe que lui aussi distingue les épithètes nobles des
autres ^.
Même en pleine tourmente, plusieurs des lutteurs, grands ou petits,
gardèrent une certaine réserve de langage. Robespierre ne se laissait
guère aller.
Un Fouquier-Tinville affectait de requérir contre la Du Barry
dans une forme pleine de réserve. Si méprisable que soit sa victime,
il choisit et ménage ses mots :
Pour ne pas efYaroucher sa pudeur, l'accusateur public ne soulèvera pas le voile
qui doit couvrir à jamais les vices effroyables de la cour, jusqu'en l'année mil
sept cent soixante quatorze, époque à laquelle celui à qui des esclaves avoient
donné le nom de bien-aimé, disparut de la terre, emportant dans ses veines le
poison infect du libertinage et couvert du mépris des Français.
Et le grand justicier tenait parole, on peut en juger par le texte :
Ce Sardanapale moderne se trouvant blazé sur toutes les jouissances qu'il
avoit poussées à l'excès dans le parc aux cerfs, sérail infâme on le déshonneur
d'une infinité de familles honnêtes fut consommé ^, s'abandonna lâchement aux
vils complaisans qui l'entouroient pour réveiller ses feux presqu'éteints ; qu'un
de ces odieux complaisans ayant fait la connoissance d'un cidevant comte du
Barry noyé de dettes et le plus crapuleux libertin, eut occasion de voir chez lui
la nommée Vaubernier, sa maîtresse, qui n'étoit pressée dans ses bras qu'après
avoir fait un cours de prostitution ; que le cidevant comte du Barry, à qui tous
les moyens étoient bon [sic] pour parvenir à appaiser ses créanciers, proposa à
ce complaisant de lui céder la Vaubernier, s'il parvenoit à la [le ?] faire admettre
au nombre des subalternes du crime couronné ; que cette créature déhontée lui
fut en effet présentée, et qu'en peu [de] tems elle parvint par ses rares talens à
prendre l'empire le plus absolu sur le foible et débile despote. Bientôt des fleuves
d'or roulèrent à ses pieds ; les pierreries les plus précieuses lui furent données
avec profusion ; les artistes les plus célèbres furent occupés aux chef d'œuvres
les plus dispendieux ; elle devint la cause universelle des ci-devant grands ; les
ministres, les généraux, les ci-devant princes de l'Eglise furent nommés ou cul-
butés par cette nouvelle Aspasie, et tous venaient bassement faire fumer leur
encens à ces genoux ^.
Il serait facile d'aligner une foule d'écrits ou de passages d'écrits,
où, malgré la violence du ton, on a voulu garder les convenances.
1. Il avait lâché une phrase grossière sur Lafayette : « ce tartufe sans vergogne fait le
}... /... : les lecteurs de goût, dit-il, me feront ici quelques reproches ; ils diront et rediront
sans cesse que ces épithètes ne sont pas du bel usage. Je sais cela comme eux ; qu'ils ouvrent
mes œuvres physiques et philosophiques, ils verront que le style noble et élevé ne m'est pas
étranger. Mais c'est pour le peuple, non pour des savants ou des gens du monde que j'écris ;
or, mon premier but est d'être bien entendu (Hat., Hisl. Presse, t. VI, pp. 67 et 194). Tou-
tefois, quand on l'accusa, son emportement se traduisit en grossièreté. Les accusateurs
étaient des cochons et des imbéciles (Voir Merc, Noiw. Par., t. II, p. 81).
2. Souligné dans l'original.
3. Fleischmann, Réquisitoires de Fouquier-Tinville, p. 48-49.
170 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Il n'est que de lire la lettre par laquelle le journaliste lyonnais
Fain répond au « Sapeur parisien ». Elle débute : « Il fallait, sapeur
effroyable, qu'une nourriture bien abondante eût égaré le peu de
pudeur qui te reste pour que tu oses souiller les murs de la ville de ta
dégoûtante déjection ; l'expérience t'a bien appris qu'un jean-joutre
n'a rien à craindre d'un brave homme » ^ Un seul gros mot. Le terme
scientifique c?e/ec/ron vient à propos remplacer la saleté qu'un homme
du peuple eût lâchée.
On perd toute honte. — Néanmoins, le flot des publications
ordurières, des mots et des phrases ignominieuses monta rapidement.
Une vague d'ordure, en même temps que de violence, avait
emporté les frêles défenses derrière lesquelles s'était abritée la poli-
tesse. Il y a un pamphlet intitulé : « Républicains, guillotinez-moi ce
jean-joutre de Louis XVI et cette putain de Marie-Antoinette » ^
Et dans cent autres brochures, placards, articles, s'étale le même
vocabulaire répugnant. Qu'on parle du Roi ou de la Convention,
d'hommes ou de femmes, d'ennemis de toujours ou d'amis de la veille,
c'est partout le même dévergondage d'expression. Voici en quels termes
le « brave » Santerre parle du Roi : « Quand la Convention Nationale
voudra, je répondrai de sa sûreté avec deux religieuses ; une à chaque
porte ; quand on a établi une garde d'honneur à l'Assemblée, c'est
moi qui la demandai, je voulais rivaliser la garde d'honneur de ce
cochon [le Roi !] » ^.
Louis XVI passe en jugement. Quelques-uns demandent l'appel
au peuple. Un cri s'élève et se répercute et ce n'est pas une réponse,
on jette aux partisans de l'appel un grossier calembour : la pelle au
cul*.
Ce que je connais peut-être de plus immonde, ce sont certains
pamphlets publiés contre Marie-Antoinette pendant sa détention,
amas d'ordures verbales et d'accusations forcenées où on la repré-
sente folle de lubricité, se livrant tour à tour à la Princesse de Lam-
balle et au valet Dubois ^.
Un Commissaire du Conseil exécutif écrit : « Une lettre de Roulan-
ger m'apprend à l'instant ta liberté et celle de Ronsin : Vive les Sans-
Culottes, sacré nom d'un Dieu ! et guerre aux intriguants ; j'espère
que tu ne les ménageras point, nous autre Patriotes nous sommes
1. Bûchez cl Roux, t. XXV, p. 189.
2. Bib. Nat., Lb", 2307.
3. 9 oct. 1792, Aul., Jacob., t. IV, p. 375.
4. Bévol. Paris, n» 181, p. 150. On jouait sur le mot appel.
5. Voir La Journée amoureuse ou les Derniers plaisirs de M.-Ant., Comédie du Temple,
l'an I«' de la République. Bib. Nat., Enfer, n» 685.
LA REVOLUTION. UNE VAGUE DE FOND 171
tous ici bien certains de votre Triomphe ; mais il y a des bougres qui
en ont la gueule muette » ^.
S'il faut en croire Gufïroy, Lebon criait à la foule, en lui désignant
la femme de Lefèvre Dupré : « Arrêtez cette sacrée garce » ^.
Quand Bourdon de l'Oise, dit : « cette armée de la Vendée, dont on
a fait tant de bruit, n'était autre chose qu'un ramas de cochons » ^,
Danton le corrige, mais ce n'est pas que le gros mot l'ait choqué, non,
il estime que le jugement est inexact *.
Un ex-prêtre, Monestier, envoie à ses camarades frères et amis
d'Aignoua (Basses-Pyrénées) (lire Ainhoa ?), une lettre où il dit : «La
croix est à bas, tant mieux, /..., tant mieux ; s'il y a eu quelque légè-
reté en apparence de la c... ainsi, le mal n'est pas grand » ^.
Rioufïe a vu et entendu Danton dans sa prison : « Toutes ses
phrases, dit-il, étaient entremêlées de jurements ou d'expressions
ordurières » ®. Condamné, il s'écria : «les /... bêtes, ils crieront : vive
la République en me voyant passer » '. On se rappelle son mot : « si
je prêtais mes c... a Robespierre, cela pourrait encore aller quelque
temps ».
Carrier n'avait à la bouche que des b... et des /... : « Vous êtes un
tas de bougres de juges, un tas de /... /... auxquels il faut des preuves,
des témoins, pour faire guillotiner un homme... Foutez-les moi à l'eau,
c'est bien plus vite fait » ^.
Un huissier porte à Hanriot le décret qui ordonnait à la force armée
de se retirer : « Dis à ton /... président, répondit-il, que je me /... de lui
et de son assemblée » ^.
Comme dans les déroutes où on s'abandonne et où on suit le tor-
rent, tous semblent avoir oublié éducation, principes, respect de soi-
même. Une M™^ Roland se laisse elle-même entraîner à écrire : « Foutre
de ceux qui ne pensent pas comme nous ; nous assommerons ces
bougres-là n^".
Et elle explique ailleurs son laisser-aller. Après avoir écrit : « Pache
1. Parrin à Vincent, de Commune affranchie, le 19 pluv. an II, Arch. Nat., F^ 4394 2, Plaq.
4, pièce 17.
2. Lccointre, Les Crimes des sept membres..., p. 134.
3. Jacob., 9 sept. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIX, p. 102.
4. Eid., ib., p. 105.
5. Aul., Ciilt. d. l. Rais., p. 158.
6. Mém., dans Mém. s. l. pris., t. I, p. 66-67.
7. Ib., p. 68.
8. Voir G. Lenôtre, Les Noyades de Nantes, p. 91 ; cf. pp. 51, 56, 150.
9. Bûchez et Roux, t. XXVIII, p. 44, n. 2.
10. Lett., t. II, 354 (1790). 11 est \Tai qu'elle n'avait jamais été bégueule. Étant à la
campagne, où elle prenait du lait d'ànesse, dit Sainte-Beuve, elle écrivait : J'asine à force et
m'occupe de tous les petits soins de vie cochonne de la campagne {Chdieaubr. et. s. gr., t. I,
p. 133, n. 2).
172 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
détraque la machine... c'est le ministre le plus Jean- fesse ^ qu'il soit
possible de trouver» ; elle ajoute, résignée : « l'expression est un peu
« révolutionnaire », mais le moyen de ne pas le devenir soi-même » ?
Les conversations qu'on nous a rapportées dépassent encore les
écrits. Marino, administrateur de police, ne se permit-il pas un jour
de dire au cercle assemblé : « Savez-vous ce qu'on répand dans le
public ?... que le Luxembourg est le premier h... de Paris ; que vous
ètes'\c\untasdep... qui... et que c'est nous qui vous servons de maq...-» ^.
Hatin a déjà signalé avec indignation un passage du « Nouveau Te
Deum » (p. 9), qui est une des plus répugnantes ordures qui se puisse
lire — et l'auteur était un abbé !
Toi qui, un jour que tu te purgeais, nous a chié en terre la noblesse et les rois,
les aristocrates et les calotins... nous te remercions de nous avoir foutu sur le
trône un monarque assez bon diable, qui n'a pas la malice de Louis XI, et qui,
jusqu'à présent, a eu l'air de faire à peu près tout ce que nous voulions... et Toi,
qui es assis à la droite de ton papa Dieu, bon bougre qui voulus naître bâtard à
Bethléem, pour nous apprendre à nous foutre de la naissance....
Ce morceau fait suite à quatre grandes pages où le Père Duchèney
dans un article à propos d'un Te Deum pour la convalescence du
Roi (mars 1791), vomit toutes les indécences imaginables sur la per-
sonne du roi, sur sa maladie, etc.
Lavallée a inventé à ce sujet une fable ridicule ^. Ce serait d'après
lui, de dessein prémédité que les Révolutionnaires auraient main-
tenu dans le peuple son langage grossier. La réfutation est inutile.
1. Lelt., t. II, 506 (1792). ■©■ L., H. D. T., Leroux, Sain., Ary. anc. et Lang. par. ; *Bas-
lang., dans le sens de poltron, d'homme sans honneur.
2. Luxembourg, Mém. s. les pris., t. II, p. 138.
3. Lelt. d'un Mameluk, p. 70-71 : « L'on était bien aise jadis que le peuple eût un langage
grossier, parce qu'alors, quand on ne parlait pas comme le peuple, la politesse du langage
faisait apercevoir que l'on avait un cordon bleu, un plumet, une épaulette, une robe de
palais, chose que l'on n'eût pas remarquée peut-être, si le peuple eût usé d'un langage
décent. Hé bien ! aujourd'hui, par la raison contraire, on est bien aise encore que le peuple
conserve son langage rebutant : on n'a plus d'ordres, de cordons, d'armoiries • hé bien !
la politesse du langage tient lieu de tout cela ; il faut bien que le peuple parle mal. Ne vois-
tu pas que par l'élégance de l'expression l'homme du monde dit tacitement : Sentez-vous la
distance qu'il y a entre moi et ces gens-là ? Dans leur révolution ils ont beaucoup parlé
d'égalité ; mais ils se sont bien gardé de toucher cette corde. Si l'on eût fait une loi générale
de la pohtesse du langage, l'égalité se fût établie malgré eux, et c'est ce qu'ils ne voulaient
pas. Aussi leurs faux patriotes eurent-ils grand soin de singer la grossièreté du langage :
c'était bien le meilleur moyen pour que jamais on ne songeât à la corriger ».
CHAPITRE III
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE
Il n'y a pas, d'une année à l'autre, de différence qualitative en
ce qui concerne les mots grossiers ; il y a surtout une différence
quantitative : ces mots deviennent plus nombreux. Ils apparaissent
aussi de façon plus ouverte ; au lieu d'être réservés aux petits
théâtres et d'être renfermés dans quelques écrits, dont la plupart
circulaient sous le manteau, ils s'affichent dans des journaux lar-
gement répandus. Là est la seule nouveauté.
Les antécédents dans le monde bien pensant. — Le jugement
du grand historien de la presse, Hatin ^, est formel et décisif ; après
avoir rappelé les appels aux coups d'État, les demandes de têtes,
les indications fournies aux armées étrangères sur les points où elles
avaient chance d'envahir la France, il ajoute : « Il en fut de même
sous le rapport du style et des convenances littéraires. Les premiers
journaux écrits dans le style du Père Duchêne furent des journaux roya-
listes ; les Actes des Apôtres abondent en jeux de mots indécents jus-
qu'au cynisme et V Ami du Roi porte l'invective à ses dernières limites ».
Les satires [de l'opposition], ont noté aussi Bûchez et Roux, étaient
plus cyniques cent fois que celles de leurs adversaires. Ce furent
ces écrits qui introduisirent dans les querelles politiques les ordures
du langage poissard, qui parodièrent les premiers le culte catholique,
en empruntant à ses livres, à ses prières, à ses hymnes et à ses céré-
monies les titres des plus ignobles pamphlets^.
1. Hist. Presse, t. IV, p. 289. Sur les Actes des Apôtres cf. Tourn., Bib. Révol., n" 10 353.
2. Voyez le Domine salvum fac ; le Pange lingua, le Veni Creator ; la Passion de Louis XVI,
roi des Juifs et des Français ; l'Apocalypse ; les Actes des Apôtres. Ces derniers journaux
sont remplis d'équivoques si grossières, d'un tel mépris pour ce vain fantôme que l'on appelle
la morale publique, qu'il nous est impossible d'y puiser une citation honnête... Les grave-
lures et les grivoiseries de l'école de Piron y sont mêlées avec un assortiment de versets de
l'Écriture Sainte, des vers de la Pucelle, le tout servant d'épigraphe à des articles pour le roi,
pour la reine, pour Cazalès, etc., contre les Jacobins et Robespierre surtovit. C'étaient des
champions de l'aristocratie qui menaient le deuil de la prétendue étourderie française et
qui insultaient à la morgue démocratique par des orgies intellectuelles qui depuis longtemps
ne sont pas même dans les habitudes de nos littérateurs les plus immoraux. — Voyez encore
La Vie privée de Blondinet Lafayetie, général des bluets ; La Lanterne magique nationale ; Les
Synonymes nouveaux ; La Prise des Annonciades ; Prospectus d'un nouveau journal ; Le
Triomphe de Paris, par Letellier, etc.. (Hist. Pari., t. VII, p. 51 et note). Vérification faite,
les auteurs se sont scandalisés un peu facilement.
174 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
De nos jours, l'éditeur si averti du Père Duchesne, Braesch, par-
tage cette opinion. Après avoir donné des titres de pièces, particu-
lièrement de plusieurs de l'abbé Buée S il prononce : « Tous ces mor-
ceaux, écrits dans le style paysan cher aux contre-révolutionnaires,
sont d'une grossièreté qui dépasse celle de tous les Père Duchesne
patriotes ».
Voici à titre d'exemples, quelques morceaux tirés des Actes des
Apôtres. Et d'abord les Gouines ^ du Pélican, à Marthe Gouy :
Holà ! eh petit B..., tu supprimes les entrées que nos fruitières ne regardent
pas comme supprimées, puisqu'elles nous survendent toujours tout, et tu veux
nous donner les torcheculs a 40 sols pièce ? Nous t'avertissons, mâtin, toi et tes
camarades, que nous vous regarderons comme un /... gueux, si ton projet passe,
et que nous vous traiterons comme tels. Nos miches nous ont expliqué toute la
coquinerie de ces aristocrates déguisés Ainsi rengaine ta motion, vilain petit
crapoussin, et ne nous force(s) pas à en venir à une extrémité qui t'en cuirait.
Prenez Avignon, vous autres, Messieurs les bécasses du Capitole, ce ne sera
qu'une bêtise politique ; mais s... nom d'un D... prendre les picaillons que nous
gagnons à la sueur de nos ... fronts... tremblez, mâtins, et songez que nous sommes
diablement beaucoup, et qu'à votre première insolence, nous vous ficherons ^
malheur. Nous savons bien où il repose, notre brave chef qui nous aime bien
et que nous aimons itou... *.
On pourrait citer aussi le n° 254 du même recueil, qui porte cette
épigraphe de Gresset : « Les B. et les F. voltigeaient sur son bec ».
C'est un dialogue en style du Père Duchêne entre le Père Duchêne et
la Mère Duchêne, où intervient l'abbé Duchêne, fils des deux, précep-
teur d'un grand seigneur anglais.
Ceci n'empêche pas naturellement les rédacteurs des Actes de
censurer hypocritement les libertés que prennent.... les autres.
Mgr Goutte, puriste :
Parmi les termes polis
Qu'adopte sa faconde.
Pelle au cul et Margouillis
Sont-ils pas les plus jolis
Du monde ^.
Plus répugnantes encore que les simples malpropretés sont les
polissonneries galantes, dont le « monde » était depuis longtemps
si friand. Elles fourmillent dans les Sabats jacobites, autre feuille
royaliste. En voici un échantillon : « M^^ Bailli écrit que ses Suisses
1. p. 72.
2. •©■ Leroux ; *L., H. D. T., Bas-lang., Sain., Lang. par. C'est une injure appliquée aux
prostituées.
3. Ici le rédacteur, par souci de la variété (?), a pris un synonyme.
4. N» 263, pp. 10 et suiv.
5. N»2.1, p. 9.
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE 175
ouvroient à tout le monde. M°^^ Bailli, qui, n'étant point de l'Aca-
démie Française, ne sait pas l'orthographe... commença le mot
suisse par un c ))^. Il faut lire Le Père Duchêne qui va se marier pour
se rendre compte de la galanterie avec laquelle on accueillait, dans
la société « comme il faut », la visite des Femmes de la Société fra-
ternelle aux Jacobins ^.
On trouve aussi, sans chercher beaucoup, une foule de produc-
tions obscènes, comme le xviii^ siècle en avait tant vu ; par exemple
B . . . patriotique ^, où les gravures et le texte sont dignes l'un de
l'autre. On y comparera la Vie de Marie- Antoinette d'Autriche'^.
Il y a pas mal de productions de ce genre — moins pourtant qu'on
ne pourrait croire, si l'on s'en rapporte à l'Enfer de la Bibliothèque
Nationale. Elles n'ont rien de bien caractéristique de l'époque. Ce
sont des tableaux de scènes luxurieuses présentées dans le style tra-
ditionnel, souvent recherché, d'un Piron ou d'un Casanova, mieux
fait pour des sadiques de l'aristocratie que pour des débauchés
du peuple^.
Hébert et le père duchêne. — Ceci dit, reconnaissons que
c'est Hébert qui a ici joué le rôle principal. Quand on parle de ce
sujet, c'est son nom qui vient tout de suite à l'esprit, et rien n'est
plus juste. D'autres avaient créé le genre poissard, lui, s'il n'a pas
inventé l'ordurier, en a fait un instrument spécial de polémique
politique.
C'était jusqu'à ces dernières années un chaos que les publica-
tions qui portent ce titre de Père Duchêne ®. Grâce à Tourneux' et
surtout à Braesch, qui a apporté à ce travail autant de perspicacité
que de patience, ce chaos est débrouillé. Nous voyons maintenant,
avec une clarté parfaite, ce qu'a été le genre, quels en furent les
créateurs, et pourquoi il a réussi^.
1. I, p. 63.
2. Bibl. Nat., L^ C. 2482.
3. Bibl. Nat., L" 39 10 258 Rés.
4. Paris, avec Perm. de la Liberté. Bibl. Nat., Enfer, 790.
5. Ces productions peuvent avoir leur intérêt pour ceux qui auraient le goût d'étudier le
vocabulaire de la débauche. On rencontre, par exemple, dans la première, le verbe gama-
hiicher (faire des caresses de Lesbiennes), que je ne trouve pas dans V Argot ancien, mais que
Sainéan {Lang. par., p. 382, n. 1) a expliqué par les termes de musique gama, ut (?).
6. Hat. (Hist. Presse, t. IV, p. 68, et t. VI, p. 451) avait déjà étudié la question biblio-
graphique.
7. Tourneux a complété et singulièrement éclairé l'étude de Hatin dont je viens de par-
ler. On trouvera recueillies par lui toutes les productions entassées sous le pseudonyme de
Père Duchêne par Estienne (Ant.), Grosley neveu (Louis, François), Jumel (l'abbé Jean-
Charles), Hébert et Lemaire, etc. (o. c, t. V, p. 324).
8. Voir Le P. Duch. d'Hébert, réimpr. avec notes et introd. Paris, Soc. Hist. Révol., in-
8°, pp. 3 et suiv.
^76 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Sitôt après la Fête de la Fédération, quand le système munici-
pal fut transformé, que les sections commencèrent à fonctionner
(25 juillet), que les sociétés populaires naquirent, le pacte entre les
partis, jusque-là unis contre les aristocrates, fut rompu, et une cam-
pagne d'extrême gauche commença. Or la presse était bourgeoise.
Le pamphlet de petit format bon marché, devenu périodique,
devait être un instrument précieux. On conçoit que plusieurs aient
jugé qu'on agirait d'autant plus sûrement et plus fortement sur
le peuple qu'on se présenterait à lui sous une figure qu'il connais-
sait, et, qu'on reproduirait l'esprit, la verve, les saillies, les expres-
sions des faubourgs. Hébert, Lemaire n'ont fait que prendre l'idée
à leur compte, mais ils l'appliquèrent avec un succès particulier.
Où A ÉTÉ PRIS LE PERSONNAGE. — Le personnage, ou, pour mieux
dire, les personnages, le Père Duchêne et Jean-Bart, célèbres à la
foire, avaient amusé tout Paris avant les événements. En 1788,
le Voyage du Père Duchêne à Versailles avait couru les salons. Ori-
ginairement le Père Duchêne avait été un bas-marin, jureur et
sacreur, établi ensuite poêlier. Jean-Bart était aussi marin. Une
distinction s'opéra : Jean-Bart resta de sa profession, le Père
Duchêne ne fut plus que marchand de fourneaux. Peu importe d'ail-
leurs l'occupation qui leur est attribuée, et qui n'influe en rien sur
leur caractère intime. Ce sont, avant tout, ou, pour mieux dire, uni-
quement des personnages de la classe ouvrière, qui disent sur tout
et à tous d'énergiques vérités. Les autres pamphlets que les événements
feront naître : Mère Duchêne, fils, tantes, cousins, etc., auront le
même rôle et tâcheront de leur ressembler.
Créateurs et créations. — On connaît aujourd'hui à peu près'
complètement les auteurs de toutes ces feuilles, même de celles qui
n'ont eu qu'une vie éphémère. Quelques noms dominent les autres ;
ceux d'Hébert, de Lemaire, de Jumel. Mais ils eurent d'innom-
brables rivaux et imitateurs, dont nous parlerons brièvement.
S'il s'agissait ici de définir le style de chacun d'eux et de refaire
en le développant, le travail d'analyse qui a été fait sur Hébert, on
aboutirait, sans aucun doute, à déterminer des particularités qui,
malgré les imitations poussées parfois jusqu'à la supercherie, se
révèlent à l'observation. Ce n'est pas là le résultat auquel nous
aspirons. Ce qui nous importe, c'est de marquer l'influence qu'ont
pu avoir ces publications prises dans leur ensemble sur notre langue.
Notons d'abord que ceux de ces pamphlets périodiques qui ont
duré quelque temps ont varié de forme comme d'opinion. Ni
LORDURIER DEVIENT UN <■ GENRE « POLITIQUE 177
Hébert, ni même Lemaire n'ont trouvé du premier coup leur manière.
Le Voyage du Père Duchêne à Versailles, dont je viens de parler,
prototype de ces facéties, est un pot-pourri où entrent toutes sortes
d'ingrédients et de condiments^. H y a des familiarités : « Je pousse
notre femme qui dormait déjà comme une toupie. Mamie Duchêne» 2;
« Sirette, c'est que <^>otre homme m'a envoyé chercher » ^, farfouiller ^.
On y trouve aussi des formes ou vieillies ou vulgaires : « Je montis
par derrière » ^ ; « Si c'eût été moi qui les eus faits » ^; « d'abord que
c'est pour descendre » ''.
On y a reproduit des prononciations courantes : Sève (= Sèvres) *.
Les grossièretés ne manquent pas : « ils [les fourneaux] sont faits
comme mon cul » ^ ; « les valets du Prince de Conti . . . chiaient à ma
porte » ^" ; « ma sacredié de femme . . . ronflait comme un cochon » ^^.
Lemaire fait allusion à un ouvrage de lui. Les Vitres cassées par
le Père Duchêne ^^.
De fin février ou du début de mars 1790 au 15-20 septembre 1791,
parut le Jean-Bart, aîné des périodiques de l'espèce ^^. Nous le cite-
rons souvent.
La première des Lettres bougrement patriotiques du véritable Père
Duchêne, imprimées par Lemaire, est très probablement du 2 sep-
tembre 1790 ^*. Quand elles cessèrent, l'auteur les remplaça par La
Trompette du Père Duchêne, dont les 147 ou 150 numéros vont du
17 mai 1792 au milieu de juin 1793.
Vers la même époque (septembre 1790) parut le Père Duchêne
1. Voir Hébert, P. Duch., Br., t. II, p. 162.
2. Ces débris de mots sont classés comme populaires depuis le xvii" s. Voir H. l.., t. III,
p. 171.
3. P. 163.
4. Ib.
5. P. 162. Voir H. L., t. II, p. 336.
6. P. 163.
7. P. 164.
8. P. 162.
9. P. 163.
10. P. 164.
11. P. 164-165.
12. 7S« Lettr. b. pair., p. 6. Cf. lettre S5«, fin. On trouve cette pièce, parue vers le 1" mai
1789, dans Hébert, P. Duch., Br., t. H, pp. 167 et suiv. Elle renferme déjà des f... et aussi
d'énormes et burlesques jurons : cent mille millions de gueules à feu chargées à mitraille,
bombes infernales, grappins, boulets rames, et une justification : pardonnez ce ton brusque,
cette fureur de grossir le mot... c'est une habitude contractée sur les vaisseaux de V. M..., c'est en
jurant que vos niatelots traversent les mers, etc.
Au contraire, dans les Fers brisés, récit déclamatoire des premiers jours de la Révolution,
pas trace de langue spéciale (Voir Hébert, P. Duch., Br., fasc. H, p. 172).
13. Il était l'œuvre d'Henriquès et avait l'appui du Cercle Social.
14. Lemaire avait été employé des postes. En 1790, quand il se lance à fond dans la
bataille, il a trente-deux ans. C'est un centre-gauche, un fayettiste rémunéré (Voir Braesch,
o. c, fasc. I, pp. 46 et suiv.). Pendant la Terreur, il ira se mettre à l'abri en province, où il
enseignera.
Histoire de la Langue française. X. 12
178 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
de l'abbé Jumel, longtemps imprimé rue du Vieux-Colombier
(décembre 1790). Hébert s'en plaignait (26 décembre 1790) et, en
manière de protestation, il lui vola sa vignette : mémento mori^.
Dans les premiers pamphlets qui peuvent être attribués à
Hébert (mi-avril 1790)^, on trouve déjà des traces de son style et
de son langage : les initiales à surprise : ça cr. . ie vengeance ! la
colère me prend comme de juste et je l'envoie /. . . aire fortune
ailleurs ^, etc.
Les souvenirs du poissard sont nombreux, les éléments de lan-
gage populaire aussi : «vous savez èen»* ; « t/ vient de me venir» ^ ;
« Monsieur, que je dis » ^ ; « qji'y me dit » ' ; « i^'là » ^ ; « je lui flanquai le
moule de gant))^. Les jurons millions de tonnerres ^°, sont en très
petite quantité.
Au contraire dans les Jugements de M. Necker (Hébert ?), août-
septembre 1790 ^S les bougres et les foutres sont fréquents et
imprimés tout crus. On rencontre des grossièretés : « ces pirates de
la littérature ne rougissent pas de donner les noms de patriotisme
et de civisme à leurs torche-culs » ^^ ; « on trempait dans le bassin
le cul du pauvre bougre » ^^.
De temps en temps une expression maritime : « tu nous as foutu
la cale » ^* ! Citons parmi les termes et expressions populaires :
« plusieurs bougres renarés ^^ ; qui n'avaient pas comme toi, leurs
esprits dans des sacs » ^*.
Il y a toute vraisemblance que la Colère sur le départ de M. Nec-
ker, qui en annonçait tant d'autres, est d'Hébert. Elle est du 6 sep-
tembre 1790. De toutes façons, le 26, le Père Duchêne à Saint-Cloud
ouvre une longue série ^'.
1. L'abbé Jumel, de la paroisse Saint-Nicolas du Chardonnet, était aumônier du batail
Ion de Saint-Lazare. Il devint vicaire épiscopal à Tulle (mars 1791), s'y maria, et rédigea
un P. Duchêne de la Corrèze (Braesch, fasc. I, p. 50). Son P. Duchêne est orléaniste.
2. Br., fasc. III, p. 198.
3. P. 199.
4. P. 198.
5. P. 199.
6. Ib.
7. Ib.
8. P. 202.
9. Ib.
10. P. 201.
11. P. 203.
12. P. 204.
13. P. 205.
14. Ib.
15. Ib.
16. Ib.
17. Voir Br., fasc. I, p. 29. Les feuilles ne sont pas datées; les dates données ont été fixées
par Braesch.
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE 179
Les caractères du genre ; rapports avec le burlesque. —
Etait-ce là un nouveau burlesque ? Oui et non. Il est certain qu'Hé-
bert s'apparente à Scarron, et par alliance à M°^^ de Maintenon et à
Louis XIV. Il entre dans les procédés de style de l'ancêtre. Certaines
analogies sont frappantes. Les mots bas et grossiers sont employés
non seulement pour leur effet propre, mais souvent en raison du
contraste entre les expressions et le sujet. Ainsi le Père Duchêne est
censé avoir parlé à la Reine ; voici comment il conte l'entrevue :
La Reine... me parla avec bonté, mais, quoique çà, je me trouvai tout interdit,
craignant de laisser échapper quelque bougre ou quelque foutre qui aurait effa-
rouché ses oreilles. Je ne laissai pas cependant de lui lâcher quelques bons paquets
qui, tout en la faisant rire, lui donneront à penser. Comme la daronne a de l'es-
prit et qu'elle est fort aimable, elle prit tout en bonne part et me promit les plus
belles choses du monde ^.
Une autre fois c'est avec le roi que l'auteur converse, et voici le
conseil qu'il lui donne : « continuez de bien aimer f^otre femme, elle
est foutue pour ça ; mais, sacrédié, ne vous lasisez pas mener par le
bout du nez » 2. Ailleurs, il s'agira du sentiment le plus vénéré alors,
l'amour de la patrie, l'auteur dira : « depuis que la patriotisme grouille
dans mon ventre comme une grenouille )> ^.
Jumel fait de même : « la nation française n'est point une salope à
laquelle on puisse inanquer impunément » *.
Le Véritable Père Duchêne (royaliste) exhale sa tristesse au sujet
de la maladie du roi :
Eh ! le pauvre cher homme qu'il est ; vous devriez pourtant bien songer à
le conserver, qui que vous soyez aristochiens, monarchiens, républichiens. Lais-
sez bouillir le mouton : vous verriez, foutre, s'il n'y étoit plus, qu'eu {quel) sacré
chaudron à œufs brouillés ça seroit que la France ; eh ! ne lui foutez pas tant de
compliments, foutre, mais foutez lui la paix. Ce pauvre cher homme, sa femme est
là à côté de lui qui pleure : car, foutre, elle est pourtant bonne femme, quoiqu'on
en dise ; mais comme dit l'autre s'il y en a long de cela, on en met long de cela,
et ils en parlent comme un aveugle des couleurs : et lui qui voit qu'ai se dolente,
lui dit : Toinon, console-toi, ça ne sera rien ma fdle ; ais bien soin de notre
enfant, u'ià tout ce que je te recommande ^.
Cela est dans le genre attendri. Les morceaux satiriques offrent des
contrastes du même genre entre la forme et le sujet, ou les personnages
mis en cause. Qu'on en juge par l'imprécation adressée à l'Académie
française :
Vous n'aviez pas de plus grand plaisir que d'être brûlés dans vos livres, et
1. P. Duch. à Saint-Cloud (Br., fasc. III, p. 236, 1790).
2. P. Duch., n" VI (Br., ib., p. 264, 10 oct. 1790).
3. P. Duch., n» X (Br., ib., p. 281, 24 oct. 1790).
4. P. Duch. G. plainte c. les Val. de ch. du roi, p. 7.
5. P. Duch. Boijal., pièce 18. Voir p. 5.
180 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
vous avez coûté plus d'allumettes à ce juif errant de Séguier, qu'il ne lui en
coûte aujourd'hui pour faire le tour du monde de France en charriots d'Alle-
magne ; et vous disiez comme cela dans ces livres, qu'on a fait rôtir, que les
tyrans étoient des bouchers du peuple, qui étoit des agneaux ; que les distinc-
tions ctoient des bougres de poupées pour amuser les enfans ; que les prêtres
avoient des carosses qui empêchoient le peuple de voir le bon Dieu qui marche
à pied ; que les parlemens avoient des bougres de robes si grandes, que la justice
se perdoit dans les plis... A fin force de crier toujours les mêmes litanies, je vous
avons crus; et pour que la bougre de galimafrée tombit de plus haut, je sommes
montés sur les tours de la Bastille pour la foutre dans les fossés ; qui devoit crier
vivat ? c'étoit vous, mes bougres, puisque votre évangile avoit fait dans un jour
plus de convertis que cinq cens papes de saints pères n'en ont fait en dix-huit
cents ans. Mais, foutre, quand s'te conversion a été faite, est-ce que vous nous
deviez pas le catéchisme, donc ! Est-ce que votre philosophie n'a plus rien à
dire quand elle voit qu'on a commencé à faire ? Il me semble que s'il falloit
faire tout cela pour couper les bougres de ronces qui cachoient le chemin qui
mène à la maison de l'humanité, il falloit bien au moins nous montrer où ce
qu étoit cette maison ; mais, non, foutre, vous êtes comme des mâtins de cocqs
d'inde, qui, par leur bougre de symphonie de glous glous, ont fait accourir tous
les chiens du quartier, et qui restent motus le cou tendu pendant que les chiens
se peignent... ^.
Les transpositions de textes littéraires achèvent de rappeler V Enéide
traç>estie. En voici un exemple (c'est La Fontaine qui a fourni le
thème) :
Un renard Brissotin vient cajoler ces bougres de corbeaux et leur dit avec son
air patelin : que vous avez d'esprit mon cher confrère, vous parlez comme un
mirabeau. L'imbécille qui ne sait pas dire deux donne dans le paquet. Il se laisse
engueuser, on lui donne un bon gueuleton, on lui fait pomper quelques bouteilles
du plus chenu Bordeaux ; Eh bien, lui dit-on, comment trouvez-vous ce vin ?
Excellent, repond l'étourneau... Il ne tient qu'à vous, lui dit-on, de vous en
foutre du matin au soir des pilles éternelles ^.
Autres éléments et contacts populaires. — Mais, si des élé-
ments de toutes sortes mettent le genre en rapports avec les pay-
sanneries et les poissarderies, ce qui domine, c'est un parti pris de
grossièreté, destiné à donner au mélange un caractère populaire.
Les écrivains de droite qui avaient fourni l'exemple de ce mélange
ne se sont jamais arrêtés en le voyant suivi et dépassé par leurs
pires ennemis. Le Grand Remerciement aux Comédiens du Palais-
Royal dit : « ça vous fait dresser les oreilles de ce que je vous lâche
queuque bougrerie ? Eh bien, tant pire ! IVIoi, je ne sais parler ni en
prose ni en vers ; je parle en fouterie. Chacun a son ton et son allure,
et si j'appelle bougre ce que vous appelez monsieur vous autres,
1. Grand reproche du P. Duch. à l'Ac. fr., p. 11. Cf. p. 4-5.
2. Hcb., F. Duch., n" 182, p. 6.
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE .. POLITIQUE 181
qu'est-ce que ça fout ? Laissons la gueule de côté ; et foutons-nous
tête à tête, cœur à cœur, je nous entendrons comme il faut » ^.
Ce n'est pas le seul exemple de cette confusion, nous l'avons dit :
Quand je suis sur le Port Saint-Paul, foutre, i^'la-t-y pas la mère... i'aze me
foute, si je me rappelle son bougre de nom, la mère je t'en fous, qu'importe, c'est
celle-là qui porte le café au lait aux blanchisseuses, qui me dit comm'ça : Ah ben !
v'ià que Varrives, toi, y a ben du nouveau, va... Et quoi ce que c'est que ce nou-
veau ? Est-ce que c'est que je sommes en temps de vendange donc ? — ^t va te
faire foutre avec ta mine de couillonneur. Est-ce qu'ils n'ont pas voulu mettre le
château de Vincennes dans une poche, et le roi dans l'autre, donc, et foutre leur
camp avec... Eh bien ! s'ils avoient foutu leur camp, ils auroient engendré des
tentes ^. — C'est foutre bien ce qu'on a craint. — Et qu'est-ce qui t'a conté tout
çà, foutre ? — Et ben, ils le disant tous, et puis je me le suis fait lire dans leurs
bibliothèques à deux sous, qu'y nous envoyant quatre fois par jour. — Ah ben !
les bons bougres de témoins, c'est comme ton pucelage c'est du rance. Adieu la
mère. Bonjour, mon cœur. Et puis d'enfiler les bougres de quais, et d'arriver aux
tuileries ; car, foutre, je voulois savoir queuque chose ^...
Les pamphlets d'Hébert parvenu à la pleine possession de sa
manière sont de mêine composition. Il est bien certain qu'il a voulu
surtout reproduire la langue populaire. Mais, si ces tristes productions
valaient la peine d'une analyse détaillée, il serait facile de montrer
combien les auteurs ont peu réussi à être ce qu'ils voulaient paraître.
Imitations manquées. ■ — La première raison c'est que ni Hébert
ni ceux qui prétendent écrire la langue populaire ne la connaissent
à fond. Les formes, les tours syntaxiques, le bâtiment de la phrase,
tout ce qui est caractéristique, ils l'ignorent. Ils ne sont pas « nés là
dedans «. Ce qu'ils ont ramassé et retenu, ce sont à peu près exclu-
sivement des mots et des expressions, ce qu'un passant, un auditeur
d'un soir note et retient. Ils n'arrivent pas mieux à se déguiser en gens
de la balle que d'autres en Virgile. Mais après tout le duc de Beaufort
avait plu aux dames de la Halle et peut-être son déguisement ne lui
allait-il pas mieux.
Jurons de style. — D'autre part, certains éléments de ce style,
qui prétendent à en être les caractéristiques, manquent le plus sou-
vent d'authenticité, de naturel même. Sont-ce des cris de colère, des
explosions d'emportement, éclatant en exclamations ? Non. Sans
doute, il y a, isolés ou en paquets, des n. de D., des tonnerres de D.,
1. P. 7.
2. Calembour sur les tantes du roi, dont il fut tant parlé lors de leur voyag'e.
3. Père Duchéne (/Jo//«/.), Bibl. Nat., Le 2522, in-8<>, Convers. du Père Duch. avec le Roi.
p. 3-4.
182 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
des mille D., des sacred... ^, qui reproduisent assez bien ce qu'on
pouvait entendre dans certains milieux. Mais quelle recherche déjà,
si l'on peut employer ce mot en pareille matière, dans nom d^un
bombardement^, mille millions d'un boulet ramé^, millions d'esca-
drons *, million d'un bombardement ^. Langage de matelot ? C'est déjà
bien douteux. Et ceci : nom d'un lapin rôti ^ ?
Lemaire s'ingénie également :
triple canon déculassé ^ ; vingt cinq mille tonnes de poudre à canon ^ ;
sac à clouds^ ; tonnerre de cent mille démons ^^ ; triste nom d'un fourneau
démoli^^; vingt-cinq mille millions de pétards^^; eh bien! double nom
dun briquet ^^ ; mille millions de calottes délustrées ^*.
Les imprécations sont du même goût : « Je veux que trente-six mille
biscayens m'entrent dans le ventre comme des petits pois » ^^ ; « Je veux
que la lune me serve de savonnette, si... » ^^.
Les caudataires des maîtres s'exercent de même à ces belles inven-
tions : Sacré mille noms d'un réchaud de la divinité ^^ ! trois millions de
moustaches ^^, triple million de boulets rames ^^ ! double nom d'un cabes-
tan 20.
Qu'est-ce en somme que tout cela ? De la littérature, aussi loin
que possible de la vie et de la réalité.
Ce qui achève de donner l'impression du factice — outre que les
mots de caractère sont multipliés à l'excès — c'est que les auteurs
ont calculé et choisi. Ils composent. Lemaire en particulier approprie
ses jurons à son sujet. Un jour il parle finance, il jurera mille carillons
déçus 2^. Ailleurs il est question des Livalides, il change d'impré-
cations : «/e veux que le diable me joute deux jambes de bois et un œil de
1. Hébert, P. Duch., Br., fasc. III, pp. 240, 241, fasc. II, p. 238, fasc. IV, p. 251.
2. Id., Ib., fasc. III, p. 240.
3. Id., Ib.
4. Id., Ib., p. 247.
5. Id., Ib.
6. Id., Ib., p. 255.
7. Lell. b. pair., A tous les soldats, p. 3.
8. Id., Sec. Lelt. b. patr., p. 2.
9. Id., Ib., p. 3.
10. Id., Ib., p. 5.
11. Id., Ib., p. 7.
12. 26' Lett. b. patr., p. 2.
13. 46' I.elt. b. patr., p. 2.
14. 24' Lett. b. patr., p. 4.
15. 46' Lell. b. patr., p. 4.
16. Ib., p. 5.
17. Les Êtoiiff" du P. Jean-Bart bougrement en colère, Bibl. Nat., Le 2, 2477, p. 2.
18. Ib., p. 6.
19. La Trompette du P. Ducli., n" 102, p. 9.
20. Les Étouffa du P. Jean-Bart, p. 2.
21. 53' Lett. b. patr., p. 4. Hébert en fait autant. Il parle de cloches, il jure : nom d'un
carillon sans baptême (Br., fasc. V, p. 403).
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE 183
verre si on ^>oit goutte » ^ Quand il en a aux distributeurs de papiers :
« Comment, m'écriai-je, vingt mille libelles » ^ !... Qui ne voit que nous
sommes en pleins procédés de style ?
Hébert et ses congénères sont des garçons qui ont des lettres et le
laissent voir, car le Père Duchêne cite au besoin en latin : « M edice,
cura te ipsum » ^. Jumel a été au séminaire, et il s'en souvient : « Les
uns te comparent à Ulisse le pèlerin, d'autres à Sinon le grec ; et
enfin, quelques-uns à Cromwell le magicien » *.
Il arrive très fréquemment que l'un comme l'autre perde de vue
qu'il joue un personnage ; ils ont déposé leur masque el ne s'en doutent
pas.
Disparates et contrastes. — Ils frappent partout. Un jour le
Père Duchesne s'avise de proposer — singulier patronage ! — l'abbé
Grégoire pour l'évêché de Paris :
Il nous faut, foiilre, dit-il, un homme à bonnes raisons, à bonnes paroles et à
bons exemples; je ne cloute point que les Electeurs ne se fassent autant d'hon-
neur par le choix d'un Evêque que par celui des juges qui ont été pris dans
l'assemblée nationale, à moins qu'il n'y ait quelques bougres de Marguilliers qui
ne soient encore trop entichés des prêtres qui leur ont foutus [sic] de l'encens par
le nez ^.
Otez deux mots qui sont là pour le « costume », comme disaient
les peintres, rien qui soit de nature à choquer même une dévote.
Dans ce qui suit, il n'y a plus qu'un juron pour faire tache :
Allons donc, foutre, il ne faut pas tant crier bravo si la Convention nationale
a fait ce qu'elle ne pouvoit se dispenser de faire. Il faut que le peuple prenne
enfin la posture qu'il doit avoir, et qu'il cesse de flagorner ses représentans.
Ayons tous les yeux fixés sur eux, et au premier faux pas qu'ils feront, arrêtons
les tout court, et ne les laissons pas aller plus avant. Quand ils se conduiront
bien, il faudra froidement approuver leur conduite ; s'ils rendent de bons décrets,
ils recevront la sanction générale du peuple souverain, mais il ne faut pas que
ce soit sans connoissance de cause et sans un mur examen ^.
Dans la Grande Conversation de M. St Dominique et de M. St
Ignace de Loyola, plus rien absolument qui sente la grossièreté :
Quel beau moment à saisir pour un saint de génie ! Ce que quatre-vingt papes
n'ont pu faire, ce que le fanatisme dans son plus grand triomphe n'a pu obtenir,
ce que l'Espagne, l'Italie, toute la ligue, et cent mille moines en mousqueton n'ont
1. 60« Lett. b. patr., p. 3.
2. 142^ Lett. b. pnlr., p. 6.
3. Opin. s. les prem. décr, c. les min., p. 2.
4. Réveillon du P. Duch., p. 2.
5. Gr. Joie du P. Duch. au sujet de la nomin. de l'abbé Grégoire à la place de Président
de VAss. Nat., n" 15, p. 5.
6. Héb., La Gr. joie du P. Duch. au sujet du décret qui a foutu à bas la royauté, n° 172, p. 5.
184 HISTOIRE DE LA LA>'GUE FRANÇAISE
pu exécuter, quel plaisir de l'accomplir dans ce siècle si fameux par ses lumières,
à la barbe de la tolérance, et par les mains de ceux qui la prêchent ! quelle volupté
de donner un si beau soufflet à cette philosophie orgueilleuse, qui a tant décrié
Paul IV, Pie V, moi, mes enfants et mes chers auto-dafé ^!
Le long de tout un pamphlet : Le Grand Discours du Père Duchesne
aux Grenadiers et à la Troupe du Centre, le Père Duchesne a embouché
la trompette et vise à la haute éloquence. Un seul /... au début, en
manière de signature, et le ton s'élève :
Née avec la liberté... elle [la Garde Nationale] en a environné le berceau ;
quand nos lois ont été détruites, quand les nuages épais de l'anarchie couvraient
ce brillant empire, sa surveillance nous en a tenu lieu : elle a servi de frein aux
méchants et de protection aux bons. C'est elle qui a fait fuir loin de nos foyers
les brigands qui accouraient en foule pour les dévaster...
Il n'est pas un habitant de la capitale, un habitant de cette ville immense, où
le crime est d'autant plus audacieu.x que celui qui le commet a plus de facilité
pour échapper au supplice ; il n'est pas, dis-je, un seul habitant qui ne doive
chaque matin rendre grâces à la garde nationale de son existence, etc., etc.. ^.
Veut-on entendre le marchand de fourneaux philosopher, suivons-
le en chaire :
Telles étaient mes espérances sur le compte de Lafayette, tel était le raisonne-
ment que je faisais à des bougres qui, alors sans raison, étaient ses détracteurs.
Sans doute mon attente et celle de tous les patriotes aurait été remplie, si Lafayette,
livré tout entier à la cause qu'il avait embrassée, n'eût voulu être médiateur
du peuple et de la cour ; si, pouvant user de la toute puissance que la confiance
de la nation lui avait déléguée, il s'en fût servi pour écraser les tyrans ; en un
mot si, au lieu de réprimer le cours trop rapide de la Révolution, il eût au con-
traire secondé l'explosion du caractère français. Pour avoir été trop prudent, il
a peut-être compromis sa gloire, il respira l'air empesté de la cour ; il osa braver
les enchantements d'Armide, et, foutre, il s'est vu comme Renaud, prêt à suc-
comber ^.
Les premières colères d'Hébert ne sont pas vulgaires, tant s'en
faut :
Flottant entre l'espérance et la crainte, en proie à toutes les horreurs d'un
tel doute, je déclare qu'abîmé dans un désespoir qui n'est point éteint, ma pensée
se glace à l'aspect des suites affreuses que le repas doit avoir. Ici (ô ciel, détourne
le présage !), je vois les prêtres, les nobles et les esclaves réunis autour d'un despote
qui ne respecte ni ses propres serments ni le vœu de son peuple. Là, je vois ce
même peuple qui a tant souffert, et des prospérités de la cour et de ses propres
triomphes, invinciblement dévoué à une Constitution dont il attend à juste
titre son bonheur. Je vois, dis-je, ces deux partis se mesurant des yeux. L'inso-
lence, la cruauté, la vengeance brillent dans les regards des uns, les regrets, la
1. P. 7-8.
2. N» XX, Br., fasc. IV, pp. 337-339.
3. Le P. Duch., n» XXII, M. de Lafayette, Br., fasc. IV, p. 346. Cf., M., i^., p. 370.
L ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE \m
douleur se peignent sur le visage des autres ; mais une majesté, fruit de la supé-
riorité que donnent les forces et le bon droit, le courage qu'inspire la liberté s'y
expriment également. Tout me dit, tout m'assure que le sang va couler... ^.
Pas une tache dans ce morceau de rhétorique où l'hypotypose
sévit parmi les autres figures, où les citations fidèlement traduites
rappellent le collège.
Passons à la critique littéraire à intention psychologique :
Il y a des mâtins rendouhlés qui disent tous les jours que tu as de l'esprit, de
l'éloquence, de l'érudition. Mais, dis-moi donc, qu'est-ce que l'esprit sans un bon
jugement ? qu'est-ce que l'éloquence sans la vérité ? Qu'est-ce que l'érudition
sans la justesse d'application ? du joutu galimathias. Quand tu nous feras de belles
phrases et que tu nous découvriras un mauvais cœur ; quand tu encenseras le
vice des grands, et que tu dédaigneras de louer et d'encourager les vertus du
peuple, crois-tu que nous devons t'écouter ^ ?
Il faut deviner que le morceau est du Père Duchesne.
Le lyrisme même, un lyrisme boursouflé, emphatique, tel qu'il
était alors de mode, ne lui est pas étranger :
Rien ne pourra détourner entre leurs mains le glaive de la justice, et, dignes
de la place auguste qu'ils occuperont, ils acquerront tous les jours de nouveaux
droits à notre i-econnaissance ^.
Et vous, habitants respectables des campagnes, laboureurs estimables que
les valets du despotisme appelaient jadis paysans, vous qui recueillez les premiers
fruits de la liberté et des sages institutions qu'elle a produites, vous, rappelés
à l'égalité par notre Révolution, laisserez-vous abattre son temple * ?
Comparez :
Rrissotins et Girondins. Vous aviez des langues bien dorées, le miel était
sur vos lèvres, et le poison dans votre cœur ; si vous n'y aviez pas entendu
finesse, et si vous aviez tout uniment marché dans le bon chemin, vous seriez
arrivés au port ; après avoir contribué à sauver votre patrie, vous auriez été
comblé des bénédictions du peuple ; votre vieillesse auroit été honorée ; les Sans-
Culottes, devenus libres et heureux, vous auroient montré à leurs enfans, en
leur recommandant de suivre votre exemple ; voilà, leur auroient-ils dit, ceux
qui ont fait votre bonheur ; si vous êtes républicains, mes enfants, rendez-en
grâce à ces vieillards respectables qui siégeoient au haut de la montagne de la
Convention ; ce sont eux qui nous ont délivré des rois. Souvenez-vous à jamais,
1. P. Diich., Br., fasc. V, p. 442, 24 déc. 1790, Gr. Col. s. le refus du Roi de sancl.'e
décret conc. la Con'ii^^ civ. du Clergé. On comparera la harangue à Lafayette : an nom de
la pairie, que tant de dangers entourent, imite ton roi qui, peu- une démarche sublime, a fait dis-
paraître tous les soupçons qu'on formait sur ses sentiments secrets... Montre-leur l'autel de la
patrie, etc.. Toute la tirade se poursuit sur ce ton, sans une familiarité (Ce n'est pasl;
Pérou, p. 6); P. Duch., Br., n" XXVI, fasc. IV, p. 370.
2. P. Duch., Conf. à l'abbé Maurg, p. 6.
3. P. Duch., Gr. joie sur la Suppr. du Chàtelet, Br., n° XI, fasc. IV, p. 291.
4. Gr. ribote du P. Duch. et de Jean-Bart, Id., n» XIV, fasc. IV, p. 310.
186 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
vous et les autres, des services qu'ils nous ont rendus ; que leur mémoire soit
chérie et respectée tant qu'il existera sur la terre des hommes libres ^.
Que nous importe que notre Constitution fasse tellement leur désespoir, qu'ils
se disposent par tous les moyens à en ébranler les fondements. Le roc qui
élève majestueusement son sommet au-dessus des flots, voit sans être, ému les
vagues impuissantes et redoublées se briser contre lui, en grondant et en se cou-
vrant d'écume ^.
J'ai cité abondamment pour ne pas laisser à mon lecteur l'im-
pression que les morceaux en style noble sont exceptionnels ^. Mais,
bien entendu, ce sont tout de même les productions de minutes où
il arrive à cet Homère de l'ordure, de dormir. Il a quitté son fumier,
vite il s'y replonge : « Depuis que l'infâme Brissot a joué à la main
chaude, ils lui jettent le chat aux jambes ; comme si Brissot et les
autres Jean-f outres qui ont été raccourcis a voient pu seuls embêter la
République entière de leur bougre de fédéralisme » *. Tel est le ton
ordinaire et normal de ce pamphlet.
Lemaire prête aux mêmes observations. — Toutes les consta-
tations que je viens de faire s'appliquent à lui aussi bien qu'à Hébert.
On le surprend à parler comme un économiste : « C'est ainsi qu'on
épie l'argent dans tous les canaux de la circulation » ^.
Il a en effet des lectures ; il possède des bribes d'histoire ecclésias-
tique : « N'ai-je pas vu, dans un vieux bouquin, que, dans le Concile
de Carthage, où assista un brave et savant personnage nommé Augus-
tin.. . ^ ? Il raisonne et philosophe — à la manière de Sganarelle :
Il n'y a pas d'argent qu'on donne malheureusement avec plus de regret que
celui des impositions ; et si on y réfléchissoit bien, foutre, il n'y en auroit pas de
donné, de dépensé avec plus de plaisir. On se diroit : je concours pour ma
part à établir l'ordre dans la grande famille ; je travaille pour ma part à faire
voguer tranquillement le grand vaisseau. Car, enfin, dans un navire, si la moitié
de l'équipage refusoit le service, comment pourroit-on se résoudre à traverser
l'immensité des mers ? C'est le travail de tous, c'est la manœuvre qui fait affronter
les dangers, et qui mène glorieusement au port '.
La haine des prêtres semble l'emporter vers les régions éthérées
où habite l'Etre Suprême :
Quoi, le Père suprême, qui nous a tous créés libres, et devant qui nous sommes
tous égaux, contrarieroit notre liberté, ce bien sacré qui vient de sa bonté sans
1. Héb., P. Diich., n- 303, p. 2-3.
2. Id., Gr. Col. c. Condé, p. 3.
3. Il y en aurait beaucoup d'autres à alléguer. Voir Br., fasc. IV, p. 320.
4. Héb., P. Duch., n" 312, p. 6.
5. 13G' Lett. b. patr., p. 2.
6. iS" I.ett. b. patr., p. 8. Cf. la 30'LeU., où l'auteur prouve qu'il a travaillé les Conciles
celui d'Orléans, de Clcrmont, de Paris (du vi<= s.).
7. 52' Lett. b. patr., p. 4.
L'ORDLRIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE 187
bornes ! Quoi ! pour des prêtres, qui bien loin d'honorer ses autels, scandalisoient
par leur opulence et leurs mœurs corrompues ! quoi, pour leur conserver des
richesses qu'il a toujours blâmées, il auroit jette par la fenêtre du firmament
tous les fléaux ensemble ! Non, non, au contraire, il a retiré le plus grand des
fléaux de dessus la terre ; c'est l'oppression, c'est l'orgueil des hommes ambitieux
qui, recevant comme lui l'encens qui n'appartient qu'à lui, se croyaient faits
pour ne jamais rendre compte de leurs [sic] conduite aux autres hommes ^...
Le morceau continue sur ce ton. On peut comparer à ce passage
des Lettres un bon nombre d'autres tirades ^
Voulez-vous vous édifier ? Écoutez : « si nous avons besoin de nous
faire une vaste idée du grand être que nous honorons, levons les
yeux et comptons les étoiles ; il n'existe pas de plus beaux trésors pour
nous annoncer ce qu'il est » ^.
La religion est du reste présente à son esprit, assez du moins pour
que son enthousiasme lui emprunte des épithètes : « Si, comme des
insensés, on n'eût pas fait parade de mépriser la divine cocarde,
signe respectable et sacré de notre rédemption » *.
Lui aussi cultive volontiers l'éloquence :
Si vous nous disiez : j'ai fait bâtir des cités au lieu d'en ravager ; j'ai cultivé
tant d'arpens de terre, au lieu d'y détruire les récoltes ; j'ai fait construire un
vaisseau à mes dépens, qui est revenu vainqueur ou chargé de bonnes marchan-
dises ; j'ai fait venir d'excellent vin pour ranimer et pour égayer la vie, au lieu
de faire percer à grands frais des jardins anglais où il ne vient que de l'herbe, et
où l'on ne rencontre que des ruines, emblème de celles dont vous avez couvert la
patrie ; oh ! voilà des titres de gloire bien préférables à ceux qui sont les vôtres ^.
La loi qui tue prêche pour ainsi dire le meurtre ; car elle adoucit, aux yeux du
curieux extravagant qui court voir expirer son semblable dans les tourmens,
l'horrible idée qu'elle devroit au contraire lui inspirer contre l'assassinat ®.
1. 20' Letl. b. pair., p. 4-5.
2. « Foutu coquin, bougre d'hipocrite, comment oses-tu insulter ainsi le véritable sou-
verain qui, d'un coup de poing, t'étriperoit ? Les forfaits du peuple ! ... tu appelles ainsi
sa juste résistance à l'oppression. Vil flatteur, si les tyrans que ta patte encense, fussent
restés paisibles, s'ils n'eussent pas machiné la ruine de ce peuple que tu injurie [sic] basse-
ment, et dont ils ont fatigué la patience ; si eux-mêmes depuis un temps infini, n'eussent
pas bu le sang de ce malheureux peuple, auroit-il jamais songé à répan Ire le leur ? Il faut
qu'il soit bien bon, bien patient, pour te laisser ainsi impunément aboyer contre ses vrais
défenseurs, qui te regar lent à la vérité, avec autant de dédain qu'un vil roquet qui les pour-
suit dans leur marche grave. Il a raison d'ailleurs, tu ne dois inspirer que son profon 1 mépris,
et tu ne vaux pas la peine qu'il se venge de tes diatribes, autrement qu'en en faisant des
serviettes à fesse. Car, enfin, tu es décidément fou, quan 1 tu nous ils que nous tous, honnêtes
citoyens, sommes payés pour taire chorus avec le côté gauche dans les tribunes chaque
jour ; comme s'il n'étoit pas permis d'applaudir ou de murmurer, lorsqu'on défend ou
qu'on blesse nos intérêts, sans courir les risques de passer pour des gredins qui trafiquemt
leurs suffrages. Voudrois-tu, dis, singe hideux, et grimacier, que nous fussions là comme
des automates ou des magots de cire, quand on remporte devant nous une victoire sur les
aristocrates, comme celle des assignats, comme celle du Chàtelet ^il (11' Letl. b. pair., p. 4-5).
3. 36' Letl. b. pair., p. 5.
4. T Letl. b. pair., p. 5.
5. 14' Letl. b. pair., p. 6.
6. 89'Lelt. b. pair., p. 3.
188 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Il n'est pas difficile de démêler que Lemaire a fait sa rhétorique.
Il dit au Roi : « Va(s) trouver une armée plus fière... Va(s) t'entourer
d'un peuple... plus aimant... Non, non, tu resteras, etc...»^ Toute la
lettre est une Concion. L'apostrophe qui suit n'eût pas été désa-
vouée par un Poultier :
Ah, mes amis ! ah ! citoyens ! quelle situation est la nôtre ! mais aussi quelle
confiance vous devez... avoir dans votre union et dans vos forces ! C'est pourquoi^
dans l'amertume de mon âme, je vous invite, au nom de la patrie en pleurs, au
nom de la générosité françoise, au nom de toutes les loix de l'humanité, à n'écou-
ter le juste ressentiment qui vous anime, que pour vous resserrer davantage, et
pour empêcher les scènes de sang ^.
J'ai juste retranché le mot f..., qui figure dans le texte à la place
des points de suspension.
Puis, tout soudain, comme Hébert, Lemaire reprend la carmagnole :
Les mâtins vous jouiront même dans la patte leur argent comme des jean-foutres
aux Thuileries, ou ailleurs, pour vous faire japper à l'unisson. Prenez toujours,
foutez-vous d'eux et rendez justice à vos vrais amis. Le soupçon vous deshonore
et doit les indigner. Par exemple, je veux que le plus fort diable me casse un
boisseau de noyaux de pêches sur la nuque du col, si j'approuve le sacré tapage,
y infiniment chien de boucan que vous faites autour de l'Assemblée ^.
Je serois très-fâché... qu'ils eussent la gueule cassée dans les foutus ambargos
que demandent les démoniaques qui voudroient changer la France en fourneau,
y mettre le feu, et faire rôtir comme des côtelettes tous les bons enfans bleus *.
La séquelle. — S'il s'agissait de caractériser les diverses manières
de chacun des auteurs du genre, il faudrait pousser plus avant, faire
des dosages et des pesées. Le Père Duchêne de la rue Thibautodé est
à peine taché de grossièreté ; au contraire Jean-Bart dépasse de
beaucoup ses congénères, quoiqu'il ait, lui aussi des inspirations
pieuses ^ :
Je voudrois voir dans l'Assemblée une chapelle comme dans nos vaisseaux ;
et voilà quels seroient nos aumôniers : l'évêque d'Autun, l'abbé de Montesquiou,
l'abbé Grégoire, et puis ce moine chartreux, qui est si brave homme [dom Gerle],
j'y servirois la ntiesse, moi, sabre à la main, pistolet dans la gueule, et le premier
aristocrate qui aborderoit.. pan... bougre, allez, monsieur le prêtre, continuez
de prier le bon Dieu, je viens de tuer le diable.
N'ayez pas peur, je ne prendrai pas l'abbé Mauri pour rincer les burettes. Au
foutre les aristocrates ! que les autres en fassent ce qu'ils voudront, pour moi,
je m'en fouts *.
1. 147' Lett. b. pair., p. 6.
2. 70' Lett. b. pair., p. 7.
3. 2' Lett. b. pair., p. 6.
4. 4' l.etl. b. pair., p. 4.
5. Voir le n" 11, Impr. de .Jean-Bart, 1790, p. 6. Dans le même numéro, l'auteur cite du
latin.
6. P. 7.
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE 189
Remplaçons gueule, bougre, foutre, le reste ne dépasserait pas le
familier.
Ajoutons une dernière remarque. C'est que les écrivains royalistes
ne savent pas mieux garder leur masque. Il n'est que de lire l'orai-
son funèbre — car c'en est une, le titre l'indique et il est juste —
consacrée à Mirabeau ^ On y trouve des phrases comme celles-ci :
Je me fous bien que tu aies eu un père noble, homme d'esprit, qui ait écrit ce
beau livre appelé L'Ami des hommes ; ce n'est pas son livre qui fut le meilleur
ami des hommes, c'est son fds, et tu es le plus beau livre qu'il ait fait pour l'admi-
ration du sage, pour l'instruction du philosophe, pour l'étude du législateur et
pour le bonheur de l'humanité.
Et la prière qui termine est à l'avenant :
Puisse le père éternel, le père des miséricordes, en faveur de son culte que tu
nous as, foutre, rendu tel qu'il sortit de la bouche sacrée de son auguste fils,
t'admettre dans son sein. Oh ! oui ; il le fera, mon ami ! il n'a jamais repoussé
■ceux que les bénédictions du peuple accompagnent devant son trône. Tu soutins
notre liberté sur la terre, prie-le, ce protecteur des nations, de nous la conserver.
On a moins cherché l'unité que l'effet. — Assurément, dans
certaines de ces élucubrations, les divers éléments sont fondus, vrais
€t faux, hauts et bas, avec assez d'habileté pour qu'on ait des bouf-
fonneries à peu près homogènes :
Nous n'avons qu'une demi-liberté, chancelante, foutre, ...et j'ai bien peur
qu'après avoir monté si haut, au risque de nous casser le col, pour dénicher la
liberté sur le grand arbre de la raison, j'ai grand peur, dis-je, qu'un beau matin
«lie ne prenne sa volée, et que nous restions sots comme des colas de l'avoir
élevée pour l'échapper ^.
Mais pareilles réussites sont rares, et le lecteur a le plus souvent
l'impression d'éléments plaqués sur un fond. Il serait curieux de
parvenir à savoir ce qui était rapporté, le fond ou l'ornementation.
J'ai l'impression que la matière était celle qui est écrite en style
ordinaire, puis, qu'on saupoudrait et poivrait ensuite cette pâte et
qu'on y jetait des épices.
Peu importe du reste à cette Histoire. Le souci des pamphlétaires
était non de faire de l'art, mais de l'effet. Or ces contrastes étaient
un moyen de produire de la surprise.
1. Vérit. P. Diich., pièce 24.
2. Lem., 137^ Lett. b. patr., p. 5.
Cf. « il faut que la loi parle avant la vengeance du peuple irrité, sans cela je ne vois pas
où s'arrêteroit la grand'chambre de cassation, le tribunal la pique, et la haute cour des
bonnets de laine ; car ces bonnets de laine convient des têtes dures, entreprenantes, et
sans eux il y a long-tems que le bonnet de la liberté seroit le bonnet de nuit de la Consti-
tution que les aristocrates aiu-oient envoyé coucher » (Lem., 87" Lett. b. patr., p. 2-3).
190 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
On commence : « moi, foutre, je ne suis qu'un bougre qui est plus
borgne quun curé de Vaugirard » ; et on termine : « quand je vois la
partialité corrompre la plume d'un grand nombre d'écrivains » ^.
Tête et queue n'appartiennent pas à la même bête. Autre exemple,
plus délicat. Qu'on considère d'un peu près le commencement et la
fin de cette phrase : « qui sont la cause qu'un vieux pénard comme
moi me suis un peu déniaisé » ^. Pénard est peuple ; l'accord en per-
sonne dénonce l'homme instruit.
Ailleurs on se sert de la forme du dialogue ; un personnage
emploie la langue correcte, un autre parle peuple. C'est ainsi qu'a pro-
cédé l'auteur de la Grande motion des Citoyennes de divers marchés '.
M^^® Javotte tient pour la Reine, tandis que Marguerite, Manon la
Rousse, Pierrette l'interpellent :
Marguerite. — Voui, faut nous établir sur le comité de jurisprudence civique en
manière de jury de liquidation ; hé! père La Tuile, arrivez donc par ici avec l'eau
de Seine sur vos flanchette [sic] : Foutez-vous là, robinet d'eau de puits qu'vous
nous motionnez pour du vin d'rivière courante, vous l'y donnerez les douges à c'te
pucelle du vêlais...
Javotte. — C'est contre le droit des gens.
Manon la Rousse. — ...C'est pas l'embarras, aile payoit parfois le rogome à
tout chacun, mais c'etoit ben l'diable qui pissoit dans l'bénitier pour changer
l'eau en tisanne expectative. Quand elle a été voir le Saint-Esprit descendre tout
confit dans la Sainte-Ampoule, elle disoit c'est bon d'ia salade... mais c'est ben
l'peuple qui payera chopine et l'accomodage... il lui faut des cervelas gros comme...
saguernonl comme c'est jolie, ...dit l'compère Gode... et Jérôme Miche qui faisoit
les almarhs d'Liege du tems de la survivance d'Mathieu l'ange brette matricien !
et voilà que j'mangions les cervelas de trois sols... et puis v'ià qu'elle en mangeoit
de ben plus gros avec le beau Suédois.... eh ha ! fi ! si elle avoit évu un singe, cette
sacrée Marsailline auroit pondu un magot.
Je serai obligé plus loin d'isoler les mots et de les considérer
un à un. Mais mon lecteur, même s'il a la patience de lire le Réper-
toire qui suit, n'aurait pas l'impression juste du Père Duchesne
si je ne lui mettais sous les yeux un ou deux morceaux qui lui per-
mettent de juger du ton général et de constater à quel niveau on avait
pu abaisser la langue française. Écoutons le Père Duchesne débla-
térer contre l'indissolubilité du mariage : « D'autres foutent leurs
femmes à l'ombre dans des couvents où elles deviennent plus garces
qu'à l'Opéra. Elles s'ennuyent, elles foutent le camp avec leurs gre-
luchonsl Voilà une volée de putains qui se joint aux autres... » *. La
1. Jugement de Necker par le P. Duch., Héb. (?), Br., fasc. III, p. 204.
2. Lem., 39' Lett. b. pair., p. 4. Pénard ou peinard, *A. Oudin, Curios. franc., Ler., Bas-
Long., Sain., Lang. par. ; -0- Goug.
S. De l'Impr. des Cif^" du marché S'-Jean, BibL Nat., L b*i 2307.
4. Br., fasc. V, p. 391.
L'ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE 191
Reine excite particulièrement sa bile. On sait de quelles ignominies
il l'accusa à son procès. A propos d'elle, il ne parle que de greluchons
et de tribades ; ailleurs il la traite de grosse vache et de putain.
L'oraison funèbre qu'il en fait est un des plus honteux morceaux qui
ait souillé la langue française :
La tigresse autrichienne étoit regardée dans toutes les cours comme la plus
misérable prostituée de la France. On l'accusoit hautement de se vautrer dans la
fange avec des valets, et on étoit embarrassé de distinguer quel étoit le gougeat
qui avoit fabriqué les avortons aclopés [sic], bossus, gangrenés, sortis de son
ventre ridé à triple étage. On ne parloit par-tout que des débauches et de la crapule
de toute la bougre de ménagerie royale. Jamais Sodôme ne brava autant la foudre
du ciel, que les bordels de Trianon et de Bagatelle ^.
1. Br., n" 253, fasc. V, p. 2-3.
CHAPITRE IV
SUCCÈS PASSAGER
Dégoûtés et gobeurs. — Le peuple a appris de nos jours à se
défier des démagogues en blouse, une certaine tenue ne lui déplaît
pas, car il s'en trouve honoré ; la foule de l'époque révolutionnaire,
moins avertie, avait peut-être l'illusion que ceux qui lui parlaient
son langage étaient des siens.
Nous avons pourtant des indices qu'en diverses circonstances et en
divers endroits, le Père Duchesne se heurta à des répugnances. Ainsi le
l^r janvier 1793, quand Desfieux proposa, pour lutter contre l'esprit
brissotin, que les Jacobins répandissent les Lettres du Père Duchêne
municipal, Dufourny fit observer que la Société se compromettrait
peut-être si elle parlait le langage du Père Duchêne. Il est vrai que
l'observation fut accueillie par des murmures et qu'on adopta la pro-
position ^.
Le 21 ventôse an II — 11 mars 1794, il y eut du bruit dans la sec-
tion de VHomme Armé, raconte un rapport de police. Les uns vou-
laient qu'on reçût chaque décade le Père Duchêne ; les autres ne le
voulaient pas, parce que les mots « impropres » ^ dont il est rempli
choqueraient les oreilles de la jeunesse.
Il en était de même dans les départements. Aux Jacobins de Ber-
gerac, le 14 mars 1793, on lisait un discours du citoyen Thémistocle
Sépet aux soldats français, prononcé dans une des séances de la
Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité de Toulouse ; or la pièce
était dans le genre du Père Duchêne ^. Quelques membres propo-
sèrent qu'on passât sur « les mots non usités que contient ce dis-
cours ». D'autres, « en vrais républicains », demandèrent qu'on lût
le texte tel qu'il était ou pas du tout, et leur avis l'emporta. Est-ce
que la majorité ne se jugeait pas en droit de corriger une pièce
communiquée, ou bien est-ce que la verdeur de ce style ne déplai-
sait pas ? On ne sait trop.
1. Aul., Jacob., t. IV, p. 636.
2. Sit" de Paris à cette date (A. Schmidt, Tabl. RévoL, t. II, p. 145). L'observateur a
sûrement voulu dire malpropres.
3. Labroue, La Soc. popul. de Bergerac, Par., l'.)15, p. 231.
1
SUCCES PASSAGER 193
Preuves de faveur. — En général ces productions, sans peut-être
plaire à tous, paraissaient utiles. Je voudrais d'abord apporter quelques
preuves décisives. Nous savons de science certaine qu'Hébert reçut
de grosses sommes en rénumération des numéros qu'on envoyait aux
armées, par masses considérables. D'autre part un mot lâché après
Thermidor en dit long : Bubarran, au nom du Comité de Sûreté
générale, parlant d'Alard, nous dit : « Quant aux reproches d'avoir
trempé dans la conspiration des Hébertistes, il paraît n'exister que
dans la lecture qu'Alard faisait parfois du journal d'Hébert : si cette
circonstance est décisive, il faut mettre en accusation deux millions
de François » ^. Qu'on réfléchisse à ce chiffre. Même s'il est exagéré,
le fait qu'il a pu être donné prouve la vogue de la feuille incriminée.
Il y a d'autres indices moins nets peut-être, mais qui ont aussi
leur valeur. Le premier, c'est la midtiplicatlon même des publica-
tions faites sous le titre de Père Duchêne ou sous un titre approchant.
Elles pullulaient, donc elles réussissaient.
Comment, d'autre part, les inventeurs eussent-ils défendu leurs
droits avec tant d'âpreté, s'ils n'eussent tiré de leurs productions
un bénéfice matériel et moral, si j'ose employer ce mot? Or il faut
entendre Lemaire et Hébert revendiquer la propriété de leurs élucu-
brations. La colère de Lemaire, qui se plaint d'avoir été contrefait,
va jusqu'aux dernières injures : « trop méprisables pour que je rou-
gisse même d'être en concurrence avec leurs charognes empestées » ^ ;
« C'est trop d'honneur, mille zieux, et il en falloit faire des mou-
choirs à cul, car ces impitoyables bougres d'écrivassiers exécrés ne
doivent trouver d'autres bûchers que les latrines « ^.
Les imitations. — Tout ce que les créateurs eussent pu garantir
et breveter, c'était leur titre, non leur façon de sacrer ou leurs mots.
Les imitateurs pleuvaient donc. Il y eut une Mère Duchêne, un Fils
Duchêne, etc. Ajoutons que des publications qui portent des noms
bien différents sont aussi de la famille, depuis Le dîner du Grenadier
à Brest ^, et jusqu'au Journal de la Râpée ou de Ça ira ^^.
Une de ces imitations qui méritent le plus l'attention, c'est Le
Rougrjff ou le Frank en vedette du député Guffroy, créé pour défendre
1. Voir Bull, de la Conv., Suite Séance 20 therni. an II, col. 3.
2. 13' Lett. b. pair., en tête. Cf. ib., p. 8.
3. 2(5« Lett. b. patr., p. 4.
4. C'est un dialogue patriotique émaillé de b... et de /... où on trouve quelques mots ou
tours populaires : ils ont dit comme ça que, etc. (Bibl. Nat., L b^^ 5350).
5. Publié par Et. Languedoc, Voir Hat., Hist. Presse, t. VI, p. 542-543. Citons-en une
phrase : Comme je ne nous estimons pas tant seulement foutu pour jaire des matelottes
ousce que, dans la science de cette caisine-là, font une vogue que faut y voir, mais j' adon-
nons aussi notre temps à instruire le public...
Histoire de la Langue française. X. 13
194 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
les idées des Indulgents. Dans le premier numéro, un sapeur disait
avec Duchêne : « Aux diables les vieilles breloques de la royauté !
foutons tout à neuf ! Le cœur sur la main, les discours francs, et les
actions républicaines, foutre ! c'est ça un cantique, ah ! bougre » ^.
Le ton reproduit souvent, à s'y méprendre, celui du marchand de
fourneaux :
Que tous les ennemis du bonheur se gardent de nous foutimasser, car le peuple
français ne se gênera pas pour les foutre à la crapaudine... il s'est laissé égorger
comme un sacré dindon... ce sont ces modérés, ces phrasiers, ces hypocrites qui
nous ont donné la guerre civile ^ ; Toute l'intrigue Brissotine, Rolandine, Buzo-
tine, Louvetine, Barbarousine, Lanjuinienne, est à cul nu. Ils fdent, filent, filent ;
tiens, tiens, voilà comme ils fouinent, les coquins ^ ; Je l'ai dit à ma dernière
garde, ce sont des verges qu'il faut contre ces coquines ; des verges, des seringues,
des baquets pleins d'eau pour y tremper le cul contre-révolutionnaire de ces gre-
dines salariées par les Brissotino-modérantino-royal-jean-foutres ; Parisiens, soyez
sans-culottes aussi ; soyez paisibles et foutez-moi à l'eau tous les culs de femmes-de-
chambre de ci-devant, tous les culs crottés qui courrent de porte en porte exciter
l'inquiétude et la foule chez les boulangers : haro ! haro ! fouettez ! drelin !
fouettez, foutrel faites la police à coups de verges, puisqu'on ne veut pas la faire
à coups de piques *.
Le Rougyff est souvent ordurier, plus souvent encore et volon-
tairement bas et vulgaire :
Il faut imiter le grand dénicheur, André Dumont ; il faut qu'il ne reste nulle
part, pas même la queue d'un aristocrate, car c'est presque la racine du diable ;
dès qu'il y a le moindre chicot, en moins de rien, il y en a plein le jardin ; c'est
aussi pis que la race des morp..., des poux, qui, dans une nuit, comptent leurs
enfants par milliers ^.
Le Rougyff a du reste tendu la main au Père Duchesne, dont il
invoque le patronage :
Comme toi je foutrai en déroute tous les triples chats qui nous égratignent,
tous les tigres qui font la chatemitte. Ah... foutre, mon ami Duchesne, tu parles
d'une espingole. Si un bougre tortigne [tortille] du cul, crack, mon bougre est à
bas. Apprends et dis à tous que j'ai foutu à l'ombre tous ceux que j'ai couché en
joue alors que je n'avais encore que mon fusil de cent sous.... ^.
Hors de Paris. --Le Père Duchesne a aussi fait école dans les
départements, ainsi à Commune Affranchie ^ J'ai trouvé une lettre
1. Ann. Révol., 1910, III, p. 332.
2. Voir les extraits du Journal de Guffroy, Joseph Lebon à la Conv. Nat., Paris, Imp. Nat.,
mess, an III, p. 12, n" 29. Il cite pour se défendre.
3. Ib., n» 6.
4. Ib., n" 25; ib., p. 15-16.
5. N» 37, Biizot, Menu, P. just., p. 355.
6. Bibl. Nat., Le- 795, dans L. .racob, Le Bon, t. II, p. 234.
7. An II. Voir Bibl. Nat., L c^ 2588, in-8«.
SUCCES PASSAGER 195
au rapporteur d'un décret à la Convention, visiblement écrite dans
le style et le langage du maître par un homme en possession de sa
manière. En voici les passages principaux :
Citoyen Rapporteur,
Suspens un instant tes travaux... Mon nom est Rulho, nom, j'ose le dire, connu
dans les fastes du patriotisme Toulousain. Longtemps avant la réquisition, je
volai aux frontières, je m'y suis battu en enragé : j'ai laissé ma mâchoire infé-
rieure sur le champ de bataille ! Eh bien ! je m'en fous ! Il me reste encore quelques
dents, je les réserve pour manger un Espagnol ; et je jure par ma balafre que je
le mangerai, fut-il plus coriace qu'une corneille de cent ans... J'avais un cousin
excellent patriote. Du temps que je me faisais casser la gueule pour la République,
cet honnête cousin s'est endormi pour toujours ; mais avant de se coucher, il
m'a donné son bien. J'arrive : je m'empare des noyeaux ; et j'allais joindre nos
ennemis pour les sabrer et mes camarades pour ribauler avec eux... lorsqu'est
venue votre loi qui casse le testament comme un verre : et puis c'est une paire
de dévotes et un reclus incivique qui tendent la griffe pour me happer la dépouille
du feu cousin. Eh ! bien : voilà encore que je m'en fous. Je n'ai pas besoin d'être
riche pour me bien battre. Cependant je t'avouerai qu'il y a là-dedans quelque
chose qui me foutimasse...
L'auteur explique qu'il voudrait au moins un sixième pour
s'équiper et pour boire.
Sans cela voilà mes foutus aristocrates bien à leur aise et moi sans pain. Il n'y
a pas là d'égalité, foutre ! Et puis au moment où j'y penserai le moins, ne puis-je
pas me trouver le père d'une douzaine d'enfants, car ce n'est pas ma faute s'il n'y
en a pas davantage. Si je meurs au camp du Boulou, dis à ma pauvre postérité
qu'elle aille demander du pain à leurs sacrés cousins et cousines ; à coup sûr,
on leur foutra de la pelle au cul, car leur papa était un mécréant... Je demande
que tu examines si la chose que je propose est juste en général. Si tu dis non, je
serai content. Si tu dis oui, je le serai encore davantage. Adieu, Salut et fraternité ^.
Nous qui lisons à froid ces pages salies d'ordures, nous sommes
portés, tout en les jugeant très sévèrement, à ne pas leur attribuer
grande importance. Les grossièretés et les vulgarités n'y sont que
des manières d'enseignes. Elles sont accrochées à la façon de gros
numéros sur des maisons, habitées aussi convenablement que d'autres,
quelquefois mieux.
En effet, l'étude de Braesch est suivie d'un appendice où au cha-
pitre X sont résumés le lexique et la grammaire d'LIébert (p. 147).
L'auteur y a mis pêle-mêle, dans le désordre alphabétique, les faits
qu'il a recueillis ; c'était peut-être le moyen le meilleur pour donner
idée des éléments composites dont est fait ce langage. La boue tire
l'œil, elle n'y tient pas grande place. L'ensemble du tableau est
« bougrement » révélateur.
1. Arch. Nat., A. A. 56, Plaq. 2. Lettre du 17 frim. an 11-7 déc. 1793.
CHAPITRE V
LA CHUTE
Résistances et réactions. — En dehors des imitations qu'il
provoqua, il est incontestable que l'exemple d'Hébert eut une
influence : « Je suis d'une joie de Père Duchène, foutre », s'écrie Bois-
say ^. Lebon aurait dit : « Les hommes sont de i^-ilains bougres, et je ne
vois plus à qui me lier... ô dictateur, ô Fayetistes, ô Brissotins ! comme
vous me foulez Vâme à la renverse ! sacre' mille triple gueux, comme je
suis en colère » ^ ! Il est facile de voir de qui s'inspire l'auteur de ce
propos.
]y|me Roland, à Sainte-Pélagie, accusée par un pamphlétaire,
a parlé de la responsabiblité de ces feuilles du Père Duchêne, « sale
écrit dont Hébert, substitut de la Commune de Paris, empoisonne
tous les matins le peuple ignorant qui boit comme l'eau la calomnie »
...elle ajoute :« Ce conte ridicule était assaisonné de tout ce qui fait
les ornements du langage du Père Duchêne » *.
Révolte de i. 'esprit de dignité. — Mais personne, même parmi
les adversaires irréconciliables de la Révolution, ne peut songer à
soutenir que le grand nombre de ceux qui s'étaient donné yiour
mission soit de conduire le peuple, soit de l'instruire, se soient éga-
rés dans l'égout. Ils estimaient qu'il fallait l'élever non l'abaisser.
Les « bourgeois » du Tiers État devenus les Constituants ne fai-
saient qu'obéir à leurs habitudes et à leurs goûts de dignité, soit.
Mais quand ils eurent cédé la place, quand la République fut fon-
dée, l'oubli de soi-même, la méconnaissance de la dignité du souve-
rain furent condamnés plus sévèrement encore. La Déclaration des
Devoirs de l'Homme de Lanthenas établissait la théorie : « la mal-
propreté... la laideur du corps, la dépravation des traits, la gros-
sièreté même du langage... caractérisent non pas le pays, ni l'air, ni
les eaux, ni telle profession, tel degré de pauvreté ou d'aisance, mais
l'esclavage » *.
1. 20 pluv. an II-8 fé>T. 1794, Arch. Nat., F^ 4394, plaq. I, p. 39.
2. Lecointre, Les Crimes des sept Membr., p. 139.
3. Sec''' Arrest", 2b août 1793.
4. Paris, I. N., titre II, XI, 2 juill. 1793. On citerait vingt textes oà est répudié de
même la grossiJreté de langage.
LA CHUTE 197
Le 2 décembre 1792, à la Convention, Rabaud Saint-Étienne se
refusait même à nommer « certains pamphlets » : « Je parle de ces titres
orduriers que la décence m'empêche de rappeler ici... ». Là-dessus,
comme un inconnu déclarait que les titres étaient vraiment indé-
cents, mais que la politesse n'est pas une vertu républicaine. Rewbel
riposta : « 5i la politesse n'est pas une vertu républicaine, la décence
en est une, car il faut des mœurs dans une République » ^.
l,e représentant Jean Lebon écrit au Comité de Salut public,
qu'un nommé Cochet... a... déclaré qu'à la Société populaire, il se /...
du représentant du peuple ^ ; il est visiblement aussi scandalisé de
la forme que du fonds. Grégoire devait à son caractère de protester
fortement. Il le fit :
Il faut, disait il, que les écrivains qui réunissent le talent et le courage, opposent
une digue à ce débordement de pamphlets, où la grossièreté, j'ai presque dit
l'infamie du style, le dispute à celle des sentimens. Il faut qu'ils luttent contre
cette nullité ambitieuse, qui, sans respect pour le goût et l'oreille, confondant
tous les genres et tous les styles, déploie tant d'audace pour dominer la scène.
Il faut qu'ils tonnent contre cette habitude de propos immondes, dont la conta-
gion a gagné même un grand nombre de femmes. Comment ne pas croire à leur
dissolution, lorsque leurs discours annoncent qu'ils ont secoué jusqu'aux signes
extérieurs de cette décence qui embellit toutes les vertus ?
Cette dégradation du langage, du goût et de la morale est vraiment contre-
révolutionnaire ; car elle tend à nous flétrir aux yeux des étrangers. Un langage
décent, soigné, est seul digne des sentimens exquis d'un répubhcain. Il faut
que tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, entre dans la définition du sans-
culotisme '.
L'apologétique d'Hébert. — Hébert se f... des dégoûtés. Il
répondait à ses censeurs :
...moi aussi je sais parler latin ; mais ma langue naturelle est celle de la Sans-
culotterie... il faut jurer avec ceux qui jurent, foutre. Ma rudesse, quoiqu'on en
dise, ne déplaît pas autant que quelques viédazes le prétendent. Tous ceux qui
aiment la franchise et la probité ne s'effarouchent pas des bougres et des foutres
dont je larde par-ci par-là mes joies et mes colères ; les oreilles si délicates qui
sont déchirées de mes expressions, les trouveraient délicieuses, si je voulais être
l'apôtre de l'aristocratie *.
Marat lui est apparu en songe et lui a dit : « Tu parles le langage
des sans-culottes, et tes bougreries qui donnent des vapeurs aux
1. Bûchez et Roux, t. XXII, pp. 170-174.
2. 27 frim. an 11-17 déc. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. IX, p. 470.
3. Bull. Conv. \ai., 22 niv. an second de la République. C'est peut-être déjà au Père
Duchne qu'il pensait quand il disait dans son Rapport de prairial : «Bientôt seront vouées
au ir.épris ces brochiu-es souillées de lubricité ou d'imprécations convulsives - (Voir Lett. à
Grég., p. 306).
4. P. Duch., n= 257, p. 3.
198 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
petites maîtresses, ronflent agréablement aux oreilles des hommes
libres » ^.
Hébert imagine un entretien avec le Père Gérard :
Le p. Gérard. — N'y a qu'une chose qui m'a un p'tit brin offusqué.
Le p. Duchesne. — Je vous entends. Vous voulez dire mes foutres, mes bougres,
les sacredieux et d'autres petites foutaises.
Le p. Gérard. — Juste. En lisant vos colères, vos joies, j 'aurions ben voulu
n'pas trouver tant d'jurons parmi les bonnes vérités que vous lâchez de temps
en temps.
Le p. Duchesne. — Que voulez-vous, foutre, c'est une habitude de jeunesse...
Après tout, foutre, ce n'est pas pour des demoiselles que je fous mes idées sur le
papier ^.
Il faut jurer avec ceux qui jurent, proclame-t-il ailleurs, dans le
numéro où il reconnaît que le Ministre lui a payé des abonnements
en vue de distributions dans les armées ^.
Lemaire parlait exactement de même *. Si un de ces numéros
paraît sans ornements, c'est que son oncle le curé a passé par là,
le dimanche de Pâques, mais les lecteurs ne perdront rien pour
attendre ^.
Dans la Trompette du Père Duchêne, il y revient en gouaillant :
Je jurerai, sans être immoral ou indécent... Les f... et les b... me sont défendus
par la sagesse, qui m'a tiré fortement les oreilles pour avoir longtemps con-
servé cette habitude à laquelle je n'attachois pas de conséquence. La dame d'un
ton sévère m'a rudement gourmande l'autre jour : « Apprends, m'a-t-elle dit, que
les vertus seules doivent maintenir la république, et que pour les prêcher, il ne
faut plus employer le langage obscène de la débauche crapuleuse et des vices qui
dégradent l'homme ».
C'étoit bon sous l'ancien régime qui permettoit la grosse joie pour dispenser
d'avoir des mœurs. Un peuple trivial dans son langage, et sans mœurs, ne peut
être longtemps libre. S'il est licencieux, il retombe bientôt dans l'esclavage. Ainsi,
mon vieil ami, griffonne tant que tu voudras, mais ménage les chastes oreilles
de l'innocence, en lui prêchant une morale aimable et pure. Parle (s) de Bacchus
et de tes fredaines, parle(s) de tes fourneaux et débite(s) tant que tu voudras des
1. Père Duch., n" 2fi4, p. 3.
2. Ib.y n» XII, d. Br., p. 29.5, .31 oct. 1790.
3. Ib., n» 254, p. 8.
4. « Encore des b., des f. Ah, le grossier, va dire le mirlillore à la violette et la bégueule
à l'ambre. Fi, cet homme est un pacaux qui déchire les tympans délicats et salit les bouches
de roses... et qu'est-ce que ça me fait à moi qu'un empesé crie contre moi, fasse la mine
et rechigne, mon rcfrein est pour moi une seconde nature • (2' Lett. b. pair., p. 3).
5. Voir la 72' Lett. b. pair., dimanche de Pâques, qui contient un p. s. : » On va peut-
être s'étonner de ne pas voir aujourd'hui dimanche de Pâques, une seule f... ni un seul b...
Mais mon vieux oncle le curé s'est avisé d'entrer aujourd'hui dans ma boutique, et ayant
lu cette lettre, il en a efTacé tout ce qui lui paroissoit trop ronflant pour cette bonne fête,
et l'a envoyée à l'impression. Il me seroit impossible de ne pas revenir à ma manière
j'aurois trop l'air d'un foutu capon ; et dans ce moment il est des animaux à qui il faut
parler dur comme à des chevaux, encore n'entendent-ils pas ».
LA CHUTE 199
godandrioles ; mais au nom de la patrie, ne parsème pas tes agréables folies de
trivialités dégoûtantes... Sois l'écrivain des campagnes et du peuple ; égaye-les,
mais ne le dégrade (s) pas... il étoit bon de jeter à la tête couronnée des despotes
quelques gros jurons, pour les épouvanter ; mais la voix tonnante des canons
suffît à présent... le char de la liberté maintenant débourbé roulera, sans qu'on
soit obligé de jurer comme un charretier pour qu'il roule majestueusement pen-
dant des siècles.
Et puis il retourne à son vomissement K
La tenue du langage et le terrorisme. — En général, les
Robespierristes, comme leur chef, s'abstinrent systématiquement
de se souiller ainsi ^. Saint- Just a expliqué pourquoi :
Un homme révolutionnaire est plein d'honneur ; il est policé sans fadeur, mais
par franchise, et parce qu'il est en paix avec son propre cœur ; il croit que la
grossièreté est une marque de tromperie et de remords et qu'elle déguise la
fausseté sous l'emportement ^.
1/ Adresse de la Convention au peuple français à propos du dis-
cours de Grégoire s'inspirait des mêmes principes :
Sous le despotisme, le langage avait le caractère de la bassesse ; c'était le jargon
de ceux qu'on nommait gens du bon ton, et qui étaient presque toujours l'op-
probre des mœurs et la lie de l'humanité. Le langage des républicains doit être
signalé par une franchise, une dignité également éloignée de l'abjection et de la
rudesse. Les esprits bornés et les méchants se portent toujours aux extrêmes :
ceux-là, parce qu'ils ont le jugement faux ; ceux-ci, parce qu'ils sont contre-
révolutionnaires. Il est sage, sans doute, d'avoir remis en honneur le tutoiement,
qui n'avait été exclu du discours que par la servitude, et qui n'y paraissait plus
guère que pour outrager l'égalité ; mais la grossièreté du style et du caractère,
qui se reproduit d'une manière si révoltante, est un autre excès...
Le nom de la Divinité, le nom de la Vertu ne doivent être prononcés qu'avec
respect ; et par quelle fatalité, chez les peuples modernes, s'est introduit cet
usage grossier qui, sous le nom de jurements, ne présente jamais que les images
du blasphème ou celles de l'obscénité ? Il est le facile et méprisable talent de
cacher la nullité de l'esprit ou de donner à la brutalité un accent plus féroce.
Et cependant, tel est parmi nous le langage habituel d'un grand nombre de
personnes, même dans cette autre moitié du genre humain chez qui la décence
embellit toutes les autres qualités, chez qui les autres qualités, sans la décence,
ne sont rien, et dont la moralité extérieure ne tarde pas à se démentir, si le sen-
timent de tout ce qui est honnête n'est profondément gravé dans le cœur. Le
style grossier était celui de Capet et d'Hébert ; le langage d'un tyran et d'un
1. N" 101, p. 3, 1" janv. 1793.
2. Je ne sais où Victor Hugo aurait trouvé l'indication qu'on lit dans les Reliques de
1793 (Ed. Nat''', p. 398) : «Les grossièretés du P. Duchène, disait Piobespierre, manquent
de respect au peuple ». Il se peut qu'on ait attribué à Robespierre les phrases qu'on lira
plus loin dans V Adresse de la Convention.
3. Œuv., t. II, p. 372, Rapp. s. 1. Fol. Générale.
200 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
contre-révolutionnaire doit-il souiller des bouches républicaines ? Tout ce qui
tend à corrompre la morale est un attentat contre la majesté du peuple français ^.
Mais pareil mal ne guérit pas en un jour.
Sclimldt a inséré un rapport de police où sont recueillis des pro-
pos d'ouvriers qui s'étonnent qu'on ne supprime pas la feuille d'un
émule d'Hébert :
« Il est bien étonnant, disaient-ils, qu'on n'arrête pas le journal qui peut cor-
rompre l'esprit public par les jurements et autres vilains mots dont il est rempli.
— Ne perdons pas de vue, disait un sans-culotte d'un certain âge, que pour être
véritablement républicain, il faut être honnête et vertueux. — Vous avez bien
raison », s'est-on écrié de toute part ^.
Pourtant j'ajoute peu de foi, je l'avoue, à ce rapport. A ce moment
Hébert passe devant le Tribunal Révolutionnaire, et le policier —
comme la plupart de ses congénères — se croit sans doute obligé de
ramasser — ou d'inventer — des faits qui plairont au gouvernement,
en lui laissant croire que sa politique a la faveur de l'opinion.
Hébert pris a partie, — Au moment où Hébert fut arrêté (mai
1793), on distinguait deux courants. Les uns, comme le ministre de
l'Intérieur Garât, déclaraient : «j'ai horreur de tous les écrits qui
ne prêchent pas la raison et la morale dans le langage qui leur con-
vient » ^. Les autres approuvaient l'auteur de ce journal qui ins-
truit le peuple en parlant son langage *.
Parmi les censeurs les plus âpres était Camille Desmoulins ^
Ne sais-tu pas, malheureux, objurguait-il, que ce sont des lambeaux de tes
feuilles qu'ils [les ennemis] insèrent dans leurs gazettes ? Comme si le peuple
était aussi bête, aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt, comme
si on ne pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier, comme si c'était là le
langage de la Convention et du Comité de Salut public ; comme si tes saletés
étaient celles de la nation, comme si un égout de Paris était la Seine ®.
Après Thermidor. — En l'an III, on voit encore des chansons
grivoises, moitié poissard, moitié Père Duchêne, s'intercaler parmi
les chants en style pompeux admis dans l'Anthologie patriotique '.
1. Adr., Conv., 16 prair. an II-4 Juin 1794, Guill., Proc.-Verb. Corn. I. P., Conv., t. IV,
p. 497.
2. Tabl. Révol. fr., t. II, p. 177, 1" germ. an 11-21 mars 1794.
3. Conv., 27 mai 1793, Bucliez et Roux, t. XXVII, p. 261.
•1. Terrasson, Jacob., môme jour, Eid., ib., p. 275.
5. y-* Cord., n° V, quintidi niv. an II-l"' déc. 1793.
6. Voir liât., Hist. Presse, t. VI, p. 499-500. Cf. L'attention et le silence que les tribunes
avoient prêté à mes numéros IV et III, ce qui prouve que les oreilles du peuple ne sont
pas si hcbcrtistes qu'on le dit, et qu'il aime qu'on lui parle un autre langage et qu'on
lui fasse l'honneur de croire qu'il entend le français » (V^ Cord., n° VI, Ed. Calvet, p. 194).
7. Pougin, in-18, pp. 57 et 60 (Bibl. Carnav., 602123).
LA CHUTE 201
Cependant, le dégoût avait suivi rapidement la réaction du 9 Ther-
midor. Courtois, dans son Rapport, fait injustement grief à tous les
terroristes de leur verbe déhonté : « Dans un temps, dit-il, où la
pudeur du langage, comme celle de l'âme, est impunément violée ;
où l'on fait parade d'une nudité dégoûtante d'expression ; où un
conspirateur appelé le régénérateur de V Alsace, parce qu'il la plonge
dans un bain de sang, est (dit-on), un maître bougre » ^...
Bientôt un peu partout, on mettra l'indécence au nombre des
hontes du passé. On lit, dans un procès-verbal du Comité de Surveil-
lance du département de l'Ain : « Le-dit Dorfeuille, se disant Père
Duchêne le cadet, a empoisonné ce pays d'écrits sales et immoraux » ^.
Ce ne fut donc qu'une crise. Mais le souvenir et le modèle restèrent.
On vit reparaître des publications analogues ^. Il y en eut sous le Direc-
toire *. Une facétie signalée par Hatin se rapporte à cette résur-
rection. C'est un nouvel Arrêt burlesque, qui prétend donner congé à la
grossièreté ^.
On a réimprimé récemment une chanson de l'an VIII. Elle est aussi
sale que sotte :
Ventre libre ou mourir
L'étron républicain
M... à la République (cri actuel du peuple français) '.
1. P. 22.
2. Com. de Surv. Bou-g, 15 niv. an III-4 janv. 1795, Arch. de l'Ain, 932, pièce.
3. La Bibl. Nat. donne comme postérieur à la Terreur le Journal de Damaka : La Résur-
rection du véritable P. Duchêne, Tourn., t. II, 11528 ; le Journal de Ballois et Caignard,
Bibl. Nat., L c- 937, in-S» ; le Journal de R. F. Lebois, ib., L c^ 2674, in-S".
4. Citons la Lett. de la Mère Duchêne, marchande de poissons à la Halle. Bibl. Nat.,
L c^ 2717, in-S". Il y est question des Cinq Cents (p. 2). C'est un appel à la concorde.
5. « Le grand jugement en dernier ressort du bureau central, section de la politesse,
qui bannit à perpétuité les b... et les f... de la République.
« Sur le rapport de messires Galopin et Craquefort... A été remontré que de tout temps
les intendants bonneaux des menus plaisirs de toute classe, les magistrats furets des bou-
doirs et lycées de prostitution publique, avaient dû proscrire les b... et les f..., attendu que
la chose vaut mieux que le mot ; que les f..., langage du peuple en humeur grise, sont une
preuve palpable d'une tendance à l'anarchie de 1793, qu'il faut pulvériser dans l'alphabet...
« A été par ensuite dépapillotté un épouvantable fagot de paperasses en rubans roses
enliassant trois cent soixante et quinze billets en prose rimée et en manière de dénoncia-
tion de tous les salons dorés...
« Sur quoi, le souverain bureau de politesse, crossant aux pieds les remontrances tri-
plement cuirassées de raison d'un de ses membres..., a opiné pour qu'il fût fabriqué une
simagrée de dictionnaire à l'usage des républicains à la manière de Limodin, permis tou-
tefois par grâce aux seuls porte-mousquets à poil existant aux armées, de se servir de b...
et f... jusqu'à nouvel ordre !...
« Et a décrété que le Père Duchêne serait pourchassé comme un vaurien, malgré son
costume républicain ; qu'il sera, de plus, sans broncher, fait un message au conseil des
Cinq-Cents à l'effet de déclarer, à la face de la République, que les b... et les f... mettaient
la patrie en danger, et qu'il soit, sans plus barguigner, lancé les mille millions de foudres
législatives contre les sacripans de b... et de f..., dont le gros Père Duchêne écorche mili-
tairement les oreilles de chien de tous les honnêtes gens des galeries du Palais-Royal (Hat.,
Hist. Presse, t. VI, pp. 546-548).
6. Cette ordure a été transmise au Directoire par le C'« Central du Loir-et-Cher (Blois,
1" brum. an VIH, Ann. Révol., 1922, t. XIV, p. 337).
202 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Après le coup d'État, la police fut chargée de veiller sur la décence
comme sur le reste. Mais la veine poissarde n'était pas pour cela sté-
rilisée. On signale une Chanson poissarde en F honneur de Bonaparte,
pleine de mots grossiers et même orduriers ^.
Conclusion. — Je ne voudrais pas trop insister, ni faire porter à
Hébert et à ses caudataires une responsabilité exagérée. Les Père
Duchêne n'ont jamais été qu'une sentine, un moment ouverte et
débordante, mais bientôt refermée. Si on a vu, plus tard, couler de
nouveau le fleuve impur, c'est qu'il ne tarit jamais. A la Cour de
Napoléon, nous le verrons au tome suivant de cette Histoire, une
étiquette rigide ne parvenait pas à contraindre la liberté et même
la licence du langage, innée chez certains grands personnages. Et,
dans le camp opposé, la langue verte avait ses habitués. Un Elzéar
de Sabran écrivait carrément qu'il ne veut pas se « cochonner »
sous le joug de Bonaparte ^.
Dans Germinal, un des personnages de Zola, la Mouquette relève
sa robe et montre son derrière aux gendarmes. L'auteur ajoute : Il
n'était pas obscène, il était farouche. La Muse d'Hébert, en faisant
le même geste, n'effraie pas, elle dégoûte.
Le moins qu'on puisse dire c'est que l'école du Père Duchêne a
risqué de faire un tort grave à la langue en compromettant sans aucun
avantage des résultats acquis au prix de longs efforts, je veux dire
une décence extérieure, qui n'est, je le veux bien, qu'un vêtement
comme les autres, mais faute duquel la France eût pu perdre la figure
qu'elle avait prise aux yeux du monde.
Et jamais moment ne fut plus mal choisi. S'il était indifférent
aux écrivains royalistes de compromettre la démocratie ^, des répu-
blicains auraient dû ne pas fournir à ces détracteurs un prétexte
pour affirmer qu'elle est soumise à une loi de bassesse innée, qui lui
fait salir tout ce qui entre en contact avec elle. C'est, aujourd'hui
encore, avec des citations qu'on emprunte aux pamphlets d'Hébert
et C"', qu'on entend prouver que la Révolution a parlé la langue de
la crapule.
1. La Gaz. de Fr. du 1<" niv. an VIII-20 déc. 1799 la désapprouve (AuL, Par... Cons.
t. I, p. 64).
2. Lett. d'Elzéar de Sabran, 1799, G. Maugras, Delph. de Sabran (M"'' de Custine),
p. 363-364.
Le verbe *Bas-Lang. = faire salement un ouvrage. Cf. L., H. D. T. Le pronominal -0-
tous les lexiques.
3. Quand les monarchicns firent contre les Jacobins un Véritable Père Duchêne, ils dépas-
sèrent leurs modèles. « La forme, dit Braesch, en est particulièrement grossière et le ton plus
canaille encore que celui des Père Duchêne de gauche » (fasc. I, p. 68). La remarque en avait
été faite par Louis Blanc. D'autre part, c'est de ce côté qu'on inventa la Mère Duchêne.
CHAPITRE VI
RÉPERTOIRE
I. — LES MOTS FAMILIERS, VULGAIRES OU BAS
Les mots de métiers et d'arts. — Il y a plusieurs façons pour un
mot d'être bas. La première est d'exprimer des choses basses, une
autre d'exprimer bassement des choses quelconques.
Considérons d'abord la première. Les choses basses, c'étaient très
souvent les choses de la vie ordinaire. Au beau temps de la hiérar-
chie rigoureuse des mots, les termes d'arts et de métiers avaient été
relégués parmi ceux dont il n'était pas permis à un écrivain du genre
noble ni même à un homme de qualité de se servir.
Après ce que j'ai dit au tome VI de l'attention dont au xviiii^ siècle
tous les arts, même les plus humbles, furent l'objet et de quelques
essais qui avaient même été tentés pour accommoder les mots de cette
classe à la poésie, je n'ai pas à y insister. La réhabilitation était com-
plète en théorie. Delille, le Delille des Géorgiques, vingt ans avant la
Révolution, avait lui-même lancé quelques paradoxes au sujet de
l'égalité des droits de mots comme (^ache ou chou.
Toutefois, il est incontestable, étant donné l'idée nouvelle qu'on se
faisait de la Société du lendemain, que les métiers manuels gagnèrent
encore en dignité.
Grégoire avait exposé, à la Convention, avec l'emphase de l'époque,
mais non sans une certaine justesse, ce que la Révolution allait donner
aux noms des artisans et à leur technologie d'estime et de respect.
L'insolence féodale, dit-il, qui flétrissoit les professions utiles, excluoit du lan-
gage relevé les termes qui les désignent.
Elle eût sifflé l'orateur et le poëte qui auroient parlé de cordonnier, de char-
pentier, mais la raison qui classe les hommes et les choses suivant leur degré d'uti-
lité, doit avoir la même mesure quand elle en parle. Et, sans doute, il approche
le moment où les termes de vache et de fumier, par exemple, auront dans notre
langage républicain une valeur correspondante à celle que ces objets ont en
réalité. Tandis qu'on réléguera dans le style ridicule et abject les mots de prin-
cesses et de courtisans, le vocabulaire de l'égalité s'enrichira en élaguant et en
ajoutant... Ayons toujours des idées sublimes, et les expressions obéiront à la
pensée. Faisons de grandes choses, et la langue s'élèvera toujours à notre niveau ^.
1. Bull. Conv. Nat., 22 niv. an 11-11 janv. 1794.
204 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Les arts, que l'idiome de rAncien Régime avait cru avilir en les
nommant arts mécaniques..., reprendra François de Neuf château en
l'an VI, sont pourtant susceptibles d'une étude profonde ^.
Ils fournissent des images. — C'était vrai, et peut-être est-ce à
la faveur de ces idées que divers mots techniques durent de péné-
trer dans la langue noble. D'autres obtinrent plus encore ; ils four-
nirent à la figuration et entrèrent ainsi dans le style. J'en donnerai
pour exemple : coup de collier = effort : « encore un " coup de collier "
et la république sera purgée des brigands qui l'infestent » ^.
Parmi les emprunts faits aux langages techniques, certains sont
faits à de vrais jargons, qu'on pourrait appeler des argots :
...pour que cette veuve tendit le giron de sa presse au barreau ^ d'XXX, et
qu'elle lui donnât le bouffant de ses balles à remanier, il faudrait qu'elle ne se
ressouvînt plus de son premier mari. Il réussissait à lui faire assez bien fermer
la porte, quand du pour boire des pratiques, il lui envoyait quérir du vin dans
un broc, ou du fromage dans une maculature.
Le plus grand nombre des mots est pris à des langages connus et
communs. Je citerai arroser : « on trouvera encore d'autres raisons
pour la branche des Deux-Ponts de ménager la France, et pour
celle-ci, de cultiver et d' " arroser " cette branche naissante » *.
Maillocher : « les jeunes gens en réquisition sont à " maillocher "
une pétition » ^.
En dehors des mots techniques. — En ce qui concerne les mots
non techniques qui vont du familier au bas et au vulgaire, le philo-
logue éprouve bien des incertitudes, même quand il peut s'appuyer
sur des appréciations et des classifications du temps. Tel terme, qui
est pour une femme bien élevée d'une bassesse insupportable et froisse
1. 3« Complém., Rec. des Circul., t. Il, p. 295.
2. Rossignol, Dépêche au Ministre, déc. 1793, Guerres des Vendéens (Baudouin), t. Il,
p. 413. *L. (collier), s. ex., H. D. T., Bas-Lang. ;■©■ Ler.
3. Le texte donne en note : « barreau, balles, maculature et casse sont des termes typo-
graphiques. Le barreau est le bras nerveux, qui fait descendre la presse sur la forme. Les
balles sont des boufTants rembourés de laine, qui empreignent les caractères d'encre. Les
maculatures sont des papiers salis, qui ont servi aux épreuves... Celui qui travaille à la
casse, compose, on l'appelle Cassuiste. Celui qui travaille à la presse, imprime, on l'appelle
Pressier ; et celui qui fait les deux besognes, peut se flatter d'être bon au poil et à la plume.
'• Fermer la porte, en terme d'imprimerie, veut dire ne rien rapporter de ce qu'on donne
pour aller chercher du comestible. Fermer la porte ou fondre la pièce reviennent au même ■>
(L'auteur et la Fortune, pp. 52 et 49).
4. Conjccl. raison. [Favier], Polit, de tous les Cabinets, t. II, p. 107. On notera le jeu de
mots. * L. : fam' arroser ses créanciers, leur distribuer des à-compte. Cf. H. D. T., Ler.,
Bas-Lang. ; ■©• Oudin, Desgr., Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
5. Rapp. Béraud, 24 sept. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 180. ■©• L., H. D. T., Bas-
Lang., Nizier du Puitspelu ; * Sain., Lang. par. = travailler.
REPERTOIRE 205
sa délicatesse, paraîtra simplement un peu risqué à un homme habitué
par ses relations d'affaires, ses fréquentations extérieures, à entendre
parler toute sorte de gens. Et même tel mot est bas aux yeux d'un
homme, qui paraît à un autre simplement familier. A plus forte raison,
n'avons-nous à distance aucun signe qui nous permette de nous
prononcer avec sûreté.
D'abord nous courons risque de nous tromper sur le sens même
du mot et par suite sur son caractère. Considérons par exemple la
locution à trois poils, si chère à Hébert : un bougre à trois poils (^ un
gaillard d'une bravoure éprouvée).
Observons avant tout qu'elle n'est nullement particulière à Hébert :
« Je pense qu'il faudrait qu'un député à " triple poil " y fît une ronde» ^.
On pense tout de suite aux poilus et au rapport que le vulgaire a établi
depuis longtemps entre le développement des poils et la force de
l'homme ^. Mais il faut prendre garde à la présence du nom de nombre
trois qui ne cadre pas du tout avec cette explication ; le h... à poil
est couvert de poils, particulièrement dans certaines parties du
corps, mais le bougre à trois poils en est plutôt dépourvu. Un homme
qui conserve trois poils sur la tête est chauve.
Ne serions-nous pas en présence d'un développement de sens nou-
veau d'une expression ancienne, d'ordre technique ? Il y avait jadis
des étoffes de soie, peluches ou velours à deux poils, d'après des lignes
jaunes marquées sur la lisière, celles à deux poils ^. Les bonnes
étoffes, solides, étaient à trois poils *.
Le pis est que je ne crois pas, même s'il était établi que c'est là
l'origine de l'expression, qu'Hébert et les siens l'entendaient ainsi,
ils pensaient plutôt aux compagnons aux bras et à la poitrine velue :
on les considérait vraisemblablement dans le peuple comme très forts :
b... à poils et b... à trois poils étaient peut-être tout un.
Il y a un pamphlet d'Hébert intitulé Fais beau cul ^. Je suis per-
suadé que ce titre ne scandalisait personne. Au collège, c'était la for-
mule usitée par les Pères fouettards avant d'administrer une cor-
rection. Si le patient s'y prêtait je n'ose pas dire de bonne grâce, mais
1. Carrier, Aul., Act. Com. Sal. p., t. X, p. 23. * L. : flg. et fam. : un brave à trois poils,
H. D. T., Ler., Bas-Long. ;■©■ Oudin, Goug., Sain., Long. par. et Arg. anc.
2. Nous ne manquerons pas de " bougres â poil " pour nous remplacer (Hébert, Père
Duch., n" 195, p. 7). Cf. ibid., n"- 190, p. 7 et 191, p. 1. * L. : gaillard à poil, résolu, H. D. T. :
énergique, viril, Bas-Lang. : luron à poil.
Voir sur l'expression " à poil " et le préjugé qui s'attache aux poils comme signe de virilité
et de force : Sain., Lang. par., p. 533.
3. Variétés hist. litt., t. IX, p. 160-161.
4. Voici un texte curieux de Chapelain : « Ceux qui, portans des souliers soit de marro-
quin noir ou blanc, soit de tripe de velours verd et rouge, prennent l'un des pans de leur
manteau pour en essuyer la poussière, ... nous les qualifions sots de vache parée, ou ils sont
gentilshommes sots en velours d trois poils cramoisy » (Guzman d'Alfaraclie, t. III, p. 304).
5. Br., fasc. IV, p. 322.
206 HISTOIRE DE LA LA>.GUE FRANÇAISE
tendait sans résistance ce qu'on lui demandait, on lui épargnait
quelques coups. La formule, apprise au collège, était autant dire
classique, de sorte que les gens qui avaient de l'éducation étaient
peut-être les moins étonnés par ce titre mal sonnant.
Barrières mobiles. — En second lieu, les limites variaient. Des
mots jadis exclus du répertoire noble avaient avant 1789 fini leurs
années de Purgatoire et étaient relevés de leur indignité. Le Diction-
naire de l'Académie, dans sa V® édition, qui, on le sait, avait été pré-
parée avant la crise, enregistrait comme populaires plus de deux
cents mots nouveaux et transformait d'autre part en mots « fami-
liers », nombre de mots réputés « bas » dans les éditions précédentes.
Il admettait même sans réserve des termes jusqu'alors accompagnés
d'une épithète dépréciative, si bien qu astuce, benêt, cagot, coûteux,
débarbouiller, déraisonner, échauboulure, éconduire, erater, etc., ces-
saient d'être considérés comme bas ou populaires.
Ce n'est pas que la méthode même du Dictionnaire tendît à changer ;
l'Académie ne renonçait pas à « parquer en classes » les mots et les
expressions. Non. Son principe était le même que celui de Marmontel,
ne pas supprimer la distinction des mots nobles et des mots bas ou
populaires, mais retenir le plus possible de ces derniers, les arrêter à
temps dans leur chute, les faire même remonter quelque peu dans
la hiérarchie. Pareille fortune pouvait échoir à d'autres mots, les
barrières n'étaient pas infranchissables.
II. — MOTS BAS CHEZ HÉBERT, LEMAIRE ET 0«
A. Mots qui expriment bassement une idée quelconque. —
Avant d'énumérer des mots bas qui se trouvent dans les textes
révolutionnaires je ferai une observation importante.
Un très grand nombre avaient déjà été employés. Ils deviennent
seulement plus fréquents, ou entrent dans des genres d'écrits dont
auparavant ils étaient exclus. Je citerai comme type " empaumer ",
qui est dans Molière, dans Saint-Simon (Voir Littré et H.D.T., Leroux
cite Th. Corneille, Le partisan dupé). On le trouve dans un Rapport au
Comité de Salut public : « Le bon Lequinio s'est laissé " empaumer "» ^.
Voici une courte liste :
accipcr : Quand un homme ... " accipoit " un coup de poing par le bec ^.
1. Aul., Act. Com. Sal. p., t. XIII, p. 62. -Q Oudin, Desgroiiais, Bas-Lang., Mich.,
Roll., Goug., Sain., Lang. par. ; • Boiste : s'emparer de l'esprit de ...
2. Lem., 19' Lett. b. pair., p. .3. ■©■ L., H. D. T., Desgr., Miciiel, Roll., Goug. ; * Ler.,
Boiste, Bas-Long., Sain., Lang. par. : prendre, recevoir.
REPERTOIRE 207
apchards : regarder... les gardes nationales par la loi comme de foutus " ap-
chards " ^.
argoté (malin) : s'il avoit été un peu " argoté "... il auroit plumé la poule
sans la faire crier ^.
baboin (visage) : Le premier ... a reçu quelques pommes cuites par le " ba-
bouin " ^.
bataclan : à présent, que ça va comme ça, ils voudraient encore culbuter
tout notre " bataclan " *.
bâtine : baissant tranquillement l'échiné sous la " bâtine " que nous
portions ^.
baubi ou bobi : toutes nos vieilles " bobi " de dévotes ^.
bec (figure) : Voir à acciper ''.
bibus : Tous ces forfaits ne sont encore que des " bibus " en comparaison ^.
blouzer (ou se blouser) : Il faut donc ne pas écouter la passion, car, foutre, on
" se blouze " net '.
boîte à cailloux : s'ils se rassemblent ... pour causer de la fermentation, on
1. Happe-chair ? record, sergent.
Voir le Monde primitif de Court de Gebelin cité par Delmotte, Essai d'un glossaire wallon.
Un rapport du 20 sept. 1678, dans Hécart, Dictionnaire rouchi-wallon, contient une série
d'injures « coquin, happecharre, bourreau ». Dans les patois du Nord de la France, signifie
aujourd'hui goinfre, goulu, avide, qui veut tout attraper, avare.
2. Hébert, Père Diich., n" 172, p. 3. Le même Hébert, n" 177, p. 5, écrit ergotlé. -0- L. et
H. D. T. en ce sens d'astucieux ; *Sain., Lang. par., Bas-Long., cf. Desgr. d. Goug.,p. 147.
3. Lem., 26' Lett. b. pair., p. 8. Le mot est vieux. Il s'employait en particulier d'une
figure ridicule que les solaats dessinaient sur les murs. * L., H. D. T., Ler. : visage, Bas-
Lang., Sain., Lang. par. Il identifie babouine et babine ;-©■ Desgr. d. Goug.
4. Hébert, Père Duch., n" 16, Br., fasc. VI, p. 539. * L. H. D. T. ;0 Sain., Lang. par.
5. Lem., 140' Lett. b. patr., p. 6 (= bât). Cf. pour foutre la " bâtine " sur le dos des autres
pauvres bougres (Lem., 23' Lett. b. patr., p. 6). * L. : selle, bât, H. D. T., Boiste, Wartb.
(bastum) ; -0- Ler., Bas-Long., Desgrouais, Michel, RolL, Desgr. d. Goug., Sain., Lang.
par. et Arg. onc.
6. Lem., 65' Lett. b. patr., p. 8 ; cf. pour les amoureuses et pour les mères " bobie " (Le
Menteur, n» 10, dans Gonc, Soc. fr. s. le Direct., p. 320). * Wartb., t. I, 192 b. (bas), babi,
femme simple d'esprit, Blomay, Suisse. Nombreuses formes analogues ; le mot a dû être
assez répandu. Je l'ai encore entendu en Lorraine.
7. * L. : bouche, H. D. T., Ler., Bas-Lang., Sain., Long. par. ;■©■ Boiste, Roll., Desgr.
d. Goug.
8. Hébert, Père Duch., n° 287, p. 6. * L. : de bibus, sans valeur, H. D. T. : Scarron ;
■0- Oudin, Bas-Long., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. Dans la langue burlesque du
xvii<^ s. de bibus = de rien, était un qualificatif courant : écrivain de bibus (Scarr. à
M. Beys), un terroir de bibus (Bensser., Bail, des Am. déguisez, 3' Entrée). La Gazette de
Loret en fournit d'innombrables exemples.
9. Lem., 116' Lett. b. patr., p. 2. Cf. Ils " se fouloient une blouse " (Père Duch. (Royal).
G^ Ëtonn' sur les ontich. républ., p. 6). On disait " se mettre dans la blouse ". * L. : se
tromper, s'abuser, H. D. T., Bas-Long., Boiste ; ■©■ Ler., Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang.
par.
208 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
les grippera, et paf au district et de là, à la " boîte à cailloux ", et de là à la
lanterne de la loi ^.
boucaner : il est impossible que le glaive de ces loix que vous avez " bouca-
nées " ne s'appesantissent pas sur vous ^.
boucaneurs : jamais les bougres de " boucaneurs " n'ont manqué l'occasion... '.
bouffade : pour donner à dîner, à vingt sols, à tous ces bougres de va-nuds-
pieds, qui n'aboyent ainsi que pour avoir réellement la " bouffade " *.
bouffaille : c'était au moment de la " bouffaille " ^.
bouffer (manger) : lui servir bientôt à se procurer de quoi " bouffer " ^ ; bouffer
signifiait : gonfler les joues, voir les exemples dans L. Quand a-t-on passé au
sens spécial de : les gonfler en mangeant ? (cf. se caler les joues, les babines) '.
brin (complétif de la négation) : que de bons religieux elle a condamnés au
travail, auquel ils n'étoient " brin " accoutumés ^.
caboche : s'ils se foutoient une bonne fois dans la " caboche " ^.
caler : non seulement je te payerai le vieux dû, mais encore tu me " caleras "
à neuf du plus beau veau et de la plus belle chèvre ^^.
1. Lem., 72« Lett. b.patr.,p.A. *L., Ler., Bas-Long., Sain., Lang. par. : prison ;■©■ Desgr.d.
Goug., Roll., Boiste. Oudin donne boîte aux cailloux. C'est aussi la forme employée par
Chapel. : toutes les fois qu'on met quelqu'un dans la " boîte aux cailloux " {Guzm. d'Alfar.,
t. IIL p. 482).
2. Lem., 12' Lett. b. patr., p. 3. Cf. Si vous " boucanez " le genre humain (Lem., Let. b. pair,
à tous les soldats, p. 3). * L., cf. boucan : vacarme, H. D. T. : vieux, Bas-Lang. : gronder,
réprimander, Desgr. d. Goug. : faire tapage. Sain., Lang. par. ;-@- Oud.
3. Lem., Ji.9« Lett. b. patr., p. l.-0^L., Bas-Lang., Desgr.d. Goug., Sain., Long', par.
4. Lem., ISS*^ Lett. b. patr., p. 6.-©^ tous les lexiques.
5. Hébert, Père Duch., n» 199, p. 4.-©- tous les lexiques.
6. Lem., 43' Lett. b. patr., p. 8. Il est très commun : Le bougre [Louis XVI], qui ne perd
jamais l'apétit... a demandé à " bouffer " (Hébert, P. Duch., n" 200, p. 5) ; le roi de Varennes
qui sait qu'il n'a plus que quelques jours à " bouffer " et à pomper (Id., Ib., n" 187, p. 6). On
le retrouve dans les lettres : Après avoir bien " bouffé "... (i.ett de Demonchy, cap. four-
rier, 4 oct. 1793, Ern. Picard, Au Serv. de la Nation, p. 142). Le même verbe figure dans
une lettre de Castas^nier à Carnot, où l'auteur prône le projet dégoûtant d'envoyer en
ambassade au Dey d'Alger six beaux enfants mâles : lorsqu'il s'agit d'avoir de quoi " bouf-
fer " (Corr. Carnot, t. IV, p. 251).
7. * Goug., Boiste, qui donne le mot comme « populaire », Bas-Lang., Roll., Sain.,
Lang. par.
8. Lem., 162' Lett. b. patr., p. 5. * L. 3". Le sens de ce mot est celui des mots : pas,
point, mie, etc., joints à ne négatif.
9. Hébert, Père Duch., n» 244, p. 2 et souvent. Cf. ma foutule] " caboche " échauffée
(Lem., Sec. lett. b. pair., p. 2).
Les exemples anciens sont très nombreux : D'Assoucy, L'Ovide en belle humeur,
p. 117 ; Saint-Amant, Œuv., Bibl. Elzév., t. I, p. 325. * L., 11. D. T. : Mol., Ler., Bas-Lang.;
O Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. Voir H. L., t. VI, p. 1216.
10. Hébert, Père Duch., n° 202, p. 3. Le sens ici est:tu me fourniras. Mais on trouve :
s'il faut encore une révolution... elle sera " callée ", c.-à-d. sérieuse, chouette (Ibid., n" 206,
p. 7). ■©• Oud., Ler.
• L. popul. : qui a quelque aisance, qui est en bonne position, Bas-Lang. : Être bien
REPERTOIRE 209
calément : Coco Roland ... se dédommage " calément " des anciens carêmes ^.
calibourgnon : Ce petit bougre de " calibourgnon " en sentinelle avoit vu
commencer l'insurrection ^.
câlin : faire l'atroce et méprisable métier de rebelles et de foutus " câlins "
pour qui rien n'est sacré '.
caramboler : il nous " carambolera " d'importance *.
catacoua : un foutu abbé Ladreze, et grifîonneur, trouvé " en catacoua "... ^.
chicot (dent) : de foutues rosses aristocratiques, n'ayant plus qu'un " chicot " ^.
chimer : Il est bien étonnant de voir tous ces gens-là se plaindre et " chimer " ''.
chiper (ou chipper) : alors nous " chiperons " le bon vin ^.
cocote (ou cocotte) : Comment saura-t-on, ... s'il a le moyen d'avoir des
laquais et d'entretenir une jolie "cocotte" '.
coup de chien : chaque jour elle imagine quelque nouveau " coup de chien" ^*'.
crânes : des bougres de " crânes " disposés à tout ^^.
ou mal calé, signifie être bien ou mal dans ses alTaires. On dit aussi d'un homme miséra-
blement vêtu qu'il est bien mal calé. Se caler : se mettre dans ses meubles, sortir de l'état
d'indigence où l'on se trouvoit, Michel, Sain., Lang. par.
1. Hébert, Père Duch., n° 199, p. 4. -Q-L., Bns-LanQ., Ler., Desgrouais, Michel, Roll.,
Sain., Lang. par.
2. Hébert, Père Duch., n» 205, p. 2. -©■ l--. H. D. T., Oud., Ler., Bas-Lang. ; * Sain.,
Lang. par. : caliborgne (calouche), Desgr. d. Goug. : id.
3. Lem., 126^ Lett. b. pair., p. 2. Le sens est : mauvais drôle. * L. : celui ou celle qui n'a ni
activité, ni intelligence. Cf. H. D. T., Bas-Lang. : sobriquet qu'on donne à un paysan qui,
sous un air niais, cache beaucoup de finesse et d'industrie, Boiste : indolent, niais, Roll.;
-©■ Ler., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
4. Tromp. du P. Duch. (= tancer ?), 101, p. 8. -0- L. et à tous les lex.
5. Lem., 16» Lelt. b. pair., p. 7. Katakoue, masc, au sens de queue ; * Dottin, Glossaire
du Bas-Maine, p. 28 L Les hommes portaient souvent au xviii"' siècle une tresse de che-
veux qui leur pendait dans le dos. Quand ils s'habillaient, ils la dissimulaient sous leurs
vêtements. Ici, l'abbé est peut-être en négligé, et sa queue est visible ?
6. Lem., 73" Lelt. b. pair., p. 8. * L., H. D. T., Bas-Lang., Boiste : reste d'une chose
rompue ; -0- Ler., Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
7. Lem., 2« Lett. b. pair., p. 2 ; L'on pleura, et l'on " chima '' et l'on " chime " encore
(Id., 126^ Lett. b. pair., p. 6) ; ... qui s'en va toujours déchirant, toujours " chimant " (Id.,
34^ Lett. b. pair., p. 3). Cf. Lett. b. patr. ver. P. Duch., 1°, p. 2. * L. S' : avoir du dépit
et l'exhaler ;■©■ tous les autres lexiques. Faut-il rapprocher chemer ? fa nous chème (Sarcel.,
p. 176), et se chemer : dépérir ? Les dial. de l'Est ont chigner = pleurer.
8. Lem., 31« Lett. b. pair., p. 4. * L., H. D. T., Bas-Lang., Boiste, Sain., Lang. par.
Voir Goug.
9. Lem., 164^ Lett. b. patr., p. 3-4. Cf. Id., 167^ Lett. b. pair., p. 2, note 1. *L. S' : fille
galante, H. D. T. : né,)l., Bas-Lang., Sain., Lang. par. ; ■©■ Ler., Boiste, Desgr. d. Goug.
10. Hébert, Père Duch., n'> 202, p. 6. * L. donne le qualificatif de chien attaché à d'autres
mots (un train de chien, un bruit — — , un temps — — ) analogue à du diable. Cf. Oud. :
appétit de chien. Le sens premier de coup de chien serait donc un coup extraordinaire ; •©■ Ler.,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
11. Lem., 41« Lett. b. patr., p. 7. *L. : homme hardi et querelleur, Bas-Long., Boiste.
Sain., Lang. par. : Féraud = fou, écervelé ; -Q- Desgr. d. Goug. Voir pour les crânes dans
les armées H. L., t. IX -, p. 1004.
Histoire de la Langue française. X. 14
210 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
crapaud de cave (rat de — ) : le bon vin sur-tout, sur lequel dans peu les bougres
de " crapauds de cave " ne mettront plus guère la patte ^.
crapoucin (ou crapoussin) : Les reproches qu'écrit un aristocrate au " cra-
poucin " de gazetier ^.
cruche : Attendez, foutus " cruches ", je m'en vais vous répondre ^.
dandine (^ rossée) : Croyez-vous, si l'on ne méprisoit pas souverainement le
singe Durosoi, qu'on ne lui foutroit pas une " dandine " avec un fouet de poste *.
daron, daronne : Je me suis présenté à la " daronne " ^.
débouler [le magistrat de Worms] : qui assure avoir notifié à M. Condé et
compagnie de " débouler " grand train sans trompettes ®.
déchauffer : si ces opérations étaient mauvaises, on ne se " déchaufferait " pas
pour les désapprouver '.
dégoisé : Le premier qui fut prêtre étoit un bougre un peu plus " dégoisé " que
les sauvages avec lesquels il vivait ^.
dégueuler (vomir) : c'est à sept ou huit mâtins, sans cesse aboyant, sans cesse
" dégueulant " des horreurs que vous devez vous en prendre ^.
détacher [en — ) : Mirabeau, ah ! c'est un bougre qui " en détache ", celui-là ! ^*
1. Lem., 18' Letl. b. pair., p. 3. Voir H. L., t. VI, p. 500 : Rat de cave.
2. Lem., 183' Leit. b. pair., p. 5. * L., H. D. T., A. 1762, Bas-Lang., Boiste, Desgr. d .
Goug. ;-©• Oud., Sain., Lang. par.
3. Lem., 2" Lett. b. patr., p. 4. Cf. Une femme peut-elle aimer son mari bcte ? Il faiidroit
être " cruche " (Poisson, Fem. Coq., I, 1) ; le cousin me connoit ! Oh ! Je ne suis pas " cruche "
(Regnard, Le Bal, VIII). * L. : personne ignorante et stupide, Ler., Boiste, Desgr. d. Goug. ;
©■ Sain., Lang. par.
4. Lem., 4' Lett. b. pair., p. 6. Cf. 33« Lett., p. 5.-0- L., H. D. T., Oud. et tous les lexiques,
sauf Sain., Lang. par. : volée de coups.
5. Hébert, Père Duch., n" 194, p. 3. Cf. ... Je ne me suis pas permis de me familiariser
avec le " daron " ... à cause du respect qu'on lui doit (Père Duch., n" 45, p. 2) ; fâcher la
" Daronne " (Le Père Duch. à la toilette de la Reine, Br., fasc. IV, p. 383).-©- Oud. ; * Leroux
l'enregistrait déjà dans le sens de vieillard rusé ; Sainéan l'a considéré comme apparte-
nant à l'argot, mais il observe avec raison qu'il y est entré, en venant du langage vulgaire.
Littré le donnait déjà comme \ieux mot resté dans l'argot. Voir H. L., t. VI, p. 1218, n.
Certains dialectes du Centre nomment ainsi un vieillard radoteur.
6. Lem., 272' Lett. b. pair., p. 5. * L. S', H. D. T. ; O Oud., Ler., Bas-Lang., Boiste,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
7. Hébert, Père Duch., Br., fasc. III, p. 235. O L., H. D. T., Oud., Ler., Bas-Lang.,
Boiste, Michel, Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
8. Hébert, Père Duch., n° 349, p. 2. Il est dans tous les comiques et les burlesques du
xvii" s.-Q Oud. ; * Desgr. d. Goug., Boiste, Bas-Lang.
9. Lem., 18' Lett. b. patr., p. 6. Cf. Ne nous " dégueule " pas au nez (Vadé, Pipe cass.,
p. 48). * L., II. D. T., Boiste, Bas-Lang., Goug. ;-©^ Oud., Ler., Sain., Lang. par.
10. Hébert, Père Duch., Br., fasc. III, p. 242 (1" oct. 1790). Cf. Comment se fait-il que les
bougres à poil du Calvados, qui " en détachent " pourtant... (Id., ib., n" 190, p. 7 ; cf. n" 191,
p. 1) ; car il [Lamourette] " en détache " (Lem., 52' Lett. b. patr., p. 7). Le mot est peut-être
plus technique que bas. * L. S', Boiste, Bas-Lang. : ouvrier qui fait beaucoup de besogne
(cf. en aljattre), Desgr. d. Goug. •,-Q- Oud., Ler., Sain., Lang. par.
REPERTOIRE 211
dondon : Autant de maris qu'on enlevoit à de bonnes grosses " dondons " ^.
emberlificoter : ils ... couperont toutes les mailles, tissues par l'ineptie, dans
lesquelles tu voudrois les " emberlificoter " ^.
empaffer (s') : Le bougre ... s'étoit " empafîé " de trois ou quatre bouteilles
de vin pour s'étourdir ^.
empâter : Quand l'infâme Capet " empâtoit ", avec sa liste civile, tant de bar-
bouilleurs affamés *.
estoc : Quel est l'homme qui a le moindre " estoc ", et qui puisse en douter ^.
foncé : Quand un homme n'est pas très " foncé ", le pauvre bougre a dans
son loyer une forte charge ®.
foutimasser : Après m'avoir " foutimissé " par un tas de calembredaines aris-
tocratiques '.
frit (être — ) : il y a long-tems que nous serions " fris ", comme le dit mon ami
Gorsas ^.
1. Lem., 19' Lett. b. patr., p. 3. Cf. C'était une grosse " dondon ", grasse, vigoureuse,
bien saine [Didon] (Scarr., Virg., I, 63 ; dans le t. IV de l'édition de 1786, Paris, Bastien,
7 vol. in-S") ; certaine " dondon " de servante (Loret, 15 mai 1660, et souv.) Voir H. L..
t. VI, p. 1216. * L., Ler., Boiste, Bas-Lang., RoU. ; -0- Desgr. d. Goug., Sain., Long, parr
2. Lem., 76'' Lett. b. patr., p. 5. On disait au xyii*^ s. embrelicoquer : A quoi bon de s'aller
" embrelicoquer " l'esprit (Hauter., Crisp. méd., III, 2) ; dans cette lettre l'on voyait... Que
Paris " embreliquoqué " De se treuver ainsi bloqué... (Moreau, Maz. 2, Choix de Mazarinades,
p. 90. Paris, 1853, 2 vol. in-8°). Loret l'emploie très souvent. S'emberlucoquer est dans
Fur. (vulg.) : se coiffer d'une opinion comme si on avait la berlue. Emberlificoler * L., H.
D. T. : néol. ; -Q- Ler., Desgrouais, Boiste, Bas-Lang. ; * Sain., Lang. par. : empêtrer,
embarrasser, entortiller.
3. Hébert, Père Duch., n° 296, p. 7. Cf. " empaffez-vous " honnêtement (Lem., 75" Lett.
b. patr., p. 4). * L. S', Bas-Lang., Michel, Sain., Lang. par., Desgr. d. Goug. : s'empiffrer.
Sain., Lang. par., p. 354, signale che^ Vadé paf dans le sens de mauvaise eau-de-\ie. II y
est commun. D'où le verbe. Jaubert l'a noté dans les patois du Centre.
4. Hébert, Père Duch., n° 257, p. 3. Cf. il faut pendant deux ou trais ans ... " empâter "
avec de la bouillie le monstre orgueilleux qui s'appelle homme (Hébert, Père Duch., n" 297,
p. 3). Il se pourrait qu'il y eût ici confusion avec appâter (voir à la Phonétique). Ver-
rier et Onillon l'ont noté. Mais empâter = engraisser est également de mise ici. On les
traite comme des volailles à l'engrais.
5. Hébert, Père Duch., n° 203, p. 2 ; cf. n" 206, p. 4 : j'ai appris à avoir un peu d' " estoc "
(Id., ibid., Br., fasc. VI, p. 566). -©■ 1 •> Oud., Ler., Sain., Lang. par., Desgr. d. Goug. Il
se dit couramment en français de Lorraine.
6. Lem., 164' Lett. b. pair., p. 4. * L. ^ qui a un certain fonds d'argent, H. D. T. : vieilli,
Ler. Cf. foncer, être en fond, Boiste, Bas-Lang. ; ■©• Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
7. Lem., 4' Lett. b. patr., p. 3. Cf. tant que nous " foutimasserons " avec eux en verbiage
(= traîner à ne rien faire) (Jumel, Père Duch., Mandement de toutes les tabagies du
Royaume, p. 7).-©- L., H. D. T., Desgrouais, Michel, Boiste, RoU. ; * Ler., Bas-Long., = lam-
biner, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. : foutimasserie. Foutimassant s'est conservé dans le
Centre (Verrier et On.).
8. Lem., 5" Lett. b. patr., p. 6. Cf. Ainsi voilà ce prince " frit " (Loret, 4 juil. 1654, 68,
et D'Assouc, Ov. en b. hum., in-4°, p. 61). * L., Ler., Bas-Lang., Sain., Lang. par. :
être condamné, perdu, ruiné, Oud. : cela est frit ( = perdu).
212 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
fumer : les aristocrates en " fumeront " ^.
galefâtre : Apprends, sacré " galefâtre " qu'il n'y a rien de méprisable que
tes pareils ^.
galipia : On eût ma foi dit que les foutus " galipias " vouloient avaler toute
la grappe et le terrein *.
gargatte : pourquoi n'entend-on pas ta " gargatte " *.
girie ou gyrie : Oublions toutes ces foutues " giries " d'évêque[s] ^
gnole (ou niolle) : Il s'embarrasse du Ciel comme de la plus vieille de mes
" -noies " «.
godan (ou godant, godas) : les Sans-Culottes n'ont pas donné dans ce
" godan " ^.
gogailler : quand ledit sieur abbé se " goga illait " dans son palais ®.
goulu : Il [un soldat] est un galapia qui songe plus à son ventre qu'à son
cœur quand c'est son butin [ses bardes] qu'il vend pour bouffer comme un
" goulu " ®.
1. Journ. Hall., n" 2, p. 6. * L., H. D. T. ; -0- autres lex. Mais Oud. donne fumer de
colère. On a sans doute abrégé l'expression.
2. P. Duch. ci-dev. r. V-» Col., n» 1 (sic), p. è. d'une nouv. série, p. 8. Le même mot pro-
bablement que gallefretier, qui est dans L., H. D. T., Oud., Ler., Bas-Lang.
3. Lem., 49' Lett. h. pair., p. 2, galipia -©• tous les lexiques. Galapiat * L. S', Sain.,
Lang. par. Mistral : galapia, galipian ( = goinfre, glouton, garnement).
4. Jumel, Père Duch., Adr. à l'Ass. Nat., p. 2.-©- Bas-Lang., Sain., Lang. par. — Gargudle
(= gorge) * Pirsoul, Dictionnaire namurois.
Lorédan Larchey (Les Excentricités du langage) connaît gargue, d'où dérivent peut-
ôtre gargate, et gargoine, gargamelle, etc. Tantôt ces mots désignent l'orifice qui sert à
•engloutir la nourriture, tantôt, comme ici, l'organe de la parole.
5. Hébert, Père Duch., Br., fasc. VI, p. 533. Cf. Id., ib., p. 562 ; et si l'on connaît goutte
aux " gyries " des conimenderies (Jean-Bart, CIII, p. 3, le mot est à cent autres endroits).
* L., H. D. T. : néol., Bas-Lang., Michel, Verr. Onill. Suivant Sain., Lang. par., le mot
serait une forme normande ; -Q- Oud., Desgr. d. Goug.
6. 41' Lett. b. patr., p. 6. Est-ce le même que gniole = gifle ? Et vous a foutu une " gniole "
au catogan de Danton (Père Duch. royal.. Lettre s. 1. tr. vérit. hist. entre Coll. d'Herb. et
Danton, p. 6). Celui-là est ancien : Le diable me caracole si je ne t'applique une " gnole "
(Vadé, Pipe cass., ch. III). Mais nous sommes plutôt en présence d'un normanisme : gniole
= niaiserie.
7. Hébert, Père Duch., n-" 201, p. 2. Cf. gobas : Les Rouennais, qui ont le nez fia, n'ont-ils
pas donné dans le " gobas " (Id., ib., n° 261, p. 3). "Voir H. L., t. VI, p. 1216. godan est com
mun dans l'Ouest. * L. : conte, tromperie, donner dans le godan = se laisser abuser, H. D
T. ; -Q- tous les autres lexiques.
8. Lem., 24' Leit. b. pair., p. 5, tiré de gogaille. Le substantif est ancien : J'en aurai
donc le démenti, Cria-t-elle, et celte gueusaille A ma barbe fera " gogaille " (Scarr., Virg., ï
4). * L. : faire gogaille = repas joyeux, Richel., Ler., Boiste, Bas-Lang. ;-0- Sain., Lang
par., Desgr. d. Goug.
9. Lem., 15 7' Lett. b. patr., p. 5. ■©• L., H. D. T., Ler. Cf. gouliaffre, ou gouliaffe *Boiste,
Bas-Lang., Sain., Lang. par.
REPERTOIRE 213
gourer (ou gourrer) : on s'y laisse quelquefois " gourrer " ^.
grisbille : C'est ... le plan des ennemis de la patrie de foutre en " grisbille "
le peuple avec la garde ^.
guenuche : Au lieu d'aller faire des gambades dans le boudoir de cette " gue-
nuche " ^.
gueule : Ces beaux esprits avoient toujours dans la " gueule " les mots de
liberté et d'égalité *.
gueuler : Vous qui " gueulez " à tue-tête ^.
gueuleton : Ne donnez jamais votre voix pour des " gueuletons " *.
gueusasses : J'irois foutre tout par écuelle chez les " gueusasses " qui bravent
ainsi la colère ... publique ''.
guignonnant : ce qui est plus " guignonnant "... *.
hôtel des haricots (prison) : vous envoie, sans autre forme de procès, à i'" hôtel
des haricots " ^.
lamper : nous " lamperions " le bon vin ^''.
luron d'affût : j'étois avec une douzaine de " lurons d'afîut " ^^.
mâchoires : Croient-ils, ces tristes " mâchoires " ^^.
1. Jean-Bart, n" XC, p. 4. Vieux mot autrefois spécialisé dans le sens de falsifier les
drogues. * L. et H. D. T., et depuis usité au sens de tromper. Employé dans le titre d'une
comédie du xvin« s. * L., H. D. T., Boiste, Bas-Lang., Michel, Roll., Desgr. d. Goug.,
Sain., Lang. par., rappelle qu'il est dans les Ballades en jargon de Villon.
2. Lem., 49« Lelt. b. patr., p. 5.-©^ tous les lexiques. Est-ce le même que bisbille? qui est
dans L., H. D. T., Oudin, Ler., Bas-Lang.
3. Hébert, Père Duch., n" 292, p. 2. Cf. elle grimpait comme une " guenuche " (Scarron,
Virg. trav., I, 359 ; cf. Richer, Ov. bouff., p. 287). * L., Bas-Lang. ■,-Q- Desgr. d. Goug., Sain.,
Lang. par. Commun d;ins les parlers de l'Est sous la forme gueniche, qui s'applique à des.
jeunes filles de conduite légère.
4. Hébert, Père Duch., n° 247, p. 3. Cf. pour leur casser la " gueule " (Lem., 25' Lelt. b:
pair., p. 6). * L., H. D. T., Oud., Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug. ;■©■ Sain ., Lang. par.
5. Lem., 24^ Lelt. b. pair., p. 3. Cf. Regn., Le Bal, VI ; Richer, Ou. bouff., p. 412. * L.,
Bas-Lang., Desgr. d. Goug. ; •©■ Sain., Lang. par.
6. Hébert, Père Duch., n° 163, p. 7. Cî. Les casernes devinrent des tripots et des guinguettes
où la danse suivait les " gueuletons " <Marat, Ami du Peuple, 440-442, dans Bûchez et Roux,
t. IX, p. 429). * L., H. D. T. : néol., Lor. Larch. : Vadé, Pipe cassée, ch. II, Desgr. d. Goug.»
Sain., Lang. par. ;■©■ Boiste, Bas-Lang..
7. Lem., 127<' Lett. b. patr., p. 7. O L., Oudin, Ler., Boiste, Michel ; * Bas-Lang., RolL
Cf. Queusaille, gueusas, gneusard.
8. Hébert, Père Duch., n" 233, p. 2. * L., H. D. T. : néol., qui porte mauvaise chance;
•©• Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Hébert, Père Duch-., n° 151, p. 3.-0- tous les lexiques.
10. Lem., 75" Lett. b. pair., p. 7 ; cf. Le roi aurait été dîner... avec ses bonnes carcasses de
lantps, elles Vauroient fait " lamper " jusqu'à la brume (Jumel, Père Duch., Gr. Soupç. c. M. de
La Fay., p. 5). *L., H. D. T., Ler., Boiste, Bas-Lang., Des ït. d. Goug. ;■©■ Sain., Lang. par.
11. Hébert, Père Duch., n° 284, p. 4 (des gars d'attaque ?).-©• tous les lexiques.
12. Lem., IIO" Lett. b. patr., p. 2. *L. : homme d'esprit lourd, sans intelligence, sans capa-
cité, H. D. T., Boiste, Bas-Lang. i-Q- Ler., Michel, Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
214 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
mangeur de prunes : Si tu as des culottes, qui les a taillées et cousues, n'est-ce
pas le pauvre " mangeur de prunes " ^.
morilloner : s'ils vous voyent fermes dans la loi, comme ça leur " morillone "
le nez ^.
mornifle : Si quelqu'un vous fout une " momifie ", n'avez-vous pas une main
au bout du bras ' ?
nanan : d'autres " nanans " arrangés précieusement par l'épouse du vertueux
Roland *.
pacant : le premier " pacant " venu, n'a-t-il pas la force ou l'adresse d'en
faire autant que vous ^ ?
paf : s'ils se rassemblent ... pour causer de la fermentation, on les grippera,
et " paf " au district, et de là... ^.
patouiller : quand je suis réduit, moi honnête homme, à " patouiller " la terre
de mes fourneaux toute la vie '.
patouillis : Dans quel état nous avoit laissé le Roi ? Dans un " patouillis "
de bougre ^.
1. Hébert, Père Diich., n° 198, p. 3 ; cf. en Lorraine cul de prune. -Q- L., Leroux, Bas-
Lang., Michel, Dcsgr. d. Gong. ; *Sain., Lang. par., p. 406, où il cite Caylus.
2. P. Duch. Royal., Verte sem. à la Municip., p. 5. ■©• Bas-Lang., Sain., Lang. par. Mot
sans doute dérivé de morion, sorte de casque. La peine du morion consistait dans un
certain nombre de coups de hallebarde (Texte de Scarron, dans H. D. T. ; cf. L.). Ces coups
étaient-ils donnés effectivement sur le morion, ou s'agissait-il d'une image ? Dans la Sixième
conférence en patois parisien, 1651, d. Rosset, p. 4, I. 19, un soldat s'attend à recevoir
" le morillon " ; dans la seconde conférence, 1649, p. 7, 1. 16, un soldat qui a subi " le moril-
lon ", se gratte les fesses : « j'en suis encor tout équiné », dit-il.
Morumner ou morillonner semble donc avoir signifié frapper en général. Ici comment
interpréter ? de les voir fermes dans la loi, est peut-être comme si on leur donnait des
nasardes ?
Il semble plus simple de supposer que émerilloné a tout simplement donné naissance à un
verbe.
3. Lem., 19' Lett. b. pair., p. 2-3. Cf. plus de " momifies " qu'un évcque de déparlement
n'en pourrait bénir (Père Duch. Rogal., C^" Col. contre l'arist. Broglie, p. 5). * L., H. D. T.,
Oud., Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. : giflle. Usuel en Lorraine.
4. Hébert, Père Duch., n° 199, p. 6. *L., Bas-Lang., Sain., Lang-. par.;-Q- H. D. T., Ler.
Desgr. d. Goug.
5. Lem., 14' Lett. b. pair., p. 5. * L. : rustre, Bas-Lang., Boiste ; ■©• Oud., Ler., Desgr.
d. Goug., Sain., Lang. par.
6. Lem., 72' Lett. b. patr., p. 4. * L., H. D. T., Sain., Lang. par. et Arg. anc. ; ■©■ Ler.,
Boiste, Roll., Desgr., Michel, Bas-Lang., Desgr. d. Goug. Encore usité dans beaucoup de
provinces.
7. Lem., 41' Lett. b. pair., p. 6. Cf. vous... la tordrez avant que de " palouiller " (Del. de la
Camp., 1055, p. 8). .Autre forme : patrouiller : elle avise un corps qui palpite .Se vcautre et
"patrouille " en son .sang (Uichcr, Ou. bouf/., p. 405 ;cL p. 333, etc.). *L., H.D.T., Ler., Bas-
Lang. : remuer, manier malproprement des choses auxquelles on touche, Desgr. d. Goug. :
patauger. Voir dans \'err. et Onill., Dict. Anjou, un long article sur les mots de cette famille.
•©• Saii., Lang. par.
8. Lem., 116' Lett. b. patr., p. 2. Autre forme : patrouillis. *L. : bourbier où l'on patauge,
H. D. T. : patrouillis, Bas-Lang. : bourbier, fange, Desgr. d.Goug. ;OLer., Sain., Lang. par.
REPERTOIRE 215
patraque : dans le moment ... de l'organisation de toute le [sic] " patraque "
qu'il faut refaire à neuf ^.
peccata : Que le diable emporte le mâtin de " peccata " qui vous regrette ^.
peinard : qui ... sont la cause qu'un vieux " peinard " comme moi me suis un
peu déniaisé ^.
picaillon : Léopold, accoutumé à recevoir des millions de sa bien-aimée sœur,
pourrait bien recevoir leurs " picaillons " et leur promettre beaucoup sans rien
faire *.
pomper : Les houlans ... vont bientôt jouer des jambes pour venir " pomper "
avec les Français ^.
quitus (espèces) : une partie du " quibus ", et des assignats que l'intendant
Laporte avoit mis dans leurs pattes crochues ®.
raboter : Mort de ma vie, si vraiment on nous veut " raboter ", je m'en fous ;
j'ai encore une vieille rouillarde, et j'irai de là '.
rafiat : Arrêtez, ... leur dis-je, bande de " rafiats " *.
rebiffer [se — ) : C'est pour mettre fin une fois pour toutes à ce désordre que
les Sans-Culottes se sont " rebiffés " ^.
recaler : C'étoit autrefois Madame la procureuse, qui, lorsque quelque jeune
débarqué lui avoit donné dans l'œil, le " recaloit de la tête aux pieds " ^''.
reluquer : " reluquer " les femmes ^^.
1. Lem., 23^ Lett. b. pair., p. 5. *L., Bas-Long., Sain., Lang. par. : vieille machine déréglée ;
■©■ Oucl., Ler., Desgr. d. Goug.
2. P. Duch. c.-dev. V^ Col., Visite, p. 5. peccata = imbécile, grossier personnage.-©- Oud. ;
* L., H. D. T., Bas-Lang., A. 1798.
3. Lem., 39^ Lett. b. patr., p. 4. Le mot est tout à fait commun chez les burlesques et les
comiques du xvii« s. Par ex. : Que je serais ravi de voir ce vieux " peinard " Sans pain, sans
vin, sans feu, sans habit, sans un liard (Baron, Éc. des pères, V, 7). * L., Oudin : penard, Ler.,
Bas-Lang., Sain., Lang. par. ;-0- Desgr. d. Goug.
4. Hébert, Père Duch., Br., n°ll, fasc. VI,p. 518. Cf. tant qu'on leur enverra des "picaillons "
(Jumel, Père Duch., G'' Plainte contre les Ministres). *L. S', H. D. T., Desgr. d. Goug.,
Sain., Lang. par. ; -©• Ler., Bas-Lang., Boiste.
5. Hébert, Père Duch., n" 174, p. 5. * L., H. D. T., en ce sens, Oud., Ler., Bas-Lang.,
Roll., Boiste, Desgr. d. Goug. ;-0- Sain., Lang. par.
6. Hébert, Père Duch., n° 177, p. 6. Très fréquent chez Hébert. C'était un mot des bur-
lesques : Et s'il ne tient qu'à la clinquaille. Nous ferons rouler le " quibus " (Richer, Ov. bouff.,
p. 243). * L., Ler., Boiste, Bas-Lang., Sain., Lang. par., ex. anc. ;-0- Desgr. d. Goug.
7. Lem., 25^ Lett. b. patr., p. 5.-©- tous les lexiques en ce sens.
8. Hébert, Père Duch., n° 281, p. 4. = ruflian ?■©• tous les lexiques.
9. Id., ib., n° 272, p. 3. Vieux mot qui est dans S'-Amant, t. I, p. 39. *L., H. D. T., Ler.,
Bas-Lang. ;-©- Desgr. d. Goug., Sain., Lang. pa-.
10. Id., ib., n" 237, p. 4. Voir caler. Le sen est : renippait.
11. Journ. Hall.. n° 2. p. 3. * L. ;-©- Bas-Lang. Voir H. L., t. VI, pp. 1216 et 1218.
216 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
renarré (fin comme renard) : Si vous êtes un peu " renarré ", après vous avoir
laissé sur les épines, un jour ou deux, on vous relâche ^
rincer (quelqu'un) : le battre, lui flanquer une " rincée " ^.
rognoner (ou rognonner) : le vertueux Roland conduisoit en " rognonnant
la députation '.
rondinée : Ce discours, suivi d'une bonne " rondinée " *.
rondiner : vous avez de bons bras et des gourdins pour les " rondiner " ^.
roufjle (rouffe) : louts leur une bonne " rouffie " *.
roupillard : par un généreux effort de patriotisme et de reconnaissance pour
ces vieux " roupillards " ^.
roupiller (dormir) : tous nos juges restent sur leurs sièges les bras croisés et
" roupillant " tout à leur aise ®.
sapin (voiture de place) : Je suis mon aristocrate et nous entrons ensemble
dans un " sapin " qui l'attendoit à la porte ^.
savon : qu'ensuite nous leur foutions un si bon " savon " que les bougres
n'osent plus reparoître ^^.
tapé {bien — ) : Qu'il y aura un monarque, et un bon décret " bien tapé " ^^...
tapin : jusqu'à ce qu'ils aient reçu le " tapin " par le bec ^^.
1. Hébert, Père Dwc/i.,n>> 151, p. 3 ; cf. n» 173, p. 6. *L. ;■©■ tous les autres lexiques.
2. La Tromp. du P. Duch., n° 101, p. 6. •©■ L. en ce sens de battre ; ♦ Oud., Ler., Bas-
Lang., Roll.
3. Hébert, Père Duch., n» 199, p. 6. * L., Richel. : terme du petit p. de Paris, Bas-Lang.,
Desgr., Sain., Lang. par. ;■©■ Desgr. d. Goug.
4. Hébert, Père Duch., n" 177, p. 4. Voir le verbe qui suit.
5. irébcrt, P^ie Duch., n» 223, p. 4. Cf. d coups de nerf de bœuf, vous " rondinerez " ces
gueusards de ministre[s] (Id., ib., n° 203, p. 7). *L., H. D. T., Bas-Lang., Boiste ;■©■ Ler.,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
6. Jean-Bart, n" CXI, p. 5. *Sain., Lang. par., p. 303. Commun en Lorraine. -Q Oud., Ler.
7. Leni., 60^ Lett. b. patr., p. 4 ; foi/ù comme moi, vieux " roupillard " (Id., iifi" Lett. h.
pair., p. 2). O tous les lex. Ne faut-il pas entendre " roupiard ", qui a la goutte, la roupille
au nez ? Voir Desgr. d. Goug., p. 141. Roupieux *H. D. T. Ou bien roupillard, est-il tiré de
roupille (guenille) ?
8. Jumel, Père Duch., Ordonn. du P. Duch., p. 6. * H. D. T. : trivial, Boiste, Bas-Lang.,
Desgr. ci. Goug. : sommeiller, Sain., Lang. par. : Existe depuis le xviii" s. ;■©• Ler. Voir H. L.,
t. VI, p. 121G.
9. Hébert, Père Duch., n» 336, p. 6. *L., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. : Mercier,
Tableau ;-Q Boiste, Bas-Lang., H. D. T., Roll.
10. Lem., 122' Lett. b. patr., p. 2. Cf. [Neptune] après avoir " lavé la trie " Aux vents
auteurs de la tempête... (Scarr., Virg., I, p. 12). * L. : réprimander, Desgr. d. Goug. ; ■©■ Oudin»
Boiste, Bas-Lang., Michel, Roll., Sain., Lang. par.
11. Lem., 26' Lett. b. patr., p. 2.0L., H. D. T., Oudin, Ler., Boiste, Desgr. d. Goug.,
Roll.; *Michel : à propos, piquant, Bas-Lang., Sain., Lang. par.
12. Id., 119' Lett. b. pair., p. 5 ( = tape). Cf. La vraie gifle ou le " tai>in " qu'on aura reçu
par la gueule (Id., 19<^ Lett. b. patr., p. 3). -0- L., H. D. T., Ler., Desgrouais, Boiste, Bas-
Lang., Michel, Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
REPERTOIRE 217
tauper (et toper) : malgré mes bons avis, vous " taupez " comme des buzes
dans les paneaux ^.
tintoin (ou tintouin) : je serois, foutre, affligé, si tu lui i'outois du " tintoin " ^.
toquante (ou tocante = montre) : il y a toujours un secrétaire au bureau qui
tient la bougre de " toquante " à la main ^.
torgnolle (ou torniolle = coup) : afin d'avoir le droit, si nous vous foutons des
" torgnolles ", de nous peindre comme des tigres *.
tortiller : " Il n'y a pas à tortiller " ^
trantran (ou train-train) : Dans l'ordre ordinaire du "trantran" de nos denrées ®.
trigaud : Je vois un Phil. d'Orléans... se comporter comme un " trigaud " '.
turlupiner : Ce bruit d'enfer ... me " turlupine " bougrement la tête *.
ustubrelu : Tu as rencontré sur ton passage des " ustubrelus " ®.
vaner (ou vanner) : les contraindre à " vaner " sur le champ ^'^.
1. Hébert, Père Duch., n» 222, p. 2. Cf. tu croyais ... qu'on alloit tout de suite " tauper "
là-dedans (Id., ib., Gr. colère c. l'abbé Maury, p. 1-2); et qu'on les accuse d'avoir " taupe "
dans le tripotage de Brissot (Id., ib., n° 304, p. 4). *L. et H. D. T., Ler., Boiste : toper =
consentir ;-0- Bas-Lang., Michel, RoU. Il n'y a là peut-être qu'un seul et même verbe: toper
(ou tauper), " répondre tope à qui dit masse ". Voir au xvii!' s. Baille-moy donc de ce vin
vermeil — C'est luy seul qui me fait " tauper " (Saint-Amant, Œuvr., Bibl. Elzév., t. I, p. 248) ;
Loin de blâmer son choix vous en êtes contente — Et vous " topez " à tout en fdle obéissante (Pois-
son, Comédie sans titre, III, 2). Il y a eu un double développement : a. rendre santé pour
santé ; b. convenir, applaudir.
2. Lem., 55^ Lett. b. patr., p. 8. Cf. Et je n'aurois pas de " tintoin " A trouver les mots au
besoin (IMoreau, Maz., I, p. 473) ; le " tintoin " des reproches de Ronsard (Gar., Rabel. réf. y
p. 125). * L. : embarras, Oudin : ennui, Bas-Lang., Desgr. d. Goug. : inquiétude.
3. Père Duch. Royal. Voilà le Père Duch. qui rit du ridicule de t. pi. de b. de bêtes, p. 6.
■* L. qui cite une chanson popul.. Sain., Arg. anc. ; -0- H. D. T., Leroux, Bas-Lang., Desgr.
d. Goug., Sain., Lang. par.
4. Lem., 76« Lett. b. patr., p. 2. * L., H. D. T., Bas-Lang. : tape, soufflets, coups. Sain.,
Lang. par. ;-0- Oudin, Ler., Boiste, Desgr. d. Goug.
5. Hébert, Père Duch., n" 198, p. 2. * L., H. D. T. : fam., Boiste : chercher des détours,
Roll. ; cf. tortilleur = chicaneur;-©- Ler., Bas-Lang. en ce sens, Desgr. d. Goug., Sain.,
Lang. peu-.
6. Lem., 49' Lett. b. patr., p. 3. Cf. Vous seriez un malencontreux Si le " fran fran " de
voslre père Vous ne suiviez de point en point (Moreau, Alaz., t. II, p. 442). *L. : routine.
Fur., Rich., Ler., Bas-Lang., Sain., Lang. par. : manière ordinaire des choses ; -Q- Oudin,
Desgr. d. Goug.
7. Hébert, Père Duch., Br., n" 30, fasc. V, p. 385 (4 déc. 1790) ; cf. les bougres, quoique
tes plus foibles, [seroient] foutre bien les plus " trigauds " (Lem., 32' Lett. b. pair., p. 5) ; cf.
Mais cet époux qui doit... — C'est un " trigaud ". Ce matin de bailli n'est point ce qu'il lui
faut (Montfleury, Amb. Com., 3" interm., 17). *L. : qui use de détours, de mauvaises finesses,
Ler. : fourbe, coquin, frippon, Bas-Lang., Desgr. d. Goug. ; -0- Oudin, Sain., Lang. par.
et Arg. anc. Hébert se sert aussi de trigauderie {Père Duch., Br., n" 30, fasc. V, p. 388).
8. Hébert, Père Duch., Br., n" 10, fasc. III, p. 283, 24 oct. 1790. *L. H. D. T. : A., Ler.,
Boiste, Bas-Lang. ;-©- Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Hébert, Père Duch., n° 316, p. 4. *L., Bas-Lang. (art. hurluberlu), Desgr. d. Goug. ;
■0- H. D. T., Ler., Boiste, Michel, Roll.
10. Hébert, Père Duch., n° 174, p. 6. Commun dans ce texte : " vannons ", disoit-il.
1218 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
B. Expressions trouvées dans les mêmes textes :
aze [V — me foute) : S'il n'y avoit dans la république que des Sans-Culottes,
*' l'aze me foute " si on accaparoit les subsistances ^.
baha [rester comme — ) : Voilà mon homme qui " reste comme baba " ^.
barbe [faire la — ) : ... ne se laisseront pas " faire la barbe " ^.
barbe [prendre la chèvre par la — ) : il falloit cacher un peu votre jeu et ne
pas " prendre la chèvre par la barbe " *.
berniquet [envoyer au - — ) : Il " enverroit au berniquet " le beau faquin ^.
blé [manger le — ) : nous verrons après, qui d'eux ou de nous " mangera le
bled " 6.
bosse [donner dans la — ) : Rougissez d'avoir pu " donner ainsi dans la bosse " '.
bricole [imprimeur de — ) : Depuis quelques jours, on fout la chasse aux
" imprimeurs de bricolle " *.
bringue [mettre en — ) : le 10 août, nous " avons mis en bringue " le sceptre
et la couronne de l'infâme Capet ®.
■" vannons " promptement de Paris (n» 199, p. 6). -Q- L., Ler., Desgrouais, Boiste, Michel,
Roll. ; *Bas-Lang., Desgr. d. Goug. : s'enfuir, Sain., Arg. anc. : s'en aller. Dans Lang.
par., il rappelle des ex. de 1791, cités par Nisard, Parisianismes. Le verbe s'emploie cou-
ramment en Lorraine.
1. Hébert, Père Dnch., n° 198, p. S.-Q L., H. D. T. ; *Mistral (ase), Bas-Lang. : l'aze me
fiche = le diable m'emporte.
2. Jumel, Père Duch., G''"^ joie au sujet de la saisie du trésor du club monarch. -Q- L.,
H. D. T., Oud., Ler., Boiste, Roll. ; *Bas-Lang., Sain., Lang. par., Desgr. d. Goug.
3. Hébert, Père Duch., Br., n^ HI, fasc. IH, p. 243, 1" oct. 1790. *L. : faire la barbe à
quelqu'un = avoir avantage sur lui, Ler. : faire la barbe, c'est être plus fin et plus rusé qu'un
autre, le tromper lorsqu'il en veut tromper d'autres, braver quelqu'un, etc., Oudin,
Bas-Lang. ;-Q- H. D. T., Sain., Lang. par., Desgr. d. Goug.
4. Hébert, Père Duch., n° 312, p. 4 (= attaquer de front). L'expression prendre la chèvre
par la barbe ne figure dans aucun des dictionnaires que nous citons ; prendre la chèvre
(= bouder, se fâcher) est très fréquent et enregistré partout. Voir H. L., t. VI, p. 1216.
5. La Tromp. P. Duch., 102, p. 19. Le berniquet est une sorte de huche. L'expression
signifie réduire à la mendicité. * Bas-Lang., L. H. D. T. : être au barniquet = être dans le
dernier embarras. Quoique ancien le mot ■©• Oud.
6. Hébert, Père Duch., n° 316, p. 8. Les lexiques ne donnent que manger son bled en
herbe = dépenser avec prodigalité. Manger le bled = attraper le bon morceau -Q- tous les
lexiques.
7. Hébert, Père D«c7i., n<>221,p. 5; cf. Comment foutre aurois-tu pu '' donner dans la bosse "?
(Jumel, Père Duch., Réveillon avec Lafayette, p. 7). * L. : être dupe. H. D. T. : tomber dans
la bosse = faire une fausse démarche ; Bas-Lang. : se laisser aller à des paroles artificieuses,
être pris pour dupe, tomber dans un piège ; ■©■ Oud., Ler., Boiste, Michel, Roll., Desgr.
d. Goug.
8. Lem., 123' Lett. b. patr., p. 1. *L. S' : faux, postiche ; il donne une autre citation du
Père Duch. ;■©■ H. D. T., Oudin, Desgr. d. Goug., Sain., Lang-. par. ; * Bas-Lang. : subterfuge.
9. Hébert, Père Duch., n« 233, p. 4. Cf. Ma pipe " est en bringue " (Vadé, Pipe cass.,
ch. III). Voir foutre en bringue.
REPERTOIRE 219
casaquin [travailler le — ) : quand serez-vous donc tranquille, plutôt de vous
faire " travailler le casaquin " ^.
châtaigne [mâcher — ) : aux bougres du nouveau comité de salut public, qui
ne savent pas " mâcher châtaigne " ^.
colas [bêtes comme — ) : ne soyons plus " bêtes comme des colas " ^.
Cf. pape-colas : Avant cela c'étoit maître Capet qui se carroit comme un " pape-
colas " sur le trône *.
Cologne [niais de — ou de Sologne] : prouvons à ces financiers que nous sommes
des " niais de Cologne " ^.
coude [lever le - — = boire) : Les bons vivants qui " aiment un peu à lever
le coude " ®.
dent [parler de la grosse — = menacer) : Je veux que ... si je ne suis pas tenté
d'aller dans cette assemblée électorale " parler de la grosse dent " à ces gaillards-là ^.
dindon [se laisser brider comme un — ) : il [Philippe d'Orléans] " s'est laissé
brider comme un dindon " ®.
dix-huit [être sur son — ) : Il falloit voir alors comme "j'étois sur mon dix-
huit " 9.
dos [scier le — ) : Ca me " scie le dos " de voir de quelle manière se font les
enrôlements ^°.
1. Lem., 62^ Lett. b. pair., p. 3. Cf. si une fois on " tombe sur son casaquin " (Jean-Bart,
CXLV, p. 3, 1791). Il est ancien, probablement. * L. : donner sur le casaquin à quelqu'un =
le battre, H. D. T., Oudin : travailler, tourmenter, Bas-Lang. ; -Q- Boiste, Michel, Roll.,
Desgr. fl. Goug.
2. Hébert, Père Duch., n" 267, p. 4. -©-tous les lexiques, y compris Mistral. (= tergiver-
ser) ? Le sens est obscur. Dans beaucoup de contrées, mâcher se dit pour défaire, par exemple
en parlant du chanvre ? ÎNIais la plu-ase ne peut guère signifier ouvrir les bogues, à moins
qu'on ajoute avec précaution.
3. Lem., 31<^ Lett. b. patr., p. 4 ; cf. se laisser séduire par de belles paroles, comme de foutus
" coins " (Id., 126'' Lett. b. patr., p. 2). * L. : homme stupide. Bas-Lang. ; ■©■ H. D. T.,
Ler., Boiste, Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
4. Lem., 116'' Lett. b. patr., p. 4.-^ tous les lexiques.
5. Hébert, Père Duch., n» 316, p. 7. (N» 332, p. 7, on lit Sologne). * L. : niais de Sologne,
Oud. : un finet, qui s'abuse à son profit. Ler. : id., Bas-Lang. : id. : homme subtil qui se
trompe toujours à son profit ;-0- Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
6. Hébert, Père Duch., Br., n" VII, fasc. III, p. 266, 14 oct. 1790. *L., H. D. T., Oud :
hausser ou plier le coude, Ler., Bas-Lang. ;■©- Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
7. Père Duch. r. Thibautnd., n" 7, Corresp"^ d. les Cours étr., p. 3. Cf. Il semble que tels
accidents Parlent à vous des " grosses dents " (Loret, 11 juin 1651, 111).-©- L., H. D. T. ; *Oud.,
Ler. : des grosses dents ;■©• Sain., Lang. par.
8. Hébert, Père Duch., Br., n» XXX, fasc. V, p. 388, 1790. *L., H. D. T., Ler. :
La bécasse est bridée, se dit quand on a engagé quelqu'un dans une méchante affaire, ou
que l'on l'a trompé. Cf. un oison bridé = un sot. Brider Voie = tromper, fourber, filouter,
déniaiser, Bas-Lang., mêmes ex. ;-0- Oudin, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Hébert, Père Duch., n"^ 284, p. 5 (= être, se mettre sur son trente et un). *L. S' :
mettre ses plus beaux habits ;■©■ H. D. T., Oudin, Ler., Desgr. d. Goug. ; *Bas-Lang. :
s'endimancher. Sain., Lang. par. : se mettre sur son dix-huit.
10. Hébert, Père Duch., n" 223, p. 2. *L., H. D. T., Bas-Lang. : scie = ennuyeux, pénible,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. ; -0- Oudin, Ler.
2-20 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
droit (charrier — ) : nous avons, à présent, à la tête de nos affaires des mâtin?
qui les feront " charrier droit " ^.
eau rousse {jusqu'à V — ) : un procureur tirant jusqu'à " l'eau rousse " à iiit
pauvre diable ^.
enfant de chœur (étouffer un — = boire un verre de vin rouge) : avalant un
canon ou " étouffant un enfant de cœur " ^ [sic],
faire ni à une ni à deux (n'en — ■) : le b... sentit où le bas le blaissoit, mais il
n' " en fit ni à une, ni à deux " *.
finne (ma ■ — ) : " Ma fmne ", s'il n'y en avoit pas vingt-cinq, il y en avoit tou-
jours bien un ^.
fromage (manger le — = être mécontent) : Ah ! foutre, " quel fromage man
geoit " le renard Brissotin quand il a vu l'orateur des Sans-Culottes éventer la
mèche ^.
gance (lurons de la — -) : Et vous, " lurons de la gance ", couple intrépide, Colot
et Fouché qui avez été envoyés pour détruire les cavernes de voleurs des galon-
niers de Lyon '.
gant (moule de — ) : Je lui allonge en même tems une douzaine de " moule [sic^
de gand " sur sa face platte ®.
goujon (faire avaler le — ) : Carra, qui ... voulut " faire avaler le goujon "
aux Jacobins ®.
1. Hébert, Père Duclu, Br., n" XV, fasc. IV, p. 314, 6 nov. 1790(0 Index de Braesch).
* L., H. D. T. : ne pas dévier, faire son devoir, Ler. : se dit à une personne à qui on donne des
remontrances ; signifie faire son devoir, prendre garde de faire quelque faute, se comporter
bien, Bas-Lang. ;-©'Desgrouais, Michel, Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Long. par. L'expression
est très répandue en Lorraine.
2. Père Duch., Grande joie à l'occasion des scellés, 1790. Br., n" VIII, fasc. III, p. 273.
■Q- tous les recueils. Le sens est-il jusqu'au sang ?
3. Hébert, Père Duch., n° 194, p. 2. On pourrait ajouter une foule d'autres exemples :
Étouffer un enfant de chœur (DJnonc" contre les march. de m'n.Br., fasc. III, p. 266). O tous
les lexiques. C'est sûrement d'après ce type qu'on a formé étrangler un perroquet (boire
une absinthe. Le sens est hoire un verre d;- vin).
4. Père Duch., Grand Étonn' du Père Duch. dans l'Embarras, p. 6. 0 Ro^l-» ^"*"-'^<ï"9'->
Desgr. (i. Goug., Sain., Long. par. On dit encore dans les Vosges ne faire ni une ni deux.
5. Père Duch. Royal., Le Père Duch. à la G. Nat., p. 2. *L., H. D. T., Bas-Lang. : par
ma finne ;-©" Ler., Michel, Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
6. Hébert, Père Duch., n° 181, p. 6. Cf. Continuez de leur faire " manger du fromage ",
demeurant calmes et tranquilles (Id., ibid., n° 206, p. 7) ; Quel " fromage ils ont mangé " en
voyant tout le peuple tranquille (Id., ibid., n" 200, p. 3). • L., Bas-Lang. ;■©■ H. D. T., Oud.,
Ler., Boiste, HoU., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
7. Hébert, Père Duch., n" 320, p. 7. Cf. Un " luron de la ganse ", nommé la Tulipe, m'écrit
de l'armée de la Moselle (Id., ib., n» 311, p. 4) ; tandis que nous autres, " lurons de la ganse ",
nous ferons sauter les brocs pour vous recevoir (Id., ib., n° 290, p. 6). ■©" tous les lexiques,
sauf Sain., Lang. par., qui explique le succès de ganse dans le poissard. Il traduit lurons
de la ganse (1764) par compagnons de la bande, filous. Voir H. L., t. VI, p. 1218, n.
8. Hébert, Père Duch., n° 205, p. 8 et à cent autres endroits. Cf. quel moule de gant ! (Pois-
son, Zig-zag, se. 9). * L. = la main, coup de la main : Boursault, les deux Nicand. H. D. T.,
Ler. : souITlet, coup de poing ;-©^ Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Hébert, Père Duch., n" 228, p. 4. Cf. p. 238. * L., Bas-Lang. : duper quelqu'un, sur-
prendre sa bonne foi, le contraindre à passer par où l'on désire, H. D. T. ;■©" Oudin, Ler.
Boiste, Koll., Michel, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
REPERTOIRE 221
Grenoble [conduite de — ) : ils mériteraient bien qu'"on leur fît la conduite
«le Grenoble " ^.
grenouille [manger la — ) : les autres " ont mangé la grenouille " ^.
gros [il y a — ■) : comme " il y a gros " que les chiens ne viendront pas ^.
huile de cotrets [donner de V — ) : comme je cherchois mon bâton pour lui " don-
ner de l'huile de cotrets ", le bougre a foutu le camp *.
jahot [faire — ) : je serois tenté de " faire jabot " et de me regarder comme
un beau-fils ^.
jolivettes [danser les — ) : " lui faire danser les jolivettes " aussi facilement
qu'à Polichinelle ^.
lard [manger le — ) : nous verrons qui des Sans-Culottes ou de la noblesse
*' nîangera le lard " ^.
linotte [siffler la — ) : dans ce lieu où ses favoris m'on fait sifler la linotte ^.
loup [midi de — ) : Tous ces viédases vont dans un " midi de loup "... mettre
la clef sous la porte ®.
main [il n'y a que la — ) : entre prophètes, " il n'y a que la main " ^''.
1. Hébert, Père Duch., Br., n" VIII, fasc. III, p. 270, 17 cet. 1790. «L. S« : mauvais accueil,
mauvais traitement ;-0- H. D. T., Oudin, Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug. ;*Sain., Lang-
par. : ciiasser à coup de bâtons.
2. Hébert, Père Duch., n" 293, p. 2. Cf. votre sacré Danton qui... nous " emportera la
grenouille " ( Jumel, Père Duch., Gr. Colère c. les Électeurs, p. 5). *L. r dérober une somme
d'argent qui a été mise en réserve par une association, H. D. T. ;-©- Ler., Roll., Bas
Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
3. Lem., 104' Lett. b. pair., p. 6.-Q L., Oudin, Ler., Desgr. d. Goug. ; *H. D. T. donne :
il y a gros [à parier que], Bas-Lang. : certainement, assurément, il n'y a pas de doute.
Voir H. L., t. VI, p. 1123.
4. P. Duch. r. Thibautad., pièce 9, Grande Découv., p. 2. -Q- L., H. D. T., Sain., Lang.
par. ; * Bas-Lang.
5. Hébert, Père Duch., n° 319, p. 6. *L. : se rengorger, H. D. T., Bas-Lang. : faire le
vaniteux, l'orgueilleux ; -©• Oudin, Fur., Ler., Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
6. Lem., 37' Lett. b. pair., p. 4. * L. S' : se mouvoir au gré d'un autre, comme im pantin ;
-©• H. D. T., Oudin, Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
7. Héb., Père Duch., n° 190, p. 3. * L. : gagner la partie et avoir l'enjeu ;■©■ tous les
autres lexiques en ce sens. Cf. plus haut : manger le blé. Oud. enregistre l'expression au
sens de être coupable.
8. Hébert, Père Duch., n° 248, p. 5. Très commun : attendre, poser. * L. : être en prison,
Bas-Lang. : fai^e attendre quelqu'un en plein air ; ■©• Desgrouais, Roll., Desgr. d. Goug.,
Sain., Lang. par. Oud. doiuie le sens de boire, ivrogner ; Fur., Ler., H. D. T. donnent le
môme sens. Mais l'expression a bien le sens d'attendre dans l'Ovide bouffon de Richer :
Tu peux bien " siffler la linotte ", Répond Aglaiire Et de nostre huis Compter les doux et
les perlais (p. 255-256).
9. Hébert, Père Duch., n° 211, p. 7. ■©■ tous les lexiques, y compris Mistral. Le sens
est-il minuit ?
10. Lem., 23' Lett. b. pair., p. 3. * L. : se dit pour exprimer le rapport étroit qui existe
entre les personnes dont on parle, H. D. T., Ler., Bas-Lang. : de marchand à marchand, il
n'y a que la main = il suffit de toucher dans la main entre marchands pour conclure
le marché ; -Q- Oudin, Boiste, Roll., Sain., Lang. par.
222 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
manche {père à la grande — ) : s'il a la complaisance de vous toucher le front
de sa baguette, ce sera un " père à la grande manche " ^.
marmite [renverser la — ) : il est temps de " renverser une bonne fois la mar-
mite " des gens de lois ^.
œil {s'en battre V — ) : Que l'on m'appelle foux [sic], insensé, " je m'en bats l'œil " *.
pain {perdre le goût du — ) : quiconque ... ne criera pas, vive Roland ... " per-
dra le goût du pain " *.
peigne [se donner un coup de — ) : qui se croient déjà à Paris, par Calais,
si nous " nous donnons un coup de peigne " ^.
pied de veau {faire le — ) : c'est là que certains journalistes viennent " faire
le pied de veau " ®.
poing {montrer le — dans sa poche) : depuis le tems qu'ils " montrent leurs
poings dans leur poche " ''.
pouf {prendre à — = sans payer) : Il vous faudra payer les brocs " pris à
pouf " la veille ^.
poussière {faire de la — ) : Ces députés qui en arrivant de leur département,
" faisoient tant de poussière " ^
1. Hébert, Père Duch., Br., n" 22, fasc. VI, p. 561. L'éditeur rappelle. Père — , Confesseur
— = peu scrupuleux. *L. : avoir la manche large se dit d'un casuiste ou d'un directeur
relâché, H. D. T. a pris dans Oudin : avoir la conscience large comme la manche d'un
cordeher ;ODesgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
2. Hébert, Pire Duch., n° 291, p. 3. Cf. Cet échec, pauvres hipocriles. S'en va " renverser vos
marmiles "(Loret, 23 juin 1657, 165. De même 24 juil. 1655, 188). *L. H. D. T. : ruiner.
Oudin, Ler., Ba<!-Lang.
3. IIébert,PiVe Dhc/(., n<'338, p. 2. Cî. A-t-or vu rimer de cette sorte. Bourreau 7 — " Je m'en
bats l'œil ". Suis-je un comédien ? Qu'un autre fasse mieux '... (La Fontaine et Champmeslé,
Ragotin, acte IV, se. 7) ; Morbleu I " Je me bats l'œil " de Mercure et de toi (Poisson, Com.
s. titre, IV, 7). Voir H. L., t. VI, pp. 1124, 1216. *L. : ne pas s'en soucier, n'en tenir aucun
compte, H. D. T., Ler., Bas-Lang. ; -©■ Oudin, Boiste, Roll., Desgr. d. Goug., Sain.,
Lang. par.
4. Héliert, Pire Duch., n" 195, p. 3. Cf. un frère Qui... Fit à son ennemi " perdre le goût du
pain " (Quinault, Am. indiscr., 1654, IV, 1). *Oudin, Ler., Bas-Lang., cî. faire passer le goût du
pain. Sain., Lang. par. = mourir, être tué : Père Peinard, 1889 ;-©- Roll., Desgr. d. Goug.
5. Tromp. P. Duch., 102, p. 11. *L., Bas-Lang.; -©■ Roll., Sain., Lang. par., Desgr.
d. Goug.
6. Hébert, Père Duch., n° 202, p. 5. Cf. Les nouveaux luimains après le déluge " Feront
bien mieux le pied de veau " (D'Assoucy, Ov., p. 62). ♦ L. : révérences, soumission, com-
plaisance ser^^les (Sévignéi, Oudin, Ler., Bas-Lang. : flatter, caresser ; O ^l'^hel, Desgr.
d. Goug., Sain., Lang. par.
7. Lem., 36' Lett. b. pair., p. 7-8. ■©■ tous les lexiques. On dit en Lorraine : faire le
poing dans sa poche avec le sens de menacer en cachette.
8. Père Duch. Royal., Sec. avis aux B. Cit., p. 6. * L., H. D. T., Sain., Lang. par. ;0 Oud.,
Ler., Roll., Bas-Lang.
9. Hébert, Père Duch., n" 204, p. 2. * L. : se pavaner : Voltaire, Dict. phil., H. D. T.,
Sain., Lang. par. : faire des embarras, mener grand train, Bas-Lang. : faire plus de dépenses
qu'on n'a réellement de fortune ;■©- Oudin, Ler., Michel, Roll., Desgr. d. Goug.
RÉPERTOIRE 22»
poux {chercher des — ) : Lafayette " cherchoit des poux " à tous les patriotes ^.
quatre pelés et un tondu : Ils sont là " quatre pelés et un tondu " ^.
qui pis pis {être à — ) : Ces... aristocrates patriotes " sont, je le crois, à qui
pis pis " ^.
ratisse {je t'en — ) : aux frontières, il faudra lui dire : " je t'en ratisse ", de ton
droit à la régence ^.
style à quinze {faire du — ) : quand je me fous dans la tête de faire du " style
à quinze " ^.
temps {saisir le coup de — ) : Nous " saisirons ce coup de tems " pour plier
bagage ^.
venture {s'en faire une — ) : le ministre aima mieux " s'en faire une venture ",
que de le punir ''.
vignes {se mettre dans les — ) : Vous aurez beau vous " mettre dans les vignes " ®.
C. Les quolibets. — Il faudrait relever aussi les quolibets :
apprendre à quelqu'un que son chien n'est qu'une bête : Il est temps ... que nous
leur " apprenions que leur chien n'est qu'une bête " *.
avant qu'il soit l'âge d'un petit chien : " Avant qu'il soit l'âge d'un petit chien ",
je serai plus maître en France que jamais roi ne l'a été ^''.
1. Hébert, Père Duch., n" 179, p. 6. N'est-ce pas d'une confusion avec chanter pouilles
qu'est née cette expression ? Le singulier de pou était autrefois pouil. * L., Bas-Lang. : chi-
caner, chercher noise ou querelle ;-0- Oud., Ler., Desgrouais, Michel, RolL, Desgr. d. Goug.,
Sain., Lang. par.
2. Jean-Bart, n" CIII, p. 4. * L. : peu de personnes et gens peu considérés, Oudin :
trois teigneux et un pelé, Ler., Bas-Lang. ;-@- Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
3. Le P. Duchêne aux braves Gardes nationales, p. 1. Expression exclue depuis le xvii' s.
4. Jumel, Père Duch., Ordre à l'Ass. Xat., p. 289 (= tu n'en auras pas. Cf. Je t'en ponds,
je t'en casse). * L., H. D. T., Bas-Lang. ;-0- Oud., Fur., Ler., Desgr. d. Goug., Sain., Lang.
par. et Arg. anc.
5. Lem., 2« Lett. b. patr., p. 7. L. : cela vaut quinze = cela est remarquable. -©- tous
les autres lexiques. N'est-ce pas l'analogue de l'expression une bouteille à quinze, c.-à-d.
chère et de bonne qualité.
6. Hébert, Père Duch., n" 206, p. 6. * L. : occasion qui passe ^^te, circonstance inopinée,
H. D. T. ; -0- Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. L'expression est encore usitée.
7. Héb., Père Duch., Gr. Col. contre le Clergé et le Pape, p. 6.-0- L., H. D. T., Bas-Lang.,
Sain., Lang. par.
8. Hébert, Père Duch., Br., n" VII, fasc. III, p. 268, 14 oct. 1790. * L. : être iwe, H. D. T.,
Leroux, Bas-Lang. Cf. les uignes du Seigneur ;-0- Oudin, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Hébert, Père Duc/î., Br., n» II, fasc. III, p. 241.-0-L-. H.D. T., Oud., .Sain., Lan ff. par. ;
Ler. : apprendre à quelqu'un que son cheval n'est qu'une bête = faire connaître à quelqu'un
son ignorance et qu'il n'est rien moins que spirituel, sage, prudent, comme il le veut
paroître, Bas-Lang., même ex. que Leroux : convaincre un sot, un présomptueux de
son ignorance et de son inhabileté.
10. Hébert, Père Duch., n" 204, p. 3 Expression qui re^^ent constamment dans ce texte.
■©■ L., H. D. T., Oudin, Ler., Bas-Lang., Michel, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
224 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
ni vu, ni connu, je t'embrouille : afin que ça ne fût " ni vu ni connu je t'em-
brouille " ^.
III. _ MOTS BAS ET EXPRESSIONS BASSES
RELEVÉS DANS D'AUTRES TEXTES
arsouille : Il y avait dans le parterre plusieurs souteneurs de tripots, connus
sous le nom d' " arsouilles " ^.
arsouiller : J'en connais quelques-uns qui prétendent avoir " arsouille "... dans
la Révolution ^.
bouffer : On m'accuse, écrit Isoré, ... d' " avoir bouffé " à Lille chez les aris-
tocrates ; il s'en défend : quand au " bouffage "... c'est une chose absurde à
prononcer *.
housien : Une foule d'individus ... remplissent les " bousiens ", les cafés borgnes
et les tripots ^
boyaux : les égoïstes, ces gros propriétaires à larges " boyaux " ®.
butin (le bien que l'on possède, linge, meubles, etc.) : Pour revenir à la capi-
tale, nous louâmes une charrette pour y mettre notre petit " butin " '.
chambrer : ils cherchent, à tous risques, à nous mettre en activité, et, pour
trancher le mot, à nous " chambrer " ^.
coup (monter un — ) : l'intention des muscadins était de rester à Paris, pour
y " monter un coup " ®.
1. Père Duch. Royal., Second a\is du Père Duch., p. 5. ■©" L., H. D. T., Desgrouais
Roll., Sain., Lang. par. ; * Bas-Lang. Phrase courante en Lorraine.
2. Gorsas, 26 fév. 1792, Bûchez et Roux, t. XIII, p. 231. * L. S', H. D. T., Desgr.d.Goug.,
Sain., Lang. par., Arg. anc. ; -Q- Ler., Oud., Boiste, Bas-Lang., Roll., Michel.
3. Suite de la copie dex pièces saisies chez Babeuf, t. II, p. 106. * L. S' ;■©• Oud., H. D. T.,
Ler., Bas-Lang., Roll., Sain., Arg'. anc, Desgr. d. Goug. ; * Sain., Lang. par.
4. Arch. Nat., F' 4773, Liass. G. n" 42, dans L. Jacob, Le Bon, t. I, p. 261. Pour b «iffer,
voir Sain., Lang. par., p. 35. Bouffage est probablement un mot foigé pour la circonstance.
5. Rapp. de Mercier, 19 niv. an. II-8 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p. 255.
-©■ L., H. D. T., Ler., Oudin, Desgr. d. Goug. ; * Bas-Lang. Probablement le même que
bousin (mauvais lieu). Voir von Wartb., Fr. Et. W.
6. Mugnier, Le Club des Jacob, de Tlionon.p. 96. -0- L., H. 1) . T., Ler., Bas-Lang., Sain.,
Lang. par., cf. Oud. : gros boyau = grand mangeur.
7. Boutanquoi, Souv. Mar.-Vict. Monnard, p. 80 ; cf. tu n'as pas besoin de tout ce " butin "-
là (Dépn Gabrielle Tissié Frér., Mém., p. 164). * L. : popul., profit, richesse ; O H. D. T. ,
Oud., Fur., Ler., Desgrouais, Micliel, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. ; • Bas-Lang. :
« Il y a du butin dans cette maison, pour dire qu'une maison est opulente, qu'une
famille est riche. On dit plus communément dans le même sens : Il y a de quoi dans
cette maison ». Le mot est courant dans le parler français de Lorraine.
8. Mirabeau, Leit. à ses commett., 8, 9, 11 mai 1789. Cf. Au moment de l'arrivée des députés,
on les " chambra " par le fait (Id., Et. Gén., 5 juin 1780, Arch. Pari., 1" Scr., t. VIII, p. 70.
col. 1). Ce mot est familier à Mirabeau qui l'emploie en pleine Assemblée (28 mai 1789),
• L. : Mirabeau, H. D. T. i-Q- Oudin, Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Beaulieu, Diurnal, 13 sept. 1793, cite Chabot, Dauban, Démagogie, p. 385. * L., s. ex. ;
■0- tous les autres lexiques.
REPERTOIRE 225
courante : ces étapes ont donné la " courante " à nos portefeuilles, comme elles
l'avaient donnée à nos corps ^.
décaniller : Vous les faites inutilement " décaniller " d'un département dans
un autre ^.
dégaine (tournure, allure) : les spectateurs se mettent à rire en voyant son
costume et sa " déj^aîne " ^.
démarrer (changer de place) : Les Commissaires rendent compte de leur mis-
sion : on exige de nous de pas " démarrer " (c'est leur terme) que nous n'ayons
signé leur taxe *.
demi-castor : ceux que le peuple appelle les " demi-castors " et les métis du
Comité de Constitution ^.
embêter (entortiller, assoter) : En voilà un qui ne cherche pas à "embêter"
son monde ®.
emmuseler : ... ils vous " emmuselaient " en vous soutirant jusqu'au dernier
extrait votre subsistance ^.
épicier [être un cher — ) : il est derechef dénoncé de faire valoir sa place... le
1. Let. de Combaud, 13 mess, an II-l"juil. 1794, Picard, AuSeri;. de/a iVa/., p. 212. *L.:
diarrhée (il cite Scarron), H. D. T., Oud., Fur., Ler. ;-0- Desgr. d. Goug., Sain., Long. par.
2. Marat, Conv. Nat., 24 cet. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU. p. 65<S, col. 2. Cf. C'est
un autre chien couchant à qui Necker en " décanillant " a laissé son foutu manteau ( Jumel,
Père Duch., Le P. Duchesne déguisé en calotin, p. 5). * L., H. D. T. : néol., Desgr. d.
Goug., Sain., Lang. par. ; -0- Oud., I^er., Bas-Lang., Sain., Arg. anc.
3. Boutanquoi, Souv. Mar.-Vict. Monnard, p. 85. * L., H. D. T., Ler., Bas-Lan(7., Michel,
Desgr. d. Goug. : A. ; ■©■ Oud., Sain., Lang. par.
4. Conv., nov. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 433. C'est un terme de marine, appliqué
anciennement déjà aux mouvements sur terre. * L., Ler., Bas-Lang. : changer de place ;
-©• Oud., Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
5. C. Desmoul., n" 32, Révol. F. Brab:, III, p. 361. Voir H. L., t. IV, p. 470. • L. : homme
suspect, H. D. T., A. 1740, Sav. ; -Q Oudin, Ler., Bas-Lang'., Mich., Roll., Desgr. d. Goug.,
Sain., Lant}. par.
6. Curé Brugière, Appel, p. 34. Cf. Les tyrans m'mes n'y sont pas étrangers, et Frédéric-
Guillaume, est illuminé, et " emb'té " par cette ridicule secte (Bull. Conv. Nat., Sec. S' à la
Séance du 2 mess., an 11-20 juin 1794, n" 6, col. 2). Le 25 pluv. an II, l'Administration du
district de Cluses répond au Conseil g'' de Passy pour lui exprimer son étonnement :
Elle réclame des charlatans, tandis que les autres s'empressent de renvoyer ceux qui les
ont " embetté " (Arch. mun. de Passy. Délibérations) ; que faire pour " emb'ter " les autres '.'
(Hébert, Père Duch., n° 307, p. 4) ; vous croyez encore nous " embêter ", en nous faisant
cette belle annonce (Id., ih.. n" 171, p. 4). Bourienne (Mém., t. III, p. 74) le met dans la
bouche de Bonaparte. Le XVIII brumaire il lui aurait dit : « Je l'ai " embêté " [Ber-
nadotte] des douceurs de la vie privée... Je lui ai fait de la pastorale ». Cf. embêtement :
Nous venons vous le dire, législateurs. Ce n'est pas avec " embêtement ", mais avec des vérités
toutes pures (Pet. Com. S'-Martin-du-Tertre, Part. Biens commun., p. 613). * L. : terme
trivial, H. D. 1. : néol., trivial, Bas-Lang., Roll., Sain., Lang. par., Desgr. d. Goug. : Michel ;
■©• Oudin, Fur., Ler., Boiste.
7. Javogues, 21 frim. an 11-11 déc. 1794, Rev. Univi'^ 15 avril 1925, art. Marion. * L. :
Volt., H. D. T. : St-Simon ; ■©• Oud., et Fur. en ce sens, Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug.,
Sain., Lang. par. et Arg. anc.
Histoire de la Langue française. X. 15
226 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
représentant ... désapprouve lui-même sa cumulation ... les uns lui ont dit qu'il
était un agioteur, d'autres qu'il était " un cher épicier " ^.
éreinte (à toute — ) : ils avaient les cheveux noirs [les patriotes], aujourd'hui
ils sont frisés " à toute éreinte " (souligné) ^.
escarpin (tirer son — ) : Allons, Messieurs et dames, je vous " tire mon escar-
pin ", comptez toujours sur moi et je compte sur vous ^.
flemme (ou flème) : malheureusement pour moi, elle avait le caractère
" flemme " *.
garouage [se sentir le cœur en — ) : Je nous sentons le cœur en " garouage "
depuis que Louis XVI nous appelle tretous aux Etats-Généraux ^.
gaudriole : Voilà mon Osselin qui s'en va jouer avec les guichetiers, les cajole,
leur conte des " gaudrioles " ^.
gigoter (ou gigotter] : il " gigottait " comme un diable dans un bénitier '.
grabuge : C'est la coalition qui l'emporte et nous aurons du " grabuge " ^.
gueule [mettre la — en pantoufle] : Je lui foutrons l'âme en l'envers et la " gueule
en pantoufle " ®.
haria (ou harria ou aria = embarras, tracas) : C'était parbleu bien moi, je
croyais que vous alliez vous fourrer dans le " haria " ^^.
histoire (difTiculté, querelle) : Un membre a raconté une " histoire " qu'il a
eu[e] avec son boucher qui avoit voulu lui refuser de la viande au maximum ^^.
1. Jacob, de Colmar, 20 févr. 1794, Leuillot, o. c, p. 123. * L. : c'est chère épiée, Bas-
Lang. : une chère épice, marchande qui vend à un prix exorbitant ; -©^ H- D. T., Oudin,
Ler., Michel, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
2. Collot d'Herb., Jacob., fév. 1793, Bucliez et Roux, t. XXIV, p. 409. L'expression
* Jaubert, Glossaire du Centre, Puitspelu, Littré de la Grand'Côte. On la trouve employée
au figuré dans l'Oraison funèbre de Bricoll^au (livret populaire) : les sons mélodieux du cornet
à bouquin dans lequel soufPoil le niailre d'école " à toute éreinte ".
3. Journ. Hall., n° 1, p. 5. -©• L., Roll., Sain. ; *Bas-Lang. : lever l'escarpin. Cf. Oudin :
escarpiner (= fuir) et se tirer des grègues, des pieds.
4. Boutanquoi, Souv. de Mar.-Vict. Monnard, p. 36. -©^ L., H. D. T., Oudin, Fur., Ler.,
Boiste, Bas-Lang. ; * Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
5. Trois Poiss., p. 1. (= en folie). *L. : Leroux, qui cite La Fontaine; •©• tous les lex.
God. : garouillage = lieu de débauche.
6. Beaulieu, Diurnal, déc. 1793, Dauban, Démagog., p. 548. * L., H. D. T. : 1781, fami-
lier, iMercier, Tableau, t. II, p. 311, A. 1835, Bas-Lang. ; -©• Oudin, Boiste, Leroux, Desgr.
d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
7. Convoi de Toulon, et Berthier. Pamphlet cité annexes JiH;rn(i/ Bailly (t. II, p. 419).
* L. : terme pop., s. ex., H. D. T., A. 1718 : gigotter ; ■©• Oudin, Fur., Ler., Bas-Lang.,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
8. M"" Roi., Lett., 1. 11,453 (1791). •©• L., H. D. T. : ex. du xyih» s. Il est commun, clie},
les burlesques du xvii'^ : Qui mit tout le monde en " grabuge " (Richer, Oy. bouff.,p 320).
9. Journ. Hall., n" 1, p. 5. -©■ tous les lex.
10. Jourgniac Saint-Méard, Mon agonie de trente-liuit lieures. Bûchez et Roux, t. XVIII,
p. 129. * L., H. D. T., Michel S', Sain., Lang. par. ; ■© Oudin, Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug.
11. Begislres de la Société populaire d'Amiens, f 15 r", 18 prair. an II-6 juin 1794. * L.,
cf. cela a fait une belle " tiistoire " = cela a excité beaucoup de rumeur, de colère, de scan-
dale, etc. ; " faire des Insloires ù quelqu'un " ; *Bas-Lang. : bruit, querelle mal fondée ;
•0- Oudin, Ler. dans ce sens, Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
REPERTOIRE 227
matelote : Le programme consistait dans un énorme plat de poisson, ce qu'on
appelle en style de Râpée une " matelote " ^.
mitonner : C'est lui qui " mitonnait " mes brigands et les mettait sous la
toile, tandis qu'il laisse nos frères d'armes couchés dans la boue... ^.
œil [avoir un — sur le dos) : le soldat qui toujours " a un œil sur le dos ",
s'apercevant que la seconde division est en fuite, s'ébranle aussitôt pour la suivre *.
œil [à V — ], faire la guerre à V — : ma position exige " que je fasse la guerre
à l'œil " contre ces malveillants *.
paturons : je fous mes " paturons " dedans ^.
riboter (ou ribotter) : Ce n'est pas là ce qu'on appelle " riboter " ®.
savonner (blanchir) : Chabot déclare qu'on ne peut " savonner " le pouvoir
exécutif '.
taré : les patriotes " tarés " ®.
testament : Il y aurait un " testament " à faire au récit de cette nature ^.
train : J'entends dire qu'on s'attend pour le lendemain à " du train " ^'•.
violons [se donner les — ^= tirer vanité) : Car sans vouloir ici nous " donner les
violons ", je pouvons bien hazarder de dire ^^.
1. Beugnot, Mém., t. II, p. 248. * L. : Marmontel, H. D. T. : 1864 ; ■©■ Oudin, Ler.,
Desgr. d. Goug., Bas-Lang., Michel.
2. Hentz et Francastel au Com. Sal. p., 25 avr. 1794, Guerres des Vend., t. III, p. 435.
* L. : fig. et fam., H. D. T. : Sévigné (= entourer de soins), Ler., Bas-Lang. ; •©• Oudin,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc.
3. Kléber, cet. 1793, Guerres des Vendéens (Baudoin), t. II, p. 303. 0 L., H. D. T., Ler.,
Bas-Lang., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par. et Arg. anc. Cf. Oudin : avoir un œil aux
champs et Vautre à la ville = prendre garde à deux choses en un même temps. On dit
aujoiu'd'liui dans le peuple avoir un œil derrière la tète.
4. Ysabeau, de Bayonne, 25 juin 1793, Act. Com. Sal. p., t. V, p. 85. * L. (guerre) :
observer attentivement les démarches de l'ennemi ; observer avec soin ce qui se fait
afin de profiter des conjonctures, il cite Scarr. et Th. Corneille, H. D. T. ; vieilli : Regnard,
Ler. ; -©• Bas-Lang. Cf. avoir à l'œil.
5. Réft. s. l'esp. pub., p. 6. Richer l'a plusieurs fois employé : Que de crottes ils amassèrent .'
Que de cloches aux " paturons " ! (Ovide bouffon, p. 471) ; J'approchay, je me déchaussay.
Et mes "paturons " y saussay (Id., Ib., p. 606). * L., H. D. T., Boiste et Desgr. d. Goug.,
qui donnent ce mot comme désignant une partie de la jambe du cheval ; dans aucun dict.,
on ne dit qu'il peut s'appliquer à l'homme ; -0- Oud., Ler., Bas-Lang., Sain., Lang. par.
6. Lett. de Comb. cadet, 13 mess, an II-l"*' juil. 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la
Nat, p. 212. * L., Boiste, Michel, Roll., Desgr. d. Goug. : Molard ;-0- Oud., Fur., Ler., Bas-
Lang., Sain., Lang. par.
7. Chron. du Mois, nov. 1792, p. 9. Cf. Chabot, Ass. Lég., 25 juil. 1792, Bûchez et Roux,
t. XVI, p. 461. * L. : Volt., H. D. T., Sain., Lang. par. ; -Q- tous les autres lexiques.
8. C. Desmoul., V* Cord., IV (soulign.), p. 68, éd. Baudouin. * L. : Mirabeau, H. D. T.,
Roll. ; -Q- Oud., Ler., Bas-Lang., Desgr. d. Goug.
9. A Vag. nat. du district, Adhcr, Subs. Tout., p. 233 (4» s. cul. an 11-20 sept. 1794).
■©■ tous les lexiques.
10. M™"' de Rém., Mém., t. I, p. 269. * L. ;0 H. D. T. en ce sens, Oudin, Ler., Bas-Lang.,
Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
11. Journ. Hall., n° 2, p. 4. * L. ; -Q- Bas-Lang., Roll., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
Ler. : donner les violons au sens de donner le bal.
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
IV. — LES MOTS GROSSIERS ET SCATOLOGIQUES
F... ET B... — Je me vois obligé de mettre en titre ces deux mots.
Ils sont l'enseigne de la boutique à Lemaire et à Hébert. Tout le monde
sait comment le premier intitulait ses lettres. Quant au second,
ainsi que Braesch l'a remarqué, il avait soin de placer toujours un ou
deux f... dans les premières phrases, comme on met une marque de
fabrique sur un chef de pièce. Cela s'explique. Le vulgaire avait
toujours le mot de f... à la bouche ou sous la plume. Les militaires
d'abord : «Nous les "avons foutus" tous en déroute»^; «l'état-major
disait hautement que les Autrichiens se joindraient à eux pour
" f... le tour à ces f... patriotes " » 2.
Il était aussi familier aux civils : « Sacré nom de Dieu. Je lui "foutis
une bonne accolade " » ^ ; « il faudroit " foutre le fouet" à toutes ces
garces-là » *. Dans le grand corps de garde, à la Convention, devant
Letassey, un citoyen disait : « Eh bien ! vieux bigot, " je m'en fous ",
mais je gage que cela est vrai ; tu m'as l'air d'un vieux radoteur qui
tient encore à l'ancien régime. Va, ta " clique est foutue " » ^. « Je
lui dis... que je rendrais compte de sa conduite au Comité de Salut
Public... Il me dit qu'il " s'en foutait " » ".
Des femmes aussi en usaient. L'agent Bacon a entendu une
citoyenne prendre la parole : « Vous verrez que tous ces bougres-là,
tant qu'ils sont, se feront " foutre à la lanterne " » '.
Dans les premiers pamphlets politiques, on imprimait parfois l'ini-
tiale seule, on mettait des points, que suivait un autre mot, inattendu :
« " F...ourche, f...ourche"; quand je vois... cela me " f...ournit de
l'humeur " » *, et ainsi de suite. Mais bientôt on renonça à ce petit jeu
des surprises.
J'ai vainement cherché à me rendre compte pourquoi, dans cer-
tains numéros ou dans certains passages, le mot en question est
relativement rare, pourquoi dans d'autres il se multiplie ^.
1. Sergent Logé, 18 brum. an II 1-8 nov. 1794, Ern. Picard, Au Service de la Nat., p. 60.
2. Laurent, adj. au Ministre de la guerre au procès Miranda, Buciiez et Roux, t. XXVII,
p. 45.
3. Bull. Trih. Réuol., n« 65, p. 264.
4. Ib., n° 77, p. 310.
5. Rapp., 5 niv. an 11-25 déc. 1793. Caron, Par. Terr., t. Il, p. 402.
b. Rapp. de Delabarre, 1^. Oaron, Rapp. Ag. Intér., t. I, p. 235.
7. Rapp. 15 niv. an II-4 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p. 165.
8. Colère du Père Duchêne ù l'aspect des abus, d'un auteur inconnu (Hébert, Père Duch.,
Br., fasc. II, p. 105).
9. Que peut-il s'imaginer qu'on pense de lui, ce Philippe, lorsqu'il paraît toujours chamarré
de son cordon de " jean-joutre " et de ce " foutu " crachat dont les rois ont toujours décoré teurs
vils flatteurs, leurs maquereaux et tous les " jean-foutres " qui opprimaient leurs peuples ?
(Héb., Père Duch., Br., n" 30, fasc. V, p. 388 [1790]).
REPERTOIRE 229
Le sens original et fondamental se conserve. On en profite même
pour faire des calembours ^.
Puis on prend le verbe dans le sens de jeter, lancer, flaquer, frapper ^.
Enfin il devient un simple synonyme de mettre : « Il y a gros, foutre,
qu'il ne se seroit pas mis à la gueulle du canon, s'il avoit prévu qu'on
y " foutit la mèche " » *.
On l'emploie aussi comme réfléchi avec la valeur de se donner,
s'offrir, d'où " se foutre le ton " *, " se foutre de bons morceaux " ^.
Comme pronominal enfin, il équivaut à se moquer. Innombrables sont
les pages où on en trouve des exemples ; il servait même de titre ou de
sous-titre : «Je m'en fouts. Liberté, libertas » ^
F... DANS LES EXPRESSIONS :
/... en bringue : On va " foutre en bringue " le comité militaire '.
/... en canelle (cf. mettre, être en canelle) : je veux que la peste m'étouffe, s'ils
ne vous " foutoient pas tous en canelle " ^.
/... par écuelle : " foutez tout par écuelle ", si on ne veut pas que vous soyez
sur le pied du soldat français '.
/... sur le nez à quelqu'un : Ce bougre de Necker, qui nous a si bien " foutu sur
le nez " sans que nous nous en apercevions i**.
1. Je connais un brave canonnier qui, quand sa femme veut parler sur les affaires de la
Révolu:ion, lui dit tout uniment : « Va te faire " foutre " >, et la bougre de bête a encore l'entê-
tement de ne le point prendre au mot (Hébert, Père Duch., B»-., n" 16, f. VI, p. 540).
2. Les voyageurs auront souvent leurs culs " foutus " dans l'eau (Hébert, Père Duch., Br.,
n" 20, fasc. VI, p. 553) ; Si je pouvais leur " foutre sur la gueule " à tous (Lem., 2« Lett. b.
pair., p. 4).
3. Héb., Père Duch., n° 122, p. 5 ; cf. " foutons " le feu aux colonies (Id., ib., n° 107,
p. 5), etc., etc.
4. Et surtout qu'il [Le Roux] ne " se foute " plus le ton de repousser les honm'tes gens qu'il
doit respecter (Hébert, Père Duch., Br., fasc. V, p. 387;.
5. Damnoient sans façon le pauvre bougre de manœuvre, pour deux sous de tripes, quand
ils " se foutoient ", eux, dans le jabeau, la fine caille (Lem., 38" Lett. b. pair., p. 3).
6. Voir Tourn., Bibl. Hist. Par., Révol. fr., t. V, p. 500, coL 1.
7. Lem., 44" Lett. b. pair., p. 8. Cf. Père Duch. r. Thibaut., Gr. CoL, p. 6. * L., Bas-Lang.,
RolL, Sain., Lang. par. : mettre en morceaux ;-©• Oudin, Ler., Boiste, Desgr. d. Goug.
8. Lem., 70" Lett. b. pair., p. 3. Cf. Qu'a servi à Thouret... d'avoir " mis la Constitution en
canelle " (Hébert, Père Duch., n" 178, p. 7) ; voilà la f... voiture " en cannelle " (Id., Fais
beau cul, Br., fasc. IV, p. 324). * L. : réduire en canelle = metlt-e en morceaux, H. D. T. :
vieilli, Bas-Lang. ; -©■ Oudin, Ler., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Lem., 125" Lett. b. patr., p. 4. Cf. Le digne enfant d'Apollon, Qui " meitoit là tout par
écuelle " (D'Ass., Aventures, p. 435). * L., H. D. T., Ler. : faire une grande débauche,
manger tout ce qu'il y a, Bas-Lang. : mettre tout par écuelle : donner un repas splen-
dide, ne rien épargner pour la bâfre ; -0- Oudin, Boiste, Desgr. d. Goug., Sain., Lang.
par.
10. Hébert, Père Duch., Br., n^ 20, fasc. VI, p. 552, janv. 1791. * L. : frapper sur le visage
ou tancer, Ler. : soufïleter ;■©- Oudin, Bas-Lang., Sain., Lang. par.
230 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
/... une frottée^, une peignée : Un autre agent a entendu dire... qu'il fallait " se
f... une peignée " ^.
/... une rincée : " foutre la rincée " aux écoliers ^.
/... une tournée : Depuis que vous avez " foutu une si bonne tournée " à tous
les brigands *.
s'en f... une pille (s'en entonner une grande quantité) : Depuis que Dumou-
riez " s'en est foutu une pille " avec le roi de Berlin ^
se /... les tons : Quand on se sera encore " foutu les tons " de provoquer nos
amis les patriotes *.
se f... des bouteilles sur la conscience : Après " m'étre foutu sur la conscience
deux bonnes bouteilles "... '.
se f... une fiolle par le ventre (boire une fiole) : un luron qui se " fout sa fiolle par
le ventre " ®.
Au passif : être f... pour être fait, bâti pour : « Quiconque est
capable d'enlever une chemise à son citoyen n'"est point foutu, pour
servir " sa patrie; et vous, braves soldats, vous n' "êtes point foutus
vous-mêmes pour obéir " aux ordres d'un pareil officier » ^.
On rencontre le substantif. D'où les expressions " au foutre, à
la foutre ", qui deviennent des espèces de jurons ^o.
Terminons en signalant que de nombreux dérivés procèdent du
primitif, d'abord foutaises : " rengainer ses foutaises " ^^ ; foutument :
1. Encore blâmé dans Roll.
2. Rapp. pol., 12 niv. an III-l" janv. 1795, Au!., Par... Therm., t. I,p. 358. Cf. On sait
bien que dans les occasions il " s'est foutu un coup de peigne " (Hébert, Père Duch., Empris'
du S'' de Castries, p. 5). * L. : donner un coup de peigne à quelqu'un : le battre, H. D. T.,
Bas-Lang., Sain., Lang. par. ;-0- Oudin, Ler., Desgr. d. Goug.
3. Père Duch. Royal., Voilà le P. Duchesne, p. 6. Cf. de petites espiègleries capat>Ies de
leur faire " foutre une bonne rincée " (Lem., 45<' Lett. b. pair., p. 3). * L., Bas-Lang. ; ■©• H.
D. T., Ler., Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
4. Hébert, Père Duch., n" 178, p. 2.-Q- tous les lexiques. Est resté usuel.
5. Id., ih., n° 197, p. 4. ■©• tous les lexiques.
(t. Lcm., 76« Lett. b. patr., p. 8. Cf. un soi-disant aide-de-camp " s'est foutu les tons "
d'insulter... (Hébert, Père Duch., n" 26, Br., fasc. IV, p. 366. Cf. G''« joie sur l'inst" des
nouveaux juges, p. 21, n. 1). * L. Rem. : se donner les tons, Gcnlis. Il le considère comme
né pendant la Révol. ; -©■ tous les autres lexiques,
7. Hébert, Père Duch., n" V, Br., fasc. HI, p. 257, oct. 1790, et souvent. * L. : mettre
qq. ch. dans son estomac, Oudin : mettre qq. ch. sur sa conscience : boire du \'in ; -©■ Bns-
Lung., Desgr. d. Goug., Sain., Long. par.
8. Lcm., 135' Lett. b. pair., p. 1. * L. : vider une fiole ; boire une bouteille de vin, Bas-
Long. : fioler = boire avec excès ;■©■ Desgr. d. Goug., Sain., Lang. par.
9. Hébert, Père Duch., Br., n" 7, fasc. VI, p. 501, 12 janv. 1791.
10. Neva pas nous cliagriner avec tes expressions'' à la foutre " (P. Duch. r. Thibaut., p. 12,
G'"'' Joie, Attendriss., p. 8).
11. Cf. J'enrage que pour " une foutaise " comme ça, il me faille aller ci l'h'pital {Paroles
d'un cliasseur du 7' rég., Ann. de la licvol., n" 58, 29 gcrm. an H, p. 6). O L., H. D. T.;
♦Lorédan Larchey, Dict. Arg. XIX', Virmaitre, etc.. Sain., Lang. par., p. 413.
REPERTOIRE 231
«Voilà " infiniment foutument longtemps " » ^ ; foulard : « tous les pro-
jets iront " au foutard " » ^ ; foutreau (peur, grabuge, colère) : « Ils ont
l'air de craindre d' " avoir le foutreau " » 3; «S' " il y a du foutreau ",
tombez comme la grêle sur l'ennemi» * ;« de peur que dans le moment où
le "foutreau" lui monte à la tête, il ne foute en pièces son adversaire» ^.
Bougre. — Le sens premier n'était pas oublié, mais l'acceptiou
ordinaire du mot n'est pas celle de pédéraste. On peut dire qu'il
sert à tout et à rien. Tantôt il qualifie des noms : a) « afin qu'une
grande inasse de bons " bougres " de sans-culottes à poils écrasent...
tous les contre-révolutionnaires»^; tantôt il les remplace : b) «j'es-
père conduire à Avignon bon nombre de ces " bougres-là " » '.
Tantôt il marque une sorte d'admiration, de révérence pour ceux
qui ont la chance de mériter cette note. Ils ont la force, la foi, les
vertus républicaines. Tantôt, au contraire, il disqualifie : « ce " bougre
de gueux " de Cazalès avait attenté aux jours du jeune Barnave » *;
« J'ai encore dans ma tête une " bougre de cloche " » ^.
Dans les propos échangés un accent spécial devait marquer ces
différences essentielles d'appréciation. Nous nous en faisons une idée
d'après les intonations encore en usage aujourd'hui.
Inutile d'ajouter que h... lancé en juron révélait aussi des états
d'âme, si je puis m'exprimer ainsi, fort différents.
Autres gentillesses d'Hébert. — Pour des raisons faciles à
comprendre, je ne ferai pas ici un Giadus ad cloacam. De même
qu'on passe par des transitions insensibles du familier au bas, de
même on descend par degrés du bas à l'ordurier et à l'obscène.
Cocu'^'^, cochon ^^ étaient, il faut bien le dire, dans la tradition fran-
1. Lem., 33' Lett. b. pair., p. 7.
2. Id., ib. ; cf. leurs bénéfices qu'Us ont " envoyés an foulard " avec les dîmes (Id., 13<^ Lelt.
b. pair., p. 3).-0- L., H. D. T., Roll., Sain., Lang. par.
3. Id., 24' Lelt. b. pair., p. 7.
4. IJ., 84'' Lelt. b. pair., p. 7, n. 1. Cf. le décret en faveur des noirs passera, en dépit des
blancs, sans trouble et sans " foutreau " (li., S6« Lett. b. pair., p. 8).
5. Id., i.SJ" Lett. b. pair., p. 2.-©- tous les lexiques.
6. Legros, La Révol. telle qu'elle est, p. 290, Carrier et PochoUe au Com. Sal. p., 17 sept.
1793.
7. Suchet, soldat, Aul., Ad. Com. Sal., p., t. XllI, p. 359.
8. Hébert, Père Duch., Br., n" XXI, fisc. IV, p. 342.
9. Id., ib., n° XXXV, fasc. V, p. 410.
10. Il faut que tu sautes le pas, infâme " cocu " (Hébert, Père Duch., n° 199, p. 2).
11. Le Templier [il s'agit bien entendu du roi enfermé au Temple] est un " cochon ladre "
(Id., Titre du n° 186) ; cf. Plusieurs hommes et fenunes... qui se disaient des ouvriers... per-
suadaient... qu'à l'égard des marchands, c'étaient des " cochons " qu'il faudrait tuer, lorsqu'ils
seraient engraissés (Rapp. PoL, 18 niv. an III-7 janv. 1795, Aul., Par... Therm., t. I,
p. 369).
232 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
çaise, voire classique, avant les épurations de l'époque Louis XIV.
Et quand ils furent chassés de la scène ennoblie, ils restèrent néan-
moins dans les coulisses. On les retrouve.
Je placerais ensuite des mots comme péter ^ et cul ^ auxquels, par-
tout où il y avait la moindre trace d'éducation, on avait substitué des
synonvmes. Ils reparaissent, mais surtout, semble-t-il, dans des
expressions toutes faites, proverbiales ou figurées.
Descendons encore d'un degré : couillon ^, couillonné *, garce ^,
putain, çiédase ^ ne sont pas rares.
Au-dessous de couilles '', de greluchon ", de tribade ', de maca ^°,
de miche ", et tutti quanti, qui sentent les plus honteuses mœurs, il
n'y a plus rien.
A LA MAISON d'en FACE. — Lcs cxcmplcs qui précèdent sont pris à peu
près exclusivement à Hébert. Le vocabulaire de Lemaire est peut-être
un peu moins riche. En voici un aperçu d'après l'ordre de saleté : bubi ^^,
1. .Son fils, bouffi d'orgueil, allait " peter " insolemment sur les fleurs de lys (cela signifie :
être magistrat. Hébert, Père Diich., n° 236, p. 2) ; cf. nous aurions mieux fait de ne pas
" péter plus haut que le cul " (Id., ib., n° 193, p. 3). L'expression est chez Vadé : il ne faut pas
que l'on " pète Plus z'haut que le cul " (Pipe cass., cli. I). Elle veut dire : prétendre faire ce
dont on est incapable.
2. Les complices de Capet et de Dumouriez remuent de " cul et de tête " pour allumer la
guerre civile (Hébert, Père Dtich., n° 239, p. 2).
3. Le " couillon " d'archevique... fut assez buse pour le croire (Colère du Père Duch.,
6 sept. 1790, Br., fasc. lU, p. 214); cf. ces " foutus couillons " de prêtres (Id., ib., Br.,
n° XXXIV, fasc. V, p. 403, A bas les cloches, 13 déc. 1790).
4. foutons-nous des sacrés gueux de noirs qui sont encore une fois " couillonnés " (Id., ib.,
n» III, fasc. III, p. 245, 3 oct. 1790).
5. La " garce " qui vient de commettre ce crime (Héb., Père Duch., n" 260, p. 4). Il s'agit
de Charlotte Corday !
6. Ce nom, d'origine provençale, à peine compris du lecteur français, passait peut-être
sans choquer. On le prenait au sens vague de sot, sans rechercher le sens propre. Voir
Hébert, Père Duch., n» 195, p. 5, et dans une foule d'autres endroits ; cf. Hébert appelait
Fréron comme il m'appelle, un muscadin, un Sardanapale, un " viédase " (C. Desmoul.,
V* Cord., V). • L., Ler., Bas-Lang., etc.
7. Je m'en foutrais comme des " couilles " du Pape (Hébert, Père Duch., Br., n° IV,
fasc. III, p. 251, 3 oct. 1790).
8. Les Coquines de théâtre dont ils étoient les " greluchons " (Héb., Père Duch., n" 224,
p. 2). ♦H. D. T. : xviii-^ s., Bas-Lang.
9. C'est sous la figure de cette " tribade " [la Polignac] que je me suis présenté à elle (Héb.,
Père Duch., n» 194, p. 4). * L., H. D. T.
10. Il courut la prétentaine avec la fille de " Capet-bordel ", et sa " maca " Genlis (Héb.,
Père Duch., n" 228, p. 3). *Bas-Lang., fém. de mac, mec d'après Sainéan, Lang. par.
p. 263. Le sens est : entremetteuse.
11. Ce jour-là, je fis un bon " miche " (Hébert, Père Duch., n° 284, p. 5). * L., Sain., Arg.
anc. et Lang. par. ; ■©• Bas-Lang., Desgr. d. Goug.
12. Ce n'est qu'en cassant des gueules édentées d'un ramas de " bobis ", laides comme
des culs, que vous les empêcherez de hurler contre la raison (88" Lett. b. patr., p. 6).
♦L. .S' : terme populaire qui n'est plus usité, vieille décrépite ; -©■ Oud., Ler., Bas-
Lang.
REPERTOIRE 23.'i
saligot ^, cochon ^, péter ^, pisser-froid *, cul ^, foirer ®, foireux ^, chier *.
Mon lecteur aura remarqué qu'il y a dans l'usage de Lernaire plus
de scatologie que de pornographie. Une étude détaillée confirmerait
sans doute cette impression. Une autre caractéristique de sa manière,
ce sont les broderies dont il entortille ces thèmes grossiers. Il
ne lâche pas ces mots, il s'y arrête, s'y complaît, les développe, mélan-
geant souvent aux crudités des mots de substitution usités dans les
milieux polis, entrelaçant ordure et poésie de façon à faire valoir
le contraste :
Je voudrois bien lui demander, à Royou, s'il approuve que vous marty-
risiez de petits culs vierges, embellis par les roses et les lys du patriotisme le mieux
senti. Je commence à croire que nos vieux postérieurs couleur de pain d'épice
ont été fouaillés légalement. Je ne vous croyois pas aussi coupables, et malgré
toute l'horreur que j'ai pour les culs ridés comme des pommes cuites, ah! foutre,
je crois que si vous aviez étrillé ma petite fille, je vous aurois fait sauter les sept
peaux du derrière ®.
Encore certaines périphrases qui se jouent autour d'idées de cet
ordre, des calembours du goût le plus misérable, choquent-ils plus
que ne font les mots malpropres. J'en donnerai pour exemple :
« Villequier, descendant des mignons de Henri III, qui sans doute
a reçu force coups de pied dans la partie pécheresse de ces illustres
ancêtres dont il tient une noblesse qu'il est affreux de perdre, quand
elle est, foutre, appuyée sur tant de fondemens » ^".
Tristes concurrences. — Le Père Duchesne ci-devant rue du
Vieux Colombier, est également friand de scatologie :
Au lieu de son cheval, on l'auroit léché lui-même depuis le cul jusqu'à la nuque.
1. Les vils et dégoûtans " saligots " qui s'' intitulent Duclicne (13" Lett. b. patr., p. 1).
2. Celles que vous ne verrez pas imprimées chez Chalon... seront faites par les "'cochons "
qui courent les rues (Achetez-çà pour deux sous, en tête de la 3" Lett. b. patr.). Lemaire
découvre que Derozoy, de la Gazelle de Paris, s'appelle Cochon. Il part là-dessus (Voir
5i« Lett. p. 7.)
3. Voilà les bons apôtres qui ne " pettent " que par les anges et les séraphins (20" Lett. b.
patr., p. 6).
4. Des hommes intrépides et chauds, ^^des pisse-froid" et des commères (184" Lett. b. pair.,
p. 2).-0- Bas-Lang., Sain., Lang.par.Cf.je ne rencontre que des bougres qui ''pissent le verglas "
dans la canicule (Hébert, Père Duch., n° 235, p. 2, et n» 239, p. 7). Ce rajeunissement de
p... froid -Q- aussi aux lexiques.
5. Choisis comme tous les autres, foutre pas à cause de la calote et du petit rideau qui leur
pend au " cul " (23" Lett. b. patr., p. 6). Cf. en petit gilet de faquins, en chapeau rond de " peigne-
cul " (194" Lett. b. patr., p. 6). Ce dernier mot-0- Bas-Lang.
6. Des rosses aristocrates qui " foireront " dans leurs culottes quand nous leur montrerons
nos sapeurs à larges moustaches (44" Lett. b. patr., p. 5).
7. On le dit du nombre des " foireux " (13" Lett. b. patr., p. 3).
8. Ils se mettent à l'abri en " chiant " dessus (16" Lett. b. patr., p. 4).
9. 67" Lett. b. patr., p. 2.
10. 51" Lett. b. patr., p. 4.
234 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
et tout bon François se seroit fait un plaisir de porter sur soi pour reliques un
morceau du sucre-candi de son pot de chambre ^.
Voici un autre morceau :
Messieurs, dit un troisième moins bête, faisons ce cadeau à l'évêque de Lida,
il a prêté son serment de bonne grâce, il ne s'est jamais assis dans le cul-de-sac ;
il n'a jamais bu dans le verre de l'abbé Mauri, et il a souvent chié dans le pot
de chambre de Barnave. Pour un calotin, il est moins fripon que les autres. Fai-
sons-le évêque de Paris. A cet avis l'Assemblée électorale ouvrit de larges oreilles,
et consentit que l'évêque de Lida fut le gros cochon à mitre que l'on entretien-
droit dans Paris... à cinquante mille livres de rente. O toi qui porte [à] ta cein-
ture les clefs du paradis, chien de pape, mord-toi les doigts, gratte-toi les fesses,
on se fout de toi ^.
Jean-Bart renchérit encore sur les précédents ; il imprime tout
crus les mots les plus orduriers : putassier, roupettes, bordel, enculer ^,
putains qui raccrochent *, etc. Il a des chansons dans le goût de
celle-ci :
Mais l'on n'y trouve plus
Ni le bœuf, ni Marie,
Ni l'âne, ni l'enfant Jésus,
Nos gens avaient brûlé le cul
A l'aristocratie ^ !
Jumel^ est pire encore, s'il se peut : « La religion n'est pas foutue
pour être coefîée comme une garce » ^ ; « si l'Assemblée nationale ne
tortilloit pas tant des fesses pour faire foutre à terre cette grande
muraille » ^ ; « la calotte de son vit vaut mieux à elle seule que tous les
calolins du royaume » ^; « casser la cervelle à qui voudroit enlever le
pucelage de la liberté française » ^o.
1. P. Duch. ci-dev. V* Col., n» 1, p. 4-5.
2. N" 16, p. 3.
3. N» LXXXV, I p. 4, 6.
4. N" CI, p. 7.
5. N» CIX, p. 6.
6. C'était un Parisien, né en 1751. Aumônier de l'École Militaire en 1782, il fut un des
héros de la Bastille. Il vint à Tulle en qualité de vicaire épiscopal de la Corrèze en octobre
1791. Membre influent du Club, il avait fondé un journal sous le titre de l'Observateur
moniar/nard, dans lu manière d'Hébert. On y lit La grande colère du Père Duchesne contre
la grande Assemblée du département tenue à Tulle le 12 ianvier de l'an second, etc.
Plus tard il enseigna à l'École Centrale de la Corrèze (1798) ! Il quitta Tulle en 1803 et
mourut aux environs d'Avallon en 1824 (Voir Forot, Le Club des Jacobins de Tulle). C'est
un plaisantin qui avait composé sur le mariage de l'évêque constitutionnel de la Dordogne
un épithalame assez drôle.
7. Décret prop. p. le Père Duch., p. 5.
8. La Heine arr. par le Père Duch., p. 4.
9. Gr. Col... contre les Ëlect. de Paris, p. 2.
10. Prom. du Roi, p. 5.
CHAPITRE VII
LA PART DE L'ARGOT
Est-il entré de l'argot dans le vocabulaire des Père Duchesne ? Oui,
mais en très petite quantité. Un peu de critique met vite en garde.
Considérons braise : Hébert appelait " braise " de son fourneau l'ar-
gent de sa subvention ! On trouve le terme repris par Camille Des-
moulins : « ... en faisant chauffer ta cuisine et tes fourneaux de calom-
nies avec les cent vingt mille francs et la " braise " de Bouchotte»
(soûl.) K
Passons à dégotter (ou dégoter = l'emporter sur, supplanter) : « J'étois
camarade de collège de Pétion qui me " dégotte " ... en fourberies » 2.
Il semble qu'on soit en plein argot, quand on entend accuser Dan-
ton de « vouloir " dégotter " Robespierre dans l'opinion publique » ^.
Vérification faite, rien d'argotique là-dedans. Il s'agit là simplement
d'un terme de jeu d'écoliers plus ancien dont Sainéan a supérieure-
ment expliqué le développement *.
Jaspincr (= jaser) :((il n'y a foutre, qu'à lire, quand on le sait, et
puis " jaspiner " » ^ ;
jobe : « pour tromper le " Jobe " » ^.
Malheureusement on ne trouve pas toujours à se renseigner aussi
exactement. Ainsi Marat fait allusion aux rapports entre les tenan-
ciers des maisons de jeux et leurs entraîneurs. Ces joueurs y sont
appelés " nageurs " ^. Quel est ce mot, qui n'a été noté en ce sens
par aucun lexique ?
1. F* Cord., n" V. Éd. Calvct, p. 158-159. Sainéan (Arg. anc, p. 296) cite ce mot (Cf.
Lang. par., p. 369). Il est avéré d'antre part qne L., H. D. T., Ondin, Ler., Bas-Lang., Desgr.
d. Gong, ne connaissent pas ce sens métapliorique. Mais le Père Duchesne était un prétendu
marchand de fourneaux ; la métaphore devait lui venir à l'esprit spontanément : braise,
aliment du poêle.
2. Hébert, Père Diich., n° 254, p. 6. *L. : A. 1835, H. D. T., Bas-Lang., Roll., Boiste,
Michel S' ; -0- Desgr. d. Goug., A. 1878 l'a supprimé.
3. A. Mathiez, Proç. des Hébert., Ann. Révol., t. XI, p. 26.
4. Lang. par., pp. 61-63.
5. Père Diich. lioijal.. Verte sem. à la Munie, p. 3. Cf. Elle vouloit toujours " jaspiner ''
(Bon (jg Montbas, Au Service du Roi... Mémoires inéd. d'un officier de Louis XIV, p. 298).
-©■ H. D. T., Oudin ; *Ler., Bas-Lang., Boiste, De gr. d. Goug.
6. Hébert, Père Duch., n° 284, p. 4. * L., Oudin, cf. jobelin, jobet : Noël du Fail= sot,
Ler. ; -0- Bas-Lang., Roll., Desgr. d. Goug. ; *Sain., Arg. anc.= sot, niais. Il cite Vidocq et
m. fr. jobe (Cf. jobari). Job est encore usuel dans le français de Lorraine.
7. Ami du Peuple, 4 févr. 1791, Bûchez et Roux, t. IX, p. 87.
23G HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Quand un déséquilibré dit à Sieyès : « il me faut de l'argent, quelque
chose ou je vous " brûle " » S à première vue on croit avoir affaire à un
emploi de brûler analogue à celui qui en est fait de nos jours par les
malfaiteurs ; il faut tenir compte que le geste explique le mot, le
forcené fouille dans son gousset ; d'autre part l'expression : brûler
la cervelle existe et peut avoir été abrégée.
Un certain nombre de mots flottent ainsi entre le langage populaire
et l'argot, par exemple : " Godard " (père) ^ ; " gonze " (individu) ^ ;
" poussier " (argent) * ; " croc " (voleur) ^ ; " solir " (vendre) ®, communs
dans le poissard ; on les retrouvera un jour ou l'autre dans quelque
pamphlet politique, comme j'y ai trouvé pwois ', rouscailler, tronche :
Pwois sans lance (= du vin sans eau) : « se rincer son gosier de
chien avec du " pivois sans lance " » ^ ; « si je te tenois,... je vou-
drois te " rouscailler " à la père Duchêne » ^ ; « creusez-vous bien la
" tronche " » ^".
C'est bien entendu les termes relatifs au crime, aux délits et à
leur répression qui dominent.
Je commencerais volontiers par une expression de la police :
prendre en souricière : « S. M. lui recommande de chercher à enve-
lopper les patriotes armés et de les " prendre en souricière ". C'est
son mot » ^1.
Peut-être le mot de ç>iolon, dont nous avons parlé i^, est-il de ceux
que bon gré mal gré beaucoup de citoyens durent apprendre : « Sur
1. Voir le récit de Jean S'-Martin, son attentat contre Sieyès, Révol. fr., 1906, t. I, p. 231.
-©■ Sain., Arg. anc. ; *Bas-Lang. : abréviation de brûler la cervelle ?
2. ... moi si j'étais reine, il serait " godard" dans neuf mois (Vadé, i""" Bouq. poiss., t. III,
p. 258). * Bas-Lang. ; ■©- Fur. Oud. donne le proverbe : Servez " Godard ", sa femme est
en couche.
3. Allez, " gonze " .' (Vadé, 4« Bouq. poiss., t. III, p. 254). -Q Oud., Fur., Bas-Lang. Dauzat
(Argots, p. 44) l'a trouvé dans La Font., Ragoiin, act. IV, se. I. Il nous est probablement
venu de l'italien. Cf. Sain., Lang. par., p. 512.
4. Partager le " poussier " [l'argent] (Vadé, Pip. cass., ch. III). ■©■ Oud., Fur. ; «Sain.,
Arg. anc. et Lang. par., p. 368, n. 2.
ti. Ta mère était une voleuse et ton père un " croc " [escroc] (Vadé, Pip. cass., ch. II et
IV). -©■ Sain. ; *Bas-Lang.
6. Faut les " so/i> " cheux Vtapissier (Id., Ib., ch. III). * Sain., Arg. anc. Voir H. L.,
t. VI, p. 1218, Dauzat, Argots, p. 56. C'est une autre forme de soldre.
7. P. Duch. noyai., La G'''' Menace du P. Duch., p. 7. Pivois (= vin). * L. : usité déjà
au xvi« s. dans l'argot des mattois ; voir Sain., Arg. anc. : Vadé, Pip. cass., ch. II ; ■©•
H. D. T., Oudin, Bas-Long., Desgr. d. Goug.
8. Lance (= eau) -Q- L., H. D. 1., Oudin, Bas-Lang., Desgr. d. Goug. ; *Sain., Lang.
par. et Arg. anc.
9. Lem., 2' Lett. b. pair., p. 5. O L., Ler., Gasc. corr., Roll., Bas-Lang., Michel, Boiste,
Desgr. d. Goug. ; *Sain., Arg. anc. et Lang. par. Je l'ai entendu souvent en Lorraine.
10. P. Duch. lioijal., G'^" Col. c. l'arist. Broglie, p. 2. *L., Desgr. d. Goug., Sain., Arg. anc.
et Lang. par. ; ^ H. D. T., Oudin, Ler., Boiste.
11. C. Desmoul., Révol. fr. Brab., n" 5, p. 167. * L., H. D. T., Sain., Lang. par. et Arg.
anc, t. II, p. 451 ;■©■ Oudin, Ler., Gasc. corr., Holl., Bas-Lang., Michel, Desgr. d. Goug.
12. Voir H. L., t. IX^, p. 800 et note.
LA PART DE L'ARGOT 237
un soupçon, la moindre patrouille vous emmenait au " violon " » ;
« on le conduisit à la chambre d'arrêt de sa section, dite le " violon " » ^.
J'en ai trouvé d'autres :
pègre (ou paigre) : Les nouveaux voleurs ... recommandent ... de ne pas s'oc-
cuper de minuties, comme du linge et autres effets ... car, disent-ils entre eux,
il faut laisser cela aux petits " paigres ", c'est-à-dire aux petits voleurs ^.
manger le morceau : Ils n'oublient pas de faire les menaces les, plus fortes à
celui qui seroit assez lâche pour " manger le morceau ", c'est-à-dire découvrir
le larcin ^.
lue : des porte-feuilles qu'ils nomment " Lues " *.
tapis franc : Ils ont des endroits qu'ils nomment " tapis francs ", où ils par-
tagent le fruit de leurs travaux ^.
1. Bull. Trib. RévoL, n" 20, p. 87. Cf. Je préférai d'i'tre mis dans une petite prison qu'on
nommait le " violon " (Relation de l'abbé Sicard s. l. dangers qu'il a courus. Bûchez et Roux,
t. XVIII, p. 87). * L., H. D. T., s. d. en ce sens. Sain., Lang. par., Arg. anc., t. II, p. 467,
le cite d. Vidoeq, Mém. Le mot est commun dans ce recueil ; mais il lui est antérieur. ■©•
Oudin, Lcr., Bas-Lang., Desgr. d. Goug.
2. Mercier, Nouv. Par., t. II, p. 74. * Sain., Arg. anc., t. II, p. 415, qui ne l'a pas trouvé
avant Vidoeq.
3. Id., ib., i. II, p. 74. *Sain., Arg. anc, t. II, p. 390, qui ne l'a relevé qu'en 1800.
4. Id., (7;., t. II, p. 75.-0- Sainéan, mais Mercier s'est peut-être trompé dans l'interpré-
tation et a fait une métonymie involontaire. A luque Sain, note le sens de certificat,
passeport ; c'est sans doute le même mot, le nom du contenu est passé au contenant. Si
cel 1 est vrai lue est un mot attesté depuis le xvii" siècle.
5. Id., ib., t. II, p. 75. C'est un café borgne. *Sain., Arg. anc, t. II, p. 454, qui le cite
seulement au xix" siècle.
SECTION IV
LE CONTACT
AVEC LA LANGUE PAYSANNE
LIVRE PREMIER
LES SOURCES
CHAPITRE PREMIER
ABONDANCE ET VARIÉTÉ
Renseignements épars et incomplets. — Que de fois, une
pièce à la main, on voudrait solliciter l'auteur de nous expliquer ce
qu'il ne fait qu'indiquer, et de nous rapporter intégralement, sous
leur forme exacte, les pro])Os auxquels il fait allusion ! Ainsi un
observateur, Dutard, signale à Garât parmi les orateurs de carre-
fours le C" David, un des commissaires du JO août :
sans esprit, et sans moyens, dit-il, parlant très-mal le français et l'écrivant
encore plus mal, [il] est toujours à la tribune... [Il] a un certain jargon, des expres-
sions d'une création nouvelle, qui, si elles ne tournent au bien de la chose publique,
elles emportent toujours au moins l'avantage d'amuser et de bien faire rire les
auditeurs. C'est lui qui disait un jour de Boucher-René au conseil de la Commune :
« Citoyens, méfiez-vous de cet homme, notre président est franc du collier comme
un cheval qui recule ». C'est aussi lui même à qui la défunte commission des 12
a reproché d'avoir dit : c II fallait mettre toutes les lois dans le seau » ^.
Ce David était, sans doute quelque plaisantin, comme il s'en ren-
contre en France aux heures les plus graves, qui, avec leurs lazzis
et leurs blagues, font cercle autour d'eux. Leurs facéties leur appar-
tiennent, mais elles font connaître aussi les goûts des auditeurs ^.
A quelques indices on peut juger de la manière qui plaisait alors :
A propos de cela, je vais vous donner un échantillon de l'éloquence de nos
braves des sections, en fait de loquèle.
Un citoyen accusé... monte à la tribune et se justifie en ces termes : « Citoyens,
1. 16 juin 1793, dans A. Schmidt, Tabl. Révol. fr., t. II, p. 55. Franc ou collier est dans
Oudin, Car. fr., mais sans la comparaison. Voir L. art. collier.
Pour la seconde expression, l'explication est douteuse. L'orateur joue-t-il sur le mot de
seau ? Y a-t-il quelque rapport avec bailler les seaux : faire donner du cul par terre (Oudin) ?
Sain., Lang. par., p. 91, cite être dans le seau chez nos contemporains.
2. Un de ces virtuoses paya de sa vie ses calembredaines. C'est Et. P. Gorneau, commis
au Ministère de l'Intérieur.
Histoire de la Langue française. X. 16
242 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
s'écrie-t-il, on m'a accusé d'incivisme (remarquez ce genre, je vous prie) : eh bien !
pour vous prouver que je suis le premier sans-culotle et le plus bon républicain
du royaume, je demande le massacre des trente-deux membres de la Commission
des 12, et que la République soit nulle et invisible » ^.
Si notre curiosité est à chaque instant tenue en suspens au
moment où on l'a éveillée et piquée, malgré tout, les indications
sont loin de faire absolument défaut à celui qui cherche à retrou-
ver la physionomie du français populaire de Paris et des provinces.
Les événements ont donné des occasions au peuple, — trop d'occa-
sions de se manifester, pour qu'il ne nous soit pas parvenu des
documents révélateurs.
Il faudrait d'abord considérer les échantillons d'expressions qu'ont
entendues les personnes incarcérées, telles du moins qu'elles ont cru
se les rappeler. Ainsi le comte Beugnot prétend avoir gardé tout frais
le souvenir des visites que le cordonnier Vassot faisait aux prisonniers :
Son compliment, dit-il, était toujours le même. « Eh bien ! citoyens, comment
ça va-t-il ? L'appétit es<-eiie bonne ^? — Oui, citoyen municipal ; mais la soupe il
est mauvais. — Ah dame ! c'est que faut pas être narheux •^, voyez-vous, il y a
encore diablement de patriotes qui voudraient en avoir leur saoul » *.
A vrai dire, beaucoup de nobles témoins n'ont pas craint de souiller
leurs récits de paroles malsonnantes entendues ici ou là.
La Vallette rapporte que Barras aurait dit à Carnot le 27 fructidor :
« Tu nés quun i^il scélérat... Infâme brigand! Alors, je me suis levé.
// ny a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cracher
au visage » [sic) ^.
Les gens de police se font un devoir, pour donner à leurs rap-
ports des airs d'authenticité, de relater telles quelles des conversa-
tions qu'ils ont surprises ou de les restituer dans leur propre langage,
qui est souvent celui des personnes du commun ^. Elles sont émaillées
de b... et de f... Nous y reviendrons.
1. Voir Wallon, Trib. révol., t. II, p. 189.
2. Les dictionnaires du langage vicieux ne mentionnent pas appétit au féminin. Mais
tous les mots commençant par voyelle, surtout par a, tendaient à passer à ce genre.
3. nactieux-Q- L., Sain., Bas-Lang., et autr. Dict. lang. vie. Rien, semble-t-il, de commun
avec l'a. fr. nacheux = fessii.
4. Mém. du Comte Beugnot (17S3-1815), par le Comte Alb. Beugnot, son petit-fils. Paris,
Dentu, 2 vol. in-8°, t. I, p. 294.
5. Bourrieimc, Mém., t. I, p. 231. Cf. Un fédéré marseillais .... portait dans ses yeux la
soif du carnage et disait : Triple nom d'un D.....' je ne suis pas venu de cent quatre vingts
lieues pour ne pas f... cent quatre vingts têtes au bout de ma pique (^laton-de-la-Varenne,
Ma résurrection. Bûchez et Roux, t. XVIII, p. 137).
6. Caron nous a donné des renseignements biographiques détaillés sur le personnel poli-
cier, auteur des rapports qu'il publie : Pourvoyeur était peintre. Mercier garçon épicier,
Monic, originaire de Lourdes, tenait un magasin de bijouterie, Prévost était caporal-four-
rier écrivain aux gardes françaises, Rolin avait été commis d'architecte, mais ayant acquis
quelque instruction, il était devenu maître de pension, Rousseville était prêtre (Paris...
Terreur, Inlr.).
ABONDANCE ET VARIETE 243
A TRAVERS LES PIECES OFFICIELLES. — Mais il y a mîeux que ces
données fragmentaires, c'est l'immense amas des écrits de l'époque,
les lettres d'abord, qui toutes ne sont pas publiées, tant s'en faut.
Parmi celles qu'on nous a données et qui émanent de volontaires, il y
en a qui « sentent la rudesse des camps )>.
On trouve jusque dans les correspondances officielles et adminis-
tratives du butin à ramasser. Un représentant du peuple écrira :
« La garnison... a sorti pour les attendre... les canons... parmi lesquels
sont des pièces très conséquentes de quatre, de huit et au dessus...
Ce coup a été frappé à propos, et tous les autres doivent se porter
de suite » ^.
Si beaucoup de pétitions et adresses affectent des airs convenus,
d'autres sont d'un langage naïf et sans apprêt, ainsi un écrit du nommé
Hubert-Guillain- Joseph Guibbon, qui cependant avait été maître
d'école sous l'Ancien Régime.
J'ai, écrit-il, l'honneur de vous représenter qu'ayant exercé à l'école domi-
nicale de la ci-devant paroisse de Saint-Nicolas pendant l'espace de trois ans,
donl sa résidence était au séminaire de la Motte, dont c'était votre personne qui
a servi de père à sa famille, étant son administrateur, a donc été déchu de sa place,
n'en ayant plus que deux qui ont resté par une loi qui a prononcé qu'il ne fallait
plus que deux instituteur, depuis lors sa famille gémit ^.
Les « bons cytoiains du distrique de Gré » écrivent le 4 décembre
1792, à propos des bois :
Tous les ans au moment de la distribution, tout les communautez sont an dife-
raiis, on cunnois dans ces momans ny parants ny amy...
C'est sur quoy nous vous solisitons de faire des serieuze reflections que vous
vous laiscres, est serez toucheez des opressions des pauvres citoians est pour le
bhonneur est la tranquillités de la Replubique française ^.
Il faut parmi les pièces faire une place particulière aux pièces judi-
ciaires. Des hommes et des femmes étaient poursuivis pour injure à la
Convention, à la Montagne, etc. Force était bien de rapporter les propos
incriminés. Qu'on se reporte par exemple à l'affaire de Désiré-Charles
Mingot, cocher de place, telle qu'elle est donnée dans le Bulletin du
Tribunal Réçolutionnaire : « qu'il chioit sur elle [la nation], que les
gardes nationaux étoient des /. /..., que si on le guillotine, il s'en
fout, etc. »*.
Tourtier, lui, est accusé d'avoir dit que « la Convention nationale
1. Auguis, de Fonten.-le-Peuple, 16 mai 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. IV, p. 195.
2. La lUvol. fr., 1882, p. 969.
3. Au Prés, de l'Ass. Nat., Arch. Nat., F " III, H'=-Saône, 11.
4. N° 20, p. 87. Cf. Bûchez et Roux, avr. 1793, t. XXVI, p. 183.
244 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
étoit une guenillerie, une saloprie... que ces chiffons [les assignats]
n'étoient bons qu'à torcher le derrière » ^.
Voici quelques extraits des dépositions savoureuses du procès
Babeuf :
Citoyens jurés, je vais vous prouver un mensonge tout de suite i>is-à-i^is le
témoin. Rappelez-vous qu'il a dit dans sa longue déposition que je devois ma
liberté aux bons services de Babœuf, que j'avais connu dans les prisons d'Arras.
Une preuve comme c'est une invention de la part du témoin, c'est que voilà copie
de ma mise en liberté comme quoi je suis sorti conformément à la loi du 4 bru-
maire ^.
Le procès-verbal de l'interrogatoire d'André Chénier mérite d'être
cité tout au long :
Le 18 vantes l'an second... En vertu d'une ordre du comité de sûreté générale
du quatorze vantose qu'il nous a présenté le dix sept de la même année dont le
citoyen Guenot est porteur de laditte ordre, apprest avoir requis le membre du
Comité révolution et de surveillance de laditte commune de Passy les Paris...
nous nous sommes transportés, maison quaucupe la citoyene Piscatory ou nous
avons trouvé un particulier à qui nous avons mandé qui il étoit et le suject qui
l'avoit conduit dans cette maison, il nous a exhibée sa carte de la section de
Brutus en nous disant qu'il retournait apparis, et qu'il étoit Bon citoyen, et
que cetoit la première foy qu'il venoit dans cette maison, qu'il étoit a conipa-
gnier d'une citoyene de Versaille dont il devoit la conduire audit Versaille apprest
avoir pris une voiture au bureaux du cauche; il nous a fait cette de clara-
tion a dix heure moins un quard du soir a la porte du bois de Boulogne en face
du ci-devant châteaux de La Muette, et apprest lui avoir fait la demande de
sa démarche, nous ayant pas répondu positivement, nous avons décidé qu'il seroit
en arestation dans la ditte maison jusqua que ledit ordre... ne soit remplie mais ne
trouvant pas la personne denomé dans ledit ordre, nous lavons gardé jusqua ce
jourdhuy dix huit. Et appres les réponse des ciloyent Pastourel et Piscatory, nous
avons présumé que le citoyent devoit estre interrogés et apprest son interrogation
estre conduit apparis pour y estre détenue par mesure de surette générale et de
suitte avons interpellé le citoyen Chenier denous dire cest nomd et surnomd âges
et payi de naissance, demeure qualité et moyen de subssittée... A lui représenté qu'il
n'est pas juste dans faire réponse, dautant plus que des lettres personnelle doive
se conserver pour la justification de celui qui a Envoyé les effet comme pour celui
qui les à reçue.
A repondu qu'il persiste à pensé quand des parlicullier qui ne mettre pas tant
dexactitude que des maison de commerce lorsque la réception des fait demandé est
accusé, toute la correspondance devient inustile et quil croit que la plus part des
particuliers en use insy.
A lui représenté que nous ne fond {)as de demande de commerce sommé à lui
ne nous répondre sur les motifes de son arrestation qui ne sont pas affaire de com-
merce.
A repondu quil en ignorest du faite.
1. Bull. Trib. RévoL, n» 79, p. 318.
2. Proc. Babeuf, t. III, p. 37, Dép. Xayez.
ABONDANCE ET VARIETE 245
A lui demandé pourquoy il nous cherche des frase et surqiioy il nous repond
cathe^oriquement.
A dit avoir repondue avec toute la simplicité possible et que ses réponse con-
tiene l'ej:atte i'erillé.
A lui demande s'il y à longtemps qiiil conoit les citoyent ou nous l'avons aresté
sommé à lui de nous dire depuis quel temps.
A repondu quil les connaissoit depuis quatre ou cinqt ans.
A lui demandé comment il les avoit conu.
A repondu qu'il croit les avoir connu pour la première fois chez la citoyenne
Trudenne.
A lui demandé quel rue elle demeuroit alors.
A repondu sur la place de la Révolution la maison à Collée.
A lui demandé comment il connoit la maison à Cottée et les citoyens quil demeu-
roit alors.
A repondu quil est leiire amie de Vanfance.
A lui represanté quil n'est [tas juste dans sa réponse attendue que place de la
Révolution il ny a pas de maison qui se nome la maison à Cottée donc il vien de
nous déclarés.
A repondue qu'il entendoit la maison voisine du citoyent Letems.
A lui représentes quil nous fait des frase attandue quil nous a repettes deux foie
la maison à Cottée.
A repondue quil a dit la vérité ^.
Si on réfléchit quel est celui que l'on interroge et quels sont les
enquêteurs, ce texte met mieux qu'aucun autre dans une lumière
crue l'opposition entre les deux classes et entre les deux langages
qui étaient aux prises.
Les pièces politiques et administratives. — Elles remplissent
dans les Archives Nationales et les Archives des Départements des
kilomètres de cartons et de registres où on peut puiser sans fin. Au
premier rang se placent les Cahiers de Doléances d'une foule de bail-
liages et de sénéchaussées. Il est à peu près impossible d'en ouvrir
un sans y trouver quelque particularité linguistique à signaler.
Prenons au hasard le Cahier de la paroisse de Freulleville (aujour-
d'hui Seine- Inférieure), pages 227 et suivantes :
Art. 5. — Par le passé, les habitants... avaient la satisfaction d'aller dans la
forêt prendre du bois sec et des vieilles souches pourries. Cela donnait un soula-
gement au menu peuple, que leurs moyens ne permettaient point d'acheter du
bois pour sa chauffe ", et même y prenait des branches pour la cuitture ^ de leurs
pains.... La garde de la forêt s'est approprié seul le pouvoir de faire arracher ces
souches sèches et a jusqu'à dix ou huit ouvriers pour y travailler *.
1. André Chénier, Œuvres en prose, éd. Becq de Fouquières, 1881, p. liii-liv.
2. *L.
3. *G.
4. Le Parquier, Dol. Baill. d'Arqués, p. 229.
246 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Le Cahier de Manéhouville est plus riche encore :
Dieu ayant donné, l'année dernière, des temps bien fâcheux, que l'on a eu beau-
coup de peine à ensemencer les blés, rapport à l'abondance des eaux, et, quand les
blés sont venus à monter, la grande abondance de pluie et des orages les ont rom-
pus et empêchés de venir en maturité, comme à l'ordinaire, ce qui a rendu la
récolte très-légère et mal grenue, gui met beaucoup de personnes dans la nécessité
d'en acheter, dojit le prix, où il est monté, met une infinité de personnes dans la
nécessité de mendier, outre les pauvres ordinaires ^...
Passons dans l'Est. Nous voici en Franche-Comté :
Que cette communauté n'a que très peu de bois, dont elle est obligée de l'acheter
totalement tant pour les entretiens de leurs harnois que j)our se chauffer et cuire
leur pain, et même bien cher ^...
Que le seigneur de ce lieu voudrait obliger les habitants de Larians à lui entre-
tenir une chaussée, qu'il y a dans un bout de ladite chaussée cinq vides [?] et très
coûteux à entretenir, qui ne sert en aucune chose auxdits habitants... de même
que pour amenisions [?] pour l'entretien des fourneaux de Larians et celui de
Loulans.
Et ainsi de suite, où qu'on s'arrête, de Dunkerque aux Pyrénées *^.
Il n'est pas rare de trouver des grossièretés dans certains de ces
Cahiers : Jean Colomer ... lors de l'assemblée primaire tenue à Mon-
taut, criait qu'il fallait pendre les prêtres et les nobles. Quelqu'un
ayant voulu lui imposer silence : vous êtes aussi /... /... que ces ban-
dits, répondit-il.
Quand on en arrive aux procès-verbaux des sociétés populaires, la
moisson s'augmente considérablement. Ils fourmillent de faits lin-
guistiques curieux. A Amiens, Louis Venet, « cytoyen de la 7® sec-
tion », au nom de la classe indigente, prend la parole le 10 nivôse
an II :
Il est nécessaire, estime-t-il, qu'il [le décret du 26 juillet] soit exécuté avec toute
la sévérité que la loye exige et sans aucune tolérance contre les contrevenants...
il est bien desgratieux pour nous qu'après nous avoir enlei-és nos enfants pour la
defence de la patrie et le soutient de la republique, l'on nous laisse manquer de
feu... et ceux... qui s'y conforment [au maximum] ils n'ont rien pour eux *...
Un recueil de choix. Le partage des biens communaux. —
Aucun recueil publié ne donne mieux une idée de la langue parlée
et écrite dans les villages. Non seulement les mots locaux y abondent,
mais l'inhabileté à manier le français y éclate.
1. Dol. de la paroisse de Manéhouville, Le Parquier, o. c, p. 319.
2. M. Godani et Léon Abensour, Dol. Bailliage d'Amont, t. II, pp. 81 et 82. Larians et
Munans (aujourd'hui ll'f'-Saône).
3. Doléances du s' J. A. Houilhac, 1790, Com. Droits féod., p. 396.
4. Reg. de la Soc. pop. (à la date).
ABONDANCE ET VARIETE 247
Une pétition de la Société des Amis de la liberté et de l'égalité de
Maine-et-Loire, dont les auteurs, n'avaient guère besoin d'ajouter :
« Nous ne sommes point orateurs, nous sommes de simples patriotes
de la campagne », fourmille de particularités de langage :
la coutume... est qu'ils soient en vagal pendant une partie de l'année ^ ; lesdits
biens ont été émis en lotage, plusieurs fois... ^
Surtout devraient être émis au partage ceux restés en friche ^.
il y a eu des vcnditioiis *.
Certains passages sont purement incompréhensibles : « A présent
les voir partager ? terroir [sic] quelqu'un aussi considérer comme
son propre bien » ^.
Qu'est-ce que signifie : « établir la plus régulière mendadité \_sic\ » ® ?
Est-ce modalité ?
Je serais presque tenté de donner aux chercheurs le conseil de ne
pas choisir, tant les chances de trouver un gibier abondant sont nom-
breuses, où qu'on se tourne.
Dans des propositions relatives à l'ordre du travail du Comité de
Mendicité (pp. 3 et suiv.),une pièce présente à elle seule toutes sortes
de mots et de tours étrangers au bon usage :
Les mêmes personnes peuvent travailler à différentes sections, selon aon goût
pour le travail (p. 4). Une autre grande question à traiter antérieurement à tout
travail encore, c'est celle sur les fonds (ib.)... Cette question est importante à décider,
au moins A convenir entre nous ^.
Il n'y a pas à s'étonner que la langue parlée ait ainsi filtré par-
tout. Il ne suffisait pas en effet de s'adresser à un curé ou à un pra-
ticien pour qu'un écrit fût en règle avec les règles. La lettre suivante
a passé par les mains d'un homme de loi ; les iceux de ladite en tra-
hissent la provenance, or on va pouvoir juger de la pureté du fran-
çais du rédacteur :
nous sommes habitants dans chaque village d'une commune dudit dépar-
tement ou nous avons quelques peut de communaux... sans que nos concitoyens
qui les travaillent... ne deignent de nous endonner la portion qu'il nous revient
sur ceux, comme propriétaire.
...voicy des disputes innevitahle qui entretiendront les citoyens dans la haine
et lanimosité, qui peutetre en résultera des suittes funestes *.
1. Part. Biens comm., pp. 507 et suiv., Arch. Nat., F'", 333, 15 nov. 1789. Cf. Ces com-
munes exactement " vagal " (p. 509). Cf. plus loin vagalité.-Q- Laurière, God., L., Verr. Onill.
2. //'., p. 508. O Laurière, God., L., Verr. Onill.
3. Ib. Cf. p. 509.-0- Laurière. L. note que le verbe émettre n'est entré dans A. qu'en 1835.
4. Ib., p. 508. * Laurière, L., Verr. Onill.
5. Ib., p. 508.
6. Ib., p. 507.
7. Sans nom, Arch. Nat., F'"' 936, copie.
8. Part. Biens comm., p. 565-566. Pét°° d'habitants (Collationné à l'original Arch. Nat.,
F^o 333).
248 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Un des confrères du précédent scribe écrira :
Lannée passé, nous avons envoyé paitre notre bestialle sur les friches et sur
les commune de la parroisse de Châtenay ; la municipalité nous ont en péché de y
aller... Il est bon de vous dire que dans notre hameau il y a quatre ferme qui font
le la bourage de huit charrue et dans les ferme auquel il devroit avoir des bete au-
maille une certaine quantité, ils sont obligé a ne plus en pouvoir avoir et a ne plus
pouvoir fumer nos terre, puisse que même ils nous enpeche daller dans nos prayris,
même auquelle elles sont enclavée dans tout letandue de la municipalité et que nous
ne pouvons point aller paitre sitr notre terrain sans que nous ne passions sur leur
commune...
Ce considéré, M. M., il vous plaise, vu l'égard à l'exposé ci-dessus, per-
mettre ... ^.
Le mélange des formes praticiennes et des formes populaires est
très caractéristique dans ces quelques lignes ^.
Un député à la Convention a signé ce qui suit :
... les pauvres habitants, quoique ensevelis sous les ruines d'une triste mise
[misère ?], ne manquent point d'être assalliz par des exécutions par saisies du petit
peu des meubles quilz peuvent avoir en leur pouvoir, sous prétexte du payement
des fermes d'un bien-fonds patrimonial qui se trouve dans la commune dudit
Villeton, dont lesdits parprenanis ont le droit de le vendre et aliéner, et en un mot
en faire ce que bon leur sembleroit : c'est ainsi que les clauses ci dessus sont
exprimées par la transaction du 3 août 1591, homologue au cidevant parlement
de Bordeaux. En conséquence et par considération dece, il plaira de vos grâces,
législateurs, accorder aux representents le droit de l'homme (titre à propriété
et propriété à titre), après leur titre justificatif, si le règlement de partage na point
encore lieu dans son envoi, réintégrer lesdits habitants, et parprenanis de la com-
mune de Villeton, dans leur propriété, d'après les offres et soumissions qu'ils ont
faits à leur corps municipal de satisfaire à la première réquisition a la contribution
foncière, du moment qu'ils seront revêtus de leur propriétés mentionnées par ladite
transaction du 3 août 1591, dont coppie vous a été adressée il y à environ deux
ans avec coppie de la procuration de tous les habitants prétendants en leur demande
que trop légitime ^.
Dans une même pièce il arrive qu'on trouve deux orthographes,
deux styles, deux syntaxes. A la suite d'une pétition très correcte
émanant de Béziers, on a ajouté :
...nous sommes dans un temps très mauvais que bien souvent la pluie et la neige
1. Plécy du Bunois, S.-et-M., 18 juin 1792, Pari. Biens commun., p. 225-226 (Coll. à l'ori-
ginal, Arch. Nat., Fi", 330).
2. Cf. Le total des impositions de " lad " paroisse en taille et siiile d' " icelle "... se monte à
la somme de 8.173 I. 16 s. 11 d., somme terrible pour une petite parois.se qui ne possède qu'tm
mauvais terrain, [la] plus qrande partie de terres de marne, dans des coleau.v rapides el infruc-
tueux et autre partie " endommageable ", par les débordements des eaux, et par des sources,
qui s'élèvent en " icelles " terres dans les années pluvieuses (Le Parqiiier, o. c, p. 231).
3. Doc. inéd. sur IHist. Ëcon. de la Révol. fr.. Part. Biens commun., 2' Pétition d'un repré-
sentant à la Convention, Villeton, p. 506. Cf. Ce qu'attendant votre bonne justice, nous per-
sistons avec les sentiments de vrais " républicains qu'ils " lurent une haine éternelle à tous les
" tyrants ", et cdn pour a jamais virrp dans l'egidilé el liberté (Collât, à l'orip^nal, Arch.
Nat., Pio 329).
ABONDANCE ET VARIETE 249
nous rend ferme dedans nos niaisons et que les maîtres ne nous donnent point de
l'ouvrage.
...et si le mode du partage étoit fait... nous cultiverions chacun ces terres, et
cet le propre intérêt de la nation qu'au plutôt rapporteront et plutôt payeront les
contributions ^.
1. Part, des biens comm., p. 489. Collât, à l'original, Arch. Nat., F^" 330.
CHAPITRE II
OBSERVATIONS CRITIQUES
Documents en forme inauthentique. — Mes recherches m'ont
montré que malheureusement les textes qu'on a publiés jusqu'à pré-
sent ont été très souvent altérés par système.
Pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises, on a adultéré
les phrases, édulcoré les mots, rectifié les formes et la graphie. Non
seulement les débats des Assemblées, mais les discussions des Clubs,
tout a été embelli et corrigé. Les preuves formelles abondent. Un
jour, aux Sans-Culottes de Bourg, des membres avaient présenté
une demande. Ne se sentant pas orateurs, ils eussent voulu ne pas
être nommément désignés au procès-verbal où seraient enregistrées
leurs observations. L'assemblée refusa, chacun devant être res-
ponsable de ses paroles et la certitude que leurs noms ne figureraient
pas au procès-verbal pouvant inciter des orateurs à se permettre
des écarts. Voilà qui est net et on doit trouver dans le procès-verbal
les paroles textuelles de ceux qui se faisaient ces scrupules. Or
elles ont été ou supprimées ou arrangées ^. C'est là un accident. Il
y a plus grave. Souvent la plume était tenue par des gens cultivés,
écrivains professionnels, bourgeois, praticiens. Même quand le vrai
peuple entra dans les Sociétés, les secrétaires continuèrent à se recru-
ter dans les mêmes groupes sociaux.
Sans doute on constate des différences entre le style, le vocabulaire,
l'orthographe des Fr.-. et Amis de 1789 et de ceux de l'an IL Elles ne
sont pas considérables, parce qu'à une date ou à l'autre, quelquefois
à l'une et à l'autre la physionomie des discussions a été faussée ^,
ceux qui tenaient la plume répugnant à inscrire telles quelles les
phrases qu'ils entendaient.
L'éditeur des Cahiers du Cotentin a montré avec beaucoup de
1. VoirReg. S.-Cul. de Bourg-Régénéré, ou Épi d'Ain, 5 prair. an 11-24 mai 1794, Arch.
dép. Ain, 934, f^ 8 r".
2. Parfois entre l'ancien et le nouveau secrétaire, la plume passe à un secrétaire inté-
rimaire de séance, qui n'a pas l'habileté nécessaire. Ainsi au Comité Révolutionnaire de
Gex, le 12 thermidor an 11-30 juil. 1794 : le tlmrme du présidans [précédent] secrétaire étens
espire, le présidons a procesder an renouvailement du buraux en consescence nous avon pro-
cesdé à la nomination du praisidans et secrétaire les vois reculli il en resuite que le citoyen
Morail a obetenu la praisidense et Finier secrétaire. Signé Castillan, Mermillen (Arch. Départ.
Ain, n» 938).
OBSERVATIONS CRITIQUES 251
justesse les efforts faits par le reviseur pour expurger les textes qui
lui étaient soumis :
Les cahiers, dit-il, sont bien mal écrits. Orthographe grossière de paysans,
style incorrect, tournures lourdes et malhabiles. Peut-on décemment imprimer
de telles choses ? Non, évidemmeiit, et notre copiste, épris de beau style, a dû
refaire les cahiers !...
...II a la haine du mot propre et bas. Peut-on souffrir que les habitants de Fier-
ville se plaignent du man ou ta ^, qui dévore les blés jusqu'à la racine ? Il convient
de paraphraser académiquement, de mettre « qu'un fléau dévore les productions »...
En style noble, les « hordiers des rivières» deviendront des <iriverains de l'eau» ^ ;
<( les corneilles qui désumencent les blés » ^ deviennent « des volatiles malfaisants
qui font du tort aux moissons ». Il est plus noble, paraît-il, de dire que les habi-
tants de Senoville travaillent « à la sueur de leur front » qu' « à la peine de leurs
bras»... Les marins ne seront point «péris en mer» ils seront perdus^; les pigeons
ne mangeront point, suivant la forte expression des paysans, la « substance » du
laboureur, mais sa subsistance ^.
Souvent, à la vérité, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont pris
soin de déguiser leur langage ordinaire. Les Dames de la Halle,
quand elles se rendaient à l'Assemblée pour y porter une pétition
ou une adresse, mettaient leurs atours. Le papier qu'elles tenaient à
la main était agrémenté avec autant de soins que leur tête, il avait
été rédigé, tout au inoins corrigé, par un homme de métier ; ce ne
serait pas assez de dire qu'elles mettaient leurs falbalas du dimanche,
elles avaient passé au « décrochez-moi ça ».
Les hommes se mettaient à l'unisson, même dans les Sociétés fra-
ternelles ^. Ceux qui ne savaient pas écrire, et même ceux qui savaient
— entendez écrire dans tous les sens — se faisaient aider.
On avait son amour-propre ^.
Après le maître écrivain, le maître éditeur. — S'il en est
ains' des manuscrits, on devine à quelle distance les textes imprimés
se trouvent trop souvent des originaux.
1. Sur man voir Guerlin de Guer, L" pari, popiil. de Thoron (Calvados). Paris, 1901, p. 387.
2. Ne pas confondre avec les teneurs de bordes, les métayers. Bordier, au sens de riverain,
*],., H. D. 1. : 1532.
3. Désiiinencer et même des?nsemencer -Q- L., H. D. T. Guerl. de Guer, o. c. Le sens est
^les'nselnencer ?
4. *L., H. D. T. : vieilli.
5. Cailler des Doléances du bailliai:;e de Cotentin, publ. par Ém. Bridrey, P. Leroux,
1907, Introduction, p. 52-53.
6. Voir dans Sigism. Lacroix (Actes de la C'"', t. II, p. 570) le Discours apporté par une
députation de la Société fraternelle (14 févr. 1791).
7. Citons, parmi cent autres, une adresse des citoyens composant la Société fraternelle
des Halles, dans le n" IX de l'Ami des Citoyens, 2 nov. 1791, t. I, p. 131. Elle débute ainsi :
L'immortelle et sublime déclaration ayant reconnu les droits naturels et imprescriptibles de
l'homme, que son énergie lui a jait recouvrer, a fait naître en lui cet esprit de liberté qui, de
tous les françois ne formant qu'une seule famille, ne connolt d'autres bornes que celles que le
bien public et le grand intérêt de la patrie exigent qu'ils y mettent... Le reste est à l'avenant.
On est allé chez un spécialiste qui tenait boutique de ces belles choses.
252 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
En mars 1791, vin grenadier écrit au Moniteur. Le Moniteur publie
sa lettre « après l'avoir purgée de toutes les expressions que le gre-
nadier a écrites avec de l'encre de corps de garde » ^. On ne veut pas
rendre ridicule ce « guerrier ».
Desmoulins, le plus spirituellement du monde, nous conte comment
et pourquoi il a cru devoir transposer en style convenable un entre-
tien avec Legendre :
Je sens, dit-il, que j'affaiblis le dialogue, et que dépouiller la partition de
Legendre de ses juremens, et de ses gestes colériques, c'est ôter le nerf de son
discours..., mais nous ne sommes pas encore assez républicains, pour que la presse
souffre certaines expressions. Un présage heureux cependant que nos mœurs
changeront, et la preuve qu'elles ont déjà pris un caractère républicain, c'est que
la conversation supporte froidement ces explications, et que nous nous ache-
minions tranquillement, en nous disant ces douceurs comme les deux consuls,
Cicéron et Antoine, s'en disaient au sortir du Sénat. Jusqu'à ce que notre langue
se soit faite à cette effronterie romaine, je ne puis rendre fidèlentent que la partie
du ridicule dans le discours de Legendre ^.
Legendre aurait dit aux femmes de Lyon en leur montrant ses
culottes : « Mesdames ! nous ne sommes pas comme ces muscadins,
nous autres cordeliers ; vous verrez que nous avons des c... et vous
serez contentes de nos mesures » ^.
Après les événements, ce fut pis encore. Il semblerait qu'on n'osât
plus reproduire dans sa crudité le style des terribles années qu"'on
venait de passer *.
Les Mémoires de Michelot Moulin, publiés par la Société d'Histoire
contemporaine^, sont complètement inutilisables. Tout a été contrefait-
On publie les lettres de Launes à Pouzols. L'orthographe en était
fantaisiste. L'éditeur ne croit même pas devoir en donner un échan-
tillon 6.
En tête des Souvenirs d'une femme du peuple, Marie- Victoire
Monnard, de Criel, une note 3 nous avertit : le manque absolu d'or-
thographe et de ponctuation en rend la lecture extrêmement pénible.
Nous avons cru devoir rétablir l'une et l'autre, tout en respectant
scrupuleusement la rédaction.
Les Mémoires de François Lavaux, publiés par Alf. DarimoU;,
1. Dans Bûchez et Roux, t. IX, p. 142.
2. Eid., t. XXVIII, p. 284.
3. Id., ib., p. 285.
4. On a fait disparaître de cet ouvrage quelques incorrections choquantes, des expres-
sions basses et quelquefois obscènes (Sénart, Méin., notice, f. viii).
5. Paris, Picard, 1893, in-8". Voir l'Avertissement p. xiv : « Nous avons reconnu bien
vite que rien n'était plus facile que de mettre le langage de Moulin en état d'être accueilli ».
Suit l'exposé des falsifications auxquelles l'éditeur s'est livré « en donnant à ses paroles
une correction approximative ».
6. La Révol. fr., 1900, t. XXXVIII, p. 65.
OBSERVATIONS CRITIQUES 233
sont aussi « corrigés ». L'éditeur l'avoue et donne même un spécimen
du style et de l'orthographe authentique du personnage. Ce spéci-
men est tout à fait savoureux ^.
Regrets des philologues. — • Nous pouvions espérer mieux des
publications de l'école d'Aulard. Mais un mot d'ordre fâcheux a été
donné par le maître. Pour simplifier et unifier, et dans l'intention
louable de ne pas arrêter le lecteur par des difTicultés de forme, il a
été prescrit de ramener l'orthographe des documents à l'uniformité
et à la correction.
Je sais bien que l'orthographe seule devait être rajeunie. On n'a
pas fait attention que les historiens de l'école, si éminents et si atten-
tifs qu'ils fussent, étaient quelquefois mal préparés à distinguer le
fait orthographique du fait morphologique. On a oublié aussi que ces
deux ordres de faits étaient souvent inséparables.
Disons que certains textes, en particulier les Cahiers de la Flandre
maritime, édités en dehors de cette collection par A. de Saint-Léger
et Sagnac, ont heureusement échappé à cette consigne et que l'or-
thographe comme la langue y ont été respectées ^.
Il est résulté de la façon de faire adoptée que le linguiste reste
souvent dans la perplexité. J'en donnerai quelques preuves, parmi
l)eaucoup. Dans la phrase : « Faites-nous donc cet honneur de répondre
à la présente, quoiqu'elle ne fût point arrangée de la manière hono-
rable qu'elle doive l'être envers Vos Grandeurs » ^, les signataires
ont-ils vraiment employé l'imparfait du subjonctif fût, comme l'in-
diquerait l'accent circonflexe ? Le manuscrit ne porte pas cet accent.
Ne sommes-nous pas en présence d'un des cas très nombreux où
quoique a été employé avec l'indicatif ?
Dans une pétition d'un groupe d'habitants de Charentonnay
(Cher), on a imprimé : « Quand quelques-uns vont dans ses fausses pro-
priétés, il les introduit devant le juge de paix » *. L'original porte
quelqu'un. C'est un emploi populaire de la forme du singulier avec la
valeur du pluriel, qui est très répandu.
1. Malgré les corrections on relève beaucoup de faits de langue intéressants. C'est pour le
coup qu'il fallait i»oir (Lavaux, p. 134). Le tour est très usité en Lorraine : « C'est pour le
coup qu'il a été à la bête >• ; « Il fallait que je parle » (p. 834). Au contraire ailleurs l'imparfait
du subjonctif reparaît. Corrections de l'éditeur ?
Cf. Je laissai Colombe libre de ses intentions, puisque je voyais que la mère ne consentirait
jamais à ce que je l'épouse, malgré que c'était elle qui m'avait sollicité d'en faire ma maîtresse
et qu'elle m'avait juré que jamais d'autre ne la verrait que moi (p. 66) ; Il me dit qu'elle était
partie pour dépenser plus qu'il ne gagnerait (p. 63^.
2. Voir Av. -propos, p. i\.
3. Lett. citée plus loin, du Maire et Juge de Paix de Falaise, 1790, Com. Droits féod.,
p. 554 (Arch. Nat., D. XIV, 2).
4. Part. Biens com., p. 439 (Arch. Nat., F. 10, 329).
254 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Comparez :
Les suppliants ont l'honneur de représenter au Roi que le sel... est à un prix ^ que
la plupart ne peuvent le soutenir. Les gens de nos campagnes qui ^ sont très
altérés par les impôts et grosse famille à élever^ qu'ils périssent faute de sou-
lagement, même le Roi avait rejeté ce mot de gabelle qui certainement est infâme*.
Ces restitutions inopportunes et souvent injustifiées foisonnent.
On en juge déjà d'après le morceau ci-dessus. Comparez :
Rien de plus fâcheux encore que devoir le pauvre berger, toujours sur le qui-
vive, et [qui] malgré sa prévoyance se voit tous les jours [exposé à perdre]
son pauvre [petit] agneau [et ses] brebis [qui sont] emportés et dévorés par les
loups ^.
Encore ici l'éditeur a-t-il pris le soin de mettre entre crochets les
postiches à l'aide desquels il croyait devoir réparer les mots et les
propositions.
A plusieurs endroits, au lieu de donner telles quelles des phrases
ou même des alinéas, on s'est contenté d'une mention sommaire,
telle que : « fin de phrase inintelligible ^ ». Le lecteur aurait aimé
pouvoir en décider par lui-même.
Pour qu'on puisse prendre une idée de la hardiesse avec laquelle
les textes ont été restitués dans leur beauté, je donnerai ci-dessous
quelques morceaux avant et après la restauration. Ils sont mar-
qués : les premiers A (Authentique), les seconds R (Revisés).
A (TEXTE AUTHENTIQUE). R (ÉDITION),
Aux Sitoyen. J'ais receus Le Code Aux citoyens, j'ai reçu le code que
que vous Mavé anvoiyé pour prandre vous m'avez envoyé, pour prendre des
Dais santiment pour pousvoire Nous sentiments pour pouvoir nous délivrer
délivré des Mains Dait tirans qui nous des inains des tyrans qui nous persé-
perçéqute tous les jours : p : : Vous cutent tous les jours. Vous me dites,
Meux dit Dans le gaude que Nomé par dans le code que, nommé par les ha-
ies habitant que dun porsion De bitants que d'une portion de notre
Notre teritoirre, je vous pris de faire territoire, je vous prie de faire sortir
sortire un Decrait pour pouvoire Le un décret pour pouvoir le faire ar-
faire arpantere quart je vois bien de penter, car je vois bien de l'abus j)our
a bu pour le pauvre qui son dans La le pauvre qui sont dans la gène à
1. L'éditeur ajoute à tort lel.
2. L'éditeur supprime qui.
3. L'éditeur sous-enlend an point.
4. Cah. Dol. Bourges, p. 85-86.
.0. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 86 (Villers en Hois).
6. Dol. Neuchàt.-en-Br., p. 29 ; cf. p. 124, etc.
OBSERVATIONS CRITIQUES
255
jeain à Lé su ^, du tiran qui ontoujure
tiré sur seux pauvre Misérable quart
sais toujoure anpartis Lui qui a payé
pour les hainpaucysions pour le main-
tien de la Traiicese ^.
Je mé présanté à lasamblé gênerai
de notre Coniune dont je Expose a
Notre Maire et aux ofissié du dit Cort
delasanible plussieur Monrepondu qua
ladementdelarpantage que je propausé
De le faire arpentere que saitais trau-
couteur. Je répondu que pour randre
justisse quil Ne falais pas prandre
quarde au coutange que seux quinon
poin Déclaré juste seurais coupasble
dudoniage De laintairais. Je né poin
ancore \û tous les Decrais quart je
sui Nomé y la anviron Deux Moy que
jcsui antre ancharge de procqureur de
la commune troisemenl je vous de-
mande an partiqulié que veuxdire
Le Mode pour quoit quil Nous am-
paiclie de partagé Naux usage quart
un partis de Notre Commune manveu
a quause du Mande et quil ne save pas
se que veux dire se mode. Je vous fais
mais exquse si je faute dans mond
dicté et dans mon Ecriture. An finis-
sans...
Je sui... ^.
Voici une autre pièce.
l'insu du tyran qui ont toujours tiré
sur ces pauvres misérables, car c'est
toujours en partie lui qui a payé pour
les impositions pour le maintien de la
France.
Je me présente à l'assemblée générale
de notre commune, dont j'expose à
notre maire et aux officiers dudit
corps de l'assemblée. Plusieurs m'ont
répondu que la demande de l'ar-
pentage que j'ai proposé de le faire
arpenter tjue c'était très coûteux. J'ai
répondu que pour rendre justice,
qu'il ne fallait pas prendre garde au
coûtage que ceux qui n'ont point dé-
claré juste seraient coupables du dom-
mage de l'intérêt. Je n'ai point encore
vu tous les décrets, car je suis nommé il
y a environ deux mois que je suis entré
à la cliarge de procureur de la commune.
Troisièmement, je voias demande au-
quel parti je veux dire le mode pour-
quoi qu'il nous empêche de partager
nos usages, car un parti de notre com-
mune m'en veut à cause du mode et
qu'ils ne savent pas ce que veut dire
ce mode. Je vous fais mes excuses si
je faute dans ma dictée et dans mon
écriture... ajoute-t-il prudemment....
Augustin-François de Harlin, proc""
de la C"", garçon.
A (TEXTE AUTHENTIQUE).
Nous vous suplion quil vous plaise
cclaircire nos douttes cest en consé-
quence de larret de 1769 qui permet
a tous propriétaire d'entourer ces
prez soit par fossez, haye vive ou
morte afin de ce procurer des régains
chacun sur sa proprietté. ditte nous
donc, nous vous prions, n'est-ils point
intervenus dez D'Ecret du Roy, notre
R (ÉDITION).
Nous vous supplions qu'il vous
plaise éclaircir nos doutes. C'est en
conséquence de l'arrêt de 1769 qui
permet à tout propriétaire d'entourer
ses prés, soit par fossés, haie vive ou
morte, afin de se procurer des regains,
chacun sur sa propriété. Dites-nous
donc, nous vous ])rions, n'est-il point
intervenu des décrets du roi notre
1. Je ne sais trop ce que le signataire a voiilu dire : au seu ? en tous cas pas à Vinsu, qui
fait contresens.
2. Franchise ? en tous cas pas France.
3. Arch. Nat. F^o, 333. Part. Biens commun., p. 516-517.
4. Pét. du procur. de la Com"'^ de Tours-sur-Marne, Part, des Biens commun,, p. 516.
256
HISTOIRE DE LA L ANC. LE FRANÇAISE
bon sire, et de LAssemblez nalionnal,
qui abolisse le privilège dentourer les
prez pour la deuxième herbe et qui
casse Larret de 1769, il nous a été
envoyez un décret du Roy notre Sire
et de lassaniblé national en datte du
qui interdit tout parcours et autre
droit et ne setand point jusquau eri-
tourement des près pour la deuxième
herbe, d'ailleurs que ces décrets sex-
plique avec tant de délicatesse que les
paysant de la campagne sont dans
limpuisance de les comprendre, ce qui
t'ait que plusieurs ce propose dentou-
rer leurs prez, cherche en outre le
moyen de salier avec quantitée de
forin pour de concert avec eux en-
tourer, et par ce moyen vont dé-
truire la vaine pâture et obliger le
bestial a un extrême disette, ce qui
oteras aux Laboureur qui naurons
que peu de fond a céder a leurs etât
et par ce moyen lagriculture de la
terre vas être négligez et presque
rendue impossible, priveras en outre
quantité de manœuvres de pouvoire
nourir leurs vaches, ce qui les soulages
dans leurs besoins pressant de leur
propre vie, et que si ces entouremens
ont encore lieu, ils seront obligez de ce
defïaire de ce qui apportoit à leurs
famille un soulagement dans leurs
peine et vas plonger ces dernière dans
une extrême misère, car depuis (jue
les entourement existe, il a fallut par
force que tout ceux qui navois point
de prez ce prive de nourir du bestial
et la deffaite que sela a cosé a fait
augmenter le prix de la viande au
double et a trij)lez le prix du heure.
Il est donc certain que lavidité de ceux
qui croye avoir le droit dentourer les
presse a faire toule préparations pour
y reussire, mais que le nombre de
ceux qui nont point de j»rez a entourer
étant beaucoup plus considérable se
])repare a leur porter obstacles et les
empêcher en disant quil nest plus de
privilèges pour personnes ; il est a
croire que cela vas causer des revo-
bon sire et de l'Assemblée nationale
qui abolissent !e privilège d'entourer
les j)rés pour la deuxième herbe et qui
cassent l'arrêt de 1769 ? Il nous a été
envoyé un décret du roi notre sire et
de l'Assemblée nationale en date du
qui interdit tout parcours et autre
droit et ne s'étend point jusqu'au
entourement (sic) des prés pour la
deuxième herbe. D'ailleurs, que ces
décrets s'expliquent avec tant de
délicatesse que les paysans de la cam-
pagne sont dans l'impuissance de les
comprendre, ce qui fait que plusieurs
se proposent d'entourer leurs prés,
cherchent en outre le moyen de s'al-
lier avec quantité de forains pour, de
concert avec eux, entourer, et par ce
moyen vont détruire la vaine pâture
et obliger le bestial à une extrême
disette, ce qui ôtera aux laboureurs
qui n'auront que peu de fonds à céder à
leur état, et par ce moyen l'agrieul-
1ure de la terre va être négligée et
presque rendue impossible ; privera,
en outre, quantité de manœuvres de
pouvoir nourrir leurs vaches, ce qui
les soulage dans leurs besoins pres-
sants de leur propre vie, et que si ces
entourements ont encore lieu ils seront
obligés de se défaire de ce qui apportait
à leur famille un soulagement dans
leurs peines, et va plonger ces der-
niers dans une extrême misère. Car
depuis que les entourements existent,
il a fallu par force que tous ceux qui
n'avaient point de prés se privent de
nourrir du bestial, et la disette qu'elle
a causée a fait augmenter le prix de
la viande au double et a triplé le
prix du beurre. Il est donc certain que
l'avidité de ceux qui croient avoir
le droit d'entourer les presse à faire
toutes préparations pour y réussir,
mais que le nombre de ceu.x qui
n'ont point de prés à entourer étant
beaucoup plus considérable, se pré-
parent à leur porter obstacle et les
empêcher en disant qu'il n'est plus
de privilèges pour personne ; il est
OBSERVATIONS CRITIQUES 237
lutions considérable dont notre muni- à croire que cela va causer des ré-
cipalité ne put contenir sans l'honneur volutions considérables dont notre
de votre reponce, ce qui poura arrêter municipalité ne peut contenir sans
le tumulte et faire rentrer chacujis l'honneur de votre réponse, ce qui
dans son devoir, sans quoi il ne ce put pourra arrêter le tumulte et faire
quil n'en resuite de fâcheuse suite. rentrer chacun dans son devoir ;
faite nous donc cet honneur de repondre sans quoi il se peut qu'il en résulte
a la présente quoi quel ne fut point de fâcheuses suites. Faites-nous donc
arrangez de la manière honnable cet honneur de répondre à la pré-
quelle doive letre envers vos grandeurs sente, quoi qu'elle ne fût point ar-
en attendant Ihonneur de votre re- rangée de la manière honorable qu'elle
ponce, demeurons avec la soumission doive l'être envers Vos Grandeurs.
la plus respectueuse. En attendant, l'honneur de votre ré-
de vostres humble et très obéissant ponse, demeurons avec la soumission
serviteurs. la plus respectueuse, etc.^.
Marey, juge de paix. Jean Darcq
maire de Falaize.
Falaize, ce 19 juin 1790 i.
Il est extrêmement regrettable que les textes mis à la disposition
des observateurs ne se présentent pas sous leur forme véritable. Tou-
tefois on n'y a ajouté aucune particularité linguistique, on en a
seulement retranché. C'était en diminuer l'intérêt, ce n'était pas
obliger les philologues à les écarter ^.
J'ajoute que, même si nous avions une édition complète et
rigoureusement exacte des textes dont je viens de parler, nous n'y
trouverions pas un miroir fidèle des parlers français de France.
Certains d'entre eux sont des traductions : on avait parlé fla-
mand ou breton *, basque ou allemand dans certaines paroisses ;
dans un bien plus grand nombre on avait discuté dans le dialecte
roman du pays : des rédacteurs avaient mis en français les articles
délibérés. Un très grand nombre étaient des gens de loi, habitués
à ces transpositions ^. C'est leur texte que nous avons. Si fautif
qu'il soit, il est beaucoup plus proche du français normal que ne
l'eût été le texte paysan tout cru. On peut néanmoins s'en servir.
1. Arch. Nat., D. XIV, 2.
2. Com. Droits féodaux, p. 553-554.
3. Ajoutons qu'à la suite d'une lettre adressée à M. Barthou, président de la Commission
des publications, il a été décidé que désormais tous les textes seraient publiés tels qu'ils sont.
4. Voir Dol. Sén. Qiiimper et Concarneau, p. 170 (par. de Loctudy).
5. Quand les rédacteurs n'ont pas décliné leur qualité de légistes, ils se sont décelés
tout de même par leurs iceux, ou bien par le conditionnel des sergents : De quoi nous aurions
dressé le présent procès-verbal que nous aurions clos et achevé de retour à Vie (Com. Dr. féod.,
p. 568, Proc.-Verb. visite bois St-Quirin, 1790).
Histoire de la Langue française. X. 17
LIVRE II
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE
J'ai parlé dans le tome VI du poissard au xviii^ siècle. C'était
une forme affectée à un grand nombre de « genres » : lettres, chansons,
vaudevilles, parades, etc. Dancourt, Dufrény, Vadé, Lécluse et
d'autres avaient employé cette forme conventionnelle, ou dans des
morceaux, ou même dans des pièces entières ^.
Quand survint la Révolution, le poissard était depuis longtemps
établi et consacré. Il était impossible qu'un langage qui avait servi
aux controverses dès le temps des Mazarinades, dont les polémistes
avaient fait usage jusque dans les discussions religieuses entre
jésuites et jansénistes, à l'époque des Sarcelades de Jouin (1730-
1754) et depuis, ne fût pas utilisé dans la bataille révolutionnaire.
C'était un style, comme par ailleurs le style marotique.
On cite des pièces politiques en poissard dès l'ouverture des Ëtats-
Généraux, ainsi, [Ant. Estienne] M. Josse : Cahier des plaintes et
doléances des dames de la halle et des marchés de Paris, rédigé an grand
salon des Porcherons, le premier dimanche de mai, pour être présenté
1. Donnons comme éch;intillon un extrait de Jérôme et Fanchonnette (Vadé, t. II,
p. 138) :
Cadet : Parle donc, Jérôme, est-ce que j'suis un cliien moi là-d'sus, tu crois p'têtre que
j'ten r'cède...
Jerosme : Hé, fois s'que tu voudras ; chacun pour soi dans s'moment-ci, je me frois
guilloclier pour l'emporter sur vous tous en cas d'ça.
Fanchonnette (piquée) : C'est donc à dire moi que je surfais ces belles Dames et ces
Messieux quand j'dis que j'suis la plus reconnaissante de toutes leux gracieusetés ? Monsieux
mon Amant '? vous voulez m'donner du d'sous de s'côté-ci ? Fort peu d'ça. Et si vous croyez
avoir plus de distingation qu'moi pour ce qui est de mes sentimens pour la Copsgnie, j'vous
l'dis, j'vous donne votre sac et vos quilles.
Jerosme : Hé ben, donnez ; l'amiquié du Purblic vaut ben amour.
Fanchonnette : J'savons ben qu'son amiqi;ié est la plus belle rose d'vote chapeau ;
mais sçachez qu'vote chapeau est l'couverque d'un butor.
Jerosme (fâché) : Manzelle Fanchonnette !
Fanchonnette (se moquant de lui) : Monsieux Jérôme !
Jerosme : Prenez garde à ce qu'vous dites au moins.
Cadet (les séparant) : Quoi qu'c'est donc qu'ça, v'ià un biau commencement de ménage ?
Fanchonnette : Mais c est vrai, t'nez, m'ostiner qu'y froit plus d'effort que moi pour
m ériter la bonté du public.
260 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
à MM. les Etats- Généraux ^. J'en donnerai un passage à titre de
spécimen :
J'avons 2 envoyé cherche M. Josse à cet effet ; c'est un garçon d'esprit; il fait
nos comptes, il écrit nos lettres, nos mémoires tout courant ; c'est lui qui nous
dresse la plainte que yai>ons l'honneur de vous faire et vous porter.
Il nous a donc fait la triaille ^ de cette fourmillière de livres, et nous a débrouillé
dans toute cette écriture, que la robinaille '', la finance, les calotins et les talons
rouges vouliont, en manière de persévérance, faire toujours endever ^ les pauvres
gens qu'ils appellont, par dérision, le tiers-état, et leux ® mettre, comme de cou-
tume; le pied sur le col. Mais j'a^'ons aussi appris que notre bourgeois de Versailles
n'entend pas ça... C'est tout justement pour en venir à bout, que ] allons vous
décharger notre rate ', sans craindre ni mouchards, ni lieutenant de police, ni
commissaire, encore moins les trist'à pâtes ^. Où y a de la gêne n'y a point de
plaisir ^
Prédilection des royalistes pour ce genre. — Les Actes des
Apôtres aiment et affectent ce déguisement. Voici un fragment de la
1. Bibl. Nat. L. b^» 1666. Cf. 2^ éd., déc. 1789, Cahier des Daines de la Halle, seconde
impression, ravaudée et repassée de son mieux, pour afin de le rendre plus long et mieux
torché (Tourneux, t. I, p. 145).
Sur l'auteur, voii Ann. RéuoL, t. I, p. 576, Tourneux, /. c, signale d'autres pièces
analogues.
2. Ces formes sont une des caractéristiques de la langue poissarde. Citons d'abord des
l'«5 pers""' régulières (avons) ou refaites sur la 3" (ons), les unes et les autres avec un sujet
singulier : j'ons, j'avons : Croyez-vous qu' " j'ons " des pieds d'cire (Yadé, Pipe cass., ch. IV) ;
je te " louons " sur ta parure (Id., Ib., ch. Il), etc. Cf. "je l'ons " vu (Sarc., p. 115); " je
ne sons " pas plus qu'un Farmier {Ib., p. 59).
De même à l'interrogatif : " Avons-je " pas une salade (Vadé, Pipe cass., ch. II); qu'en
" ferons- je " donc (Id., ib., ch. II).
Au futur : " je s'ront "... plus de cent mille (Impromptu du cœur, t. IV, p. 60).
Ensuite des 3^^ pcrs"»^ en ont au lieu de ent : quatre cliiens d'enfants Qui " mangeont "
(Vadé, Pip. cass., t. III, p. 221) ; les Bergers qui " voijonl " qu'on m'emmcne (Nouv. Barb.,
IX).
Ces formes abondent dans les Snrcelades : " craignant ^^-ils, " apprenant ^'-ils (p. 13) ; ces gar-
çons " allant " danser (p. 18) ; les saraitenrs qui " devant "se faire aux himeurs (p. 21), etc.
On les trouve au subjonctif : jusqu'à tant " qu'ils saïont" éclas (p. 41), pour " qu'ils sagont"
honnêtes gens (Vadé, Pipe cass., ch. IV) ; j'uoudrais " qu'il fussiont " d'argent massif (Id.,
La Grenouillère, t. III, p. 273).
De même au conditionnel : je ^\serions" (S., p. 17), Rosset les a relevées dans les Canf<^^',
o. c, p. 385.
C'étaient des formes stéréotypées. Chaque fois qu'on veut rapporter une phrase paysanne,
elles entrent en jeu : Un citoyen leur dit : « Que demandez-vous ? Je ''^voulons" parler à la
Convention ». (Rapp. de pol., Letassey, 14 niv. an II-3 janv. 1794, Caron, Paris ... Terreur,
t. II, p. 159). « Et nous, je ''sommes" de dix-huit, dit un autre» (Id.,21 niv. an 11-10 janv.
1794 ; Id., ib., t. II, p. 287).
3. ■©■ God. L. le donne comme terme de carticr. Blâmé par Roll. au sens concret d'épluchure.
4. Nous avons parlé de ce mot t. IX, p. 1027.
5. Endèver * L., qui rapporte le blâme de de Caillères. C'est le type du mot vulgaire.
Leroux le cite dans Scarron. * Bas-Lang., * Desg. d. Goug. ; -0- Roll., Sain., Lang. par.
6. Voir Ross., o. <■., p. 263, L., Thur., t. II, p. 170. C'est une prononciation ancienne, qui
se retrouve en poissard.
7. L'expression est seulement familière. Mol., Fem. sav., II, 7.
8. Les gens de police. ■©■ Oud., L., Ler., Roll., Sain., Lang. par., Arg. anc.
9. P. 4-5.
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE 261
Version première (Paris, An de la liberté O [lire zéro], chap. XV,
p. 237) : « Vous i^'nez ^ encore membrelificoter ^ avec pof' ^ veto,
avec du latin, on ] nentendons goutte', T^nez, voisin, réfléchissez donc
que quand i * voudroient faire queuques ^ gueuseries de décrets ; i
n'auroient qu'à s'entendre deux cents enragés ^ quand i gnia '' qu'eux
à la salle, ou que j'sommes ».
Qu'on se reporte à la suite de ce Dialogue de MM. Gérard, Floch
et le capitaine La Roche, aux Tuileries (p. 238), on y lit :
Nous auV peuple j'sonimes la friture ; les grands, les riches, les nobles sont les
œufs et les fines herbes. Quand ysomrnes tous seuls, je crions, je bouillonons, je
prenons feu, ]' allons par dessus les bords ; pan, on flanque les œufs dans la sauce,
ça ne crie plus, ça se fond l'un dans l'autre, ça vous prend une couleur ben ® dorée,
ben appétissante : stila ^ qui tient la queue de la poêle n'a pu^^ qu'un p'tit coup
à donner, et puis c'est un morceau de roi.
Les Sabats Jacobites plaisantent aussi dans ce style le P. Gérard
et la Fédération :
1. Ces crases sont traditionnelles et communes dans la langue parlée. Voir plus haut,
p. 98.
2. *L. : terme popul.
3. Même observation que plus haut.
4. Vieille prononciation, restée usuelle dans le langage courant. Commun au poissard
et à la langue populaire (Rosset, o. c, p. 255).
5. Le P. Duchesne Royaliste change de même e[/] en eu. Il dit queuque, qiieu, pour quelque
quel. Par " queu " malin de desseins (Père Duch. Royal., Il ne badine pas le P. D., p. 6) ;
j'aurons " queuque " bonne platine en plein vent, pour dire qu'il faut une loi pour empêcher
notre commis de voyager (Ib., Conseil pacif., p. 2). C'était classique, si je puis dire, dans les
textes paysannisés (Voir Rosset, o. c, p. 309-310). On comparera Vadé : A " queu " point
donc est c'que j'en sommes (RacroL, II) ; " Queu " façon(3' Bouq.poiss., t. III, p. 262) ; C'est
le fds de " queuques " vitriers (4' Bouq. poiss., p. 265) ; Il y a " queuqu'zun " qui t'a soufflé ta
maîtresse (Imprompt, du canir, t. IV, p. 59) ; Pourquoi ça, dira " queuq'zuns "? (Jér. et Fan-
chonn., II) ; Toutefois on trouve chez Vadé que et en liaison queul : S'il est pressé, " quéqui "
l'empêche de fouiner ? (4" Bouq. poiss., p. 265) ; Vous allez p'têtre me d'mander " Queul "
état qu'i'ai (Chansons, t. IV, p. 195). Cf. Rosset, o. c, p. 309-310.
6. Cette syntaxe paraît populaire. Voir plus loin Formes et Synt. : Le sujet.
7. Sans aucun doute, ignia = il n'y a. On comparera les Sarcelades : gn'en aura guère
(p. 27) ; ignut (p. 20) ; ignavoit point de fin (p. 18).
Mais il faut prendre garde que cette graphie (ou même il n'y a) peut représenter aussi il
y a. En voici un exemple : Dans beaucoup d'endroits, tous les communaux sont déjà partagés
sans aucune exception, une partie de ses habitants aurait voulu qu' " il n'y en " restât (Part.
Biens comm., p. 527). L'original porte bien : quil ni en restât une partie. Le sens est évi-
demment positif. A'a/ia, à Xirocourt, d'oii vient cette pétition, comme dans toute la Lorraine
= il y en a. Vadé fournit de nombreux exemples : Quoi-qu' " i gn'a ", mes amours (t. II, Jér.
et Fanchonn., VII). Cf. Impr. du cccur, t. IV, p. 60 etc.
En Maurienne Féaz écrit de même : " il n'i en a " partis une huitaine ; le bruit court qu'il
ni en a environ 3.000 de morts (Journ., p. 425) ; cf. " il n'i en avoit " 115 hommes (p. 430) ; " il
n'i en avait " deux rangs (p. 434). On trouve même dans ce texte : toujours " il n'en " passe
des troupes (p. 430).
8. Les Conférences donnent ban (Rosset, o. c, p. 197). Vadé écrit ben du contraire (Nicaise,
VI) ; en via très-ben (Pipe cass., ch. II). A la fois populaire et poissard.
9. Vieille forme (= celui-là) (Voir Rosset, o. c, p. 383-384). Elle est dans les Con/'f» et
dans le poissard. Vadé écrit stila (Chansons, t. IV, p. 147); s' t' ici (Pipe cass., ch. IV); c'tella
(Jér. et Fanchonn., VI) ; et même s'talla (Pipe cass., ch. II, p. 33).
10. Populaire et poissard.
262 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Falloit voir nos députés
Dont queuq'z'uns faisionl la moue,
C'étoient de vrais culs crottés
Oui se trainionl dans la houe...
Ah ! grand Dieu ! comm' c'étoit biaa ^ !
Queu jur'ment et queu vacarme !
Que de coups d'épé dans Viau,
Quand chacun tiroit son arme.
Il y a l'iin'chos' sapendant
Qui m'afflige et qui m'oppresse,
Ça fait du tort au serment
C'est rijoîtcux qu'a dit la messe ^...
VHà ce qui s^est dit... à la Halle est encore un dialogue royaliste ^ :
Commère Luge : Je l'crois du moins, une marque d'ça, c'est que du d'puis *,
nous sommes devenus pis ^ qudes démons...
]V[me Patureau : Est-ce ({ue j'nou.t étions pas ezigoués de ce Mirabeau qu'est
mort comme un chien, et de d'quoi encore ?
Commère Luce : C'est c'])endant lui qui a inventé ces assassinats [assignats].
]yjme Patureau :... Ils payeront ça ! c'est moi qui vous l'dit, y'en a pus d'un qui
la dansront...
Commère Marie : Les coquins ils n'ont pas voulu tant seulement qu'nous
allissions présenter un bouquet à not'hon roi et not'grande reine, la veuille ®
d'ieux ' fêtes.
]\Ime Patureau : Rien qu'ça montre bien qu'ils ne valont pas la corde pour les
pendre...
Rivarol, dans son mépris d'aristocrate, feignit de protester, au nom
de la dignité des Halles, contre la confusion qui tendait à nommer de
ce nom de poissardes les femmes mêlées au mouvement révolution-
naire : « On désigne toujours par le nom de poissardes les femmes qui
sont allées de Paris à Versailles. C'est un malheur pour celles qui
débitent les poissons » ^.
1. lau n'était pas propre au picard. Il avait existé à Paris, où il se perpétua jusqu'au
xviii"' s. (Rossct, o. c, p. 204. et Th., t. I, p. 512). Il est naturellement de règle dans les Sar-
celadcs. Le poissard l'accueillit. On trouve chez Vadé biau (Chanson, t. IV, p. 147), iau
(Poirier, t. I, p. 140), chapian, cluitiau (6« Bon/, poiss., t. III, p. 256).
2. I, 188. Cette chanson fut saisie chez M. Quatresole, Wallon, Trib. Révol., t. II, p. 184.
3. Bib. Nat., L b. 39, 5296, pp. 11-13.
4. Archaïsme condamné par Malh. Voir Brun., Doclr., p. 461. (Conservé en poissard.
5. C'est la confusion de pis et de pire dont nous parlerons.
6. La confusion de eil et ciiil semble avoir pris fin au ww s. Voir Rosset, o. c, p. 191.
Vadé a bienvciiillance {Grenouillère, t. III, p. 274). !\hiis il faut penser aux formes en veiiil
veu, qui exercent leur analofiic.
7. leux = leur. A-t-on passé par lieux ?
8. Mém., p. 263, note.
r
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE 263
On adopte le poissard dans tous les partis. — Dans un pays
où le ridicule passe pour meurtrier, les hommes de gauche ne pouvaient
négliger pareille arme. Marat lui-inême s'en est servi. Un jour il imagine
une prétendue lettre du général La Pique ^ : « L'apres dinée, nous avon
sété voir la petite guerre, autre surprisse en voian tous ces petits
officiers d'infanterie, musqué comme des filles de chambres. ...
ils demandent à leur sergent Langue de bis^, de quel coûté quil faut
aller? »
Dans un autre numéro, il revient à la même manière : « .Je i^ous
prions en grâce d'avertir tous les parisiens de navoir plus peur des
voleurs. J'allons faire ensorte qui soyent tous conus, pour cet effet,
a mesure que jan prendrons un, je lui couperons laureille droite » ^.
Le Père Duchesne aussi s'essaye à attraper les façons paysannes. Il
a reçu une lettre d'un neveu de Sologne, mais ce neveu est un patoi-
sant plus que médiocre :
Il fait quelques crases qui se faisaient à Paris : j'prends, d'ma, par
c'qui rn disait, je suis i>''nu et me i>'là.
On retrouve chez lui des liaisons comme : que /'ai i^u zà la bataille,
nous donner za boire, j'ai zété, coulât zà fond *. Ajoutez-y : j'ieux
réponds, qu était hen belle, itou ^, et c'est là tout, au milieu des formes
françaises les plus correctes.
Dans deux pages de la Grande Dénonciation faite à V Assemblée...
par le véritable Père Duchesne ®, je relève : il fume cheux lui comme
cheux les autres... il travaille pour queuques-uns d'entre vous... il
aura entendu dire comme çà... à quelque grosse tète à perruque...
ceux qui ne i^oulons pas revenir... stilà qui en a fait la motion... tous
ces biaux parleurs... queu nouvelle ?
Ailleurs Hébert conte une histoire campagnarde, en essayant de
figurer tant bien que mal l'accent des environs de Caen. On va pou-
voir juger avec quel succès :
Le Père La Joie, vieux riboteur, l'ermier du même canton et leur ami commun,
s'aperçoit de leur emljarras, et quoiqu'il fût déjà dans une petite pointe de vin,
il entreprend de les raccommoder. « Colas, Matliurin, leur dit-il, est-ce que vous
in'tais ' la clef sous la porte tous les deux ? Où portez-vous donc toute votre basse-
tour ? V'n'ai ez, à c'qui ni'semble, laissé à la farrne * que la charrue ! Ah. ah, ah,
1. Ami du Peuple, 126, 7 juin 1790.
2. -0- L., Oud., Ler., Bas-Lang., Sain., Lmg. par., Arg. anc.
3. Ami du Peuple, 167, 27 mai 1790.
4. Sur ces liaisons, voir plus haut, p. 100. Elles étaient naturellement plus fréquentes dans
les fantaisies poissardes que dans la réalité, quoique le langage populaire en fùi coutumier.
5. Cette vieille forme d'itel est populaire aussi bien que poissarde.
6. P. 3-4.
7. Sur cet ai voir Rosset, o. c, p. 115. Il s'était conservé dans la petite bourgeoisie de
Paris en plein xviii" siècle.
S. Sur ar (et er) voir plus haut, p. 94.
264 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
j'vous comprends. V'allais graisser la patte d\'os procideus ^, d'vos avocats et du
baillv. Croyez-moi, mes amis, arrangeons c'f'alîaire an cabaret ; v'nais choquer
ensemble et rebroussons chemin. — J'sis - honnête homme, dit Mathurin, — et moi
itou, répond Colas ; — eh, foutre, qu'est-ce qu'en doute, s'écrie le père La Joie. Tout
un chacun dans le village vous aime et vous estime, ça nous saigneroit le cœur à
iretous d' vous \ OIT plus long-temps en bisbilles. Tout le grimoire du bailly ne saura
vous arracher un poil». Mathurin et Colas croient le père La Joie ; ils s'embrassent
et le procès est fini ^.
Ailleurs :
Toutes les commères du quartier en passant devant moi m'asticotoient chacune
en leur manière : ...Qu'eu bonne nouvelle ? J'ons donc à la fin du pain malgré les
Brissottins : Dieu soit loué et notre brave maire. C'est un véritable Sans-Culotte
celui-là ; Vian a qui font pus de bruit que de besogne, mais lui, c'est tout le con-
traire... Il va, il vient... non pas pour faire les beaux bras * comme cet engueuseur
de Petion qui avoit toujours l'air de sortir d'une boîte, et qui étoit reliché ^ et
retappé comme tous les farauts de l'ancien régime... Père Duchesne, ce qui me
refoutoit le plus, c'est que queucsuns à qui je fis voir ce foutu gâchis me dirent
comme ça que ^ le jean-foutre qui l'avoit griffonné passoit autrefois pour la perle
des patriotes... Oh, père, c'est un foutu nom de sac et de corde, Gor... Gor... Gorsas,
n'est-il pas vrai, commère ? Tout juste. L'iazune chanson qui dit qu'il n'avoit
que trois chemises bises... '.
Tous les Père Duchesne copient cet exemple. Et d'abord le Père
Duchêne Royaliste, qui affecte, lui aussi, de temps à autre, les airs
ruraux, sauf à oublier un moment j'aimons et faimerions, auxquels
il revient par à-coups :
Quand je vous disons que l'état est en danger et que les monarchistes en sont
cause... est-ce que je nai'ons pas raison ? Vous voyez ben... ®.
j'aimerois, foutre, autant qu'on me payll, qu'on me foutît, et qu'on me ren-
voyil ®.
1. Cf. colidor.
2. Comparez pis pour puis.
3. Pire Ditch., n» 291, p. 6-7.
4. *L. = se donner de grands airs.
5. Léché ■©■ L., Oud., L,cr., Bas-Lang., RolL, Des5?r. d. Gout^.
6. Forme populaire pour introduire le complément d'objet conjonctionnel. Voir dans
Formes et synt., chap. Objet.
7. Hébert, Pire Duch., n" 230, p. 2-3.
8. Conseil pacif., p. 3.
9. Ib., p. 4. Ces imparfaits du subj. en il, comme les passés correspondants qu'on trouve
dans la suite de ce texte, sont très communs dans les Conf"' (Voir Rossct, o. c, p. 388). Les
Sarcelades aussi sont farcies des uns et des autres : qu'arrivil-il ? (p. 16) ; Renconirit
la fille à Martin, il voiilit hj prendre la main (p. 15) ; Vadé aussi les emploie couramment :
J'm'enfoncis (.Jir. cl I''anch(>nn., VI) : j'I'y montri.^ votre... lettre (Grenouillère, t. III, p. 289).
D'où je me pass'iais d'Iout pour quin'manquît de ritn ( JtT. et Fanchonn., VI) •,iu voudrais
que je t'écoulisse c'n'est pas que j'men saucisse (Ib., X). Cf. au contraire qu'elle languissât
davantage (Poirier, t. I, p. 59). J'ai parlé de ces formes au xvi'' s. (H. L., t. II, p. 339). Elles
étaient tombées en désuétude à Paris.
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE 2G5
je vous avons crus, et pour que la bougre de galimafrée tomhît de plus haut, je
sommes montés sur les tours de la bastille pour la foutre dans les fossés ^.
Dans Jean-Bart, c'est une soi-disant Manon Lardée, qui joue le
rôle de poissarde. Elle écrit ou bien Jean-Bart lui écrit ^ :
Faut d'abord que vous sachiés qujalions porter tous les matins /lot'niarchandise
à la halle. Ma fille Jeannette, qu'est mon aînée, porte la hotte, moi, deux paniers :
et i'revenons chez nous, quand j 'avons fini Vzafjaires. Hyer matin bon jour, bonne
œuvre ^, ] entrions par le grand Vaugirard, comme à l'ordinaire. Sans y prendre
garde, je laisse tomber un de mes paniers, qu était * vide, et v'ia un espèce ^ de
monsieur qui ramasse le panier, et me le rend. Bien obligé, celui fis-je ®, vous êtes
ben honnête... ^.
On comparera le véritable Père Duchesne ^. Ne voyez-vous pas
quous leur faites bouillir du lait [Conseil pac, p. 3) ; Quand je vous
disons (Ib.) ; Vous voyez ben [Ib.) ; Stila qui a dit [Ib.) ; j'aimerois
f. autant qu'on me payît, qu'on me foutît [Ib., p. 4) ; vous êtes qiieuques
uns (Ib.), il y aura un queuques uns [Ib., p. 5) *.
Est-ce que je sommes en temps de vendanges {Coni>ers. cwec le
Roi, p. 4) ; s' fis-je [Ib., p. 5) ; ils ne çouliont donc pas vous enlever
[Ib., p. 7) ; ils m'en auriont dit queuque chose [Ih.) ; dis-lui donc...
quai ne vous rudoie pas comme cela le pauvre monde [Ib., p. 8), etc.
Attrapes ? — La Convention a-t-elle été dupe de ce déguisement ?
A-t-elle vraiment cru être en présence de gens qui n'en savaient pas
plus et s'exprimaient comme ils pouvaient, quand elle accorda les
honneurs du Bulletin à une pétition en langage visiblement contre-
fait ?
Tant y a qu'une députation de la Commune d'Orgeville, district
d'Evreux, se présenta à la barre, et s'exprima en ces termes :
Représentans, — Et nous aussi, je voulons bien mériter de la patrie ; c'est lui
rendre service que de la purger des mauvaises bêtes qui l'empoisonnent. J'en
avons une dans not commune d'une espèce bien dangereuse ; ça vous tourmente le
pauvre monde de toutes les manières, ça fait enrager les vivans, ça s'acharne
1. G^ Reproche à V Académie, p. 5.
2. N" L, p. 5.
3. * Oud. : se dit quand on fait une mauvaise action un jour de feste remarquable, vulg. ;
Cf. Ler. : c'est-à-dire que les méchans prennent occasion de bonnes fêtes pour faire leurs
crimes lorsqu'on s'en défie le moins.
4. L'auteur s'oublie. Cf. plus loin : j'allais chez nous, à une lieue d'ici.
5. On ne sait s'il s'agit d'un fait phonétique ou si, comme aujourd'hui, après espèce de,
c'est le mot qui suit qui détermine le genre de l'article.
6. Lire ce lui fis-je. Le ce avait déjà été blâmé par Vaug., voir H. L., t. III, p. 499.
7. L'imitation est très grossière. Cf. n» LXXI. Il se peut pourtant que certains faits soient
justement observés, ainsi istocrate pour aristocrate.
8. Bibl. Nat., Lc^ 522.
9. Je ne cite qu'une fois les mots et les formes qui se rencontrent à plusieurs reprises.
2C)(j HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
jiisques sur leurs cadavres. Si y a des diables dans l'enfer, comme je le croyons
bien, c'iila s'en est échappé pour notre malheur à tertous ; il a pourtant i'ace
humaine, mais le cœur d'im vrai démon, et l'ame aussi noire que sa fiougiienille ^ :
c't animal là s'appelle un curai, ou bien M. Flichy. Eh bien ! je vous déclarons
que je ne voulons pas de ce M. Flichy, ni de son eau bénite ; il y a trop long-temps
qu'il nous tait croire que des vessies sont des lanternes ; qu'il aille conter à d'autres
ses fariboles, et qu'il nous tourne les talons grand train. Mais comme il ne veut
pas nous croire, je vous prions, législateurs, de vouloir bien li signifier ça de notre
part, par un petit bout de décret ; ça fait douze bons cents francs dont je faisons
cadeau à la République, et c'est douze cent mille fois plus qu'il ne vaut. Je vous
enverrions bien le calice et le ciboire ; mais excusez, c'est que depuis qu'il est
dans not commune, çà nous a été volé. Adieu nos braves législateurs : tenez ferme,
vous y faites merveilles ; je vous soutiendrons, et ça ira, ou le diable nous empor-
tera tous.
Mention honorable, insertion au Bulletin ^.
Encouragée, la commune d'Orgeville recommença :
Justice, nos bons législateurs, vous nous l'avez déjà rendue : f venons de voir
dans le bultin comme vous avez reçu not pétition des vérités que j'vous avons
dites sur le compte de not hypocrite de curai Flichy : c'est trop d'honneur pour nous
que d' faire mention honorable de ce que nous vous demandons, mais ça prouve
qu'voiis aimés la véritai toute crue et toute franche ; eh ben, j'allons encore vous la
dire : vous ne croyez pas que c'te vilaine bête dont j'vous avons parlé trouve des
protecteurs, et dans qui ? dans un président du Comité d'Evreux. V'ia-t-il pas que
le président s'donne les airs d'écrire à not comité, mais dam sur un ton... Vraiment
c'mousieur-là prcnt des petits airs de despote ; j' avons ma foi cru d'abord que le
roi Buzot étoit resuscitai, car il nous parle comme les rois parlions à leurs esclaves.
II est bon de vous dire que j'avons itout un comité d'surveillance qui va renioii-
ver les aristocrates, les fédéralistes et tous les animaux de ce poil-là, dam faut
voir. V'ia-t-il pas que ci'animal de Flichy a eu peur que je li ferrions les pouces ;
il a été trouvai et Huttot qui s'dit président du conriité du département de l'Eure :
il Zi a fait sûrement cent menteries sur not commune, et pis M. Huttot nous écrit
que j'somnies ben hardis d'avoir fait un comité sans sa permission, et que j'ne nous
avisions pas de faire arrêter personne sans y demander avis. Nota que not com-
mune est à trois lieues et demie d'Evreux, et que j'n'avons rien à démêler avec
celle d'Evreux. Es'que ça seroit encore comme par le passay, que les gros mangiont
les petits ? Es'que j'n'avons pas les mêmes droits trelous ? Es'que j'avons con-
trôlai ce monsieur Huttot dans ses opérations ? Le bon Guieu sait comment et
pourquoi ce monsieur Huttot s'donne les airs d'nous menacer comme si j'étions
de la canaille. Ah mais dam ! j'vous disons franchement qu'la moutarde nous
monte au nez, et qu'il faut que ça finisse : j'somnies de bons sans-culottes cam-
pagnards ; mais, entendais vous, j'avons not comité, suivant la loi ; j'en voulons
jouir, et j' n' entendons pas qu'Huttot mette son nez dans nos affaires. On dit
comçà que c'Flichy, not ci-devant curé, est son parent: ah boi ! il est diablement
encanaillé, j'ii en faisons not compliment, mais il ne faut pas moins qu'il déloge
de cheux nous, ou on li flcheroit le tour. Quand il sera sorti de sa tanière, j'sonimes
ben d'avis, pour la purifier, d'en faire not maison commune, comité de surveil-
1. Voir plus haut, p. 145.
2. Proc.-Verb. Conv. Nat., t. XXIV, p. 191-192.
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE 267
lance et assemblée populaire ; j'I'ai'ons bâtie de nos deniers, c'est ben juste que
j'en jouissions : j\'oyons ben (jue poms jious refuserez pas ça, c'est pourquoi j'vous
le demandons. Adieu, bons législateurs : Guieu confonde vos ennemis qui sont
aussi les nôtres. Dites, j'vous en prions, à M. Huttot, président du Comité
d'Evreux, qu'il ait la bontai de nous laisser les maîtres cheux nous, et de ne pas
se déclarer le protecteur des coquins et des hypocrites.
J'vous demandons le bulletin, comme vous l'envoyais aux autres assemblées
populaires, adressé au comité de surveillance de la commune d'Orgeville, par
Pacy-sur-Eure ^.
Le document que je viens de rapporter n'est pas unique. J'en
citerai ici un autre — en l'abrégeant — : c'est une adresse de la
« Société populaire et tous les Sans-Culottes de la commune de
Boulens, canton de Crécy (Seine-et-Marne) aux Sans-Culottes députés
de la Montagne réunis à la Convention ». On écrit ^ :
C'est à vous que j'devons la découverte de cette horrible conspiration... c'est
donc à vous que j'en rendons grâces, puisque sans vous j'serions tous perdus...
Quand j' pensons que ce père Duchène qu'on nommoit Hébert, et bien d'autres
que je ne connoissons pas, ont voulu vous assassiner tous, et nous faire périr avec
vous, en ne se réservant que les aristocrates... J'avons bien été trompés par ces
gueux-là. J'enlendions crier, la grande colère du père Duchêne ; je le croi/ons bon
patriote ; j'nous écrasions pour acheter et lire ses papiers, avec ses B... ses i...
il nous jetoit de la jioussière aux yeux...
Et on termine : « Leurs noms nous sont odieux ; l'idée seule nous
en fait horreur ; il faut les vouer à une éternelle exécration ». Ces
quelques ligues emphatiques en disent long sur la qualité des gens
qui ont fabriqué la lettre.
Il n'y a pas plus de patois là-dedans que dans la phrase envoyée
le 26 avril 1808, par un paysan de Ploermel à son préfet : « Du depé
la gracieuseté de votre visite, je ne suis tarabusté la caboche à cette fin
d'y trouver queuque ressouvenance » ^, Interrogé, il cherchait à con-
denser tout ce qu'il trouvait de plus caractéristique et peut-être le
plus comique dans le parler local.
Je ne connais pas de texte de ce goût qui soit sincère.
La terrible Assemblée s'est-elle laissé tromper ou bien a-t-elle
voulu, comme cela lui arrivait parfois, donner un peu de variété
à son Bulletin, en amuser un moment les lecteurs, tout en faisant
plaisir à ses correspondants ?
Vogue persistante. — Ajoutons, pour en finir avec ce sujet,
qu'en l'an V, la vogue du genre n'avait pas cessé.
1. Second Suppl. au Bulletin de la Conv. Nat., séance du 3 frim. de l'an second de la
République, 23 nov. 1793.
2. Bull" de la Conv^, 3= j. de la 2' déc. du 7= mois de l'an II (13 germ.)
3. Bibl. Nat., ms. fr. N. acq. 5911, p. 356.
268 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Dans Honorine ^, Zago parle nègre, le jardinier Mathurin parle
rustique :
Imagine-toi que des héritiers qu'ils appelliont, j'crois... des cola. — Des colas ?
— Non, des colatoraux... ces colatoraux ont eu souvenance que j'avions touché
d'ma défunte une dot de six cent[s] livres... (a. I, se. 2).
Louise, quoique ^ vous avez donc ? (a. I, se. 7)... Si j'avois [l'auteur s'oublie,
il faudrait j'avions] une femme pareille à la tienne, faudroit, morgue ! qu'ail
obeissît ou qu'aW disît pourquoi (Ib.).
Blaise (paysan) : j'sommes dans un ravissement... qufavons-là comme une joie
qu'est un plaisir qui... Mais vous savez c'qui en est, et j'suis sûr qu'au vis à vis ^
de Madame vot'épouse... (a. II, se. 11).
Mais l'exemple le plus typique est fourni par le cycle de M"^® Angot.
Voir Mad. Angot ou la poissarde -parvenue (Paris, Barba, an V, acte I,
scène xi).
]Vjme Angot : Monsieur, quand on est sur le pied ou c'que j'en sommes, on peut
venir cheux * le monde, quand bon vous semble ; voilà ma fille et mon gendre.
M. et M™" Dutaillis que j'ai la valicence ^ de vous présenter...
Nicolas : M°ie Angot, v'ia quecq'zun de vos parens, qui se dit de la famille.
Faut-il le faire entrer, ou bien le garder dans la boutique ?
jVlme Dutaillis : Eh, bon dieu, ma chère maman, vous devriez bien expulser
de chez vous ce mot Boutique.
Mme Angot : C'est c't animal qui ne sait pas parler. Va-t-en, boutique, et fais
entrer. C'est sûrement qucuq' pavent de M. de la Génardière ; faut -z-aller au devant ®
(a. II, se. VI).
Dans Joseph ou la fin tragique de Marne Angot, les auteurs (Favart
fils et Mulot) s'amusent à l'opposition du langage maniéré et du lan-
gage trivial.
Conclusion. — Dans certains documents, il semble qu'à l'analyse
on parvient parfois à distinguer à peu près les vulgarismes et les
formes traditionnelles du poissard.
Dans le Petit coup de rogome ou le déjeûner du Père Duchesne, avec
1. J. B. Radet, Honorine ou /a /emme d(/7îci7e à i;i(;re, an V, 1797. Représentée le 25 pluv.
an III-13 févr. 1795.
2. Voir p. .'507 : Que parasite.
3. Sur ce dcveloppement d-i sens de vis à vis, voir Formes et Syntaxe P^ép"^
4. Cheux n'avait pu être déraciné du parler de Paris au xvii« siècle. 11 avait pu y vivre
obscurément aussi bien qu'à la campagne (Voir Rosset, o. c, p. 189, et Th., t. I, 407).
5. Ce mot est nettement poissard : environ la valissance d'huiljnurs (Vadé, La Grenouill.,
t. 111, p. 280 ;cf. p. 271). lia une foule d'analogues : commitniqiiance (t. 111, p. 299) ; con.soZance
(Grenouill., t. III, p. 276); permettance {Cadet et Fanchonn., compliment). Les Sarcelades pré-
sentent aussi des noms de ce type.
6. Toutes les pièces sont réunies dans un volume de la Bibliothèque Carnavalet : 611134.
On peut comparer les indications données par Jauffret, Théâtre révol., pp. 413 et 425.
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE 269
le Père Gérard, le Père Gérard parle paysan : j^sommes vieux, fons
besoin, Via des choses, vs êtes si jovial, itout, si v connaissiez, etc.
Duchesne jure et sacre, mais rien qui rassemble au parler de son
interlocuteur ^.
Mais ailleurs bien des éléments sont communs au langage populaire
d'une part, et de l'autre à ce langage dont partie vient de banlieue,
dont le reste est pris au milieu des marchandes des Halles ou des
ouvriers des faubourgs, faux patois, dont la convention et la tradi-
tion avaient fini par faire un jargon presque réglé. Si imparfaites
que soient les discriminations, elles suffisent pour avertir les lec-
teurs de se tenir sur leurs gardes.
Nos deux conclusions sont les suivantes. Le populaire n'est pas le
poissard. Le poissard ne se confond avec le patois d'aucun pays ^.
Certes je ne me flatte pas d'avoir lu toutes ces rapsodies, en tous
cas dans aucune je n'ai trouvé, comme on disait alors, de « localités »
véritables. Le langage des personnages qu'on met en scène manque
totalement d'authenticité. C'est de l'article de Paris, fabriqué de
toutes pièces avec des éléments toujours pareils, des j'ons, des
j' avions, et quelques mots assez peu variés.
Les Brigands de la Vendée ont, certes, un titre prometteur. Impos-
sible d'y découvrir la moindre trace du langage vendéen.
Pourquoi donc nous en veulent-ils, demande Louise à sa sœur, à nous qui n'en
voulons à personne ?
— C'est parce qu'ils aimeriont ben à voir revenir l'ancien régime, répond Geor-
gette.
— C'est à dire qu'ils voudriont nous rebailler les seigneurs d'autrefois, avec leurs
procureurs fiscals qui ne cherchiont qu'à nous ruiner, et leurs chiens de chasse qui
détruisiont nos moissons *.
Les pamphlets politiques sont encore plus pauvres en langage
paysan d'un pays particulier que les facéties ordinaires ou les pièces
de théâtre, ce qui s'explique par la difficulté même de traiter dans
ce jargon les questions à l'ordre du jour. On y lâche de temps en
temps un mot — je n'ose dire du cru — car les auteurs sont coutu-
miers des coupages, mais de la campagne. Voici la Motion du Père
Gérard (avril 1790). J'y relève : « N'ayez pas peur brave homme, ce me
1. Hébert, Père Duch., Br., n° IV, pp. 292 et suiv. Comparez G^' colère contre l'abbé Maury,
p. 4 ; Hébert fait parler le P. Duchesne : pas pus de sarimonie avec moi que j'en ai fait avec
vous, un p'tit coup de rogome v'ià tout c'que j'prendrai.
2. Les notes que nous avons mises aux mots et aux formes dignes de remarque distin-
gueront, en attendant les études critiques et comparatives qui doivent un jour être faites,
ce qu'on peut considérer comme populaire et qu'on retrouve ailleurs, de ce qui semble pure-
ment poissard.
3. Boullault, Les Brig. de la Vendée, opéra vaudev., 3 oct. 1793, dans Jauffret, Théâtre
révol., p. 249.
270 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
fit-ily> (p. 64) ; «je vois que tous les esprits se &ougrîVié'/7Ï depuis quelques
semaines » (p. 73) ^. C'est, je crois, à peu près tout. Quel philologue
trouverait là le moyen de dire où était né le P. Gérard ?
Au reste, à y réfléchir, puisque le patois servait à provoquer le
rire, il est bien évident que les auteurs qui l'introduisaient ne pou-
vaient avoir aucune intention de l'appeler à étendre ou à rénover la
langue : Qui eût voulu ressembler à des grotesques ? A vrai dire
même, rien ne devait contribuer plus puissamment que les paysan-
neries à garder les gens de tout ordre de la rusticité. Toujours la
leçon de l'ilote ivre.
En faisant parler les nourrices, les porteurs d'eau, etc., avec leur
accent local, alsacien, auvergnat, comme ils l'ont fait si souvent, no&
vaudevillistes du xix® siècle ne se proposaient certes aucunement de
régénérer le français par le régionalisme. Leurs devanciers ont fait
comme eux. Ils amusaient, et, dans quelques occasions, piquaient la
curiosité, sans plus.
1. Aul., Jacobins, t. I, pp. 63 et suiv. -Q- L., H. D. T., Sain., Lang. par., Bas-Lang.
LIVRE III
EN DEHORS DES INVENTIONS LITTÉRAIRES
L AFFLEUREMENT DES PATOIS
ET DES PARLERS RÉGIONAUX
CHAPITRE PREMIER
LE DOGME DE L'UNITÉ DE LA LANGUE NATIONALE
ET LES PARLERS RÉGIONAUX
On a vu, dans le tome IX de cette Histoire, les efforts faits par
les patriotes pour unifier le langage de la France. Le désir de par-
venir à ce résultat était ardent chez plusieurs ; chez beaucoup, il
s'accordait avec l'ensemble des idées politiques du temps. Un fédé-
ralisme linguistique aurait eu toute chance non seulement de se heur-
ter au dédain des Parisiens-nés, mais de menacer un des articles fon-
damentaux du Credo révolutionnaire.
On n'aurait pas admis non plus que, sur les ruines des patois et
des idiomes, s'installât un bariolage de variétés locales du français ^
reconnues et autorisées. Avi lieu du français un et indivisible comme
l'État, c'eût été de nouveau le morcellement et l'anarchie, avec toutes
leurs conséquences.
Se servir de mots propres à un certain groupe, inconnu des autres,
c'était s'exposer à être peu ou mal compris. Il va sans dire que
l'inconvénient était aussi grand, plus peut-être parce qu'il était moins
apparent, si les gens d'un département, en usant du français comme
leurs voisins d'un autre département, donnaient aux mots un autre
sens. Un homme câlin, c'est, à Paris, un homme caressant. Quelle
jeune fdle aurait soupçonné que, si cet homme était belge et qu'un
compatriote le qualifiât ainsi, il le considérait comme un gars dan-
gereux, dont il y avait lieu de se méfier ?
Dans certains ordres d'idées, ces méprises étaient inévitables, par
exemple quand il s'agissait de boisseaux, de cordes, de mesures de
toute espèce.
272 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
L'uniformisation du langage n'était donc pas une pure question
de métaphysique politique, elle était aussi une question d'intérêt
pratique.
Ceux qui étaient le plus près des paysans, les agronomes, voyant
les inconvénients des bigarrures, étaient ceux qui souhaitaient le
plus vivement que le langage fût assez uniforme, pour que le progrès
fût assuré dans chacun des domaines de la vie rustique. N'était-il
pas opportun et souhaitable que tout le reste fût à l'avenant unifié ?
Il y avait là un obstacle qui entravait ou pour mieux dire empêchait
la formation de l'unité nationale.
Je ne voudrais point mêler les époques, mais, si j'apporte en preuve
des textes dont la plupart sont de l'an VI ou de l'an VII, on voudra
bien considérer que l'esprit qui les a dictés n'était pas né subitement ^,
et qu'en l'an II ou en l'an III, il se serait exprimé sans doute, avec
plus de chaleur encore, si on avait eu le loisir de se poser semblables
questions.
Il n'est pas impossible du reste de citer des témoignages de ces
aspirations, en pleine année 1793. Ainsi le curé de Betignicourt écrit
à La Feuille du Cultwateur, en date du 7 septembre, pour deman-
der que le journal invite ses abonnés, «lorsqu'ils indiquent quelques
plantes ou quelques mesures, à employer les noms les plus connus
et non pas seulement les noms triviaux de leur pays ». Il ne com-
prend pas ce que Fr. de Neufchâteau entend par gerbes : « Quel en
est le poids, le volume » ^ ?
En face des preuves nombreuses que l'on peut réunir d'une pous-
sée générale vers l'assimilation du langage, il n'existe à ma con-
naissance, aucune trace d'un particularisme linguistique conscient,
voulu, à tendances quelconques.
Accumulerait-on par milliers des traits de français local, comme
ceux que je rapporterai dans l'étude qui suit, trouvât-on en plus
grand nombre des pièces intégralement rédigées en français régional,
il n'y aurait là aucune preuve que les gens de l'époque résistaient à
la poussée formidable qui entraînait la France à l'uniformisation du
langage, aussi bien que des lois, des coutumes, des mœurs, de la
pensée, d'un bout à l'autre du territoire.
Etant donné ces dispositions des esprits, pour que des expressions
des parlers locaux eussent chance de se faire admettre, il fallait ou
bien qu'ils désignassent des choses locales qui s'imposaient à l'atten-
1. Voir H. L., t. VI, p. 208, les plaintes d'un Sutières-Sarcey.
2. Feuill. du Cttlliv., 25 sept. 1793, t. III, p. 324. Voici la phrase qu'il rapporte : « On a
une petite échelle pour les monter [les sacs] sur la charrette. On y en met une douzaine, sans
que le char soit trop chargé et ce char équivaut à une douzaine de gerbes ».
L'UNITE DE LA LAÎsGUE ET LES PARLERS REGIONAUX -iT^
lion générale, ou qu'ils se rapportassent directement à des idées com-
munes à tout l'empire.
On en trouve, à vrai dire, quelques-uns de la première catégorie :
barbets, matheçons, chouans, dont il a été traité ailleurs.
Ceux de la seconde sont tout à fait exceptionnels. Je citerai, parmi
les rares exemples qu'on peut produire, muscadin^. La vérité est que
que le courant d'idées venait de Paris et inondait les départements.
L'inverse s'est rarement produit. La force qui poussait le mouvement
révolutionnaire était centrifuge, non centripète.
Ceci dit, il n'en reste pas moins qu'un philologue a le droit et le
devoir de noter les apparitions de français local que rendait iné-
vitables la vie de cette époque fiévreuse, où tout était remué jusqu'au
tréfond.
1. Voir ir. L., t. IX, pp. 714. 715, 820, 83fi, 837.
Histoire de la Langue française. X. 18
CHAPITRE II
PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS L'OBSERVATION
A. Provincialismes ou archaïsmes ? — Une difTiculté assez
sérieuse se présente lorsqu'il s'agit de donner à certains mots qu'on
rencontre dans les textes leur caractère véritable.
Tel usage, perdu à Paris, s'était conservé en province. Je ne
m'attarderai pas à démontrer qu'en une foule de cas un mot, un
tour apparaissent au premier abord comme archaïques, alors qu'ils
étaient en plein usage au xviii^ siècle, et qu'ils n'ont vieilli que
depuis. Je me suis efforcé de ne pas m'y tromper. Citons en exemple :
" épiloguer quelque chose " : « Ce n'est jamais sur une exécution de
détail qu' " on les épilogue " » (Necker, Pouvoir exécutif, t. VIII, p. 165).
Le tour est dans Bossuet. A. 1762 l'enregistre. Il n'y a, suivant moi,
pas lieu d'en tenir compte parmi les provincialismes ^.
Si on trouve trace dans un texte d'une particularité, et qu'on ne
puisse pas soupçonner l'auteur d'avoir écrit de parti-pris à la vieille
mode, on peut, sans grand risque, classer le fait parmi les provincia-
lismes. Perdu à Paris, le mot ou le tour s'était conservé en province.
Voici quelques exemples.
apprécis : les autres seigneurs se règlent sur *' l'apprécis " royal ^ ;
aumaille : les bêtes appelées ordinairement bêtes " aumailles " ^ ; élever du
"bétail aumaille" *.
blaterie : avoir chez soi une meule à bras pour moudre ses menus " blateries *' ' ;
1. Cf. " S'abonner pour " : un chirurgien et un curé de village " se sont abonnés pour " le
journal de Brissot [le Patriote fr.] (M""- Roi., 1 e!l., t. II, 328 ; 1789) ; — " être après à, après
de " : " Je suis après à surveiller " l'exécution (Servière, De Montpellier, 7 sept. 1793, Aul., Act.
Com. Sal. p., t. VIII, p. 349) ; cf. " nous sommes après examiner " les nouvelles pièces (Bou-
ret, Leyris, 2 j. s. ciilott. an II, Id., ib., t. XVI, p. 783) ; " nous sommes après de recueillir " tout
ce qui peut jeter le plus grand jour sur les manœuvres (Id., 14 yendém. an III, IJ., Ib., t. XVII,
p. 215). Féraud a donne tout un historique de cette tournure.
2. Dol. EJaill. Cotentin, t. I, p. 555 (S'-Jean-des-Champs). *God. qui cite Cotgr. : La
Coût, de Bretagne, et apporte un texte de la mairie de Caen (1872i où le mot est féminisé.
3. Dol. Baill. Blois, p. 68 (Fontaines en Sologne). Cf. Ib., p. 88. Ce vieux mot conservé
on divers endroit est généralement un nom.
1. Dol. Sén. N'iort et Saint-.AUiixcnt, p. 164 (Ménigoute).
5. Dol. lîvèch. Hennés, t. I, p. 461 (Visseiche). Cf. p. 304 (Chatillon-en-Vend.). * God.,qui
le signale comme usité en Bretagne.
PRECAUTIONS NECESSAIRES DANS L'OBSERVATION -27.%
contrariété (contradiction) : il désire seulement lui soumettre fraternellement
ses doutes sur quelques " contrariétés " qui existent entre ses Procès verbaux et
le bultin de la Convention nationale ^.
cotise : que ses revenus trop modiques, exposent souvent à " faire des cotises "
pour supporter ses charges '^.
côtoyer (ou costoyer, costéer) : dans la forêt de Mgr le duc de Brissac qui " costée "
nostre paroisse '*.
coûlageux : La multiplicité " coùLagouse " des juridictions *.
d'abondant (= au surplus) : ils donnent "'d'abondant" au député pouvoir'' ;
despectueux : On a dénoncé le sieur Streicher pour avoir tenu des propos " des-
pectueux " contre la Société ".
élés^'e/nent : le sol des terres est malheureusement peu projjre pour "' relèvement "
du bétail ^.
emplacer : que les tribunaux de la justice soient " emplacés " à la portée des
justiciables *.
expertage : Un citoyen de la société ayant été nommé pour un '' expertagc "
a reçu trois livres d'honoraires ^.
fur : se retrouve sous des formes diverses dans de nombreux Cahierà. N'étant
plus conservé que dans les locutions an (à) fur et à mesure, il peut apparaître
comme dialectal. C'est un archaïsme ^*'.
jachérer : Les cultivateurs sont obligés de " jachérer " une grande partie de
leurs exploitations tous les trois à quatre ans ; par ainsi c'est une récolte de
moins que dans les autres endroits... ^^.
jnridiciable : Les " juridiciables " du baillage [de Mirecourt], considérant.. .^^.
maltraitement : Les " maltraitements " qu'ils ont reçus les conduisent au tom-
beau ^•'.
1. Reg. Soc. pop. d'Amiens, t° 28, v". *L.
2. Dol. Sén.Bi;^orre,p. 118 (Azereix). Cf. p. 156 (Bénac), etc.-Q-L., God., Mistral, Lauricre.
3. Dol. Son. An<;ers, t. II, p. 710 (Par. Les AUeuds).
4. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 563 (St-Louet-sur-Sienne). * God.
5. Cah. Dol. Marne, p. p. G. Laurent, p. 451. Voir dans H. L. (t. III, pp. 13 et 356) les
condamnations qui avaient atteint cet adverbe au xvii« siècle.
6. Poulet, L'esprit public à Thann, p. 82, 16 mai 1793. * L. : Mirabeau, God. ;^H.D. T.,
Féraud, A. 1798, tous les dict. du lang. vie.
7. Dol. Sén. Civray, p. 29 (Château-Gainicr). *God. : Olivier de Serres.
8. Cah. Dol. Cotentin, t. II, p. 725. *God., L. : Montaigne. Cf. emplacement.
9. Reg. Soc. pop. d'Amiens, î" 7 r", 9 prair. an 11-28 mai 1794 (Voir II. L., t. VI, p. 363).
10. Dol. Sén. Angers, t. II, p. 538 (Saint-Melaine).
11. Rapsody d'obserV", dans Lefebvre, Quest. agraires, p. 176. * L.
12. Martin, Doléances Mirée., p. 251 (Cahier du Tiers-État). * God.
13. Lett. Hardy et Tessier (nov. 1792). Berland, Domm. Valmij, p. 387. * God., L. :i'X.
Cour des Aid. Rouen, 1716.
270 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
monte : non contents d'un droit de " monte " assez considérable ^.
miU{c)té : sous peine d'être " multés " d'une amende considérable ^.
mulon : il c'est vu plus d'une fois les "muions" [petites meules] de foin sub-
mergés par les flots ^.
ramier (bois) : la majeure partie des terres labourables, vignes, prés et " ramiers"
qui la composent ''.
rebâtisse : leur église même, dans le cas d'une " rebâtisse ", l'a été en partie
par les deniers provenant de ces réserves ^.
revertir : Plaise à Sa Majesté de réduire les sieurs curés à une pension congrue
e t faire " revertir " le surplus du bénéfice au soulagement des pauvres de la
paroisse *.
riez : Les communes ainsi que les bruyères et " riez. " seront également imposés
au rôle de cotisation ".
rudeté : sa " rudeté " a repousser les réclamations des citoyens ^.
i'ain-paturer : la facidté de faire " vain-pâturer " ses bestiaux [aux usagers] ®.
verlir : Que... le surplus " vertisse " à la reconstruction de notre presbytère i".
viron : il s'y est depuis " viron " deux ans ^^.
vierschaeres (ou vierschaires) : Que toutes les " vierschaeres " réunies à la Cour
de Cassel soient rétablies ^^.
Une observation sur les acceptions des mots. — Il fau-
drait considérer aussi le sens donné à certains mots. Voici " mas-
sacre " dans l'acception d'abatage de bestiaux ; c'est une significa-
tion ancienne du mot. elle constitue une particularité amiénoise
1. Uol. lîlv. Rennes, t. I, p. 454 (Retiers). Cf. Monteaux, p. 47!). * God. : moite.
2. Dol. Sén. Bigorre, p. 136 (Barry), * God., L. : Monl.
3. Dol. Sén. d'Angers, t. II, p. 344 (Lire). * God.
4. Dol. Sén. Toulouse, p. 59 (Saint-Jory).
5. Martin, Dol. Mirée, p. 95. * God. ;■©■ L., Michel.
6. Dol. Baill. Cotciitiii, t. I, p. 263 (Champrepiis). Cf. Jb., p. 560. * God.
7. Dol. Pas-de-Calais, t. I, p. 129 (Sénéch. S'-Pol). *God., avec une foule d'exemples.
8. L'orateur de la députation d'Orléans, Conv., 22 sept. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX,
p. 22.-0- L., H. D. T., Gohin, Ranft, Fr., Jaubert, Verr. & Onill. ; *God.
9. Com. dr. féod., p. 521 (Délibcr. de la Comm. de Villey-S'-liltienne, ÎNIeurthc). Voir
God. : coutume de Chaume en Bassigny, 1494. Cf. Cotit. Lnrr., rubr. 24, art. 6, dans le Réper-
toire de Guyot.
10. Dol. Év. Rcnn., p. 596 (Corps-Xuds). * God.
11. Le Parquier, Dol. Neuf chai. -e.-Br., p. 33 (Beoussault). Voir God.
12. Zercle dit Zcren, Si-Léger et Sagnac, Dol. Fland. Mar"", t. I, p. 86 et souvent (tribu-
naux spéciaux à la Chàtellenie de Cassel). * God. avec une foule d'ex.
PRECAUTIONS NECESSAIRES DANS L'OBSERVATION 277
dans le texte suivant : « Le citoyen Picard fils annonce que ses affaires
l'ont enpeché d'assister au " massacre " des Bestiaux pour lesquels
il avoit été nommé commissaire » ^.
On rencontre " tarde " à Toulouse comme féminin de l'adjectif :
« des heures " tardes " » -. Cet adjectif était usuel en vieux françias.
Peiresc l'emploie encore, mais il était depuis devenu particulier au
Midi. Dans le texte que nous citons, c'est sans aucun doute un pro-
vençalisme ^.
Enfin il y aurait lieu de retenir certaines formes et tours syn-
taxiques : « Les pigeons font un dégât considérable au blé et autres
grains ; " pourquoi " les cultivateurs demandent qu'ils soient suppri-
més » * ; « six pieds de cette plante si utile pour " reinédier nos bes-
tiaux " » '".
J'ai noté quelques-unes de ces particularités de grammaire dans
le livre Formes et Syntaxe.
Incertitudes. — Inutile de dire qu'on reste parfois assez indécis
en présence de ces particularités. Ainsi le représentant Fabre écrit :
« La confiance publique, sans laquelle le fonctionnaire public n'est
rien, ne " réside " plus sur lui » ^. Résider sur était classique, dans le
sens de reposer ''. Où Fabre l'a-t-il pris ? Dans quelque dialecte obscur
ou dans ses lectures ?
Quand le dragon Marquant écrit : « des cahutes... qu'ils couvraient
prodigalement " ^ avec du blé en épi », on ne sait non plus trop que
penser. Cet adverbe ne s'est éteint qu'au xviii® siècle ; toute précision
faisant défaut, il serait bien risqué de décider si l'auteur l'a pris dans
le parler général ou dans le parler de son endroit.
Pour achever de montrer quelles réserves s'imposent, j'ajouterai
que parfois on ne peut pas s'en fier aux indications fournies par l'écri-
vain lui-même. Il arrive qu'il s'accuse d'avoir péché et il estinnocenf.
Ainsi Fauvellil, écrit au « citoyen camarade » Payan et lui dit :
« Roman-Fonrosa et moi sommes ce quon appelle vulgairement chez
nous les " bardos " de la commission » ®. Or ce mot bardos, que l'auteur
1. Reg. Soc. pop. d'Amiens, f" 9 v», 12 prair. an 11-31 mai 1794. De même, i° 10 r°,
14 prair.
2. Délib. Cens. G"' de Toulouse, 28 tlierm. an II, Adlier, Siibs. Toulouse, p. 386. -G" Tous
les dict. lang. vie, et à Mistral.
3. -0- IMistral.
4. Le Parq., Dol. Neufchai.-e.-Br., p. 223 (Parfondeval).
."). Dol. Sén. Angers, t. II, p. 722 (Vauchrétien). Verrier et Onillon font mention de cette
construction et citent avec raison Froissart.
6. Let. Perpig., 8 sept. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. VI, p. 371.
7. Il n'en est question ni dans les Gasc. corr., ni dans Rolland, ni dans INIistral.
8. Carn. d'élapes, p. 167. Le mot * L., H. D. T.
9. 9 mess, an II, dans Rapport de la Commission des vingt-un, fait le 12 ventôse, par
Saladin, p. 53.
■nx HISTOIRE DK LA LA.NGIE KRANÇAISK
croit " provençal ", qu'il emploie comme tel, était usité en France
même, au sens figuré de souffre-douleur, homme qu'on accable de
charges ^. Il est provençal par intention.
J'ai tranché pourtant, il le fallait, en ce qui concerne un certain
nombre de vieux mots qu'on trouvera plus loin, et qui m'ont paru
s'être introduits dans les textes non pas comme des restes de l'ancienne
langue, mais comme des mots conservés dans les parlers locaux.
Dès lors ils leur appartiennent, tels casse, chacun (adjectif), conten-
danccy recroît, sollicitude (besoin, misère, angoisse), vendition, etc.
B. Provincialismes ou néologismes ? ^ — ^ Je voudrais ajouter
que les incertitudes ne sont pas moins grandes quand il faut pronon-
cer sur certains mots qui peuvent être soit des particularismes, soil
des nouveautés. J'inclinerais par exemple à croire qu' " imprécau-
tion ", si naturellement opposé à précaution, a dû se dire et s'écrire.
Parce qu'on le relève dans un cahier de l'Ouest, est-on en droit de
le considérer comme un terme du langage local ^ ? Le silence des
lexiques à ce sujet est loin d'être une preuve décisive ^.
On se sent un peu moins timide en présence de " manœuvreries " *.
En effet, si le mot n'a pas été recueilli ailleurs *, le Supplément de
Littré note : nom donné dans la Puisaye à une habitation isolée.
Le texte étant de ce pays-là, le mot appartient probablement au dia-
lecte local.
C. Provincialismes ou MOTS TECHNIQUES ? — Enfin il est des
mots dont on ne saurait trop dire s'ils sont patois ou techniques.
Exemple : " texturie " des toiles ®.
D. La localisation des mots. — Les difficultés ne s'arrêtent
pas là. En effet, alors qu'on se trouve en présence d'un provincia-
lisme assuré, il est singulièrement périlleux de le rapporter à un
pays en particulier. L'état de nos connaissances n'y autorise guère.
Imposible " figure dans les Cahiers du Cotentin ''.
C'est un mot du cru, mais quelle est son aire ? L'Atlas linguistique
1. Voir les ex. de Littré.
2. L' " imprécaulion " du chasseur nccasioruic inlailliblement des ravages (Cali. l)ol. du
Cotentin, t. II, p. 305).
3. Imprdcaulion ^ L., H. D. T., Lcr., Bas-Lan(j., Desgrouais, Fr.
4. Trois domaines qui ont élé réduits en simples " innna'iirrerifs " (l'roc.-Vcrb. Coni. Agr.
el Comm., Const., t. I, p. 331, 0 juin 1790).
5. ■©■ God., H. D. T., Ler., Gasc. corr.
6. Slal. an V, p. 169, Pas-de-Calais.^ partout.
7. Que tous soient imposés et " imposibles " au mrme rôle (t. II, p. 156) ; et que les biens
ecclésiastiques, nobles et roturiers, soient également " imposibles " el imposés (Ib., p. 47'.',). -Q- 1>.,
H. D. T.
PRECAUTIONS NECESSAIRES DANS L'OBSERVATION 270
permettrait à peine d'en juger, s'il y figurait, et il n'y a pas d'Atlas
linguistique du xviii® siècle, ni rien qui puisse en tenir lieu. On ne
s'étonnera donc pas que j'attribue les faits à des régions plutôt qu'à
des lieux déterminés.
Encore ces localisations n'ont-elles dans ma pensée rien de
rigoureux, et on pourrait presque dire de certains mots qu'ils sont
de partout. Je citerai " chétif " ^, " débagager " (= déménager) ^,
rester " (= habiter, demeurer) ^.
Pour la région parisienne en particulier, il nie paraîtrait d'une
singulière témérité de vouloir tracer une démarcation entre les formes
de langage que des gens de Vaugirard ou de Montmartre, voire de
plus loin, apportaient tous les jours aux Halles et l'usage des milieux
populaires en rapport avec cette banlieue. Assurément, telle dame
de la Halle se fût indignée si on l'eût traitée de paysanne. Mais nous
manquons des critériums nécessaires pour mettre à part ce qui dans
son langage lui était propre et ce qui venait de ses fournisseurs.
1. La qualité " clwtivr " du pain (Extr. du Registre des dclib. du (Ions, génér. de la Com-
inuue d'Amiens, 2 pluv. an 11-21 janv. 1794). * L. : qui manque de qualité, de force;
-©■ H. D. T. en ce sens ; * Jaub., Verr.-Onill. Ce mot, usité partout, manque pourtant avec
cette signification dans Ler., Uesgiouais, Bas-Lang., Sain., Lang. par., Michel, Desgr. d.
Gougen.
2. Les habitants " débagageoient " leurs maisons (Compte rendu de la miss. Casanyès,
p. 25).-©- L., H. D. T., Ler., Bas-Lang. ; * Roll., Express vie, sans désignation de province.
Usuel encore en Lorraine.
3. An citoyen Valeyre, tourneur " restant " A Jiioni, en Auvergne (Let. du chass. Valeyre,
18 juin 1793, Em. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 14). * L. Rem. II, H. D. T., Roll. : rester
pour loger, demeurer, impropriété ;-©• Oudin, Ler., Bas-Lang., Michel. Encore courant dans
plusieurs régions.
CHAPITRE III
LES MOTS DU DROIT ABOLI
Les documents législatifs fournissent en abondance des mots de
français dialectal. Mais toute une portion de ces mots peut être négli-
gée, ce sont ceux de l'ancien droit ou de l'ancienne administration.
On les écrit, on les prononce, mais pour les écarter à toujours, comme
les choses qu'ils représentent.
Par exemple, combien ont subsisté des noms de redevances dont
les Cahiers demandaient l'allégement ou la suppression ? A peu près
aucun. Leurs noms forment une masse considérable.
Il en est de même des termes qui désignaient des magistrats pro-
vinciaux.
Naturellement, l'ancienne nomenclature ne pouvait pas s'éteindre
brusquement, comme un flambeau que l'on souffle. Au cours des
débats des années 1789, J790, 1791, après le grand massacre d'insti-
tutions du 4 août, le passé reparaît ; on essaie même de le rétablir. Il
y a des droits féodaux déclarés "rachetables ", et derrière cet adjectif,
on s'abrite, on chamaille, on résiste. Le Comité des Droits féodaux
est le champ clos. Dans ses papiers, on retrouve en grand nombre
les termes de l'ancien droit, " arban " ^ " bouade " -, " gélinage" "'.
Comparez " glaine " : « que la " glaine " des vicaires soit défendue » * ;
" mise de fait " : « établir un meilleur ordre dans la province d'Artois
sur les " mises de fait " » ^ ; " non-voisin " ®, dont on se servait en
Béarn ; " pagesie " : « On observe encore que le remboursement des
" pagegies " [sic, lire pagezie] et solidarité n'est point parfait s'il
1. Corvée que l'on nomme dans cette coutume arbaud (Coin. Dr. féod., p. 102). Cf. Pour
revenir aux arbauds (Ih.). L'éditeur a mal lu : arbauds, au lieu de arbands. * Laurière :
arban, God., qui le dit encore usité dans la Creuse ;■©• L., Mistral.
2. Ib. * Laurière : botade ; ■©■ L., Mistral.
3. Il ne fut rien ilmngé au droit de "r/clinage" (Ib., p. 74). *God., L. ; -©■ Laurière,
Mistral.
4. Dol. Sén. Antîers, t. II, p. 768 (Saint-Erblon-sur-Araizc) * God. au mot géline.
5. H. I.oriquct, Cah. de Doléances de 1789, dép' Pas-de-Calais, Arras, 1891, t. 1, n" 12.j.
Forme de droit coutumier particulier à l'Artois, la Flandre et la Picardie, désignant la
prise de possession judiciaire d'un bien. * God.
6. Il est appelé " non-voisin " expression qui équivaut à celle de bâtard de la nation (Petit,
des non-voisins du Béarn, Com. Dr. féod., p. 148). * Laurière : Coût, de St-Sever.
LES MOTS DU DROIT ABOLI 281
est " dividuel " [sic] et par cote » ^ ; " vaclage " : « le droit de " vaclage "
et sortie » '-.
Je voudrais, avant de clore cette liste, y ajouter " bientenant " :
« inutiles au corps des habitants et " bien tenants " des communautés
voisines » ^. C'est un type sur lequel un certain nombre d'analogues
avaient été faits : " part prenant ", " fruit prenant ", " hors-tenant ".
On les retrouve dans les papiers du temps.
Il y a des mots du même genre bien aillevirs, tels " chefïrentes ",
usité en Normandie * ; " occupeurs " (de terre), qui est de la région du
Nord ^; " ouelaide " (oelhade) : « que le droit d' " ouelaide " soit sup-
primé » ®; " perprise " ', qui était des Landes ; " stirpé " qui se disait
en Bigorre ^; " tâchéable " ', employé dans l'Ain ; " vinade " ^°, qui
vient de la Haute-Marche (Creuse).
L'Assemblée avait jeté tout cela au gouffre. Souvent, craignant
d'oublier quelques-uns des termes sous lesquels les chicaneurs eussent
pu s'abriter, sous prétexte que le décret ne les visait pas expressément
et nommément, aux énumérations elle ajoutait une formule générale
du genre de celle-ci : « et autres, sous quelque dénomination que ce
soit ». Ainsi le coup de faulx ne laissait pas une herbe debout.
Dès lors on pourra, on devra même relever et réunir tous les élé-
ments lexicologiques de cet ordre fournis par les documents. Mais,
dans ce livre, je n'ai pas à en tenir compte. Leur destinée était fmie.
Loin qu'ils fussent appelés à prendre racine dans le français, ils
étaient mis à néant, et souvent les parlers locaux eux-mêmes allaient
les abandonner. Ils n'entraient pas dans l'usage, ils en sortaient.
•
1. Coin. dr. féod., p. 277 (observations d'habitants du Bas-Limousin). Le mot est cité et
expliqué par Laurière : chacun des détenteurs du fonds est tenu solidairement au cens et
redevances, sans que le seigneur soit tenu de diviser, ni de s'addresserà tousles détenteurs.
2. S'-Lég. et Sagnac, Cah. FI. Mar»>e 1906, t. L p. 24 (Wemaers Capelle).-©- God., L.,
Dict. pat.
3. Dol. Sén. Toulouse, p. 62 (Saint- Joi y). * God.
1. Supprimer entièrement les " cheffrentes " (Dol. Sén. Quimper, p. 125), rentes seigneu-
riales opposées aux rentes foncières.
5. Ofliciers Municip. d'Honschoote à ceux de Bergues (G. Lefebvre, Doc. District de
Bergues, t. I, p. 32). L. cite un édit de 1715 qui se rapporte au Hainaut.
6. Dol. Sén. Bigorre, p. 160 (Bemac-Debat). Cif. Autist, p. 59, n. 1. Redevance d'une brebis
(oelhade).-©- L., God., Laurière.
7. Plusieurs communes s'accusent mutuellement de " perprises " (Direct, des Landes, Part.
Biens Commun., p. 494). * Laurière : perprendre, perprinse, pcrprison, God. : perprise,
au sens d'étendue, tandis que parprendre = s'emparer de. Le vrai sens est attribué par
l'auteur à parprison ;-0- L.
8. Fonds qui a été " stirpé ", moyennant une mesure de grains par journal (Dol. Sén. Bigorre,
p. 160), le sens est concédé en censive. -©- God., Laurière.
9. Terres dites làchéables (= sujettes au droit de champart, appelé tâche), Extr. délib.
munie. Loyette, Ain, Com. Dr. féod., p. 585. Laurière : tàchible ( = sujette au droit de charaart) ;
de même God. ; •©- L.
10. = corvée de vendange. Ib., p. 102. * Laurière, JNlistral ;-©- L.
CHAPITRE IV
MOTS DIVERS ÉPARS DANS LES CAHIERS
Certains Cahiers, nous l'avons dit plus haut, ont été écrits
d'abord en flamand ^ ou en allemand. Il n'est pas certain qu'aucun
ait été écrit dans un patois, ce qui ne veut nullement dire qu'on
n'en ait pas discuté en patois les articles.
Les Cahiers de toutes les régions fournissent leur contingent de
mots locaux. En voici quelques échantillons, classés par régions :
Région du Nord.
becqtte : la visite des chemins et " becques " (ruisseaux) ^.
hitnont : leur remettre les monts, " bimonts "... ou dit bruyères de Récourt ^.
carrosse d'eau : les loyers du " carrosse d'eau " et de la pêche *.
censeletle : l'incorporation des petites " censelettes " dans les grandes
fermes ^
déroddé : les terres appellé[e]s " déroddées " ^.
épilier : en donnant par " épilier " une partie de ces marchés '.
koerbroederschnp : Les bourgeoisies, " ceurbroederschap " et droits d'écart *.
inainque : pour que le " mainque du trais péché " y soit rétabli '.
1. Voir p. ex. Do!. Tl. Mar"-, t. II, p. 231.
2. Dol. l'I. Mar"'% t. 1, p. 263 (Blaringliem-Flandres).
3. IJol. l'as-de-Calais, t. I, p. 465 (Récourt). -©-L.. God. et Dict. de pat. wallon et picard.
4. Dol. 1"1. Mar-i's t. II, p. 331 (LefTrinkhouchc-Branche).
5. Ib., t. II, p. 199 (Warhem).
6. Ib., l. 1, p. 326 (La Motte au Bois). Cf. p. 451 (Steenvverck). -©■ God.. L. ; * Ilécart :
iléfrichcr un bois.
7. Dol. l>as-(lo-(.al;iis, t. I, p. 208 (Bethonsart) ; c'est une forme de location.-©- L. ;
* God. : séparer (texte de Lille). Cf. R. Legrand : vendre une ferme à l'épilier, c'est démem-
brer une exploitation rurale.
8. Dol. FI. M;ir«>% p. 265.
9. Ib., p. 401 (Gravelines) mol encore usité à Calais p. ex. On intervient à l'enchère du
marché en criant : mainque.
MOTS DIVERS ÉPARS DANS LES CAHIERS 283
inanhour : une des quatre composantes la généralilc... nomme les " manbours " ^ .
nez : 1800 mesures de terres, manoirs et prés parmi cent mesures de bois et
" riotz " ^.
Région de l'Est.
dessaller : Qu'il soit permis aux habitants de " dessalter (défricher) les brous-
sailles " et genièvres, qui empêchent l'agriculture du labourage, attendu qu'il
y a beaucoup de termes inutiles (pièces non défrichées) sur le terroir "'.
pay : Le " pay " des tailles est trop rude *.
paUotie: Le fourrage est totalement perdu parleurs" pattoties" (leurs foulées) ^.
finerot (= de limites) : Ils demandent qu'il soit rendu aux chemins "finerots"...
leur étendue légitime ^.
tjotal: sans que ces chemins puissent être défrichés, non plus que les " cotats "
du pays '.
bois de souille : presque plus de " bois de souille " ®.
boin>erel : il jouit aussi d'un " bouveret " de trente huit jours ®.
grenotte : deux boisseaux de blé appelé vulgairement " grenotte " ^'*.
paisseau : il faut un tiers de " paisseaux " (échalas) et un tiers de façon de
moins ^^.
transfiner : Les mêmes habitants feront encore observer qu'ils sont obligés de
" transfiner " pour la culture des terres ^-.
meia: : plusieurs " meix " des villages qui ne payaient que cinq boisseaux par
1. Dol. FI. :Mar°'% t. I, p. 439 (Steenwerck).
2. terres en friche, pâturages, Dol. FI. ÎNIar""'-, t. I, p. 291 (Boeseghem).
3. Dol. Baill. Châlons-s.-Marne, p. 483 (Nuisement-sur-Coole). Terme = territoire * God. ;
dessalter -Q- God.
4. Dol. Marne, t. I, p. 115 (Bussy Lettrée). Ce masculin de paije-Q- L., God.
5. Ib., t. II, p. 194 (Chichey).O God., L., Guinard, Pal. Coiirtisols. Tiré de patte ? Cf. en
Norni. patocher.
6. Dol. Baill. Bar-s. -Seine, p. 283 (Bourguignons et Foolz). * God.
7. Ib.
8. Dol. Mirccourt.p. 147(Mattaincourt); cf. p. 199 (Repel).O God., L., en ce sens, Michel ;
* Adam, Pat. loi:, p. 287.
9. Ib., p. 223 (They-sous-:Montfort). -0- God., L., Mich.
lu. Ib., p. 104 (Frenelle-la-Petite). * God., Zelikson : grenatte.
11. Ib., p. 183 (Puzieux). * Mich., Zelikson. Cf. H. L., t. VI, p. 298.
12. Ib., p. 46 (Chef-Haut). ■©■ God., L. ; le mot, demi-savant, avait dû être importé.
13. Dol. Baill. d'Amont, p. 81 (Larians et Munans). * God. : mes, clos, espace, limite,
ferme, demeure. Mot très commun dans la topographie de la région : Étang de La Maix.
281 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Région du Midi.
La cueillette qu'on peut faire dans cette région est particulière-
ment abondante. Le seul Cahier de Doléances de la Sénéchaussée de
Nîmes fournit beaucoup : « est de pacte que le " crompadour " ^ (adju-
dicataire du droit de vingtain) sera tenu de tenir la main aux mou-
lins où se déferont les olives pour mesurer 1' " oly " ^ tenir le compte
du susdit vingtain fait, s'il s'en peut " deguiner "» ^.
Sans sortir de ce recueil, on relèverait beaucoup d'autres pro-
vençalismes ; " dédier " ^ ; " ribeirier " ^ ; " ménager " « ; " cabaux " ",
" imprecarier " ^.
chatagnial : le restant consiste en terres labourables, taillis ou " chatagnial " ".
avalluissement : Plus elle demande la " valluissenient " (lire V avalluisseineiit]
de tous droits de chasse et poissaze [sic] ^^.
caneller : au printemps lorsque les grains commencent à " canellcr " ^^.
compezié : il serait de toute justice qu'il [le domaine 'de la communauté] fut
" compezié " relativement à la nature et valeur ^'^.
lai^ange : les grandes quantités de neige qui y tombent, rendent les " lavanges "
très fréquentes ^^.
1. T. I, p. 293. * Mistral : croiimpadoii (acheteur).
2. * Mistral.
3. -0- Tous les Dict. fr. de Trévoux à H. D. T. Mistral : desguaina financer.
4. Dol. de la Scnéch. de Nîmes, t. I, p. 107 (Beaucaire, Bligny-Bondurand). Clédier = ici
fabricant de claies. *Mistral, avec le sens d'homme chargé de transporter au séchoir
(cledo) les châtaignes de la récolte ; -©• L.
5. Ib., p. 108. * Mistral : homme de peine qui travaille sur les quais, portefaix. Ici voi-
turier par eau ; -Q- L.
6. Ib., p. 108. Cultivateurs travaillant sur leurs fonds. L. (S') discute un vers de Racaii,
où Delb. a trouvé ménager employé comme en Normandie, au sens de fermier.
7. Ib., p. 215 (Ccndras) (= bestiaux). * Mistral ; ■©• !'•
S. Hypothéquer, Ib., p. 284. * Mistral ; O L-
9. Châtaigneraies. Dol. Sén. Cahors, p. 356 (Vire). *Mistral : Quercy et Rouergue.
1(1. Dol. Sén. Bigorre, p. 182 (Bouilh-Devant). O L., God. Voir Mistral : avali (détruire).
Pour poissaze ne s'agirait-il pas d'une forme de péchage plutôt que de passage, comme le
propose l'éditeur ?
11. Ib., p. 502 (Préchac). *Mistral : s'élever en tuyau, monter eu tige, L. : Ronsard.
12. Ib., p. 38 (Andrest) d'un verbe fait sur compost, compos, comprois: état, cadastre,
qui est l'objet d'un long article de God. * L. avec + : dans certaines provinces du Midi,
répartition des impositions sur les fonds d'une communauté, et rôle de cette réparti-
tion.
13. Ib., p. 84 (Arrens). Cf. Il y a encore beaucoup d'éboulis du mur de revêtement, et une
" lavange " considérable au pas de Fabrèges (Lozère, p. 207). * Mistral, V° Avalanco ;
Constantin et Désormeaux, L. : se dit dans les Alpes et les Pyrénées, des torrent de bouc et
de pierre qui souvent, après de violents orages, coulent du flanc des montagnes.
MOTS DIVERS EPARS DANS LES CAHIERS 285
leguemage : Qu'on dispense les possesseurs de biens-fonds de payer la dîme des
semences, de même que celle des carnaux et des " leguemages " ^.
moulande : ils sont astreints à déposer et laisser leurs grains vingt quatre heures
avant la " moulande " ^.
pougnère : nous avions anciennement la " pougnère " de vingt-quatre ^.
Région de l'Ouest.
agatis (dégâts) : pour éviter les procès qui naisent entre voisins, relative-
ment à des " agatis " et injures verbales *.
bians (droit seigneurial) : que les corvées et les " bians " soient supprimés ^.
calinage (mendicité) : Qu'on donne des moyens pour détruire le " calinage "
qui ne fournit que des fainéants et des voleurs ®.
étot (rejet) : dans un des pays qui n'ont d'autre chauffage cjue les " étôts "
sur les bords des chemins '.
haltères : réduits à coucher sur de pauvres " balières " *.
bétins : qu'à l'avenir on n'y jette plus aucune espèce de gravois, " bétins "
et émondices '.
chirons : Ces dites terres sont... remplies de " chirons " (gros tas de pierres)
et de rochers ^^.
coulollage : la majeure partie du terrain ne consiste qu'en nappe d'eau, bocage
et " coutoslage " ^^.
garobe : On ne peut sauver en partie les blés que l'on sème, principalement les
" garobes ", pois et chanvre, qui forment les princijiales denrées ^'.
1. Dol. Sén. Bigorre, p. 409 (Mansan). * God. au mot leunage ; -0- Mistr.
2. Ib., p. 105 (Aureilhan). ■©■ L., H. D. T., God., Mistral, Laurière, où on trouve des
formes approchantes = moulée, moulage.
3. Ib., p. 263 (Fréchou-Fréchet), et plusieurs fois dans ce recueil. Voir Mistral : pougnado,
mesure de grain. -Q- L. ; *God. : poignère.
4. Dol. Sén. An^oiilème, p. 359 (Rougnac). Voir God : agastir.
5. Ib., p. 172 (RouUet). * God. : sorte de corvée, tant d'hommes que de bctes.
6. Ib., p. 429 (Pioussay). Verrière-Onill. traduisent câlin par patelin.
7. Ib., p. 338 (S'-Amant-de-Bonnicure).
8. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 346. Dol. des menuisiers. = paillasse faite de balle.
* God., qui le cite depuis le xiv= et le dit particulièrement usité dans la Vienne et les Deux-
Sèvres.
9. Ib., p. 267 (Corp. de la ville de Niort), mélange de terre et de petites pierres. Autre
forme de bétiin, béton. * Reauchet-Filleau.
10. Ib., p. 254 (Sainte-Iîanne). * God.
11. Ib., p. 152 (Clavé). O L-. God., Jaubert.
12. Ib., p. 18 (Souche). * L. : garoiibe, et jarosse mot de Poitou et de Vendée.
286 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
groie : Notre paroisse est composée : la moitié en bois et bocage, et le quart en
petite " groie " ^.
pourrin : dégrainée par les ravins <jui entraînent les " pourriiis " et la bonne
terre ^.
touche : dans les paroisses où il y a des " touches " et grands bois de futaies '.
frèche : Chaque seigneur a soin de réunir tous ses vassaux par plusieurs
" frèches " *.
froux : Les prix exorbitants des devoirs... joints au coût des clôtures et des
" froux ", empêchent le produit ^.
murailler : ainsi que d'enjoindre aux seigneurs de faire " muraillcr " leurs pré-
tendues garennes ^.
prenable : la nation ne se reconnaîtra garante et " prenable " d'aucun emprunt '.
seiglier : Plus de la moitié du reste de cette paroisse n'est autre chose qu'un
mauvais " seiglier " ^.
vertir : que la suppression des communautés... " vertisse " au soulagement de
l'État 9.
man : il y a un insecte appelé " mans " qui, depuis plusieurs années, dévaste les
grains ^^. Cf. les " tats ou mans " dont nous avons essuyé une triste récolte pen-
dant l'année 1785 ^^.
morvin : est occassionné par les sources et " morvins " (petites sources) qui y
règne annuellement ^2.
1. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 198 (Soudan) ; cf. Ib.,p. 254 (S'»-Eanne). = ter-
rain léger rempli de petites pierres. -^ L., God. Cf. H. L., t. VI, p. 252.
2. Ib., p. 180 (Saint-Projet), p. c. apparenté à purin. OL. God., Joubert, O. Bloch
pense que purin est venu de norm. tardivement en fr.
3. Ib., p. 338 (Pressines). -©■ Ose. Bloch; * .Jaubert : touché, bois de haute futaie, for-
mant généralement un bouquet isolé, God. : nombr. ex. tosche, tousche.
4. Dol. Corp. Angers, t. II, p. 739 (Par. S'-Michel-du-Bois et Chauveaux). * Jaubert,
qui le dit contracté de frerêche, pour signifier une certaine étendue de terre originairement
partagée entre les membres d'une même famille.
5. Ib., p. 740. *Verr.-Onill. : terre nouvellement cultivée, Favre : terre inculte, Beauchet,
même sens.
6. Do). Sén. Angers, t. I, p. 446 (Montcarville). * God.
7. Ib., t. II, p. 18 (Valognes). * L. : xiv= siècle, God. ; ■©• Dict. norm.
8. Dol. Sén. Civray, p. 117 (IVIairé Levescault). ■©■ L., Bloch, God. et S', Jaubert.
Cf. M»» de la Seiglière.
9. Dol. Sén. Civray, t. Il, p. 150 (Bricquebecq). Vertir n'a plus aucun usage que chez les
Normands (Trév.). Mot ancien, que God. signale comme conservé dans les principaux
dialectes. * L. Supp' : 1812. Cf. plus haut revertisse.
10. Dol. Neufch.-cn-Hray, p. 253 (S'-Maurice). «L., Dubois et Travers : larve de hanneton.
Ed. d. Duméril : mant môme sens ;-@- God. Voir plus haut, p. 251.
11. Cah. Dol. Cotcntin, t. 1, p. 4tj(j (Montciiit).
12. Ib., p. 256 (S'-Michel d'Halescourt).-©- Dubois et Travers, Ed. du Méril, God.
i
MOTS DIVERS EPARS DANS LES CAHIERS 287
lanfeuil : Les pigeons... ravagent ses grains montants et graines de " lanfeuil "
à la maturité ^.
abienner : Que les communes se partagent, et qu'un chacun ait le droit
d' " abienner " sa portion ^.
Région du Centre.
nowrage : n'étant point un pays de " nourrage " (= nourrissage), on ne peut
améliorer les terres ^.
rauche : Ce mauvais air occasionné par tous les marais et bois de cette paroisse,
qui en font une très grande partie, n'ayant presque rien que ces marais pour prés
et la nourriture de leurs bestiaux, quoi qu'ils ne produisent que des " rauches ",
" cannettes " et joncs *.
regeaure : la rivière de Chambord cause un " rcgeaure " ".
vassiveaux : Souvent le terrain de Sollogne est fort fertile en bruères, augeon et
fougère... Il y a cependant en Sollogne des moutons, brebis et " vassiveaux
(=bête, et le plus souvent, agneaux âgés de plus d'un an) ^.
vesceriaux : D'ailleurs, les blés qu'elles produisent sont... remplis de rougeoles,
" vesceriaux " (= espèce de vesce), et autres mauvaises graines '.
ouche : excepté les " ouches " ^.
pierdeur : d'autres... font des " pierdeurs " (= vagabonds), souvent tournent
mal *.
Les documents provenant des régions qui passent pour être le
Conservatoire de la langue ne sont pas exempts de ces particularités.
Voici qui provient du Bailliage de Blois :
carabins : Les récoltes ne consistent que en seigles, "carabins " et peu d'orges '".
1. Dol. Sén. Rennes, t. I, p. 330 (Brielles) ; cf. p. 339 (Gennes). Voir God. : lanfeis.
2. Cah. Dol. Cotentin, t. II, p. 278 (Fresville). *God. = améliorer, mettre à profit ; obirn-
neur, en Bretagne ; = commissaires, séquestres, ou dépositaires d'un fonds saisi. Edel. et
A. Duméril, Travers.
3. Cati. Dol. Bourges, p. 302. *Verr.-OnilI. : nourrain = fourrage vert; Jaub. inourriagc.
Le verbe est nourrer.
4. Ib., p. 119 (Feux). * Jaubert : espèce de roseau graminée et principalement cypéracécs
des marécages, laiches et diverses espèces de carex. Il donne " canneau " et " ganniaux ",
roseaux.
5. = regorgement. Baill. Orléans, p. 476 (Toury en Sologne). *Jaub. : regona, reinoii,
reflux. Verr.-OniUon : regoumi (adj.). Voir God. : regort.
6. Cah. Dol. Bourges, p. 255 (Neuvj--sur-Barangeon).
7. Ib., p. 302 (Rians). Verr.-Oiiillon : vesceaux.
8. Dol. Baill. Orléans, p. 89 (Terminiers). Terrains clos de fossés et de haies. * Jaubert,
enclos, verger, terre labourable attenant à la maison et entourée de haies.
9. Dol. Bourges, p. 273 (Osmoy). * Jaubert : pillardeux, piardeux, pierdeux.
10. Dol. Baill. Blois, t. II, p. 53 (Soings).-©- God. ; Jaubert. = sarazin ? *.Ménière : pour
sarrazin, ou bled et nais pour blé noir.
288 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
case : les bras manquent dans les campagnes, leur " case " (leur placement)
commence à être plus chère que celle des villes ^.
couri'oyer : ce qui en dérangeant les parties les " courvoit " d'une manière des
plus dispendieuses ^.
1. DoL Baill. Blois, p. 113 (S'-Viatre). L'éditeur traduit placement. -0 God., Jaubert.
2. lb.,p. 119 (Selles-S '-Denis) (= charge, harasse corvoie).-Q Cod., qui cite corvoiement
dans Bersuirc.-©^ Jaubert. Dérive de corvée ? Mérière : corveiller.
CHAPITRE V
A TRAVERS LES DOCUMENTS DIVERS
L'usage ne pouvait pas, bien entendu, s'épurer, quelque désir
qu'on pût avoir « d'être à la hauteur » d'un langage désormais un et
indivisible.
On rencontre des éléments des parlers locaux d'abord dans des
papiers administratifs ou autres, qui n'étaient pas destinés à être
envoyés à Paris, là où l'affectation d'un langage correct n'était pas
de mise.
Je passerai très rapidement sur les documents de cette catégorie.
Ils ne pouvaient pas faire exemple :
affachoir : faire venir des veaux à charge de les faire égorger à 1' " afîachoir "
{abattoir) ^.
bois de pagelle (= bois moulé) '^,
branquette : douze mille [fagots], moitié " branquette "... ^.
marécage (marée, poisson d'étang) : toute vente de poisson ou de " marécage "
sera faite à la halle au poisson *.
solalier, estibandier, métivier : Le Comité des Subsistances de Toulouse demande
au représentant Dartigoeyte : que tout " solatier ", "estibandier", " métivier "
ou autre entrepreneur, sous quelque dénomination que ce soit, seront tenus de se
conformer aux conventions des années antérieures ^.
suh'ier : le produit du grain n'a pas pu " subvier " au besoin de chaque par-
ticulier ®.
vessaille : moitié " vessaille " ^.
1. Adher, Com. Siibs. ToiiL, 4 mess, an 11-22 juin 1794, p. 139. * Mistr. : afacha.
2. Id., ib., p. 149. La pagelle était à Toulouse de 1 m. 25. *MistraI : pagela, paiera. Des-
i^rouais conte des histoires de Toulousains gouailles à Paris pour avoir employé ce terme.
3. Id., ib., p. 312, Délib. 19 frim. an III-5 déc. 1794. *Mistr. ; -0- L., H. D. T.
4. Id., ib., p. 379 (Cons. G^ de la C"" de Toul., 12 therm. an 11-30 juil. 1794). -Q" Mistral
■en ce sens.
5. Id., ib., p. 91, 29 flor. an 11-18 mai 1794. Une note explique : les deux premiers noms
•désignent des moissonneurs. Voir Mistral : soulalié, estivadou. Desgrouais blâme estivandiers,
pour batteurs.
6. Reg. Délib. €"■■ de Passy (ms.), f 18, 9 nor. an III-29 avr. 1793. -©-L., God., Mistral.
A-t-on, écorché subvenir ? Désormaux et Constantin ne connaissent pas ce mot.
7. Adher, o. c, p. 312, en note : vessaille, vaissaillo (bachaillo), terme local ; c'est le
résultat de la coupe du sous-bois, vaisso baissa. *Mistral.
Histoire de la Langue française. X. 19
290 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Papiers destinés a Paris. — Des mots locaux émaillent aussi
les papiers qu'on envoie à Paris. Il n'est que de parcourir les Procès-
Verbaux du Comité des Droits féodaux ou le Partage des Biens commu-
naux.
Dans certains cas on n'a pas pu traduire. Ainsi, «on observe, dit un
texte limousin, que le remboursement des " pagezies " et solidité
n'est point parfait, s'il est dividuel et par cote » ^ ; cf. « ils les attaquent
en " pagezie " » ^.
Ailleurs, la nécessité de se servir du mot local était moins impé-
rieuse ; il était possible de trouver un équivalent ; la tendance à user
du terme du pays l'a emporté chez les rédacteurs, et cela est signi-
ficatif. Citons à titre d'exemples : " négooiale " (taille) ^ ; " péré-
quaire " *. On n'a pas cherché plus loin.
Les Procès- Verbaux du Comité d" Agriculture et Commerce présentent
un assez grand nombre de termes locaux ou régionaux. Ainsi :
rnaqiiignage (tractations, tripotages) : En les rendant cultivateurs [les Juifs],
on allégerait la nation de l'onéreux fardeau dont ils la grèvent, n'ayant de res-
sources que l'usure et des " maquignages " {sic) ruineux ^.
marquairie : Ils se plaignent de ce que trois bergeries et une " marquairie "...
ravagent entièrement la pâture de cette communauté ®.
Les papiers du Comité des Droits féodaux sont aussi assez riches,
mais les mots de droit y sont les plus nombreux. On en trouve
cependant d'autres :
billière : c'est l'écluse ou " billière " de Veilledrais '.
1. Com. Droits féod., p. 277. Observ. d'habitants du Bas-Limousin, 1790. L'éditeur,
comme nous l'avons déjà noté, a lu à tort papegie, alors que la vraie forme apparaît dans
un autre document. Voir plus haut, p. 281.
2. Ib., p. 537, Mém. de Vayron cadet à S'-Flour (Cantal). Le mot * God., Mistral ;
■©^ L. Quant à solidité, voir H. L., t. VL PP- 372 et 496. L'éditeur a eu tort de substituer
solidarité, solidité était d'usage général.
3. Rép. El. Gap aux États du Daiiphiné, Guillestre, p. 213. * L. S', God. : Bourgogne ;
-0- H. D. T.
4. La. commune a été allivrée dans le " péréquaire " général un quart de Jeux taillables (Rép.
El. Gap aux États du Dauphiné, Chaudun, p. 137). ■©■ L., H. D. T., Trév., Lauricre. Péré-
quateur * Trév. et God.
5. Texte d'une lettre de M. Rosman, ancien doyen du Cons. du roi au prés' de Mirecourt,
habitant Lunéville. Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm., Const., t. I, p. 702, n. 2, 10 déc. 1790.
■©■ L., Ler., Bas-Lang., Adam, Pat. lorr., Haillant, Pat. vosg. ; maquigner est très usuel dans
la conversation. II paraît plus en rapport avec maquignon qu'avec maquiller.
6. Proc.-\'erb. Com. Agr. et Comm., Const., t. I, p. 305, 26 mai 1790. Ailleurs mar-
quairerie ou marcairerie. Voir Cah. Par?y-sous-Montfort, Do). Baill. IVlirec, p. 176.
Ce mot tiré de l'allemand melkerei est déjà dans Rozier : On fait le fromage cuit dans des
cliaumes construites sur les sommets... Une chaumière destinée au logement des " markaires "
et de leurs vaches... a donné le nom à ces chaumes. Le terme de " merkaire " est consacré pour
indiquer les p<itrcs qui ont soin des vaches et qui préparent le fromage (o. c, V, 73, art. Fro-
ma^-'C, d'après le Dict. Encyclop.).-^ L., Adam, Pat. lorr., Haillant, Pat. vosg.; «Michel.
7. Com. Droits féod., p. 237, Dol. de Redon, Bains, etc.-©- God. ; L. donne : billeur, billard,
(pilotage).
A TRAVERS LES DOCUMENTS DIVERS 291
brière (terrain marécageux en forêt) : un moyen quelconque... de me rendre
ce que je perds, et surtout par l'usage d'une " brière " ou commune, utile à
mes paroissiens ^.
regards (= bêtes à laine) : ne pas payer la dîme de ceux appelés " regords " ^.
warichais : les arbres qui croissent dans les chemins et les " warichais " ^.
Les documents que Lefebvre a réunis, dans son beau recueil inti-
tulé Questions agraires, sont également à étudier : les mots de cam-
pagne y abondent — naturellement :
emboucheurs : une vingtaine de gros marchands, appelés " emboucheurs de
bœufs " *.
locateries : plusieurs fermiers de domaines et " locateries " exigent des droits
onéreux ^.
sole : Celle-ci [la grande culture] divise la terre en trois " soles " parce qu'il lui
faut de l'avoine (blé, avoine, sombre) ''.
siirvine : l'obligation de fournir une quantité de gros blé pour gain de " sur-
vine " '.
Des grandes collections dont il vient d'être parlé on peut rappro-
cher les réponses à la circulaire de François de Neufchâteau en l'an V.
Il n'est pas rare d'y trouver des termes curieux : « la libre importation
des cendres de potasse, dites " casaudes " » ® ; « jamais, sans le voisinage
de la blanchisserie, la " musquinerie " ne parviendra au degré de
prospérité... « " ; « les sources les plus abondantes offrent à l'entrepre-
neur les moyens de " repaurer" i" et d'" ayaïer " les toiles ^^ dans les
eaux les plus pures»; " étilles "i^.
1. Com. Dr. féod., p. 158 (Plainte du C"" Germiny à S'-Christophe-le-Jajolet, Orne).
Voir God.
2. Com. Dr. féod., p. 61, S"^-EuiaIie-de-Larzac, Aveyron.-Q- L. ; * Mistr. : record, agneau
d'arrière-saison.
3. Ib., p. 215, Feignies 1790. *God. : warescais — terre vague, pâture ;-0- L. ; *Vermesse:
waréchais et warischaux warisquaiix = vaine pâture.
4. Pét»° de S'-Jul.-de-Civry, Lefebv. Quest. aqr., p. 200, Arr' Charolles.
5. Doléances de met. et vignerons de Billy, il 142, an" La Palisse. Id., i&.-Q-L., God., qui
a locateur.
6. Mém. du C" Buisson, près de Troyes, Lefebv. Quest. agr., p. 145. ■©■ L. ; *God. : jachère
ou terre qui n'a reçu qu'un premier labour.
7. Dol. des métayers et vigner. de Billy, Id., i&., p. 142, arr' La Paiice.-0-L., qui donne sur-
vîner un vin. God. a surviniage, redevance sur les vignes.
8. Statist. an V, p. 133. Valenciennes.-Q- L., H. D. T. ; *Hécart : casa»/e, sorte de potasse
de Saxe, dure, à l'usage des blanchisseries de toiles.
9. Ib., p. 147, Arras. -Q- L. : qui donne musquinier = ouvrier toilier ; *Hécart, qui
renvoie à murquenier, ouvrier en batiste.
10. Ib., p. 147. Je pense qu'il faut lire repaumer. Repopier la buée signifie à Béthune
rincer : rincer la lessive. *Hécart : rincer les verres, même le linge. En Lorraine erpàmé.
Wallon rlspdmé.
11. -Q- Hccart et aux autres Dict. Il s'agit peut-être de quelque dérivé du wallon aiiw (eau).
12. Métiers à faire la batiste cambrai ou lalenciennes (Statist. an V, p. 190, Grévillers). * L.
292 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Au HASARD DES LECTURES. — Pour faire un relevé sinon complet
du moins qui donne une idée à peu près exacte de la place que tient
le vocabulaire des provinces dans les écrits du temps, il ne faudrait
négliger aucune source. Il y en a des traces dans des Mémoires, dans
des lettres, publiques et privées : Citons " frapouille " ^ ; "gloriette" ^;
" laver" ^ (= vendre) ; " pétrat " ou " pétras " : « je me trouve cent
fois plus heureux que d'être avec tous ces " pétrats " de volontaires » *.
« " Chambonnage " se rencontre dans un Rapport de Police ^ en com-
pagnie de " varenne " » ^.
Avant d'arrêter notre exposé sommaire, ajoutons encore quelques
mots cueillis de l'Est au Midi, du Midi au Nord et du Nord à l'Ouest :
" colline " (= fond d'une vallée en pente, où descend le ruisseau) "^ ;
" mas de terre " (= étendue de terrain) ^ ; " retrouve " ^.
Cailhava, en sa qualité d'homme de lettres, aimait visiblement
l'observation pittoresque. Devenu Jacobin, il fut envoyé par
Garât en qualité d'observateur dans le Midi. Un de ses rap-
ports, daté de Narbonne, septembre (?) 1793, est émaillé de mots -
du crû :
L'instrument aratoire est... composé... d'un " aroire " sans roue, d'une " reille "
1. Volé par ces agents infidèles qui... n'ont versé dans les magasins que " frapouilles " et
des objets qui ne valaifnt pas les frais de voiture (Baudot, à la Conv., Mon., Réimp., t. XXIV,
p. 683) ; = guenille. -©-L., H. D. T., Oudin, Ler., Bas-Lang., Roll., Desgr. d. Goug., Sain.,
Long, par., et Arg. Ane. ; * Michel : haillons, vieux drapeaux, etc. Cf. Haillant, Pat. vosg. :
frapouye.
2. Les haies des jardins de la ville ont été coupées... les baraques et " gloriettes "abattues
(Lett. de Metzinger au député Couturier, 23 août 1792, d. Chuquel, Letl.. p. 92). Ce mot très
ancien * God. ; il s'était conservé au sens de cabinet de verdure, logette dans un jardin,
surtout en Alsace et en Belgique. -0- Michel, Bas-Lang. ; * L.
3. J'ai encore " lavé " mon havresac d'une calotte de la nation toute délabrée 8 l. (Let. de
Combaud fils, 25 flor. an 11-14 mai 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 204). Serait-ce
notre mot de jargon laver = vendre ? (l'auteur est provençal, et ^listral donne lava : manger
tout son bien). * L., Bas-Lang. : vendre, se défaire de ses effets, bijoux, Francisque-Michel,
Argot, Sain., Lang. par. i-Q- H. D. T., Oudin, Ler., Desgr. d. Goug.
4. Leit. d'un cap. fourr. Bern. Saint-Michel, Wallon, Trib. révol., TV, p. 66. *Bas-Lang. :
mot vulgaire et trivial qui signifie balourd, ignorant, grossier personnage ;-0- tous les lexiques,
cependant comme il est commun dans les patois du Centre et de l'Ouest, il est probable qu'il
est ancien.
5. Garnier, Rapport, 29 juin 1793, P. Caron, Rapp. Aoents... Inlér., t. I, p. 415; on dis-
tingue quatre espèces de terres : le " chambonnage ", la " varenne ", les sables et le cail-
loutage, et la terre à bois (terre forte qui se laboure avec la charrue à bêche horizontale).
* L. S».
6. Voir le texte cité dans la note précédente = terre inculte à peine propre au pâturage.
*L.
7. Les villages sont placés dans les '' collines " le long des ruisseaux qui g coulent (Part.
Biens Comm., p. 312). -©■ Adam, Haillant, C'est un sens que fréquemment les paysans des
Vosges donnent à ce mot.
8. Faire rendre tant les usages que " mas de terre " qu'il a anticipés (Pét"" groupe d'hî b.
Charentonnay, Cher, Part. Biens Comm., p. 439). *Mistral, L., qui le donne comme d'Avignon
et au sens de maison. Il est usuel dans tout le Midi.
9. La " retrouve " à la campagne chez les fermiers est presque achevée (Lefebvre, Doc. Subs,
Reri/ues, t. I, p. 69).-©- God., L., Corblet, Gloss. Pic, Reraàcle, Wall, fr., Vermesse.
A TRAVERS LES DOCUMENTS DIVERS 293
qui fend la terre, d'un couteau qui coupe la racine, et d'un versoir en bois
appelé " mousseau ".
Dans chaque paragraphe, on relève un met intéressant, souvent
plusieurs :
lin chef se loue ordinairement avec 30, 40 de ses camarades. Un " repond " leur
fait la part aux heures du manger... En arrivant aux champs, " lou tua dal ver ",
la mort du ver, ail, oignon, pain... Sur les deux heures " leva de l'egue ", c'est-à-
dire lever de la mule : salade d'oignon ou de laitue, etc..
La production du grain, ainsi attaqué, est presque réduite à zéro, parce que
l'essentiel n'est pas la tige principale, mais les tiges accessoires, appelées les
" pages " etc.. ^.
Dans son réalisme, GufTroy emploie du patois pour donner à son
récit une couleur authentique ^.
Il pouvait arriver que tel ou tel de ces mots fût cité expressément
dans une revue, ou même un journal, et recommandé pour ainsi
dire. Le G" Mourgue, traitant de l'influence des labours sur la végé-
tation, cite V expression heureuse du Midi, pour indiquer l'instant
où un champ a besoin d'être labouré de nouveau : " il a mangé son
gueret ". Le même estime que de trop fréquents labours " désai-
sonnent " souvent les terres, en ramenant à la surface les terres crues
du fond ^.
Remarque. — Il va sans dire qu'il faut aux mots ajouter les
expressions, telles que " pour jour et jamais " (= à toujours) * ; " ils ne
font ni une ni deux " ^ ; " être à rien " ® ; " vendre à la bloque " ''.
Elles sont souvent difficiles à expliquer et même à remarquer, parce
qu'elles se composent de mots usuels. Mais je dois en venir à des
éléments linguistiques d'une toute autre nature.
1. P.Caron, -Ropp. Agents... Intér.,t. I,pp. 136-138. Dans un rapport qui suit, le même nous
parle du vent nommé cers (N.-O.), des diiïérertes espèces d'oliviers, oliviùre, sergie, mou-
raude, ou nicraude et piccolinc.
2. Un juré de Le Bon rencontre une femme de paysan rentrée pour allaiter son enfant.
Elle n'a pas de cocarde. Le juré la traite de « foutue aristocrate ». La femme répond : « Je
viens d'che camp, j'ai mi bson d'cocarde », le juré la menace de la guillotine. La femme
répond : « si lu me fais guillotiner pour cha, on a bien raison d'dire qu'on en guillotine à
Arras qui sont aussi mocheux que ch'mocheux que je tiens dans mes bras » (dans L. Jacob,
Le Bon, t. II, p. 297). On remarquera sans peine que ce patois manque d'authenticité.
3. Feuill. du Cultiu., 17 therm. an IV-4 août 1796, t. VI, p. 262-263,
4. Des possessions... deviennent de vrais titres, et perdent '' pour jour "[sic] et jamais l'espérance
d'en être délibérés (Reg. des hab. de Filstrofï, Moselle, Com. Dr. féod., p. 313). L'expression
a embarrassé l'éditeur. Elle est très usuelle en Lorraine. •©■ Michel.
5. Chatton, Cah., p. 47. Également usuel en Lorraine
6. Le défaut de travail fait que 400 pères de famille sont " à rien " {Statist. an V, p. 121,
Maubeuge) ; cf. 200 pères de famille " à rien " et très indigents (Ib., p. 122).
7. Les marchands de Bourg ne " vendent plus qu'à la bloque " (= en bloc) (Com. de Sur-
ueiZZ., Bourg, 2 frim. an III, Arch. de l'Ain, 932, pièce). L'emploi des substantifs verbaux
ainsi construits est commun dans le pays, m'écrit M. Durrafour, prof"^ à l'U. de Grenoble,
qui, du reste, n'a pas entendu l'expression à la bloque. -Q- tous les Dictionnaires.
CHAPITRE VI
AUTRES ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES D'ORIGINE PROVINCIALE
I. Phonétique. — Nous n'avons pas, à vrai dire, beaucoup de
témoignages directs et précis sur ces accents provinciaux qu'on
tenait tant à détruire. Personne môme n'a eu l'idée de faire un baron
de Foeneste ^
Notre seule ressource est d'imaginer, d'après les accents d'aujour-
d'hui ; ils nous enseignent du reste avec une quasi certitude ce
qu'ont pu être ceux du passé.
Il arrive quelquefois qu'on peut interroger l'orthographe des manu-
scrits, mais à condition qu'on ne la considère pas comme un témoin
très fidèle. Elle cache si souvent la prononciation normale, qu'elle
ne peut pas reproduire non plus bien exactement un parler fautif.
Malgré cela il ne faut pas pousser trop loin le scepticisme. Quand,
dans une seule et môme lettre on rencontre Kombanie, Badeljon,
Paderjotismus, Maier (Maire), Wollendehr (Volontaire), Garnisohn,
Munizipalitaet, Fuderaschsack (sac à fourrage, musette), il n'est
pas besoin de chercher longtemps de quel pays est celui qui l'a
1. D'après les Gasconismes corrigés (pp. 396 et saiv.),les principales fautes des Gascons
sont :
Altérations de voyelles :
eij pour ai (é) : j'ey pour j'ai.
ai ou e pour é (e) : dussai-je pour dussé-je.
expliquai-je pour expliqué- je.
Altérations de consonnes :
te pour ce : alsent, etsprès, flutsion, etsat,
etsccllent.
t pour s : factieux.
c pour ce : acent pour accent.
Suppression de consonnes :
Savier pour Xavier.
g : alimentation pour augmentation.
h (init.) : auteur pour hauteur.
h (médial) : enarnaché pour enharnaché.
p : sétembre pour septembre.
Substitution de voyelles :
ce pour u : je feus (foe) pour je fus.
Diérèse :
m pour toi : oui (ill) pour oui (wi).
Allongement, doublement de consonnes
r : pajToisse pour paroisse.
AUTRES ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES D'ORIGINE PROVINCIALE 295
écrite ^, et on sait à peu près sûrement comment il entendait et pro-
nonçait les sourdes t et les sonores d, j et z, etc.. Voici qui est
moins net, mais où l'auvergnat transparaît tout de même : « Si tu
n'est pas toute seulle et que le compagnion soit à trai^alier, tu peus,
ma chaire amie, venir voir jugé 24 mesieurs tous si deçen président
ou conselier au parlement de Paris et de Toulouse. Je X'ainvite à
prendre quelque choge aven de venir parche que nous naurons pas
fini de 3 hures. Je t'embrase ma chaire amie et epouge » ^.
On réunit ainsi, à force de lectures, quelques traits épars. Marquant
nous renseignera sur le traitement des sonores finales dans les dépar-
tements de l'Est et du Nord-Est où il ne reste plus trace de l'e sourd,
qui suit la consonne. Il écrit : « ils se trouvent entre deux alternaii/s en
même temps inévitables et terribles s'ils retournent... s'ils restent» ^.
Malheureusement, dans la plupart des cas, les faits qu'on observe
à travers des orthographes irrégulières, laissent entrevoir plutôt que
constater la réalité phonétique.
On est également en droit de faire état des observations des théo-
riciens qui se sont appliqués à l'époque à corriger les défauts de leurs
provinces. Rolland en est un exemple. Quoique ses observations ne
portent pas seulement sur le français parlé dans la région de Gap
— et peut-être à cause de cela — elles nous renseignent sur des par-
ticularités de langage de la France méridionale. Une des fautes prin-
cipales qui, suivant lui, gâtent le langage de ses compatriotes, c'est
l'habitude qu'ils ont d'abréger les longues à la pénultième, de dire
âge, pâte, coté, hete, gite, trône, au lieu de âge, pâte, côté, etc. Il y
insiste dans son Supplément. Il relève encore d'autres faits : la pro-
nonciation en e fermé de e dans palais, français, etc.
Toutefois l'insuffisance des transcriptions nous rend souvent diffi-
cilement compréhensibles les observations un peu délicates.
Prenons un exemple qui suffira à montrer la complexité des
problèmes.
Le volontaire Munerot écrit Vinnemi [Lett. I, p. 91; cf. Lett. V,
p. 94), la pinne (la peine, Lett. II, p. 92) et aussi dingnez (Ib.), min
(la main, Ib.). Il semble que chez lui e devant nasale tend vers un i.
Quel peut être cet i ? Est-il nasal ?
Son è [e nasal), s'il faut en croire l'orthographe, suit la inême voie.
Dans la région du Nord-Est, c'était l'inverse qui se produisait.
Les Sarcelades nous donnent chopeine (p. 13), la fremme = la frime
1. Lettre du volontaire national Johann Jacob Haberlin à la Municipalité de Strasbourg,
datée de Franckendahl, 12 janv. 1793. Le signataire demandait à être libéré du service
2. Juré Trinchart, floréal an II, Wallon, Trib. révol., t. III, p. 287.
3. Corn, d'étapes, p. 226.
296 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
{Ib.), daigne (= digne, p. 66), champaignons (p. 14) ^. Où était la
démarcation entre les deux aires ?
Le même Munerot écrit cinquime. Est-ce la réduction lorraine de
ye à yi : les pyi, comme on l'entend aujourd'hui encore dans toute une
région, et que Michel a constatée : papii, tablii {papier, tablier) ?
Mais Munerot écrit ailleurs troisième.
On voit encore le même Munerot écrire filiciter ^, comme Vadé
écrit pricaution ^, comme les Sarcelades écrivaient inorme, liger \ Il
est peu vraisemblable que Ve atone ait eu sur un terrain aussi étendu
et varié la même tendance à passer à i ^. D'autre part on trouve
cette confusion bien loin de là, dans le Sud-Est. Rolland blâme gisier,
pipie, moriginer, ^isicatoire et inversement élexir, démissoire, gérofle *.
On a publié récemment trois lettres du caporal-fourrier Dupont-
Ferrier, originaire de Crolles (Isère), et écrites de l'armée des Alpes,
ans IV, V et VI. Elles donnent lieu à de curieuses observations.
Je commencerai par l'addition de r finale. En voici des exemples :
i^eur (I, p. 136) ; mar place (= ma place, Ib.) ; toir (I, p. 137) ; que
Marquin m'ar aporté (II, p. 137 ; cf. p. 138) ; nous somme étée
quar une portée de fusil (= nous avons été qu'à [seulement à] une
portée de fusil, Ib.) ; saviont par quoir dire (nous ne savions pas
quoi dire, III, p. 140) ; on n'ar commencé le jeur à huit heures (Ib.) ;
un peur (Ib.) '.
Inversement la suppression de r finale est commune : le plessy
(I, p. 136) ; la finit (= finir, Ib.) ; sont été aubligé de nous noury
(II, p. 138) ; les transsepos (transports, Ib.) ; aie ouvry le chemin (Ib.) ;
nous devons parti (II, p. 139; cf. III, p. 141).
Notons aussi la chute de s devant une sourde à l'intérieur des
mots : nous reteront (I, p. 136) ; eperont (espérons, Ib.).
L suivi de e sourd donne naissance à une syllabe ier : bouteille >
boutaillier (bouteille, I, p. 136; cf. III, p. 141). De même dans
la montagnier (II, p. 138) ; une pareillier afaire (III, p. 140) ^.
Ailleurs i se réduit à / : un parel (II, p. 138), ledetal {= détails, Ib.).
Vraisemblablement, si dans certains milieux le caractère phonétique
des divers parlers devait être assez marqué, il se peut bien que dans
1. Vadé a chagraine, Claudaine (Poirier, t. 1, p. .39).
2. Lett. I, p. 92.
3. Vadé, La Grenouill., t. III, p. 273.
4. 1" Part., pp. 23 et 33.
5. Vadé a du reste c'est eniitile {Pipe cass., t. III, p. 242).
6. Voir Rosset, o. c, pp. 159 et suiv. Les Gascons, suivant Dumas, disaient rédicule,
iglise (Ih., t. I, p. 222).
7. On trouve ce r à l'intérieur des mots : Vous m'arprené (III, p. 141) ; peiirtaltre (II,
p. 139; cf. p. 141).
8. Cf. cunipagnie (= campagne, I, p. 136).
AUTRES ELEMENTS LINGUISTIQUES DORIGINE PROVINCIALE 297
d'autres les caractéristiques locales aient tendu à s'efîacer, ainsi dans
les armées, quand d'amalgame en amalgame, les contingents de volon-
taires ou de réquisitionnaires fournis par chaque département,
se fondirent dans une masse homogène, où les gens des diverses
régions se coudoyaient, vivaient et... se blaguaient les uns les
autres. C'étaient là des conditions extraordinairement favorables à
une fusion linguistique. Mais nous manquons des documents néces-
saires pour l'observer.
L'armée n'était pas le seul milieu où les accents provinciaux se
confrontaient. Pour la première fois depuis près de deux siècles
délibéraient ensemble des Bretons et des Provençaux. Jamais Alsa-
ciens ou Lorrains n'avaient formé une Assemblée avec des Borde-
lais. Dans les Assemblées révolutionnaires, surtout à la Convention,
les accents les plus divers se faisaient entendre. On le nota ^, mais
la rencontre eut l'effet qu'elle devait avoir au temps où on ne rêvait
que d'unification. Elle incita à chercher les moyens d'effacer à tout
prix les discordances.
S'il était impossible d'y réussir pour le présent, on ne désespérait
pas de l'avenir. Deleyre demandait qu' « afin de répandre dans toute
la République la pureté de la langue française, tant pour la diction
que pour la prononciation, on envoyât les enfants du Midi dans les
gymnases du Nord où l'on parle le mieux, et les enfants du Nord dans
les gymnases du Midi pour y porter le bon usage » ^. Simplement !
Au fond, Grégoire avait dû faire des rêves analogues : « L'accent,
disait-il, n'est pas plus irréformable que les mots » ^. Domergue
proposait de mettre au service de l'orthoépie la puissance publique :
Aux Bouches du Rhône, dit-il, le sillon de la palatale r est dans le gosier : le
sillon prosodique, presque toujours l'inverse du sillon de Paris. Rompons les
sillons des dialectes féodaux et traçons avec courage ceux où doit fleurir la pro-
nonciation pure de la langue de la liberté. L'abolition des jargons est la première
façon qu'il faut donner au champ de la parole ; la seconde je la donne dans cet
ouvrage... Le gouvernement n'a qu'à vouloir d'une volonté active, éclairée, cons-
tante, et dans peu, les rives de la Garonne ou du Var seront frappées des mêmes
sons que les bords de la Seine. Le sage législateur a dit : il n'y a plus de provinces,
l'homme instruit dans sa langue dira : il n'y a plus d'accent gascon * !
II. Formes grammaticales. — Beaucoup des représentants
avaient assez de monde pour avoir corrigé, partiellement du moins,
1. A la Convention Nationale, dit Grégoire dans son Rapport de prairial, on retrouve les
inflexions et les accents de toute la France (LeM. à Grég., p. 310).
2. Idées sur l'édiic. nation., dans Guill., Proc.-Verb. Com. I. p., Conv., t. 1, p. 667.
3. Rapp. de prair., Lelt. à Grég., p. 310.
4. Pron. franc., p. 43-44.
298 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
les provincialismes de leur vocabulaire. Les fédérés envoyés en délé-
gation, les comités ou les sociétés se surveillaient autant qu'ils pou-
vaient. Admettons-le. Mais, si l'on châtie assez facilement son lexique,
il est fort difficile de rectifier sa grammaire, je veux dire les formes
et la syntaxe dont on a l'habitude d'user, et qui sont, avec l'accent,
les caractéristiques les plus marquées d'un langage.
Naturellement les formes qu'on rencontre dans les textes peuvent
être, comme les mots, des archaïsmes. D^abord que avait été con-
damné à Paris. Féraud le disait hors d'usage. En admettant
qu'une locution dont Bossuet et Molière s'étaient servis pouvait
expliquer l'usage que certains en faisaient, il reste probable que là
où j'ai rencontré cette locution pendant la Révolution, il ne s'agit
pas d'une réminiscence classique, mais d'un provincialisme. Les
exemples en sont nombreux : « " d'abord que " (= aussitôt que) nous
serons arrivés à Besançon » ^.
Je lis dans une pièce du Lot : « son fds qui est " du depuis " décédé » ^.
Du depuis avait été condamné par Malherbe ^. Ce sont là des
archaïsmes devenus provincialismes.
Les éléments morphologiques, appartenant proprement aux
divers français locaux, ne manquent pas dans les textes : « Le dépo-
sant ayant eu affaire chez sa " brasseresse " « *. On a noté plus haut
les principaux faits de ce genre.
Bien paysannes étaient les formes des Sarcelades : je seriemmes
(p. 12) ; j'auriemes (p. 172) ; je mentiriemmes (p. 256) ; quand j'al-
liemes dans sa maison (p. 13) ; aussitôt qu'il eut entendu Que notre
curé je raviemmes Que drei le soûar je V entendiemmes (p. 261). On
rencontre même je foinmes {= nous faisons, pp. 18 et 34). Je n'ai pas
trouvé d'exemples analogues dans les écrits révolutionnaires. Cer-
taines pièces d'allure poissarde seules reproduisent les j'iui criâin ^.
C'est là pure imitation.
Dans la plupart des cas, il serait très périlleux de trop localiser
les faits relevés. Voici par exemple un volontaire du Lot qui, dans
la conjugaison, se sert de l'auxiliaire être au lieu d'ai^oir : « Je vous
dirai que " nous sommes été bloqués " pendant l'espace de six mois...
nous avons bien souffert, " nous sonmies été obligés " de manger du
1. .\ul., Act. Com. Sal. p., t. II, p. 476. Cf. " d'abord que " j'aurai fait le travail pour con-
naître le résultat des recensements (dWlbi, 5 flor. an II, Id., ib., t. XIII p. 41) ; " d'abord
que " nous les aurons reçus officiellement, je l'en ferai part (Cap"' Lacombe, 3= bal. Dordogne,
28 juil. 1793, dans De Cardenal. Recrut. Armée, p. 416).
2. Com. Dr. féod., p. 8.5. Habit, de la Capelle Cabanac.
3. Brunot, Doctr., p. 461. Il est blûmé par RoU., V depuis.
4. Desglants, ancien maire de Vazcix, près de Lille, Procès Miacinski, mai 1793, Bûchez
et Roux, t. XXVII, p. 108.
5. Chans. de Girey-Dupré, La Révol. fr., 1901, t. XLI, p. 112.
AUTRES ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES D'ORIGINE PROVINCIALE 299
•cheval, nous avions plus de vivres » ^ ; « " je suis été nommé " caporal » ^.
On a conjugué ainsi dans beaucoup de pays, et aujourd'hui encore
des gens de partout font de même.
Savoir, avec la valeur de poiwoir, porte la marque du Nord. Le
conditionnel s'emploie encore en français. On dirait peut-être :
« parce que, disaient-ils, s'ils attendaient plus longtemps, il serait
tellement durci par la gelée qu'ils ne sauraient plus le manger » ^.
Mais aucun Français de France n'eût plus écrit au xviii® siècle :
« l'officier que nous avions sauvé " ne savait rien dire ", il était trop
affecté », ou bien : « l'artillerie que les chevaux " ne savaient plus
traîner " » *.
J'ai trouvé dans les registres communaux de Passy (H*®-Savoie),
" rière " à la place de dans ^ : « " rière " cette commune figure à toutes
les pages des registres ». Mais cet emploi se retrouve dans une aire
très étendue.
III . Syntaxe. — On rencontre aussi des faits de syntaxe qui
sentent leur lieu d'origine et qu'on peut à peu près sûrement attri-
buer au français de provinces particulières. Par exemple l'emploi
du possessif de l'unité au lieu du possessif de la pluralité, comme
chez Montaigne : « les Avignonois ont passé ici devant Monteux avec
*' ses trouppe " artilerie et équipage » ^.
L'emploi de l'article au lieu d'un possessif est caractéristique du
Midi : « Adieu, ma chère sœur, assure la maman de mon respect » ''.
Voici deux faits que je crois lorrains :
A. leurs remplace eux : « Je suis, entre leurs quatre, emmené en ville » * ;
B. Un attribut adjectif est joint au verbe avoir, comme dans :
vous avez bien aisé de, dans le sens de il vous est bien facile : « Notre
guide... nous fit prendre une direction par où, nous disait-il,
" nous aurions plus court " » ^.
Le complément de même avait été autrefois construit avec de, et
cet usage s'était conservé dans le Midi i". On trouve des survivances
1. Jean Tullat, Lett. 5 germ. an 11-26 mars 1794, Ern. Picard, An Serv.de la Mat., p. 37
(l'auteur est du Puy-de-Dôme).
2. Id., ib., p. 39.
3. Bourgogne, Mém., p. 78. L'auteur est de Condé-sur-Escaut (Nord).
4. Id., Ib., pp. 81 et 205.
5. * God. Comp".
6. Paulin de Monteux, Joiirn., p. 136 ; cf. les Carpentrassien son sortg avec " sa troupe "
de cavaillier (Id., Ib., p. 139).
7. Cap. Doat, de la 2"' du 3 de la Dordogne, 9 juin 1793, dans De Cardenal, Recrut. Armée,
p. 414.
8. Chatton, Cahier, p. 62. -Q- Michel.
9. Bourgogne, Mém., p. 217.
10. Voir H. L., t. III, p. 473.
300 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
dans des textes de la région : « " que nous ne payions le droit de mou-
ture que "sur le môme taux des habitants" de la ville «i. Comparez :
« un terme qui ne serait " ni plus éloigné de cinq ans " ni " plus rap-
proché de trois " » ^.
Mais je serais moins affirmatif au sujet d'autres cas où le tour se
rencontre, par exemple dans les Observations sur le régime des Incu-
rables (Tuetey, Assistance publique, t, I, p. 165) : « nous ne sçavons
pourquoi ils ne peuvent point se contenter " du même bouillon des
pensionnaires " ». La pièce est écrite à Paris, et rien n'autorise à penser
qu'un homme du Midi a tenu la plume. C'est possible pourtant.
Incomber sur est mis à la place de tomber dessus par des officiers
de la garde nationale de Nancy introduits à la barre : « On a armé vingt
spadassins, disent-ils, pour " incomber sur ces jeunes gens " » ^. Incom-
ber sur est peut-être un lotharingisme • — Michel le considère comme
tel — on ne saurait l'affirmer positivement.
Subvenir de semble venir du Midi : « Il y a des ressources infinies
pour " subvenir de l'État " » *.
Jouir est employé avec un objet direct. Des exemples se trouvent
dans tous les Cahiers du Midi.
Conclusions. — On pourrait mener cette enquête beaucoup plus
loin que je ne l'ai fait. Elle ferait découvrir toutes sortes de faits,
très intéressants pour le dialectologue, occupé soit des patois, soit
des diversités locales du français. Il y a, sous l'influence des événe-
ments, affleurement du fleuve souterrain qui coulait sous la glace
de la langue écrite.
Bien entendu, aucun de mes lecteurs n'ira s'imaginer que ce que je
viens de lui mettre sous les yeux était la façon ordinaire d'écrire des
provinciaux. Pour trouver de semblables échantillons de toutes les
erreurs, il a fallu longtemps chercher et choisir avec soin. J'ai donné
ce qui s'écartait le plus de l'usage normal.
Pourtant il existait dans les campagnes et dans les villes même des
gens encore moins lettrés que ces illettrés, c'étaient ceux qui n'au-
raient pas même été capables de faire des fautes, puisqu'ils ne
1. Coin. Dr. féod., p. 213 ; lorsque l'accusateur public vint me montrer un registre des déli-
bérations sectionnaires dans hsquelles le Comité des subsistances, " le même d'aujourd'hui ",
avait assisté, je lui dis de les (aire arrêter (Rie. !«' pluv. an 11-20 janv. 1794, .4c/. Com. Sal.
p., t. X, p. 354).
2. Dol. Son. Toul. et Comminges, p. 186 (Saint-Béat).
3. Bûchez et Roux, t. VII, p. 136, août 1790. ■©• L., H. D. T., Fr., Bas-Lang., Goug. ;
♦Michel : incomber sur quelqu'un n'est pas français. On l'emploie improprement pour signi-
fier : dire de quelqu'un des choses dures et désobligeantes, soit en sa présence, soit en son
absence. Tomber sur quelqu'un, lui tomber rudement sur le corps.
4. Dol. Sén. Angoul., p. 362 (CouUonge).
AUTRES ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES D'ORIGINE PROVINCIALE 301
•savaient pas écrire du tout. Et le nombre en était grand, comme le
prouvent les procès-verbaux des assemblées où se sont préparés les
Cahiers. Partout une quantité de citoyens ont déclaré être inca-
pables de signer. Il y a des sindics et même des gresfiés qui ne savent
pas orthographier le nom de leur charge ^. Si la rédaction n'a pas
été remise à des gens un peu plus instruits, c'est — en partie au
moins — parce qu'il ne s'en trouvait pas dans la paroisse.
Resterait à se demander quelle influence les pièces où s'étalent cette
ignorance de la langue ont pu avoir sur la langue nationale. J'estime
qu'elle a été extrêmement faible. Le contact ne contamine pas toujours.
A aucun moment les provincialismes — je devrais dire sous peine
d'être « suspect » les départementalismes — n'ont menacé de sub-
merger Paris ni même de le pénétrer. Amassât-on cent fois autant de
remarques que j'en ai donné, l'influence des dialectes sur la langue cen-
trale pourrait encore être considérée comme nulle. L'apparition d'élé-
ments provinciaux est à noter, mais pour leur histoire plutôt que
pour l'histoire de la langue française. Ils ne l'ont jamais troublée
ni même menacée de trouble. Des ignorances, des inadvertances
n'établissent pas des intentions. Pour que les langages locaux
retrouvent, non la vie, mais la vogue qu'ils n'ont jamais perdue,
. pour qu'on s'intéresse, qu'on se passionne en faveur de leur salut et
de leur développement, il faudra attendre le xix® siècle. Un Raynouard
annonce l'avenir, il n'en fait pas le présent. Les manquements à
l'usage commun du français ne l'auraient pas réjoui, mais scanda-
lisé comme autant de fautes et de barbarismes.
Les gens en possession de bien parler et de bien écrire n'eussent
rien gagné à patoiser peu ou prou. Paris, les pouvoirs publics, les
Assemblées, les journaux même n'accordaient au langage des cam-
pagnes, nous l'avons vu, aucune sympathie. Quand ils n'accusèrent
plus les idiomes de fédéralisme, ils ne leur témoignèrent qu'un peu
de curiosité, très mesurée.
Il n'était pas sans importance pourtant que le langage des cam-
pagnes manifestât son existence. Il n'avait aucune chance de plaire,
soit ! Mais il pouvait du moins agir par répulsion, je veux dire en
faisant sentir davantage la nécessité de nationaliser le langage. Si on
ne fit pour cela aucun effort véritable, ainsi que nous l'avons vu, les
inconvénients de l'état de choses existant apparurent du moins
avec plus de netteté et dès lors se développa obscurément l'idée que
l'État avait le devoir d'enseigner et de propager le français dans tout
l'Empire.
1. Voir Dol. Sén. Angers, t. II, p. 636 (Le Puiset Doré).
SECTION V
FORMES ET SYNTAXE
LIVRE PREMIER
LA PHRASE SIMPLE
C'est dans les formes données aux mots et dans la façon d'établir
les rapports entre eux que se manifestent surtout les effets de la
Révolution.
Il ne me sera pas possible toutefois de donner un tableau un peu
complet des nouveautés. Il n'eût guère été possible non plus de
les classer suivant l'origine de chacune, je veux dire de mettre à
part faits populaires, faits dialectaux, etc. Même, si j'avais pu me
flatter d'y réussir, l'exposé ainsi divisé eût été trop fragmentaire,
trop décousu. En outre, il eût fait apparaître, comme agissant à part
les unes des autres, des influences perturbatrices qui en réalité se con-
fondaient.
Personne ne s'étonnera qu'au lieu de suivre la vieille division aris-
totélicienne des « parties du discours », j'aie classé les faits, comme
dans mon livre La Pensée et la Langue, d'après les idées exprimées.
Le propre des événements linguistiques que je vais exposer est
précisément d'être une réaction du sens profond des incultes ou des
demi-cultivés contre la scolastique grammaticale.
Je voudrais, avant d'exposer en détail le trouble apporté dans la
grammaire de nos textes, me défendre et défendre mon lecteur de la
tentation d'exagérer le désordre de la morphologie. Les confusions
amenées par l'absence d'orthographe en grandissent l'impression jus-
qu'il la démesure.
Voici est pour et, ou bien et pour est, est pour ait ou inv^ersement.
Mais, dans la langue parlée correctement, il n'y a en réalité qu'un
son è pour chacune de ces formes, et ceci n'empêche en aucune
façon de se comprendre.
De même pour ce et se, pour ces et ses, et ainsi de suite. L'intelli-
gence en paroles n'a pas pour condition les distinctions auxquelles
l'orthographe nous a habitués.
Histoire de la langue française. X. 20
CHAPITRE PREMIER
LES ÊTRES, LES CHOSES, LES IDÉES ET LEURS NOMS
NOMS PROPRES
Il arrive qu'on trouve, au lieu d'un nom désignant les habitants
d'un pays, d'une ville, etc., le nom de la ville précédé de l'article
au pluriel. A côté de Les Carpentr as siens, Paulin (de Monteux) dira :
« les " Carpentras " ^ Ion tué ». C'est une façon de s'exprimer encore
très usuelle aujourd'hui, même quand le nom ethnique serait facile à
former. On pourrait dire dans la vallée de la Meurthe, les Raonnais
(les gens de Raon-l'Étape), on dira " les Raon ".
NOMS COMMUNS
Les Genres. — Les confusions sont nombreuses, mais rien n'y
indique des tendances qu'on puisse rapporter aux circonstances.
Passage au féminin. — Ce sont d'abord, comme toujours, des
mots à initiale vocalique précédée ou non dans l'écriture d'une h
muette : épisode, espace, éteignoir, éventail, hospice-, qui sont employés
comme féminins. Citons : tous les jean-foutre de " la même acabie " ^ ;
notre " amalgame s'était effectuée " * ; le sceau de la liberté apposé
sur les portes de ces " antres odieuses " ^ ; " une amphythéâtre " de
carabins ^ ; cette nuée de sauterelles rongeantes et d'" insectes veni-
meuses " ' ; sous leurs " ongles crochues " * ; " une oremus " *.
Comparez : aimant beaucoup mieux " l'ouvrage faites que celles "
qui est à faire ^".
Les exemples sont naturellement très fréquents dans des textes
1. Journ., p. 139 ; cf. ib. : pour empêcher que " les Carpentras " ne viennent pas pour
prendre les foin des prêt des Poyaque.
2. Voir P. et L., p. 92, et un bon chapitre de Goug., o. c, pp. 87 et suiv. Roll. blâme
l'emploi au féminin de nombreux mots : écrevisse, écritoire, écumoire, encrier, etc.
3. Hébert, Père Duch., n° 211, p. 8. *Desgr. d. Goug., p. 88 ;■©■ tous les autres dict. VoirL.
4. Scrg. maj. Plazanet du 2« bat. de la Dordogne, Lettre 27 sept. 1793, dans De Car-
denal. Recrut, armée, p. 418.
5. Hébert P. Duch., Br., n» VIII, fasc. III, p. 273 (17 oct. 1790). O tous les dict. du lang. vie.
6. Lett. Mère Duch., p. 2. * Desgr. d. Goug., p. 89 ; -Q- tous les dict. du lang. vie.
7. Lem., 17'^ Lett. b. patr., p. 5. ■©• tous les dict. du lang. vie.
8. Id, 4â' Lett. b. pair., p. 4. * Desgr. d. Goug., Michel, Roll. Cf. H. L., t. III, p. 443.
9. Ponsignon, Apologie de l'usaye de la l. fr., p. 15. Suivant A. 1762, le mot était familier.
Pas d'observations dans les dict. du lang. vie.
10. Observ. sur le reg. des Incurables (luetey. Assis/. pwW., t. I, p. 162). * Desgr. d. Goug.,
p. 94.
LES ÊTRES, LES CHOSES, LES IDÉES ET LEURS NOMS 307
non imprimés : " une incendie " ^ ; " cette hospice " ^ ; " ladite
ordre " ^ ; pour aller " à la deuxième étage " *.
Il y a d'autres méprises qu'on ne peut expliquer, celles-là, par
la phonétique, les noms commençant par une consonne ' : « oui,
mes camarades, vous braverez " la malaise " » ^.
Passage au masculin. — Inversement, quelques mots féminins sont
masculinisés ou paraissent l'être : « Je vais faire de toi " un enclume " de
maréchal » ''. Comment l'auteur prononçait-il un : œn ou bien un (u + n) ?
(c ... on date " du nouvel ère ", sans aucunement y accoler l'ancien » ^ ;
« Il accepta 1' " offre généreux " de son bienfaiteur » ^.
Sentinelle est employé au masculin, comme trompette, l'idée
entraînant le changement du genre : « les " sentinelles vigilans " qu'on
ne peut surprendre » ^°.
On trouve de même : « j'eus " un ordonnance " tué près de moi ».
L'idée de l'être qui exerce la fonction domine l'autre.
Voici au contraire la garde employé pour le garde : " la garde "
de la forêt ^^.
En espagnol disparate est masculin. Est-ce pour cela qu'on lui
donne ce genre dans le Sud-Ouest : « on ne verra pas " du disparate " » ^^ ?
Comme on ne voit aucune raison vraisemblable qui explique pour-
quoi on fait d'épigraphe un masculin, et de monopole un féminin, il
est probable que c'est l'ignorance de ces mots savants qui a causé
l'erreur : « son " épigraphe mystérieux " » ^^ ; « si nous laissons " cette
monopole " encore impunie, on en imaginera encore une autre » ^*.
1. Ce n'est qu'un feu de paille, qui peut causer " «ne incendie " (Lem., 131'' Lett. b. pair.,
p. 4) ; et Royou mettre le feu à ses allumettes, et souffler comme un beau diable pour faire " une
incendie " (Id.,52« Lett. b. pair., p. 4). * Dcssr. d. Gong., p. 93 : Molard, Michel, RolL
2. En sortant de " cette hospice " (Plan d'un hospice d'éduc, par M™" Vve Amiard, dans
Tuetey, Ass. publ., t. I, p. 81 ; cf. p. 82 : cet hospice). -Q- tous les dict. du lang. vie.
3. Proc.-Verb. Interr. A. Chénier, cité plus haut. Le mot est au masc. dans la même
page. -Q- tous les dict. du lang. vie.
4. Chatton, Cahiers, p. 46. * Michel ;-0- autres dict.
5. Voir Roll., qui blâme légume au féminin.
6. Lem., 22^ Lett. b. pair., p. 4. * Desgr. d. Goug., p. 100 ;-0- tous les autres lexiques. Cf.
H.L., t. III, p. 445. On a peut-être transporté le genre du simple oiseau composé.
7. Jumel, Père Duch., l'abbé Maury, cond. à Bicètre, p. 5. Cf. Id., Ib., Renc. du Père
Duch. avec Mirabeau, p. 4. Au contraire : qui bat quelquefois des deux mains sur deux
" enclumes différentes " (Suite du Catéchisme, p. 7). * Roll. ;-0-.toiis les autres dict.
8. Rapp. Pol., Aiilard, Paris... Therm., t. V, p. 326.-©- tous les dict. du lang. vie.
9. Père Duchesne, Br. n" 24, fasc. VI, p. 568. * Michel, Roll. ;-©• tous les autres dict.
10. Lem., 50« Lett. b. patr., p. 2. Cf. Les Grégoire, les Péthion, toujours" sentinelles vigi-
lans " (Id., 144^ Lett. b. pair., p. 2-3) : Nous voyons des " sentinelles épars " sur les toits
(Dép" de Paris, dans Fréron, Mém., p. 143). * Desgr. d. Goug., p. 98. Voir H. L., t. III, p. 450.
11. Le Parquier, Dol. du Baill. d'Arqués, p. 227, art. S.-©- tous les dict. du lang. vie.
12. Au Représ. Dartigoyte, 25 prair. an 11-13 juin 1794, Adher, Subs. Tout., p. 130.-©-
tous les dict. du lang. vie.
13. N. de B., Chrnn. du Mois, sept. 1792, n. 4.-0- tous les dict. du lang. vie.
14. Hébert, Père Duch., Br., n" 14, fasc. VI, p. 531.-©- tous les dict. lang. vie.
308 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Formes du féminin. — Les noms employés en manière d'adjec-
tif tendent à prendre la forme féminine : « La nation est " brigande "
et voleuse quand elle ne paie pas » ^.
En revanche, au Tribunal révolutionnaire, une femme qui venait
déposer était communément appelée " la témoin " : a l'accusé inter-
pellé de déclarer quelle est la liste qu'il a montrée à " la témoin " » ^.
Soit chez Lemaire, soit chez Hébert, il y a une hésitation visible
quand bougre se trouve joint à un nom féminin. Tantôt ils disent :
cette bougre de, tantôt : cette bougresse de. Comparez : " cette bougre
de chanson-là " ^, et Revenons à " notre bougresse d'aventure " *.
Le féminin semble beaucoup plus rare, comme si bougre de for-
mait une sorte de formule ne varietur.
On sait combien la langue a répugné longtemps à adopter les
féminins savants en triée. Il s'en trouve, mais non dans les textes
populaires : « Le grand amas de souscripteurs et de " souscriptrices "
au Cercle social » ^. Dans le peuple on disait : " orateur femme " ou
femelle ", non oratrice ^. Cf. aujourd'hui femme-peintre.
Etudiante apparaît '.
Formes du genre dans les adjectifs. — Il est à noter que
tricolor est resté longtemps avec cette forme unique pour le féminin
comme pour le masculin : porter des cocardes " tricolor " de soie, de
coton ou de laine ^.
Le neutre pis cède à pire ^ : « Je ne connais " rien de pire " que
d'avoir affaire à un fou » ^*'.
Nous ne sommes pas à même de savoir si amie cesse alors d'être
distinct de ami. La différence tend en tous cas à s'effacer ^^
1. Mirabeau, 3 déc. 1790. * L. ;0 H. D. T., Fér., tous les dict. du lang. \ic.
2. Bull. Trib. Révol., n" 12, p. 47. Nombreux autres exemples dans la même page. Cf.
pp. 79, 268, etc.
3. Lem., 23» Lett. b. pair., p. 3.
4. Hébert, Père Diich., Br., n° 8, fasc. VI, p. 504. Cf. " bougresse "-là, n» 20, ib., p. 553. Roll.
blâme pauvresse.
5. DÉb. sur le Cercle soc., Aul., Jacob., t. I, 396. Cf. principes qui peuvent donner lieu à
des interprétations " énervatrices " (Aul., .4c . Com. Sal. p., t. XI, p. 375).
6. Rapp. Merc, 1" niv. an II-21déc. 1793, P. Caron, Paris... Terr., t. I, p. 315.
7. Décade, an III, 2* trim., p. 43
8. Clvon. du Mois, nov. 1792, p. 13. Voir L. : Delille.
9. Cf. P. et L., p. 728.
10. M"'<" Roi., Mém., p. 173. Cf. Tout ce que je lui reproche de " pire ", c'est d'avoir donné
des épaulettes à une foule d'escrocs ( Jumel, Père Ducli., Renc. du Père Duch. avec INIirab.,
p. 6) ; Tout va " de pire en pire " ici (Procéd. c. Langeac, Let. du conc, dans Bull, départ.
des Vosges, p. 164) ; M. de Jonzac ne va " ni pire ni mieux " (Ib., p. 165). Voir une longue
observation dans Féraud. Cf. Desgr. d. Goug., p. 107, Michel, Bas-Lang., L. et Allas Ling.,
carte 1021.
11. Rolland essaie de maintenir la longue devant œ final : la rue, la joie.
CHAPITRE II
NOMINAUX
Altération de forme des personnels. — Te analogique de je
se substitue à tu et s'élide devant une voyelle : " t'es " sage. Thurot
(t. I, p. 279) donne un témoignage sur l'usage de cette prononciation
dans le Hainaut. Elle était devenue courante à Paris. Les exemples
fourmillent dans le poissard : « Quand " t'auras passé " » (Vadé, Pipe
cass., t. III, p. 243) ; « " t'as menti " » (Id., ib., p. 122), etc. On compa-
rera : «" moi qu'étoit " avec du sesque » (Id., Chans., t. IV, p. 267).
Ous, ou (=vous) est au moins aussi ancien. Il était d'origine net-
tement paysanne. Molière, après les Conférences, l'avait prêté à des
ruraux ^. On le retrouve : « ils font si bien qu'ils vous chasseront, et
puis ils diront après qu' " ous " êtes tous morts de la clavelée » ^.
Le changement de lui en li était, depuis longtemps, extrêmement
commun. Était-ce une ancienne forme française conservée ou bien
une réduction phonétique de lui ^ ? Peu importe ici. Tous les textes
à la Vadé l'affectent, d'après le maître. Ils écrivent souvent " l'y " *.
C'est là sans doute que l'a pris le Père Duchêne Royaliste qui écrit :
« " l'y " oteriez-vous sa soupe, foutre « ^ ?
y était aussi substitué à lui, ou plutôt a li, si voisin dans la pro-
nonciation. Desgrouais l'avait blâmé (p. 510) ; Rolland le condamne
aussi (p. 347). Les exemples imprimés sont assez rares, sauf dans les
Père Duchesne : a ils eussent ameuté le peuple, la bête de garde natio-
nale " y " seroit tombée dessus « ^.
Desgrouais n'avait pas manqué de noter que, dans certains pays,
y en arrivait à remplacer leur : « la municipalité [ils] y sont venu au
devant " y " présenter les cle [aux commissaires] » ''. Nous sommes
ainsi au bout d'une évolution où y tend à être l'unique forme de
l'objet second, soit au singulier, soit au pluriel.
1. Rosset, o. c, p. 215.
2. Père Duch. Royal., Conseil pacif., p. 4. C'est la vieille excuse du berger de Pathelin.
3. Voir H. L., t. III, p. 289.
4. ça " l'y " port'rait bonheur, ça " y " attirerait des pratiques (Vadé, Raccol., se. II) ;on
l' " y " rendra (Id., Bouq. poiss., t. III, p. 256). Cf. Rosset, o. c, p. 483.
5. Réfl. s. le Clermon., p. 7.
6. P. Duch. ci-dev. V Colomb., n° 8, p. 5.
7. Paulin (de Monteux), Journ., p. 141.
310 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Il est probable que des recherches le feraient découvrir dans le
rôle d'objet direct, où on le trouve universellement employé, de la
Nièvre à la Suisse et de Besançon à la vallée inférieure du Rhône :
" j'y ferme " et " j'y cloue " = je le ferme et je le cloue.
Sti-là remplace souvent celui, sans avoir de valeur emphatique
spéciale. M°^® de Genlis cite une chanson sur le maréchal de Loeven-
dal :
" Sti-là " qui pinça Berg-op-Zoom
Est un vrai moule à Te Deum ^,
Un nouveau nominal. — Quiconque, tout en restant conjonctif,
prend le sens de n importe qui, et devient un nominal indéterminé ^ :
« 600 hommes au moins s'empareraient de la salle des Jacobins et en
défendraient l'approche à " quiconque " » ^ ; « Je défie " quiconque "
de nier ces faits » *.
Nominaux et noms. — Ceux, considéré comme une sorte de
nom véritable, est, comme un nom, accompagné de l'article défini
ainsi qu'il arrivait autrefois : « Ce considéré, citoyen, il vous plaise
ordonner que " les ceux " en possession et même " les ceux " qui
ne le sont pas, aient le pouvoir de leur faire réintégrer chacun en
droit soi » ^.
Un queuques uns, au sens de quelquun, quelques uns, où un est
venu s'ajouter à l'expression nominale, est à peu près du même
ordre : « il y aura " un queuques uns " » ^. C'est un emprunt au jargon
de Vadé.
Cependant on trouve cet un quelquun dans des Cahiers du Midi :
« " un quelqu'un " a-t-il le malheur de perdre une bête de mort... » ^
1. Mém., p. 7.
H. Cf. P. et L., p. 138.-0- L. et tous les dict. du lang. vie.
3. Dutardà Garât, 20 mai 1793, A. Schmidt, Tabl. Révol. fr., t. I, p. 261.
4. Grég., Mém., t. I, p. 444. Dans la phrase qui suit, y a-t-il simplement introduction
d'un qui superflu, ou bien faut-il traduire quiconque par un quelconque : Non, foutre, mais
bien contre " quiconque " de ses ministres, qui oserait encore se servir du nom du roi (Jcan-
Bart, n° XXVI) ?
5. La Portelette, Somme, Part. Biens commun., p. 620.
6. Père Duch. Royal., Cons. pacif., p. 5 ;cf. C'est donc " un queuques-uns " qu'on ne voit
foutre pas {Avis du Père Duch., p. 5).
7. Dol, Sén. Bigorre, p. 168 (Boo-Silhen).
CHAPITRE III
LA QUANTITÉ
Les nombres. — Les choses non nombrables et le pluriel. —
Les pluriels des noms abstraits sont fréquents ^ ; ils n'ont rien de
populaire : « Ce sont " des spiritualités " trop déliées pour supporter
le choc des discussions » ^ ; « Les nations libres aspirent à un autre genre
de magnificence. Leur luxe, c'est " les grandes utilités " >) ^.
Formes du pluriel dans les noms. — L'hésitation est grande
sur les rapports du singulier en al et du pluriel en aux ; on sent que
l'analogie pousse à la destruction de l'ancienne morphologie : « Les
bouchers ont fermé leurs " étals " ce matin » *.
Jean-Bart affecte les pluriels en als : « il faudra de nouveaux
" municipals " » ^.
Marg. Buffet admettait encore bestial et bétail. On retrouve la
forme bestial qui s'est conservée dans plusieurs dialectes. Archaïsme
ou analogie ? Je penche pour la première hypothèse : « par ce moyen
vont détruire la vaine pâture et obliger " le bestial " à une extrême
disette » ®. « Nous avons envoyé paître notre " bestialle " sur les
friches » ^.
L'analogie a fait du reste apparaître bestiau : « défendu à quiconque
n'aurait pas de propriété de pouvoir tenir " aucun bestiau " » ^.
Expressions de quantité. — Mille se rencontre multiplié par
un nombre indéterminé, comme il l'est par un nombre précis dans
dix mille ou douze mille : « il fournit, dès le moment, le moyen d'occuper
"" plusieurs mille " ouvriers » ^.
1. Cf. P. et L., p. 96, et H. L., t. III, p. 461.
2. Necker, Poiw. exéc, t. VIII, p. 450.
3. Clavière, Conv. Nat., 5 oct. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 360, col. 1.
4. Rapp. de Letassey, 23 niv. an 11-12 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. Il, p. 323.
5. N" LUI, p. 4.
6. Let. Maire et J. de Paix de Falaise, Calvados, Com. Droits féod., p. 553.
7. Plécy du Bunois, S.-et-M., 18 juin 1792, Part. Biens commun., p. 225.
8. Dol. Sén. Civray, p. 121 (Mairé-Lévescault). Cf. P. et L., p. 102 : bestiau.
9. Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm., Gonst., t. I, p. 395, 21 juil. 1790.
312 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
La forme un petit peu s'écrit : « par saisies " du petit peu " des
meubles qu'ils peuvent avoir en leur pouvoir » ^.
Rolland blâme tout plein de.
Divers adverbes sont, comme en tous temps, employés pour mar-
quer les grandes quantités : « il s'est fait " considérablement d'af-
faires " à terme » ^ ; « les banquiers... ont " immensément de livres "
en gage ou en dépôt » ^.
J'ai rencontré fort peu précédé de si : « " si fort peu " que le prix
du rachat soit fixé » *.
La quantité indéfinie et l'article indéfini pluriel. — Dans
la plupart des provinces et aussi à Paris, on semble ignorer non
seulement les règles concernant les formes de de employé comme
indéfini, pluriel de un, mais même la distinction réelle et fondamen-
tale entre la préposition de et les formes de l'article.
Considérons d'abord des pour de : « trop onéreux pour " des pauvres
communautés " » (Gassin, p. 253) ; « ce qui évitera " des grands incon-
vénients " » (Grimaud, p. 257) ; « une infinité de charges... sont deve-
nues " des vains titres " » (Le Luc, p. 291) ; « Daignez, citoyens col-
lègues, employer tous les moyens que les localités pourront vous
fournir pour en avoir " des vieux " que vous feriez réparer de suite « ^ ;
« il fallait faire " des petits ponts " sur " des grands fossés " » ®.
On notera particulièrement des avec autres : « il se trouve des jeunes
gens de la première réquisition, " des autres " qui n'avaient point
de cartes de sûreté » ''.
En particulier, un nom au positif précédé de l'article indéfini des
tend à garder, alors qu'on introduit une négative, le même article.
C'est un vieil usage * : « On visitait... toutes les voitures... pour voir
s'il n'y avait " point des armes " » * ; Dartigoyte : « Louis Capet est
notoirement coupable, il ne faut donc " pas des formalités "... Ceux
qui aujourd'hui ne veulent pas " des formes ", vous reprocheraient
demain votre précipitation » ^° ; « nous sommes dans un temps très
mauvais... que les maîtres ne nous donnent " point de l'ouvrage " » ^^.
1. Vallelon, Lot-et-Gar., Part. Biens commun., p. 506. Censuré dans Rolland, art. un
petit peu. On remarquera que petit peu est suivi de des, non de de, 11 n'a pourtant pas une
valeur partitive.
2. Aul., Paris... Emf).,t. I,p. 536, 25 niv. an XIII-15 janv. 1805. Cf. Id., /fr.,pp. 174et suiv.
3. Id., Jb., t. I, p. 732, 30 {^erm. an XIII-20 avr. 1805.
4. Req. de la Mun. de S'-Felix de Pommiers, Gironde, Com. Dr. féod., p. 94.
5. Com. Sal. p. à div. repr., 5 juin 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. IV, p. 45).
6. Cap. Coignet, p. 88.
7. Rapp. Charmont, 6 niv. an 11-26 déc. 1793, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p. 5.
8. Roll. blâme : Nous n'avons point " du vin " (Art. de, p. 91).
9. Hébert, Père Ducli., Br., n" 20, fasc. VI, p. 554. Cf. F. lîrunot, Doctr. Malh., p. 346.
10. Conv., 15 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 330-331.
11. Pét"" d'Agric. de Béziers, Part. Biens commun., p. 489.
LA QUANTITE 313
Personne n'a ignoré l'usage du simple de comme le Savoisien Féaz
dans son Journal. Il écrit : " une grande quantité des soldats " (p. 415) ;
ils n'avaient " point de la troupe " à Saint-Michel (p. 418) ; tout le
monde tremblait " de la frayeur " (p, 424) ; " beaucoup du monde "
(ib.) ; il a renversé " beaucoup de la vigne " (p. 466) ; donc on la
rempli " du foin " et d'avoine (p. 427) ; dans le mois d'octobre il a
point fait " de la pluie " (p. 450) ^.
On trouve du reste aussi de pour des, mais c'est beaucoup plus
rare : « Ce qui éviterait " bien d'abus " » (Ramatuelle) ; « de nouveaux
juges... auxquels il sera payé " de gages " » ^. La langue libre tend
visiblement à généraliser la forme des. Le dernier fait cité ne montre
qu'une survivance régionale particulière de la forme de.
Choses non nombrables. Partitifs. — ■ Le désordre est le même
dans l'emploi du partitif de quand il s'agit de matières partageables.
Opposer : « Sous cette condition que les habitants n'avaient que la
faculté d'y faire " de blé " » ^, et : « On trouve " de la bonne viande "
à une livre » *.
Il est à noter qu'on avait tendance à mettre le partitif derrière
des adverbes de quantité, à dire, par exemple : " suffisamment de
l'eau ", au lieu de suffisamment d'eau ^.
Partitif et défini. — Est-ce une simple omission ou l)ien le
volontaire Denis ne faisait-il pas de différence entre la et de la. II
écrit : « Si je n'ai pas répondu de suite à votre première lettre, ne
croyez pas à la négligence » ^.
DES emphatique. ■ — On rencontre communément des quand le
sujet parlant éprouve de la surprise relativement à la quantité :
« il tiendra ces vendeurs " des deux ou trois ans " sans leur rendre
compte )) ■'. Rien d'absolument nouveau ni de caractéristique là dedans.
1. Cf. Divisée en " une quantité excessive des juridictions " (Mireiir, Sénéch. de Dragui-
gnan, Roquebrune, p. 379) ; " quel surcroît des maux " pour vos sujets (Id., Ib., S'«-Maxime,
p. 416).
2. Mireiir, o. c, pp. 358 et 490.
3. Curé de la Cavalerie, Aveyron, Part. Biens commun., p. 432. Autres exemples dans
le même texte.
4. Rapp. Grivel, 13 sept. 1793, P. Caron, Paris... Terreur, t. I, p. 87.
5. Roll. blâme cet usage.
6. Lett. 18 prair. an II-6 juin 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 43. A-t-on omis
d', ou bien, comme dans les pays de l'Est, de la s'est-il contracté en da ida bonne viande ;
est-ce da qu'on a voulu écrire, ou enfin la est-il pour dla = de la ?
7. Cali. d'Haumeville. Cf. Estienne, Cah. Gén. Metz et Nancy, t. III, p. 196 et Nous nous
plaignons d'avoir en Bretagne " des quatre et cinq " degrés de juridiction (Cah. Sén. Rennes,
p. 588, Domloup).
314 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Pour donner une idée de la confusion qui pouvait exister dans
certains esprits, je rapporterai un fait où elle se marque brutale-
ment. Par une crase semblable à celle du moyen âge on trouve
des = de + les (objet pronom) : « qui, très souvent, se trouvant
désœuvrés, l'on est obligé " des nourrir " et leurs enfants, et
" des " imposer au bas du rôle » ^.
DisTRiBUTiFs. — Dans beaucoup de pays, la répartition de fonc-
tions entre chaque et chacun n'a pas eu lieu. Chacun continue à s'em-
ployer comme adjectif : « faire à son seigneur " chacune semaine "
une corvée » ^.
Il faudrait rechercher si on ne trouve pas déjà fréquemment
chaque pour chacun : à trois francs " chaque ". En voici en tout cas
un exemple : « laissant environ 600 hommes à " chaque " » ^.
1. Estienne, Cah. Gén. Metz et Nancij, t. III, p. 178, Goviller.
2. Remontr. labour, et cultiv. H'«-Marche, Creuse, Com. Dr. féod., p. 102. Voir H. L.,
t. II, p. 320, et t. III, p. 520.
3. Hoche, 17 brum. an II-7 nov. 1793, Carnot, Corr., t. IV, p. 49.
CHAPITRE IV
REPRÉSENTANTS ET REPRÉSENTÉS
Rapports entre les idées et rapports entre les mots. —
Établir exactement les rapports entre les idées est une opération
logique et naturelle de l'esprit ; établir les rapports entre les mots
€st une règle de grammaire. Dans la langue populaire, on observe
un peu partout une tendance à établir les rapports plutôt avec les
idées qu'avec les mots. Ceci se voit très nettement dans la représen-
tation.
On trouve très souvent ils se rapportant à un antécédent mal
déterminé, ou même sans antécédent ^ : « on propose une souscription
à laquelle prend part qui veut, sans même qu' " ils se connaissent " « ^ ;
Ils renvoie à ceux qui veulent impliqué dans qui veut.
« Que demain le peuple se conduise envers l'Assemblée Nationale
comme depuis huit jours " ils " se conduisent à l'égard du chef du
pouvoir exécutif » ^ ; « retirer ces fusils de l'étranger, afin de diminuer
les moyens qu' " ils " ont de continuer la guerre » ^ ; « Dans la nuit du 27
au 28, l'Espagnol attaqua nos batteries... "ils " étaient passés à côté
de nos avant-postes » ^ ; « Le patriotisme de cette partie de nos côtes
n'est pas douteux ; " ils " brûlent tous du désir de combattre les
ennemis extérieurs » ®.
Dans son langage rustique, un Savoisien écrira : « " la France nas-
sionale il sont " venu pour les chacher [chasser] » '. Cf. « Je terminerai
par vous observer que, de jour en jour, les travaux près les armées
deviennent plus importants, que les circonstances " les " forcent à
prendre des mesures vigoureuses » ^.
" Les " comme " ils " se rapporte à un pluriel qui est dans l'esprit.
,Les exemples sont nombreux : « Si le mode du partage était fait,
1. Cf. P. etL., p. 275.
2. Merlin, 19 août 1792, Aul., Jacob., t. IV, p. 222.
3. Jacob., 6 août 1792, Aul., Jacob., t. IV, p. 187.
4. Barère, Carnot, 24 Mm. an 11-14 déc. 1793, Aul., Ad. Corn. Sal. p., t. IX, p. 390.
5. Repr. ;. l'armée d. Pyr.-Or., Aul., Act. Com. Sal. p., t. XIII, p. 687.
6. J. B. S<-André, 22 frim. an 11-12 déc. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. IX, p. 359.
7. Paulin (de Monteux), Journ., p. 144.
8. Lacoste, 4 flor. an II, Aul., Act. Com. Sal. p., t. XIII, p. 20.
316 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
les communes " les " auraient distribués [entendez les biens com-
munaux] » ^.
Leur représente de même l'idée plurielle contenue dans un nom^
singulier : « Ce Bonnin [ouvrier imprimeur] ne cessoit de calomnier la
convention nationale, de " leur " prodiguer les qualifications les plus
révoltantes » ^ ; « on avait effrayé le peuple en " leur " disant qu'on venait
les égorger » ^ ; « Le bataillon que nous avons remplacé était à la merci
parce qu'il... avait été entièrement oublié par " leur " département » *.
Enfin, on trouve eux-mêmes ajouté pour insister sur ce pluriel
virtuel : « Elles accusoient le gouvernement d'être " eux-mêmes
accapareurs » ^.
Ce qui se produit pour le nombre se produit aussi pour le genre.
Un représentant masculin remplace un féminin quand on a en vue
des hommes : « pressez les administrations qu' " ils " emploient tous
les bras, ceux des femmes, des filles » ^. Ils veut dire, à proprement
parler, les gens qui en font partie. Cf. « Que les communautés aient
l'administration des eaux minérales, qu' " ils " aient le droit d'en
employer le revenu » ''.
L'idée du nombre et l'emploi des possessifs. — L'emploi des
possessifs se ressent de cette propension à substituer le pluriel au
singulier. Le possessif de la pluralité prend la place de son dans les
inêmes cas où nous avons vu le verbe se mettre au pluriel.
« Le peuple se jetait sous l'échafaud pour éponger le sang qui cou-
lait avec "leur" mouchoir ou une partie de "leur" chemise» ® ; « c'est
la promenade favorite du haut clergé et je ne saurais aller sur
" leurs " brisées » ^ ; « Notre cavalerie a amené " leurs " chevaux » ^° ;
« une certaine section de notre paroisse fit le partage de " leurs
communes, il y a quelque temps » ^^ ; « la troupe de ligne vendait les gros
sols de " leur " paye » ^^ ;« elle est obligée de l'acheter totalement, tant
pour les entretiens de " leurs " harnois que pour se chauffer » ^^ ;
« le parti qui faisait mouvoir sa langue pour mettre " leur " scéléra-
1. Part, des Biens commun., p. 489. •
2. Bull. Trib. Bévol., IV« partie, n° 51, p. 203.
3. Rapport Delabarre, 12 août 1793, P. Caron, Bapp. Ag. Intér., t. I, p. 232.
4. Lett. Command. Virideau, 24 oct. 1792, De Carden il, Becrul. Armée, p. 410.
5. Rapp. de Pol., 29 therm. an III-16 août 1795, Aulard, Paris... Therm., t. II, p. 170.
6. Saunier et Adant au Min. Intér., sept. 1793, P. Caron, Bapp. représ. Départ., p. 20.
7. Ool. Sén. Riftorre, p. 256 (Esquièze).
8. Routanquoi, Souven. Alar.-Vict. Monnard, p. 50.
9. Hébert, Père Duch., Rr., n" 8, fasc. VI, p. 507.
10. Renard, Lett. .Saum., 2 sept. 1793, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 23.
11. La Mun. de Cliambon, M'i^-Loire, 1"' mars 1792, Part. Biens Commun., p. 119.
12. Rapp. Pol., 20 therm. an III-7 août 1795, Aul., Paris... Therm., t. II, p. 144.
13. DjL de la par. de Maneliouville, cité plus haut.
REPRÉSENTANTS ET REPRÉSENTÉS 317
tesse [celle des gens du parti] à l'abri de l'innocence » ^ ; a La Sûreté
générale exigeant qu'aucune des pièces envoyées à la Convention
ne soient arrettees dans " leur " route » ^ ; « chacun courait les prendre
[les armes] dans " leur " district « ^.
Le pluriel prévaut tout naturellement aussi dans des cas où le
singulier est un singulier d'espèce : « dans ces clos il [l'habitant :
entendez les habitants] coupe le premier foin ; après cela, " leurs
vaches y restent jusqu'à l'hiver » *.
A on indéfini on rapporte des pronoms ou des adjectifs à personne
déterminée : « on n'en connaît le prix que lorsqu' " on " est assuré de
trouver de la consolation dans " nos " peines » ^.
Quelquefois il faut vraiment chercher assez loin le pluriel logique
qui commande : « le décret qui ordonne la levée en masse de la nation
ne pourvoit point à " leur " subsistance » ®, est-ce que leur se rapporte
à nation ou à lei^ée en masse, le rapport est grammaticalement
irrégulier. « Le départ de l'escadre anglaise de la rade d'Hyères, les
renseignements que nous avons reçus qu'elle a ordre de s'emparer
de l'île de Corse, pour donner au moins en Angleterre le change à
l'opinion publique sur " leur " défaite à Toulon, a fait redoubler
nos efforts » '.
Quand au contraire il y a une idée de distribution, même si chacun
ne se trouve pas dans la phrase, il arrive que son remplace leur : « les
mêmes personnes peuvent travailler à différentes sections, selon
" son " goût » ®.
Concurrence des possessifs et de en. — La règle classique
n'est bien entendu pas observée : « On s'occupe de continuer " sa
construction " [de la route] » ^, et non pas : d'en continuer.
1. Rapp. de Perrière, 8 sept. 1793, P. Caron, Paris... Terreur, t. I, p. 36.
2. Reg. Soc. pop. d'Amiens, f" 12 v», 15 prair. an II-3 juin 1794 (Lett. à Gérard Scellier).
3. Boutanquoi, Soiw. Mar.-Vict. Monnard, p. 42.
4. Lett. du vol. Brault, 11 sept. 1793, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 134. Cf. l'en-
nemi n'avait pas encore tiré un coup de canon sur la ville, mais " Lurs " retranchements étaient
faits (Fricasse, p. 22).
5. Houchard, Lett. à sa belle-sœur, III, Chuquet, Lett. de 1793, p. 213.
6. Aul., .Jacob., t. V, p. 357.
7. Moltedo, Saliceti, Port de la ^lontagne, 9 pluv. an II, Aul., Act. Com. Sal. p., t. X,
p. 502.
8. Com. de Mendie, Arch. Nat., F''^ 936, cité plus haut.
9. P. Caron, L'enq. s. les routes, p. 357 (Yonne). Le rapport n'est pas signé de l'ingénieur.
CHAPITRE V
LA DÉTERMINATION
Détermination pah adjectifs. — On voit se répandre l'usage
de remplacer par un adjectif le nom construit avec une préposition ^ :
«Chaque " chef régimentaire " sera en correspondance avec le district
principal » ^ ; « Sur la proposition du " colonel légionnaire " » ^.
Double détermination. — Les exemples sont nombreux dans
l'ancienne langue. Voici qui rappelle l'usage du moyen âge : «le citoyen
Brémont, " dont son habitation " est hors du village » *.
Formes de l'article dit défini. — On voit paraître en le et en
les à la place des anciennes formes contractées.
Le premier se rencontre dans les textes de la région de la Loire :
« quoique nous ayons été " en le " plus grand danger » ^.
Voici le second : « les matériaux qui étaient " en la " paille et " les "^
branchages » ^. Il est vrai que les est séparé de en par un premier
complément dont la forme n'a jamais été contractée : en la.
L'usage de faire suivre celui, ceux d'une détermination était depuis
longtemps beaucoup plus étendu que ne le laisseraient supposer les
règles ''.
A l'époque révolutionnaire les exemples foisonnent : « " celui sur
les subsistances " [le décret] » ^ ; « " Celle [l'urne] à droite " porte cette
inscription sur son piédestal » ^.
Dans les écrits où on afîecte ou bien dans ceux où on emploie la
langue parlée par le peuple, celui suivi d'une détermination non
autorisée ou d'une qualification se rencontre à toutes les pages.
1. Cf. P. et L., p. 160.
2. Ass. Nat., 23 sept. 1789, Arch. Pari., 1" Sér., t. IX, p. 131, coL 2. Régimentaire *L. s. d.
3. Loi du 8 sept. 1792, art. V, Coll. Lois, t. XI, p. 257.
4. Pétition à la (Convention de deux habit, de Poix, 12 janv. 1790, Berland, Domm.
Valmy, p. 403.
5. LcU. du vol. Brault, de Mayenne, 14 nov. 1792, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 119.
6. LpII. de Combaud cadet, 13 mess, an II-l" juil. 1794, id., ih., p. 209.
7. Voir II. L., t. VI, p. 1642.
8. M">- Roi., Mém., p. 187.
9. Monit., 16 prair. an II, Aulard, Orat. Révol., Législ. et Conv., t. I, p. 39. Cf. la plus
perfide [des inculpations] est sans contredit " celle relative " au rapport que tu as fait sur mon
compte... (Le Bon, Lett. à Barère 8 vent, an II, dans L. Jacob, Le Bon, t. 1 1, p. 325).
LA DETERMINATION 319
Babeuf en fait un usage constant et très hardi :« Je déclare d'avance...
que je renonce à toutes " celles [les magistratures] pratiques " qu'on
pourrait croire qui me seraient offertes... » ^.
Citons les Procès-verbaux de la Société populaire de Dreux ; on y
lit : « " ceux désignés " » (p. 131) ; « " celui dénoncé " dans la séance
précédente » (p. 89) ; « " celles voisines " « (p. 26) ; « " ceux suspects " »
(p. 142) ; « " celles blanches " » (p. 236).
Dans les délibérations des mines d'Aniche on lit : « leurs distances
respectives de " ceux anciens submergés " », entendez : des travaux
anciens aujourd'hui submergés. Il y a double qualification de ceux ^.
Indécision dans l'emploi. — Il est à remarquer que la présence
d'une locution telle que ce grand escogriffe de, cet insolent de n'empêche
point l'article de demeurer, lorsqu'il fait partie d'un nom propre :
« " ce ...jean-foutre de l'abbé Maury " a vomi... des sottises aristo-
cratiques »^. L'Abbé ioue près de Maury le rôle d'une sorte de prénom,
et fait corps avec le nom.
Au contraire à remplace souvent au dans diverses locutions : a " A
revoir ", Monsieur le Curé » * ; « Il [un membre] demande qu'il soit
écrit à la Commission qui remplace le Ministre de la Guerre pour
l'inviter à les [les prisonniers] faire évacuer " à fur et mesure " qu'ils
arrivent » ^.
Un emploi notable de l'article. — Comme on dit prendre le
café, le thé, et aussi aujourd'hui, hélas ! /'apéritif, on rencontre :
« M. Voltaire... qui y prit souvent le petit verre de Malaga » ^. Cela
n'était pas nouveau, mais ce le se rencontre plus particulièrement
dans les textes populaires, où les exemples foisonnent.
1. Trib. du Peuple, n" 23 (14 vendém. an III), Dommanget, Pages cft. de Babeuf, p. 171
2. Anz. et Aniche, t. II, p. 188.
3. Hébert, Père Duch., Br., n" 11, fasc. IV, p. 291.
4. Jean-Bart ou Suite de Je m'en fous, n° V, p. 5. Cette formule est très nouvelle dans
l'Est.
5. Reg. Soc. pop. d'Amiens, f" 8, v°, 12 prair. an II. RoU. accepte également au fur et à
mesure et à fur et à mesure.
6. Lem., 76« Lett. b. patr., p. 6.
CHAPITRE VI
LA CARACTÉRISATION
Les caractères qu'on attribue soit aux individus, à leurs faits et
gestes, soit aux choses de toutes sortes, se marquent d'abord natu-
rellement par les noms qu'on leur donne ou les verbes qu'on emploie
pour désigner leurs actes. Un " journailleur ", mot formé d'après
écrwailleur, pour flétrir un journaliste, est le type du nom de cette
catégorie comme écrivailler est le type du verbe ^. Comparez " jour-
naillon " ^. On a vu des exemples en abondance dans les chapitres
concernant le lexique.
Les caractérisations comme les déterminations peuvent porter
sur le nominal celui, ceux. Il faut prendre garde pourtant que, si on
trouve fréquemment des exemples comme celle grise où un sujet
est distingué par sa couleur, ce qui est proprement une détermina-
tion, on rencontre peu de cas où l'adjectif sert uniquement de qua-
lification.
L'article péjoratif. — Il est extrêmement commun : a Pour en
revenir " au Danton " » ^ ; « A Dimanche, dis-je à mon voisin, nous
entendrons " le Laclos "... " le Mirabeau " lui-même nous a trahis» * ;
« la conspiration qui voulait enlever " la Capet " )> ^.
Hauts degrés. — Je pense que Vadé reprenait un tour populaire
quand il écrivait : « Vous êtes " beaucoup belle " » ®. En tous cas, ce
n'est pas chez lui que des gens comme Fricasse vont chercher
l'exemple. Or, le sergent écrit couramment ainsi : « les maisons ne sont
pas " beaucoup hautes " » '. Il y a des exemples de cette forme dans
les Cahiers : « la mendicité qui est " beaucoup fréquente " » ^.
Il me semble qu'il n'y a plus lieu ici de traiter du paroxysme de
l'expression. Ce n'est pas là un simple phénomène grammatical,
mais une caractéristique du style et de la pensée d'alors, j'en ai
parlé plus haut, à propos des violences et des outrances de toute sorte.
1. Jean-Bart, n" V, p. .5.
2. Mercier, Noiw. Par., chap. CCLIII.
3. [ JumelJ Père Diich., Gr. Colère c. les Électeurs, p. 4.
4. La Jacobinière, Aul., Jacob., t. II, p. 123-124.
5. Rapp. Pourvoyeur, 27 niv. an 11-16 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II, p. 400.
(i. La Grenouill., t. III, p. 277.
7. P. 81 et pass.
8. DdI. Sén. Niort et Sainl-Maixent, p. 195 (Exlreuil); autre exemple dans la même page.
CHAPITRE VII
L'ACTION
Les formes verbales. Progrès de l'inchoative. — Le trouble
dans les formes des diverses conjugaisons n'est pas particulièrement
remarquable. L'analogie ne semble exercer qu'une action relative-
ment assez faible.
Cependant les progrès de l'inchoative continuent ^ : « Camille a
prouvé qu'il ne se " départissait " pas de son système » -.
Vêtissait était déjà dans Montesquieu ^. On le retrouve : « La fausse
pudeur qui autrefois " vêtissait " les femmes » *.
•J'ai relevé renforcir, tiré d'un simple, jadis très usuel : u Cela
va " ranforcir " notre armée » '"'.
Extension de la première conjugaison. — Elle attire quelques
verbes, on leur prête des formes. Ainsi Requérir prend un passé de la
P^® : « Ce fut moi-même qui " requéras " l'ordre du jour » ^. Dans les
verbes qui lui appartiennent, la confusion des personnes est commune.
Brigue, envoyé à Ville Affranchie, comme juge au tribunal
populaire, écrit : « Je y " arriva ", je me " transporta " » ".
Radicaux. — Dans les conjugaisons mortes on note des formes
inusitées, mais qui sont plutôt des archaïsmes que des nouveautés :
« ils se " dissoudent " aussitôt que l'on paraît vouloir se mêler de
la conversation » ^ ; cf. « les habitants paraissent " résous " à tous
les sacrifices possibles » ^.
1. Cf. P. et L., p. 24'.).
2. Rapp. de Charmont, 21 niv. an 11-10 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terreur, t. II,
p. 281. L. ne t'ait pas allusion à cette manière de conjuguer.
3. Voir H. L., t. VI, p. 1459.
4. Rapp. Pol., 14 fruct. an VII-31 août 1799, Aul., Paris... Tlierrn., t. V, p.710. Blâmé
par RoU. Voir L. Aux exemples qu'il donne, on peut ajouter Diderot : A sa robe de chambre .
5. Munerot, Lett. Réuol. Aube, V, p. 94. Goug. signale les censures du Bas-Lang. et de
Desgranges (p. 112). L. accepte cette forme composée d'après enforcir.
6. Bull. Trib. Révol., n" 69, p. 277.
7. 29 vend, an 11-20 oct. 1793. Arch. Nat., F 4394- Plaq. 1, pièce 15. Suivant Roll., c'est
une faute grossière que de dire : j'arriva, je chanta. Rosset l'a signalée dans les Conférences,
o. c, p. 387.
8. Rapp. Pourvoyeur, 13 niv. an II-2 janv. 1791, P. Caron, Paris... Terreur, t. 11, p. 117.
Voir H. L., t. III, p. 313. * L. : barbar.
9. Rapp. Charmont, 6 niv. an 11-26 déc. 1793, P. Caron, Paris... l'erreur, t. II, p. 6. Voir
L. qui admet résous ou résolu, « suivant le sens ».
Histoire de la Langue française. X. 21
322 histoire: de i.a langue française
Gir ou ^ire tend à se substituer à gésir : « Ce bataillon n'eût pas
éprouvé autant de pertes s'il n'avoit pas fait " gir " le vrai courage
dans la témérité » ^
Le futur étant désormais, à la première conjugaison, formé sur
l'indicatif présent, l'indicatif de son côté tend à prendre le radical
du futur : d'où j'épouste au lieu de j^époussète : « Ne sais-tu pas que
la cour dont tu " épouste " des ordures » -? Il est bien entendu que
futur et infinitif unissent leur action.
L'extension analogique de en. — - L'analogie qui avait amené
en à faire corps avec certains verbes continue-t-elle à s'exercer ?
On dit en agir comme en user : « ce qui forcerait... la majorité des habi-
tants à " en agir " de la sorte » ^, Mais cela n'était pas nouveau. On
trouve trace de ny en pour en : ghann =^ il y en a : « une partie de ses
habitants aurait voulu qu'il " n'y en restât " une partie sans être
partagée (entendez qiCil y en restât) » *.
Futurs. — C'est dans les formes de ce temps qu'apparaissent les
faits les plus dignes d'être signalés ^. Le futur archaïque fairai, faira.
se retrouve : « Les roches de Bonnieux qui " fairont " retentir au loin
par leurs échos ton nom si cher à tous les amis de la liberté et de
l'humanité » ®. Cf. « on ne pourrait leur ôter de la tette [sic) qu'on
les " faira " égorger » '.
Noter aussi siserez : « vous vous " siserez " [soirez] en attendant » *.
En revanche, je n'ai pas rencontré trace des futurs venrai ou
vanrai, si communs en poissard.
Pour l'intercalation d'un e, il y a souvent doute. Depuis longtemps *,
on la rencontrait entre les deux portions d'une consonne double ou
longue : L'e [œ plein ou œ dit muet) vient la diviser : «jamais tu ne
r " acquéreras " » i° ; « le châtiment que vous " encoureriez " » ^^.
1. Les fr. Fav., p. 55. 0 L. ; *Roll. qui l'admet à côté de gésir.
2. Jiimel, Père Duch., G'''" plainte c. les val. de eh. du roi, p. 3.
3. Châteaudouble (Var), Part. Biens Commun., p. 620. Voir L., Rem. 1. La . faute » avait
«'•te relevée par Bouhours. Rolland la blâme à son tour (v° agir).
4. Pétition du maire de Xirocourt, M.-et-M., Part, des B. Commun., p. 527. L'original
porte bien : qu'il n'i en restât. Voir plus haut, p. 261, n. 7.
5. Voir H. L., t. III, p. 335.
6. Rovère à Goupilleau, 24 brum. an VI, Corr. intime (Jouve et Giraud-Mangin, Nîmes.
1U09), p. 166. C'est une façon constante d'écrire chez l'auteur. Voir p. 168, etc.
7. Lett. du Cit. Benoit, brig. fourr. l*' corps huss. de la Liberté, Arcli. Nat., F^ 4439-.
On comparera une Lettre de Quatre!, de Laroquette, dans Révol. fr., 1886, t. XI, p. 74.
8. Père Duch. Royal., G'' Étonnement sur les Antichambres républicaines, p. 5.
9. Cf. H. L., t. III, p. 360.
1 0. .Jumel, P. Duch., Rencontre du Père Duch. avec .Mirabeau, p. 8 ; vous " acquércrez "
est dans une lett. de Lindet du 22 mai 1793 (Arm. Montier, Lindet, p. 69).
11. Père Duch., Gr. Joie sur le décret <fui obi. r.\rchev. à rentrer à Paris, Br., n" 28,
fasc. IV, p. 378.
L'ACTION :{-23
L'e s'introduit aussi dans les groupes de consonnes : « Vous " per-
deriez " le fruit » ^. Sans doute il s'agit là d'un fait phonétique ; mais
les conséquences morphologiques en ont été importantes. Le futur
des verbes à infinitif en r[e) tendait par là à s'assimiler à celui des verbes
de la l''^ : perderai comme chercherai.
Quoi qu'il en soit, les exemples analogues à ceux que nous venons
de citer abondent dans les textes populaires : « vous " vouderez "
bien lui faire passer » "^ ; « il vous " remètera " un paquet «^ ; « vous
le " prinderez " avec ce que jes laisser en la maison » *.
Mais voici un fait incontestablement dû à l'influence de l'analogie :
" courirai " ■', fait sur bénirai, obéirai, apparaît.
lont, désinence de la 3® personne de l'imparfait, est importé des
patois : « Les généraus ne " saviont " par quoir dire n « ; « ils " étion "
sis nombreux » ".
Formes composées, les auxiliaires. — La grammaire classique
admettait un certain flottement. Quoiqu'on n'eût pas compris où
tendait la langue en remplaçant être par at^oir dans la conjugaison
des intransitifs, on s'était résigné à permettre dans certains verbes
l'emploi de l'un et de l'autre auxiliaire : je suis resté et j^ai resté. Mais
avec quelle parcimonie étaient accordées les tolérances ! Féraud
admettait il ne lui a resté que V espérance, « parce que le verbe est là
impersonnel et que V espérance est régime direct » ! Encore, après
avoir observé que plusieurs le condamnent, se reprend-il : « Car, à
le bien envisager, dit-il, Vespérance n'est pas à l'accusatif, mais au
nominatif... Ainsi le prétexte d'employer l'auxiliaire avoir... n'a
point de fondement ».
A l'époque de la Révolution, on se moque bien de ces subtilités,
qu'on ignore du reste : J^ai resté à la. porte est une forme de langage
dont on retrouverait des milliers d'exemples et dans les manuscrits
et même dans les imprimés. Donnons-en quelques-uns : « pendant
le temps qu'il " a resté " chez moi, il " a peu sorti " » ^ ; «la commune
" a donc resté " jusqu'à ce moment asservie contre les règles déloyales
de la servitude » ® ; « Les Parisiens qui auroient dû se borner à protéger
en masse la représentation nationale, n' " ont pas resté " au poste
1. Héb., Père Duch., n° 206, p. 3.
2. Munerot, Lelt. Uévol. Aube, p. 71.
:5. Ib.
1. Ib.
ô. Il est blâmé par Roll. comme trouverai.
6. Dup.-Ferr., Lett. III, p. 140.
7. Ib. Voir plus haut, livre II, Le poissard dans la politique.
S. BuUet. Trib. Révol., n° 75, p. 303.
1». Délib. Cons. Gén. Gomm. Montferrat, 16 mai 1790, Corn. Droits féod., p. 257.
324 HISTOIRE 1)K I.A LANCilK FHANÇAISK
que leur avoit assigné la confiance publique » ^ ; « dix mille quintaux...
" avoient resté " oubliés chez les émigrés » -.
J'ai trouvé clans un Cahier d'une rédaction très fruste mourir
conjugué (si l'on peut ainsi parler) avec cu'oir : a si ce n'était les bonnes
âmes charitables, tout ce peuple " aurait mourut " de faim » -K
Desgrouais tolérait m'oir lonihé, et Féraud disait : quelques-uns,
ou par ignorance ou |)ai' inadvertance, disent j'ai parti au lieu de
]c suis parti.
On trouve ces formes : a après " avoir tombé " plusieui's fois... j'ar-
rivai près de la porte » ■' ; « une nuée de Cosaques étant arrivée, " avoit
tombé " sur les traînards » ^ ; « le canton florissant " a dégénéré et
tombé " dans la misère » •* ; « " j'ai reparti " pour le Vaudreuil ; j(>
n' " ai point retourné " à Gambais » ^.
Cette même tendance amène " a arrivé " ^ : « sela " ma arivez " le
jour dés roy » ® ; « l'année 1792 " il y a arrivez " une grande guerre
entre la France et la Savose » ^" : « le général en chef " a-t-arrivé " » ^'.
Bien entendu ai>oir se trouve aux autres temps, particulièrement
à l'éventuel passé : « ils " auraient entré " dans une cave » ^^ ; « je
" naurais pas party " ci subbitement » ^^.
Sans doute ces vulgarismes, qui n'étaient pas nouveaux, avaient
été compromis par l'usage que le poissard en avait fait ^*. Ils n'en
constituaient pas moins une précieuse ressource pour la langue, à
laquelle ils permettaient de se refaire des formes exprimant pure-
ment et simplement le passé, à côté de celles qui exprimaient l'aspect
accompli. Rolland n'y comprit rien, tout comme ses prédécesseurs^''.
D'une lettre d'un volontaire lorrain, j'extrais cette phrase :« de là
nous avons venu " au blocus de Luxembourg, " nous y avons resté
deux mois, et puis elle " s'a rendue " aux Français ». L'auxiliaire avoir
y est plusieurs fois employé pour être.
Très intéressant est cet emploi d\ivoir dans la conjugaison des
1. Arrêté Cous. Gén. de l'.^iii, 1!) juin IT'.K), ;iii II Uép. l'nmç.
2. Lacoste, De Metz, -tflor. an II, Aul., .1(7. Com. Sal. p., t. XIII, p. Kl.
3. Dol. Son. C.ixray, p. 113 (Pliboux).
1. Bourg., Mém., p. 88.
Ti. Id., ib., p. 130.
0. Com. Droits féoiL, p. 598.
7. Rapp. Delabarro, 2 sept. 171)3, 1'. (laroii, lUip/). -If/... Intér., t. I, p. 233.
S. Bull. Trib. Hévol., n" 100, p. 397, Suite.
9. Munerot, Lett. Hévol. Aube, I.clt. III, p. 93.
10. Féaz, Journ. po.(/s. Mdiir., p. 11.'>.
11. Dup.-1'err., Leil. IIJ, p. 110.
12. 16 therm. an II-3 août 1791, .\ul., Par... Therm., l. 1, p. If..
13. Munerot, Letl. livvol. Aube, Lett. Vl, p. 9.').
14. Par exemple: au mnnc lieu qu' vous "' avez venu " (\'aclé, La GrenouilL, t. III, p. 271).
15. Voir aux mots entrer, monter, tomber. Uolland n'admettrait pas les deux formes si
Clistinctes pourtant : il est grandi, et i7 a grandi.
L'ACTION :?2ri
réfléchis, des réciproques :« c'est toi. Beloque ? Oui, me répondit-il, et
" nous ayant reconnus " l'un et l'autre...» ^. On comprend très bien
toutefois qu'un verbe objectif garde sa forme quand l'action retourne
sur le sujet. Il en est tout autrement quand il s'agit de pronominaux
comme s'empresser, s'emparer : « sy se nés tais pas un peutit acsidans
que je eus, " je m'aurais empressés " de vous le faire passer» ^; «"les
biens qu'ils s'avaient emparés "»^; avoir ne peut être amené là que
par un fait d'analogie. Il est commun dans les parlers français de
l'Est, mais il faudrait en déterminer l'aire.
L'inverse, à savoir la substitution de l'auxiliaire être à avoir dans
des passés aoristiques est plus que rare, l'instinct populaire ne pousse
pas de ce côté *.
Il n'y a guère que le verbe être qui continue à prendre l'auxiliaire
être : « nous y " sommes été " quarante huit hœur », écrit Munerot ^ :
cf. « les Avignonois " sont été " vainqueur » *> ; « nous " sommes
été " quar une porté de fusil » ".
Ajoutons qu'on se sert aussi bien de suis été, quand il s'agit de
conjuguer au passif : « " je suis été récouvert " d'un assignat de
dix livre » ^ ; « le maire et le procureur " sont été élu " » ^.
1. Bourg., ."V/e'/j!., p. y".
2. Munerot, Lett. Révol. Aube, Lclt. 111, p. 9.3. Desgr.iiigcs condamnera : je " m'en avais
bien douté " (Goug., p. 115).
3. Deux hab. du ham. de Beslival (Oise) à la Conv., Part, dps biens commun., p. 511.
4. En voici un exemple : Leurs persécuteurs [des soldats de Ciiâteau\ieux] " sont échap-
pés " au glaive de la loi, mais non pas à l'ignominie (Petit" du 24 mars 1792 à la Commune
de Paris). ]\Iais ce n'est pas là du style populaire. Parmi les signataires sont M.-J. Chénier,
Théroigne, Da\id, etc. Voir Maindron, Ch. de Mars, p. 55.
5. Lett. Révol. Aube, Lclt. VII, p. 96. Cf. nous " sommes été " pandan des huit jours (Ib.,
p. 91). Voir H. L., t. III, p. 345, Desgrouais, Gns'-an., p. 25, Roll., p. 126, Desgr. <1. Goug.,
p. 114-115.
6. Paulin (de Monteux), Journ., p. 135.
7. Dup.-Ferr., Lett. Il, p. 139.
8. Munerot, Lett. Révol. Aube, Lett. III, p. 93; cf. je " suis été fait sergent "... je "suis
été soisîj " (Id., Ib., Lett. /T, p. 94).
9. Paulin (de Monteux), Journ., p. 142.
CHAPITRE VIII
L'ACTION ET SON AUTEUR
Les phrases impersonnelles. — - Il y en a parfois d'inattendues.
Il est possible qu'on ait voulu mettre en lumière tout de suite l'idée
contenue dans le verbe : « M. Delorme y a représenté que, depuis de?
siècles, " il leur appartenait un terrain " situé en la paroisse » ^. Ce
qui domine la pensée, c'est l'aflirmation d'un droit de propriété :
cf. « " Il déserte aussi " quelques dragons» -. L'affaire, avant tout, c'est
de noter qu'il y a des désertions, etc. Ce est fort souvent remplacé par
il : « " il n'est pas croyable les histoires " que l'on raconte sur beaucoup
d'arrestations » ^ ; « " il est incroyable la rapidité " avec laquelle la
besogne avance » * ; « " il est incroyable le monde " qui le lisait » ^ ;
« " il est inconcevable " tout ce qu'on a trouvé d'armes » ®. C'est,
du reste, un fait ancien.
On pourrait supposer qu'il n'y a pas là autre chose que la confusion
de ce et de il, dont il existe d'autres preuves, ainsi : « " Ce serait en
vain de renvoyer " cette affaire par devant la justice »^ On brouille
visiblement il serait vain de et ce serait en vain que.
L'infinitif sans sujet déterminé. - C'est un des points où les
textes populaires s'écartent le plus délibérément des règles de la
langue écrite. Voici un cas où l'infinitif a tout au moins pour sujet
un mot contenu dans un complément : « La Société arrête qu'elle
[la lettre] sera renvoyée à son Comité des 29 " pour y repondre "» ^ :
voici qui est bien plus hardi : « des bataillons des gardes natio-
naux soldés... se trouvaient sans fusils, au moins la plus grande
partie " sans être en état " » ^ (ce sont bien entendu les fusils qui ne
sont pas en état) ; « le reste du régiment... était occupé à maîtriser
1. Dclib. IMiiii. Loyette, .\in, Com. Droits /éod., p. 583.
2. Rapp. Bottu, 11 juil. 1793, P. Caron, Rapp. Ag... Intér., t. I, p. 97.
.3. Rapp. Mercier, 1 1 vent, an 11-31 déc. 1793, P. Caron, Paris... Terr.. t. II, p. 100.
4. Lem., 169'' Lett. h. pair., p. 7.
5. Rapp. Charmonl, Il niv. an 11-31 déc. 1793, P. Caron, Paris... Terr., t. H, p. 107.
6. Rapport Desrenaudes, 24 ocl. 1793, P. Caron, Rapp. Ai/... Intér., t. I, p. 243.
7. Suppl. des Habit. Maunr.isson, Loire-Infér., Com. Droits féod., p. 582.
S. ReQ. de la Société popiil. d'Amiens, {" 31 r'' (6 mess, an II).
9. Lett. de la Mimicip. Valenciennes, mai 1792, Bûchez et Houx, t. XIV, p. 220.
L'ACTION ET SON AUTEUR .{-27
le feu dans les environs du Kremlin, l'on en vint à bout pour un
moment," mais pour recommencer" ensuite plus fort que jamais » ^,
entendez : mais pour que le feu recommençât.
Dans certaines phrases on hésite réellement pour savoir quel est
le sujet. « On nous a enlevé un prisonnier " pour aller au tribunal révo-
lutionnaire " » 2 (c'est naturellement le prisonnier qui devait aller,
mais rien ne l'indique).
Parfois, si les verbes n'ont pas de sujet exprimé, c'est que ce sujet
est indéfini : « aussitôt qu'il y a " quelques revenus à profiter ", ce
n'est pas pour l'ouvrier » ^, entendez : dont on peut profiter, dont
quelqu'un peut profiter. Ces sortes de constructions se sont multi-
pliées dans la langue populaire — et commerciale — actuelle.
On compterait quantité d'infinitifs construits aussi librement : « ils
nous ont pris tous nos canons, sans en réchapper un seul » * ; « cette
question est importante à décider, au moins " à convenir entre
nous " » ^.
Voici l'exemple le plus caractéristique que j'aie rencontré : « les
malades ... qui ont été guérie [sic] en un mois sans douleur ni " en-
dommagé la peau " » ® (entendez : sans éprouver de douleur et sans
qu'on ait endommagé la peau). Douleur a pour sujet le patient et
endommagé, V opérateur.
1. Bourg., Mém., p. 24.
2. Maison d'arr. de Port-Libre, Mém. s. les prisons, t. II, p. 84.
3. Un représentant des pauvres de Landretiiun, Pas-de-Calais, Part. Biens Commun..
p. 557. Dans un autre exemple, s'occuper est construit hardiment, mais il a son sujet bien
net : Non, citoyen, " j'avois assez de choses à m'occuper " avec mon ami (Blondeau, Procès-
Babeuf, t. II, p. 47S).
4. Chatton, Cah., p. 84.
5. Corn, de Mendie., Arch. Nat., F'"^, 936.
6. Req. de M. Longuet d'Hauteville à M. Bailly, 5 juin 1791, Tuetey, Assist. puhl., t. I,
p. 88. On comparera une construction participiale également très libre: le marquis d'Ambly,
député de la noblesse du bailliage de Reims, déclare que les cahiers lui enjoignent d'opiner
par ordre : ... " ne pouvant prendre part " aux délibérations des États généraux que les com-
mettons n'aye à le convoquer et n'aye donner de nouveaux pouvoirs... (Arch. Nat., Ba 71, dans
Gust. Laurent, Reims, CCCLXVII).
CHAPITRE IX
L'IDÉE DE QUANTITÉ ET LE NOMBRE DU VERBE
On ne peut pas dire que le sentiment du rapport entre le sujet
et le verbe soit perdu. L'accord continue à se faire ; il est inutile
d'en donner des exemples.
Mais là où la différence de forme entre pluriel et singulier n'existe
pas pour l'oreille, comme dans il aime, ils aiment, il voit, ils i^oient,
les formes sont confondues.
Je voudrais en outre montrer d'ensemble, à propos des nombres,
comment l'instinct profond qui pousse à représenter l'idée plutôt
que le mot qui l'exprime se donne libre carrière.
Il est des cas très simples, comme le suivant : « cet excès de popu-
lation est tel que, quand la marine royale ou marchande sont dans
l'inaction, il survient des engorgements... « ^ Le fait se produit dans les
deux cas, ou n'exclut pas, il additionne.
1° Il suffit qu'à un sujet au singulier soit joint un autre sujet
rattaché au premier par ai'ec pour que le verbe soit au pluriel : « ce
même inspecteur, avec plusieurs de ses collègues, vont s'occuper
sérieusement de cette recherche « -. Comparez le cas où ce sujet au sin-
gulier est suivi de plusieurs compléments précédés de la préposition
de et reliés par et : a " la tête du roi Georges-Dandin et de son porte-
esprit ne pèseront " pas une once » ^ ; « " Le sort de Condé, Valenciennes
et Le Quesnoy doivent " vous faire voir la nécessité d'un secours
très prompt » *.
2° Je passe rapidement sur le cas où un sujet singulier qui éveille
une idée collective est suivi d'un complément au pluriel : « une infinité
de rebelles se sont échappés ». Ceci est à {)eu près classique : « il annonce
" qu'un reste de rebelles de la Vendée ont mis en déroute " une partie
des troupes que nous avions près de cette île » ^ ; « " Une considérable
partie des dîmes appartiennent " aux chanoines de Coutances » ® ;
1. Dol. Sén. Rennes, p. 492.
2. Rapp.Pol., 26 vend, an 111-16 oct. 17'.J1, Aul., Pfiris... Tlierm., t. I, p. 17i».
3. Hébert, Père Duclu, n" 320, p. 8.
1. Conseil de Guerre d'Avesnes à Bouchotte, 1" oct. 1793, d. Chuquet, Letl. 1793, p. 227.
5. 7 fruct. an 11-24 août 1794, Aul., Paris... Therm., t. I, p. 58.
6. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 419 (Mesnil Aubert).
L'IDÉE DE QUANTITÉ ET LE NOMBRE DU VERBE 320
« " un club de six cents aristocrates ont si bien manœuvré qu'ils ont
excité " le peuple contre eux » ^.
Comparez :
« La grande rue de Belley, presque toute composée d'habitants à
porte-cochère sont arrêtés » ^.
Voici qui est singulièrement différent : « " L'abondance des pluies
ont engendré " une quantité de folle avoine » ^. Cf. « " si le fruit de nos
durs travaux n'étaient employés " que pour cet effet » * ; « " le contin-
gent des réquisitions ne sont " point suffisantes » ^.
Il semblerait que dans la première phrase l'idée de l'abondance,
dans l'autre l'idée de contingent aurait dû dominer ; il n'en est rien ;
c'est sur les pluies et les réquisitions que l'esprit s'est arrêté.
3*^ Le sujet grammatical est accompagné d'un complément au sin-
gulier, mais qui éveille une idée de pluralité :
« " Quantité de monde aujourd'hui rapportèrent " plusieurs faits à
ce sujet 1)*; « le pain... est exécrable, au point que " bien du monde
en sont malades " » "; « " Tout ce que nous avons vu dans les armées
de Cherbourg et de l'Ouest nous ont fait juger de l'importance " » ^.
4^ Le nom sujet n'est pas accompagné, mais il éveille l'idée d'une
collectivité : « " Cette secte nouvelle, héritière des factions punies
qui, affectant un zèle immodéré pour les intérêts du peuple, sont "
les premiers à l'alarmer » ^ ; « " la municipalité nous ont empêchés " » ^° ;
« " La troupe de Carpentras ont repoussé " les Avignonois » ^^
5° Le sujet est un singulier d'espèce : « " le pauvre qui sont
dans la gêne » ; « à l'insu " du tyran qui ont " toujours tiré sur ces
pauvres misérables » ^^.
Il est extrêmement commun que, dans les textes législatifs ou
administratifs, qui prescrivent pour tout le monde, se rencontrent
des pluriels :
1^ Quand il y a un nom au singulier précédé de tout :
« " Tout agent du gouvernement " pour l'approvisionnement, ...
1. Hébert, Père Diich., Br., n" XXXIX, fasc. V, p. 436-437.
2. Méaulle, de Bourg, 23 nor. an 11-12 mai 1794, Aul., Act.Com. Sal. p.,t- XIII, p. 177.
3. Lett. au Com. Sal. p., Adher, Siibsisf. Toulouse, p. 156.
4. Dol. Sén. CiNTay, p. 37 (Saint-Romain-sur-Chail).
5. Délib. Com. Subsist. Toul., 1" fruct. an 11-18 août 1794, Adher, o. c, p. 204.
6. Rapp. Pourvoyeur, 27 niv. an 11-16 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p.40O.
7. Rapp. de Charmont, 11 niv. an 11-31 déc. 1793, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p. 99.
8. Aul., Act. Com. Sal. p., t. XVII, p. 184.
9. Le Gén. Feraud au Com. Sal. p., 12 flor. an II-l" mai 1794, Courr. Égalité, n" 625.
10. Plécy du Bunois, S.-et-M., 18 juin 1792, Part. Biens commun., p. 225. Desgranges
blâme : « que de monde qui vont par là » (Goug., p. 115).
11. Paulin (de Monteux), Journ., p. 135.
12. I>. Harlin, procur. de la Com. Tours-sur-Marne, 4 févr. 1793, Par/. Biens commun.,
p. 516.
330 HISTOIRE DE [.A LANGUE FRANÇAISE
tout commissionnaire " de grains... " seront assujettis " aux mêmes
formalités » ^.
En cas de présence d'un distributif dans la phrase, le choix du
possessif était épineux. Les discussions sur chacun son chapeau ou
chacun leur chapeau sont connues.
Les rédacteurs de pièces y vont à l'aveuglette : « Votent aussi pour
que chaque paroisse soit tenue de nourrir " leurs pauvres " » ^.
2° Quand le sujet est un singulier accompagné d'aucun, ce qui
équivaut, sous une forme négative, à un nom avec tout au
positif :
« " Aucun maître ou compagnon employés " à la fabrication des
armes ou outils de guerre... " ne pourront " quitter la manufacture » ^ ;
« Après la publication du présent décret, " aucun bataillon ou com-
pagnie ne pourront " être retirés du département où il en aura été
formé » * ; « jamais " aucun ministre des ci-devant rois " n'ont été plus
hautains » ^ ; « il n'est pas même venu à notre connaissance qu' " aucun
ouvrier et journalier aient cherché " à se soustraire à une taxe qui... » *.
Avec des superlatifs relatifs, l'idée qui domine est celle de celui
qu'on distingue plutôt que celle des personnes à qui on le compare.
Aussi, dans " l'un des monuments les plus élevé " de l'Europe, on
accorde élevés non pas avec monuments, mais avec l'un. Voici un
exemple type : «c'était " l'une des femmes jacobines la plus exagérée
et la moins éclairée " » '^.
Lorsqu'on se sert d'un de ceux, comme ce qu'on a en vue, c'est
surtout celui qui s'est distingué des autres, le singulier prévaut :
u II est regardé comme " un de ceux qui s'est \sic'\ le plus conservé
au parti du yirétendant " » ^.
Influence de l'ordre des mots sur l'accord. — Si le verbe
précède un sujet pluriel, il n'est pas rare que l'accord soit négligé :
« pour la communauté... où " est situé lesdits biens communs " » *.
Ce fait n'est aucunement opposé aux faits dont je A'iens de parler.
Comme en ancien français, l'inversion a empêché de faire l'accord.
1 . Décret sur le Maximum, 3 mai 1793, Bûchez et lloux, t. XXVI, p. 346.
2. Dol. Son. Civray, p. 193 (Chail).
3. Loi du 19 août 1792, art. XXIX, Coll. Lois, t. X, p. 505.
4. Loi 12 sept. 1792, art 1", Coll. Lois, t. XI, p. 330. CI. " Aucune municipalité, aucune
administration de district " on de département " ne pourront " prohiber la perception (Loi de
mars 1790, til. III, art. 5, Bull. Lois, t. I, p. 641).
5. Miranda, Procès M..., mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVH, p. 45.
6. Sal. Agric, p. 398 (Loir-et-Cher).
7. Boutanquoi, Souven. Mar.-Vict. Monnard, p. 56.
8. Rapp. 21 prair. an XIII-10 juin 1805, Au!., Paris... Emp., t. I, p. 834.
9. Maine-et-Loire, Part. Biens commun., p. 508.
L'IDEE DE QUANTITE ET LE NOMBRE DU VERBE 331
On rencontre des participes pris pour des adjectifs verbaux et
accordés : « " sa vie durante " » ^. On comparera durant sa vie, où
durant est devenu préposition.
On se fonde sur la quantité contenue dans un nominal
PERSONNEL. — Il arrive assez souvent qu'on rencontre un nom mar-
quant et précisant la quantité contenue dans un personnel au plu-
riel : « " Nous sommes sortis un bataillon " de la ville » ^ ; « " ils sont venus
une colonne " w^; « " nous nous sommes ensuite associés sept ou huit
camarades " et nous avons travaillé à la fabrication d'une baraque » * ;
« " Nous avons passé plus de cent mille " hommes » ^ ; « " nous y restâmes
trois bataillons " pour y monter à bras tout le parc d'artillerie « ^.
L'addition contenant la détermination quantitative peut être rat-
tachée par toute espèce de ligatures : « nous sommes dans un fort que
nous avont prie antre quatre compagnie " » '.
Vadé disait déjà : « " J'ai dansé nous deux vote mère " » •*.
Il arrive qu'un adverbe marquant la quantité est construit en attri-
but direct : « Nous sommes à la Vendée pour exterminer tous ces gens
de brigands où " ils se sont rassemblés beaucoup " » '. Ce n'est pas
du tout la même chose que où beaucoup se sont rassemblés, mais bien
plutôt où ils se sont rassemblés en grand nombre.
.J'ajoute ici, pour ne pas revenir à cette question, qui, après tout,
se rattache à l'étude du rôle de la quantité, que toutes ces construc-
tions, loin d'être particulières au sujet, se rencontrent à l'objet :
« " On nous envoya un détachement de vingt hommes " éclairer un
pet't village « i».
1. Anzin et Aniclie, p. 450.
2. Fricasse, p. 142.
3. Id., p. 145.
I. Lett. de Combaut cadet, 13 mess, an II-l<^'juil. 1794, Ern. Picard, Au Serv. ilelaNat.,
p. 209.
5. Serg.-maj. Plazanet, du 2' de la Dordogne, Let. 27 sept. 1793, De Cardenal, Recrut.
Armée, p. 418.
6. C"<= Robinaux, Journal de roule, p. 35.
On rapprochera des tours comme : " il devrait y avoir des bâtes aumailles une certaine
quantité ", où une addition vient expliquer ce que contient le pluriel de l'article indéfini
des (Plécy du Bunois, S.-et-M., 18 juin 1792, Part. Biens com., p. 225). J'ai parlé plus haut
de phrases poissardes : " ils n'auront qu'à s'entendre deux cents enragés " (Art. des Apot.).
7. Munerot, Lett. Révol. Aube, Letl. VIII, p. 96.
8. La Grenouill., t. III, p. 276.
9. Bénard, Lett. 2 sept. 1792, Ern. Picard, Au Seru. de la Nat., p. 22.
10. Marchand, Carnet d'étap., p. 166.
CHAPITRE X
LES PERSONNES
Verbes impersonnels. — Je ne m'arrêterai pas à des archaïsmes
comme faut pour il faut : « faut le tuer » ^, restés dans le parler vulgaire.
Je n'attribue pas plus d'importance aux formes il a, y a, pour il
y a^. L'orthographe n'était pas assez précise pour qu'on distinguât y
en eut de i{l) y en eut, qui{l) y eût de qui y eût: « Qu'il croyoit avoir
vu que l'opinion générale étoit d'avoir un chef " pour qu'il eut "
(entendez sans doute qu'il y eût) un bon ordre de choses »^.
Autour des formes personnelles. — Rolland a blâmé la phrase
nous s'en irons. Il ne l'a pas imaginée. On rencontre l'équivalent en
poissard : « Vous " s'moquez de moi ", Mansell' Fanchon » *. Je
n'ai rien remarqué de ce genre dans les textes révolutionnaires.
On trouverait à Paris même des fautes dans la distinction des
diverses formes personnelles : « a lui représenté que " nous ne fond
pas " de demande » ^. Ici c'est moins la forme donnée au verbe qui
me paraît digne de remarque que la perte du sens de l'accord en
personne. Jusqu'où allait-elle ?
Pour prétendre que la notion de personne est en voie de dispari-
tion, on ne saurait alléguer des phrases comme : « " on ne reçoit " plus
" nos " dînes (^= nous ne recevons plus) » ^. Nous y avons fait allusion
plus haut. On est substitué à nous et il entraîne la troisième personne
dans le verbe, mais il faut pour cela que l'idée de la personne, quoi-
qu'elle ait été transportée non seulement hors du verbe, mais hors
du nominal sujet, reste présente. Dans la phrase citée, l'idée per-
sonnelle est impliquée dans le possessif nos.
Le développement de on, aux dépens des personnels, entraîne
d'autres conséquences. La langue populaire substitue aujourd'hui
1. Bull. Trib. Révol., n" 67, p. 271.
2. Je vous dirai qu' " il a " sans exagérer plus de six mois qu'aucun de nous ne s'est désha-
billé (Lett. du sergent Lagô, .30 mess, an 11-18 jiiil. 1794, Ern. Picard, ,4m Serv. de la Nat.,
p. 57).
3. Interr. Le Melletier, Wallon, Trib. Rctml., t. III, p. ,361. L'éditeur a rétabli y : il y
(Ùl.
4. Vadé, Jér. et Fanchonn., se. 3.
5. Proc.-\'crb. Inlerr. André Chénier.
6. Dépos. de Paris d'Arles, dans Frér., \Iém., p. 140.
I
LES PERSONNES 3:^5
volontiers on aux personnels pluriels nous, vous, qui devraient
reprendre ou annoncer soit deux sujets soit un sujet pluriel : on est
parti, ma sœur et moi. Un tour très analogue se rencontre déjà à
l'époque révolutionnaire : « " tous les soldats " qu'ils y étaient dans
les parroisses voisines, " on a tous décampez " dans le Piedmont » ^.
Ailleurs on a commencé par nous, on continue par on : « " Nous " ,
pour les prendre, " on mettait " le feu dans leurs villages » "-. Même
substitution d'une personne à l'autre et de l'indéfini au personnel,
quand on remplace un deuxième sujet par un complément qu'in-
troduit avec. On trouve : « " on se souhaitait le bonjour à coups de
fusil avec les postes autrichiens " » ^, ce qui veut dire : nous et les
postes autrichiens, nous nous souhaitions le bonjour à coups de fusil.
Je ne crois pas qu'on puisse rapprocher de ces phrases : « " Tous en
tirailleurs, on a fait " un feu d'enfer ))*. On peut considérer en effet
tous en tirailleurs comme une apposition ordinaire au sujet.
Un autre fait peut être rapproché de ceux qui précèdent. On a
souvent cité la phrase de la Maréchale Lefebvre : «" c'est nous qui
sont " les princesses ». Historiquement authentique ou non, elle n'en
représente pas moins une forme de parler très ordinaire dans le
peuple, chez qui la règle toute logique, suivant laquelle après un
qui l'accord du verbe devait se faire avec l'antécédent, n'avait jamais
prévalu ^. Les écrits populaires présentent d'assez nombreux exemples
analogues : « " moi qui a sorti " comme un ingrat de votre service » ®;
« ce n'est pas " moi qui a dit " : marche » '.
Je ne considère pas qu'il y a hésitation dans une phrase comme
celle-ci : « moi " qui suis un bougre qui est connu " de tous les
bons patriotes ))^. C'est à bougre que se rapporte qui est connu; le moi
est perdu de vue. Rolland blâme naturellement : moi qui a fait cela.
Domergue, dans un article où il confirme la règle classique, raconte :
« Je demandai un jour à un chanteur de Lyon pourquoi il disoit :
Il n'est que moi qui s' intéresse. C'est qu'à Paris, me répondit-il, on
ne dit pas autrement » ^.
1. Féaz, Joiirn. d'un pays. Maur., p. 416.
2. Chatton, Cah., p. 34.
3. Fricasse, p. 20.
4. Lelt. Serg. Barrault, 8 prair. an 11-27 mai 1704.
5. Voir H. L., t. III, p. 535-536.
6. Munerot, Lett. Révol. Aube, Lelt. II, p. 92.
7. AfT. Léonard Bourdon, Bull. Trib. Révol., n" 65, p. 263.
8. Père Duch., Br., n" 19, fasc. VI, p. 549.
9. Granim. anal., p. 307.
CHAPITRE XI
LA PORTÉE DE L'ACTION
Objet des locutions verbales et des noms. — J'ai essayé de
marquer ailleurs quels sont les divers éléments de langage auxquels
peut se rattacher un objet ^. Je n'insisterai pas sur les verbes. Mais
je dois faire mention des locutions verbales dont le sens correspond
à celui d'un verbe, existant ou non. Corneille écrivait : donnez ordre
qiiil règne, tout comme ordonnez quil règne. Naturellement cette
construction et les analogues se rencontrent : « Veuillez " donner vos
ordres qu'il se rende " demain matin au corps de garde un piquet » "-.
On voit par l'exemple que l'analogie a étendu le tour au cas où le
verbe composé donner ordre a cédé la place à un groupe ordinaire.
Faut-il considérer le complément comme dépendant d'ordres tout
seul ou bien de donnez fos ordres ? C'est la seconde interprétation
qui me paraît la bonne.
On comparera une autre phrase toute semblable : « " Nous sommes
dans l'attente que nous recevrons " des nouvelles de la Convention » ^.
Peu à peu la hardiesse va croissant. D'après être d'avis que, on
dit " l'avis que " ; d'après être dans le doute, on dit " dans le doute
({ue " : « " Sur l'avis " des inspecteurs des halles, " que beaucoup de
gens " voulaient exiger le double d'avoine, il a été envoyé des citoyens
pour y rétablir l'ordre » *. Cf. « " dans le doute si le bateau que je
dépêche serait pris ", je vous envoirai ma lettre en double »^
Voici maintenant des noms suivis de compléments d'objet, sans
qu'aucune locution verbale exerce son influence analogique : « " la
frayeur que l'on me soupçonnât " d'être dans les cas de révéler cela » ® :
« Le commandant de la place de Condé, après " une sommation que
si la garnison ne se rendait pas sous vingt-quatre heures, on n'en
épargnerait pas un seul "... » ' ; « Ledit Saintignon nous a signifié une
1. P. et L., pp. .304 et suiv.
2. A. Dubreuil, chef de l'État-Major, 21 oct. 1793, .\dher, Subsisl. Toiil., p. 21. L'éditeur
a introduit à tort pour : [pour] qu'il se rende.
3. liobesp. jeune, 2« jour de la 2" décade du 2"^ mois de l'.an II-2 nov. 179.3, Aul., Ad. com.
.Soi. p., t. VIII, p. 195.
4. Aul., Par... l'herm., t. I, p. 13, 1" août 1794.
5. Lacombe S. Michel, 15 sept. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VI, p. 511.
6. Proc. Babeuf, t. III, p. 197, Dépos. Pillé.
7. Lett. d. sold. Brault, 12 therm. an 11-30 juil. 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la Malion,
p. 166.
LA PORTEE DE L'ACTION 335
" assignation le 7 avril 1790, pourquoi que nous empêchons " l'en-
trepreneur à exploiter » ^ ; « Sur la pétition du C" Dosne, " s'il faut
recevoir le dépôt " » ^.
Remarque. — Je ne me suis attaché jusqu'ici qu'à des complé-
ments d'objet conjonctionnels, mais il convient de noter aussi le res-
pect à au lieu de le respect de, sous l'influence de porter respect à :
« des bons citoyens qui veulent le " respect aux lois, aux propriétés,
aux personnes " » ^.
Objet des adjectifs *. — Ce sont, à proprement parler, des com-
pléments d'objet que les compléments introduits par de qui suivent
ces adjectifs : « " expositif de leurs vues " » ^ ; « ces principes sont " éver-
sifs des gouvernements " corrompus » * ; « nous demander des faits
" démonstratifs de la conjuration " » ^.
Derrière des adjectifs d'action comme les précédents, il est fré-
quent de rencontrer une proposition complétive : « lecture d'un
mémoire " expositif que les marchandes de marée vont ", au mépris des
lois, acheter à l'avance la marée dans la Plaine Saint-Denis » ^; « Péti-
tion du citoyen Gueron " expoèitive que ... il a été condamné " par
l'un des juges de paix de la commune d'Auxerre » ".
Comparez : « il sont " inquiette sy tu as reçue leurs lettre " » ^'*.
Après les adjectifs verbaux. - La distinction, si fragile, des
adjectifs verbaux et des participes, n'est naturellement pas obser-
vée. Ne parlons pas d'archaïsmes tels que tendante à. Mais on trou-
vera : « des probabilités, des vraisemblances " résultantes " de notre
position devant l'ennemi «i^. Il en résulte que ces adjectifs sont parfois
1. Suppl. Comm. Riedinji; et Kich, Meurthe, Coin. Droits l-'Oml., p. .561.
2. Supp. Bull. Conv. Nat., Suite séance 7 mess, an II, n" 7, col. 1.
3. Chambon, Conv., janv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 161. J'ai des doutes sur
la raison pour laquelle on est venu à dire manufacture en draps au lieu de manufacture de
draps (Proc.-Verb. Com. Agricult. Comm., Conv., t. III, p. 129, 16 juil. 1793). Cf. Étal des
fabriques et " manufactures en étoffes de laine " (Stal. industr. Mos., p. 4G). H se peut (pic
en exprime ici la matière (cf. bijoutier en faux t.
4. Voir P. et L., p. 307.
5. Roi., Corr., Lett., 19 juil. 1792, Tuetey, p. 415. Cf. Adresse du Boulay-la-Société
" expositive qu'il existe encore dans la commune "... (G. Champ., Soc. pop. Dreux, p. 267). Le
mot * L. S'. Le tour y est signalé.
6. Rapp. de S'-Just, 8 vent, an 11-26 févr. 1794, Bûchez et Roux, t. XXXI, p. 308. Cf.
les maximes " éversiues de tout ordre social " (Vergniaud, Conv., 31 déc. 1792, Bûchez et
Roux, t. XXII, p. 147). Le mot et le tour ont été recueillis par L.
7. C. Desmoul., Hist. Brissot., Eid., t. XXYI, p. 268. Aucun ex. de ce tour dans L.
8. 3 mai 1790, Proc.-T'er/). Com. Agricult. Conun., Const., t. I, p. 2.5t. L'adjectif avait
été créé au xviii" s. Voir Goh., p. 277.
9. Proc.-Verb. Com. Agricult. Comm., Conv., p. 255 ; cf. pp. 259 et 331.
10. Lett.. d'Auvray père, Paris, 21 mess, an II, Arch. Nat., F' 4583, pièce 37.0 L.
11. Bull. Tribun. Révol., IV-- p., n» 33, p. 132.
'SM HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
suivis d'un objet : « Un certain Helilligenthal (Heiligenthal) a parcouru
les communes " environnantes Landau " » ^
I! arrive qu'un verbe est suivi d'un infinitif et d'une complétive
qui n'en peut dépendre qu'à la condition qu'on donne au verbe un
sens différent de celui qu'il a ; c'est là une sorte de syllepse plutôt
(|u'une nouveauté syntaxique : « Nous nous sommes transportés dans
ledit Eicherbusch pour " défendre aux ouvriers de travailler, que ce
bois reste sur pied " jusqu'à ledit Sainctignon nous produise le pied
terrier du ban» 2. Il faut entendre : et commander que le bois reste,
c'est-à-dire tout le contraire ; l'idée générale d'ordre domine toute
la phrase.
Les verbes objectifs. — Tous les intransitifs français, même
niuKi'ir, sont susceptibles de prendre la valeur transitive ou l'ont
]>rise. Si de prétendus grammairiens d'aujourd'hui maintiennent
encore qu'il y a manquement à l'usage, chaque fois qu'on fait pas-
ser un verbe de l'emploi intransitif à l'emploi transitif, c'est qu'ils
prennent pour règle leur pauvre petite routine personnelle, ou qu'ils
s'en fient aux ukases des faiseurs de « Dites, ne dites pas », qui se
recopient depuis tantôt deux siècles. Il est très compréhensible que
des gens qui n'avaient pas appris ces classifications artificielles n'aient
obéi qu'à l'instinct naturel et héréditaire de la langue et qu'ils aient
donné aux verbes une syntaxe qu'ils étaient réputés ne pouvoir
prendre.
1*^ Les intransitifs prennent une valeur factitive : a Hentz, l'un de
nous, vous donnera des renseignements sur lui et sur d'autres " qu'il
faut avancer " à la place d'hommes ineptes » ^.
Vaugelas avait voulu sinon interdire d'employer sortir transitive-
ment, du inoins limiter le nombre des cas. M°^^ Roland elle-même,
s'est émancipée de ces règles restrictives : « iVdieu, peu de jours encore
jetteront de grandes lumières sur le sort de la capitale, d'où la sagesse
voudrait peut-être qu'on " sortît le gouvernement ", mais il est déjà
trop tard » ^.
Nous parlerons d^obseri^er que dans un autre volume, en traitant
de la langue judiciaire. Il est certain qu'en plusieurs cas cet usage
créait des ambiguïtés. Il sufïit de considérer cette phrase d'un procès-
verbal : « Un membre ayant observé que... un spectateur a donné
1. lieckcr, Conv., 24 prair. an III, Monil., 2(5 prair.-14 juin 1795.
2. Siipp. Coinm. Rieding et I-;ich, Mciirthc, Coin. Droits féod., p. 561. Les signataires sont
visiljlement des apprentis en langue française.
.3. 13 brum. an II-3 nov. 1793, Aul., .4c/. Coin. Sal. p., t. VIII, p. 206.
4. Lett., i. II, 497 (1792). * L. 29, H. D. T. : familier.
LA PORTEE DE L'ACTION 337
un démenti formel »... Seul le contexte précise qu'il faut entendre :
ayant fait l'observation que ^.
On trouve " pacager des bestiaux " : «Que ... il ne leur fut pas per-
mis de " les nourrir et pacager " au préjudice de qui que ce soit » ^.
TP Des verbes s'emploient transitivement sans aucune valeur fac-
titive '. On lit dans un message du Directoire : « Les Français ne
sont pas des marchands. Bien loin de " commercer les peuples ", ils
en sont les libérateurs » *. Et on ne peut se défendre d'admirer cette
expression si brève et si pleine de sens. Interpeller quelqu'un d'une
chose était ancien ; on rencontre interpeller avec pour objet un nom
de chose : « les vues de l'administration qui " interpelle sur ces péti-
tions l'avis et les lumières " de la Société » ^. L'expression est peu heu-
reuse.
Préluder a aussi un objet dans : « elle [l'armée du Rhin] n'emploie
ses loisirs qu'à " préluder la victoire " » ®.
Citons enfin : « Vers les quatre heures du matin, l'ennemi nous a
" riposté plusieurs coups de canon " » '.
Répondre une lettre était assez répandu : « afin de " répondre les péti-
tions " qui nous sont présentées ))^.
Il faut prendre garde de vouloir faire trop longue la liste des tran-
sitives de cette époque, d'y mettre par exemple invectwer : « c'est tou-
jours lui qui... venoit dans les cachots provoquer les prisonniers,
les invectiver " » ^. Il se trouve déjà dans Diderot, où L. l'a noté.
Opter : « Le ministre de l'Intérieur a écrit à l'Assemblée qu'il " optait
les fonctions " de représentant du peuple»^".
Prévaloir : « dans nos quartiers, le dimanche " prévaut beaucoup
la décade " » ^^
1. G. Champ., Soc. popul. Dreux, p. 43.
2. Dol. Sén. Civray, p. 121 (Mainé-Lévescault).
3. Pour jouir, voir le chapitre XII, p. 339.
4. 13 vent, an VI, dans Sciout, Directoire, t. III, p. 285.
5. Reg. Soc. popul. d'Amiens, t° 21 r", 26 prair. an 11-12 juin 1794.
6. Lett. de Beaudot et Lac., 2 vent, an II, Courr. de l'Égalité, n" 556.
7. Fricasse, p. 84.
8. Com. Dr. féod., p. 195 (Requête du direct, de la Corrèze).
9. Dépos. Ripert et autres, Fréron, Méin., p. 159. Rolland le blâme, quoique la construc-
tion soit assez fréquente.
10. Couthon, Conv., 29 sept. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 139. C'est une ancienne
construction, dont on trouve des exemples du xvi» s. dans L.
11. Prnc. Babeuf, t. III, p. 317, Moroj'. L. cite des exemples anciens.
Parmi les verbes ainsi employés antérieurement et qu'on retrouve, citons encore parer :
J'ai donné les ordres nécessaires pour " parer les événements " (Miranda à son procès, mai
1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 55). * L.
militer : Ils sollicitent la justice de l'Assemblée pour une indemnité " que militent "' en leur
faveur les avances considérables qu'ils ont été forcés de faire (Proc.-Verb. Com. Agricult.
Comm., Législ., t. II, p. 764, 23 mai 1792). Le sens est réclamer impérieusement.
pérorer : des gens apostés et gagés, qui montaient sur des chaises, d'oii ils " péroraient le
public " (Besenval, Mém., t. II, p. 348) ; cet emploi est fort commun à l'époque : le sieur
Histoire de la Langue française. X. 22
338 HISTOIRE DE I.A LANGUE FRANÇAISE
Très populaire est le tour parler que, qui s'est conservé depuis :
« l'on " parle que l'armée va partir " pour aller du côté de Valen-
ciennes «^ ; « l'on " parle que l'armée d'Italie remporte " tous les jours
des victoires » '. L'analogie de dire est visible.
Complément d'objet après passif. — Je signale comme parti-
culièrement à noter qu'on trouve des passifs suivis de compléments
d'objet conjonctionnels : « Le public est " imbu que des citoyens de
Nantes sont venus "... pour dénoncer Rovère, Boissy d'Anglas » ^...
Legendre, marchand boucher, lequel " pérorait une assez grande quantité de monde " (Inform.
secr. s. l'affaire du Champ de Mars, 3 août 1790, Mathiez, Cordel., p. 271) ; "j'ai péroré les
compagnies " (Général Duhoiix, Conv., 10 oct. 1792, Arch. Pari., 1" Sér., t. LU, p. 442,
coL 1) ; je descends, je me jette au milieu d'eux, " je les pérore " (Lett. Général Chazot, 7 oct.
1792, Chassin et Hcnnet, Les Volont. nation., t. II, p. 571). L. cite Babeuf.
Cet emploi se prolongea longtemps : encore que sa blessure à la bouche lui permette à peine
d'articuler quelques mois, " i7 les pérore " (G' Thiéb., Além., t. II, p. 375).
1. Lett. Canonn. Marin, 29 sept. 1793, Ern. Picard, Au Service de la Xation, p. 139.
2. Lett. Louis Pillant, 7 fruct. an IV-24 août 1796. Id., Ib., p. 181. Le tour est blâmé
par Rolland.
3. A. Schmidt, Tabl. Révol. fr., t. II, p. 510 (14 frim. an IV). Voir P. et L., p. 374.
Quant au sens de imbu pour informé, nous l'avons déjà noté au chapitre du Lexique.
Rolland blâme semblable construction après des pronominaux à valeur passive : " i7
.se voit bien que vous ignorez " ce qui s'est passé.
CHAPITRE XII
STRUCTURE D£ L'OBJET
Transitifs directs et Iindirects. — ■ Des verbes objectifs, d'oi-
dinaire indirects, se construisent directement. Montaigne en usail
ainsi pour jouir. Il est constant dans des textes qui proviennent du
Midi : «il est arrivé dans cette paroisse que certains particuliers ayant
acquis des biens-fonds en corps de métairie, ou autrement, et " les
ayant jouis " pendant plus de vingt ans » ^.. ; « ceux qui " les jouissent "
actuellement » '-. Usage régional, soit ! Mais on rencontre le même tour
dans d'autres pays : « au préjudice de ceux qui " l'ont toujours joui " « •'.
On est un peu moins sûr d'être en présence d'un objet quand le
complément de jouir est un que, qui peut être là pour dont : « nous
faire restituer la moitié de notre même marais " que jouit " actuelle-
ment la communauté d'Haubourdin » * ; « les avantages de toutes
façons " que les seigneurs ont joui " jusqu'à présent » ^.
Malgré tout, il semble bien que jouir soit passé à l'état de transitif
direct dans une grande partie du pays. Ce qui mérite une attention
particulière, c'est que ce verbe se trouve au passif : «ces terrains " ont
été jouis " de temps immémorial par des bourgs, villes et villages » ^;
« elles pourront pareillement déterminer qu'un bien communal conti-
nuera à " être joui " en commun » ^ ; « une autre grande partie " est
jouie noblement ", ou prétendue telle » **.
On comparera : « Je vous soumets ces observations, avec prière
de les " réfléchir " » ".
Inversement des verbes de construction directe se rencontrent avec
la construction indirecte. Ils sont nombreux : « Jugez, Messieurs, si un
père de famille doit " subir à une pareille aristocratie " » i" ; « Il répondit :
1. Req. de la Commune de Birac, Lot-et-Garonne, Coin. Droits féod., p. 98.
2. Dol. Sén. Bigorre, p. 143 (Bazillac).
3. Réclani. des propr. d'Indevillcrs, Doubs, Part. Biens Comiiuin., p. 446.
4. Req. JMun. d'Emmerin, Nord, Com. Droits féod., p. 146.
.5. Royère, juge de Soumensac, Agenais, 24 fcvr. 1790, Com. Droits féod., p. 14.
6. S'-Just-en-Chevalet, Loire, 20 fé\T. 1793, Part. Biens commun., p. 496.
7. Rapp. de Souhait, des Vosges, Ib., p. 716.
8. Dol. Sén. Cahors, p. 299 (Saint-Médard).
9. Dartigoeyte, Lett., 11 sept. 1793, Aul., Act. Com. Sa/, p., t. VI, p. 435. Cet usage
n'était pas absolument nouveau, Féraud le discutait déjà et estimait qu'il ne durerait pas.
10. Suppliq. Dupuy, de Vilkrs-Goltcrets, Com. Droits féod., p. 52.
aiO HISTOIRE DE LA LANCiUE FRANÇAISE
Je " défie au Directoire " exécutif de les faire guillotiner i>^ ; « Nous
vous prions... de " prévoir à toutes les difficultés " qui puissent s'éle-
ver )) 2.
Celui de ces verbes qui a le plus appelé l'attention et soulevé la
critique, c'est se rappeler de. Le nombre des exemples où, par l'ana-
logie de se soui^enir, il prend la préposition, est extrêmement consi-
dérable. Le Roi lui-même, s'il faut en croire la relation do son procès,
en usait ainsi :
uLe président. — Quels sont ceux qui vous ont présenté ces projets?
«Louis. — Ils étaient si vagues que " je ne m'en rappelle pas " en
ce moment » ^.
IjCs imprimés présentent des exemples très nombreux. « A répondu,
" je ne m'en rappelle pas " » * est une formule qu'on trouve à chaque
page du Bulletin du Tribunal Révolutionnaire.
Comme son époux, la « veuve Capet » répondait de la sorte ^•'.
En feuilletant le Moniteur, on relève le tour dans les « Opinions ».
Les journaux en usent couramment : « en " se rappelant d'eux ",
le gouvernement montrerait plus de bonté que de grandeur » * ;
«"je ne me rappelle pas du nom" de l'auteur»'.
Je renonce à apporter des exemples pris aux textes qui n'onl
été imprimés que de nos jours *. Tout prouve surabondamment
que l'usage de cette syntaxe était universel.
Il est plus intéressant de noter ici que se rappeler se faisait aussi
suivre de la préposition quand l'objet, au lieu d'être un nom ou
quelque personnel, était un infinitif : « Je crois " me rappeler d'avoir
dit "... qu'il falloit bien se garder de confondre l'esprit révolutionnaire
avec l'esprit constitutionnel » ®; « je ne " me rappelais pas d'avoir cor-
1. Proc. Babeuf, t. III, p. 35. Cf. je " défie à tous les foutus despotes "... (Leni., 127' Lett. l>.
pair., p. 5).
2. Port-le-Grand, Somme, Part. Biens Commun., p. 620. N'a-t-on pas voulu étrirc
pourvoir ?
3. Feuille villag., IIP année, n" 12, 20 déc. 1792.
4. Suit. Interrog. Rouxel-BIanchelainde, n" 6, p. 21, et à ime foule d'endroits.
5. Bûchez et Roux, t. XXIX, p. 3-19, et vingt autres passages.
6. Gaz. de France, 16 pluv. an VIII, Aul., Paris... Cons., p. 111.
7. Lett. du C Mulotaiu, Journ. Arts Man., t. III, p. 302.
S. Les membres de l'Administration du Département me firent part, autant que je puis
" m'en rappeler ", de leur peine (Lett. Ricord au Com. Sal. p., l^^ pluv. an II, Aul., Act.
Com. Sal. p., t. X, p. 354) ; son successeur, qui a connaissance du fait, " s'en rappelle "
assez pour me renvoyer... à la nouvelle Commission (Deltufo, dans Guill., Proc- Verb. Com. I. P.,
Conv., t. III, p. 214) ; je luii aij tenu une conversation " dont il se rappellera " sans doute
(Prem. Mém. de Fouq.-Tlnviile, Fleischmann, Requis, de Fouq.-Tinv., p. 192), etc., etc.
Comme Féraud avait condamné ce gasconisme, oublié par Desgrouais, Rolland et consorts
ont renouvelé la censure. D'où l'interdit maintenu jusqu'à nos jours par les puristes, dont
il est un des shibboleths. On les embarrasserait sans doute beaucoup en li'ur demandant
comment on pourrait construire je me rappelle avec vous ou eux pour objet : je me rappelle
eux, je me vous rappelle ?
9. .4f7ii des Patriotes, n» IX, 3 déc. 1791, IV, p. 237.
STRUCTURE DE L'OBJET 341
respondu " avec qui que ce soit des prétendus conspirateurs » ^ ; «les
plus anciens habitants du faubourg ne " se rappellent pas d'avoir
vus " une aussi éclatante démonstration » 2.
L'Académie acceptera ce tour en 1835.
Enfin on a été jusqu'à dire rappeler quelqu'un d'une chose : «c'est
lui qui " m'en a rappelé " » ^. Mais je n'ai pas rencontré cette con-
struction ailleurs que dans l'emploi donné ici.
Objet i>jfi>itif. — Un certain nombre de verbes commencent à
se faire suivre d'un infinitif avec sujet exprimé : « J'ai " aperçu le
royalisme exciter " dans cette Assemblée des divisions » * ; « Il ne sera
pas dit, chers collègues, que vous " souffrirez les ennemis conserver "
un pied sur notre territoire -» ^. Le latin est sans doute pour quelque
chose dans ces nouveautés.
Objet conjonctio.nnel. — On rencontre des phrases où un verbe,
généraleinent suivi d'un objet-nom, reçoit un objet-conjonctionnel :
« je n'ignore pas que les gens qui les répandent [ces imputations]
" font circuler en ce moment même au sein de cette Assemblée, que
je suis l'instigateur " des troubles de Marseille » ®.
Devant l'objet second l'objet premier est souvent omis, comme dans
la langue parlée d'aujourd'hui : « Ladite paroisse payant la taille de
50 acres de bois... vous supplie de " leur ôter " » ^.
Changements dans les conjonctions qui introduisent la
PROPOSITION OBJECTIVE. — A la conjonctiou que se substituent des
locutions conjonctives : à ce que, de ce que ^. On dit s'étonner dun
échec ; l'analogie amène s^ étonner de ce quil a échoué : « un secrétaire
" s'étonne de ce que le secrétaire n'a pas rapporté " la proposition
faite par un Cordelier » ^.
Il est régulier de dire demander à voir une pièce ; l'analogie amène :
demander à ce que la pièce soit communiquée : « Les habitants
" demandent... à ce que " les traites et aides soient supprimés » ^'*.
1. Prnc. Babeuf, t. III, p. 224, Morel.
2. Les maire et adj. du VIII« au Préfet, 14 mess, an VIII-3 juiU. 1800, AuL, Par... Cons.,
t. L p. 478.
3. Froc. Babeuf, t. III, p. 525, Clerex.
4. Guill., Proc.-Verb. Corn. I. P., t. V, p. 401.
5. AuL, Act. Com. Sal. p., t. XVIII, p. 145.
6. Mirabeau, 12 mai 1790.
7. Le Parq., Dol. Neufchat. c. Br., p. 203 (Mortemer).
8. Voir P. et L., p. 340.
9. SU. du 2 germinal an 111-22 mars 1794, A. Schmidt, Tabl. Révol. fr., t. II, p. 180.
10. Dol. Sén. Civray, p. 209 (Tillou).
aw HISTOIRE DK LA LANGUE FRANÇAISE
Cf. « il a " demandé à ce que son mémoire fût reçu " » ^ « Faut-il
" demander à ce qu'il soit nommé une commission " »-; « Le f. Neu-
mann " a demandé à ce que les ouvriers " qui ne peuvent quitter »3... '■>
« La pénurie du suif force un membre à " demander à ce qu'il soit
défendu " à ceux qui ont des billards de donner à jouer à la chandelle»*.
A ce que se rencontre derrière d'autres verbes : « il y a des placards
qui " défendent si formellement à ce qu'elles soient taxées " autre-
ment » '^.
D'autres verbes sont suivis de la conjonction de ce que : « On " l'e-
proche à Allard de ce que la force révolutionnaire mise à ses ordres a
donné la mort " à un enfant»®; «On a guillotiné huit assassins... le
peuple " a trouvé fort mauvais de ce qu'on a voilé " ces huit crimi-
nels » '.
Comme ça. Cette locution, après avoir été longtemps une sorte de
détour pour présenter un fait avec embarras, était devenue après
addition de que, une locution conjonctive sans presque aucun sens
propre, usuelle dans la langue populaire : « " On m'a dit comme ça
que c'était " pour une société politique » *.
Décomposition de la propositioin objective. — Comme il était
naturel, la jjroposition objective, ainsi que les autres, tendait à perdre
sa composition. Au lieu de : je lui ai avoué de quelle part je le savais,
on dira : « je ne lui ai pas " fait savoir de la part que je le savais " » ^■
Ici il y a ce qu'on est convenu d'appeler interrogation indirecte ; au
sens positif le même tour se rencontre.
li'accoRD AVEC l'objet. — Étant donné l'ignorance générale de
l'orthographe, il n'est guère facile de deviner ce que signifient au
juste les irrégularités qu'on rencontre dans l'application de la règle
d'accord du participe.
Il semble bien qu'il y ait une tendance instinctive à accorder avec
leur sujet les participes conjugués à l'aide d'rt<^o/V : «Ces derniers ont
quasi tous " fermés " leurs boutiques » ^° ; « l'orateur annonce que " cette
1. J'ruc.-Wrb. Coiu. Agr. el Comm., Consl., t. I, p. 582, 13 oct. 1790.
2. 3 niv. an II, Jacob, de Colmar, Lcuillot, o. c, p. 85. Cf. ib., p. 221.
3. Soc. dfs Jacob. deTIianii, 29 frim. an II, dans Poulet, L'Espr. piibl. à Tliaim, p. 131.
L'iisafîc est d'orit^ine judicinirc.
4. Anzin Aniche, 1. II, p. 188.
5. S '-Léger et Saf,Minc, Dol. FI. M(u>"% t. II, p. 332 (Leffiink-Houcke-Branche).
6. Rapp. de Dnbairan, au nom du Com. Sur. ■;énérale, Sec^ Bullei. Ctinv., Séance
20 therm. an II-7 août 1794, coL 1.
7. Rapp. Monic, 27 sept. 1793, P. Caron, Paris... Terr., t. I, p. 212.
S. La Mère Duch., p. 3.
9. Lett. de Renard, 2 sept. 1793, F.rn. Picard, .1» Serv. de la Sal., p. 20. Cf. plus loin,
La décomposition des proposition conjonctives.
10. I-c1t. Serti. -Maj. Leclcrc, 22 prair. an II. Eni. Picard, Au Serv. de In .Vo^, p. 17.
STRUCTIRE DE L'OBJET 343
dernière lettre auroit pleinement satisfaite " la Société de Vallery » ^.
Mais il serait téméraire de rien affirmer. Il faudrait beaucoup
d'exemples concordants et émanant de personnes et de localités
diverses.
L'objet second. — Je mentionne à peine le fait que les objets
pronoms, le, la, les, se suppriment devant l'objet indirect : « Qu'on ne
s'imagine pas... que ce soit pour engager le peuple à pendre tout
de bon ce pauvre bougre que " je lui découvre " aujourd'hui ), ^. C'est
là un vieil usage de l'âge classique, que les grammairiens n'étaient
pas parvenus à abolir. C'est par erreur que les éditeurs modernes
ont rétabli partout l'objet direct dans les textes.
Je signalerai aussi un fait très important, c'est qu'il se produit
une interversion des deux objets, ainsi : « peu satisfaits de " lui spolier
les héritages de ses pères " » ^ ; « pour " faciliter l'autre à se sauver " » *.
Aucune tendance nette ne s'affirme du reste, tantôt c'est la per-
sonne, tantôt c'est la chose dont on fait l'objet principal.
L'ordre des pronoms subit aussi un changement. Il devient de plus
en plus ordinaire de dire, au lieu de donne-le-moi, " donne-moi le "...
La Correspondance de Carnot en particulier fourmille d'exemples ^.
Je ne crois pas qu'il faille rapprocher des phrases qui précèdent un
cas comme le suivant : c " Pour en empêcher", il a donc fallu sauver
ce conspirateur » ^. Suivant moi, le verbe objectif est ici employé sans
objet déterminé, comme il arrive à toutes sortes de verbes objectifs.
1. Reg. Soc. Popul. Amiens, î" 30 v, 6 mess, an 11-24 juin 1794.
2. Père Duch., Grande découv. du P. Duch., 1790, Br., n" II, fasc. III, p. 238 ; cf. si ce jean-
foiitre a reçu l'honneur de la médaille, "qu'on [la] lui ôte " sur-le-champ (Id., ib., Br., n° VII,
fasc. VI, p. 501) ; il vaut mieux "leur laisser " (P. Caron, Rapp. Ag. Intér., t. I, p. 223), etc.
3. Suze-la-Rousse, Drôrae, Part. Biens Commun., p. 454.
4. Rapp. Jarousseau, 25 niv. an 11-14 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II, p. 360.
5. Roll. blâmera prêtez-moi le, rendez-moi les.
6. Père Duch., Gr. Découv. du P. Duch.. 1790, Br., n» II, fasc. III, p. 239.
CHAPITRE XIII
L'ACTION RÉFLÉCHIE
Retranchement du se pronominat.. — Les verbes intransitifs,
une fois devenus transitifs, peuvent naturellement faire porter leur
action sur le sujet. Ainsi périr deviendra réfléchi : « le déclarant lui a
observé qu'elle avoit tort de vouloir " se périr " » ^. Il y a ici une
influence de l'analogie de se tuer.
Un verbe intransitif conjugué avec ai'oir remplace un réfléchi :
« il y avoit près de quatre mois que notre compagnie " n'avait désha-
billé " )) 2.
Décadence de soi. — Le réfléchi soi précipite sa décadence ; il est
souvent remplacé par lui-même : Cela tombe " de lui-même " : «Com-
ment voulez-vous que j'en parle à une personne que je ne connais
pas » 3 ?
De plus, comme ailleurs et d'après la tendance que nous avons
signalée plus haut, le rapport s'établissant avec l'idée, on trouve eux-
mêmes employé là où l'idée est plurielle : « La force armée requise pour
maintenir l'ordre... l'a au contraire troublé en voulant avoir des pré-
férences pour " eux-mêmes " » *.
Le se tend de plus en plus à se maintenir à l'infinitif, même quand
celui-ci est complément d'un verbe tel que laisser, voir, etc. On le
trouve même après faire : « ayant enveloppé notre avant-garde, il
" l'a fait se replier " avec trop de précipitation » ® ; « elles " l'ont fait
se jeter " sur nous au centre « ^
Il est sensible que la forme se -\- verbe infinitif tend à devenir sté-
réotypée et indéfaisable.
1. Proc.-Verb. Com. Révol^' de la Maison Commune, Wall., Trib. BévoV, t. IV, p. 59.
2. Lett. vol"' Brault, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 137.
3. Proc. Babeuf, t. III, p. 508 (Thierry).
4. 18 therm. an II-5 août 1794, Aul., Par.... Tlierm., t. I, p. 20.
5. Turreau, 3 frim. an 11-23 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 654.
6. Fricasse, p. 24.
CHAPITRE XIV
L'ACTION SUBIE. LE PASSIF
Dans les adjectifs. — Nous avons noté, et cela est tout à fait
remarquable, que le sens passif s'efface dans certains adjectifs en
ible au point qu'on peut leur donner un complément d'actif ^. Com-
parez : « une coalition " subversive de principes " » ^ ; à : « cette
mesure " subversible de tout gouvernement " » ^, ou bien : « cette
autorisation étoit " subversible de tous les principes " « *.
Destructible est, comme on pense, un mot assez répandu à l'époque ;
il n'est pas rare qu'il ait le sens actif : « l'amendement est " destruc-
tible des principes" adoptés par l'Assemblée»^. D'autres adjectifs
du même type ont la même construction : « un moyen de supprimer la
mendicité, de donner des " valeurs productibles " à la République » ^.
Des hommes instruits eux mêmes emploient productible au sens de
productif, ainsi Rougier-Labergerie : ;da disposer [la terre] à être fer-
tile ou " productible " » ' ; « Les îles n'ont été formées que dans du
terrain où les fleuves ont été ravagés et dont ils ont submergé la
majeure partie du " sol productible " » ^.
On rencontre aussi " répressible " confondu avec répressif : « Les me-
sures " répressibles " sont les seules qui puissent opérer ce changement »'.
L'inverse, savoir l'emploi d'adjectifs en if, dans le sens passif, m'a
paru beaucoup plus rare : « un rayon administratif immense, ... des
surfaces morales " inadaptives " par la variété des langues, des cli-
mats, des caractères, des préjugés semblent devoir effrayer » ^°.
Comment peut s'expliquer semblable confusion ? Il est certain que,
par suite de la réduction de ble à be dans la langue populaire, il y a
1. Voir plus haut, p. 335.
2. Buzot, Conv. Nat., 25 oct. 1792, Arch. Pari., 1^- Sér., t. LU, p. 665, col. 2. *H. D. T. :
Moz., 1812, A. 1835.
3. M"»' Roi., Lett., 19 sept. 1792, Ib., p. 141, col. 1.
4. Courr. Égalité, n» 542, p. 334.
5. Mirabeau, 3 déc. 1790. * L., H. D. T., non avec cette valeur.
6. Pari. Biens Comm., p. 632, Orches (Vienne).
7. Traité d'Agriculture, p. 108. Cf. Avesnes et ses environs, fixés sur un sol peu " produc-
tible " (Statist. an V, Nord, p. 82).
8. Direct. District Belley, Part. Biens Comni., p. 5.
9. Un représent, chargé de la levée en masse dans la Haute-Loire, 23 sept. 1793, Aul.,
.4c/. Com. Sal. p., t. VII, p. 26. * Fr., p. 205.
10. [P. Gadollel, La fortune publique assurée par V amalgame de la Belgique avec la France
(Impr. Gufiroy, s. d., Bibl. Soc. Amis Port-Royal, Révol., t. 277, pièce 1, p. 11). Le mot-0 L.
;54r. HiSTOinE de la langue française
quelque ressemblance entre productibe et productwe ; mais on est loin
d'une parfaite identité. Faut-il donc se tourner d'un autre côté et
considérer que ni les mots en able ni les mots en ible n'ont invaria-
blement le sens passif ? Il suffit de penser à semblable, agréable, pas-
sable, et d'autre part à paisible et nuisible. Je dirai plus. Même les
substantifs abstraits en ibilité ne sont pas toujours de signification
passive. J'ai rencontré la phrase suivante : « un citoyen dont la con-
duite ne présentait aucun caractère de " nocibilité " m^. Le sens esl
évidemment celui de « nocivité ».
Sans être afïirmatif , j'inclinerais donc à croire qu'il y a dans le fait que
nous étudions un abus analogique plutôt qu'une confusion phonétique.
Il n'en reste pas moins vrai que les suffixes à voyelle i étaient peu dis-
tincts pour le commun. Je n'en donnerai plus qu'une preuve, c'est if
en place de ile : « Rien de plus léger, de plus " versatif " que l'opinion » ^.
Dans les verbes. — Là il ne peut être question d'un affaiblisse-
ment du sentiment de la voix passive, du moins de ce qui en subsis-
tait en français. Tout au contraire, on voit des verbes, pour intransl-
tifs qu'ils soient, passer au passif : « Maintenant que la plupart des
terres " ont été emparées " par les propriétaires » ^.
Des factitifs sont mis au passif. C'est là un vieil usage que Vau-
gelas avait blâmé et qui obscurément avait survécu : « les rebelles
qui, dit-on, doivent " être faits mourir " par le canon » *. On peut citer
des tours autrement libres : « le décret qui " a été renvoyé à pronon-
cer " à cette législature » ^. Le tour est, je crois, d'origine praticienne.
Nous avons dit plus haut que le verbe jouir qu'on trouve à l'actif
avec un objet direct se met au passif *.
Passif et actif a l'infinitif '. — Chez les gens cultivés on trouve
naturellement des infinitifs passifs : « Avec cette sensibilité qui rend
les impressions si profondes et qui fait être frappé de tant de choses » *.
Mais il est extrêmement visible que, dans les textes négligés,
l'actif tend à se substituer au passif: « ils sont tous dans les mains du
1. Pachc, i" Mém., p. 45.
2. Rapp. PoL, 22 flor. an IV-11 mai 1796, AuL, Par... Therm., t. III, p. 181.
3. Délib. des habitants de Gère-Belestin (Bass.-Pyrén.), Corn. Droits fvod., p. 153. Je
n ' voudrais pas faire entrer en ligne de compte (Ire messe, car on dit messer les gens : la
persécution et l'intolérance contre ceux qui voudroient " messer et 'Jtre messes " (C. Desmoul..
V^ Coril., n° II, 20 frim. an 11-10 déc. 1793). I/expression a fait fortune un temps.
4. Rapp. Mercier, 21 niv. an 11-10 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II, p. 291.
Desgranges trouve cette forme ridicule (Goug., p. 116-117).
5. Pcwt. Biens Conunun., ^Martel, I.ot, oct. 1793, p. 505. Je connais une dame d'une fort
belle éducation qui dit : Au moins l'étoffe n'a pas été " pleurée pour avoir ".
6. Voir plus haut, p. 339.
7. P. et L., p. 367.
8. M»"' Roi., Mém., p. 57.
I/AGTIOX SUBIE. LE PASSIF 347
district et du maire, qui ne " valent pas à jeter au feu " » i, entendez :
qui ne valent pas être jetés au feu ; « le choix du tribunal qui doit
juger l'appel fait un incident qui " pend à juger " dans ce moment » -.
Il va sans dire qu'il ne faut pas faire à ce propos comme les gram-
mairiens logiciens, qui «analysaient» par des passifs les infinitifs
actifs que présentaient les textes. J'en donnerai pour type : «le village
d'Oelleville est renommé pour la beauté du blé ou froment, mais
pénible " pour le cultiver " puisqu'il faut huit chevaux à la char-
rue » ^ ; ou bien encore : « Je ne manque jamais de placer d'intervalle
en intervalle des arbres à fruits sauvageons pour greffer » *. Greffer
ne tient pas la ]>lace de être greffés. C'est un de ces infinitifs à sujet
non exprimé dont nous avons parlé dans un chapitre précédent.
Comparez : « être réduit à me faire à tant de choses qui me sont un
peu difficiles à accoutumer » ^.
De Lignières, qui était de Ham, écrit, comme les gens de l'Est
et du Nord-Est : « il y avait des tables par compagnie, " pour les
soldats manger " » «.
Voici un cas curieux et rare, où un infinitif actif tient lieu d'un
pronominal à sens passif : « L'on agite de nouvelles craintes au sujet
de l'argent que " l'on s'aperçoit vendre " » '. Le sens est : que l'on
s'aperçoit qui se vend.
Représentation de l'idée verbale. — Il est à peine besoin
de noter qu'étant donné les confusions entre actif et passif, l'idée se
trouve représentée par le, quelle que soit la voix du verbe : « Je
demande, citoyen, si on a arrêté la femme du charron. — Non,
citoyen, " elle ne l'a pas été " » *; « Dumouriez... les culbuta, et " le fut "
lui-même par la Cour, alarmée de son ambition» ^ ; « Marseille qui a
aboli la royauté quatre mois avant qu'elle " ne le fut ici " » ^°; « une
année qu'il gela beaucoup, " les pommes de terre le furent " » ^^ ; « Si
l'on punit des traîtres, vous devriez " l'être les premiers " » ^- ; « en
continuant de paver le chemin de Maubeuge à Philippeville dont il n'y
a que la moitié " qui l'est " » ". Les textes fourmillent d'exemples.
1. Le Hodey, Rupp. de Caen, 6 août 1793, P. Caron, Rapp. ag. Intér., t. II, p. 215.
2. Petit" Labour. S'-Jory (Haute-Garonne), Part. Biens Commun., p. 480.
3. Martin, Dol. Mirée, p. 163.
4. Rougier-Laberg., Tr. d'Agricidt., p. 68.
5. Marty (volontaire) au c" Jean Bussière, 14 nov. 1793, De C^ardL'nal, Recrut. Armée, p. 419.
6. Souven. Gr. Armée, p. 51.
7. Rapp. Jarousseau, 25 niv. an 11-14 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II, p. 361.
8. Proc. Babeuf, t. II, p. 412.
9. Barbar., Mim., p. 30, eh. IV.
10. Id., Conv., 24 sept. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 73.
11. Feuille du Culliv., 17 fruct. an III, t. V, p. 52.
12. Hébert, Père Ducli., Br., n» XIV, fasc. VI, p. 530.
13. Statist. an V, Nord, p. 85.
CHAPITRE XV
LACTION INTRANSITIVE
Pronominaux et intransitifs V — Comme à toutes les époques
de la langue, verbes simples et verbes pronominaux tendent h
s'échanger dans les cas où les verbes sont employés intransitivement :
« Dans un moment... que les différentes administrations " se disputent
de zèle " pour établir un ordre simple « ^ ; « N'auroient-ils pas mieux
fait de rester chez eux.... que de venir " se lutter " contre une majo-
rité bougrement imposante » ^ ? « ces plaintes " se sont puUulées " dans
les Sociétés particulières « * ; « " intriguons nous ", accaparons les
suffrages, et, bien loin d'être incarcérés, nous incarcérerons les
autres » ^ ; « Autrefois MM. les Généraux " se déclamaient " à la journée
contre les soldats » ® ; « beaucoup de négociants... de Valenciennes
" se sont émigrés " » ^.
L'exemple suivant est douteux : « il est arrivé 4 médiateur de pais
député de Paris, ils... " se sont parlé avec le gênerai " et avec la
municipalité » *. On peut entendre ou bien : ont parlé avec, ou bien
le général et eux se sont parlé.
L'inverse est beaucoup plus rare ; on trouve pourtant : «il ne faut
pas croire que le peuple " insurge " légèrement à la voix des agita-
teurs » ^ ; « il a été reconnus que Joseph Vulliet " a absenter " une
séance » ^" ; a le dit bataillon " repliait " » ^i.
L'attribut des intransitifs. — Là où l'action du verbe est
d'attribuer une caractéristique au sujet au moyen d'un adjectif, il
1. Voir P. et L., p. 297. Roll. blûine i7 " s'est tombé ", ce puits ne " se tarit " jamais el
même je " me meurs ".
2. Séance Comm., 16 llor. an II-5 mai 1794, Courr. Égalité, n° 627.
3. Lem., 27« Lett. b. patr., p. 4.
4. Trahison contre l'État, juin 1790, Aul., Jacob., t. I, p. 191.
5. Rapp. Béraud, 3 niv. an 11-23 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 347.
6. Cellier, agent du P. exécut., 20 oct. 1793, Chuquet, Lett. 1793, p. 247.
7. Staiist. an V, p. 123, Le Quesnoy. Cette forme s'émigrer est extrêmement comnume.
8. Paulin (de Monteux), Journ., p. 140.
». Ann. patr., 7 janv. 1793, Bûchez et Roux, t. XXIII, p. 8.
10. Relevé des séances du Comité de Surveillance du canton de Trefïort,3brum. an III-
29 oct. 1794, Arch. de l'Ain, 932, pièce. L., en citant cette locution vicieuse, dit qu'elle
s'emploie à Genève.
11. Desenfans, Chuquet, Lett. 1793, p. 243.
FRACTION INTRANSITIVE 349
ne semble pas qu'il y ait une hésitation quelconque à marquer par
la variation de l'adjectif le rapport de cet adjectif au sujet : « Cette
jeune fille (lésaient grande)). L'analogie tend même à donner également
une forme variable à des mots qui semblent jouer le rôle d'adjectifs :
« la viande va " revenir encore plus chère " qu'elle n'était avant le
maximum » ^. Simple faute d'orthographe ? Non. Il semble qu'on
est en droit de considérer que l'on a traité cher après le verbe rei^e-
nir comme on l'eût traité après devenir, quoiqu'il eût le sens qu'a
revient dans prix de revient. Je n'oserais pas affirmer qu'en disant :
« Les officiers " se trouvent excédens " » 2, Lacombe S. Michel ait
voulu substituer l'adjectif à la locution adverbiale en excédent, tou-
tefois la chose est possible.
1. Rapp. Charmont, 12 niv. an 11-1"=^ janv. 1794, Caron, Paris... Terr., t. II, p. 115.
2. Coiirr. de l'Égalité, 13 vent, an II-3 mars 1794, n" 562.
CHAPITRE XVI
LES RAPPORTS AVEC DES TERMES AUTRES QUE L'OEJET
Les prépositions et les rapports. — Dans une langue comme
la nôtre, où les rapports entre les termes se marquent par des pré-
positions, rien n'est plus important que les changements qui se
produisent dans l'emploi de ces outils essentiels.
Il est d'abord naturel qu'un même rapport se marque partout
de la même façon, sans qu'on tienne compte du caractère gramma-
tical des mots qu'il joint. On dit une plainte contre , il est naturel
qu'on dise aussi se plaindre contre. C'est chose qui n'a pas manqué
de se produire : « On " se plaint contre les marchands " de bois » ^.
C'est un premier point. Mais il y a plus. Au lieu de s'en tenir à
la préposition usuelle, on a tendance à lui substituer une autre préposi-
tion, qui paraît mieux adaptée au rapport à exprimer. Il se produit
alors quelque chose qui rappelle ce qui s'est déjà produit pour les cas :
des instruments insuffisants sont remplacés par d'autres, meilleurs.
Voici toute une série de phrases où l'idée qui domine est celle
d'une opposition ; contre s'y introduit, en dépit de tous les usages :
« " revenir contre les inesures " qu'elle a prises » ^ ; « l'agriculteur ...
étant toujours dans " la crainte contre quelque mauvais temps " » ' ;
« sans aucune tolérance " contre les contrevenants " » *.
Passons à l'idée de cause : Par remplace à : « Le sang... des femmes,
des enfants égorgés " par l'instigation " de ces traîtres » *.
Ailleurs on a en vue un résultat à atteindre ; pour entre en jeu :
« ()uelle que soit la détermination de l'ennemi, nous sommes " en
mesure pour l'arrêter " dans sa marche » «. A la guerre il se produit
ai^ec l'ennemi des contacts, des rencontres ; les soldats finissent par
dire aussi qu'ils ont des attaques avec lui : «. Nous avons tous les jours
" des attaques avec l'ennemi " » '.
1. I frim. au III-24 nov. 1794, A. Schmidt, Tabl. Révol., /r., t. II, p. 248.
2. .Jacob., 11 nov. 1793, Aul., Jacob., t. V, p. 507.
3. Aux Admin. District de Toul., Adher, Siibsis. Tout., p. 159 (22 mess, an 11-10 juil.
1794).
4. licg. Soc. Pop. Amiens, cité plus haut.
5. Collot, Conv., 30 sept. 1792, Bucliez et Roux, t. XIX, p. 156.
6. Bourbotte, Turreau, Francastel, 17 bruni, an II-7 nov. 1793, Aul., Ad. Com. Sal.
p., t. VIII, p. 278.
7. Lett. di Chasseur Valyre, 18 juin 1793, Ern. Picard, .lu Scrv. de la Nat., p. 15.
LES RAPPORTS AVEC DES TERMES AUTRES QUE L'OBJET .{.'il
Toutefois, il faut bien le dire, on est loin de pouvoir justifiei^ tous
les emplois nouveaux des prépositions par des besoins véritables ou
conformes à un instinct. Des analogies aveugles mettent certaines
prépositions à la mode, et elles gagnent de proche en proche, grâce,
moins à leur valeur qu'à l'effacement progressif de cette valeur.
Tel est le cas de après. Il était usuel de dire attendre après ^ ; une
foule d'autres verbes prennent des compléments construits de la
même manière : « des portières et des cuisinières... étaient rassemblées
et " criaient après des bouchers " » ^ ; « nous vîmes une estafette arriver
à franc étrier, " demandant après l'Empereur " n^; «après que je me
fus reposé... je me disposai... à " chercher après un de mes amis " )>*.
On trouve : « " je n'espère qu'après " une paix heureuse pour retour-
ner dans nos foyers o ^.
Ailleurs le sens propre d'après paraît encore plus complètement
oublié : « je guide mes pas du côté de la porte de la ville... croyant
descendre et monter " après " les jambages » ^ ; c en cas qu' " il vienne
après moi " pour m'attaquer » ' ; « j'ai vu avec plaisir ce brave général
ainsi que notre chef de brigade, qui " emploient tous leurs soins
après moi " >; ^ ; « c'est-à-dire " le mal que vous eûtes après nous " n '.
Il n'est pas une de ces constructions qui se soit perdue.
De se substitue à à ou inversement : « le citoyen Lakanal... sera prié
de se transporter... chez le ministre des impositions, pour " voir de
lever " les difficultés » ".
Inviter est suivi d'un infinitif construit tantôt avec de, tantôt avec
à, de même engager : « les délinquants seraient " invités de venir " à
la prochaine séance » ; cf. « que la municipalité fût " invitée à le faire "
partir de suite «i^; «L'adjoint... promet... et " engage la Société de
lui dénoncer " les autres abus » ^"^ ; « Mrs. Estoret père et fils " sont
autorisés de faire " un emprunt » ^^.
Il faut dire aussi, cela est visible, que les prépositions et les complé-
1. Vadé présente de nombreux exemples de ctre après : "J'étais après " à lire voira letlre
{La GrenouilL, t. III, p. 282). La locution passa.
2. Rapp. liacon, 23 niv. an 11-12 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. U, p. .315.
3. Bourg., Mém., p. 67. L. v" après, accepte cette construction et fait remarquer qu'elle
est ancienne.
4. Id., ib., p. 87.
5. Louis Pillant, Lett., 4 flor. an IV-23 avr. 1796, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 177.
6. Chatton, Cah., p. 50.
7. Id., ib., p. 53.
8. Lett. Drouant, o[î% 10 germ. an V-30 mars 1797, Ern. Picard, An Service de la Nal.,
p. 235.
9. Boutanquoi, Soiiv. Mar.-Vict. Monnard, p. 6.
10. Guill., Proc.-Verb. Com. Instr. P., Conv., t. II, 137.
11. Soc. popul. Dreux, pp. 117 et 212.
12. Ib., p. 136.
13. Anzin et Aniche, t. II, p. 218.
352 HISTOIRE DE LA LANClUË FRANÇAISE
ments qu'elles introduisent sont employés avec peu de précision : Au
lieu de en raison de, un simple par ; au lieu de pour, à, etc. : « Le citoyen
Desmarest fait hommage de trois échantillons d'une chaussure " facile
à la marche " par son élasticité » ^.
En terminant ce chapitre, je voudrais noter l'existence de complé-
ments qui annoncent la langue commerciale du xix® siècle ; je fais
allusion à des phrases comme celle-ci : « manufacture de métaux pla-
qués en argent " façon anglaise " dans la perfection » '\ L'usage de
cette formule fut du reste interdit en 1812, comme nous l'avons noté
ailleurs ^.
Infinitifs et gérondifs dans les compléments de manière. —
De l'ancienne construction des infinitifs avec prépositions, il était
resté certains vestiges : finir par, et, par analogie, terminer par : « Le
président du Tribunal a prononcé son arrêt, " en terminant par dire ",
que, si sa vie avait été funeste à sa patrie, il la servît du moins par
l'exemple de sa mort « *.
On écrira de même : « la convention nationale... doit marquer les
premiers instants de son existence politique " par déclarer " d'abord
que tous les pouvoirs sont destitués » '.
Ebranlement de la distinction entre adverbes et préposi-
tions.— \° La distinction que Vaugelas avait prétendu établir entre
adverbes et prépositions, contraire aux forces intérieures qui dirigent
l'évolution des langues, n'avait pu être respectée même par la langue
écrite. A plus forte raison la langue parlée l'ignorait-elle. On conti-
nuait à dire : «qu'il l'attende dessous l'orme » ®. Ce n'est pas seulement le
Père Duchêne qui en use ainsi, mais un peu tout le monde : « je vous écris
" dedans mon lit " » ^ ; « nous frapperons " dessus vos suppôts " comme
sur des sourds» ®. Outre est remplacé par en outre : « condamnés... en une
1. Proc.-Verb. Coin. Agr. et Comm., Conv., III, p. 496, 23 prair. an III.
2. Proc.-Verb. Corn. Agric. Comm., Const., p. 137, 1" avr. 1791.
3. Voir II. L., t. IX, 2" part.^p. 1196.
4. Chron. de Paris, CCL, août 1792, Bûchez et Roux, t. XVII, p. 213. Cf. La lettre du
district respire la plus active sollicitude : elle tone fortement contre les menés et la malversation
des boulangers et " termine par recommander " à la Municipalitée les soins les plus actifs et
les mesures les plus sévères (Reg. .Soc. Pop. d'Amiens, î° 28 V, 2 mess, an II).
5. Math., Conv., 21 sept. 1792, Bûchez et Roux, t. XIX, p. 10.
6. Père Duch., Br., Pendez-moi ce j.-f.-là, 13 sept. 1790, fasc. III, p. 229. Voir sur cette
règle, H. L., t. III, p. 626. En poissard, autant qu'on en peut juger à travers l'écriture,
on rencontre aussi la confusion inverse : pcw sous la table (Vadé, liaccaleurs, XVII, t. III,
p. 41).
7. Boursault, vendém. an III, Aul., Ad. Com. Sal. p., t. XVII, p. 391. Ici on pourrait
couper : de dans, mais c'est impossible dans un exemple comme le suivant : Nous sommes
" dedans " un mauvais pays {Letl. du Cliass. Fr. Faivre, du distr. de Troyes, La Révol. d.
l'Aube, 1911, p. 82.
8. Héb., Père nucli., Br., n" XIV, fasc. VI, p. 531.
LES RAPPORTS AVEC DES TERMES AUTRES QUE L'OBJET 353
amende... "en outre le payement" de ce qu'ils auraient dû payer» ^.
D'autres cas sont douteux. On lit par exemple dans la lettre d'un
officier — mais les officiers de volontaires n'étaient souvent pas plus
instruits que les hommes : «" dessus les hauteurs " que nous occupons,
nous pouvons leur rendre la pareille » ^. L'auteur a-t-il vraiment
employé l'adverbe dessus ou entendait-il dire de su[v] les hauteurs ?
Ailleurs on a nettement, en beaucoup de cas, usé des adverbes en
manière de prépositions, en y ajoutant ou non un de : « on mangeait
cela " auparavant d'aller " à sa journée » =* ; « " auparavant de faire " le
siège de Namur, il faut que nous assiégions Charleroi » * ; « " soudain son
installation ", la nouvelle municipalité s'est empressée de les offrir
[les calices et joujoux d'argent] w^; «puisque " de suite l'avoir reçu",
nous prîmes un arrêté » *; « " tout de suite votre lettre reçue ", j'y
réponds avec empressement » ' ; « tu me foras réponse " tout de suite
la présente reçue " » ^.
En retard reçoit un complément précédé de de : « les contribuables
en retard de payer " » ^.
2*^ De même que les adverbes s'emploient en qualité de préposi-
tions sans qu'il soit possible à aucun théoricien de les en empêcher,
de même les prépositions s'emploient comme adverbes en dépit de
toutes les règles ^''.
Je signalerai sans et pour : « Les autres " sont sans " actuellement
[entendez sans souliers] » ^^ ; « Il y en a tant qui crient contre la prise
des biens de la calotte, qu'il faut bien " parler pour " » ^^ ; « En parlant
contre la chose publique, il [l'abbé Maury] lui fait plus de bien que
ceux qui " parlent pour " « ^^.
En opposition à pour, on se sert de contre : « je ne vous cache pas
que d'avoir été imprimé à Lausanne sera peut-être une " prévention
contre " à leurs yeux » ^*.
1. Dol. Cotentin, t. I, p. 311 (Gavray).
2. S.-Lieut. Michel, 28 mess, an 111-16 juil. 1798, Km. Picard, Au Serv. de la Nation, p. 80.
.3. Proc. Bab., t. III, p. 297 (Moroy).
4. Lett. G. Rouget, 16 prair. an II-4 juin 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 152.
.î. Lett. Bernard, 30 niv. an 11-19 janv. 1794, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. X, p. 329.
6. Lett, Distr. Villefranche à Admin. Dép. H'«-Garonne, Adher, Subs. Tout, p. 27.
7. Lett. Serg.-maj. Leclerc (Riom), Strasbourg, 22 prair. an 11-10 juin 1794, Em. Picard,
Au Serv. de la Nat., p. 46.
5. Lett. Auvray, serg.-maj., 20 mess, an II-8 juil. 1794, Arch. Nat., F' 4583. Plaq. 4.
9. Décret 8 mess, an IV, art. 13. Duverg., t. IX, p. 114.
10. Rolland blâme : vous me marchez dessus, il lui est allé au devant, etc.
11. Le Cons. d' Admin. de la 179% Laval, 29 vent. an III (Sabretache, 1925, t. III, p. 478).
12. Lem., JS« Lett. b. pair., p. 5.
13. Menou, Ass. Nat., 28 nov. 1790, Bûchez et Roux, t. VIII, p. 136. On notera que dans
les deux derniers exemples pour est opposé à contre, employé régulièrement comme prépo-
sition, et que, dans ce cas, Vaugelas lui-même acceptait que les distinctions qu'il faisait
devaient perdre de leur rigueur, pour éviter de lourdes répétitions. Voir P. et L., p. 411.
14. Benj. Const., Lett. à Sam. de Const., 17 pluv. an VII-5 févr. 1799 (Lett., p. 159).
Histoire de la Langue française. X. 23
354 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Compléments d'adverbes. — Sans devenir aucunement prépo-
sitions, des adverbes prennent des compléments. Tout comme propor-
tionnellement à, on dit, avec un adverbe nouvellement formé additioir
nellemenl à : « C'est cette somme |qu'il faut imposer " additionnelle -
ment aux deux contributions " » ^. Voici qui est plus inattendu :
« tous les citoyens mariés, " indistinctement de rangs ou places ' .
tireront au sort » ^ ; « L'Assemblée Nationale met lesdits citoyens sous
la sauvegarde delà loi, " également que tous les autres citoyens " » '.
Dans le premier cas, l'adverbe est rattaché au nom par une prépo-
sition, dans l'espèce à ; dans le second cas il forme avec que une locu-
tion conjonctive-adverbiale, analogue à d'autres.
Un mot seulement sur la forme de certaines prépositions. Les fra-
giles distinctions entre à travers et au travers ne pouvaient naturelle-
ment être respectées : « un autre vient de prendre " au travers du
corps " le comimissaire pour faciliter l'autre à se sauver » * ; « les
citoyens employés à la tour peuvent communiquer avec Tison " à
travers d'une porte " » ^.
La confusion est telle qu'on trouve au travers sans de : « L'armée
a fait détours à gauche " au travers les champs " » *.
Vis à vis se fait précéder d'un article et suivre de de : « " au vis au
vis " [lire au vis à vis] de ses sujets » '.
Naturellement il arrive sans cesse qu'une préposition est employée
pour une autre : «la gabelle, si désastreuse " dans tous ses rapports " » *.
Simple confusion qui ne marque aucun empiétement de dans sur
sous. Il arrive aussi qu'on trouve des compléments de temps et de
lieu construits sans préposition, du type de " le plus tard dans trois
jours " ^.
Un tour bien populaire consiste à remplacer pour par à dans des
phrases où on marque le nombre de gens qui ont fait une chose : il
s'en est trouvé deux pour refuser devient il s'en est trouvé deux à accep-
ter : « il y aurait un tiers de l'armée à tomber malade » i».
1. Loi du 23 déc. 1798, Doc. Hist. Révol., Conlr. Dir.,^. 867.
2. L'Orat. du Faub. S'-Antoine, mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 316.
3. Loi du 12 août 1792, Coll. Lois, t. X, p. 210.
4. Rapp. Jarousseau, 25 niv. an 11-14 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., l. IL p. 360 ;
cf. tel .<iera toujours notre seul cri " au travers des neiges " (Cap. Frenaye, Lctt., 3 niv. an III-
23 déc. 1794, Ern. Picard, o. c, p. 63).
5. Courr. de l'Égalité, n» 559, p. 470, 10 vent. 1794 ; cf. Ils ne peuvent se faire jour '■ à
travers de la val-taille " (Héb., Père Duch., n" 190, p. 5).
6. Les Fr. Favicr, p. 43.
7. Dol. Sénéch. Toul. et Comminges, p. 197 (Arnaud-Giiillieni). \i>ir plus hauL p. V2'.K
8. Dol. Son. Anjîeip, t. II, p. 695 (Pellouailles).
9. Pour le faire remettre, " le plus tard dans trois jours ", entre les mains des tribunaux, Dol.
Sénéch. Toul. et Conimin^cs, p. 197 (Arnaud-Guilhem).
10. Lett. du vol" Brault, 15 frim. an II-5 déc. 1794, E. Picard, Au Serv. de la Va/., p. 173.
CHAPITRE XVII
LES CIRCONSTANCES. TEMPS ET ASPECTS
Les temps surcomposés, si longtemps réputés populaires, devaient
apparaître en abondance ; en effet, ils se trouvent partout. Ce sont
— ou bien des indicatifs : « Nous nous sommes retirés que quand nous
leur " avons eu mis " leur armée en déroute » ^ ; — ou bien des éven-
tuels : «si l'événement n'avoit pas manqué, " j'aurois bientôt été sorti "
de prison « -. Il n'est bien entendu pas question ici d'un passif, nous
sommes en présence d'une forme où être marque l'état résultant d'une
action accomplie, c'est un parfait éventuel irréel.
Aucune réserve n'est plus apportée à l'emploi de sortir de : « Tous
ses officiers " sortaient d'être pages " de M. de Condé « ^. C'est une
forme de passé récent comme venait de.
Formation d'un nouvel aoriste ^. — On doit ici prendre garde
aux conséquences de la tendance dont j'ai parlé plus haut, qui pousse
à conjuguer les intransitifs avec avoir. Le même qui écrit : V argent
est tout-à-fait disparu écrira la veille que j'ai tombé malade ^ ; « " j'ai
sorti " pour la première fois lundi dernier » ^ Comparez ailleurs : « " j'ai
parti "^ avant-hier de Landau » ^. Le procès Babeuf offre des centaines
d'exemples analogues. Il n'y a pas de doute suivant moi. Un instinct
pousse la langue à opposer d'une part le simple passé, de l'autre un
passé dont les conséquences présentes se font sentir, autrement dit
l'aoriste et le parfait, le premier conjugué avec avoir, le second a^ oc
être.
Extinction du passé simple. — Il faut constater aussi que le
passé simple cède la place, même dans de longs récits, au passé com-
1. Lett. canonn. Mai-tin, 29 sep". 1793, Ern. Picard, o. c, p. 139. Cf. lorsque nous "avons
eu repassé " le Rhin, nous avons été nous reposer (Fricasse, p. 108).
2. Proc. Babeuf, t. III, p. 35 (Martin).
3. Custine à Pache, dans Chuquet, Lett. 1792, p. 369. L. voudrait encore restreindre
l'usage de sortir de au cas où il y a réellement sortie d'un lieu. Voir Goug., Les péripfir. verb.,
p. 128.
4. Voir P. et L., pp. 458 et 472.
5. Procéd. c. M. De Langeac, Lett. du Conc, mai 1791, dans Bull, départ, des Vosges,
pp. 162 et 163.
6. Ib., p. 133.
7. Duroy, Aul., Ad. Coin. Sal. p., t. XIV, p. 166.
356 HISTOIRE DE LA LAMiUE FRANÇAISE
posé 1. Voici deux passages de Fricasse auxquels on en pourrait
comparer beaucoup d'autres :
Lorsqu'ils ont été repoussés hors de leurs villages, nous sommes revenus prendre
une position en arrière. Peut-être une heure après, ils sont i'enus une colonne d'en-
viron quinze cents hommes avec deux pièces de canon, et ont tiré deux coups qui
n'ont pas fait d'effet. Il nous est aussi i^enu du renfort... Réunis tous ensemhle à
l'entrée de la nuit, nous les avons mis en déroute et nous aidons été maîtres de nos
cantonnements, où nous avons bivouaqué -...
Nous leur avons pris quatre pièces de canon et leurs caissons, plusieurs prison-
niers et beaucoup de tués. Nous les avons poursuivi pendant une demi heure, ils
ont atteint un village derrière lequel ils ont pris position, ... ce qui nous a tenu en
échec... On s'est mis en bataille devant le village et on a envoyé une grande quan-
tité de tirailleurs qui ont de premier abord enlevé le village ; il leur a été repris :
derechef ils y ont rentré, mais venant à bord de l'autre côté, des pièces à mitraille
ont développé leur feu sur eux, il était impossible de passer outre. Pendant huit
heures, le feu na pas cessé d'un côté à l'autre. Le soir venu, les munitions ont
manqué, nous avons été obligés de leur abandonner notre position et de repasser
la Sambre. Nous avons perdu assez de monde ^.
Ce n'est pas ici le lieu d'étudier les raisons de cette décadence.
Signalons tout de même que l'ignorance des formes normales y
est pour quelque chose, Danton, dans sa défense, a dit : « Un huissier
vint pour mettre le décret à exécution; je " fuyai " donc et le peuple
voulut en faire justice » '.
Lequel eût paru le plus fâcheux aux puristes, la disparition du
passé ou son maintien sous des formes barbares ?
1. Voir p. et L., p. 476.
2. Fricasse, p. 145.
3. Ib., p. 25.
4. Disc, p. 257. Cf. plus haut : je rvituvrai.
CHAPITRE XVIII
DEUX MODALITÉS ESSENTIELLES
A. LA NÉGATION
La négation pas devient la négation véritable. — Ce chan-
gement, qui se préparait depuis longtemps, est tout à fait réalisé
dans la langue vulgaire d'alors. On le voit à différents indices.
l^ Pas est pour ainsi dire régulier avec ni : « " Ni le département
ni le pouvoir exécutif " ne pouvaient pas " se refuser de lui accorder» ^ ;
« " le blé ni la farine ne manquaient pas " » ^ ; « " la municipalité ni le
commissaire des guerres n'avaient pas opéré " régulièrement à cet
égard » ^ ; « M. du Muy ..." n'avait pas ... ni rejoint son poste ni donné
de ses nouvelles " » *.
2° On « fait la récidive » de pas avec rien, nul et tous les mots de cette
sorte, c'est la syntaxe de Martine : « L'ordonnance " n'astreint même
pas " les fermiers de ces droits intolérables " à nul traitement " avec
les municipalités » ^ ; « le Clergé et la Noblesse,... qui " ne payent
pas presque aucune " de ces impositions » ®.
3° Depuis Vaugelas (voir t. TV, p. 1042), il était prescrit de ne
pas compléter ne après défendre, empêcher, etc. Tout le Sud-Est avait
continué à suivre l'analogie et à ajouter pas pour bien marquer le
désir négatif du sujet : « pour empêcher que les vivres " n'y aillent
pas " à Carpentras » '.
Disparition de ne. — Il serait très intéressant de découvrir où
et quand ce phénomène a commencé. Il est certain qu'il est parti-
culièrement commun dans la région du Centre. Le Français du
Canada le présente, et il est peu vraisemblable qu'il s'y soit développé
spontanément ; il a dû être importé par des colons dont la plupart
venaient de l'Ouest et du Centre.
1. Adr. Parroy (Meurthe), Com. Dr. jéod., p. 616.
2. Bull. Trib. RévoL. n° 70. p. 281.
3. Lett. Com. Législ., 10 sept., Chuquet, Lett. 1792, p. 186.
4. Lett. Coramiss. à l'armée du Midi, Chuquet, o. c, p. 93.
5. Mém. anoii. (:Meurthe), 1791, Com. Droits féod., p. 611. Cf. AU " n'est pas guère " à
sa gloire (Vadé, Pipe cass., t. III, p. 223).
6. Dol. Sén. BigoiTe, p. 101 (Aucun).
7. Paulin (de Monteux), Journ., p. 139.
358 HISTOIRE DE I.A LANGUE FRANÇAISE
On peut se demander, en présence de certains exemples, s'il ne s'agit
pas d'une simple erreur graphique. « " L'on [n'Jignore pas " que c'est
un corps nombreux » ^ ; « " qu'on [n'Joublie pas " surtout » -.
Mais il y a des exemples plus sûrs : « Si nous sommes accablés de
cette manière, " nous le sommes pas moins d'un autre côté " » ^.
Le volontaire Jean Tullat, qui est du Puy-de-Dôme, écrit : « " nous
avions plus de vivres " ...si " vous recevez pas " mes lettres, ...
" nous passons pas " de jour qu'on nous tue autant d'une part que
d'autre... si le général Dumouriez " nous avait pas trahis ", " nous
serions pas si à plaindre "... ils " seraient pas bloqués " » *.
Plusieurs de ses compatriotes font comme lui : « depuis si longtemps
que " je vous ai pas écrit " « ; « " Dieu le bénira pas " » ; « nous " pou-
vions pas sortir " seulement trente pas de la ville » ; encore « " nous
en pouvions pas avoir assez " » ^. « " Je pleure pas facilement " ;
niais, si vous l'eussiez connue, " vous ...m'auriez pas fait l'injus-
tice " de croire que c'était une fille prostituée » ^. Mais on se trom-
perait du tout au tout en se figurant que nous sommes là en pré-
sence d'un français à l'usage des seuls Auvergnats.
On pourrait citer d'abord des textes provenant des régions envi-
ronnantes : " li'ennemi est beaucoup en forces devant nous, mais
" nous les craignons pas " beaucoup » ^ ; « " Je puis pas " vous en don-
ner» ^ ; « Nous sommes " on peut pas plus malheureux " » ®. Mais à quoi
bon ? Féaz, au fond de la Maurienne, n'écrit pas autrement i", et loin
de là des Francs-Comtois ^^ ou des Champenois lui font écho. Quand
Munerot écrit : « Nous sommes à trante lieu d' Amesterdam, c'est-à-dire
" plus louens " » ^^, il veut dire : ce n'est plus loin, nous ne sommes plus
loin.
Bref, cette façon de parler se rencontre un peu partout : « On exige de
1. Dol. Sén. Civray, p. 26 (Chàteau-Garnier).
2. Ib., p. 243 (Secondigné).
3. Ib., p. 119 (Mairé-Lcvescaul).
4. Lett., Ern. Picard, Au Serv. de la Nation, pp. 37, 9-11.
5. Lett. deBénard, du Puy-de-Dôme, Id., Ib., pp. 20-22.
6. Lett. de Jabouille, du même département, Id., Ib., p. 146.
7. Lett. du canorinier JMîtrtin, 29 septembre 1793, Bataill. de la ("rcusc, Id., //>.,
p. 138.
8. Lett. de Gagneux, natif d'Indre-et-Loire, Id., Ib., p. 168.
9. Lett. S.-lieuten. Michel, 5 prair. an III 24 mai 1795, Id., Ib., p. 83.
10. On l'a tous mis en morceaux pour les vendre afin que les prêtres piedmontais "en eussent
pas " le profit (Journ., p. 456).
1 1. On " connais dans ces momans mj parents ny ami/ " (.Vu Prés, de l'Ass. Nat., F"' 111,
ll'^-Saônc, 11).
Je ne suis pas bien sûr qu'on se trouve en présence du môme fait dans la phrase suivante,
l'idée essentielle étant positive : nous vous en estimons davantage, et " vous en sommes que
plus attachés " (Scrg. -major Plazanet du 2'' bal. de la Dordogne, dans De Cardenal, Bccrnt.
Armée, p. 418).
12. Lett. Révol. Aube, lett. VIII, p. 97.
DEUX MODALITES ESSENTIELLES 359
nous de " pas démarrer " » ^ ; « je vois clair comme le jour que " s'il nous
arme pas ", c'est pour profiter de ceux qui périront à la première
attaque» ^; Vadé, d'origine picarde, qui est censé reproduire le parler
de Paris, écrivait de même : « Bachot " fait semblant de rien " » ^, mais
l'exemple laisse des doutes. Hébert, lui, supprime franchement le }ie,
quoique assez rarement : « celui-ci le conduisit dans un endroit oii
■ on lui refusait jamais rien " » K
J'estime qu'on parlait ainsi à Paris. liCS gens qui procèdent à l'in-
terrogatoire d'André Chénier écrivent dans leur Procès- Verbal :
« " nous ayant pas répondu " positivement » ^.
NE — QUE RÉDUIT A QUE. — Le caporal fourrier Dupont-Ferrier
écrit ainsi ® : « dont " nous serons que " six compagnie » [Lett. I,
p. 436) ; « " nous reteront que " quatre a cinqt jours » ; « d'onze
bataillon, on vas " en faire que trois " » {Lett. II, p. 138) ' ; « nous
■ somme de la demi-brigade que moi et Brevet " » [Lett. III, p. 141).
Comparez : « On écartera les actions en nombre que cela occasionne
surtout chez ceux qui débitent du vin, les réduisant à la mendi-
cité, ce qui [ne] peut être qu'un grand soulagement pour le peuple » ^.
Ai — PAS. — Pas complète le verbe d'une proposition déjà rendue
négative par ?ii : « " ni le département ni le pouvoir exécutif ne
pouvaient pas se refuser " de lui accorder » *.
PAS NIE UNE PHRASE RESTRICTIVE oÙ ENTRE NI? Qt/JS 1°. ThoUTCt
a dit à la Constituante : « " il n'y a pas que " représentans de bailliages
ou de provinces, il n'y a que des représentans de la nation » ^^ On
trouve en nombre assez restreint des exemples de cette nou-
veauté : « Ce qui m'importe ...c'est " qu'il n'y ait pas toujours qu'un
avis " sur tous les décrets» ^^■, «il " ne faut pas compter que cette classe-
là " [les financiers] car il reste à Paris des ci-devant nobles de toutes
1. Conv., nov. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 433.
2. Arch. Nat., F", 44392. Lett. du C. Benoît, brigad. fourr., 1" corps des huss. de la
Liberté.
3. Pip. Cass., t. III, p. 224.
4. Père Ditch., Br., n° XXIV, fasc. VI, p. 568. L'éditeur rétablit à tort le ne.
5. Voir plus haut, p. 244.
0. Il était dauphinois.
7. Ne n'est pas supprimé ailleiu-s. Voir cependant : "on sept pas " (Letl. II, p. 139, à côté
de je ne sept pas, ib.) ; " on leur laisse " rien (ib.). L'auteur prononçait peut-être ô-n.
8. Uol. Scnéch. Niort et Saint-Maixent, p. 12 (Sainte-Pezenne).
9. Com. Dr. féod., p. 616, commune de Parrot, Meurthc.
10. Voir P. et L., p. 498.
11. 3 nov. 1789, Bûchez et Roux, t. III, p. 259.
12. Chabot à la Conv., dans Mathiez, Révol. fr., t. HT, p. 112.
360 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
espèces, pages et autres » ^; «Probablement Jérôme " n'avait pas que
sou grade " d'enseigne de vaisseau » -.
Quand la phrase est interrogative, on arrive à une construction
d'effet étrange et qui fait hésiter : « Les ennemis du dedans " ne
sont-ils pas qu'étourdis " » ? Le sens est comme jadis, ne sont-ils
pas seulement étourdis, sont-ils autre chose qu étourdis ?
Une idée négative implicite tend a se marquer explicite-
ment. — La négation qui est contenue dans sans se projette au dehors
et se complète par ne ^. Signalons d'abord des phrases comme celle-
ci : « Les procureurs, qui sont presque toujours à la campagne, des
hommes illettrés et " sans pas une connaissance " des lois » *. On peut
admettre que nous avons ici pas un comme équivalent de aucun.
Comparez : « D'abord j'ai toujours marché sans m'arrêter trois
jours de suite dans " pas un lieu " » \
Mais voici autre chose : « " sans que cette vaste démolition de l'ordre
de choses existant n'ait été funeste " à quelqu'un » *, « si d'aussi cou-
pables propos ... eussent été révélés au chef de l'État " sans que le
chef de la police n'en eût aucun indice " » ' ; « sans que nos concitoyens
qui les travaillent ...ne deignent de nous endonner la portion qu'ils
nous doivent » ^
De la forme : n'ayant pris qu'une tasse de café, on en arrive à dire
« " sans n'avoir pris " qu'une tasse de café » ^.
Après les verbes signifiant défense. — Le ne, qui depuis long-
temps s'était introduit à la suite des verbes signifiant défendre, empê-
cher ^°, en arrive à se compléter par un pas : « cette femme avait coopéré
de tout son pouvoir à détourner les prêtres de Saint-Leu, qu'elle con-
naissait, " de ne pas prêter leur serment " » ^^ On comparera : « Que
Sa Majesté s'interdise la liberté de " ne porter aucune nouvelle
loi"... sans le concours... de la Nation» ^2.
1. Rapp. Letassey,27 vent, an 11-16 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p. 397.
2. Boutanquoi, Souven. Mar.-Vict. Monnard, p. 90.
3. Voir P. et L., p. 498. Roll. (p. 292) blâme sans que ne.
4. Xot. d'un curé de camp., Com. Dr. féod., p. 6.
5. laillefer, 21 brum. an 11-11 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 347. Cf.
L'ordonnance n'astreint même pas les fermiers de ces droits intolérables à " nul " traitement
avec les municipalités (Com. Dr. féod., p. 610, Mém. rel. aux v. pat. Meurthe, 1791).
6. Danton, Conv., 29 cet. 1792, Disc, p. 67.
7. Fouché, Mém., t. I, p. 272.
8. Petit" Puy-de-Dôme à la Conv., Part. Biens Comm., p. 565.
9. Les Fr. Favier, p. 34. Le sens est : sans avoir rien pris qu'une tasse ae café.
10. Cette épidémie ... empêche que la dissolution du tan " ne pénètre " la paie (Journ. Arts
Man., t. m, p. 79).
11. Rapp. Monic, 20 niv. an II-9 janv. 1794, P. Caron, Paris ... Terr., t. II, p. 273.
12. Dol. Sén. Civray, p. 138 (Blarge).
DEUX MODALITES ESSENTIELLES 3fil
Autres développements de ne. — On rencontre un ne pas après
jusque, comme si l'idée dominante était celle que la chose qui se pro-
duira n'existe pas encore : « nous avons décidé qu'il seroit en aresta-
tion ... "jusqu'à que ledit ordre ... n'aura pas été rempli "» i. C'est
comme si l'on disait : tant qu'il ne sera pas rempli. Soit ! Mais il y a
des phrases où le ne fait véritablement contre sens : « Il a été statué
de surseoir à la délibération d'une nouvelle mise " jusqu'à ce que les
associés qui sont en retard de faire leur mise n'aient été constitués
en demeure... et qu'il n'ait été justifié des poursuites faites pour le
recouvrement " » ^. Comparez : « très souvent il perd le fruit de ses
travaux pénibles et même " l'espérance de ne plus y en recueillir " »^.
Voici encore un fait du même ordre, tout à fait surprenant : Ne
apparaît auprès du verbe sitôt qu'une idée négative, restrictive
même, flotte dans la phrase : « " Il ne serait encore nécessaire de ne
laisser aux curés aucune autre propriété que... "» ^; « " Il ne faudrait
dans chaque arrondissement qu'il n'y eût qu'un receveur général " « ^.
B. L'INTERROGATION
Les questions. — .Je ne sais si je dois mentionner la substitution
de quoi à que dans des interrogations comme : Quoi faire ? Quoi deve-
nir * ? Elle n'avait rien de très nouveau.
Dans une phrase comme : « nous les interrogeâmes " pourquoi ils
n'avaient point de canons " » ', il y a tout simplement extension au
verbe interroger d'une construction de complément qui est usuelle
avec demander.
Formes périphrastiques d'interrogation *. — En dépit de
toutes les prescriptions des puristes, ces formes gagnaient du terrain
dans la langue écrite, à plus forte raison étaient-elles communes, on
pourrait dire normales, dans la langue parlée. Je ne donnerai pas
d'exemples de qui est-ce que ou de quest ce que ; mais en voici de d'où
est-ce que, de pourquoi est-ce que, de quand est-ce que : « " d'où est-ce que
1. Interrog. André Chénier, cité plus haut.
2. Anzin et Atiiche, t. II, p. 205. Cf. il seroit préjudiciable... de vendre ce charbon " tant que
les travaux ne soient mieux réglés " (Ib., p. 230).
3. Dol. Sén. Bigorre, p. 251 (Escots).
4. Dol. de Baugy, dans Cah. des Doléances de Bourges, p. 43. L'éditeur a mis ne entre
crochets.
5. Ib., p. 44.
6. Chatton, Cah., p. 75.
7. Lett. Volont. Brault, 14 nov. 1792, Ern. Picard, Au Serv. de la Nation, p. 12'J.
8. Voir P. et L., p. 491-492.
:n\'> HISTOIRK DE I.A I.ANGUE FRANÇAISE
ça l'y vient " donc ce vertigo ? » ^ ; « on demande " pourquoi est-ce que "
le Tribunal révolutionnaire ne nous débarrasse pas de ces scélérats » ^ ;
« Partout on demande " quand est-ce que l'on fera " le rapport sur
l'affaire de Chabot » ^ ; « On demandait ce soir " quand est-ce que
la Madame Elisabeth passerait " aussi au Tribunal » *.
Plus populaires encore sont les tours conservés de l'ancien usage
où l'ordre des mots reste normal, type : " A quoi que ça vous sert " ^ ?
« " Quoique c'est donc " que toutes ces affaires » ^ ? « Je demande ...
" si c'est qu'on veut faire " du Louvre une ménagerie » ^
Rien ne montre mieux comment les règles qui enchaînaient la
langue écrite restaient alors étrangères à l'usage courant. Il y avait
des siècles que ces expressions s'étaient formées. On les trouve au
xvi®, dans la haute poésie elle-même : « Où c'est, helas ! " Où c'est
que je voy " nos tyrans » ^ ; « Si scauray-je par force, où " c'est qu'ils
sont mussez"»®. Condamnées, ces périphrases vécurent «en marge»;
le poissard ne manqua pas de s'en servir : « " quoiqu' tout ça veut
dire " » ? « " quoi qu'i me d'mande " » i" ?
On notera que ces formules s'étendent à des phrases où il n'y a
aucune nuance interrogative et que les périphrases y deviennent par
conséquent de purs conjonctifs : «il falloit bien au moins nous montrer
" où ce qu'étoit " cette maison » ^^ ; « ce fameux manège, " ousqu'il avait
autrefois " de si beaux chevaux » ^'K Desgranges a relevé des phrases
semblables : « là " ous' qui gnia " le restaurateur du Soleil d'Or » ".
1. p. Diich. liofiul., Tr. h. tr. piiiss. tr. sr. col. du P. D. contre Prudhomme, p. 5. Cf. Vadé :
et " où est ce qu'est " le profit 1 (RaccoL, V). Là-dessus, voir Goug., p. 127.
2. Rapp. Charmoiit, 24 niv. an 11-13 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terreur, t. II, p. 334.
3. Ib., 11 niv. an 11-31 déc. 1793. Id.. Ib., t. II, p. 101.
4. Ib., 15 niv. an II-4 janv. 1794, Id., Ib., t. II. p. 168.
5. Père Ducli. Royal., Avis du P. Duch., p. 3.
6. Lett. Mère Duch., p. 3.
7. Jean-Bart, IX. p. 5.
8. Garnier, Porcie, act. II. La Nourrice.
9. .1. de la Taille, Gabéon., 1.573, f« 20 v".
10. Vadé, La GrenmilL, t. III, p. 291 ; 4' Bouq. poiss., Ib., p. 265.
11. Père Duch. Royal., Gr. Repr. à l'Académie, p. 5.
12. Lctt. Mère Duch., p. 3.
13. Goug., p. 127. Elles étaient coninnines chez Vadé : j'ai reçu vote Lettre " là oit ce
que l'ai lu" l'écriture qu'était dedans (La Grenouill., t. III, p. 272).
CHAPITRE XIX
LES MODALITÉS ET LES MODES OU TEMPS A VALEUR MODALE
Il n'y a dans toute la syntaxe aucun chapitre où on constate une
plus puissante résistance aux mécanismes grammaticaux que celui
de l'emploi des formes modales. Un besoin instinctif et incoercible de
présenter l'idée telle que l'esprit en considère l'accomplissement, telle
que le sentiment la désire ou l'appréhende, telle que la volonté la com-
mande ou la repousse, en somme de la rendre sous son véritable
aspect psychologique, domine toutes les contraintes grammaticales
et amène d'instinct le sujet parlant à s'en émanciper.
Je crois peu aux déficiences des formes ; si les unes manquezit, on
n'a pas de peine à s'en fournir : d'autres viennent, à point nommé,
jouer le rôle. Pourtant, à une époque comme celle dont nous traitons,
l'indépendance ordinaire ne pouvait qu'être accrue ^
Futurs de probabilité. — On rencontre naturellement partout
lo futur composé avec son sens particulier de positif de probabilité :
'<- il " aura eu " le bonheur de trouver de la farine, et en attendant
que nous fussions arrivés, il " aura fait " de la galette » ^.
Mais on trouve aussi le futur simple dans cet emploi modal, comme
aujourd'hui dans le Midi : « Je ne sais comment ils l'ont été [tués],
ce " sera sûrement " quand ils ont pris la fuite » ^.
Le subjonctif. — On ne peut parler d'une décadence générale
du subjonctif. Au contraire on le rencontre sous la plume de gens fort
peu lettrés, il est amené par des nuances assez fines de la pensée. Ainsi
on trouvera : « Je vois avec bien de la peine,... que " ton mari soit "
toujours absent « *. Açec bien de la peine introduit un sentiment.
De même quand apparaît une nuance de potentiel : « il a aussi de
superbes parcs ... où il y a toutes sortes d'animaux " que l'on puisse
imaginer " » ^.
1. Isoré n'était pas un puriste, il n'en avait pas le moyen, ne sachant ni beaucoup de
liiaminaire ni beaucoup d'orthographe. Il écrit : Je ne voudrais cependant pas le garantir,
liu contraire, je désirerai que Je ministre Je changea pour qu'on ne s'occupe plui de lui (Arch.
Nat., F^ 4773, lias. G, p. 41, Jacob, Le Bon, t. I, p. 202). Simples erreurs orthographiques.
2. Boni., Mém., p. 68.
3. Lelt. vol" Braull, 14 nov. 1792, Ern. Picard, o. c, p. 129.
4. Cap'ie Doat, du 3= bat. de la Dordogne, 9 juin 1793, De Cardenal, Recrut. Année,
p. 414. Le même écrit : // pourrait se faire " qu'il n'est " que prisonnier (Ib.).
5. Fricasse, p. 93.
364 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
En revanche, chaque fois que l'idée d'un fait positif veut s'affir-
mer, on ne se préoccupe aucunement si des servitudes grammati-
cales devraient amener un subjonctif, et l'indicatif prend sa place.
Je vais le montrer dans des cas assez différents :
1° Après une principale négative : « Nous ne pouvons pas com-
prendre qu'une vilUe comme la nôtre " est exceptée " » ^.
2° Après un verbe de sentiment : « Je suis charmée que ma sœur
" ay " [est] à votre service » ^ ; « il se plaint amèrement que sa cor-
respondance " est interceptée " » ^
3° Voici un subjonctif visiblement destiné à marquer une possi-
bilité après un verbe afTirmatif : « " Il est " des individus, parmi les
infortunés " qui puissent réunir " chez eux les deux qualités de pré-
férence de posséder des vertus et du talent, de même que ceux qui
vivent dans l'aisance » *.
L'imparfait du mode subjonctif en voie de perdition. —
D'abord les formes n'en sont plus distinctes ; il se confond avec le
passé simple de l'indicatif. On trouve d'un côté : « ce dernier vint, les
" abordât " de la manière la plus affectueuse » ^ ; de l'autre : « il ne
faudrait pas que cela " dura " longtemps » *.
En outre on ne conjugue plus en personnes, même là où la pronon-
ciation rendrait les formes distinctes, on brouille eusse et eût, fusse et
fût : «si, comme vous vous l'imaginiez, " j'eus consommé " le mariage
avant de chercher à l'épouser » '.
Pourtant la résistance est encore très forte. Il se rencontre une foule
d'imparfaits et aussi de plus-que-parfaits régulièrement employés^.
Ce qui me paraît plus important à noter, c'est que tel, qui remplace
l'imparfait par un présent après un passé, le garde si la principale
est à l'éventuel. Pourvoyeur écrira : « elle disait qu'il n'y avait qu'un
royaliste qui " puisse " parler de la sorte », et à la page suivante : « L'on
désirerait que les portes des barrières " fussent "un peu mieux armées » '.
1. Lett. aiLX Maire et off. mun. de Caraman, 2.3 déc. 1793, Adher, Subs. TouL, p. ,33.
2. Munerot, Lell. Révol. Aube, Ictt. IX, p. 97.
3. Reg. Soc. pop. Amiens, f» 16 r», 19 prair. an II. Le fait peut être ici dialectal. On sait
la profonde décadence du subjonctif dans le français du N.-E.
-1. Pet» de la Soc. popul. Bouloy-la-Société (arr. Dreux), Lefevb., Quest. agr., p. 156.
5. Ballet. Trib. Révol., TV' part., n" 34, p. 135.
6. Gillet, lieuten. 79' d'infant., dans Ann. Révol. fr., VP année, n» 1, p. 65.
7. Jabouille, de Pionsat (Auvergne), Lett. 20 oct. an II, Ern. Picard, Au Serv. de la
Nat., p. 146.
8. Il eût été bien à désirer qu'elles " eussent été commandées " pour aller au secours de leurs
frères... Il eût été aussi à désirer que les quinze bataillons qui composaient ces trois divisions
" eussent été moins disséminés " (Aul., Act. Com. Sal. p., t. XIV, p. 124); " J'aurois désiré "
que nos législateurs " eussent invité " nos académies ... à leur présenter un plan d'études
complet (Barrucl, Plan d'éd" nationale, p. 2), etc., etc.
9. Rapp. 21 niv. an II-2 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II, p. 29.3-294.
LES MODALITÉS Eï LES MODES OU TEMPS A VALEUR MODALE 365
Simples fluctuations ? Ou bien l'imparfait du subjonctif modal a-t-il
plus de vitalité que l'imparfait du subjonctif temporel ? Cette inter-
prétation aurait en sa faveur bien des phrases où la forme se ren-
contre en dépendance d'un principal au présent marquant désir,
volonté : « je " désire que ce fût moi " qui vous apprenne cette nou-
velle si importante » ^ ; « que la Convention " décrète qu'il fût
défendu " d'occuper plus d'une ferme à tout propriétaire ou fermier
qui exploiteroit un fond de plus » ^.
On rencontre beaucoup d'analogues : «Un autre... " demande qu'ils
fussent conservés " intacts comme pièces à conviction » '^ ; « ledit
caissier " demande que... il fut pris " par les citoyens directeurs un
parti convenable » * ; « il est à désirer que ceux qui ont droit d'en
avoir " renfermassent " leurs pigeons pendant le temps de la ré-
colte » ^.
Il importe de signaler que fort souvent imparfait et présent
alternent : « " Il serait aussi à désirer " " que l'on établisse " des
caisses provinciales... et " qu'elles fussent régies " alternativement » ^.
L'imparfait est remplacé par le présent après un éventuel mar-
quant désir, volonté atténuée, etc. J'en donnerai comme type : « je
voudrais bien que vous " m'envoyiez " un livre » ''. On trouve cela
dans des Correspondances ofTicielles : « Je désirerais bien que la Con-
vention ne " trouve " pas mauvais que je lui fasse une petite gratifi-
cation » *.
Les rapports de police présentés par des gens du peuple four-
nissent un nombre considérable d'exemples : « il " seroit à souhaiter
que cet arrêté se répète " dans toutes les autres sections « * ; « On
" voudrait qu'il soit fait " un scrutin épuratoire » ^^ ; « Tous les bons
citoyens " désireraient que la farine soit transportée " chez les bou-
langers avant six heures du soir » ^^
On remarquera le même présent quand l'idée d'éventuel est con-
tenue dans une formule périphrastique, ou dans un imparfait employé
1. Lient. Drouault, Lett. 30 germ. an V-19 avr. 1797, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat.,
p. 237.
2. Pet" des s. ciiL de la com. d'Haussez (arr' de Neufchâtel), pluv. an H.
3. Soc. popul. Dreux, p. 232.
4. Anzin et Aniche, t. II, p. 233.
5. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 232 (Caillebot la Salle).
6. Le Parq., Dol. Neufchdt.-e.-Br., p. 190 (Ménerval).
7. Lett. Vol. 1792, p. 34.
8. Couturier, 5 frim. an 11-25 nov. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. VIII, p. 694.
9. Dutard à Garât, 6 mai 1793, A. Schmidt, Tabl. Révol. fr., t. I, p. 191.
10. Rapp. Gharmont, 24 niv. aa 11-13 janv. 1794, P. Caron, Paris... Terr., t. II,
p. .333.
11. Rapp. Pol., 28 ventôse an III-18 mars 1795, Aul., Paris ... Thermidor, t. I,
p. 573.
.%t) HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
en qualité d'éventuel : « Je ne finirais ])as " s'il fallait que je i)arle "
de tous les bons évoques » ^
Conditionnel remplaçant lr subjonctif imparfait -. — Il est
probable qu'en étudiant des textes de la région de la Loire, on y con;?-
taterait assez anciennement ce phénomène. En tous cas, à l'époque
révolutionnaire, il y est fréquent : «dans les pays vignobles, il " serait
à souhaiter que le vin se pourrait transporter " dans tout le royaume » ^ ;
« à cet efTet ils " désireraient [les gens de la campagne] que la vente
du sel venant [= devenant] libre, qu'il serait " à l'inspection de ia
police dans chaque justice » * ; il " pourrait arriver qu'on passerait " le
Rhin»^ ; «il "pourrait bien se faire que mes lettres ne vous parvien-
draient pas " » * ; « je " voudrais qu'il serait " avec nous » ^.
Desgranges blâme cette syntaxe comme tourangelle ^ ; mais on ht
rencontre ailleurs aussi : « " seroit-il possible que le seul décret favo-
rable aux pauvres resterait " sans effet » ® ?
Il est à noter que Colbert, qui était de Reims, a employé bien
auparavant ce conditionnel, si toutefois la lettre n'est pas d'un
commis natif de quelque pays où cette syntaxe avait cours. « Il se
pourroit qu'il y auroit " des emballeurs publics qui prendroieut
quelques droits » ^^.
Comparez dans l'Ouest : « Que les impositions sont trop coûteuses
à répartir... qu'il " seroit nécessaire que la taille, taillon et capitation
ne seroient " qu'une seule cote » " ; «qu'il " serait nécessaire qu'il y
aurait " une réforme dans l'administration de la Justice » ^-.
En pays de langue germanique le même emploi est pour ainsi dire
de règle : « supplier le Roy que la province de Flandre " seroit en pays
d'Etat " )) ^3 ; <( Il " seroit à souhaiter qu'il viendroit " du charbon de
terre d'Angleterre » i*.
1. Act. Ap., p. 211, p. 5.
2. Voir P. et L., p. 518.
:5. Le Moy, CaJi. Dol. Ville d'Angers et par. de la Sénéchaussée, t. II, p. 725 (S'-Satiir-
niii-s.-Loire).
4. Id., il}., p. 74.
5. Lett. de Michel (d'Angers), 26 germ. an III-15 avr. 1795, Ilrn. Picard, Au Scrv. de
In Nat., p. 77.
6. Lett. du même, 5 prair. an III-24 mai 1795, Id.. Ib., ]i. 83.
7. Lett. vol"'*' Brault, né à IMayenne. Id., ib., p. 117.
S. Goug., p. 116.
9. Part. Biens Commun., p 536, Bulles, Oise.
10. Lett. Colbert à Le Peilet. de Souzy, 24 janv. 1670, Clément, t. Il, p. 514.
11. Dol. Baill. Colentin, t. I, p. 560 (Saint-Léger).
12. Id., ib., p. 423 (Mcsnil-Honnaul).
13. Dol. FI. mar°'% t. I, p. 51 Oxelaere.
11. Cah. de Beuvrequen, Loriquet, Cali. Dol. Pas-de-Calais, t. II, p. 192. On trouve
d'autres exemples dans la même région : Il " serait à souhaiter ... que tous les habilanls de la
LES MODALITES ET LES MODES OU TEMPS A VALEUR MODALE 3()7
Je n'ai pas voulu joindre aux exemples qui précèdent le suivant
que j'ai relevé chez Danton : « Je penserais donc qu'il serait utile que
la Convention fît une adresse « ^. Il me semble en effet que le condi-
tionnel de la principale n'a pas une valeur d'éventuel, mais qu'il atté-
nue une affirmation positive : je suis enclin à penser.
Pour me résumer et présenter en raccourci, dans une seule phrase,
les hésitations de la syntaxe, je citerai ce qui suit : « Il " serait " juste...
que ces propriétés ne " puissent " être vendues, qu'elles " restassent "
à la famille, qui resterait dans le village ci-devant propriétaire, qu'à
l'extinction de cette famille, la municipalité en " investirait " une
nouvelle » ^.
Le cas que nous venons d'examiner n'est pas le seul où la langue
populaire remplace l'imparfait du subjonctif par un éventuel. Quand,
dans un système hypothétique, après un si, qui ne peut pas être suivi
d'un conditionnel, une deuxième proposition suit, introduite par que,
l'imparfait du subjonctif est remplacé par un conditionnel : « Si la paix
venait à se conclure, " que l'argent baisr.erait et viendrait à un prix
convenable ", on pourrait en faire acheter à Paris « ^. Baisserait et
idendrait seraient remplacés par vînt et baissât, dans une phrase cons-
truite et régulière. Mais ici il y a une sorte d'interruption, un relâche-
ment dans la suite logique.
campagne auraient " l'exploitation de quelques arpents (Rhapsody de Cappellebour'^, arr.
Dunkerque, Lefebvre, Quest. agr., p. 173); cf. d'autres exemples dans le même texte.
1. Conv., 30 nov. 1792, Bûchez et Roux, t. XX, p. 438.
2. Part. Biens commun., p. 327, Auxerrc. 11 n'est pas certain du reste que la troisième
proposition soit rattachée à la principale par le même rapport que les deux précédentes.
Comparez : Nous proposons donc, ou que cet imptt " soit " personnel, st par tête, afin que nul
ne " pût " s'y soustraire, ou qu'il " fût prélevé " sur les boissons... (Dol. Sénéch. Rennes,
p. 406, Brie).
3. Lett. de Michel d'Angers, 5 prair. an III-24 mai 179.5, Ern. Picard, Au Serv. de la
Nation, p. 82.
LIVRE II
LA PHRASE COMPOSÉE
CHAPITRE PREMIER
RAPPORTS NON LOGIQUES
A. COMPARAISONS
Ressemblances. — On dit dans certaines provinces : il ira la même
chose. La locution équivaut à tout pareillement. Suivie de que, elle
devient équivalente à comme, ainsi que. Voici des exemples : « ils sont
partis " tout la même chose " » ^ ; « il se trouve qu'un marché [se]
tient " la même chose un jour de décade comme un autre jour " » ^.
Dissemblances. Affaiblissement des comparatifs synthé-
tiques ^. — Majeur se renforce d'un mot comme très : « représen-
tant la " très majeure partie " des Français dans l'Assemblée Natio-
nale » *. Cela n'indique-t-il pas que son sens de comparatif s'affaiblit,
ou veut-on dire très grande majorité ? En tout cas il y a des phrases
où ce sens relatif est complètement perdu de vue et où majeur équivaut
à considérable : « les opérations... sont " d'une importance assez
majeure " pour exiger un plan de travail » ^. On a pu entendre
d'abord : qui dépassent assez V importance ordinaire ; mais peu à peu
toute idée de comparaison avait disparu.
On rapprochera l'usage qui est fait de postérieur, de meilleur, de
pire : « des comparaisons, encore " plus postérieures " » ^ ; « le pain est
1. Lett. voK^' Braiilt, 20 vent, an 11-10 mars 1794, Ern. Picard, An Serv. de la Nat., p. 149 :
ils se sont rendus appelants au district ; ils y ont été " la même chose " condamnés (Petit"
munie. Arjuzaux, arr. Mont-de-Marsan, Lefeb., Quest. agr., p. 163).
2. Rapp. de Charmont, 27 niv. an 11-16 janv. 1794, P. Caron, Peu-... Terr., t. II, p. 392.
Cf. Il ne fallait point sonner tes cloches la nuit et défendu d'aller à Icglise, et " la même chose "
le jour de Noël défendu de faire faite (Féaz, Journ., p. 451).
3. P. et L., p. 728.
4. Titre proposé pour l'Assemblée Nationale par Barère ; voir Bailly, Mém., 14 juin 1 789,
t. Il, p. 147.
5. Ichon, Tours, 8 pluv. an 11-27 janv. 1794, Aul., Act. Com. Sal. p., t. X, p. 485.
6. Bab., Le Trib. du Peuple, n" 32, p. 324.
Histoire de la Langue française. X. 24
370 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
" lui ])eu plus meilleur " qu'il ne l'était hier » ^ ; « dont " la plus majeure
partie " ne peuvent s'en ])rocurer » ^ ; « sujets au " plus moindre "oura-
gan » '; « sabrer des gens c'est encore " plus pire " » *. On trouve pii'e
employé dans des comparaisons d'égalité et de ressemblance: «on nous
dit que les Chouans sont " aussi pires " qu'au commencement » ^.
Les adjectifs, les adverbes qui rapportent une quantité à un effet
à produire, se font volontiers accompagner d'un adverbe : « cette gen-
darmerie... n'est pas " assez suffisante ni assez payée " pour faire un
service utile » ®.
Structure des compléments. — D'après l'analogie d^autre que,
on construit différente que : « les uns,... croyaient que c'était un être
d'une espèce " différente que les autres hommes " » '.
De même pour l'adverbe différemment : « outre ce que les papiers
publics ont transmis, et peut-être " différemment que la tradition '\
le tableau de l'observateur portait... » ^ ; « les peuples chez lesquels nous
allons traitent les femmes " différemmment que nous "))*; «parce que
nous étions costumés " différemment qu'eux " » i".
Comme l'a très justement noté Littré, davantage que a été usité
à l'époque classique, et il n'est pas étonnant qu'on le trouve dans
les écrits populaires : « " Bien que mon caractère avait quelque
analogie avec le sien, il me corrigeait " davantage que ses autres
enfants " »^^.
Dans les comparatifs d'égalité, également se construit avec que :
« les fers de cet établissement pourront " également que ceux de Mes-
sarges " être transportés » ^^.
Voici le vieux comme au lieu de que : « elle [la réunion] n'a pas été
1. Kapp. de Charmont, 13 niv. an II-2 janv. 1791, P. Caron, Par... Terr., t. Il, p. 1.30.
Dans les Sarcelades, on trouvait déjà " plus moindre " (p. 43) ; et chez Vadé "plus meil-
leur " (Nicaise, VI, Chans., t. IV, p. 273); " plus mieux " {Impromptu du cœur, t. IV, p. 61).
2. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 279 (Lt Colombe).
3. Dol. Sén. Cahors, p. 32 (Bronelles).
4. Jean-Bart, n" LUI, p. 6.
5. Lett. de J. Gagneux, vol"', l.î fnict. an IV-l'"' sept. 1796, Ern. Picard, Au Serv. de
la Nat., p. 94. Cf. Vadé : c'est " aussi pire que vous " (La GrenouilL, t. III, p. 278).
6. Drouet à Carnet, Mém. justif. de Drouet, 21 flor. an IV-10 mai 1791, p. 48.
7. Hébert, Pire Duch., Br., n" IV, fasc. VI, p. 489 (1791).
8. Senart, Mém., p. 256.
9. Bonaparte, Proclam. d'Alexandrie.
10. I-ricassc, p. 111. -Q^L., Bas-Lang., Roll., Desgranges d. Goiis.
11. Boutanquoi, Souv. de Mar.-Vict. Monnard, p. 19. Cf. H. L., t. III, p. 028-629, Molard.
)). 87-88, IMichel, p. 60, et Desgranges d. (ioug., p. 120.
12. Happ. Garnier, 30 brum. an 11-20 nov. 1793, P. Caron, Rapp. Ag. intér., t. I, p. 459.
Cf. Le Tiers-État demande qu'il puisse être représente " en nombre égal que 1 1 Noblesse et le
Clergé " (Dol. Sén. Bigorre, p. 410, Mansan) ; ces jeunes gens... prenaient " également qu'eux "
le parti de In mer (Dol. Baill. Cotentin, p. 583, Saint-Pair); Que le clergé et la noblesse, qui
depuis environ trente ans, n'ont contribué en rien à la corvée, quoiqu'ils en aient " également
profité que '" le tien état (II)., p. 415, !Mesnil Amand).
RAPPORTS NON LOGIQUES :m
" aussi nombreuse comme il y avait lieu de l'espérer " » '. Archaïsme
ou fait dialectal ?
Que de ce que est en progrès. Néanmoins il demeure assez rare. Ou
se sert encore de que si : « il vaut " mieux tuer le diable que si " le
diable vous tue » -.
Dans les phrases exprimant la préférence, à plutôt que de, on subs-
titue plutôt de : « quand serez-vous donc tranquille, " plutôt de vous
faire travailler le casaquin " » » ?
Disparition de ne dans la rROPOsrrioN comparative. ■ — Le ne
(le la proposition qui suit un comparatif tombe assez souvent :« nous
n'y verrons " pas plus clair que nous avons vu " jusqu'à présent » *.
Coaiparaisons raccourcies. — Il a toujours été impossible aux
grammairiens d'en déraciner l'usage. On en retrouve : « Les excès où
se sont portés une certaine partie de nos troupes, qui sont dans beau-
coup d'endroits " aussi criants que les rebelles " » ^, entendez : que
ceux des rebelles.
R. EXCEPTIONS ET RESTRICTIONS
siNO\ QUE. — Au xvi^ siècle on trouve déjà des exemples où si non
et que s'agglomèrent en sinon que. Cette forme se lit dans divers écrits
de l'époque révolutionnaire : « Devez-vous autre chose au roi, " sinon
que l'obéissance " au nom de la loi » ®.
Comment faut-il expliquer une phrase telle que la suivante : « " nous
avons qu'emporté " nos fusils et nos gibernes, mais point de car-
touches )) ^ A mon avis il n'y a là qu'un déplacement du que restrictif,
mis en tête de la phrase pour mieux marquer l'opposition.
TANT QU'A. — Tant quà est confondu avec quanta: i( " tant qu'au
surplus " des autres circonstances à traiter » *.
1. l'uipp. Delabane, 12 août 1793, P. Caron, Rapp. Ag. Inlcr., t. I, p. 232.
2. Blâmé par Roll., v diable.
3. Lem., 62^ lelt. b. pair., p. 3.
4. Héb., Père Diich., Br., n° XX, fasc. VI, p. 553, janv. 1791. Cf. Vadé : j'ons peut ilre
plus d' inspériance dans la vérité " qii'non pas "' un habile homme (La GrenonilL, t. IIJ,
p. 273). C'est le phénomène contraire ; la négation se renforce. Voir H. L., t. III, p. 619.
5. Rapp. de Bodson, P. Caron, Rapp. Arj. Intér., p. 92. L'éditeur supplée à tort : que
ceux commis par.
6. Lem., 113" letl. b. pair., p. 5.
7. Lett., Benard, sold. (Riom), 2 sept. 1793, Ern. Picard, Au Seru. de la Nul., p. 22.
8. Dol. Sén. Niort et S'-Maix., p. 174 (Champeaux).
372 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
C. CHRONOLOGIE RELATIVE
Ruine de l'i.mpark\it du subjonctif comme temps ^ — Cet
imparfait va se ])erdant aussi bien comme temps que comme mode.
Dans la complétive et les autres propositions, il est remplacé par
le présent, sans souci de l'abandon du rapport temporel, après une
principale avec verbe au passé. Peu importe quel est le temps passé
de la principale, passé simple, composé ou imparfait.
10 APRÈS PASSÉ COMPOSÉ.-- « " Il a fallu... qu'elles fassent" bien du
chemin, puisqu'elles sont parvenues jusqu'à moi » ^ ; « Aussitôt que le
Roi sut que le Père Duchesne désirait le voir... " il a commandé qu'on
ouvre " les battants » '; « Avec la puissance invincible de la vérité, " il
s'en est fallu de peu que vous ne gagniez " votre procès » * ; « ce n'est
point par haine que " j'ai demandé que Nay sorte " de ma maison » ^ ;
« je n'ai commencé à communiquer avec les détenus que " quand il a
fallu que je me présente " au tribunal »*; « Les représentants " ont
désiré que je reste " à Baveux >> ^ ; « les premiers fondateurs " ont
bien voulu qu'il se joigne " à eux des personnes bienfaisantes » ** ;
« " tu n'as pas craint que je révèle " les attentats inouïs de ta pre-
mière mission » * : « l'éloignement fait que " je ne suis pas arrivé
assez tôt pour que je les entende " » ^^ ; « " il a donné des ordres pour
que notre colonne se rende " à l'instant de son arrivée à... » ^^
2° APRÈS IMPARFAIT. — « Elle a été applaudie par une portion de
citoyens qui " voulaient que le président mette " aux voix l'adhésion
sur le champ » ^^ ; « Il a été répondu qu' " il fallait que MJVI. les adminis-
trateurs de ce district fassent présenter "... cette adresse » ^^ ; « " je vou-
lais en même temps que les aristocrates partent " » ^* ; « " il fallait que
les Jacobins sautent " » ^^ : «" on ne connaissait avant la Révolution
1. Voir P. et L., p. 784.
2. lléb.. Pure Diich., Br., n" IV, lise. VI. p. 190 (1791).
3. Id., Le P. Ditch. à S'-Cloiul, Br., n" I, fasc. III, p. 23.3 (1790).
i. Carnot, Lett. à Montalembert, 1"' mai 1793, II. Carn., Mém. s. La-. Carnol, 1. I, p. 1,')7.
5. Proc. Bab., t. III, p. 38 (DuvaL.
6. Port Libre, d. Mém. s. l. pris., t. II, p. 72.
7. Heiidier, Baveux, 11 sept. 1793, P. Caron, Rapp. au Min" de l'Intér., t. II, p. 2(1.
8. Observ. s. l. régime ... des Incurables, ... par les pensionnaires, Tiietey, Ass. publ.,
t. I, pp. 150, 60.
9. Isnard à Fréroii, Paris, an 1\', p. 3.
10. Journ. Bourg., p. 74.
11. Lett. de Sonrier à Dist. Bruyères, Bull. dé/t. Tosycs, p. 7.3.
12. Tabl., 21 pluv. au III-9 févr. 1794, A. Schniidl, Tubt. Rénol. /r., t. II, p. 283.
13. Com. de Mendie., 12 févr. 1791, p. 239.
H. Dutard à Garât, 3 mai 1793, A. Schmidt, Tabl. Réuol. fr., t. I, p. 17.'>.
1."). Id., fi mii. Id., Ib., p. 191.
RAPPORTS ISON LOGIQUES ;{73
aucune fabrique do laine qui puissent " rivaliser avec Metz que celles
de Verviers » ^.
30 APRÈS PLUS-QUE-PARFAIT. — Dans la procédure contre M. de Lan-
geac se trouvent des lettres d'un concierge. Il ignore totalement l'im-
parfait du subjonctif, même quand dans la })rincipale se trouve un
|)lus-que-parfait. Bien d'autres sont dans le même cas : « " J'avais bien
recommandé que l'on en demande " le poids »... « " Vous m'aviez écrit
que je m'informe " chez l'Ami du Roi » -.
40 APRÈS ÉVENTUEL AU PASSÉ. — Il y aurait eu ici double raison
pour qu'on employât le subjonctif imparfait. On trouve néanmoins
le présent : « " On aurait pu nous enlever pendant la nuit sans que
nous nous en doutions " » 'K
Pache écrit : « " Il aurait fallu que je signe " soit une réquisition,
soit une délibération » *.
Influence de la décadence des formes. — Assurément, il faut
tenir compte de l'impéritie orthographique. Un homme comme Favier,
qui est instruit, qui a appris des langues mortes et vivantes ; confond
renforça et renforçât ! C'est certainement du dernier qu'il a voulu se
servir quand il a écrit : « " il empêcha même qu'on ne renforça " son
avant garde " » ^.
A plus forte raison, quand on trouve dans une même pièce, assez
correcte, une contradiction comme celle-ci : « il " seroit dangereux
que l'empire qu'ils [les prêtres] ont exercé sur ces mêmes âmes se
renouvella " directement ou indirectement»... « " il seroit dangereux
que ces mêmes prêtres étant dans leurs communes ne troublassent "
le repos de leurs confrères » ^, il convient de considérer que l'on se
trouve en présence de deux imparfaits du subjonctif. Le premier est
seulement mal orthographié.
Si on considère les faits dans leur ensemble, l'imparfait du subjonc-
tif, comme temps, sort visiblement de l'usage, Bourgogne, qui emploie
très correctement le passé défini, ne connaît pas l'imparfait du sub-
jonctif temporel. Il écrit : « " nous partîmes au plus vite afin d'éviter
que notre marche ne soit interceptée " par l'incendie » '. Il est vrai
qu'on rencontre dans son texte fusse, pusse, eusses ; mais il ne les dis-
1. Slal. an V, Mos., p. 43.
2. Procéd. c. M. de Langeac et >I"" de Neuilly, Bull. Coin. Dép. des Vosges, 11J07, p. 63.
3. Lett. vol'" 1792, p. 69.
1. Prem. Mcm., p. 38.
5. Les frères Favier, p. 46.
fi. Coin. Révol. du disl. de Bourg, 8 brum. an III-29 sept. 1794, Arch. de l'Ain, 952, pièce.
7. Mém., p. 34.
,'{74 HlSTOIllE DK LA LANGLli FRANÇAISK
lingue pas sûrement des passés : « " scit que je jus mal informé ou que
feus mal compris ", je pris l'un des chemins pour l'autre » \
Fricasse '^, le capitaine Coignet^ ne font pour ainsi dire aucun usage
de l'imparfait.
Quand la science sera plus avancée, on constatera sans doute sur
ce point, comme sur bien d'autres, des différences entre l'usage des
diverses régions.
1. Ment., p. i>().
2. Mais " i7 a fallu qu'ils cèdent " (p. 148) ; " l'ordre a été donné que chacun rentre " dans
ses baraques (p. 45) ; " i7 fallait que la route se fasse " (p. 54).
.'?. // " était temps que cette conversation finisse " (p. 10). Cf. au sens modal : • il faudrait
que nos chevaux soient prêts" à trois heures du matin (p. 11).
CHAPITRE II
RAPPORTS LOGIQUES
A. SUITES ET CONSÉQUENCES
QUE CONSÉCUTIF. — - Naturellement (/ue, sï ancien avec cette valeur,
tient lieu des autres conjonctions :« ils ont fait un feu avec leur canon
" que la terre en tremblait " » ^. Il n'y a rien là que de normal. Pourtant,
dans certaines phrases, le tour présente un caractère particulièrement
hardi : « il se fit un mouvement en moi, " que je manquai de l'embras-
ser " » ^.
Le mode employé est l'indicatif : « les catéchismes seront augmentés
tous les ans de dix pages, de manière que, pour la cinquième et der-
nière division, " ils seront " chacun de cinquante pages » ^.
Il n'y a pas à s'étonner par conséquent de trouver là l'éventuel, si
la modalité le comporte : « le bien qui résulterait de la détention des
eaux dans différentes vallées où l'on pratiquerait des réservoirs " de
manière que les terres ne se trouveraient pas si fi'équemment lavées "
par les pluies... » *.
B. FINALITÉ
Nouvelles ligatures ^. de maxière a ce que. — Nous avons
vu plus haut à ce que remplacer le simple que après demander, etc..
Cette substitution a lieu également après de manière : « le com-
mandant de Strasbourg et le Comité de Surveillance... sont chargés
d'exécuter le présent arrêté, " de manière à ce que " les membres des
autorités cassées soient hors la ville demain » ® ; « j'écrirai à la Conven-
tion " de manière à ce que " ma lettre puisse, en la répandant par le
Bulletin, servir l'opinion publique » ' ; « " de manière à ce que " la por-
tion domaniale... de chacun des citoyens, pût toujours être complette » * ;
« une paire de souliers à moi, que je donnai au pauvre Flament, " de
1. Fricasse, p. 114.
2. Le P. Diich. à St-Cloiid, Br., n" I, fasc. III, p. 235, 1790.
3. Barniel, Plan d'éduc, p. 92.
4. Proc.-Verb. Corn. Aor. et Comm., Coiiît., t. II, p. 38, 9 levr. 1791.
:>. P. et L., p. 849.
6. S'-Just,.Lebas. De Strasb., 12« jour du 2" mois de l'an II, Veilay, o. c, t. II, p. 126.
7. Aul., Act. Corn. Sal. p., t. XVIII, p. 661.
8. Babeuf, Dépop., p. 26.
37(»
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
manière à ce qu " 'il puisse se chausser comme un fantassin » "^ ; « nous
avons jalloné le trajet difficile qui se trouvoit entre le gouvernement
révolutionnaire et la constitution, " de manière à ce qu " 'il pût s'ef-
fectuer sans réaction » ^
Cette locution figure dans le Traité d'abdication de Napoléon :
« ils [les domaines ou rentes] seront partagés... " de manière à ce que "
chacun d'eux ait les revenus suivants... » ^.
On trouve également de façon à ce que : « borner ce ressort le plus
qu'il est possible,... " de façon à ce que " le choix des juges soit tou-
jours aussi bon qu'il peut l'être » *.
Resterait à examiner si de manière à ce que n'est pas exclusivement
final, tandis que de manière que demeurerait descriptif ou exécutif.
Divers exemples semblent indiquer qu'il nen est rien ^.
A CETTE FIN. — Il m'est arrivé de rencontrer la locution à cette fin,
héritière de à celle fin, aujourd'hui déformée en à seule fin : « on fit inves-
tir la maison où il s'était caché, " à cette fin de la fouiller " » ®.
Dans le style du Père Duchêne on dit : pour à celle fin '.
A L'EFFET QUE. — A V effet que, dérivé de à V effet de, me paraît être
un provincialisme : « Lesd. citoyens... ont recours à votre équité et jus-
tice, " à l'effet que " vous les réintégriez dans leurs possessions » *.
POUR [NE] PAS QUE. — Le phénomène de beaucoup le plus impor-
tant en cette matière me paraît être la naissance d'une locution néga-
tive de finalité : pour ne pas que : « " Pour ne pas que " nos conducteui's
puissent se sauver, nous avions eu la sage précaution de les attacher
par le milieu du corps » ® ; « " pour ne pas qu " 'il nous échappe nous
le tenions [le cheval] de chaque côté de la croupière » ^".
C. CAUSALITÉ
it^\ppoRT A. — On voit très bien comment rapport à est devenu un ins-
trument causal. Il a commencé par avoir le sens de au sujet de : « la ville
de Moulins a eu des inquiétudes " par rapport aux " subsistances » ^^
1. Bourg., Méin., p. 64.
2. Collot, Disc, à la Conv., 4 geim. an III, I. N. germ. an III, p. 5.
3. Bûchez et Roux, t. XXXIX, p. 513.
4. Bergasse, aoi\t 1789, Bûchez et Roux, t. II, p. 289.
5. 7/ [le ministère] est en ce moment compose de manière à ce qu'on ne puisse le remplacer,
Robesp., Journ. de la Montagne, n» LXXXIV, Bûchez et Roux, t. XXVIII, p. 482.
6. Marquant, Carn. d'étapes, p. 52.
7. Letl. Mère Duch., p. 3.
8. Part. Biens Commun., p. 614, Vclaïuies-la-Ville, S.-ct-O. ■©■ L.
9. Bourg., Mém., p. 33.
Kl. Id., ib., p. 183.
11. Rapp. de Gamier, 11 sept. 1793, P. Caron, Rapp. Ag. Inlér., t. I, p. 436.
RAPPORTS LOGIQUES :i77
Puis, par une transition insensible, on passe au sens de en raison de :
« La force armée a été requise " par rapport aux troubles " qui avoient
lieu sur le port» ^ ; «ils ont... beaucoup à souffrir " par rapport à la
chasse " » ^ ; « soit " par rapport au froid ", soit pour toute autre raison,
l'opération ne se faisait que très lentement » ^.
Par abréviation, par rapport à devient rapport à : « Il avoit été mis
sur pied un piquet de 55 hommes ..." rapport aux troubles " occa-
sionnés par le pain » * ; « vin... qui ne peut se transporter... nulle part,
" rapport tant aux mauvais chemins qu'aux droits d'enlèvement " » ^ ;
(( ce peuple qu'on cherche indignement aujourd'hui à foutre de mau-
vaise humeur " rapport à une augmentation " modique sur le pain » ® ;
« le docteur Priestley dont on a boucané la maison... " rapport à
nous " » ^ ; « Quatorze pièces de canons dont six qu'on ne put en mener
" rapport aux mauvais chemins " » ^ ; « la plupart n'est pas en état de
se procurer cet avantage, " rapport à la cherté " de cette denrée » " ;
« L'on a eu beaucoup de peine à ensemencer les blés, " rapport à
l'abondance des eaux " » ^° ; « On a demandé un extrait figuré " rap-
port à six mots rayés " » ^^ ; « on leur dit qu'il y a du tumulte dans
Paris, " rapport au couronnement " » ^'^.
Il ne restait plus qu'à fabriquer les locutions conjonctives : par
rapport à ce que, etc.. Je ne les ai pas trouvées ; mais par rapport que
est blâmé ])ar Rolland :« je ne suis pas venu " par rapport que j'étais
malade " » ^^. Féaz s'en sert dans son Journal : « Et les français on mit le
feu " par apor que le monde on pris les armes " » ^*; « l'on a pris Marie...
et son frère... " par apor que son frère françois était " de la réquisi-
tion » 15. Ëtait-ce im fait local ?
DE CE QUE. — Cette locution se généralise avec le sens causal i®.
On est visiblement parti de phrases régulières telles que celles-ci :
« On se plaint " de ce que les fruitières font payer deux sols " une mal-
1. Bull. Trib. Révol., n" 69, p. 278.
2. Dol. Flandr. Mar-»', t. II, p. 159 (Bambecque).
3. Blaze, Vie MW^, p. 24.
4. Bull. Trib. Révol., n» 66, p. 267.
5. Dol. Sén. Niort, p. 57 (S<-Hllaire-la-Palud).
6. Lem., 150^ leit. b. pair., p. 1
7. Id., Ib., p. 8.
8. Lett. de J. Gagneux, 27 frim. an V-17 dcc. 1796, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat.,
p 110.
9. Dol. Sén. Angers, t. II, p. 601 (S'-Sauveur-de-Landemont).
10. Dol. de la Par. de Manchouville, Le Parquier, o. c, p. 319.
11. A propos du sernaent civil du curé Hurion, Révol. d. l'Aube, 1911, p. 101.
12. 23 briun. an Xin-14 nov. 1804, Au)., Par... Emp., t. I, p. .381.
13. Y» Rapport.
14. P. 450 ; cf. on la lessez " par aport au rologe " qui haltoit a la cloche (Ib., p. 53).
15. Ib., p. 462.
16. Voir plus haut, p. 312, de ce que pour que.
■ATX HISTOIRE DE I.A LANGUE FRANÇAISE
heureuse carotte » ^ ; « On se plaint " de ce que la Convention lève "
trop tôt ses séances » ^. Puis on fait un premier pas el on dit : « Ils
crient contre elle " de ce que les denrées augmentent " de jour en
jour » ^ ; « vont m'accuser " de ce que je viole " les propriétés » *.
On fait enfin usage de la locution après un verbe signifiant dire,
juger : « Le peuple " a trouvé fort mauvais de ce que l'on a voilé " ces
huit criminels » ^.
QUE CAUSAL. — ■ (Je que prend une extension immense : « Je rends
grâce à Dieu de m'en être réchappé, " que je devais périr " comme
les autres » * ; « ils demandent la liberté de leur père " que sa présence est
dun des plus pressant besoin " chez lui ))^; « lesdits habitants étant...
dans un mauvais pays, et " qu'ils sont déjà surchargés d'impôts"» ".
Dans l'exemple suivant : « c'est le propre intérêt de la nation qu au
plus tôt rapporteront, et plus tôt payeront les contributions » *. l'in-
terprétation est fort douteuse. En précisant on marquerait un rap-
port plus net qu'il ne l'est.
D. LES HYPOTHÈSES
Hypothèses a formes variables. .S7 est suivi de l'éventuel. —
C'est une rareté : « " Si l'ouvrier formerait entre eux les munici-
palités ", il travaillerait avec prudence » ^o. Je le crois provincial.
On le trouve en particulier sous la plume de gens qui pensent dans
un dialecte germanique : « ... " Si le sol de la République française
serait réparti " en plus de mains, l'exploitation en serait mieux
faite et les récoltes en seraient plus abondantes... » ". Il importe de
ne pas confondre avec l'emploi classique dont j'ai parlé [La Pensée
et la Langue, p. 890) et dont voici un exemple : « Cette obligation est
aussi sacrée pour elle que pour tout particulier qui en aurait con-
tracté une du même genre ; et si celui-ci ne pourrait refuser le
1. Uapp. le Harive), 7 niv. an 11-27 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 30.
2. 1" pluv. an III, A. Schmidt, Tabl. Révol. /r., t. II, p. 270.
3. Uapp. Béraiid, 20 sept. 1793, P. Ciiron, Par... Terr., t. I, p. 147 ; cf. tout le monde
crie " de ce qu'on ne peut " avoir de vicaide (Rapp. de "Mercier, 27 niv. an 11-16 janv. 1791,
Id., ib., t. II, p. 397).
4. I.acombe Saint-Michel, 26 oct. 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. VIII, p. 54.
.5. Rapp. Monic, 27 sept. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 212.
6. I.ett., Bénard, 3 sept. 1793, Ern. Picard, An Serv. de la Nat., p. 22.
7. I.ett. d'Auvray père. Par., 21 mess, an II, Arcli. Nat., F^ 4G83, pièce 37.
8. I)ol. Sén. Niort et S'-Maixent, p. 288 (Messe).
9. Part, des Biens Commun., p. 489 (Béziers).
10. Pét. d'un représ» des pauvres à la Législ., s. d.. Part. Biens Commun., p. 557. Plusieurs
exemples suivent.
11. Rapsody d'observations, Lefcbvre, Questions agraires, p. 175.
RAPPORTS LOGIQUES 371»
payement «ju'il aurait promis sans tomber dans l'injustice ou la
banqueroute, comment et sous quel prétexte une nation pourrait-
elle s'en dispenser » ^ ?
En revanche, il est fréquent que l'imparfait du subjonctif cède
sa place au conditionnel dans une conjoncture éventuelle : « s'il se
trouvait quelque propriétaire " qui refuserait son contingent ", la
nmnicipalité serait fondée à ajouter des sous traditionnels [lisez
additionnels] » -.
Derrière u.\ QUE remplaçant si. — Il y a des exemples
anciens de la sul.^stitution du conditionnel dans une phrase hypothé-
tique après que remplaçant «i : a Les guides demeurèrent d'accord...
qu'on iroit avec ma femme et ma fille... et que si, par malheur, quel-
qu'un étoit pri (que Dieu ne veuille) et " que les autres le verraient ",
n'en pas faire semblant » ^.
De même : a si " chaque citoyen seroit taxé selon les facultés...
et que cette taxe seroit faite chaque année "... on ne trouveroi(en)t
plus des fraudes » *. On rencontre l'éventuel après une complétiv^e où
se trouve un éventuel : « on croit qu'il " serait avantageux " qu'il
n'y aurait qu'un seul présidial dans la province » ^. Ces textes
viennent de Touraine et de Flandre.
Les Cahiers des pays de langue germanique, tels ceux de la Flandre
Maritime, fournissent en abondance de ces phrases où les éventuels
abondent : « Que " s'il arrivoit qu'un liabitant tueroit " une pièce
de gibier, on le coiidamneroit à des très grosses amendes » ®.
Hypothèses généralisées. — Notons d'abord des formes
archaïques : quel... que, pour quelque... que, qui se retrouvent encore ^ :
« Les peines énoncées... s'étendront sur tous les employés de l'armée
dans quelle partie que ce soit " » ^.
L'emploi de tel, longuement blâmé par Féraud ', est constant chez
Vlme Roland qui en fait l'équivalent de quelque : « " tels favorables
1. Mirabeau, Disc. c. l. prop. de soumettre les prêteurs à des retenues.
2. Pél. du S' Bridet, de Condé-sur-Noireau (Calvados), Com. Droits féod., p. 299.
.T. Relal . de son évasion, par J. Giraud, dans Combe, Les réfug. de la Réooc" en Suisse, p. 36.
4. Dol. FI. Mar"», t. I, p. 26 (Wemaers-Cappele).
5. Dol. Sén. Angers, t. II, p. 502 (Vergonnes).
6. Dol. FI. Mar-^e, t. II, p. 160.
7. Cf. H. L., t. III, p. 299.
8. Les représ, du Peuple à l'Armée des Pyr.-Or., 9 germ. an 11-29 mars 1794, Ann. de
la Révol., n° 50, 21 germ., p. 2. Cf. Je croirais donc toujours remplir ses intentions, " quelle
direction que le corps d'armée doive ensuite prendre " (Mar' Soult à l'Empereur, 11 oct. 1806.
Foucart, Camp, de Pruss., p. 509).
9. II visait des phrases comme : Les tableaux de l'École Vénitienne, " tels vieux qu'ils
soient ■', n'ont pas changé... (17S1, Galimatias, p. 13).
380 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
qu'ils fussent " à la cause qu'ils avaient pour objet de défendre, il:>
faisaient connaître quelques-unes des objections «... ^
Beaucoup d'autres textes en présentent des exemples : « Il n'y a pas
de jour qu'il n'y ait une attaque... " à telle heure que ça soit " » -:
« " Telle sagesse qui vous les ait inspirés ", " telle sagesse qu'ils ren-
ferment ", songez à leur inutilité pour la chose publique » ^ ; « Les suc-
cesseurs en jouissent encore, " telles demandes que la communauté
et les habitants en aient fait " » *.
Ce qui est plus caractéristique, c'est de trouver tel en fonction de si ;
c'est un tour fréquent cales bateaux, " tels pesants qu'ils soient " » ^.
N'importe quel est aussi en chemin pour donner une forme équi-
valente à quelque : « " N'importe de quel pays ils soient " » ®.
Signalons un si fort peu que : « il ne sera pas possible à nous de
la racheter, " si fort peu que " le prix du rachat soit fixé » ^
E. LES OPPOSITIONS
QUOIQUE ÇA *, — Quoique ce et quoique ça. dans le sens de malgré
cela, sont assez communs, surtout le second : « " quoique ce ", il y a
encore du pain chez ces mêmes dans l'après-midi » ^.
Le Père Duchêne use couramment de " quoique ça " : « " quoique ça "
soyez tranquille « ^^ ; « " quoique ça", je me trouvai tout interdit» ^'.
Féraud et le Bas-Langage semblent ignorer cette « faute », mais
elle est blâmée par Rolland.
MALGRÉ QUE ^-. — Cette locution est devenue, en dépit des censure^
de Féraud, une locution conjonctive usuelle. Elle est partout ^^ :
« " Malgré que la saison des évolutions soit passée " » ^* ; « ce traité a été
religieusement observé par les Français, " malgré qu'il s'en faille de
1. Mém., p. 73. Cf. Ce qu'on appelle patriotes, " tel faible qu'en soit le parti à Lyon ",
commence à craindre que Blot ne soit de ces impartiaux [en ital.] dont il faut se défier (Letl.,
t. II, 363, 1790). Il paraît superflu de citer les Cahiers qui en fournissent de nombreux
exemples.
2. Lett. du Chass. Valeyre, 18 juin 1793, Ern. Picard, Au Sent, de la Xat., p. 15.
3. Bourg., Mém., p. 231.
4. Réclam. Mun. Aramon, Com. Droits féod., p. 227.
5. Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm., Const., t. I, p. 623, 3 nov. 1790.
6. Lem., 12S' lett. b. pair., p. 5.
7. Requête de la Municip. de S'-Félix-de-Pommiers, Gironde, Com. Drnils féod., p. 91.
8. Voir P. et L., p. 865.
9. Rapp. de Roubaud, 11 sept. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 72.
10. Héb., Père Duch., n» 276, p. 8.
11. Id., ib., Br., n» I, fasc. III, p. 236.
12. Voir P. et L., p. 860.
13. Roll. l'a relevée.
14. Révol. Par., 1792, n» 168, p. 31.
RAPPORTS LOGIQUES 381
beaucoup " que les avantages en soient réciproques » ^ ; « " malgré que
je me sois constamment attaché " à n'aigrir personne » ^ ; « ils [les
citoyens de Tarascon sur Oriègel annoncent que " malgré que le sol
de leur canton soit stérile " en matières salpétriques »... ^ ; « " mal-
gré qu'ils payent un nombre infini d'agents " de leur pouvoir » *.
On rencontre la conjonction nouvelle dans une foule de pièces
manuscrites : « Metz, " malgré que ses habitants se soient parfaite-
ment montrés ",.., n'est pas à la hauteur de la Révolution » ^ ; « " mal-
gré qu'il lui avait été notifié " l'arrêté du Comité » ^ ; « " malgré que
dans ce département, les moyens de subsistance ... ne puissent "
leur suffire »'';(( " malgré que les ouvriers des faubourgs en majorité
les repoussent » " ^.
La confusion avec quoique est si complète qu'on trouve un maigre
que au lieu de quelque chose que : « " inalgré qu'il en dise " dans sa pré-
face, son discours... » ®.
Modes dans ces propositions. — On a remarqué que la nouvelle
locution conjonctive se fait suivre soit de l'indicatif, soit du subjonc-
tif.
Quoique avec l'indicatif était exclu depuis Ménage de la langue
classique ". Il est extrêmement commun :
Tout le inonde écoutoit, " quoiqu'on ne parloit " pas encore ^^ ; " Quoique
MM. Hubert [Hébert ?] et Chaumette avaient dit " en pleine commune ^^ ; l'on
y avait absolument oublié jusqu'aux traces de l'ancien régime, " quoique ce
pays fourmillait " de familles ci-devant nobles ^^ ; " quoiqu'il avait été déposé "
sur le bureau... une infinité d'adresses ^* ; c'est ce qui vient d'arriver au Tri-
bunal du district d'Amiens, " quoique les ci-devant seigneurs n'avaient " aucuns
titres ^^ ; j'ai reçu une lettre de ta main... " quoique ton écriture étoit déguisée ",
1. Le Min. Aff. iStr., Conv., 31 déc. 1792, Bûchez et Roux, t. XXII, p. 162.
2. Robesp., Conv., 12 avr. 1793, Bûchez et Roux, t. XXV, p. 462.
3. Bull, de la Conv., 7 mess, an 11-25 juin 1794, n" IV, col. 3.
4. Héb., Père Ducli., Br., n" XXIII, fasc. VI, p. 565.
5. Un rcprés. aux Armées du Rhin, 10 frim. an 11-30 nov. 1793, Au)., Act. Corn. Sal. p.,
t. IX, p. 73.
6. Un des représ, aux Armées du Rhin au Corn. Sal. p., 17 août 1793, Aulard, -4c/. Coin.
Sal. p., t. VI, p. 18.
7. D'Indre-Commune, Michaud, 16 pluv. an II-l févr. 1794, Aul., Act. Corn. Sal. p.,
t. X, p. 869.
8. Rapp. Préf. Pol., 23 mess, an VIII-12 juil. 1800, Aul., Par... Cons., t. I, p. 505. Il
pst très commun chez Babeuf, DépopiiL, pp. 55, 159, etc.
9. Révol. Paris, n" 175, p. 351 (1792). A-t-on été entraîné par la fausse analogie de Mal-
gré qu'il en ai* '/
10. P. et L., p. 807 ; H. L., t. IV, p. 1009.
11. Les Sab. Jacob., t. I, p. 151, 1791.
12. Patriote fr., n° MCCCXLIII, Bûchez et Roux, t. XXVI, p. 38.
13. Rapp. Darche, P. Caron, Rapp. Ag. Intér., t. I, p. 229.
14. Mille et un. dénonciation, janv. 1791, Aul., Jacob., t. II, p. 62.
15. Part. Biens Commun., p. 616, .A.mlons.
382 HISTOIRE DE I.A LANGUE FRANÇAISE
je l'avoue ^ ; j'ai l'honneur de vous observer... que " quoique mon colombier no
contenait " que trente paires de pigeons... je le faisais fermer dans le temps des
semailles ^ ; vous ne les avez pas désapprouves, " quoique leurs moyens et leurs
motifs vous étaient connus " ^ ; avant que nos successeurs no soient arrivés...
" quoique dans ce moment ils auront " bien moins de succès * ; tout était pleii'
" quoique le local pour les séances est très spacieux " ^ ; un homme que les
commissaires de la Convention nationale n'osèrent pas faire arrêter " quoi-
qu'ils connaissaient ses projets liberticides " ® ; je viens de recevoir votre lettre
et votre ordre, à huit heures du matin, " quoiqu'il me jiaraît " par sa date, quo
j'aurais dû le recevoir cette nuit ^ ; dans la crainte d'essuyer des reproches...
" quoique je me trouverai " seul commissaire ici... je resterai à mon poste ^ ; li
rapporteur a pensé que, " quoique le motif de ces messieurs pouvait " mériter I;i
plus sérieuse considération, l'assemblée du département était la seule qui était
à même de juger ^ ; " quoiqu'ils n'étaient pas encore éloignés " de trois cents
pas, notre commandant ne voulut pas nous permettre de les aller prendre ^^ ;
" quoique, depuis plus d'vui mois, je n'en avais pas mangé ", il me fut impos-
sible de mordre dedans ^^ ; " quoiqu'il n'y avait point de séance " au comité révo-
lutionnaire 12 ; " quoique les chemins son ouver " ^^.
Nécessairement, lorsqu'il s'agit d'une éventualité, on trouve le
conditionnel remplaçant l'ancien imparfait du subjonctif : « " Quoi
qu'on pourroit ", en attendant, psalmodier aussi les hymnes en fai-
sant ordinairement deux versets d'une strophe, néanmoins il seroit
plus à propos, pour diversifier, de les changer» i* ; « nous ne le fîmes
pas même pour notre retraite, " quoique sa rive nous aurait con-
duit " à une lieue de notre cantonnement » ^^.
Si j'ai cité un si grand nombre d'exemples et de provenances si
variées, c'est qu'il m'a semblé qu'il convenait de marquer combien
une règle artificielle de la syntaxe classique avait été incapable de
prévaloir contre l'instinct syntaxique qui imposait l'indicatif chaque
fois que le fait était positif et réel. Ce n'est pas la vitalité du subjonc-
tif qui est compromise ; on l'écarté d'une fonction qui est contraire
à sa nature, et qu'un simple mécanisme lui avait donnée.
1. Proc. Babeuf, t. III, p. 11.
2. Plaintes du comte de Brancion de Réjulmay, Meurthe, Corn. Droits féod., p. .53.
3. Com. Sîil. p. aux représ, du .Vord, 26 mai 1793, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. IV, p. 332.
4. Du Bois du Bais, Briez, 18 avr. 1793, Aul., Act. Com. Sal. p., t. III, p. 314.
5. Happ. de Bacon, 27 niv. an 11-16 janv. 1794, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 386.
6. Bel), de Miranda à son procès, mai 1793, Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 47.
7. Miacinski, Trib. crim., 17 mai 1793, Bucliez et Roux, t. XXVII, p. 101.
8. Laudy, Com", 21 sept. 1793, an II, La Révol. d. les Vosges, III' anii., 1910, p. 92.
9. Proc.-\ erb. Com. Agr. et Comm., Const., t. 1, p. 180.
10. Marquant, Corn, d'élap., p. 234.
11. Bourg., Mém., p. 18S.
12. Extr. des rapp., Rousseville, 8 sept, an II. A. Schmidt, Tabl. lUhml. h-., t. II, p. 111.
13. Dup.-Ferr., Lell. Il, p. 138.
14. Regl. de psalm. fr., frim. an VIII, p. 10.
15. Marquant, Carn. d'étap., p. 238.
RAPPORTS LOGIQUES 383
Même substitution de mode, le cas échéant, après encore que :
" Encore que le pain sera " moins bien cuit, moins à propos dans les fours par-
ticuliers qu'il ne l'était dans les banaux, au par delà des accidents du feu qui
deviendront communs d'après l'adoption par chaque citoyen d'avoir un four
en sa maison, il résultera du chauffage de tous ces fours particuliers une consom-
mation en bois... i.
Malgré que s'emploie de même, tantôt avec le subjonctif, tantôt
avec l'indicatif. Voici un exemple curieux où il semble que le sens
modal se soit perdu au cours du développement de la phrase : « on avait
pour eux une espèce de mépris, " malgré qu'ils valussent mieux "
que les nobles, et " qu'ils étaient bornés " au grade de lieutenant » ^.
Le second que n'a peut-être rien à voir avec malgré.
Ailleurs on s'est tout de suite déterminé pour l'indicatif : « J'ai obéi,
" malgré que j'avais " l'intention de me rendre dans le pays de Caen ))^.
1. Observ. du S' Husson de Sedan, 1790, Com. Droits féod., p. 206.
2. Protest, de Dardenne, 27 sept. 1793 an II, Chuquet, Lett. 1793, p. 220.
3. I^app. Delabarre, 12 août 1792, P. Caron, Rapp. Ag. Inlér., t. I, p. 232.
LIVRE III
TRAITS PRINCIPAUX DE CETTE SYNTAXE
CHAPITRE PREMIER
REDOUBLEMENTS ET REPRISES INUTILES
Les auteurs de poissarderies n'avaient pas manqué d'observer
qu'un des traits du parler populaire, c'est d'insister à l'aide de redou-
blements sur une idée, une détermination, un rapport, même quand
il a été suffisamment exprimé : « A Pasques " prochain qui vient " » ^ ;
« attendre " un peu plus davantage " » ^ ; « " pour quant à l'égard " de
nous » ^ ; « " pour au sujet " du cadet » * ; « " cependant pourtant " » ^ ;
« " pour afin de " faire connaître » ^ ; « " pour afin d'avoir vengeance " » ' ;
« " pour à celle fin " de réjouir» ^.
A l'époque révolutionnaire, nous retrouvons ces traits dans les
phrases de toutes sortes de gens. Pour renforcer l'idée du présent, à
aujourd'hui on substituera au jour d'aujourd'hui : « les rentes paient
si cher " au jour d'aujourd'hui ", qu'il ne sera pas possible à nous de
les racheter, si fort peu que le prix de rachat soit fixé » ®. On dira
« en " fin finale " » ^", « " assez suffisamment " » ^^ etc. A leur on joint un
y : «ces tyrans de cultivateurs... ont répondu... que cela " leur y "
ôterait du pâturage »i-.
1. Vadé, La GrenmUl., t. III, i). 2.S<i.
2. Id., ib., p. 289.
3. Sarc, p. 60.
4. Ib., p. 279.
.5. Ib., p. 278.
6. Ib., p. 125.
7. Vadé, Pipe cass., t. III, p. 224.
8. Impromptu du cœur, se. IV, t. III, p. 59.
9. Req. de la Mun. de S'-Félix de Pommiers (Gironde), Com. Droits féod., p. 94.
10. La Mère Duch., p. 3.
11. Il y a " assez suffisamment " de terres pour s'occuper (Pét" Munie. Vonges, Lefebv.,
Quest. agr., p. 151).
12. LifTol-le-Petit, H'-'-Marne, Part. Biens Commun., p. 159. Cf. p. 160 : " leur y " faisait
faire des rapports.
Histoire de la Langue française. X. 25
386 HISTOIIU: DK LA LANGUE FRANÇAISE
Dont est suivi de en, à l'ancienne mode : « " dont lecture en a été
faite " » ^ ; « " dont les États-Généraux en tiendront lieu " « ^.
Voici une phrase type : « encore aujourd'hui, de ces hommes qui se
disent nouvellement arrivés à Paris, et " dont en effet leurs paroles "
annoncent qu'ils sont peut-être des brigands de la Vendée, " dont on
assure qu'il en afflue " beaucoup à Paris soutenaient... que l'on avait
graissé la patte à certain ]iersonnage pour faire rendre ce décret » •'.
Comparez des phrases comme celles-ci, où il y a une redondance
analogue, un possessif venant prendre inutilement la place d'un
article : « il était un de ceux " dont j'ai plusieurs fois dénoncé son
secrétaire greffier " »* ; « les femmes " dont plusieurs de leurs maris
sont aux frontières « ^ ; « remplacer deux soldats de contingent " dont
son neveu en étoit un "» ^•, « Je vois encore aujourd'hui le procureur de
cette commune, cultivateur propriétaire d'environ quatre-vingt
arpents de terre, en deux fermes, " dont il en fait l'exploitation "
par lui-même » '.
Un lieu a été indiqué au commencement d'une phrase, on le repré-
sente par un î/ : « " dans ces tripots, il s'y rassemble " un tas d'aristo-
crates » ^ ; " « A l'hôtel du Languedoc... 11 s'y rassemble " beaucoup de
monde tous les soirs»®; «dans la maison commune, " oii une garde nom-
breuse s'y trouvoit " réunie » i" ; « " où tous les pauvres infirmes... >'
seront reçus » ^^
Rapprocher une façon d'écrire bien plus bizarre :« Dusseldorf, qui
est de l'autre côté du Rhin, " où là " nous sommes restés six semaines
baraqués » ^2. \\ se peut qu'on ait voulu dire là où.
On se sert de ne que restrictif avec addition à\iulrement ou de seu-
lemenl : «Les Juifs qui" ne sont autrement guidés que " par l'appât
du gain » ^^.
Sans quoi ne suffit pas, non plus que ou, ou bien; on les combine :
«les bouchers obligent de prendre une tête de mouton pour trois
livres de viande, " ou sans quoi " ils ne veulent pas vendre » ".
1. Mireur, Sénéch. de Dratjiiignan, Salernes, p. 119.
2. Ib., p. 422.
3. llapp. Charmont, 3 vt'iit. an 11-28 dcc. 1793, P. Caron, Par... lerr., l. 1, p. 350.
4. llapp. Charmon;, 3 niv. an 11-23 déc. 1793, Id., ib., t. I, p. 349.
5. lUipp. Bacon, 22 niv. an 11-11 janv. 1794, Id., ib., t. II, p. 296.
6. Bull. Trib. Révol., suite, n» du 12 oct. 1793, p. 45.
7. Hapsody d'observations, dans Lefebvre, Questions ugraire.i, p. 176.
8. Happ. Soulet, 12 sept. 1793. P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 75.
9. Happ. .Monic, 1" niv. an 11-21 déc. 1793, Id., ib., t. I, p. 317.
10. Bull. Trib. Révol., n" 67, p. 272.
11. Doi. Sén. Xiort et S'-Maixent, p. 205 (Pamproux).
12. Louis Pillant, Lelt., 4 nor. an IV-25 avr. 1796, Ern. Picard, AuServ. de la Nat., p. Hti.
13. Serg.-niaj. Leclerc, Letl., 22 prair. an 11-10 juin 1791, Ern. Picard, Au Serv. de la
Nat., p. 48. Mâme en rapprochant autrement de que, il y a pléonasme.
IL llapp. Pourvoyeur, 13 niv. an II-3 janv. 1794, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 147
REDOUBLEMENTS ET UKPRISES INUTILES 387
De même pour quant à et à regard : « " quant à l'égard de moi ",
je suis... en bonne santé» ^ ; « " pour à les gard " de la nouvelle année ))^:
(;f. « " pour quant à moi " » ^. Egard n'est évidemment pas com])ris
de tout le monde ; témoin : « " vu l'égard à " l'exposé ei-dessus » *.
On a introduit un complément d'objet conjonctionnel par un que.
on en remet un peu plus loin un second : « L'on ])ar]e " que depuis
que la Vendée a été battue, qu'il est entré " dans Paris beaucoup de
figures nouvelles » ' ; « il est bien étonnant... " (ju'après tant de trahi-
sons, que nous soyons victorieux " partout » ®; « je vous dirai " que
dans beaucoup de cafés qu'il y a beaucoup " de citoyens qui
demandent l'aumône » '.
L'instinct de réduplication se traduit de bien d'autres façons
encore. Il suffit de citer une phrase comme celle-ci : « que tout le monde,
«m payant les droits... fût fixé " à la même égalité " de payement » *.
On veut dire à la même somme à payer, au même paiement : égalité
vient en quelque sorte concrétiser l'idée contenue dans même.
Le même besoin de renforcement amène à mettre en tête un élé-
ment de phrase que l'on reprend ensuite : « " Cette ville, baignée par
la rivière de la Sèvre ", qui , le vœu général de la commune, et
des paroisses circumvoisines est de solliciter " qu'elle soit rendue
navigable " » ^.
1. I.ctt. du canonn. Martin, 29 sept. 1793, Erii. Picard, Au Serv. de la Xat., p. 138.
2. Munerot, Lett., Révol. Aube, lelt. II, p. 92. Cf. Bcrn. Oiidin, Vol" 2^ bat. Aube, 24 germ.
an 11-13 avr. 1791, Id., ib., p. 83.
3. Lctt. citée plus haut oe Hem. Oudin.
4. Part. Biens Commun., p. 226 (Plécy du Bunois).
5. Rapp. de Panetier, 4 niv. an 11-24 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 383.
6. 9 niv. an 11-29 déc. 1793, id., ib., t. II, p. 73.
7. Ilapp. Panetier, 4 niv. an 11-24 déc. 1793, Id., ib., t. I, p. 384.
8. Dol. Év. Hennés, t. I, p. 488 (.S'-Pierre de Janzé).
'.). Dol. Sén. Niort et Sainl-Mnixenf, p. 140 (S'Maixent).
CHAPITRE II
L'IDÉE PRÉVAUT SUR LA FORME
Les rapports s'établissent non entre les mots et les formes, mais
entre les idées.
L'idée de quantité amène des pluriels inattendus : « il serait naturel
que les ecclésiastiques et la noblesse fussent assujettis... à payer
les impositions " de quelques natures " qu'elles soient » ^ L'idée est
qu'il y en a de bien des natures.
Inversement, même quand il n'y a pas de distributif exprimé,
alors qu'une action générale doit être faite par chacun des individus,
on trouvera le possessif du singulier, même avec un sujet pluriel :
« Nous désirons qu'elle [la corvée] continue à être faite par entre-
prise, mais aussi que tous les sujets du prince y contribuent à raison
de " sa propriété, de sa fortune et de son commerce " » ^.
1. Dol. Sén. Niort et Sainl-^Mnixent, p. 159 (Foinperron).
2. Ib., p. 100 (Auge).
CHAPITRE III
TROUBLES DANS LES RAPPORTS
Un des défauts essentiels, et il met en lumière l'importance des
règles que les classiques avaient posées, c'est que la netteté des
rapports fait absolument défaut.
Entre représentants et représentés ^. - Rien n'est plus
commun que de voir un même représentant avoir plusieurs antécé-
dents différents. Les règles échafaudées pour éviter les équivoques
provenant de cette négligence sont constamment violées ; pour mieux
dire, elles sont ignorées.
PERSONNELS : « Tu dois connaître le décret... sur les faits... d'in-
discipline dont le 11® bataillon de Paris... s'est rendu coupable. II
[le décret] porte qu'il [le bataillon] demeurera dans la citadelle d'Ar-
ras et ne pourra servir la République jusqu'à ce qu'ils [les hommes
du bataillon] aient déclaré quels sont les chefs... de cette insubordi-
nation » '-.
C'est pis encore quand un ils sans antécédent bien net se trouve
peu après suivi d'un autre qui représente un mot avec lequel le rap-
port qui peut exister n'est pas très visible non plus : « Ces sortes de
tentatives du domaine étaient fort en usage avant la Révolution,
" ils en faisaient [sic] de toutes parts " ; mais, pour l'ordinaire, au
premier choc " il lâchait prise " » ^.
CONJONCTIFS : Pour donner une idée d'ensemble du désordre qui
règne, je citerai la phrase suivante qui n'émane pas de paysans :
« c'est à ce décret de partage de biens communaux, " où vous avez
éloigné la journée où cette loi doit être rendue ", " que vous devez
y considérer " tous les fléaux qui pourraient en résulter » *.
J'en dirai autant de ce qui suit :
Comme la commune esl dans le cas de jirocéder contre lui pour les lui faire
1. Voir P. et L., pp. 196 et suiv.
2. Com. Sal. p. à Dûment, Aul., .4c/. Coin. Sal. p., t. X, p. 86.
3. Le dernier (7 représente sans doute le domaine, tandis que le premier ils, plus vague,
désigne les gens du domaine, administrateurs et inspecteurs, dont il est question dans
l'alinéa précédent (Pét. Groupe de Comnum., distr. de Rouen, Part. Biens Commun., p. 282).
•1. Pét» Soc. d'amis de la lib. et de l'égal., Maine-et-Loire, Part. Biens Commun., pp. o07
et suiv.
390 HISTOIRK ItE F.A LANGIK FRANÇAISK
rendre tant les usages que mats de terre ^ qu'il a anlicipé qui servoient à faire
paistre les bestiaux de tous les habitans, petit propriétaire -, même dévasté nos
dittes ^ usages, qui sont en bois *, fait couper tous les arbres fruities... a pri-
sent ^ ne veux plus souffrire personne ; quand quelqu'un ^ vont dans ses fausses
propriétés, il les introduit devant le juge de paix ; cet homme nous tient tou-
jours et nous montre j)ar ses propres actions une influence (jui fait agir par ses
façons '.
Qu'il seroit enjoint aux pro[>riétaircs qui ont fait démolir des Fermes pour
joindre à d'autres occupations seraient tenus de faire reconstruire ^.
Parfois la phrase reste en suspens : « Quant à la police, ce n'est
qu'avec bien de la peine, des soins, de douceurs et entouré de la
force armée »*. On dirait que le rédacteur n'a pu aller jusqu'au bout
de sa pensée ^".
1. lulit. : nias de terre.
2. Suppléez : qu'il a.
i. lîdit. : nos dits.
4. Suppléez : qu'il a.
5. Supp'éez : (7.
6. lîdit. : quelques-uns.
1. Ici le texte devient peu compréhensible, (l'ol" d'ini j^r. d'iiab. de Cliarciiloniiay,
Cher, Purt. Biens Commun., p. 439, Arch. Nat., pi» 329.)
S. Proj. d'anu'l" Soc. républ. d'Offekerque, Lefebvre, Que.st. agr., p. 189.
9. Letl. au maire de Lavaur-Castel, 3 niv. an 11-24 déc. 179.'5, .\dher, Subsisl. Tout., p. 36.
10. Cf. // serait très avantageux pour le public que la Convention nationale décrélerail de
rétablir et rebitir toutes les fermes qu'on a démoli cl incorpore les terres dans d'autres fermes
depuis 20 à 30 années et de défendre aux cultivateurs d'exploiter deux fermes soit en propriété,
.soit à Inqer (Rapsody d'observations..., dans Lefebvre, Quesl. agraires, p. 17 4).
CHAPITRE IV
L IMBROGLIO DES CONJONCTIFS
Formes indistinctes. — Au commencement de ce chapitre, je
ne puis me dispenser de rappeler brièvement un fait essentiel, c'est
que la distinction de quil et de qui était récente, et qu'elle avait
été l'œuvre des grammairiens ^, attelés depuis Vaugelas à faire une
distinction absolue entre deux éléments de phrase, dont le rôle et la
nature étaient si divers : d'une part le conjonctif qui, de l'autre que
suivi de il.
Le malheur voulait que la prononciation fût identique, que s'éli-
dant sur Vi de il et l final ne se faisant pas entendre. On peut voir
dans Thurot ^ avec quelles' réserves les théoriciens imposaient de
faire sonner / devant consonne : « Pour éviter des équivoques, il vaut
mieux prononcer l », opinait de Wailly, à la veille de la Révolution.
A une règle si peu ferme et qui ne s'appliquait qu'au « langage
soutenu », l'usage ne s'était naturellement pas conformé. On disait :
i client et je sais qui vient (qu'il vient).
Devant voyelle, l sonnait : je sais quil a du bien. Mais cela ne suf-
fisait pas pour établir nettement la distinction de qui et de quil, et
en donner le sens profond.
Dans ces conditions, il était impossible qu'une foule de gens, igno-
rants des règles grammaticales — où les eussent-ils apprises? — no
brouillassent pas les deux formes. Des exemples sans nombre, malgré la
restitution qu'on a faite arbitrairement des textes, pourraient être
allégués. Commençons par les illettrés. Féaz écrit régulièrement quil
pour qui : « ils ont mis en bas tous les serubin, les anges et les saints,
" qu'ils " étaient autour du grand crucifix » '; « il y avait un prêtre avec
un soldat piédmontais " quils se sont venu promenez" jusqà Saint- Jul-
lien » * ; « environ le 8 ou le 9 du moi de may tous les soldats " qu'ils "
étaient en Valloire et tous ceux " qu'ils " était en Valmeinier et
une cantitez " qu'ils " étaient à Saint-Michel, ils sont tous montez
par les montagnes » ^.
1. Voir H. L., t. III, p. 293.
2. T. II, p. 143.
3. Journ., p. 458.
•1. Ib., p. 441.
3. Ib., p. 465.
392 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Paulin (de Monteux) en fait autant : « L'assemble qu'on avoit composé
à Carpentras de chaques commune " qu'il " avoit envoyé des députés » ^ ;
« il y a eu de fusiliade qui venoit dedans le boy dune troupe " quil "
étoit caché de la part de la noblesse et du cierge » ^ (Entendez : il y a eu
des fusillades qui venaient de l'intérieur du bois d'une troupe qui était
cachée de la part de la noblesse et du clergé) ; «ila couché 120 soldats
qu'il " étoit " de Marseille ^ » ; «... la fixité des maximes " qu'ils
doivent conserver à la nation son gouvernement monarchique » *.
Citons quelques autres exemples pris à des textes divers :
1° QU'ILS POUR QUI. — « Ce qu'attendant votre bonne justice, nous
persistons avec les sentiments de vrais républicains " qu'ils jurent "
une haine éternelle à tous les tyrans, et cela pour à jamais vivre dans
l'égalité et liberté » ^ ; « il y a un grand murmure parmi les serruriers
et cordonniers " qu'ils se plaignent qu'ils sont en réquisition " » ® ;
« obtenir un secours presant, secours " qu'il sera remis sous peu de
tems " » ' ; « la portion " qu'il nous revient sur iceux " » ^ ; « un livre mys-
tique... qui n'était lu, " à ce qui paraît ", que par...»* ; « il a été arrêté
que, conformément à la lettre du représentant du peuple Albert " qu'il
demande à connaître "les terroristes... w^"; «"ce quile " nous console »^^.
2° QUI POUR QU'IL. — Voici une phrase type : « vous direz à mon
perre " qui represante qui la deux enfans " » ^^. Comparez : «tous les
renseignements " qui leur est possible " » ^^ ; « une entreprise curieuse
par " les guérisons qui s'en suivra " » ^*.
Toutefois, il faut y prendre garde, et ne pas rétablir inconsidéré-
ment qui au lieu de quil, ou inversement, comme on l'a fait trop sou-
vent. Examinons la phrase suivante : « Dont il y avait la majeure partie
" qu'ils " n'auraient pas eu assez de bien pour payer lesdits arré-
rages; le seigneur les obligea de payer...» ^^. On est tenté de substituer
1. Journ., p. 134.
2. Ib., p. 136.
3. Ib., p. 140.
4. Dol. Neufchùt. c. Br., p. 13, Baillolet. Les exemples sont extrêmement nombreux dans
ce texte.
5. Villeton, Lot-et-Gar., 1" nov. 1792, Part. Biens Commun., p. 506.
6. Rapp. Jarousseau, 14 niv. an II-3 janv. 1794, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 134.
7. Longuet, Lett. à Bailly, Tuetey, Ass. Pub., t. I, p. 90.
8. Part. Biens Commun., p. 56, cité plus haut ; édit. : qui.
9. Soc. pop. Dreux, p. 129.
10. 21 flor. an III-IO mai 1794, Conim. de Moussey, Rcvol. d. l'Aube, 1911, p. 102.
11. Lett., cit" Bertout, 7 oct. an II, Arch. Nat., Pol. Gén., F' 4596, plaq. 11.
12. Munerot, Lett. Révol. Aube, t. L p. 92.
13 Rapp. du 29 sept. 1793, P. Caron, liapp. Aij... Iniér., t. l, p. 219.
14. L'nguet, Lett. à Bailly, Tuetey, Ass. Pub., t. L p. 90. Je crois, malgré le peu de con-
naissances grammaticales de l'auteur, qu'il n'a pas mis qui s'en suivra pour qui suivront,
mais pour : qu'il s'en suivra.
15. licq. Mun. de S'-Félix-de-Pommiers (Gironde), Com. Droits féod., p. 95.
L'IMBROGLIO DES CONJONCTIFS 393
qui à quils. Je ne serais pas de ce sentiment ; je crois plutôt que nous
avons affaire au tour populaire bien connu : il y en avait beaucoup
qu'ils ne savaient pas ce qu'ils voulaient faire, c'est-à-dire qui étaient
dans une situation d'esprit où ils ne savaient pas...
Ailleurs, je donnerais des interprétations analogues : « N'ayant pas
voulu y 'laisser reposer les dits troupeaux; " qu'ils ont été obligés "
d'aller chercher ailleurs d'autres pâturages » ^. Il me semble que ce que
est celui dont se sert la langue populaire pour introduire une conclu-
sion : de sorte que.
« Cit le jeneral Houchard avoit voulu avansser comme il oroit dut
faire avecque sa colonne " quile " devoit les prendre par derrière il
nous [n'en ?] auroit pas sortir un de leur armée » ^. Quoique l'auteur
écrive en divers endroits quile pour qui, on se demande s'il ne faut
pas traduire attendu que.
Substitution des conjonctifs les uns aux autres. — On
trouvait dans Vadé les combinaisons cocasses qu'on prête aujour-
d'hui aux gendarmes : dont auquel, dont à quoi : « un bonheur aussi
heureux que celui dont est la naissance superbe " dont auquel "
Madame la Dauphine vient de mettre au monde » ^ ; « C'te dame
dont à qui " vous avez vendu c'te grosse carpe œuvrée pour une
laitée » *.
Ces moqueries sont très significatives. Elles supposent l'oubli
total de la valeur casuelle dans les conjonctifs tels que dont : « le jeune
garçon " dont vous m'avez envoyé " pour qu'il me présente vote
offrande » ^.
Des écrits révolutionnaires présentent dont il pour qui : « Ledit décla-
rant... descendit prévenir le traiteur qu'il avoit chez lui un homme
suspect " dont il lui avait remis " cinquante louis d'or... » *; « au nom
de la société républicaine de Villecroze " dont y est composé " d'en-
viron onze cents âmes de population » '.
Dans l'exemple qui suit : « il n'y a pas de maison qui se nomme la
maison à Cottée " dont il vient de nous déclarés " » *, faut-il considérer
que déclarer équivaut dans la pensée du rédacteur à parler dans sa
1. Dol. vie. d'Alais Montalet, Com. Droits féod.. p. 397.
2. Lett. du cit» Bertout, 7 oct. an II, Arch. Nat., Pol. gén., F' 4596, plaq. 11.
3. Scène, 1785, t. IV, p. 235-236.
4. Raccol., se. XV, t. III, p. 30.
5. Vadé, La GrenouilL, t. III, p. 273.
6. Déclaration d'un caporal de garde au Temple, Proe. Le Melletier, d. Wallon, Trib.
Révol., t. III, p. 359.
7. La Révol. fr., 1901, t. XL, p. 139.
8. Inlerr. André Chénier, cité plus haut.
394 HISTOIRE DK LA LANGUE FRANÇAISE
déclaration, ou bien dont est-il simplement employé pour que à la
manière populaire ?
DONT pouK où. — « ... Il faut que nos ennemis soient terrassés dans
" cette campagne dont nous entrons " » ^ ; « l'on nous a fait monter
au camp, " dont il me paraît que je me plairais bien " si les vivres
n'étaient pas si chers » ^ ; « vous leur direz qu'il est le premier lieute-
nant de la compagnie " dont je sers " » * ; « une lettre que je envoyez a
monsieur de Marmont, " donc j'avais mis un assignat " de dix livre » * ;
« nous a vont été au siège de Boilduc " donc nous na vont pas eu de
pinne du tous " » ^ ; « il faut que nous assiégions Charleroi, " dont il
y a cinq mille émigrés " de France » ^.
DUQUEL POUR QUE OU LEQUEL. — « Un billet à ordre... " duquel
billet " les caissiers n'étant pas en état de l'acquitter » '.
DONT POUR ^1 QUOI ou AUQUEL. — (( Une seule et même imposi-
tion " dont les trois États seraient assujettis " » *.
AUXQUELS AU SENS DE OÙ, ESQUELS. -- C'cst peut-être un
archaïsme, conservé en province : « ils nous empêchent d'aller dans
nos prairies mêmes, " auxquelles elles sont enclavées " » *. « Les besoins
urgents " auxquels nous nous trouvons " de recevoir promptement des
subsistances» ^^, présente le pluriel d'un conjonctif correct au singulier.
Pronom pour adjectif. — « Que toutes les amandes... soient
paiées au pauvrier... " à qui jiauvrier " les officiers publics... donne-
ront acte et pouvoir» ^^
Jj'envahissement de que. — Un assez grand nombre de phrases
présentent des que dans des compléments de lieu, de temps, de manière,
comme ici : « Je me propose d'y rester jusqu'au 21, " que [= où] j'en
partirai " pour visiter les places maritimes » ^^ ; « j'y trouvai une assem-
blée de députés de toutes les Sociétés populaires du Midi qui agissait
1. Uapi). Charniont, 27 niv. an 11-16 janv. 1794, P. Caron, Par... Terr., t. 11, p. 392.
2. Lctl. de Louis Parmantié, vol" au Bat. de la Creuse, Lett. Réuol. Aube, 1911, p. 81.
3. Id., ib., p. 82.
4. Munerot, Lelt. Réuol. Aube, lctl. IV, p. 94.
5. Id., ib., p. 96.
6. Lctt. de Gabriel Rouget, 16 prair. an 11-4 juin 1794, Ern. Picard, Au Sert), de la Kat.,
p. 152.
7. Anz. el Aniche, t. II, p. 20.5.
8. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixenl, p. 272 (Verrines).
9. Pét» P16cy-du-Bunois (S.-ct-M.), 18 juin 1792, Par/. Biens Comm., p. 225. Cf. dans
h'S fermes " auxquelles il devrait y avoir des bi'tes aumailles " (Ib.). J'ai conté comment «im-
fiucllcs avait remplacé esquelles.
10. Aux Adm. du Dép. de la Haute-Gar., 2 vend, an III-23 sept. 179L Adher, Subsist.
Tout., p. 233.
11. Dol. FI. Mar"", t. II, p. 321 (Petite-Synthe).
12. Aul., .U-t. Corn. Sal. p., t. XTV, p. 140.
L'IMBROGLIO DES CONJO.NCTIFS 395
presque " dans le sens qu'aurait agi " celle que les Girondins voulaient
établir à Bourges » i; « un des membres y a fait un discours qui rappe-
lait entièrement " la manière que " [— dont] la Révolution française
avait eu lieu 2»: «voilà, citoyens, " de la manière que " nous nous con-
duisons " » ^ Rien de nouveau dans tout cela. Les auteurs eussent pu
s'autoriser d'exemples très classiques.
Mais le que tend non seulement à se maintenir, il envahit. Un
instinct incoercible en fait le conjonctif essentiel, presque unique.
Il y a des cas où on est embarrassé de rendre par un équivalent ce
que de ligature, dont nous parlerons, et qui rattache l'une à l'autre
toutes sortes de propositions par un lien logique, quelquefois extrê-
mement ténu :« A l'instant saisit un des citoyens par le collet, auquel
il a donné trois coups de poing, et aussitôt met la main sur son sabre,
et [en ?] appelant la force armée, " qu'ils sont montés sur le champ "» *.
Je suis persuadé qu'un dépouillement attentif des textes popu-
laires montrerait que ce développement de que dans divers emplois
n'a pas cessé depuis le xvi® siècle. En voici une preuve entre mille :
.Jean Giraud, seul protestant du village des Hières (Isère), a donné
un récit de son évasion ^.
elle [ma sœur] perdait courage et de même les guides, pour l'injure du temps,
liluie, neige et glace, le jour venant que les habits étaient gelés sur le corps.
Nous bûmes... chacun une demie tasse d'eau de vie, que ma sœur en avait une
bouteille (p. 36).
QUE POUR CE QUI. — - «Que les décimateurs soient tenus de payer
audit bureau mille livres, " qu'est" à peu près le tiers de leur revenu» ®.
QUE POUR QUI. — «Un bon curé, foutre, "qu'est doux, humain, cha-
ritable et qu'à de la science " » ' ; «ce serait avoir ajouté à leur cou-
rage le bien général d'avoir fait sortir hors de leurs murs des milliers
de filous et de brigands " que, s'il leur avait été possible, auraient
itidé " à renverser la constitution w®.
-Mais les exemples sont rares et quelques-uns sentent l'artificiel.
Ainsi le suivant n'est pas net : «toutes les fabriques désignées ci-contre
sont en grande souffrance depuis la Révolution, qui avant cette
1. Ricord, de Nice, 1" pliiv. an 11-20 janv. 1794, .\ul., Acl. Corn. Sal. p., t. X, p. 351.
2. Fricasse, p. 125.
3. Lett. au Maire de Lavaur, 8 niv. an 11-29 déc. 1793, Adher, Subsist. TouL, p. 36.
4. Rapp. Jaroiisseau, 14 niv. an II-3 janv. 1794, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 154.
5. Le ms. a appartenu à M. Monnet, ancien notaire à Vevey, domicilié ensuite à Pampi-
gny. Voir E. Combe, Les réfugiés de la Révocation en Suisse. Lausanne, in-S", pp. 34 et
suiv.
6. Dol. Sl'ii. Toul. et Comm., p. 151 (Saubens).
7. P. Duch. de la rue Thibaut., Gde Col. c. ceux qui mett.bât. d. I. jambes Const., p. 8.
N'adé disait déjà : ma fille " qu'est " rt nourrice (Pipe cass., t. III, p. 221).
■S. Dép. des filous, 29 mai 1791, Aul., Jacob., t. Il, p. 463.
396 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
époque employaient l'une et l'autre ensemble les trois quarts des
ouvriers de cette commune et " que " maintenant par les pertes
essuyées et les pillages des ennemis dans leurs différentes invasions,
n'en emploient plus qu'environ un quart, dont la majeure partie
des autres sont devenus, par le manque de travail, à charge de la
commune » ^. Il faut peut-être lire qui.
QUE POUR DONT ^. — «Le terme de trente ans de possession, " que
nous avons parlé plus haut " «^ ;«des biens " qu'il se sont emparés "
restent attachés à leurs maisons » * ; «je vous ferai passer une note " de
ce que j'ai besoin " » ^ ;« plusieurs lettres" que je vous ai fait part "» ^
« quels étoient " les moyens qu'il s'étoit servi " pour lui faire parvenir » ^
«il est une autre chose " qu'il est de notre devoir de vous instruire"» *
«ce que nous désirons savoir... et " que nous vous supplions de nous
instruire " » ® ; «les biens " qu'ils savaient emparés " » ^^ ; «le conseil
témoigne au pétitionnaire l'indignation que lui inspire sa hardiesse
" après ce qu'il vient d'être témoin "«^^ ;«la ville d'Angers et beaucoup
" que je ne sais pas le nom "«^^^(c j'ai été hier au spectacle, rue Faydeau,
où l'on a donné une pièce VOfficier de fortune, " que tous les endroits
patriotes ont été applaudis " de tous les spectateurs» ^'.
Je ferai ici une observation analogue à celle que j'ai faite plus
haut : substituer dont à que, ce serait peut-être doimer à la phrase
une unité et une cohésion qu'elle n'a pas,
QUE pouB AUQUEL. — «" L'imposition qu'ils nous ont condamnés "«i* ;
« un soulagement " au menu peuple que leurs moyens ne permet-
taient pas " d'acheter du bois » ^^.
QUE POUR où. — «C'étaient ces brigands de Benavante, " la ville
que j'ai fait pénitence sur les escaliers " » ^^ ; «comment il connoit " la
1. Sialist. an V, Nord, p. 92.
2. Déjà auparavant : la fraude " que " le banqueroutier... peut user en ces circonstances
(Dol. Jug. et Cons. d'Alençon, dans Cah. Dol. V. d'Alençon, éd. Jouanne, 1929, p. 19).
3. Maine-et-Loire, Part. Biens Conmi., p. 509.
i. Deux hab. du iiamcau de Beslival (Oise) à la Conv., Part. Biens Commun., p. 541.
5. Lett. du soldat Michel, 12 llor. an lll-l" mai 1793, Ern. Picard, Au Serv.de la Nat.,
p. 81. Cette façon de parler est encore courante.
6. Lctt. de Paderno, gendarme, 27 flor. an 11-16 mai 1794, Id., ib., p. 200.
7. Interr. de Le Melleticr, Oor. an II, d. Wallon, Trib. RévoL, t. III, p. 360.
8. Aux Adni. du distr. de Toul., 22 mess, an 11-10 juil. 1794, d. Adher, Subsist. TouL,
p. 159.
9. Adres. Munie. Sérignac (Lot-et-Gar.), Com. Droits féod., p. 343.
10. Deux iiab. du hameau de Beslival (Oise) à la Conv., Part. Biens Commun., p. 541.
11. Comm. de Par., 25 germ. an 11-14 avr. 1794, Ann. de la Révol., n° 59, 30 germ. an H,
p. 8.
12. Lett. du soldat Fr. Canut, 10 therm. an 11-28 juil. 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la
Nat., p. 162.
13. Rapp. Panelier, 21 sept. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 157-158.
14. LifT. -le-Pelit (H"^- Marne), Part. Birns Commun., p. 16.
15. Dol. Baill. Arques, d. Le Parquier, o. c.
16. Chatton, Cah., p. 68.
L'IMBROGLIO DES CONJONCTIFS 397
maison à Cottée et les citoyens qu'il demeuroit alors "... » ^; «on n'a
pas enlevé le grain de cette grange " qu'il y en avoit beaucoup " » ^.
QUE POUR A QUOI. — « Ah! si l'on connaissait " tout ce que nous
sommes assujettis " » ^.
QUE PARASITE, — De prochc en proche que gagne du terrain.
D'abord il s'agglutine à d'autres conjonctifs : « pour une chose " où
qu'on " a la loi sous les yeux » * ; « il arrive quelquefois " où que
les jurés peuvent prendre l'intérêt " du marchand » ^.
DONT QUE. — « J'ai reçu une lettre de vous il y a plus de cinq mois
de cela, " dont que vous me marquiez " que mon frère est mort » ®.
On l'ajoute aux interrogatifs pourquoi, comment ' : « " Pourquoi
qu'Allicaut a été destitué " » ^ ; «je me suis informé à plusieurs " pour-
quoi qu'il y avait tant d'ouvriers " qui perdaient leur temps » ^; «je
veux dire le " mode pourquoi qu'il nous empêche de partager " nos
usages » ^° ; « j'ai entendu des citoyens dire : " comment que nous allons
faire ". Il n'y a plus de bois aux chantiers » ^^
De là tout naturellement cest pourquoi, que : « comme voilà la saison
qui commence à approcher... " c'est pourquoi que " si les bestiaux
continuent à y aller ... nous ne pourrons récolter aucune chose » ^^ ;
«" c'est pourquoi que " tant de malheureux soldats s'égarèrent» ^^.
On le trouve devant de : que de remplace de : « Ne cessait pas " que
de nous nuire " » i*.
Il y a plus, il s'incorpore aux mots. Munerot ne connaît pas ainsi.
il écrit quinsy : « mes plus grande satisfaction cest daprandre que
monsieur le fils se porte bien, " quinsy que vous " et mademe et men-
meselle » ^^ ; « quelle triste nouvelle " que j'apprends " tout aussitôt que
j'ai eu fait la lecture de votre lettre » ^^ ; « tout paraît assez abondant en
1. Interr. André Chdnier, cité plus haut. Ou peut entendre où, chez qui il demeurait,
ou bien qui y demeurait.
2. Paulin (do Monteux), Journ., p. 134. Le sens pourrait être à la rigueur : a'ors que.
3. Dol. Son. Niort et Saint-Maixent, p. 272 (Verrines).
4. Père Duch. Roijal., Verte sem. à la Munie, p. 3; cf. vous êtes, foutre, des philosophes,
comme des boules de savon que font les enfants " où que Von voit " le bleu du ciel (Ib., Gr.
Repr. à l'Acad., p. 7).
5. Rapp. Pourvoyeur, 3 niv. an 11-23 déc. 1793, P. Garon, Par... Terr., t. I, p. 368.
6. Lett. de Bénard, Saumur, 2 sept. 1793, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 20.
7. Voir plus haut à l'interrogation.
8. Rapp. Monic, 3 niv. an 11-23 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. IL p. 365.
9. Rapp. Monic, 21 niv. an 11-10 janv. 1794. Id., ib., p. 291.
10. Pét" Fr. Harlin, Pro3. Comni. Tours-sur-Marne, 4 févr. 1793, Part. Biens Commun..
p. 516.
11. R ipp. Monic, 13 niv. an II-2 janv. 1794, P. Garon, Peu-... Terr., t. IL p. 145.
12. Péti Munie. Berthenonville (Eure), 30 mars 1793, Part. Biens Commun., p. 456.
13. Boulogne, Mém., p. 135.
14. Cap. Frenaye, 3 niv. an III-23 déc. 1794, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 62.
15. Lett. Révol. Aube, Lett. V, p. 94.
16. Lett. de Louis Pillant, 25 mess, an VI-13 juil. 1798, Ern. Picard, Au Serv. de ta Nat.,
p. 195.
398 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
viande de bouc?ierie et la volaille " que j'en vois plus qu'à l'ordinaire,
que [est] on ne peut plus chère " » i.
On trouve de vraies cascades de que de toute nature entremêlés :
« plusieurs m'ont répondu </we la demande de l'arpentage que j'ai pn»-
posé de le faire arpenter que c'était très coûteux. .J'ai répondu que
pour rendre justice quil ne fallait pas prendre garde au coûtage.
que ceux qui n'ont point déclaré juste seraient coupables [eoni|i-
tables ?] du dommage [des dommages] et l'intérêt » 2.
Décomposition du rapport conjonctif. — On s'imagine ce que
deviennent dans ces conditions les constructions conjonctives un peu
compliquées.
Les phrases relatives en même temps que conjonctionnelles
demeurent communes. En voici une pourtant d'une forme démodée
et qui sent la syntaxe populaire, car un que y tient lieu de dont :
« il y a encore une autre petite forêt..., " que les anciens disaient
qu'elle nous appartenait " » ^.
Une femme relativement instruite écrira : « La LaureiKHî prêtait
tous ses soins à ne leur demander que celles " dont elle présumait
être depuis longtemps en magasin chez eux " » *.
On est dans l'impossibilité de comprendre et de reproduire une
construction telle que : de la parole duquel je ne pow^ais pas douter,
on y substitue un autre tour : « cette guerre " dont on ne s'est point
assez pénétré de l'importance " » *.
« " Ceuses qu'on lui en a gardé plus de moitié " » ^ ; « mais les Fran-
çais, " que rien ne leur échappe ", les savaient bien avoir par la voix
des paysans » ' ; « la jolie rosière " que le foutu abbé avait voulu la "... » ".
Mais en outre on trouve des contructions où des oonjonctifs sont
visiblement dépouillés de leur valeur casuelle.
Comparez d'une part : « je suis arrivé en bonne santé, " auquel je
désire que la présente vous trouve de même " » ^ ; et d'autre pari :
« c'est là que viennent ces braves gens " auxquels on a la bonhomie de
croire à ce qu'ils disent " » ^" ; « " on... campa... couvert des fortifications
1. Rapp. Panetier 3 niv. an 11-23 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 366.
2. Pét" Fr. Harlin, proc. Comm. Tours-siir-Marne, Part. Biens Commun., p. 516.
3. Siippl. Commun. Rieding et Eich (Meurthe), Com. Droits féod., p. 561.
4. Boutanquoi, Souv. Mar.-Vict. Monnard, p. 68, n. 1.
5. Rapp. Boason, P. Caron, Rapp. Ag... Intér., t. I, p. 86.
6. Requête de L)n«. à Hailly, juin 1791, Ttietoy, Ass. ptibl., l. I, p. 88.
7. Chatton, Cah., p. 32.
8. Iléb., P. Duch., oct. 171)0. Br., n" V, lasc. III, p. 256. L'ex. n'est pas silr.
9. Lett. de Louis Parmentié, Révol. d. Aube, 1911, p. 81. On peut entendre dans lequel
état, et considérer que de même équivaut à aussi.
10. Rapp. Charmont, 26 niv. an 11-15 janv. 1791, P. Caron, Par... Terr., t. Il, p. :î73.
i;i.MBHO(iLI() DES CONJONCTIFS fîOO
de la ville, à laquelle on travaillait à rendre plus redoutable " » i.
Encore dans ce qui précède y avait-il quelque difficulté à agencer
les phrases, mais les rapports conjonctifs les plus simples semblent
être devenus difficiles à exprimer. Le sens analytique pousse jusqu'au
bout. Le eonjonctif se décompose en une particule de liaison et un
personnel. La particule est généralement que : un lequel dépendant
d'une préposition est remplacé par que et un adverbe. Type : le cheval
que j'ai monté dessus : « nous demandons aussi " que les personnes qui
ont du bien, qu'il y a des rentes dessus ", qu'il ne leur soit pas permis... » ^.
Abus de dont. — « Nous lui avont prit le vilage de Templeuve...
" dont notre générale les a fait contribuer à un milier déçus " » 3; « un
bon bourgeois " dont j'étais logé chez lui " » * ; « il se plaint de ce que
ayant été employé pour être à la tête d'une brigade, et " dont il l'a,
exercée " en vrai patriote, on a donné sa place à un autre » ^.
Voici un cas oîi dont elles s'est substitué à auxquelles ; en outre le
rapport a été marqué une deuxième fois par un personnel : « deux
boîtes en hy voire... dans laquelle elles renfermoient de petites hos-
ties " dont elles ont portées beaucoup de vénération pour elles " » ".
Je donnerai un autre exemple : « Voilà l'homme qui a osé réclamer
contre la soi-disant calomnie dont il s'est dit la victime, et " dont le
représentant du peuple Amar et un autre ont sollicité le Ministre de
la Guerre pour lui obtenir la place " de chirurgien consultant de l'ar-
mée du Nord » '.
Dont, qui est bien un eonjonctif, joue parfois — plus rarement —
un rôle semblable à celui de que : a Nous les avons assignés à com-
paraître... " dont ils ont été condamnés aux frais ", dépens, etc.. » '^ ;
'i il a louée une maison... " dont voilà 6 mois bientôt qu'il l'occupe " »" ;
(( il se vend encore des livres et des estampes obscènes, " dont, pour
les mœurs et pour le bien public, on devrait sévir avec rigueur contre
tous les contrevenants " » ^o ; « il nous a fallu partir avec les bataillons
1. Marquant, Carnet d'élap., p. 51. Faut-il croire qu'on a confondu ù laquelle avec laquelle ?
Cette explication est la plus simple, mais la moins vraisemblable. Je croirais plutôt qu'on
a commencé : ù laquelle on travaillait, puis la suite a été raccourcie et négligée ; pour la
rendre plus redoutable a été remplacé par à rendre, etc..
2. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 209 (Saint-Garnier).
3. Munerot, Letl. Révol. Aube, p. 91.
4. Chatton, Calu, p. 74.
5. Rapp. Monic, 12niv. an II-l"janv. 1794, P. Caron, Par... Terr.,t. II, p. 122.
6. Proc.-Verb. d'app» des scellés chez une vieille fille, flor. an Il-avr.-mai 1794, d. W;d-
lon, Trib. Révol., t. III, p. 428.
7. Rapp. de Roubaud, 24 sept. 179.3, P. Caron, Par... Terr., t. I, p. 188.
8. Deux hab. du hameau de Beslival (Oise) à la Conv., Part. Biens Commun., p. 541.
9. Longuet, Lett. ù Bailly, Tuetey, Ass. Publ., t. I, p. 88.
10. Rapp. Charmont, 13 niv. an II-2 janv. 1794, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 134.
VOO HISÏOIHK DE LA LANGUE FRANÇAISE
pour l'armée du Nord " dont nous avons traversé toutes les Ar-
dennes " » ^
Comparez une belle suite de dont :
Vous emploierez tous vos soins pour me consoler de la perfidie de Fanquetle
Gautron, dont vous me marquez qu'elle a éi)ousc, il y a six semaines, un nommé
Jamain de la Champagne, et dont vous dites que c'est un pauvre sujet et dont
vous dites que vous êtes persuadé qu'elle s'en repentira... Voilà ce que je souhaite
à cette ingrate fdle que ses promesses sont vaines et dont l'expérience l'a fait con-
naître... et je vous sais les mêmes obligations comme si elle n'était pas mariée ^
Le que de ligature universelle. — On tend visiblement à rat-
tacher — je n'ose pas dire les propositions, ce mot éveillant l'idée
de constructions grammaticales régulières — mais les groupes de
mots où une idée s'exprime, par une ligature qui n'est plus un pro-
nom, qui s'approcherait plutôt d'une conjonction : « Dieu ayant donné
l'année dernière des temps bien fâcheux, " que l'on a eu beaucoup de
peine à ensemencer " » '. Dans cet exemple le que a une certaine valeur
de liaison ; il ne traduit ni où, ni à cause desquels, il rattache les deux
faits. Les exemples sont innombrables : « Demande le tiers état qu'il
soit des étalons en plus grandes quantités, attendu qu'ils se trouvent
altérés par la grande quantité de cavales, " qu'il ne se trouve point
de poulains ", ce qui cause une grande cherté sur les chevaux, " que
les labours en sont négligés " » ^ ; « il y avait huit mille home du party
de Sainte Cicile et de Carpentras " qu'il était caché qu'on ne le saavoit
pas " » *.
Il se rencontre à chaque page dans les Cahiers du Bailliage de
Neufchâtel-en-Bray : « Il se trouve plusieurs gros décimateurs... qui
rendent les cures très médiocres et " que les curés vivent à peine " » ^ ;
« ce qui a mis mes fermiers dans les plus grands embarras, n'ayant pas
voulu y laisser reposer lesdits troupeaux, " qu'ils ont été obligés
d'aller chercher ailleurs d'autres pâturages " » ® ; « ce serait de suppri-
mer tous les monastères d'hommes où il n'y a que trois ou quatre
religieux, " que par là on trouverait... des fonds considérables " » '.
Mais qu'on considère ce qui suit : « pour lors, voyant que la destruc-
tion desdites communes en culture se détruisait de jour en jour, nous
1. Lell. de Gabr. Rouget (de S.-et-Loire ?), 16 prair. an II-4 juin 1794, Ern. Picard, Au
Sen>. de la Nat., p. 150.
2. Lclt. de Louis Pillant, 25 mess, an VI-13 juil. 1798, Ern. Picard, Au Serv. de la \al.,
p. 191.
3. Par. des Ifs, Le Parquier, o. c, p. 285.
4. Paulin (de Montoiix), Journ., p. 137.
5. P. 16, Bailly-en-Rivière.
6. Dol. du Vicomte d'Alnis-Montalet, Com. Dr. fi-od., p. 397.
7. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 205 (Pamproux).
L'IMBROGLIO DES CONJOXCTIFS 401
nous sommes ingérés dans un plant d'arbres plantés en ormes, âgé
d'environ 27 ans, contenant environ 3 arpents plantés sur lesdites
communes, et " que nous avons coupé lesdits arbres " à ras de terre
avec une cognée, et " que lesdits arbres étant partagés ", chaque
citoyen de la commune en ont emporté leur part» ^. Les que n y ont
aucune valeur ; les rattacher au verbe principal quon considère,
serait dénaturer la syntaxe des auteurs.
Semblables phrases sont communes : « c'est sur leur village que
s'est donnée cette sanglante bataille de la Lune [Valmy]... " que les
boulets et les obus tombaient " » 2.
Voici un dernier spécimen de ce que devient une phrase embrouil-
lée dans les conjonctifs :
que cette paroisse est voisine de la forêt du Pertre, dans laquelle elle y ^ avait
un droit que le seigneur de cette forêt leur a enlevé et * mis des commis sur les
limites ^ qui à chaque instant saisissent les bestiaux des particuliers, qu'ils ^ ne
peuvent ravoir que pour de grandes sommes ^.
1. Vit" Comm. S'-Martin-du-Tertre (S.-et-O.), 17 déc. 1793, Part. Biens Commun., p. 613.
2. Pét" hab. Valmy, an X. Berland, Domm. Valmy, p. 437.
3. A supprimer.
4. Supplée^, il a.
5. Intervertir les deux compléments.
6. Ajouter bestiauv : « bestiaux qu'ils ne peuvent ravoir... •.
7 Dol. Sén. Rennes, t. I, p. 271 (Livré).
Histoire de la Langue française. X.
CHAPITRE V
DÉCONSTRUCTION DE LA PHRASE
Fautes légères. • — Un participe, un gérondif ne se rapporte pas
au sujet : « dans l'instant la victoire nous a souri " en leur faisant deux
cents hommes prisonniers "«^ ; «" vous en jugerez en vous apprenant
que, le soir même de la prise de possession, les... boutiques ont
été ouvertes » ^. C'est là une faute vénielle, dont on trouverait cent
exemples dans la période qui a précédé l'âge proprement classique ^
Voici une phrase analogue à beaucoup d'autres qu'on trouve dans
les textes ordinaires. Elle est simplement coupée en deux parce qu'on
a détaché en tête le complément, qui est le terme essentiel : « Cette
ville, baignée par la rivière de la Sèvre, qui , le vœu général de
la commune, et des paroisses circumvoisines est de solliciter qu'elle
soit rendue navigable » *.
Intekcalations. — .Je ne m'attarderai pas à citer des phrases où
une réflexion, une observation trouve place dans une proposition
intercalaire sans lien avec le reste de la phrase : «Comme la citoyenne
Montesson, " elle est en arrestation "... devrait-elle avoir la lilterté
d'aller à Neuilly » ^ ? Il n'y a ici après tout qu'une parenthèse qui
serait parfaitement reçue dans la prose correcte, à condition de
marquer les intervalles.
Compléments en cohue. — Le maximum de désordre est atteint,
quand on a omis des verbes et mis à la queue le leu des compléments :
Les uns ont apporté par leur génie toute espèce d'excavation dans la fouille
des terres ; les autres, la manière de faire des étangs et ® les rendre poissonneux ;
d'autres, le dessèchement des marais ' à les défricher ^, la culture des jardinages
dans le marais ®, la plantation des arbres en toute nature ^'', à tirer parti de tous les
1. Fricasse, p. 169.
2. Flor. Guiot, 4 mess, an 11-22 juin 1794, Aul., Act. Corn. Sal. p., t. XIV, p. 455.
3. Voir H. L., t. IV, pp. 1024 et suiv.
4. Do!. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. 140 (S'-Maixent).
5. Rapp. Monic, 7 niv. an 11-27 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 36.
6. Suppléez de.
7. Ont enseigné.
8. Montré à.
9. Expliqué.
10. Enseigné.
(
DECONSTRL'CTION DE LA PHRASE ^03
communaux, si impraticables qu'ils peuvent se présenter ; sans cette classe, tout
point de cette agriculture nous était inconnu... ^.
Accouplement de constructions diverses. — Voici une phrase
de Danton où la clarté manque, faute d'avoir continué à employer
des compléments de même nature : « Je dois dire un fait... c'est que,
lorsque je déclarai que je croyais du danger à ce qu'on lût la der-
nière lettre de Dumouriez, " et à s'exposer d'engager un combat au
milieu d'une armée en retraite "... je proposai cependant... » ^.
Ellipses. Les éléments de phrase dépourvus de leurs
MEMBRES nécessaires. — On n'a pas fait les répétitions ou les
reprises qui convenaient. Il faudrait un second auxiliaire, différent,
il n'y en a qu'un; c'est un fait très fréquent : « Nous nous sommes
battus à l'arme blanche, " tué beaucoup " » ^. Manque : nous en avons.
De même le verbe avoir, non auxiliaire, devrait être suivi de
sont. Ce dernier manque : « Les semelles " ont deux doigts d'épais,
et bordées de gros clous " tout autour » *.
Après un verbe nié on omet le verbe positif nécessaire. —
« Bien des fois " on ne pouvait pas avoir du pain, et très peu de viande "
bien maigre » ^. Manque : on avait.
Abandon de la construction. — Une phrase a commencé par
être relative, elle cesse et une proposition est surajoutée, qui s'attache
à ce qui précède par un simple et : « Il présente une découverte qu'il a
faite, qui épargne d'un tiers le charbon de bois qu'on brûle dans les
forges... rend le fer plus doux " et l'ouvrier fait beaucoup plus d'ou-
vrage " » ®.
On dirait que systématiquement le signataire s'est arrêté pour
substituer une forme à celle qui avait été précédemment adoptée :
« Les députés aux États généraux demanderont le partage de tous les
communaux, landes et patus [sic] et que celui qui est fait subsiste ||
et faire rentrer les biens usurpés » '' ; « Admission de tous les citoyens aux
emplois civils et militaires et aux prélatures et bénéfices consisto-
riaux || et dans le concours se déterminer par le mérite personnel»^;
1. Pét" Mun. Fargniers, Quessy, Tergnier (Aisne), 6 déc. 1792, Pari. Biens commun., p.417.
2. 1" avr. 1793, Disc, p. 148.
3. C» Tiry (Ariège), 27 sept. 1793, Ern. Picard, Au Serv. de la Nat., p. 27.
4. Fricasse, p. 110.
5. Ib., p. 59.
6. Proc.-Verb. Com. Agr. et Comm., Const., t. II, p. 50, 16 févr. 1791.
7. Dol. Sén. Bigorre, p. 171 (Bordères).
8. Ib., p. 174 (Bordes).
404 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
« Que tout commerce et privilège exclusif soit supprimé || et ne pourra
plus y en avoir » ^.
Il n'y a pas de faute plus commune que celle-là. J'ai pris tous les
exemples que je viens de donner à une seule source. Chacun des
Cahiers en fournit.
On trouve en particulier la proposition introduite par un qui restant
en l'air et sans verbe ; après quoi le texte continue par une proposition
indépendante : « On s'est cependant apitoyé sur le sort de la famille
Chabot " qui, si elle n'est point coupable, c'est bien malheureux pour
eux de se voir ainsi inquiétée " » ^.
Observation. — Il nous fallait de toute nécessité classer les
diverses fautes contre la syntaxe dans des catégories spéciales, mais
il convient de se rappeler qu'elles se trouvent souvent dans une
même phrase qui pèche contre toutes les règles à la fois :
...De représenter que la communauté a fait pendant longues années ^ beau-
coup de corvées et que les chemins du dit lieu sont devenus en grande partie
impraticables, à cet effet demander pour l'avenir être à eux * à faire sa ^ corvée
aux chemins dudit lieu et être exempts ® de tout ' autre jusqu'à ce qu'ils seront
parvenus à avoir mis ® les dits chemins praticables, ce qui sera très dispendieux
à cause de ^ Garonne ^^.
Conséquences de cette syntaxe amorphe. — Assurément les
oublis, les erreurs, ne sont pas tels qu'on n'arrive pas à rétablir les
phrases en y faisant quelques restitutions :
Voyant toujours cet homme dans le dessein de tracasser ladite communauté
avec ses tracasseries ; il le pouvait parce qu'il nage en or et argent, et ladite com-
munauté ^^ dans l'indigence, n'ayant aucun revenu pour le poursuivre, à peine
peuvent-ils ^^ en s'arroussant ^^ [sic] de travail, à pouvoir réussir ^* pour leur entre-
tien 1 ^
1. Dol. Sén. Bigorre, p. 214 (Castebajac). Cf. Ib., p. 216 : Que le Roi s'empare de toutes
les dîmes ... et pensionner les moines et lorsque l'État serait délibi'ré des dettes augmenter la pen-
sion au Clergé, et par le moyen des dîmes le Roi trouvera à faire face à toutes les dettes de l'Étal.
2. Rapp. Charment, 7 niv. an 11-29 déc. 1793, P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 65.
3. Suppléez de.
4. Que ce soit à eux de.
5. Leur.
6. Et qu'ils soient exempts.
7. Toute.
8. Rendus.
9. Suppléez la.
10. Dol. Scii. Toul. et Comminges, p. 150 (Saubens, H"-Garonne).
11. Suppléer est.
12. Peut-elle.
13. Lire : se harassant ?
14. Arriver à réussir à assurer leur entretien.
15. Suppl. de la Comt« de Frontignan (H'»-Garonne), Com. Droits féod., p. 184.
I
DECONSTRUCTION DE LA PHRASE 405
Il n'en est pas moins vrai que ces phrases non ordonnées non seu-
lement tranchent tout à fait par ce décousu sur la facture régulière,
mais constituent des grimoires dont il faut rétablir le sens.
Prenons un autre exemple :
La mendicité absolument défendue ; et que chaque bourg, ville et paroisse,
soit chargée de la subsistance de ses pauvres, que la surveillance à leurs besoins
soit attribuée à la municipalité de chaque endroit. Que le gouvernement donne
une loi qui oblige le négociant, le marchand, le propriétaire et le cultivateur,
l'état ecclésiastique, pour raison de leurs fonds, chacun à raison de leurs facultés,
soient contribuables à la masse commune des pauvres ^.
Dans le dernier membre, devant soient contribuables, l'éditeur a
rétabli quils. J'estime qu'il serait préférable d'ajouter un que après
oblige. Mais, quelle que soit la restitution, il en faut une.
Dans un assez grand nombre de cas, en dépit des rétablissements
de mots et des corrections, on n'arrive pas à supprimer l'obscurité :
Tandis que plusieurs cultivateurs ont l'exploitation de deux ou trois grandes
fermes au préjudice d'autres citoyens, qui contiennent souvent 4,5 à 600 arpents
de terre ; c'est ce qui fait souvent la plus grande portion d'une commune dont il
occupe la première place et la régie qu'il en a retourné toujours à son avantage
et préjudices d'autres individus qui n'osent voter pour d'autres citoyens actifs,
en état d'occuper cette place, que lui, attendu qu'une partie des habitants tra-
vaillent pour lui ^.
Comment éclaircir pareille phrase sans la refaire ?
On peut comparer : « la fortune totale des deux parties contestantes
n'est pas suffisante de la perte et de la désolation des familles » ^. Sup-
pléez une compensation. Mais rien n'indique que ces mots aient été
passés par le scribe.
Inutile d'ajouter que certaines des phrases ainsi construites — ou
plutôt non construites — donnent des effets burlesques, ainsi : « Que
tous ceux qui dans les paroisses ont des volières sans aucun droit,
soient bouchés sans aucun retardement » *.
1. Dol. Baill. d'Arqués et de Honfleur, Le Parquier, o. c, p. 154 (Le Castelier).
2. Rapsody d'observations... de Capellebrouq (c" de Bergues;, 21 frim. an 11-11 déc.
1793, Lefebvre, Quesf. aqr., p. 174.
3. Dol. Sén. Civray, p. 120 (Maire Lévescault).
4. Dol. Baill. Cotentin, t. I, p. 261 (Cerisy-Caillebot).
APPENDICE PREMIER
SPÉCIMENS DE FRANÇAIS ÉCORCHÉ
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS
1° Les textes donnés ci-dessous, et dont la plupart avaient été
publiés, ne sont pas reproduits tels qu'on les trouve dans les impri-
més ; ils ont été exactement collationnés sur les originaux ^.
2^ Je dois avertir mes lecteurs — non point pour faire valoir mes
recherches, mais pour marquer exactement la place que ce français
écorché tient dans les documents — qu'il est assez difficile de mettre
la main sur des pièces comme celles que je réunis ici. L'immense
majorité des documents sont, sinon dans un français correct, du moins
dans un français beaucoup moins altéré.
Les corps employaient visiblement des greffiers relativement ins-
truits et qu'une routine préservait des plus grosses méprises. Ce sont
les pétitions et les lettres de particuliers qui présentent la forme
la plus défectueuse.
3° On remarquera sans peine que c'est l'orthographe surtout
dont la connaissance fait défaut et dont l'ignorance empêche de
conserver les mots et les formes normales.
4° Je n'ai pas essayé de classer les spécimens qui suivent dans un
ordre visant à l'effet, je veux dire en partant des pièces où on observe
quelques manquements pour arrivera des chefs-d'œuvre d'ignorance.
J'ai préféré les ranger dans un ordre philologique, c'est-à-dire en
groupant d'une part les textes provenant d'un pays de langue
étrangère, de l'autre les textes de pays franco-provençaux ou pro-
vençaux, ensuite ceux des pays de langue d'oïl, pour terminer par
les pays réputés pour leur bon français.
50 Une conclusion — inattendue peut-être — se dégage des docu-
ments ainsi groupés, c'est que l'influence des parlers régionaux,
1. J*ai revu moi-même, à Paris, ceux qui s'y trouvaient. Pour les autres, j'ai eu recours
à la complaisance de MM. les archivistes des départements.
408 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
sauf dans les pays de langue étrangère, se fait peu sentir. Ce n'est
pas ici qu'on trouverait matière à des catalogues de gasconismes
corrigés ^.
Le français semble non pas se barioler de diverses teintes, mais
se transformer d'une façon assez semblable, comme si une conformité
d'ignorance en altérait le caractère à peu près de même façon d'un
bout à l'autre du territoire, exception faite, bien entendu, des pro-
vinces de langue étrangère.
Très légères quand on avait affaire à des hommes qui possédaient
un peu de culture, ou même qui étaient en rapports suivis avec des
gens qui parlaient et écrivaient correctement, les fautes s'aggra-
vaient au fur et à mesure qu'on s'enfonçait dans les couches des
illettrés, mais le français n'empirait pas en raison directe de la dis-
tance entre le point où il a été possible de le recueillir et les endroits
où il était la langue maternelle et familière. L'incorrection n'est pas
fonction de l'éloignement.
Souvent, nous l'avons dit, c'est l'orthographe seule qui est alté-
rée. Elle était trop factice pour que des gens peu lettrés pussent la
posséder. Courir, depuis que le r final y avait reparu, et sourire
avaient leur finale identique ; qui et quil (prononcé qui) se con-
fondaient 2.
La citoyenne Buissart écrit le 6 floréal an II à Maximilien Robes-
pierre :
...Vous préconiser la vere tu nous somme depuicts six mois persécutés, gouver-
nés partouts les visses touts les genres de céduction sont employer pour égarée
le peuple ; méprit pour les hommes vertueux, outrage à la nature, à la justisse,
à la raison, à la divinitée apas des richesses, soilîe du sang de ces frères *...
1. Bien entendu, d'autres recherches permettront sans doute de découvrir des textes
à fautes régionales, du goût de celles qui émaillent un texte savoureux publié jadis par la
Revue de Saintonge et d'Aiinis. Voici le reçu d'un maître de danse, sans doute auvergnat :
« Jej ReConu avoier resus de Monsieur debardinne pour tout Conte aRetée jusqua
séjour La somme de 175 livres pour Le Cartier de Lapansions de messieur de bardinne chei-
janfant [ses enfants] et de plas 18 liv. aConte pour les fourniturre tans pour Le maitre que
pour Les joutre chojees dons Les Cartier de La pansions sera et chus Le premier janvier
1785. Asaintes se 23 9bre 1784. Delaitre ».
Dans un autre reçu du 4 août 1785 (incomplet), on lit : <■ Un Redimont [rudiment] ; un
quatéhehisme ; pour Le maître de Lataint... catre moy ; un chapot à M' Le chevallier de
Bardinne ; un Résémelaje... ».
Voir M. de La Morinerie, « Delaitre, maître de danse à Saintes », dans Revue de Saintonge
et d'Aunis, Bulletin de la Société des Archives historiques. Paris et Saintes, t. VIII, 1888,
in-8°, pp. 325-.328.
2. « Le Sr Longuet depui ce tems-là a travaillé sure toutes les maladies les plus cruelles,
ayant opéré sur plusieurs sujets, obligé de courire les quatre coins de Paris, fournissant tous
les remèdes fait par lui, afin d'être sure de ses opérations ; les dépences considérables qu'il
fournissoit, la plupart des personnes qui ne le payait pas, ce qu'il l'a déterminé ix établir
une pension pour ses sortes d'infirmités » (Req. de Longuet au maire Bailly, juin 1790, d.
Tuetey, Ass. Publ., t. I, p. 88).
3. Courtois (pièces inédites omises par), t. I. p. 254, dans L. Jacob, Le Bon, t. Il, p. 197.
OBSERVATIONS 409
De même :
La réduction est apsolement nécessaire aux majestrature, dissant que peut des
personnes éclairées pouroient faire la besoigne et rendre justice à moindres frais ;
si S. M. ne met pas un autre ordre aux majesstrature, notre espérance de bonheur
est perdu pour toujours. Daigne à S. M. les faire rendre compte ; alors la façon
sera découvert comment ils nous ruinent ; par ses moyens et beaucoup d'autres,
S. M. trouvera en peu de tems des profits innombrables ^.
Ailleurs l'orthographe est assez correcte, c'est le vocabulaire et
la grammaire qui sont mal connus.
Ils leur y font d'autres bien des mensonges, et qu'ils viennent que à cent
pas de moi, que j'aie mon fusil, ils verront s'ils mourront pas ^.
Si l'éditeur ne nous a pas trompés, l'orthographe serait bonne.
Mais il faut traduire le texte : « Ils leur font bien d'autres mensonges,
et qu'ils viennent pas plus loin qu'à cent pas de moi et que j'aie mon
fusil... ».
Frotié, lieutenant de la Garde Nationale, écrit à la Convention :
Comme notre Convention populaire donne le droit à tous les individus malaisés
de partager à la bonne fortune des biens qui ont rentré à la nation, que les moines
avaient usurpé à nos frères en leur prodiguant des oremus... pourquoi n'aurions-
nous pas les mêmes représailles, en imposant des impôts sur la superfluité des
biens des riches pour l'établissement des pauvres pères de famille sans-culottes
qui ont leurs frères, leurs enfants à la défense de la patrie et la plupart y sont eux-
mêmes ? Sinon, n'y a-t-il pas à craindre le désœuvrement des soldats, à leur
retour ^ ?
Un commandant, nommé Virideau, envoie une lettre dont voici
un passage :
Si leurs vêtements n'étaient, la plupart, impropres de les garantir des rigueurs
de la saison prochaine, quoique leur costume soit informe à leur état, ils suppor-
teraient sans peine le défaut de leurs autres nécessaires *.
Mais ce cas est peu fréquent, et il y a toujours lieu de se deman-
der si les pièces ont été publiées dans leur forme authentique.
On comparera la lettre suivante :
Cher citoyen Dujary,
J'ai lonneur de vous écrire ces deux lignes pour m'informer de Testât de votre
santé, laquelle que je désire de meilleure, insi que de celle de votre maison. Quan
à l'égard de la mienne est assé bonne, grasse à l'Etre suprême. Je soite que la
présente receu vous trouve dans la même disposition qu'elle me lesse dans ce
1. Dol. FI. Mar">S t. I, p. 121 (Broxcele).
2. Bénard, soldat, Lelt. de Saum., 2 sept. 1793, d. Ern. Picard. An Serv. de la Nat., p. 23.
3. 2noréal an 11-21 avr. 1794 (pi" 284), dans G. Lefcbvre, Questions agraires au temps
de la Terreur, p. 221.
4. 24 cet. 1792, dans De Cardenal, Recrut. Armée, p. 410. Voir plus loin une pièce de
Luçon.
410 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
monient, et je vous en soite une longue continuation. Je vous dire, cher citoyen,
que du depuis mon dépar, je bien traversé du péis. Quar depuis que nous avons
quitté la France, nous avons traversé lé montagnes du Piémont et Chavois pour
venir dans l'Itallie, d'où nous sommes venus a Millant, ville capitale d'Itallie,
qui et une ville curieuse et tré grande et brilliante. De la nous somme venus a
Mantout, qui et une grande fortification, ville imprenable, quar il faux que sa
soit lé Français pour la voir prise ; quar tous lé courone ensennble il ne les prendres
pas aux Français. Jugez voir si il les forte... Jugé voir si le peux d'argent que je
avé pris si je ut le temt de le dépencé. Insi, je vous prie de vouloir bien m'en faire
passé quelque peux autour d'une cinquenteine de livres, pour me susisté, quar je
suis minable ; si vous me voyé, vous me connêtré pas. Insi je vous pris de m'as-
sister dans la situation où je suis, si vous vouUé me donner cette satisfaction. Rien
de nouvot pour le présent, sinon que je vous prie de me faire savoir si vous avez
eu la bonté de faire arangé Lemouzain, que je vous avé dy ^...
Toutes fautes réunies. — Généralement, tout se mêle, gra-
phie fantaisiste, mots écorchés, formes confondues ou altérées,
syntaxe déréglée.
L'exécuteur des hautes œuvres, Charmoy, « vengeur de la loi »,
écrit de La Rochelle :
Vu mon zèle à servir ma patrie, honnête homme, père de famille dont un
sert la patrie sur les vaisseaux de la République qui n'a que quinze ans et
l'autre qui i cerait aussi sans une maladie qui lui est survenue au moment de
partir, qui n'en a que neuf ou le préjuger abite parmie les sots regarder comme un
monstre plutôt d'en être chérie ^.■
Il y a pis que cela dans certains Cahiers :
Que le dixsemateurs ont optenu une modderatyon de la moitié de vingtième
denier, inposé sur leur dymme et biens, dever Sa Majesteyt ou dans un trybuno
que nous conneçon pas, et en eu que Sa Magesteyt fera peier le surditte dixsema-
turs et tous suis que en socriste des exemtyons, ça ceret un verytable moïens
d'ochmenter le revenue de la fynance de Sa Magesteyt considérablement.
Aprez avoir fait beaucoup d'entensyon sur le revenue des estas majors de
toute la ville, que en jouist de grand pensyons et benefisse lucratyf, comme le
coupylié du foien sur le renpars, que lonte au leurs profyt, ency comme la
pesche au poisonnerie, leurs chasce que sont tous louez à une haute prys, est, en
ca que Sa Magesteyt demynuera cette grand coutansce, ce ceret un verytable
moyen d'hochmenter sa revenue pour faeyre la resie de la royomme en toute
duigneteys et gloore de Sa Magesteyt. 21 mars 1789 '.
1. Jean Mouligné, Lett., 14 vent, an VII-1 mars 1799, d. De Cardenal, Recrut. Armée,
p. 432-433.
2. Lenôtre, GuilloL, p. 76.
3. Dol. FI. Mar-»», t. II, p. 201 (Warhem).
CHAPITRE II
EN PAYS DE LANGUE ÉTRANGÈRE
Pays de langue flamande. — A Monsieur le bailly de la paroisse
et vierschaere royale de Mètre.
Les soussignés remontrant par cette que tous le demande que notre roy souhait
qu'il auroit directement chez lui et qu'on se retrouve chargé de beaucoup de-
mande, soit raclage, tuage, moulage, vingtième, dixième deniers, ainsy le Mes-
sieurs chanoine, etc., ont en cette village tant de dimes qu'il paieroit à l'avenant
que nous louons la terre, par mesure ou autrement ; et qu'ils ont tout fait autez
le hayez, choquer et arbres qu'il est fort interressantc pour le peuple, et ainzy
qu'ils ont fait ottez le fusil, qu'il fait fort tort en un fermier, et que le confrérie de
chemin marche à pied, qu'il soit mi en ordre suivant leur districts et aussy qu'il
y a demouillé beaucoup de ceuse qu'il fait un objet de beaucoup de peuple, el
que le compte generaele soit tenu en puplicq et que nous y sont aussy fort inter-
ressé de le chasseurs ^.
Art. i . — On se trouve en outre journalièrement [= journellement] accablé à des
visites par les brigardes [brigades] dont [à] la moindre fraude souvent par inno-
cence, on est exposé à procès et amendes ruineux, ou parmi le nombre se trouvent
les fraudeurs même jusqu'au point [que] dans certaine cantine à eau-de-vie, les
aubergistes ont pendant plusieurs années été servi [se sont servis] d'un mesure
qu'il étoit de courtresse considérable, dont les mêmes mesures ont été enlevés
même sans aucun remboursement aux intéressés, quoiqu'ils aient faites nom-
breux plaintes ^.
Pour ce qui regarde le receveur général de la susdite chàtellenie, nous ne sa-
vons, ni on nous donne jamais aucun avis du salaire qui est dans le cas d'avoir ;
cependant puisque nous sommes dans le cas de contribuer audit salaire, et dans
le cas que cela couteroit trop nous pourrions le faire adresser, dans le lieu indi-
qué, pour le recevoir [sic] de notre paroisse, pour les moindres frais du peuple ^.
Que nous avons encore des raisons à nous plaindre des fermes dévolues et reti-
rés par les autres grands-fermiers qui en font le loup pour avaler le public et
pauvres misérables, en leur privant des demeures et occupations, par où que les
paroisses sont accablées de pauvres *.
Les peuples plainent qu'il sont obligé bien solvent de monter la garde, tandis
«ju'ils ont un nombre des arches à pied et à cheval à payer leurs pensions ; ceux
à pied ont le voit encore quelquefois, mais ceux à cheval fort rarement, quand
1. Dol. FI. Mar">^ t. I, p. 431 (Meteren) ; cf. pp. 245, 434 (Merris).
2. Ib., t. I, pp. 24 et suiv. (Blancappel).
3. Ib., t. II, p. 191.
4. Ib., t. I, p. 29 (Wemaers-Cappel).
412 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
les paysans doivent arretter les vagabonds et tenir garde eux-mêmes, l'on n'a
pas besoin d'avoir tant de coutances à les payer et ils sont inutile une partie ^.
Pays de langue allemande. — Cejourd'hui viengt six décembre,
l'an 1806, Les Conseilles Municipal de la Commune du Bas diesen Extraor-
dinairement a ssamblé par les ordre et Sous la presidance de Monsieur Jean
fischer Maire a L'Effet de Déliberere sur la réunion de la Commune de Bas
Diesen a Celle de porcelette. Dont la propossistion fait par Monsieur le préfet
au département de la Moiselle Conttenu dans la Circulaire En datte du viengt
huit novembre dernier et Emettre Son vœu Sur la ditte réunion et Sur quoi déli-
bérants,
Les Conseille Considérant que la Situation Du village du Bas diesen s'oppose
dejas de Baucoup par la propossission de Monsieur le préfet attendu qu'elle Est
EUoigné de Celle de porcelette de passé un Grand démilliéu Sans parleur des
Grand jncommodité du Schemin qui Est entre Couppé des Bois de porcelette et
plus loin d'un rivier appelle Brohbrick qui dans le tems de pluye et de déborde-
ments jntercepte tout passage et Communication qui Seroit un Geune Naturelle
a la Marche De la police chanpêtre dont il resoulteroit Naturellement que les
rapports devienderont noul pour cause de l'jnobservations des délais Exigé par
la loi 2.
J'ai dit ailleurs la bonne volonté montrée par les départements
du Rhin ; elle ne pouvait pas suffire, et chacun écorchait plus ou
moins le français. Liickner ne l'entendait que fort mal. Un Keller-
mann lui même confondait les mots.
Je trouve sous la plume d'un juge :
Quoique la loi exige, qu'aucun [ne] peut voter à moin qu'il soit inscrit déjà
un an dans la liste des citoyens, cependant le contraire est arrivé.
On a envoyé des missifs [missives] dans les villages du canton ^.
Le Comité de surveillance de Saverne tenait ses registres en fran-
çais. Le secrétaire, comme bien l'on pense, se tirait de sa tâche comme
il pouvait. Ainsi on lit, à la date de la l'"^ décade de thermidor an II :
Avont fait desuit comparoitre la Servante et le boulange de la maison dud'
veuve Gemb pour Etre oui
est comparu George Kremm son boulangé l'avons demandé combien du tems
qu'il est chez elle a répondu environ une an l'avons demandé s'il a connoissance
de Beur qui a été préparé d'envoyé a Strasbourg a répondu qu'un nommé Ja-
quin Boulange Employé a l'administration des vivres a été icy lequel a cherché
lui la Servante et le Soldat qui loge chez elle le jour d'hui a cherché des Beur et
d'autres objets a fourchhausen et comme ce Jaquin pretente a ce marié * avec
1. Dol. FI. Mar"% p. 119 (Broxcele).
2. Arch. Xat., F- t: Moselle 3 (Diesen). Sur 116 liabitants, il n'y avait, d'après la décla-
ration du maire, que trois habitants sachant lire et écrire en français. La graphie de cette
pièce est sous rinfliicnce de la graphie allemande.
3. Signé Finck, off' de santé juré et ancien juge de paix du Canton de Saverne (Arch.
Nat.. F^c 11I,B.-Rh., 1, 4 germ. an V).
4. Lire prétend se marier.
EN PAYS DE LANGUE ÉTRANGÈRE 413
la veuve Gemb ils ne pourront refusés leur Service. L'avons demandé pourquoi
il a mellé les pains préparé avec du farin blanche a celle d'ordinaire après la vi-
site fait cejourd'hui par la Municipalité et le comité de Surveillance a répondu
qu'il a Jgnoré de cette visite et qu'il n'a pas fait cela qu'au réquisition delad* veuve
Gemb il est a table, il est obligé à faire ce qu'elle luy commande de tout quoi
nous avons dressé le présente et l'avons fait Signé Hans George iRrcmcr.
est comparu Elisabette Mayer femme du citoyen Meyer au Service de la Repu-
blique Servant ou Journaliée chez lad' Gemb, l'avons demandé si elle a Connois-
sance du Beur en question a repondu comme George Kremer de l'avoir cherché
a compagne dud* Jaquin a furechaussen le jourd'hui l'avons demandé si elle a
connoissance de Mellage ^ de pâte blanche et ordinaire en question a répondu
qu'elle ignore. L'avons demandé Si elle n'a pas connaissance du Beur envoyé
le 17 Messidor a Strasbourg a répondu qu'il y a environ un mois qu'il a cherché
environ 6 livres du Beur aud' furchhausen pour le Service de la Ménage dud*
Gemb de tout quoi nous avons dressé le présent a fait sa Marque déclaré quelle
ne sait écrire au comité de Surveillance le jour mois et an que dessus.
Il y a bien pis. Qu'on lise ce que F. Neumann (Ex-Administrateur
de la Commission départementale..., Ex-Accusateur public du Tri-
bunal criminel, actuellement Administrateur du District de Hague-
nau) écrit de Selestatt, le 10 janvier 1793 :
C'est, citoyen amie et collègue, un sans coullotte qui ne peut trouver autre
consolation qu'aupré de vous, et voici les causses de ses plaintes... l'aristocra-
tie... se flate de la prodection a eux accordé parles., commistaires de la Conven-
tion ... attentons seullement le départ de ces Commistaires pour assurer le bon
peuble gusqua ce moment nourie par leurs mauvais principes... en suivent leurs
cxembles.... ce gênerai na pas voullut être de l'obignon de ce jeune homme et
Ion voudra me faire croire qu'une République est etaplie dans notre Départe-
ment., ceux la sont dans le sensé de la Révolution qui veulent forcer par la prise
d'une écharbe un gênerai indegre à dire ce que ne peut être favorable une fac-
tion... vraiment tous les trait sont fait pour faire flegir tout hommes qui sesent
du sang dans ses vaines ^.
De même :
Un pauvre déserteur se sumèt à vos piet, pour ôbtenirre la crasse ^ de vos
infinis charitable bondée, jay deserdée du Régiment de La Marck le moy d'abrils
Lann 1784. Que jay servie lespasse de 25 ann En quallite de sergent. Et comme
je suis anfans de Strasbourg, Et que jay le bonheur de proffiter de ce pardon je
suis resollus, avecque votre permission de Rentrerre en Servisse dans. Les
Naûbles volontaire National de Strasbourg, Sy mon Seigneur ordonne pour le
car de ma conduite, il y a Monsieur Berins qui Ettes major de blasse *, qui Et
prêts pour En rantre compt, La Sœur de Monsieur Brune comisserre de guerre
Ettes ma marenne Monsieur Crau mon parains. Mon Seigneur vous qui Ettes
1. Mélange.
2. Arch. mun. de Strasbourg, Livre bleu, II, p. 89, N" XIX.
3. Grâce.
4. Place.
414 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
le perre de la Ville, je me Recomande a vos ordre En Crasse. Louis Picars Lolo,
afextionné Serviteur ^.
Les pièces officielles, pour lesquelles des spécialistes ont prêté leurs
lumières, sont naturellement un peu moins fautives ; c'est surtout
l'orthographe qui fait défaut. On va pouvoir juger.
Le 9 Thermidor a excité les patriotes de Heiligenstein. Ils écrivent :
Père du Peuple
Encor un fois vous venez de Sauver la Patrie Encor un fois vous venez [de]
prouver au Peuple dont vous est ^ les Mandataire quil n'auroit pu mieux placer
Le Salut de la Patrie quentre vos Main. Vous venez de donnez un grande Exemple
ala Republique et al'Europe entier de votre Energie et de votre Justis en livrant
au glaive des Loix des Traittre comme Ropespierre E Ses Complisse Monstre
qui ont trompés Si long-tams les peuples E vous même par leur hypocrisi et leur
feinte amour pour la patrie ne tentant a moins que de nous replonger dans
l'Esclavage en Selevant au Souverain pouvoir quils usurpait sur les Peuple Mais
le Crime est tôt ou tard de couverte la vertu Triomphera toujour pouvoitils
ouplier les serment Redoutable qua fait la Convantion que celui qui ausserai '
tente au pouvoir Suprême trouvera autant de Paignard de Brudus quala Con-
ventions en conte de membre. Croyait t'ils le peuple endormi ! non il est début
pour Se Rallier au tour de Ses dignes Représentant malheur a ceux qui tage *
de l'Endormir quil creignent Son reveille qui est celui dune Lionne ala quelle
ona Enlevé les Jeunes ^ pour suivez votre gloriese carrière en affermissent notre
Liberté et que tout ceusse qui voudroit les immiter. Les Robespier et Consorte
partage Son Sort — vous nauroit cesser de bien rrierite de 25 niillions des vos
concitoyens et de Lestime de Lhuniveur * entière.
Nous vous envoyons 250 1. p. Les employer ala La defence de La patri Cest
une Colleté que nous avons fait parmi nous ala Réceptions de nouvelles de la
victoir que L'armé du Nord et des Ardenné onte remporte Sur les Dispote Coal-
lissé ne Sachant miex Exprimé La joie dont nous étions Eprie '.
Voici d'autres exemples :
La communauté jouissoit anciennement dudit bois communal appelé Schmal
holz... que ledit seigneur s'est emparé dans des tems de guerre faisoient faire du
bois pour payer les deniers Royaux...
Il y â encore une autre petit foret dit Bergholtz... que les anciennes disoient
qu'il nous appartenoit, est aussi mis en taillis par ledit S* Ignon...
Ledit S* Ignon nous a signifTié un assignation... pour quoi que nous empêchons
l'entrepreneur à exploiter par ses ouvrier d'abattre ledit bois.
Les seigneurs ne cherchent rien que de nous tricher que tous les communautés
ne peut plus subsister, et à causse les grandes frais des anciennes justice, puis
1. Mairie de Strasbourg, n" 4965, 22 cet. 1791.
2. Êtes.
.3. Oserait.
4. Tâchent.
5. Petits.
6. L'univers.
7. Protocole de la Soc. de Heiligenstein, Arch. Pop. Str.
EN PAYS DE LANGUE ETRANGERE 415
qu'ils continus les communautés n'y les habitans ne puis pas obtenirs les Droits,
a cause cecy tous sera ruiné ^.
Supplie très humble et soumilairement, les Maire et membres de la Munnici-
palitée de La Communautée D'Elleviller District de Sarreguemines.
Disant que la Communautée dudit Liue est chargé pour un Rente annuel
envers les Révérends Perres Bénédictins de S' Avold qui sont Seigneurs haute
moyens et Bas Justiciers dudit lieu, pour Rente de leurs Ban, Enfruit de Neuf
quarts du bled et dix huit quartes d'avoine, et par Chacqu'un Chminée un demy
quarte d'avoine, trois Chapons. La Communautée est chargé en outre quatre
oyes, quatre Chapons, treize poulies et demy, un livre de poivres et un heller.
La Communauté avoit prétendu que les Seigneur montera leurs titres, pour
voir ou II revient, qu'ils dévoient tant des Nominations Sur le Ban et Ils ont dit
qu'ils ne payé plus lesdits Rentes, s'il ne montre pas les titre... La Communautée
avoit répondu qu'ils montre leurs titre et Ils voulons leurs payer Les Seigneurs
ont eux refuseez ^.
1. Supp. des Commun. Rieding et Eich, Meiirthe ; 1790 (D. XIV, 6, Com. Droits féod.,
p. 561-562). Cf. // faut de la pàturarie et grasse pâture (Ib., p. 561).
2. Arch. Nat., D. XIV, 7 (Elleviller, IVIoselle), 18 mars 1790. — Pour la Moselle, plusieurs
papiers sont en allemand.
CHAPITRE III
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX
DouBS. — Nous citerons une pétition des habitants d'Indevillers
(arr* Montbéliard).
Aux très brave Citoyant présidans de l'ascmble nationale à Paris.
Suppliée ^ très pronfondemeiit les pauvre citoyant du cantons d'Indevilair,
aux nombre de quatre vint ^ contre sinquante riche, et dise que ces pauvre sup-
plyant ôroit ^ toujours ut bonne confiance a la samble nationale ce qui les oblige
â presantér leur bien humble requette pour faire conoitre à la samble de la ma-
iiierre donc le pauvre sons traité aujoursd'hui, les pauvre supplyant sons tenus
a tous événement pour le soutien de la république francoisse le pauvre comme
le riche ; dans les dernier volontaire qui sons partis les riches ôret engagée des
citoyant pauvre qui ont â bandonnée leur père et mère, femme et ânfans pour
le soutien de la république sur lés poir que leur parans pouret ce nourir, an ver-
tus dés prmesse [sic] qu'ont lui * faisoit espérer que les pâturage commun ce vou-
let * a partagée que les pauvre seroit surre d'avoir du pains, les riche âize on fait
payez ces volontaire le pauvre praisque comme le riche, ce qui les rans la plus
part dans la dernierre indigance.
Mais brave âssamble vous âvee randu tous les pauvre heureux le quatorsze
aoust demie par votre décret qui ôrdonast * un partage dés pâturage commun.
Mais cette jouié ' n'a pas durée lontems par un secont décret qui an désfant les
partage qui est du traize novambre * dernier ce pandans vous conoitrée dans les
registre de ceux qui éspere une bonification que ce sons tous les pauvre qui vous
garde sy * que nous et qui soutienne la geurre et se (?) sacrifier leur sang.
Mais brave âssamble nationale ce qui rant les pauvre esclave c'est d'antandre
les riche contre ces pauvre qui lui disse ^° à tous moment : " Vous ne tenée pas
âncore nos pâturage pour semer, jamais vous ne les orée ". Voilà donc ces pauvre
randu esclave de réohoife ^^ leur anfans leur père leur maris dans les voulontaire
les autre pauvre se sont épuisée jus'aux sang pour faire des somme â ces volon-
taire.
vous nous dirée que les riche sons aussy partis vous nan trouverée que très
1. Supplient.
2. Édit. : cinq.
3. Édit. : et ont.
4. Leur.
5. Seraient, devaient être (exactement : se uoulaient à partager).
6. Ordonnait, ou ordonna.
7. Joie.
8. Édit. : huit.
9. Édit. : Ainsi.
10. Édit. : lui dire.
11, Édit. : des riches. — Sous cette orthographe, lire derechef.
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX 417
peut dans notre Cantont et si yl y an na ce net que par protection et par grade ^
qui ôte le droit de vieux serviteur pauvre.
Nous avont fait le serment d'egalitée et de propiedtée mais yl nest égalle que
pour payez. De puis la Constututions les pauvre non étée soulag[é] an riens,
bien ô contraire car les journée dun manouvreriée ^ ne sufiras ^ pour payez a ce
quil ce trouve obligé. Comme * faut til faire pour nourir sa famile, jl nous a étée
desfandu par un de vos décret de nous âppesantee ^ du pauys Ce pandans le
pauvre de notre cantons navet d'autre résource que de s'appesantee tous les ans
quelque moys â les trangée où il gagnet plus de trois foit aux tant que dans notre
pauys : vous défandés les quette * quel party fautil que ces pauvre preine ;
Sy la samble nationale lantant ainsi prenée donc ces pauvre [ici un blanc]
mené le : dans les preumiée combat vous an sorée deslivrée ' et les pauvre nan
soufriroi[t] pas tant.
vous nous diree que lom vous â réprésante que nos pâturage étoit an culture
que les cultivateur ne retirerront pas le fruit de leur peine. Si jl si antrouve c est
fort peut à la réserve de quelques cent ® (?) que les pauvre ont contrain qui ce
trouveront fort heureux dabandonner pour avoir leur part des paturge commun.
brave assamble nationale vous vous voyez de la manierre dont les pauvre sons
traittée jeutée les yieux de miséricorde sur ® pauvre qui se jaite a vos pied pour
les secourir.
Ce qui obligue les très humble supplyant à vous presantér leur bien humble
requette a ce quil plaize a la samble nationale décrétée qui ^^ continant â-prais
liver passée ordonner que les pâturage commun soit partagée par égalle part
part et portiont par chaque feux et ménage antre les citoyant des communotée
ou a moins les pâtures ne soit point partagable d'y pouvoir maitre du bétail
égal par feux et ménage : ce qui obligeras les très humble supplyant a sofïrir ^^
de réchoif et de sacrifié leur sanc pour le soutien de la République franssaisse ;
les soussigné ce sous signe un par vilage fonder de pouvoir;
fait dans le Canton d'indevilair le traizié- Jeanvié lans secont de la libertée
1793.
Alexis Waher Sitoyen Clément officiere municipal Jean Joseph Gète ^^...
Ain. — A Bourg, 9 germinal an II.
Il a été fait lecture de plussieur lettre donn[dont] une venact du Comité de sur-
veilliance de Sisteron concernant un mandat d'arrêt contre Jean Antoine
Mevolhon, datte du 3 ventes et la rette [arrêté] du représantant du Peuple des
Basses Alpes qui a demandé la pronte exccusion [exécution] de la rette du
Comité Sisteron est [et] écrit au Comité de Surveilliance de bourg régénéré
1. Et avec des grades, ce qui ôte...
2. Édit. : manouvrier.
3. Édit. aj. : pas.
4. Comment.
5. .\bsenter.
6. Édit. : de le quitter (les quette).
7. Édit. : vous en aurez des livres.
8. Édit. : riches (?) — quelques-uns ?
9. Édit. : aj. des.
10. Édit. : que.
11. Édit. : souffrir.
12. Arch. Nat., F^" 333. Cf. Pari. Biens Commun., pp. 444 et suiv.
Histoire de la Langue française. X. 27
418
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
qu'il écrive a tous les comité quil lenvoisine ^ [qui l'avoisinent] pour faire arct-
ter ce Mevolhon et pour le conduire à Sisteron...
Le comité arrête quil seroit écrit sur le champ dans tous les comité qui len-
voisine et une autre de la comision temporel [temporaire] de Commune Affran-
chi date du 3 germinal...
Le comité arrête qu'il seroit fait réponse sur le chamt [champ] 2.
Comité de surveilliance ^ de Bourg *.
Liberté et Galitée extre deu Registre de la Commune de Griege.
Ce jour d'ui vinsept vendémiaire l'an troisième de la Repeublique franséze
eunne, aindivisible et dés mocratique, eurre de troi de reléveie, le Conseillie Ge-
néralle de la Comeune de Griege osanble ^ et convoqué a la manière acouteumé,
conforrneman ala loi, la séance peublique le mairre et agan nationalle on dis '
que Pierre Placi se disan aprovisioneur des sarmés de la Répeubliqoe notaman
au por de de la montagne, ce présanté ' a eusse pour résclamer quatre sant soi-
sante deu mouton sezi ^ dan la prérie de septe Comeune, ou ille paizait (?) a
gardefaite que le mairre et agan nationalle lui on réspondue que la Comeune etée
prête a lui deslivrer lé restan des di mouton par lui par paiyer les frais et fau-
frais ' domage ainterrés de pateurre dan lé prés de la Comeune ansanble seusse
[?] de garde par lui d'iseus et désga par eu comis suivan l'estimation dés esper
don la nomination a ettée aurdonnés par le geuge de pais deu Canton et deu
tribeunalle, séance a Pont deveyle seur qoi jlle ainvitere ^^ le conseillie a dés-
liberer quelle partie jlle convenés de prandre.
La matierre misse an désliberation, lés saupinion prisse a aute voi an presance
de diver Citoyain jlle a etée aretée seur la demande de Placi que le mairre et agan
Nationalle de la Comeune se transporterés a Pont de Veylle pour y prandre et
retirer et retirer (sic) lés pièce relative a la prausedeure enfain de parvenir a
dessider et terminer constation ^^.
De suite le Citoyain mairre et aganantionalle de la Comeune ayan setée dés-
peutée ^2 son partie pour Pont de Veylle et de retour Placi et Martinon son con-
seillie, Pique son notairre, Tevenain et Papilion Douche, Marchan de mouton a
Maçon et autre personne apersevan leur arivés se son retirés san satandre lés rés-
seulta de la mision deu mairre et agan nationalle. Seusis ^^ ettan arivés on raportée
1. Il semble que le rédacteur a une vague notion de l'apostrophe, il écrit qui 'lenvoisine,
mettant l'apostrophe avant le l. Ce peut d'ailleurs être un trait de plume sans conséquence
et sans signification. Le même écrit ailleurs runanimité avec apostrophe, mais en unissant
les deux mots.
2. A la fin de cet arrêté il est dit que deux des membres n'ont pas signé « pour cause
d'apesence ».
3. La forme « surveilliance » est conforme à la notation de la mouillure dans ces régions
où toujours l'i a été placé après le /, comme d'ailleurs après gn, ce qui, sans être une notation
parfaite, semble cependant plus logique que la notation française.
4. Arch. Ain, Sér. L 936 (non paginé).
5. Assemblé. *
6. Ont dit.
7. S'est présenté.
8. Saisis.
9. A charge par lui de payer les frais et faux frais.
10. Inviteraient ou invitèrent (?).
11. Contestation.
12. Députés.
13. Ceux-ci.
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX 410
au conseillie les piesse de l'ainstance, ont expaussés que Placi avés tue tor de ne pa
atandre leur retour puisqu'ille pouvés |) amener la fain d'eunne dificeultée, que sa
conduite ancete sirconstance n'etee quene continuation de se qu'il avés tenue
jeusqa se jour pour qoi ledis mairre et agan nationalle ontainvitée le conseillie a
délibérer seur le partie a prandre dantelle sirconstance.
La matierre misse en desliberation, les saupinion prisse jlle a été aretée d'eunne
jlleuminanitée que la conduite deu mairre et agannationalle et aprouvé, que celle
de Placi etée tantoire ^ au proprietée, que si lés fonctionere seu facteure [?] prés-
pausés au seupsistance avés dé réquisition de fourage et portages a demander
pour la conduite deu baitallie ^ destinés au sarmés jlle n'orés pa selluis de feirre
paitre a garde de faite lés baitalie dans lés prerie des particeulie q'anconseqonce
le dis Placi ceriés dénonce au Comitée de sallue peublique et des seuspsistance
de la Convantion pour être rapeller au devoir de sa place ; arête de plues que le
mairre et agan nationalle de sete Comeune poursuivront lés xeceution des geu-
gemant randue contre Placi suivan leur teneur, consequance lés exper només
serron sitée afin de prestation de sermant et que plasi serra appeliez pour être
presan a la prestation de sermant ; arête de pleus que l'extre de la santance et
desliberation cera anvauye au Comitée de salue peublique et des seupsistance a la
Convantion a l'apuis de la désnontiation quis cera faite contre Placi. Faite et are-
tée a la meson comeune de Griege le jour et an et moi que deseu et eurre de qatre
de relevés et avont signie : dreuque mairre, Chaune agan nationalle, Mainqréz
officier, Bernar officier, Deuffour officie, Geudin officie, Galheron [?] officie,
Dreuqe notable, Bernard notable, Jean Bona notable, Bourdon notable,
Pierre Bourdon notable, Pierre Vertus [?] notable, Benois Vercher notable,
Louis Décher notable, Thomas Nirmon [?] notable, Pierre Dreuqe notable.
par extre Maingret sécrétera '.
Isère. — Je vous Envois L'entrait de Délibération sy humblement Joint de la
communauté de S' Baudille y faisant droit vous plaira de le faire statué pour faire
reprimer des abuts qui se commetent dans ladite Comminauté d'un grand Nombres
des moutons et brebis immenses et innombrable ravagent continuellement les
communs qui apartiennent alad communauté Ses fonds sont Encor actuehement
complanté En bois chêne noisetier et Charmille Tout l'étoit Enciennement Etant
prouvés et Constacté par le parceleire de lad Communauté Ses fond sont detraits
a fournir aux habitants leurs bois de saufïage et se depuis quelques années glissée
un abut par le moyens duquel les bois sont Enpartie Détruit et les bestiaux
privés de leurs paquerage soit bœufs vaches des particulliers ne pouvant depaitre
après Led. Troupeaux qui font mains Basse exposée de péril les habitant de ladite
Communauté reconnoissent un Domage considérable de ses abuts sil ne cessent
1. Attentatoire.
2. Bétail.
3. Arch. Nat., F^" SSSb. ~ On comparera :
Extrait de L'orage Impétueux qui a abolly La religion Dans Le Departemt De Lain et
mont Blanc, par une arraittee de Deux représentants Gouly, et albitte. Le F>' Décembre
1793 on ont (nous) a fait Cessée De Dire La messe, et de Suitte tous Les prêtres Jureurspar
Ce qu'il n'avoient pas Dautre ont Etee Traduit dans Les maison D'arrêt et De Suite ont Les
afait abjurer, et S'ur Deux Cent Dans le Département ils S'en est trouvée que 27 qui ont été
ferme Dans leur religion II avoit 15 Dans la maison Darret'Dambronay et 9 Dans Celle de
Bourg Et 2 Dans Celle de S' rambert, quel Coup fatal a la pauvre religion il y a De quoi
faire frémir. (Registre paroissial des Curés de Bourg, Arch. de l'Ain, F^ ; non paginé, en
date du 23 févr. 1794.)
420 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
auplutot il sont sansbois obligé de vendre leurs bœufs et Vaches de Cesser Touttes
Cultures faute de pâturages Cequi et de la plus Grande injustice et ambition
marqués aux des avantage des autres habtant qui non plus de sorties ni pâtu-
rages 1.
Gard. — Voici un document dont visiblement les rédacteurs
ont visé à l'éloquence.
^Mais le gros proprietere foncier veut et nous le voyons marcher avec la même
audasse que le sidevan noble et avec un fron de rein et leurs tette altiere veulent
tout métrizér, et a voir tout les avatage et revenu qui proviennent des biens com-
munaux, et des pauvres abitans nan profitent daucun, que tan sulement du bois
amers et de lau pour leur usage, et sur cella les pauvres abitant de notre commune,
et non sulement la notre mais jenerallement toutes les communes du distric et peut
etrede tout le département et même toute la Republique; Reclament et suplient
très umblement leurs augustes repressantant par un pron envoiy [sic] soit, le
décrets du mode ou autrement, et alors les experance de saque sitoyens serron
meux rassurée et plus tranqilles ; au lieu que des ce moman, leurs espérance faits
plasse a la crainte ; veus dissent il, lassanblee législative nous a envoyé le décrets
du partage et sou peut le mode devet ^ être envoyé ; et alors chaque sitoyen dans
la dousse espérance d'un bien avenir toujours promis parl'egallités ; étoit pessible
et tranquille sous son toit et au proche de son foyer ; mais fondet seur le droit
inprescritible de l'homme saque sitoyen satan a ce droit jeustement dut et trop
lontan méconnut, mais dejormés sil faut satandre seur ce quon nous di, nous en
eproverion le contrere ; parce dit on que tous les gros proprietere foncier ce son
coallizet, et vous on fait parvenir des pétition injustes, qui ne tandent qua leur
avantage particulier et non a cellui du Biens jeneral, il non pas manque san
doutes dans leur espozet que la plus grande majorité des sitoyens etoit dacor et
ne voule poin le partage ; et même il ni a pas sorte de ressor quil nayent fait ou
quil fassent mouvoir pour leluder ; on seit quil veulent persuader tan nos augustes
repressantant que lés sitoyens, surtout ceux dés ville ; que, si le partage de biens
communaux vien a ce faire, les denrée, la viande, la lene et le bois deviendroient
plus rare et par consequan plus cher ; mes ces preteste peuvent être aisément
connu sous leur point de veue ; surtout de nos augustes repressantant ; que nous
suplion de vouloir bien detronper le pauvre peuple de leurs pretestes faux eveins
(?) ; dites leur que pour favorisser leur avantage, il veulent sangrecer du Bien dau-
truit et voudroient la perte des autres ; dites leur, que si le partage ce fait selon
legallité par chouche * ou partete ; ce sera un Bien inpreciable pour Les peuples
En jeneral ; on ne doit pas ignorer ancore que Leurs veins * preteste ne veuUes
toujour couronpre quelque Esprits foiblés, dumoins sur ces objet que Le plus
Souvans il en a aucune connessance, si Le partage ce faits toujour, dissent il :
les Bois seron Bientôt Ruiné ; Chacun Les defricera. Les troupaux seron moins
nonbreux Et faute de pouvoir fumer Les possetions ® Lés denrée et la Lene, Et
la viande Et le bois deviendron en un prix Essesif ; mais, Represantant, dites
aupeuple Encorre que jamais oui jamais, et dans tous Les ciecle *, cy Le partage
1. Arch. Nat., D. XIV, 4, Scurbaix, 7 May 1790, Isère.
2. Édit. : devra.
3. = souche. Il n'est pas écrit ainsi par inadvertance ; il a été corrigé.
4. On a rajouté l'i.
5. Édit. : positions.
6. Édit. : les lieux.
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX 421
ce faits tan des Bois que des autres vacans ; Les Canpagnes auront étét plus fer-
tiles et pleus Riantes ; an un mots nous pouron dire je crois que Lavenir deviendra
un âge dor ; veu que saqun alonbre de son figier ou de sa vigne, cet adirre alanvi
de ces possesion vivra paissible et Contant ; parce que chaqun ce perfetionera a
Randre La portion quil Lui eschoira ^ fertille ; defasson que Lés Bois deviendroient
Bientôt Epex Et toufeux ; parce que saqun ^ lés exploitèrent ^ En Bon perre de
familles Et que même chaqun sanpresserét a an faire de plantations En de cer-
ins androit * quil serét Reconu netre utile an dautres production
Bouches-du-RhÔNE. — A Eguilles, le 18 février 1792, l'an 4™^ de La
Liberté, District d'Aix. Dépt* des B.-du-Rh.
...Comment auroit-il Etoit possible aux gens de Campagne, aux personnes
Enroulées dans les troupes volontaires pour la defîense de leur patrie de se Libeller
Envers Leurs Créanciers, c'est ce qui paroit Etre impossible Et a La vérité c'étoit
assée de sacrifier Leur fortune et Leur sente pour conquir Leur liberté et en assu-
rer par Leur Courage Et fermeté Le triomphe.
GuEZ ^
Var. — Maires et officiers municipaux de celui de Signe Suplient très hum-
blement Mon seigneur Le président de Lassemblee Nationalle et messieurs Les
Represantans de La Ditte assamblee de Recevoir favorablement Ce qui Enjoins
a ce plis par La ferveur inexprimable que Nous avons a la patrie de Soutenir
I^etat de toute nos depandanses Malgré Les assaillies que Nous avons De Divers
esprits. Rien Ne Scauroit Nous interompre du veu des Nos auguste Represan-
tants Nous et Le peuple. Espérons un heureux Succez de Nos Represantations
des aliénations de plusieurs appartenances cy Devant a Comunauté pour Le
Rachat Soit Enver Le Seigneur Soit Duzurpation ou d'aliénations En Divers
particuliers, Et Linjustice Des plus marquée, que plusieurs Soit disants Bourgoies
nous font Essuyer Et au peuple au Sujet de Lhopital de Ne point vouloir Sen
Decesir Conformemant a Larticle Cinquante du Règlement, Les pauvres nous
viennent a foule demander des Secours dudit hôpital disant quils Nous ont
Choisis pour Le Bon ordre. En consequance de Son Refîuz, Et Le peuple voulant
Se Soulever a Cette occasion Nous avons Ecrit a Monseigneur Dandré Comis-
saire du Roy qu'en Son absence trois Comissaire Nous ont Repondu que tout
Etoit aux Municipiaux de tout quoy En avons fait part a un Des Recteurs qu'il a
assuré qu'ils ne veulent pas S'en Démettre Les peuples murmurent Contre ceux
qui Dirigent La Ditte Œuvre par Des Raisons quil Nous assurent Etre Légitime
Et qui convient inévitablement que Lhopital Soit Régi par Nous Et que vous Les
pouvez tranquilizer en Ecrivant Sculcmant a Monsieur Le Curé qui Est un des
Recteurs pour La démission ^. Le tout Remis a votre prudence et Sommes avec
Le plus profond Respect...
1. Édit. : écherra.
2. On a corrigé un c en s.
3. Lisez : exploiteront.
4. Pét" Munie, de Vallérargues à la Conv., Arch. Nat., F^" 329 ; cf. Part. Biens Com-
mun., pp. 472-474.
5. Arch. Nat., D. XIV, n» 12".
6. Arch. Nat., D. XIV, 1], Signes, Var, 24 avril 1790.
422 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Hautes-Pyrénées. — Ils supplient Sa majesté... de considérer qu'elle a un
seigneur qui persoit sur eux des revenus considérables quoiquils seroient enfermés
dans une gorge exposés aux ravage des ruisseaux et des éboulemens de terre
emportent leurs terins et les fruits quils ne doivent attendre que du travail cons-
tend et pénible n'y ayant n'y char ny charrette, qui puisse rouller sur un sol placé
sur une pente rapide et qui ne forme point la moitié des besoins dun peuple qui
na d'autres ressources que dans ce moment se trouve obligée dimposér une somme
de 120 1. pour la réparation de léglise pour en supprimer la chute ^.
Que les Etats généraux soient convoqués tous les cinq ans que nous sommes
chargés du nombre des feu.x par la multitude des impôts 2.
Nous supplions encore très humblement à Sa Majesté de nous dispenser du
tirage au sort de la milice qui occasionne le dérangement des familles qui sont
très nécessaires dans leurs dépendances pour lagriculture de nos biens, qui pro-
duiroient un plus grand effet parce qu'un bien aussi stérile et ingrat que celui ou
nous sommes malheureusement naturalisés ne produit même que peu de fruit à
force d'être bien pioché qu'il vous plaise nous accorder encore la destruction
de gabelles,... la liberté de porter les armes pour nous préserver des betes fauves.
Afin de pouvoir obvier leurs dévastations tant de nos fruits, que des animeaux
domestiques occasionnées par elles que nous ne pouvons deffendre autrement ^.
On comparera une pièce très curieuse dont je dois la connais-
sance à M. l'Archiviste des Hautes-Pyrénées.
Catéchisme a leusage de grandes filles pour être mariées.
Ensembles la manière d'attirer les amans par demandes et reponces, demande,
quel est le sacrement le plus naisessere aus grandes filles Reponce est le mariage, a
quel âge doit on marié les filles Selon quelles soit belles, Les plus belles aquet âge
faut il les marier cet oldinairaiment a seize ou dix huit ans pourquoi a cet âge de
peur quil ny arrive quelque inconveniant * a lur honneur, mais celles qui sont
pas belles aquel âge faut il les marier aussitôt que les garçons se présentent et les
demandent pour ne pas perdre la bonne occation, quand une fille na point d'amant
comment doit elle faire pour en avoir il y a plusieurs moyens pour sen procurer
quels ses moyens premièrement il faut avoir la sagesse et la modestie, secon-
dement être bonne ménagère et bien aetoonée a sont occupation et a sont tra-
vaut ; troisiément être bien propre dans ses habillemens dans sont lenge et dans
sa chambre quatrièmement ne pas sa viser de porter plus que sont état ne permet
car cet le moyen des les renvoyer plutôt que de les attirer quand une fille a un
amant bien a son gré comment doitelle faire depeur de le perdre il faut l'aimair
d'un amour honnête qui est le véritable moyen de le conservé il faut aussi éviter
en vers lui les parolles hardies et peu repectueuses de peur de le fâcher se garder
bien découter les mauvais discours tant d'un coté que de lautre il faut ausi tou-
jour être de bonne hunour principalement devent lui ne point couser de la jalousie
en faisent dorgueil aux autres sy lamant aime un peu trop la bouteille qui et un
mauvais vice preincipe pour un garçon que faut il que la fille fasse dans cette
1. Doléances de la Sénéchaussée de Bigorre, p. 478.
2. Ib., p. 159, Bernac Débat.
3. Ib., commune d'Averan, p. 109-110.
4. Le mot « accident » a été barré.
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX 423
occations il faut avec des parolles honnêtes et beaucoup de circonspectiont lui
remontrer quil seret bien plus avantageux damasser sont argent pour avoir
quelques commodités quand il seret en ménage, quand une fille veut aller a la
promenade comment doit elle se comporté avec son amant et avec ceux de la
compagnie elle doit premièrement... [la suite manque] ^.
Gers. - — A nos Messieurs DeLasamblée Nationnalle.
3 May 1790.
Supplient très respectueusement Lemaire et officiers Municipeaux depanjas
juridiction de nogaro Généralité Deauch disant que Depuis La mort Du sieur
Bailac père La terre depanjas ayant passé Seur La tette De son fils ils nont Cesse
Déprouvée tout se que La féodalité avoit déplus Rigoureux ; Ce fils qui avoit été
ingrat Envers son père qui D'un fermier Devillage L'avoit élevé a La quallité
De Seigneur du Lieu na cessé De tracasser ses vasseaux par Devexations Les plus
tyraniques ; Les h'abitans Depanjas soufîroient tous ses maux sans seplaindre
plusieurs même avoient été Réduits a la misère Lors que La nations, instruite
Des ses droits si longt temps oubliés, avec La samblée Des ses Representans ; Des
Lemoment que Le Sieur Bailac aveu que Les Décrets De... Samblée avoient
anéanti Laféodalité et Les tyrants qui la soutenoient ; il a chergé par sepropos
a Randre Lasemblee De favorables Dans Laparoysse, mais Les malheureux vas-
seaux instruits par Leurs Malheurs passés a semefier Du Sieur Bailac, nont eu
Dautres Confience que Dans Les Décrets qui emanoient DeLasemblée nationale,
Le Sieur Bailac qui maneuvroit sourdement contre La SSamblée nationalle pour
empêchée Linexcecution Des ses décrets depuis quil avoit eu connoissance Des
Décrets du 4... 5... et 6 aoust derniee, na peu contenir plus longtems La pétu-
lance de son Caractère Lors quil aveu ce formée La nouvelle municipallité enverts
Des décrets Cest allors que Lesieur bailac apareu dans Le village en aristocrate
Le plus Dessidé il a Ramassé plusieurs habitans quil atroupés ; il Les a armés
et par des décharges Répétées il intimidoit Le village En Criant et insinuant que
La municipalité netoit Rien ; quil étoit tout que Lui seul étoit Le maitre Du vil-
lage 2....
Landes. — Il est Encore a observer nosseigneurs que depuis La vante de ce
bois La Communauté est forcée de peyer Les redevances annuelles pour Le glan-
dage et herbage, et depuis Cette Epoque Le Seigneur vicompte de poudens fils
du vendeur a fait et fait faire de deffences Expreces par des agants a toute La
Communauté d'antrer dans Le dit fonds pour y glander et faire pacager Les bes-
tiaux, apenne dij être carnallés et punis sévèrement, en sorte que La dite commu-
nauté peije Les redevances sans Jouir du glandage et de Lerbage et sy quelque
tête de bétail Sy Echape et y est Surpris Le dit Seigneur se fait peyer a Sa volonté
une Somme dargent ce qui est une vexation et une Injustice criante parce que se
fonds est patant et ouvert.
Il est encore a observer nosseigneurs que aupresent, au dit bois qu'il y a La plus
belle Jeunesse de chaines qui soit dans Les Environs, et Le fermier du dit vicompte
de poudens qu'il y a mis des gens Etranges pour Le faire deracher, et Le pour-
suivre tout, pour y faire terre Labourable ou prairie '.
1. Archives des Hautes-Pyrénées. Feuillet sans cote, pas de date, écriture du xviii» siècle.
2. Archives royaume, D. XlV, N» 31, Gers.
3. Arch. Nat., D. XIV, 5, Comm. de Poudens, Sénéch. de S'-Sever, Landes (7 fév. 1790),
424 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Lot-et-Garonne. — Ce concidéré Messieurs II vous plaize De vos grâces,
vu Les Bezons Des Suppliants Et leur mizere, ayant Eté ocazionnée par Cette
Rante Extraordinaire, Et Les frés que Led. Seigneur â fait mal â propos au Su]»p.
jusque â leur faire Enlever à Certains, Les grains paille, foin, semançe, Et Bes-
tieaux Datelage, a Dautres Les faire Enprizonnér etc ^.
Lot. — Encore plus, la présente communauté, escarpée comme il a été dit
sur une élévation supérieure [sic], n'a aucun aboutissant pour se joindre aux
grandes routes. Ses avenues sont presque inpraticables, ce qui réduit la dite com-
munauté dans une inaction de commerce.
On exposera encore que la dîme perçue par les fruits j)renants est encore très
rigide, car sur dix on en perçoit un, tandis que dans tous autres usages, dans tous
nos environs, sont perçus de onze un [sic], d'où une surcharge. De plus les rentes
casuelles sont aussi meurtrières, soit à raison des censives perpétuelles que des
casuelles pour les acaptes et arrière-acaptes, bornées et fixées au doublement de la
rente à la mort de l'emphytéote, à la mort du grand maître de l'ordre de Malte et
à l'avènement de chaque commandeur par mort de son prédécesseur, ainsi d'après
la confection de la communauté jointe avec tout son avoisinement des aveux
faits à la vérité elle même [sic] ^.
Gironde. — Législatures. Depuis un an vous faites esperere aux abitans des
Campaignes Le partage De biens Comunos plusieurs fois vous Etes eimposer avous
même Les obligations de terminere un obget de Si grande einportance Et Cepan-
dant par un fatalité que nous ne pouvouns concevoire Le partage Et toujours
éloigne est ce donc que les abitans de campaigne ne seret plus dignes de la soli-
situ[de] des represantans du puble e bien législatures Nous vous déposons un fait
qui san doute ne vous permetra plus de le retardere Les Comunes deportets.
arbanats et virelade dep* de La gironde pour Les quels dun moys et de demi
separet que nous some isi a esperere cete Lois Les Citoyen de Ses Comunes Sont
obliges dacheter du ble a grand pris Et ancore ne Savet au anprandre Et Le
founs comunons dont Elles Solisitet Le partage depuis un an lur an auret fourni
plus quelles an euret eu besoin Si des lanee pasee Le mode de partage avet ete
établi San doute Les autres Comunes aunt éprouve La Même disete Et auret pu
i remédie par la Culture de nouvau fons ainsi voies Le prejudise que porte a la
republique Le défaut du partage de Comunos Nous vous en Conjurons donc
aunom de tous les abitans de Campaignes Et au nom du Salut public fixes anfcin
le mode de Ce partage ampreses vous datachere le povre au Sol de la republique
lui qui put devenire Sul Le jouet du riche lui qui Na rien Eparigne Set prive de
ses anfans Et Les a anvoies aus frontière Nous recevouns des nouvelles Chaque
joure que dans Ses Comunes tous Les homes Capables de porter Les armes se
devouet de plus an plus au Service de la republique partet Sur Les frontières Et
pour la varidee Einsi Législatures vuilles obligere ses brabre patriotes come ils
sobligent eus mêmes *.
1. Arch. Nat., D. XIV. 5, Communauté d'Hautevignes en Agenois, Lot-et-Garonne,
27 mars 1790.
2. Cahiers de Doléances de la Sénéchaussée de Cahors, Cras, arrond' de Cahors, Gant.
Lauzcs, p. 89.
3. 13 mai 1793. Pétition dos Communes de Portets, Arbanats et Virelade, arr' de Bor-
deaux, Arch. Nat., F^" 329 ; cf. Part. Biens Comm., p. 487.
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX 425
Un particulier du tiers état de la Sénéchaussée de Libourne écrit
à « Messieurs Les presidens de La Samblée nationalle aux États
Généraux » (sic) une lettre remise le 7 novembre 1789 ^ :
...il faut vous opserver, Messieurs, que nous sommes sur les Bors dune rivière
apellée Lile prenen son cour audessus de perigeus, Esepert alibourne dans La
Dordogne, cette Rivière despuis 15 ans Environ, on atanté larendre navigable
ce qui napu serendre jusqua semomant Efectif, vu les fréquentes Ecluses des
moulins, son peu dau adivers Endroit, Edailleur Les Entrepreneur avoit interes
de faire durer Louvrage... qu'ont auprocés jugé gratis souffres Messieurs quon ai
L'honeur devons faire opserver que Le But et admirable, mais ilya aura de Lin-
convenian araison que La mauvaise foit ason comble, çella ocazionera milles
procès de plus vu Lin su Bordination eLa mauvaise foy, Malgré lezelle du magis-
tra les procès croupiron Lavie du plaideur, si on ne juge pas Les procès par rand
danCienété, ou Le pauvre insi que Leriche auront Le même droi, Epar se moyens
Ecarter tous Les sollissiteurs des procès, ou il En resuite que Les plaideurs, Se
ruines Enfrais de voyage E depresen pour Leur protecteur il Est indigne qu'un
misérable soit obligé de faire Lacîiur ades personnes pour optenir un jugemen,
faire Lacour à des prostituées Bien Souven pour i parvenir, intéresser un segré-
tére un Laqu'ais un peruquier etc..
Puy-de-Dôme. — Voici un échantillon du français tel qu'on l'écri-
vait à Artonne (Puy-de-Dôme), le 22 nivôse an II-ll janvier 1794 :
Que l'affaire sur la place devait être considérée comme les suites de la des-
truction trop rapide des cultes, que des hommes ignorants et fanatiques avaient
vu avec tant de peine, et qui, ayant du vin sur jeu, la plus part égaré, avait insulté
l'emblème de la liberté, comme porté par des membres de la Société populaire
sur les quels ils croyaient que la foudre céleste dusse s'appesantir pour avoir détruit
l'objet de leur vénération, que la plupart avait dansé devant la porte avant la
séance ; que l'altercation qui avait eu lieu dans le temple de la raison les avait
sans doute égarés ; qu'il était intéressant que ces hommes fussent punis, car
autrement le fanatisme s'ébranderait sur nos contrées et la vie des hommes cou-
rageux qui l'ont détruit ne serait pas en sûreté, mais que l'humanité verrait avec
peine ces hommes porter la tête sur l'èchaffaud ^.
1. Arch. Nat., D. XIV, 4 (Gironde).
2. Fern. Martin, Les Jacob, an village, Clerm.-Ferr., 1802, p. 112.
CHAPITRE IV
PAYS DE LANGUE D'OIL
OUEST
Charente-Inférieure. — La Liberté que nous a conquis nostre auguste
asemblées nationalle, nous En hardits a Luy adresser une Requeste que vous trou-
verez sy inclu, persuadé que nous sommes, que son veû nest que d'assurer Le
Bonheur du peuple françois, nous ozon Lui Demender une Interprétation du
décret du 4 aoust 1789, quy constate que Les Rente arrière foncierre D'eus
atouts Citoyens soient rachetable au mode fixée par Lassemblees Nationnale...
Car Sils En Etoit tout autrement que Les aquereurs La Rachetassent Comme ils
Lepretendent aupris quelle sont portée par Les acte passée ils 'y a Vn siècle Ils
saproprieroient un fon de terre quy ne valoit alors que Cent Livre, quy En vaut
aujourdhuy, six cent ^...
Deux-Sèvres. — Il serait besoin de mettre notre corvée sur les chemins
vicinaux de notre paroisse qui rendrait une grande charité pour la mendicité de
notre paroisse ^.
Il résulterait pour le bien et la tranquillité de tout le public qu'il n'y eut pas
tant de commis, comme il y en a qui sont à la charge de l'Etat, de sommes très
considérables et quant à la vente des vins, on imposerait sur les cabaretiers une
somme eu égard au débit qu'ils pourraient en faire ; que lesdits cabaretiers rap-
porteraient un certificat au syndic de la paroisse de celui qui lui aurait vendu ce de
lui aussi certifié véritable, à peine d'une amende considérable, au profit de la
paroisse ou communauté en cas de fausseté et que le syndic en tiendra compte
aux collecteurs des tailles ^.
Voici quelques extraits d'un Cahier d'une localité des Deux-Sèvres
(Pliboux) *.
Art. 1. — Le nombre des feux de la paroisse, 130 feux, par lequel il se trouve
cinquante habitants qui sont taxés à la taille dans la première, seconde, troisième
et quatrième classe du rôle, et quatre-vingt autres qui sont taxés dans la cin-
quième classe, au dessous 5 1. de principale taille... et si ce n'était les bonnes
âmes charitables, tout ce peuple aurait mourut de faim et de froid ces jours
derniers, quoi que les habitants ne sont point en état de faire la charité, à cause
que les impositions sont trop fortes et que les terres de la paroisse sont trop
ingrates et trop suceptibles à l'eau et à la gelée...
1. Pétition de P. Robert, maire de S. Fort, Char.-Inf", 15 cet. 1789, Arch. Nat., D. XIV^.
2. Dol. Sén. Niort et Saint-Maixent, p. p. Léonce Cathelineau, Niort, 1912, p. 195 (Exi-
reuil).
3. Ib., p. 187 (Cherveux).
4. Cah. Dol. Sénéch. de Civray (Pliboux), pp. 112-115.
PAYS DE LANGUE DOIL 427
Art. 2. — Il ne se fait dans la paroisse aucun élève de bétail, ni engraisser de
bœufs, ni moutons ni cochon, à cause du mauvais fourrage et mauvais pacage,
et les prairies qui sont dans la paroisse sont des prairies plates qui sont sur les
sables, qui ne produisent ni foin ni pacage ; plusieurs années l'eau y reste jusqu'au
mois de juillet et souvent de fois le bétail qui va pacager là dedans cela l'empoi-
sonne. Les prairies qui sont dans la paroisse sont pour ainsi dire des terres sté-
riles ; elles ne sont pas si rapportable que des brandes.
Art. 3. — Tout le meilleur terrain qui est dans la paroisse appartient aux sei-
gneurs ; il serait grand besoin de faire obtenir des ordres du Roi pour faire planter
du gland, pour faire établir du bois dans toute la paroisse, un certain nombre de
terres communables qui ne produisent ni blé, ni foin, ni pacage ; cela est d'une
grande nécessité pour l'Etat et pour tout le royaume parce que l'on ne peut vivre
sans avoir du bois, et les habitants de notre paroisse sont obligés de le soutirer
des paroisses voisines, et à peine peut-on en avoir pour de l'argent... c'est la pau-
vreté qui est [l'Jauteur que les bois se détruisent tous les jours, car les habitants
de notre paroisse ont été obligés de vendre jusqu'à leurs arbres fruitiers et
autres, pour soutenir aux mauvaises années qu'ils ont essuyés.
Art. 4. — Et ce qui est la cause que nous avons éprouvé de grande famine dans
la campagne et dans les villes, cela est l'agriculture qui n'est point faite, comme
il convient, à cause de la pauvreté, parce qu'un laboureur qui ne peut point payer
ses ouvriers ne peut point faire cultiver ses terres et ne peut point faire circuler
son revenu. Une métairie bien cultivée en temps et saison, s'en va produire le
double de revenu, soit par le blé que par les autres légumes ; et pour faire des
élèves de bétail qui est la seule ressource pour faire vivre tout le monde, il serait
bien nécessaire de maintenir les laboureurs pour les mettre en état de cultiver
les terres pour faire des élèves, pour faire vivre le peuple, parce que c'est eux qui
font vivre tous les états et le commerce,... parce qu'une personne qui n'a rien
n'est capable de rien ; si on ne peut point soulager la campagne, jamais on ne
verra la vie de l'homme à bon marché que d'augmenter de plus en plus.
Art. 6. — La suppression du bureau de la conservation des hypothèques ou
d'une prolongation du délai fatal, et le fixer à un an à seule fin que le créancier de
bonne foi et éloigné puisse avoir le temps d'être informé de la décadence de son
débiteur et se mettre en règle pour la conservation de son hypothèque.
Vienne. — Demendrons la suppression des justices seigneurialles qui est une
entrave à la satisfaction qu'ils devroint attendre des débiteurs qui par la voix ^
des appels multipliés se procurent un tempt considérable, même des trois, quatre
ennées et plus, ce qui ^ fait [que] gêner le créancier contre son dû ; que touttes ses
justices soyent réunies aux sièges royaux, auxquels il est important de former
un arrondissement si convenable, qui empêche ^ le plaideur de s'absenter plus
d'une journée de leur demeure *.
Vendée. — Nous gémissons aussy sou La tirannie du malheureux boissellage
que nou pajons anuellement au Curé de La paroisse Cella Crie vangence unne
pauvre famme veuve Chargé de quatre a cinq Enfants qui passe tout son tems
1. Lisez : voie.
2. Suppléez : ne.
3. Lisez : qu'il empêche.
4. DoL Sénéch. Civray ( Joussé), p. 32.
428 HISTOIRE DE LA LAN'GUE FRANÇAISE
dans Lasaison De La Recollete a Ramassé Cinq à six boissaux de blé Et vivre
Dessus avec Ses Enfants Et a La fin II faut Endonné ungrand boissau mesure De
Luçon a mr Le Curé Et ne pas Tardé Dun momant Sy tost Le premier du mois de
Septembre ôû son quois Des frais un huissier à Laporte point De grâce ny De
Remise acés pauvres malheureux Et pour preuve de Cella nous vous faisons
passer plusieurs assignations ^.
Plusieurs cades de noblesse du poitou uoyant combien La Samblée mationale
Soccupe De La felisite Et du honneur public, on formé Le proget de vous mettre
sous les Sieux linjustice delaloi de Sette prouince an matière de partage ; La
quelle coutume donne a laine noble les deux tier des bien de Susesion tant directe
que quolaterale Et ancore Sette aine nepai pas plus de daite de La Susession que
ne fet un des cades osi uoiton Souvan Laine jouir de quinze, vint et trente mil
Hure derante pandan que, sept, huit Et dix cades nont antreux tous que Sinq,
huit, ou dix mil liures a partagé antre eux. Souan maime Laine leur dis pute parti
de Sette légère légitime que les cades à bandonne crinte de lamangé toute en frei
de prosedure ^.
Maine-et-Loire. — Nous demandons que le commerce des rivières quelle
soient libre à tous négotian de passer en tous les passages, sûr [seul] moyens de
donner la facilité ou biens a tous commersans de faire passé les marchandise par
eau et par terre ^.
Nous demandons qu'on supprime des jureurs et priseurs de ne pas les souffrir
aucunement que dans les affaires des ventes et inventaires, attendu que souvent
la plus parts des pauvres mineurs se trouve souvant usurpé les biens qui resté au
petit innocent *.
Nous représentons que M. de Maulnes de la Perrière fait valoir plusieurs fermes
en différentes lieux, marchands fermier [sic]. De plus M. Charon, officier, qui fait
valloir dans cette [sic] une maison de campagne un domaigne qui en dépendent
[sic]. Dans notre assemblée, nous avons été troublé par la voix de M. de Meaulne
[sic] qui a rompu nos cahiers qui nous a mis or de tat de faire nos doléance ^.
Ce qui nous fait un tor comcidérable ces que nous somme situé dant les forais
qui sont ramplis de toute beite foves, soit biche, cengliyer sur tout les lapin. Je
soiterion avoir la permission de porter seullement le fusi depuis le maison jusqua
son encemacé et le raporté ledi fusi en sa maison.
J'orion auci un grand besoin de faire paquager nos bestiau dans les forais a
l'age de trois an et un moy, ecerner larbe dans les sions d'un an et de deux an ^...
Loire-Inférieure. — Dans l'entoutiasme de LEservance qui règne et qui
porte les paysans abruler les maisons ou sont renfermés les Titres qui conserve
1. Arch. Nat., D. XIV, 11 (Vendée), Mouticrs-sur-Le-Lay.
2. Arch. Nat., D. XIV, 11, Luçon (Vendée, 9 janv. 1791).
3. A. Le Moy, Cah. DoL, t. Il, p. 477 (Par. Saint-.\ugustin-des-Bois).
4. Id., Ib., p. 478.
5. Id., Ib., p. 478-479. Vér. aux Archives du Département de Maine-et-Loire, série B,
non coté.
6. Id., Ib., p. 673 (Paroisse de S'-Léger-du-Bois). Arch. Maine-et-Loire, sér. B, non coté.
PAYS DE LANGUE D'OÏL 420
les droits feodeaux, ne serait-il pas acraindre que scachant quil existe des doubles
dans les Chambres des Comptes ou autres Lieux quils l'en fasse autant je pris la
liberté de vous faire part de mes craintes.
DOMAGNANNIÉ,
Cytoyen de Nantes Enbrelagne.
Ce fe\T. 1790 ^
Ile-et-Vilaine. — ...Mais La Circonstances actuelles ou tous les proprié-
taires de fiefs, demandent sansesse des rentes Et à lordinaires, ce qui met tous ces
citoyens En un agitation Etonnantes Ce qui pouroit causer les plus Malheureux
Efîets, ils refusent Ny ne veulents refuser Mais ils veulents que la communication
leurs soit Faites des titres de la primitif Conretion (?) Bailleurs ils Nevoyent point
que les propriétaires des fiefs supérieures payent Ny ne parlent de payer, les
premiers pour à causes de leurs terres à la Caisse de la Nation, Et Toujours
De proche en proche par annalise, jusqua la terre dernière En fief... que par
cette Marche ils soients J'nstruits de leurs Droits, voila le veu que ces Citoyen?
onts cru devoirs vous précenter ^.
CÔTES-DU-NoRD. ■ — • A Messieurs Messieurs des Etats Généraux, Messieurs
Eveschez de S* Brieut Parroisse D'Erquy.
La municipalité Et habitants de la paroisse D'Erquy ont L'honneurs de Recla-
mer auprès de vous Contres une imposition auquelles on Lavoit Soumise dans le
fardaux accasblants et la charge mal distribuée dans les année précédante 1774-
1775-1776 et 1777. Sur la grande routes conduisantes de la ville de lamballe au
havre de dahouet linnutilitez de lobjet C'est le Sujet de notre réclamation.
Art. 4. — Si cette impots et Corvée mal destribuée, ayant été levée sur
leurs bras Et sur leurs misère devoit affecter deux Seigneurs qui par la Com-
moditoit de leurs voystures, et plus pronte qui en tirois lavantage.
Art. 5. — La parroisse dErquy convaincue que un Seigneur, à représenté Sa Per-
sonne, comme ingénieurs, ou entrepreneur, avec menace, a réduit femme Veuve, à
renfermer leurs enfans, même à la Charité, Sur la Routte, pour se Subvenir et leurs
pauvres familles, qui ausi les femme Des marins Leurs mary au Service de Sa
Majesté, et les Vieillards infirme, dont les pensions ateste Leurs bon Service,
éloigne de deux à trois lieûs, de leurs tâche, Et, par Son Grand pouvoir a obligé
les pauvre intimidé d'empierrer jusqua Sur les rocher ^.
3 May 1790.
Manche. — - ... la dureté des moinnes du Mont Saint Michel et delalu-
zerne sy refusa et quelquun par grande nécessité quils voyoient périr leur bes-
tiaux ils furent en conduire, quelqu'un dans leur bois, ils ordonnèrent aleurs
gardes deles saisir, les emmener et faire coûter des frais aux particuliers a qui
ils appartenoient *.
1. .\rch. Nat., D. XIV, 5, Loire-Inf".
2. Arch. Nat., D. XIV, 4, ne-et- Vilaine, 12 janv. 1791 : Pétition des Citoyens actifs delà
CȎ de Plesder.
3. .\rchives Royaume, Re'?. D. XIV, n" 21, Côtes-dii-Nord.
4. Doléances R.iilliage Cotentin, t. I, p. 590 (Saint-Planchers).
WO HISTOIRE DE LA LANdlE FRANÇAISE
Calvados. — Voici un fragment d'une jDétition adressée au Comité
des Droits féodaux parle maire de Falaise, en date du 19 juin 1790 ^:
... n'est ils point intervenus des d'Ecret du Roy notre bon Sire et de Lassem-
blez nationnal qui abolisse Leprivilège dentourer les prez pour la deu.xiéme
herbe et qui Casse Larret de 1769 il nous a été envoyiez un décret du Roy notre
Sire et de Lassemblé national en datte du qui interdit tout parcours
et autre droit et ne setand point jusquau [en] tourment des près pour la deuxième
herbe d'ailleurs que ces décrets s'explique avec tant de délicatesse que Les pay-
sant de la Campagne sont dans Limpuissence de les comprendre ce qui fait que
plusieurs ce propose dentourer leurs prez cherche en outre le moyen de salier
avec quantitié de forin pour de Concert avec eux entourer et par ce moyen vont
détruire La Vaisne pâture et obliger Le bestial a un Extrême disette ce qui ote-
ras aux Laboureur qui nauront que peu de fond a céder a Leurs etât et par ce
moyen Lagriculture de la terre vas être négligez et presque rendue impossible
priveras en outre quantité de maneuvres de pouvoire nourir leurs Vaches qui
les Soulages dans leurs besoins pressant de leur propre vie...
Eure. ■ — Molincourt, 5 Mars 1790.
Messieurs Les officiez de la Nations de Paris. Suplie humblement Les habi-
tans de La paroisse de Molincourt Election de Gisors Et vous Remontre que
Le Seigneur de La ditte paroisse cest Mys Enposetion des Groux et voiry et d'un
Marais contenant Neuf acres ou Environ Donc il jouits depuis trois ou quatre
ans donc la communauté a Été Enjouissance depuis trois ou quatre cens ans
nayant plus de pâturage pour Les Bestiau.x ce qui Nous prive davoir du Betaille
pour fumer nos terre cela nous fait un torts au moins de quatre ou cinq cens
livre par an...
C'est pourquois nous avons Recoure a votre autoritee pour nous Rentre jus-
tisse et nous continuron nos veux pour vos santée et prosperitee de toute La
Nations '^.
Seine- Inférieure. — 6° quil y a au moins un tiers des habitans de
cette Ditte paroisse quils nonts que pour Commerce De travail que La filature
De coton pour Leurs Sussibtances Comme voila Le Commerce de cette filature
bas cette filature est baissée aussy, et Le blé très cher ne pouvants gagner pour
Les faire vivre. Ce qui Les occasionnes De Leurs maîtres a La mandicité jointe
aux incorporations Comme La tail Capitation accesoirs ainsy que les Corvées
qui forme encore un quart de La tail qui sonts très hautes, et ayants une
paroisse remplitte De 1res mauvais Chemains Ce qui enpesche Le début des
Denrées ^...
Que Sa majesté daigne Suprimer les banalitéz des moulins ablé que jouisses
plusieur Seigneur alaquél les munier de leur Redevance agisses a leur i)rope
volonté sur les moulages des Sujets qui nont point liberté de leur pourvoir ail-
leur *.
1. Arch. Nat., D. XIV^. Cf. Corn. Dr. féod., p. 553-554.
2. Archives du Royaume, Reg. D. XIV, n» 26 (Eure).
3. Archives de la Seine- Inférieure, Cahier de Doléances de Beaubec-la- Ville (Bailliage de
Neufch;\tel-en-Bray).
4. Archives de la Seine- Inférieure, Cahier de Doléances de Hotot-sur-Dieppe (Bailliage
d'Arqués). — Notez que ce paragraphe est reproduit plus loin.
PAYS DE LANGUE D'OIL 431
Article Cinqieme. — Par Le passé Les habittans de cette paroisse avoient La
Satisfactions daller dans La foret Prendre du Bois sèche et des vieuilles scouches
pouris Cela donnoit un soulagement au menu peuple, que Leurs mojens ne per-
metoit point d acheter du Bois pour Sa Chaufe et même y Prenoit des Branches
pour La cuitture de Leurs pains, mais qu oy qua présent ^.
Article 3. — ... et qu'il puisse être levé une somme sur tous les voiture de mar-
chandise que Ion transporte de ville a lautre par la qu'el il serait tenu de payer
dans les bureaux quil pourait être établi le long des Grand Route.
Article 6. — Que Sa majesté daigne Suprimer les banalitéz des moulins ablé
que jouisses plusieur Seigneur alaqu'el ^ les munier de leur Redevance agisses
aleur prope volonté sur les moulages ^ des Sujets qui nont point liberté de leur
pourvoir ailleur
... ; sur ses sortes de représentations nous avons tout Lieu de nous plaindre
plus que jamais nous navons vu puis que dans notre paroisse on est a chaque
instant Exposé soit par incendie et fractions qui pouroient être faite et même
La mort ensuivre, par des mandiants qui demanden[t] Laumône La nuit comme
par force ce qui fait que nous craignons voyant que nous sommes exposée ; il
est venu dans notre paroisse de Mathonville plusieurs nuits suivantes chez Beau-
coup dhabitans demander Laumône et même de forcer de donner du pain ou de
Largent *.
NORD ET EST
Oise. — Pour a porter la paix desdis biens communeux entres le ^ povres
et le ^ riches aux sujets que le ' riches jouisse de bien quils peuves apartenirre
a le ^ pouvre sitoiens du territoirre français eus dissan pour leur réponses nous
paions le senposition du a la nations selon la quantitez des animeux quils ' von
paitre.
Mais Nous de mendon que le povres quils Ion ^^ point de bestieux a maîtres
paitres aux moin quils sois dan le cas de luis ^^ re venir quel que somme quils de
sa ^^ par que le riches peut jouire de sa i-* par des dis povres ous quils sois partajes
en nas quitant le inspots quils peuvre et dus ^* et vous savez que le riche re garde
le povres sens blable a un chiens quils ^^ passe dans le rus i*.
1. Archives de la Seine-Inférieure, Cahier de Doléances de Freulleville (Bailliage
d'Arqués).
2. Dans ce Cahier, les e mal formés se distinguent mal des i, cependant l'i est générale-
ment pointé, ce qui permet dans les deux cas ci-dessus de préférer la lecture qu'el.
3. Les t du manuscrit étant généralement barrés, il faut probablement lire moulages
plutôt que moulages.
4. Archives de la Seine- Inférieure. Cahier de Doléances de Mathonville (Bailliage de Neuf-
châtel-en-Bray) .
5. Édit. : les.
6. Id.
7. Id.
8. Édit. : de.
9. Édit. : qui.
10. Édit. : qui n'ont.
11. Édit. : leur.
12. Édit. : leur.
13. Édit. : la.
14. Édit. : et dus ; — lire : être dus.
15. Édit. : qui.
16. Édit. : la rue.
432 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Je crois pouvoir traduire :
Pour apporter la paix au sujet desdits biens communaux entre les pauvres
et les riches, le conflit venant de ce que les riches jouissent de biens qui devraient
a|)partenir aux pauvres citoyens du territoire français ; et ils disent, pour se
défendre, nous payons les impositions dues à la nation selon la quantité des ani-
maux qui vont paître.
Mais nous demandons que les pauvres, qui n'ont point de bestiaux à y mettre
paître, aient au moins le moyen qu'il leur revienne une partie de leur part, tan-
dis que les riches peuvent jouir de la part des pauvres, ou bien que les biens
soient partagés à condition d'acquitter les impôts qui peuvent être dus. Vous
savez que le riche regarde le pauvre comme un chien qui passe dans la rue.
Tout est à noter dans ce texte ; le vocabulaire : être dans le cas =
avoir V occasion, être capable ; — les formes : quils = qui; — la syn-
taxe : l'infinitif revenir est construit avec une extrême liberté ; — la
phonétique : et dus = être dus, etc. ^.
Il y an à quy vive borgoy... dautre quy son riche., et quil jouisse de trois mai-
sons et lautre de cinq, et il fait partagé ce terrin ou maysons, et par se moien les
pauvres resterons avec rien du tout, parce que les biens quil se sont anparé reste
attaché à leur maysons, et ont fait leur partage pour cela, et sons venus comme
par voie de fait assemblé de trente ou quarante personne pour nous dépossédé...
N'ayant peut résiste à leurs effort, nous avons retiré et leur avon laisse nos peines
et nos traveaux anliberte pour Esvite les malleurs qui auroisent sucombez ; ils
ons partagé tous lesdit bien jusques memme les bled seigle ansemenssé sur les
avoines et orgieres, ce quil cause un degradement conssiderable ; à cette effet,
nous les avons assignés... dont ils on étez condanné aufrais, depent, demage et
interest et a dellessés les bien quil savoient emparé, dont ils ont condanné avec
le décret de quatre vin douze, le onze octobre, sur le bureau. Mais comme
étant rebelle à se jugement et décret, il ne veul point y consantir et sons detra-
vaillé et de venire même récolté sur nos terrin ^.
Messieur
Autorise par le Serment que j'ay fait comme Vray Sitoien Et notable de la
municipalité de La paroisse de beaudeduit département de loize Canton de
Sommeveux, je prend cette Respectue Liberté de vous Ecrire a deffaux de notre
municipalité non mouvante, au sujets de deux presoire a brasser sidre que les
Sy devant Seigneur dud. beaudeduit onte fait batire Sur la place dud. dud. beau-
deduit Et qu'ils Les afferme touts les ans a leur profit. Et comme jl ja plusieur
arbre tant sur Laditte place que dans les Rue Et que Lajent de M'' Courteborne
(?) Sy devant Seigneur dud. beaudeduit les avoulu detrure Et dont la munici-
palité dud. beaudeduit sy Est oposé Et ont Eu l'honneur de vous En jnformer
Et dont vous avez ordonné Les mot suivant, vous avez bien fait de vous avoire
oposé Et En cas que vous ne Laiez pas fait vous avez touts le droit de le faire
Cette pour quoy messieurs croiant vray que Les dit presoire vous apartienne,
1. Pari. Biens Commun., p. .512 ; Arch. Nat., pi" 329. Cf. Lagny-le-Sec, Canton NanteuU-
le-IIaudoin, .Vrr' Senlis, 12 avr. 179.3.
2. Pét" de deux hab. du hameau de Beslival (Oise) à la Conv., s. d., .\rch. Nat., F^" 329.
Cf. Part. Biens Commun., p. 541.
PAYS DE LANGUE DOÏL 433
ainsi que les dits arbre, je croirets manquere a mon dévoire Sy je ne mhonorois
pas de vous Enjnformere dans lesperance Et attente de votre desition
Arpenteur âgé de Soixante Seize ans i.
Messieurs, Six Laboureur De la parroisee De Cinqueux ; deladistrîque de Lien-
cour Cantont de Clermont ; avont L'onneur De vous reprégeanterre très respec-
tueusjemant ; quil yas Heûx toujour aux moins 400 bette aline (à laine) que
mouton Et brebis ; a preyeans yl janas (?) que 300 antous : les ofisier manisi-
paux Et M. Lemerre ; veûlle les fairre vandre tous quil nannes plus une dans La
ditte parroise ; avont mis un garde ; Et dix mesier ; de la parrois pour anpesere
de La gardere dans Les frice pâture quil ont toujour pâturé Et même dans les
Haux pré quil ont toujours pâture ; Et les Voirie qui des frison tou le jour cha-
qun aux drois de leur Eritage Les dit haux pré La plus grand partie apartins
aux Six Laboureur qui ont Les bette a linne ; + jl veûll que les Haux pré sois pour
pâture Les vasce Et cevalle ; pandans qu'il y as un bon mare qui contien 200
arpants ; dont Les dit munnissipaûx venon dans prandre trante arpant du milieur
du mare pour aferre une commeune de pre ; dont vendron lerbe Pour paiyere
Leur tan Et leur despance quil feyon [fejon ?] ^ dans la parrois. Il dize Ette les
mettre detous ; Sepandans Messieurs La plus grand partie desabitans vousdrés
que Le mare rest toujour entotalle pâture ; messieurs nous vous avont des grand
obligations dis quaprezeans des bien que vous nous faitte nous avont toujour
prière Le bon dieu quil vous soutienne et de Contineure Est nousEsperont que
vous nous soutindré notte betaille quil nous Est très hutille pour Les fermiers^...
Somme. — Il ne faut pas permettre a tous ceux autrefois feaudaux dabi-
ter dans ces comune pour partager avec les habitant, vu que ces pauvre malheu-
reux nont esté destruit que par leur puisance féodale, plus * par la tail et tous les
autre inpos quil ont paie pour Eux, plus par la malice et mauvaise foi de vou-
loir Elever des haute futee darbre pour empêcher lorient ^ du solail autour de
leur terin, ce qui cause un domage considérable à ces pauvre malheureux qui
auront cultivé leur terin pendant un an entier et quil na ® pas d'autre resource
pour vivre, c'est pourquoy je vous prie di ai avoir égard '.
Pas-de-Calais. — Dans ce pays, souvent le désordre est tel qu'on
n'arrive que partiellement à reconstituer la forme normale et le sens :
Il est à considérer que si l'ouvrier formeroit entre eux les municipalité, il tra-
vailleroit avec prudance, il eviteroit aux embarquement des grains party la
plus intéressant pour lui, il vous donneroit à découvert dans toutes les demande
que la haute Coure pouroit demender tant pour le nombre de terre qu'il se trouve
dans les paroisse pour le dépouille, et généralement quelconque il sapropriroit
1. Arch. Nat., D. XIV, 8, Beaudeduit, Oise, juillet 1791.
2. Les j ressemblent à des z.
3. Arch. Nat., D. XIV, 8, Dep. Oise, C" de Cinqueux.
4. = de plus.
5. = les rayons (?).
6. = que n'ont.
7. Pét» d'un hab. au Gom. des rapp., la Portelette, hameau (Comi» d'AbbevlUe, Somme),
6 janv. 1793, Arch. Nat., Fi» 330. Cf. Part. Biens Commun., p. 619.
Histoire de la Langue française. X. 28
434
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
(?) des biens des pavres il balanceroit tout avec sagacité, il tacheroit deviter a
la décadence de ses frères ^.
A Avenne-en-Henaux, le 29 sept. 1790 A Cest Messieur De Lassemblee
Nationale dont jai recuur et Le suplie très humblement
Le Nome Simon Mathieu Bourgeois de la ville Daveune en henaux ayant fait
Lacquisisions des Droit Royaux Le 27 X'""^ 1789 pour en jouir le premiers jan-
viers 1790 au Sieur jean Baptis françois Joseph pierard Directeur Deposte, au
lettre, le poid banal, le. mesurage de grins Le tonlieux de Cuire, et le. pot a la Roux
Le droit sur le fille de. Leinne. Le Droit des foires que Ion perssoit Deux fois lannee
et pour le fert ?
Le 18 May Les Messieur de la municipalité de la ville Davenne ils mont mandé
a leur assemblée a lautel de ville pour mes faire Defence de nest plus percevoir
aucun. Droit que Lassemblee Nationale les avoit tous abolis Je suis allet ché Le
Sieur Jean Baptis françois Joseph pierard directeur de poste au lettre, je luy
dit que toutes les charge quils m'avoit vendu estion abolyes ils Le savoit mieux
que moy il ma repondu que cetoit mes afaire et quil nest pouvoit pas de cela
que je le pairoit la Rente Comme si jen jouisset et quand il mes lavendu. ils ma.
fait, tous le. promesse et moy je. nest vouloit point faire de. marché je. navoit pas
Le. moyens de. luy payer le dit pierard ma dit quils nest mes mandoit pas Dar-
gent quils mes le venderoit a. Rente Dont ils ma fait Beaucoup de promesse de
Bouche voyant cela je luy ay envoyet une Somations quils auroit a mes faire
jouir ou bien anuler notre marché ils ma fait reponce quils netoits pas obligé de
mes faire jouir et moy je nest suis quun petit Marchand Débiteur avec quatre
enfant quils noms guère De. travaille et du Mal. asset de faire honneur a nos
afaire et sils mes faut payer la rente de 328 — 10^ argent de france par ans et sils
mes faut payer cette some je suis totalement a. la. Ruine ils ny a que cest Mes-
sieur De lassemblee Nationale quils peuvent mes défendre auquel, je suply
autant quils es possible ^.
Aisne. — ... ils desireroient en avoir leurs droits partieres, s'il plaisoit
aux administrations les autoriser à en faire re server 460 jallois, pour tirer coupe
en foin et régain annuels, et pour Etre partagés par tous les individus qui com-
posent la commune ; cela leur feroit un grand avantage ; le surplus étant autant
que suffisant pour le paitrage des bestiaux, en attendant les coupes faite du
foins et regain qui, d'après le paîtrage, se recuillera encore avec fruits et, qu'au
surplus, il y a encore 300 jallois environ d'autres prés, que l'on ne récolte que le
foin, ce qu'à la suite ils deviennent encore à l'avantage du pâturage ^.
Ardennes. — Mais, Messieurs, encor que le pain sera moins bien cuit,
moins à propos dans les fours particuliers, qu'il ne l'était dans les bannaux ;
aupar delà des accidents du feu qui deviendront communs d'après l'adoption
par chaque citoien davoir un four en sa maison, il résultera *...
1. Pét" Sart, arpenteur, repr' des pauvres de Lendrethun (Pas-de-Calais) à la Législ.
Arch. Nat., F^» 333. Cf. Part. Biens Commun., p. 557.
2. Arch. Nat., D. XIV, 8 (Nord).
3. Pet" de la nuij. des habitants de Lesquielles Saint-Germain (Aisne), 3 avr. 1702.
Arch. Nat. F^° .330. Cf. Part. Biens Commun., p. 13.
4. Obscrv" du s^ Ilusson, de Sedan (Ardennes), 28 juin 1790. Com. Droits féod.,
p. 206.
PAYS DE LANGUE D OIL 435
Marne. — Nous ne citerons aucune pièce de la Marne, qui est
étudiée à l'Appendice II.
Meuse. — Disant que La Communautée du dit harville contien quarante
quatre feux dans lesquel il y peut avoir un tiers aisëe un tiers qua peine peuvent
il vivre, un autre tiers plus malheureux Encore, puisquil netrouve aux cune
ouvrage. Et par La II sont dans la plus grande misère des misères un barbare En
aurois pitiée, un père de famil prend Le peu de nippe quil Leurs reste va de porte
En porte pour Les vendre. Et Les donnent, a moitiée pour rien pour acheter de
Lavoine des pois Et des pomme de terre qui sont obbligëe de faire du pain pour
Leur nouriture se qui Est ordinairement nouriture de bestiaux Et les autres
sont poursuit de Leur Créancier. Oui ont ne scaurois croire La désolation qui
Est dans La Communautëe Et Les Chris persant de Lu manitée souffrante quil
se fait entendre. Il seroient cependant sauvée de toutes Les Misères si ont navëe
partagée il y a plusieur annëe comme il Les demande aujourd hui un tierre de
Leur Comune quil Est fâcheux de voir nous pauvres misérable de ne point pro-
fiter de Leur droit tandis quil y a sept a huit Laboureurs foulant La pâture avec
chacune trente bete Et dont il y En a une douzaine chacune une bete ou deux
Et le reste de ses pauvres infortunée qui nen non pas une seule Les vilages voi-
sines français et Lauraine ont partagée il y a dix ans. Et Même de ce moment,
aujourd huy ces communautëe sont a couvert du malheur dont ceux cy sont
atteint quoi quauparavant II fussent plus pauvres ^.
Supplie très humblement la municipalité de la communautez de démange
aux Eaux Dissent que cy devant les seigneur dudis démange ons jouis dun thier
de la Rivier dudis démange pour leurs bans que nul personne ny pouvois
pécher en aucune saison Et pechois Encors dans tous les états [étangs ?] de laditte
Rivier Et que depuis plusieur années les fermier desdis seigneur touche En sus
le thier dans le prix de lad judication des deux autre thier de sorte quil ne Reste
a la communautez quune foible partie que les même fermier des seigneurs Exige
des supplians le thiers des pasquis communaus lors qu'on les mes en Reserve pour
en procurer un peux de nouriture pour les bestiaux en sus dune double portion
quils ons avec les supplians lors quon le partage ce qui Est contre lordonnance...
Que les pasquis du village sont laplus part joindans les terre presque Enclos
appartenant aux Seigneurs qui ons fais des enticipation sur lesdis terrains com-
munaux ce qui fais que la Communautez ne peus faire une juste déclaration
quis Est nesessaire de faire aborner lesdis terrains Communaux en donnant aux
joindans Et aboutissans leurs quantitez en produissans leur titre ^.
Haute-Marne. — Nous demandon sur cette article ^ aux lieux de nous
rebutez de payer linposition quil nous ont condamné *, afin quil ne rejette plus
aucun fraie sur nos bois, chose faite pour encor avoir la par des pauvre jens pour
rien, parcequil nous defendoit toujour de vendre nos par de bois allieur que
dans le village vus quil les feroit saisir, afin quil profitte des bois : se nettois ^
1. Arch. Nat., D. XIV, 7, Meuse, Harville-en-France, 29 mars 1790.
2. Arch. Nat., D. XIV, 7, Demange-aux-Eaux, Meuse, 24 mai 1790.
3. Ajouter que.
4. = à laquelle ils nous ont condamnés.
5. = ce n'éloit.
V36 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
point le pauvre qui étoit dans le besoin, qui et obligez de vendre pour payer les
fraie et imposistion de la commune, qui faisoit le pryx de sa propre par, cettoit
celui qui achetoit qui lui en donnoit ce quil vouloit ; nous demandon sur cette
article quil fut permis à tous citoyen de faire de sa par ce quil voudra et de la
vendre à qui il voudra i.
Que la Maîtrise de Chaumont leurs ont occasionné un Procès Ruineux avec
une Communauté Voisine appelle Lezèville qu'outre qu'ils ont Etés dépouillés
de la propriaité d'Environ quatres Vingts Arpents de Bois, ils leurs en Coûtent
près de vingt mille Livres de frais, ce qui fait la ruine Totale de Laditte Comté ;
ce Bois dont Sagit est premièrement Situé sur leur Finage et attenant au Jardin
derrière les maison Environné généralement quelconque de tous leurs finage,
tant. Terres Labourables, Chenevières, prés, abrevoires, et Bois a eux apparte-
nant, ny ayant aucuns Chemin pour y Conduire Ceux de Lezèville Pour en
Tirer la Dépouille de ce Bois Sans qu'ils ne Soient obligés de passer a Travers leurs
finage, ainsi soit que le finage se Trouvent empouillés ou non dans les temps ou
Ceux de Lezèville fréquentent ce dit Bois Ces Sortes de Chemin mal prétendus
par eux. Causent un Tord Considérable aux habitants de Laneuville aux Bois ^.
Meurthe. — Le maire de Xirocourt, que j'ai déjà cité, écrit d'une
écriture ferme et claire, en homme qui n'en est pas à son coup d'essai.
Voici un fragment de sa requête :
Une partie de ses habitants auroit voulus quil ni enrestat une partie sans être
partagé pour la pâture des troupaux et bêtes de culture ce qui porteroient un
préjudice irréparable si l'on ne peut plus faire de troupau en commun, comme
aussi quil en porteroit un et diminueroit la masse générale des subsistances sil
ni en avoit point des partagés C'est pourqu'oi que vous voudriez bien en ordo-
ner selon votre équité, en cas pareil Citoyen président il est très urgent de
décréter le mode de partage incessamment vue que c'est dans ces moments actuel
que s'est exécute ses partages et les différents qu'ils occasionnent ou de décréter
une loi qui sursisse ces partages jusqu'au terme que le mode pourra être décrété,
et par ce moyen vous rétablirer le calme et l'amitié fraternel dont voilà le seul
objet qu'il le rompe à la campagne.
Un autre objet dont met en usage les ennemis de l'égalité... et que dans une
grande partie des communes les habitants se cotisirent pour faire une certaine
somme au citoyen qui se devouroient au service de la patrie en qualité de volon-
taire ce qui fut cause que dans plusieurs de ces communes il si en trouvent qui
ont fournis le triple double de leur contingent et sont prêt a faire de même lorque
ils en seront requis dont cetoit comme a lenvie les communes contre les autres
voir ceux qui fourniroit le plus grand nombre de défenseurs proportionnément
à leurs populations et leur faire quelques dons en argent par reconnoissance dont
il si trouve une grande partie de ses communes qui ont vendus quelques pièces
d'arbres ^...
1. PJ't" d-< piivrei d3 Lt(Tjl-le-Pjtit (H'^-Mirns), 2 5 mirs 1792, Arch. Nat., F^» 330. Cf
Pari. Biens Commun., p. 161.
2. Arch. Nat., D. XIV, 6, Laneuvllle-au-Bois, Ch.-lieud'Écheney (H"-Marne), 28 juin 1790.
3. Xirocourt (Meurthe), canton d'Haroué, .\rch. Nat., F'" 329, s. d. Cf. Part. Biens Com-
mun., p. 527-528.
I
I
PAYS DE LANGUE DOIL 437
Le Département de la Murthe, en assemblée générale, demande la supresion
deu droit ; que le Posibilité de la pâture fusse Estimée Et Partagé, savoir, moi-
tié aux Propriétaires ou fermier, et l'autre, partagable, en tous les habitans :
par ce moyen, les Pauvres malheureux, qui nont point de propriétés, ont la faci-
lités de Nourir, Vaches, porcs. Brebis, etc. Sur la pâture ; et les propriétaires
tirer partis de son avenant ; c'est la justice Toute pure !
Pourquoy : Que les cydevantseigneurs, auroient le droit de tirer partie sur
un terain qui nelui appartient point : ceseroit une injustice : Vos loix ne seroient
point Exécutées : Ilya bien des cydevantseigneurs, qui nont point dix Jours
de terres sur unban, Et qui y font pâturer deux à trois cent Bêtes : cela est
criant contre tous droits de propriétés et des Gens ; faut il encore que l'ençient
régime subsiste ? Qui Etoit remplie d'iniquittés Et d'Injustice, vous empêche
de prononcés ; ou que vous fussiez empêché par les pretandûes fournitures de
la Ville de Paris non ! Il ne lefautpoint ; vous vous êtes trop bien conduit que
pour souffrir un pareil abut i.
Il n'y a dans cette communauté aucuns émolumens, excepté leurs bois com-
muneaux ; qu'ils n'en ont que très peu, où ils sontes obligés d'envoyer leurs bes-
tieaux en pâture la plus grande partie de l'année, n'ayantes aucuns pâquis val-
labes, ny aucun autre terrain pour vaine pâtures, et la plus grandes partie de
leurs bois étante dégradés d'ancienté, et dans lesquels bois le Roi tire le tier dans
les vendes ^.
Jeandel, maire d'Housséville, écrit :
... en solicitant de son mieux les habitans, ariver a son but, leur fit entandre
faussement que cela leurs y cotteroit fort peu... aux surplus, il et survenu l'en-
tretiens des routes et casernes de maréchossée, que par ordres du Roi a falu
contribuée, etc. ^.
Les femme et fdle se trouvant l'hiver a la venu * d'un vicaire, qui ne peut pas
même fixé d'heure à cause du mauvais temps, les hommes peuvent encore
prendre la liberté de s'aler chauffé chez Messieurs les religieux, mais ces femme
et fille ne pouvant entrer dans ces communauté religieuse se trouvant le longt
du service divin étant assis ^ sur le pavet, et souvent dans des moments... ce
qui a occasionné beaucoup de personne de ce sexe incommodé ®.
Une grande abbus et injustice au préjudice de plusieurs personne se pratique
par les juifs, et dont le dernier doivent [sic] être dans un lieu irréprochable [inap-
prochable ?], desquels cependant presque toute ville et village commencent à
être parsemés, lesquels, sous un prétexte plausible de rendre services à des [sic]
certain particuliers embarrassés des [sic] dettes, leur prêtent de l'argent, mais
pour leur rendre service, mais pour les ruiner, car c'est certain qu'il [sic] en don-
nant 100, il serrant [insèrent ?] dans la promesse 125 '...
1. Arch. Nat., D. XIV, 6, de Dieudonné Laboureur a fribourg, par Dieuze, « lequel a
quelques Connoissances ».
2. Ch. Etienne, Cahiers de DoL, Bailliages Gén. Metz et Nancy. Nancy, 1930, t. III,
p. 115 (Paroisse de Dolcourt, arr' Toul).
3. Id., Ib., t. III, p. 211-212 (arr' Nancy, comm. Haroué).
4. Êdit. ; à l'avance.
5. Édit. : Assises.
6. Id., Ib., t. III, p. 325, Cahier de Saxon, Bailliage de Vézelise (arr' Nancy).
7. Grening, Bailliage de Dieuze, p. 117-118.
438
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
A quoy aboutistit que tant d'abbayies, corre et rentier détienne les vivre,
l'or et l'argent au préjudisse des pauvre et menus peuple que la plupart sont
obligé de mandier et féminer ^ la pluspart du temps, ce qui ne manifestes que
révolte, car rin de plus pressant que les allimments, etc. ; et en étante bien c'on
j)ance ce quy feroit molthyplier vice, que l'encourragement et les force ne provient
que par les allimment au corps j)0ur pouvoir se livrer à l'agrisculture de la terre.
Ajouteras-t-ons que la faincance ramène la pauvreté ? misse scy à toutes
étante les riches se bornet à faire travaillier, et qu'an cas de fainéance l'on charge
à s'en refusser l'on aurait bien (lisez : lieu) à la réprimand, et [à] la plainte à
]>orter pour [y] obvier et à y remédier par devant la municipallité qu'il a plus
à Sa Majesté d'établir en cette province ^
Vosges. — Disant qu'autaurise par Les Lettres et pattantes du Roy à
dessarter et defîricher Les terrins inmutés de puis un tems inmemorialles. Les
Lettres et pattantes en datte du mois de may 1773, En Consequance Le Supliant
fit reconnoitre un terrin inmute de plus de cinquante ans.
Il Se Livra au defîrichement du dit terrin et après avoire travaillié pandant un
rnoy Les dammes Religieuse de La Congrégation de Mircourt Lui firrent somma-
tion de se dessister dudit terrin de dans ce Canton suivant Leurs tiltre...
Le Curé de Mattaincourt avoit complanté une Vigne de puis Six ans et avoil
de sandu d'une toise dans Le terrin du supliant et y avoit fait un fosset pour Lese-
parer son terrin inculte et il en avoit même prêt la terre...
Tous les ans Le Directeur des dames ont la Cruauté de faire sesire le peut de
Revenue chaque année que le Supliant peut percevoire ^.
PARIS ET RÉGION DU CENTRE
Paris. — Il n'est pas difficile de trouver des textes, écrits à Paris,
iiù pullulent les fautes de toutes sortes. Le rapport suivant de Monic
a été rédigé en plein Paris :
Mais d'où était Monic ? Où avait-il vécu ?
Il dit à cela qu'on lui a payé le cuir et non la manutention, et avec le rebut qu'ils
éprouvent à chaque livraison, souvent avec raison, mais quelquefois aussi à tort
par l'incapacité de ceux qui sont nommés pour expertiser les souliers, faute de
connaissances, qu au lieu d'encourager les ouvriers à continuer leur fournitures,
y peuvent jeter le découragement et aggraver la pénurie des chaussures *.
Les gens de l'assistance écrivent du même style :
Nous demandons que dans l'habillement il n'y est [ait] aucune préférence
d'ailleurs étant tout [tous] à la même pension, nous devons être tous égaux... nous
en voyons dans cette maison qui ont des habillement[s] tous les ans ou dix-huit
mois, pendant que d'autrc[s] n'en ont que tous les six ou sept ans, et même qui
[qu'ils] font pitié, cela n'est cependant [pas] juste. Nous demandons qu'à l'ha-
1. * God.
2. (^h. Etienne, Cahiers de Dol., Cah. Bailliage de Dieuze (N'cufvilhifîc). Nancy, 1912.
p. 290-291.
3. Arch. Nat., D. XIV, 11 (Vosges), Mattaincourt, avr. 1790.
4. 16 niv. an II-5 janv. 1791. P. Caron, Par... Terr., t. II, p. 196.
PAYS DE LANGUE D'OIL 439
billement neuf l'on nous laisse le vieux, sofîre [sauf] à nos dépens à le faire raco-
moder et même à le rendre au premier neuf, mais quand [quant] aux veste et
culotte, qu'on nous les laisse, vu qu'ils nous sont util à grand chose, vu qu'ils
nous servent à racomodé nos bas, et des chanson pour l'hivert, mais comme une
jiarty [e] de nous sont infortuné, c'est pourquoi que ménageant notre habit neuf
pour pouvoir être dans le cas d'aller proprement à l'église... cela doit être fort
indifîérand à Messieurs les Commissaires...
Pour de chandel[le], nous n'en avons ni été, ni hivert, à la vérité nous avons des
réverbèrres qui s'éteigne[nt] volontier toujour au milieu de la nuit, il ne peuvent
éclairer que dans la longueur des dortoirs, étant suspendu au milieu, mais une
ruel de quatre pieds de large, entouré de ridaux de serge fort épais, il n'est pas
possible de tirer de lumière, ce qui fait que dans l'hivert, où le jour et tout à fait
tombé à quatre heures du soir, et nous sommes obligée par là de passer une partie
de la vie toujours dans les ténèbres ^.
IVIais d'où était ce pauvre ? Il faudrait des recherches spéciales
dans les archives des hôpitaux pour l'établir. Et il en est ainsi
d'une foule d'autres documents. Dès ce moment, Paris était le grand
réceptacle de gens venus de partout. Au reste, dans la première
partie de ce volume, nous avons eu déjà l'occasion d'étudier en
détail des textes populaires parisiens.
Seine-et-Oise. — A Nos Seigneures Mesieurs les ôficiées De lan Samblée
nntionalle de parie. Supliant très humblement la personne de Jean Baptiste le
Sueures Josephe le Sueures pierre Le Sueures Et Jenevieve le Sueures frères et
Seure vous remontre Et vous represantte Mesieus que Le Baron de Berteuille
Jouis Et posede Eun Clos plantée en partie Darbre frustiees Size Sure le tes roire
De mon binne De vans la portte de La ferme y luija Cinquantte quatre an que les
perssonne a non faij la de mande les Seigneures les on Repousée pare les puissance
quile posedées Ett le baron de Berteuille quij a a jetée La Ditte terres De Mon-
binne les repouce Egalle mant De leure bien.
Le Dit Eritage leure a partien pare droit De Suxetions De Defeunt Jean Bap-
tiste le Sueure leure Père quij avé Éritée De Jeanne Brouce Sa mère quij Etée
filles Éritieres De Sebastiens Brouce Son grand Perre En tandu que Jean Brouce a
desedée avant Sebastiens Brouce Son père... ^
Seine-ET-IVIarne. — Le dix neuvième jour deprairial deuxième anée repu bli-
caine a Cinq heure derelevée Est conparu devant nous mambre du comité revolu-
sionere de coulomnier sur linvitation que nous lui en avons faite le citoyen claude
francois orchamp lieutenant dusiéme bataillion deparis donc le détachement est
en Stasion en cette commune alefîent ses dit âgé detrantesix -ans natif deserre
Les naurois dixtricle de ve Zoul département delà haute Saune alefîet de donne
Les renseignement sur le nommé mayou propriétaire a aulnoy canton de cou-
lommier et sur les personne de confience qui sont dans cette maison même Sur ceux
quilafréquente interogé Si le dit mayou détenu dans lamaisons darret de cette
1. Observ. s. 1. régime de l'Hop. des Incur..., prés, à l'Ass. Nat., Tuetey, Ass. Piibl., t. I,
pp. 156-159.
2. Arch. Nat.. D. XIV, 10, Courcelles (S.-et-O.).
440 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
commune Loi are mis des papier lettre out autre obget pour les porter ouïes faire
porte Soi ala citoyeine bance fille de confiience dans Samaison daulnoy ou atous
autre autre personne duliex que de coulommier et autre endroit arepondu que
mayou ne lui a jamais remis déffet ni papie pour les porte asamaison d'aulnoy
que plusieur fois ila parlé audit mayou parla feunetre qui lui recommandet daller
voir commant les travox allet chelui que poure lintereit delarepublique et dapies
avoir entondu dire que ledit mayou etoi un homme suspect et avarre, ilafait
cequil aput poure decouvrire nesetrouveroit rien adenoncer contre ledit mayou
qua cet cet effet qui lenexistepas il Sopposoit même des Ecrit quile serandoit
Souvent ché lesitoyen fournier cabartie ou il on rancontrée lasitoyenne banse
alaquelle arapporte cequi le dit mayou recommandet de faire poure Les travaux
desafermé et quile fesoi poure Sonde
cette fille de confience demayou sure les effets et numereire qui oroy put es Ire
Soustrait
Interosgé sil a connoissance d'un etcrit dudit mayou qui Setrouvait estre dans
les mains du nommé des Serins oficie desante de cette commune le dit biliet après
estre sorti de la maison darest de cete commune et donc le dit mayou lavait fait
passée audit dexSereins par lequel il a été Rapporté quil contenoit quile navoit
plus de confience tant dans le dit orcliamp que dans louis Renard son domestique
et que ledit dessereins brûla ensuite le dit billiet arepondu quil nan ajamais ut
lamoindre connaissance de ce billiet Interogée poure quel motif adit aunomme
Louis renard aumoment oulonle conduisoit dans lamaison demayou ala maison
darres decoulommie quil ne devoit rien dire ni déclarée et aumoment ou ile pas-
soit devent laporte du nommé fournier carbartier audit aulnoy oulouis orchamp
se trouvoit alors arepondu quil est faux quile ait tenu un Sanblable propos qui a
recommandé aucontraire adit arenard et aunomme beurgale denepoint semeler
des affaire demayou que sile savoit quelque chause les intere de larépublique dele
déclarée aumembre du comité du comité et que auparavant ila recommandé ausi
ala fille banse déclarée également les effet et autr objete qui auroit pu estre sous-
trait interrogé silafille banse ou toute autr personne atachée alamaison dudit
mayou et autre tant daulnoy que de coulommier lui onfait quel que confidence
et sil a fréequante les citoient banse perre et fix qui Gouvernaitout La maison
demayou et arepondu que non et quil najamais fréquente lesitoien banse Lecture
faite desa déclaration adit estre sincer et véritable et quil y persiste
n° 15 Vive la Republique.'
De la Soceité populaire de maupertuis le vingt floréal lan deusieme de 1ère rei)u-
blicaine
frère et amy nous vous font part du désagrément que nous avons des Corps
Constitué de la Commune de mont lunité Cy devant Saint aujustin Dapres leur
avoir Ecry par deux différante foy pour les inviter de faire oter les armoirie ten-
dante au droit feaudeaux qui Sont sur plusieur Borne de leurs Commune qui
ofusque la vu a des vrais républicain il nont ny fait otée les armoirie ny ne nous ont
répondu Citoyens membre Composant le Comité revollutionnaire séant a Cou-
lomier nous vous donnons Connaissance De Ce desagremens, Salut Et fraternité
Membres du Comité dépuration de la Société populaire de maupertuis Sousigné
Barthélémy Lentendu Gillard Bernard JfLouis.
Eure-et-Loir. — Représatation fait par les habitans de Maupertuis, aux
Messieurs les Députés, qui concerne les pâturages des prés.
PAYS DE LANGUE DOIL 441
Messieurs nous avons L'honneur, de vous représenter que les pâturages des-
dits prés Soit partage en deux parties, Savoir que le prés haut Resterants pour
mettre les Moutons, des Laboureurs et que les prés bas qui contient ou Environt
Six a Sept arpents nous prions Messieur de faire antation [sic] que nous n'avons
ces prés la pour pâturages pour nous Bestiaux à Corne delà ditte paroisse, et que
le Moutons ny Entre pas. Entendue que les dittes Betes a corne, ne trouve point
apaître après eux ^ les-dits moutons ce qui Empêche Les pauvres de vivre et de
substance, dans nos maisons, acause denos Enfans et des Jmpositions, porté deSa
majesté ! Nous vous * prions Messieurs de jeté les yeux favorable sur nous Nous
avons L'honneur de vous représentez nos respects Messieurs ^.
Mes très cher citoiens je Lhonneur de vous pressenter cest ligne pour avoir
lonneur de vous saluer et aninème tems de vous prier souvotre bon plaissir davoir
La Bonté de me randre Rayson ausujet de nos commune que vous nous remeté
annotre possetion. et pour an faire La divission atous Les citoyens apartys
égale petis comme gros pour tacher de Les subsister dautamp que nous étions
prive totalement de nos droys quil nous êtes acordé danla bonne foy. et anmême
temp de me faire Sage pour les agrays quem et tranger qui aprys cette Commune
abail des ajeans de Monssieur frère de feun le Roy qui nous ondepoule de cette
commune luy ondonné toute la Commune anpaillé même tous Les Labour tous
prest a sumer et que ce misserable voyant que vous nous remette an notre playne
possession. Vantous les paillie pour nous an priver tous : ainsi mes très cher
citoyens nous vous demandons souvotre playsir davoy La Bonté de nous acorder
tous cest angrays pour an fayre la divission. a partis égale atous Les Citoyens de
notre parroisse antandu. que cetranger nanna jamays Rien payer et même quil
na jamays charché cafaire payne atous et même vouloere nous priver Le pâturage
de tous nos Bestiaux ne cessayre pour fayre langrais de nos serre maigre tous les
decrést que vous nous avez anvoyé...*.
Loiret. — Les Suplians joins aucayer des Représentations de Sires de vos
vu bien faisantes une reponce cy cela sepeut, pour comble de leur espérance cest
cette grâce quil espère, de vostres dignes personnes, dont nous avons le Bonheur
devons avoire, comme étant nos protecteur dans nos pressant bessoins, par le
sél et les impots dont nous en apercevons Déjà quil devienne moins pénible dont
ont espère encore que vous les adôuciré par vos travaux qui Sont Sans Relâche,
pour secourir le pauvre infortuné qui gesmissoit sous leurs pauvres chaumières ;
mais ilont Recourt avos Grandeur par une confience inestimable quil ont toujours
este lié avos état, par une extrêmes amour, nayant Rien a esperere que devoire
Revivre vos généraux Travaux pour le Soulagement De tous les citoiens qui ne
desires Rien autres choses que D'envoyere l'accomplissement qui fera connoitre
vos travaux comme un chef Doêuvre De la nature qui Retournera avotre Gloire ^.
Loir-et-Cher. — Demander pour l'Encouragement de Lagriculture, qu'en
faisant [déchirure du papier; suppléer: par] ceux qui défrichent des terres incultes
1. Mot ajouté.
2. Id.
3. Arch. Nat., D. XIV, 4, n" 27, Dép. Eure-et-Loir, signé Huahd, Procureur de la Com-
mune, 19 juil. 1790.
4. Citoyen Répécée, Mayre de Revercourt, 21 juil. 1793, Arch. Nat., F^*' 320.
5. Arch. Nat., D. XIV, 5, Mézières-en-Sologne (Loiret), 8 juin 1790.
442 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
les formalités nécessaires on jouisse de l'exemption pendant quinze années non
seulement de tout impôt quelconque mesme des dimes et terrages (Brinon).
observons que notre paroisse est un terrain très rude a cultiver dans une partye,
Et l'autre en très mauvaise terre, Et qui est dune médiocre culture, Et même En
d'anger qu'il y en reste une partye en auvale, attendue que notre paroisse est très
Mal Mcriginée par le seigneur de la paroisse, qui est un abbé, qui en [sic] est le
seigneur, qui a aux moins la moitié de la paroisse, a qui il affermé a un fer-
mier gênerai que les fermier n'ont aucune gratification, et même très rude, ausdits
fermier, pour les faire payer, sans ménagement, soit qu'il souffre gresle ou rouille,
il nont aucune resource de rien, ainsy nous demendons que tout abbé qui jouisse
de bien de main morte En jouisse eux même Et d [sic] afferme leur terre eux
mêmes Et qu'ils ne donne jamais leur bien a des fermier gênerai, parce que sy il
continue seulement encore trois ans il restera la moitié de notre paroisse en auvale
ainsy il est très fâcheux pour des fermiers de souffrir [sic] des perte, et de n'avoir
aucun soulagement, et Encore il est très fâcheux pour notre paroisse dans avoir
aucun soulagement sur les taille et autre imposition (Ruan).
comme la plus parte de ses terrage apartien au Clergé qui ne peuvent faire aucuns
arengement avec les propriétaire afin que ses charge se peyasse en argent ou en
grain sil estoit otorisé a faire des arangement avec les propriétaire cela feroient
un grand Bien. (Semerville).
Cher. — ... ont luy porte la paste, et comme les tiltre ne porte que cinq deniers
par Boisseau et De plus il prend aux personne qu'il font cuire des morceaux
de pastes sortant d'appres le mesme Boisseau que les pauvres gens mette du Scel,
et quelque fois un peut de Beure pour attendre leur pain à cuir, jl leur Rogne â
touttes fois au Moins pour un sol, de paste les pauvres particuliers pleures voyant
le tord que cette homme leurs fait tous les jours, ne luy appartenant pas, Ses
Devanciers qui avoist cy devant ce même four ne l'ont jamais fait car tout au
Contraire ils ay portoit d'jnclination a le faire céure aujourd'huy Messieurs
il veult se faire payer De force Deux Sols et prendre de la paste ce qui luy plaira
par Boisseau Disant que la Bannalitée est perdue...
il se Renferme et le garde chez luy, Layant fait cette semainne dernière et les
Mariniers ont Estoit obligé de Sen aller sans pain ce qui les ont oblige d'achepter
du pain de Boulanger ^...
Nous sommes si opprimés par les fermiers des prof)riétaires de la campagne
qui alanvie des uns des autres semparent de tous less biens quoiqu'il ne sont pas
cultivateurs de manière qu'il est presque impossible à tous cultivateurs de tenir
jusquaux moindre marché que desdits fermiers le tout à un prix si exorbitant
qu'il rcduisse à la mandisité lesdits cultivateurs, tant laboureurs que maneuvres
et après s'être emparé de leurs fonds s'ils en on et de leurs meubliers ce qui les
mettent hors d'état de satisfaire aux impôts de sa Majesté et ne leurs laissent que
les yeux pour pleurer ^.
Nièvre. — jay l'honneur de me Recrié a vous nos Seigneurs et Nos messieurs
les Députes qui ont été choisi pour régler toutes Les affaire dece Royaume ma
tristesse et mon chagrin est au Sujet d'un petit bien que javois acheté ou y ly
1. Arch. Nat., D. XIV-, 9 juil. 1700, Pétition au Comité des Droits féodaux de Perri-
chon Laine, h' de S'-Tliibault-sur-Loire (Loire).
2. Doléances Berry-Marmagne, dans Doléances du Baillage de Bourges, p. 5L
PAYS DE LANGUE DOIL 443
avoit un mineur qui etoit absens du pays dans le quelle les vandeurs avoit réservé
Ses droits, Le Seigneur du dit S* franchy en ajant eu anvie y la prévenu un notaire
pour en passer un Retret pour le quelle y mavons obligé a garenter Le droit du
mineur, et lautre en antier Dont y letoit a chargé de dangereuse affaire en dette a
mon égard, les vandeurs Sesoit Réservé les blez qui etoit Dans les terre et moy y
me les avont lessé emblavé ou ensemencé plus me les avons pris Sans me payer ny
ma Semence ny ma nourriture ny le labourage Des dittes terre De mieux y mavons
encore fait payer tous les impots Royal Dont le dit bien étoit chargé même les
frais des quitance qui ne mavons pas voulu Rembourser
De sorte que j'ay confiance a dieu et a vous messieurs Si vous avez la Bonté et
la charité de faire mansion de cela Dans les affaire je scay a tous jamais et nou-
bliré jamais de prié Dieu pour vos conservations ; et comme c'est une chose incré-
dule Sitoutes fois yl en etoit question je mobligeroient d'en faire la preuve de tout
le monde de la paroisse ^.
Yonne. — 2^ La demande faite par L'Exploit de deux mesure d'aivinne. Lon
refait point La distinsiont a quelle, son. du. Cette. Sance, Et que. Les deux
mesure, sonte pour paitre En pâturage au bestiaux dans Ces dit bois Et même
Lon na droit d'allere. En. Ces dit bois de ce Seigneur, Mais Cette poulie. Vif,
Emplum que. Lon-demande Ces pour Le droit de feux on doit auoire. fait Lade-
mande Suivant Le titre. Comme-Lon-doit paiere a Ce Seigneur de Rochefor,
que. sur cette article Ensieunement que. Lon doit paiere pour Chaque habitans
5 sol ou Unegelinne En plume. Ce. La este, au choit des habitans, de 5 sol que
l'on paiera : onte devenu a 6 sol. après 6 Sol. il onte devenu 7 Sol Et Ensuite ce
la auenu a 9 sol. Sur la contre dition de L'oquemantasion Ce la a venu a 12. sol
Et par Cette a quemantasion Est devenu, a. 15. sol. que Ce Seigneur Et fermière
on fait paiere de-puis 15. ans Et plus que. Lon nous a. fait paiere Cette oqueman-
tasion de toute Ces Sence dans une Et autre ^.
jay Ihonneur devons faire mille pardon Sy je vous intéron dans le moment ou
vous aite aucupé pour le bonheur delétat, jai donC Celle de vous Supliez que dans
mes petitte posession jai des volierre, ouïes paisan et bourjoie delà ville voisine
non pas Crain de tuée les pijon Sur nos toit et abimé les campagne par la pour-
suite deleur chase, ille est arrivé plusieur évenemen fâcheux puise que les persone
Se Cachaié derrière les aix pourtué les pijon dans les propieté d'autrui, je vous
prie mossieur davoir la bonté devons intéresé ala grase que jevous suplie de ma
Corder, permété que je maite Sou vos ijeux que je poséde plus déterre quil nen
faut pour la nouriture de Ses petit animaux et quil ne Seroi pas posible deles
enfermé Come lon a anonsé au risque deles faire périr etan un gibier chau [sic] e
sauvage, je désiray mossieur que vous me fasié la grase de mefaire pasaié [sic]
des edit en faveur de la supliante pour la Conservasion deses petitte Colombre que
je ferai publiez e afiché a fin daraité les paisan et tout Ceux qui détruise mes
volière ^.
1. Arch. Nat., D. XIV, 8. S' Franchy-en-Nivernais, 21 janv. 1790.
2. 14 oct. 1790. Pièce signée BoNTEQUON, femme demeurant à Rougemont ((;'" de Ton-
nerre, D. XIV, 3.
3. Arch. Nat., D. XIV, 11, Avallon (Yonne), 25 janv. 1790.
APPENDICE II
LA LANGUE
DE LA RÉGION RÉMOISE EN 1789
ÉTUDIÉE
DANS LES CAHIERS DE DOLÉANCES
DU BAILLIAGE DE REIMS'
La présente étude est l'œuvre commune de M. Charles Bruneau
et de moi. Après avoir noté les faits, les avoir groupés et répartis
en chapitres, il m'a semblé bon de faire revoir mon travail par
mon collègue et successeur, spécialiste des parlers de la région du
Nord-Est, dont il a fait pendant des années l'objet de ses études et de
son enseignement. Je le remercie publiquement ici de son précieux
concours.
LIVRE PREMIER
LES CAHIERS DU BAILLIAGE DE REIMS
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Le texte et l'édition. — Les raisons qui m'ont décidé à choi-
sir ce texte de préférence à tant d'autres pour l'étudier en détail et
y chercher ce que nous pouvons apercevoir de la langue populaire
de 1789 sont de deux ordres.
Tout d'abord les documents appartiennent à une région presque
entièrement francisée, et depuis assez longtemps, où les patois
1. p. p. Gustave Laurent. Reims, 1930.
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES 445
avaient à peu près complètement cessé de se parler, et dont la situa-
tion géographique était favorable aux empiétements du français,
les localités n'étant pas très éloignées d'une grande ville avec laquelle
. elles étaient en assez fréquentes relations. La préférence de celui qui
étudie le français se détermine pour ainsi dire à l'inverse de celle
du dialectologue, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu'il n'y
aurait pas une matière plus ample et plus curieuse encore à trouver
dans des pays plus reculés et moins sujets à l'influence du centre.
Mais pour mon objet il me fallait un type moyen de français cam-
pagnard, si je puis employer ce mot de « moyen ».
En second lieu, beaucoup de recueils analogues à celui qui sert de
base à mon étude ont été, comme je l'ai dit ailleurs, tronqués, expur-
gés, corrigés. Celui-ci, publié sous l'inspiration du cher et regretté
Mathiez, qui appréciait à sa valeur l'authenticité rigoureuse des
textes, a été publié très fidèlement.
On ne saurait trop féliciter l'auteur, M. Gustave Laurent, de son
excellente méthode et de sa haute probité.
Réserves préalables. — Cette étude ne prétend nullement
aboutir à des résultats rigoureux ; tous les philologues qui ont étu-
dié des parlers vivants savent pourquoi. Or, ici, des difficultés parti-
culières viennent s'ajouter à celles des enquêtes orales. Les phrases
que nous analysons sont des phrases écrites, et la graphie, si elle est
parfois révélatrice de faits réels, est souvent ailleurs un voile inter-
posé entre les réalités et l'observateur.
Enfin ce ne sont pas généralement les villageois qui ont tenu la
plume ou pris la parole, tant s'en faut. Dans beaucoup de cas, la
langue parlée dans la réunion a été améliorée, corrigée, c'est-à-dire
gâtée, par l'intervention de gens demi-instruits, qui ont introduit
dans le texte leurs mots, leurs tours et leurs règles, qui même parfois
ont substitué leur français à celui des gens du cru. Il faudrait pou-
voir classer les documents par ordre de fidélité, et ce ne serait pas
là un travail aisé, alors que tout à coup un texte perd son caractère,
devenant vulgaire pour quelques lignes, s'il est littéraire dans son
ensemble, ou inversement.
Nous verrons plus loin qu'on a reproduit des idées, des phrases,
prises au Cahier d'un pays voisin.
Je voudrais ajouter qu'il nous manque d'autres renseignements
encore. Un fait se répète, il faut l'enregistrer comme commun. Mais,
en cas contraire, est-on en droit de le regarder comme exceptionnel,
parce qu'il n'apparaît qu'une fois ou deux dans ce gros recueil ?
Je n'en ai pas l'assurance.
4i() HISTOIRE DE LA LA^'GUE FRANÇAISE
LISTE DES LOCALITES «
Aubér. = Aubérive (procureur syndic), fourmille de fautes.
Aumenanc. Gr. ^ Aumenancourt-le-Grand (syndic), id.
Aumenanc. Pet. = Aumenancourt-le-Petit (syndic et habitants réunis dans une
cuisine), très fautif.
Basl.-l.-Fis. = Baslieu-les-Fismes (syndic), beaucoup de fautes.
Bazanc. = Bazancourt-sur-Suippe (syndic), id.
Beaum.-s.-Ves. = Beaumont-sur-Vesle (procureur fiscal), beaucoup de fautes.
Beine (syndic, à défaut d'aucun ofTicier de justice), beaucoup de fautes.
Berm. = Berméricourt (syndic), très fautif.
Berru (syndic), très fautif.
Bétheniv. = Bétheniville (procureur fiscal), nombreuses fautes.
Bctheny (syndic, à défaut d'officier de justice), plein de fautes.
Bez. = Bezannes (syndic), des fautes, mais d'une assez bonne rédaction.
Bil.-le-G. = Billy-le-Grand (ancien praticien).
Boul. = Bouleuse (ancien praticien).
B.-s.-S. = Boult-sur-Suippe (syndic et officier public), d'une correction remar-
quable.
Bourg.-l.-R. = Bourgogne-les-Reims (syndic et greffier).
Bouzy (président en la justice), très bien rédigé.
Brim. = Brimont (lieutenant de justice), une certaine correction ; d'énormes
erreurs, mais rares.
Brouil. = Brouillet (lieutenant civil et criminel), le rédacteur a un style.
Caur. = Caurel (lieutenant de justice), assez correct.
Cauroy = Cauroy-les-Hermonville (id.), formules incisives et heureuses; remar-
quable.
Cern.-l.-R. == Cernay-lès-Reims (lieutenant de justice).
Chambr. = Chambrecy (praticien).
Chamer. = Chamery (lieutenant de justice), correct.
Champfl. = Champfleury (lieutenant de justice), très correct.
Champi. = Champigny (syndic), plein de faits curieux.
Champill. = Champillon (notaire royal), style remarquable, fait même des
phrases.
Chaum. P. = Chaumuzy (juge, prcv. chatell.), rédaction de Pinon.
Chaum. O. = Original des archives municipales. Ce dernier est criblé de fautes
et fait contraste avec P.
Chenay (procureur fiscal et syndic en l'absence du juge ordinaire).
Chigny = Chigny-en-Montagne (lieutenant de justice), assez correct.
Clair. = Clairizet (lieutenant en justice), peu d'énormités.
Coémy (ancien praticien, Henry Daubon, faisant fonction de juge), d'esprit très
libre et de style très convenable, sait rédiger une période.
Cormi. = Cormicy (avocat au parlement, prévôt), correct.
Cormont. = Cormontreuil (procureur d'office), nombreuses fautes.
Cormoy. Rom. = Cormoyeux et Romery (syndic et chargé de pouvoirs du bail-
liage de la s""'^ d'Hautvillers), très judiciaire.
1. Avec l'indication de la qualité du ré:lacteiir et une appréciation sommaire du
caractère que présente le texte.
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES 447
Coulom. = Coulommes-la-Montagne (échevins et juges), beaucoup de fautes.
Courcelles = Courcelles-lès-Rosnay (le cahier est écrit par un seigneur des envi-
rons, visiblement fort instruit et qui a un style. Malgré cela, encore
des fautes).
Coure. Roc. =^ Courcy et Rocquincourt (syndic municipal), très fautif.
Courmel. = Courmelois (juge), criblé de fautes.
Courvil. = Courville (ancien praticien).
Crug. = Crugny (lieutenant de juge), très bien rédigé et correct ; cependant de
très grosses fautes d'accord et des phrases sans queue ni tête.
Cum. = Cumières (bailly général, juge civil et criminel de l'abbaye d'Hautvillers),
très bien rédigé. Il est à noter que ce bailly, Rittier, et Michel,
greffier, font les « protestations et réserves de droit ».
Dizy (procureur fiscal justice d'Hautvillers).
Dont. = Dontrien (procureur fiscal justice), assez correct.
Ep. = Epoye (syndic), très fautif.
Ferr. = Ferrières (syndic), assez correct.
Germ. = Germigny (juge ordinaire), plein de fautes, par endroits véritable cha-
rabia.
Hautv. = Hautvillers (Rittier, bailly général), cahier remarquable par la
forme autant que par la pensée, où l'esprit du temps a pénétré,
ainsi que le langage philosophique.
Herm. = Hermonville (lieutenant de justice), bien écrit, malgré des fautes assez
nombreuses, sinon grossières.
Heutr. = Heutrégiville (syndic), fautif.
Hour. = Hourges (syndic), naïf et fautif.
Isl. = Isles-sur-Suippes (syndic municipal), vrai type de style populaire et de
langue parlée, fourmille de fautes, qui ne sont pas des fautes
d'orthographe.
Janv. = Janvry (lieutenant), d'une extrême incorrection, sentant la langue
populaire.
Jonch. = Jonchery-sur-Vesle (lieutenant de justice), quelques grosses fautes.
Jonq. = Jonquery (ancien praticien).
La Neuv.-l.-C. = La Neuville-Ia-Cuve (lieutenant de justice), assez correct, mal-
gré des fautes.
La Neuvill. = La Neuvillette (avocat, lieutenant de justice).
Lav. = Lavannes (syndic), nombreuses fautes de caractère populaire.
Les M. = Les Mesneux (lieutenant de justice), nombreuses et grosses fautes.
Les P.-Log. = Les Petites-Loges (lieutenant de justice), très correct, malgré
quelques erreurs.
Loiv. = Loivre (procureur syndic), bien écrit et correct, à peine quelques fautes,
d'esprit assez timoré.
Mail. = Mailly (praticien), très correct.
Marf. = Marfaux (lieutenant en la justice), en général correct, avec des fautes
qui surprennent.
Merfy (avocat en Parlement, lieutenant du bailliage), extrêmement correct et
bien rédigé, avec de grosses fautes pourtant.
Montb. = Montbré (syndic), grosses erreurs.
Monti. = Montigny-sur-Vesle (procureur fiscal), passablement rédigé, mais style
bien incorrect par sa brièveté et ses équivoques.
Mont-s.-C. = Mont-sur-Courville (syndic), type de style populaire.
448 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Moronv. = Moronvilliers (procureur fiscal), bien rédigé, malgré des fautes,
caractère judiciaire marqué.
Mourm.-l.-G. = Mourmelon-le-Grand (syndic).
Mourm.-l.-P. := Mourmelon-le-Petit (syndic).
Nogent = Nogent-I'Abbesse (syndic), grosses inexpériences.
Or. = Ormes (juge), des mots savants, avec cela d'énormes méprises, qui con-
trastent avec des passages très bien rédigés.
Pargny (lieutenant en justice), remarquablement bien rédigé, et pourtant de et
du confondus ; des mots savants : amovible, ignominieusement.
Pévy (laboureur, syndic en exercice).
Poilly (praticien).
Pom. = Pomacle (syndic), spécimen de style naïf et populaire.
Pont-F. = Pont-Faverger (lieutenant), démocratique, plein de haine et d'es-
prit révolutionnaire, hostile à la chicane, assez bien rédigé, mais
de grosses fautes.
Prunay (lieutenant), de grosses fautes.
Puis. = Puisieulx (ancien praticien), ensemble très correct, rien ne trahit le pra-
ticien.
Rilly = Rilly-la-Montagne (lieutenant en justice), sait sa langue ; très peu de
particularités à remarquer ; rien de populaire. Ce premier cahier
(6 sign.) n'est pourtant pas l'œuvre du juge. Il soutient les petits
vignerons, qui ont fait le deuxième cahier : c'est le syndic qui pré-
sidait, plein de style populaire.
Rom. = Romigny (ancien praticien), la rédaction sent le métier du président,
mais elle est remarquablement correcte ; passage très hostile
au système de judicature, en particulier aux procureurs ; à peine
quelques rares fautes.
Rosn. = Rosnay (procureur fiscal).
Sacy (lieutenant de juge), très correct.
S*-Br. = Saint-Brice-Courcelles (syndic), tout proche de Reims, ensemble assez
correct, quelques erreurs intéressantes.
S'-Et. := Saint-Etienne-sur-Suippe (ancien praticien), des passages d'une syntaxe
très populaire, rien qui sente le praticien.
S*-Hil. = Saint-Hilaire-le-Petit (lieutenant en justice), des passages corrects,
avec d'étranges méprises, sur la syntaxe en particulier.
S*-Léo. = Saint-Léonard (syndic), n'est pas d'un ignorant ; cependant nom-
breuses irrégularités.
S'-Mart. ^ Saint-Martin-l'Heureux (procureur fiscal et son greffier ordinaire),
prennent leurs précautions pour excuser leur style, et cependant,
comme on pouvait s'y attendre de la part de gens ayant des préoc-
cupations de cette sorte, cahier très correct en général. S'essaie même
à l'éloquence, sent le style révolutionnaire. L'orthographe est sue.
S'-Masm. = Saint-Masmes (syndic), très correct, élégant même. Pourtant quelques
phrases informes ; orthographe correcte.
S*-Th. = Saint-Thierry (lieutenant avocat en parlement, un ancien maître d'école
présent), même cahier qu'à Merfy. Quelques particularités à noter.
Orthographe correcte ; une partie très incorrecte, peut-être d'une
autre main.
Sapicourt (lieutenant de justice), très savoureux ; phrase sans construction ;
orthographe correcte, tachée de fautes énormes, des mots estropiés.
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES 440
Sapigneul (bailly avec son greffier, un mendiant), ensemble très correct. Sur
14 habitants, 6 ont déclaré ne pas savoir signer.
Sarcy (ancien praticien), demande pour les grandes villes un séminaire de maîtres
d'école, qui auraient ensuite un avancement régulier, et une retraite
d'invalidité ; rédaction très correcte ; orthographe régulière.
Sav. = Savigny-sur-Ardres (conseiller du Roy, lieutenant civil et criminel
honoraire), phrases qui n'ont ni queue ni tête, fautes énormes.
Sept-S. = Sept-Saulx (lieutenant en la prévôté), début pompeux, d'une rédac-
tion soignée, tout inspirée de philosophie, demande la liberté de la
presse, plein de sensibilité. Violemment hostile aux réguliers.
Appelle la nuit du 4 août. Quelques fautes.
Serm. = Sermiers (procureur fiscal), pensée très sage, style très sûr; des fautes
pourtant, qui ne sont pas des lapsus.
Serzy (notaire royal), cahier très court, orthographe correcte, quelques fautes.
Sill. = Sillery (ancien praticien), sobre et bien rédigé. Bonne orthographe. A
peine quelques fautes de langue.
Tah. = Tahure (ancien praticien), plein de pathos, mais d'une rédaction sûre,
malgré des lapsus.
Tassy, même cahier.
Thil (avocat en parlement). On copie encore le cahier de Merfy, — un seul article
ajouté.
Thillois (qualité du président non donnée. Il a un greffier), débute par du chara-
bia ; un article de pur style praticien, plein de grosses fautes.
Thuisy (ancien praticien), par endroits à peine compréhensible; le rédacteur pro-
teste contre les cahiers fournis tout rédigés par les villes et défend
les justices locales. La langue est sue du dehors, l'orthographe
assez correcte, mais des phrases informes.
Tinqueux (syndic), d'énormes fautes de langue, alors que l'orthographe est
assez régulière.
Tram. = Tramery (lieutenant en justice), cahier très court, orthographe régu-
lière.
Tré. = Trépail (ancien praticien et un greffier), cahier d'une orthographe cor-
recte en général, mais dont l'auteur ne sait pas rédiger une phrase
convenablement ; nombreux exemples de charabia incompréhensible.
Le rédacteur est nommé, c'est le syndic de Point et un nommé
Thontias Trichet ; non le président, ancien praticien, ni le greffier.
Tri. = Trigny (conseilller du Roi au grenier à sel, lieutenant de justice et le gref-
fier ordinaire), orthographe très correcte, d'une bonne langue. La
formule finale est tout à fait juridique.
Tr.-P. = Trois-Puits (procureur d'office en la justice), bonne orthographe, style
clair, mais des phrases non faites.
Verz. = Verzenay (procureur fiscal), cahier d'une orthographe régulière, mais
des phrases où les ellipses abondent, syntaxe incertaine, surtout
dans l'emploi des prépositions.
Verzy (lieutenant de justice et le greffier), orthographe très correcte, rédaction
nette et sûre ; avec cela pas mal d'irrégularités de langue.
Villed. = Villedomange (échevin et juge), remarquable de tenue ; l'orthographe
en général parfaite. Quelques lapsus et fautes.
Vil. en Sel. = Ville-en-Selve (avocat au parlement, bailly gruyer du duché de
Louvùis et un greffier), relativement peu d'erreurs de langue.
Histoire de la Langue française. X. 29
450 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Vil.-en-Tar. = Ville-en-Tardenois (lieutenant en la justice [huissier]), d'un ton
assez élevé, du style, des images, de l'orthographe et des fautes.
Villers-All. = Villers-Allerand (lieutenant en la justice), orthographe assez cor-
recte malgré des énormités, mais la langue est tout à fait populaire.
Villers-aux-N. = Villers-aux-Nœuds (président sans qualité indiquée ; selon
toute vraisemblance, d'après le passage concernant la justice,
homme de loi), bonne orthographe. Remarquable de pensée. Du
style, des connaissances, bonne langue. Idée de récompenses à
l'agriculture, aux mères, aux rosières, d'instituteurs formés chez
les Frères, un programme de révolution.
Vill.-Franq. = Villers-Franqueux (syndic et procureur fiscal ; celui qui parapiie
est l'échevin en la justice dudit lieu), du style, orthographe cor-
recte, rédaction très pure (idées d'une hardiesse remarquable,
exposées non sans déclamation).
Vill.-Mar. = Villers-Marmery (ancien praticien), l'usage de la langue n'est pas
sûr; des prépositions manquent, des phrases très louches, bonne
orthographe.
Vrigny (lieutenant de justice), bonne orthographe, mais des méprises grossières
et nombreuses sur les mots.
Warm. = Warmeriville (notaire et juge), assez bonne orthographe, mais l'expres-
sion est souvent barbare et incompréhensible, offre par endroits
le type du charabia.
Wez (lieutenant de justice), bonne orthographe, mais le vocabulaire est mal connu.
Witry = Witry-les-Reims (lieutenant en la justice), bonne orthographe, quelques
fautes, seulement c'est le syndic et son greffier qui ont rédigé.
Impression générale. — Les impressions qui se dégagent de
l'ensemble sont très mêlées. Ce qui frappe le plus, ce sont ces pages
informes, barbares, où tout est fautif, orthographe, vocabulaire,
grammaire, syntaxe, mais en face d'elles on relève des exposés
corrects, élégants même, dus à la plume d'hommes qui savaient leur
français et le maniaient en gens cultivés, capables non seulement de
correction, mais de style ^.
Voici des images :
Que le produit de ces tributs énormes qui l'écrasent forment à la source un
fleuve d'or dont les eaux s'épanchent lentement, se perdent peu à peu dans mille
canaux divers qui les reçoivent et les pompes [lire : pompent] et n'offrent en arri-
vant dans la plaine qu'elles doivent féconder qu'un faible ruisseau ^.
Est-ce un curé qui a pensé au pain d'amertume ^ ? C'est en tous cas
1. « La faveur aveugle va être ensevelie dans un oubli éternel ; ce sera dorénavant l'unique
bon droit qui l'emportera ; tout crime sera rigoureusement puni sans aucun égard pour le
rang de celui qui l'aura commis ; les dignités, les honneurs ne seront accordés qu'au vrai
mérite ; toutes les places seront à un espèce de concours ; dès lors le roy aura d'émincnts
sujets pour la robe, pour l'épée, pour toutes les classes de la société ; ils auront pour base
de leurs actions la probité et la justice, et par une suite nécessaire, les affaires de la France
seront rétablies d'une manière constante et durable » (S'-Mart., p. 901).
2. Tahure, p. 971.
3. Qu'il [le tiers état] ne mange plus dorénavant du pain d'amertume (Lav., p. 700).
013SP]RVATI0NS PHÉLIMINAIRES 451
quelqu'un qui a fréquenté les textes sacrés, ou qui du moins a pro-
fité des sermons qu'il a pu entendre.
Qu'on ne néglige pas non plus cette métaphore : « Ce sont des
frelons dévorans qui ont envahi les richesses de la laborieuse abeille » ^
Elle vient d'un homme qui lit Virgile et les Bucoliques, ou peut-être
simplement La Fontaine, plutôt que d'un possesseur de ruches.
Les gens, souvent simples, qui avaient à rédiger les Cahiers, se sont
servis de toutes sortes de documents écrits. Ils se sont parfois pro-
curé des Cahiers-types, où ils pouvaient trouver, exposés en un
français correct, la série de leurs doléances. Ils n'avaient plus, dès
lors, qu'à recopier des phrases rédigées par des gens instruits, en les
arrangeant quelque peu au besoin. Ils se contentent même parfois
de renvoyer à ce Cahier-type. « Les habitants de Cormicy au surplus
se réfèrent au Cahier général du Tiers État du bailliage royal de
Reims, le tout sauf à augmenter ou à corriger dans le cours des
États Généraux » (p. 48, art. 17).
Toutefois ces imitations n'ont pas donné aux Cahiers trop d'unifor-
mité. Il se posait, dans presque tous les villages, des problèmes spé-
ciaux. A Saint-Brice-Courcelles, les privilégiés « acquièrent du bien»,
de sorte que le poids de la taille a pesé de plus en plus lourdement
sur la communauté. — • Ailleurs, on n'a point de curé, il faut l'aller
chercher à plus d'une demi-lieue, par de très mauvais chemins, et
beaucoup de gens meurent sans avoir pu recevoir les derniers sacre-
ments. — Cumières « n'a point le moindre officier de justice chez
lui »..., « aussi est-il dans une espèce d'anarchie, tout y est dans le
plus grand désordre, il n'y a pas la moindre police » (p. 584). — Les vil-
lages agricoles n'ont pas les mêmes doléances à présenter que les
villages où l'on cultive la vigne ; les villages dont le sol est riche n'ont
pas les mêmes soucis que ceux dont le sol est presque entièrement en
broussailles.
La masse de ces textes, considérée de notre point de vue, est for-
mée de documents mêlés, où les taches sont tantôt nombreuses,
tantôt rares. L'observateur n'est pas peu surpris de trouver dans un
même Cahier des différences singulières d'un paragraphe, quelque-
fois d'une phrase à l'autre. Il est vraisemblable que deux mains
s'étaient succédé, l'une experte, l'autre naïve. Une autre observation
doit être faite, c'est qu'on est en droit de négliger souvent les articles
qui présentent des doléances de caractère général ; au contraire, les
réclamations qui portent sur des points de détail sont presque tou-
jours à relever et à étudier.
1. Villed., p. 1052.
CHAPITRE II
LES u CAHIERS » ET LES PRATICIENS
Notre premier soin a été de distinguer, dans les Cahiers, la langue
populaire du jargon de la pratique. Les villageois eux-mêmes nous
ont prévenus :
Messieurs des Etats Généraux sont sensiblement suppliés ... surtout d'être en
garde contre tous autres cahiers que des pauvres ignorants de plusieurs Commu-
nautés ont été de bonne foi faire rédiger dans les villes les plus proches faute de
savoir comment s'y prendre ^.
L'éditeur des Cahiers a facilité notre tâche en mentionnant tou-
jours, en tête de chaque document, le nom du président de l'assem-
blée : dans 83 communautés, c'est un homme de loi qui a dirigé les
débats. Mais le président n'a pas nécessairement tenu la plume :
pour certains villages, nous avons la preuve formelle qu'il en a été
ainsi.
Nous avons la bonne fortune d'avoir conservé un Cahier dans une
double rédaction, c'est celui de Chaumuzy. Nous avons d'une part
la rédaction des habitants (0), d'autre part celle d'un praticien (P).
Ce Cahier est correct et bien rédigé. Il est signé Pierre Pinon, juge,
prévôt de la châtellenie de Chaumuzy, qui y demeurait. C'est lui qui
présida. C'est lui aussi, sans nul doute, qui rédigea, car l'éditeur
G. Laurent a retrouvé dans les archives de la commune le cahier
original.
On verra que le texte de Pinon, si fautif qu'il soit par endroits 2,
est une transformation de l'écrit primitif.
La comparaison de quelques passages permettra d'en juger *.
Pinon. Original.
Cette servitude de lever le sel au Cette dure servitude de lever le sel
grenier établi dans les villes est pré- aux Greniers est précédé d'une formule
cédée d'une formule très désagréable : très désagréable. Les habitans de Chau-
les habitans de Chaumuzy étant éloi- muzy sont éloignés de près de quatre
gnés de près de quatre lieux de la lieus de la ville de Reim, ils sont obli-
ville de Reims, ils sont obligés de par- gés de partir de ché eux des les quatres
1. Verzy, p. 1041.
2. La transformation de la justice... miiltipli.
3. Chaumuzy, p. 423-424.
LES « CAHIERS » ET LES PRATICIENS 453
tir de chez eux, dès les quatre heures heures du matin (les chemins étantes
du matin, (les chemins étant très mau- très mauvais et difficile par raport aux
vais et difficiles par rapport aux mon- montagnes) pour se rendre ché le rece-
tagnes) pour se rendre chez, le rece- veur du grenier, à l'effet de se faire
veur du Grenier à l'effet de se faire enregistrer prendre des Bulettes et don-
enregistrer, prendre des bulettes, et ner leur argent. Et ne pouvant avoir
donner leur argent et ne pouvant leur sel atours qu'après Deux heures
avoir leur sel qu'après deux heures de de Relevé ; Ce qui est cause qu'une
relevée, ils ne peuvent s'en retourner partie des habitans ne peuvent reve-
chez eux, partie de l'année que la nir ché eux que la nuit souvent malade
nuit ce qui occasionne des maladies, et quelquefois en danger de mourir,
et des frais de voyage. Ils sont de Ils sont de plus obligés de soufrir
plus obligés de soufrir les visites des toutes les visitte des Emploies, ce qui
employés, ce qui les alarme, quoi les alarme, quoiqu'ils ne soient point
qu'ils ne soient point en fraude, toutes en fraude. Toutes ces Raisons fondent
ces raisons fondent les habitans à de- les habitans a demander la supres-
mander la suppression. sion entière des Gabelles : sa majesté
étante intéressé pour le bien du tiers-
état et de ses finances.
Faute d'avoir semblable moyen de comparaison, j'ai fait l'analyse
attentive du texte, pour reconnaître, d'après les mots et les formules
employées, si un homme de loi y a mis la main — et ce témoignage de
langage est plus sûr que les inductions qu'on pourrait tirer des idées.
Assurément il reste quelque incertitude. Car il est bien difficile de
distinguer parfois ce qui appartient en propre au milieu judiciaire.
Il y a des expressions et des formules dont l'usage ne lui était pas
réservé : les paysans les avaient apprises ^ tant bien que mal ^.
M. Charles Braibant nous a fait le portrait, précisément dans la région
rémoise [Le Roi dort), de ces paysans enrichis, d'une avidité féroce,
dont le seul souci est d'accroître leurs biens, et dont la seule lecture
est celle des actes judiciaires.
Quoi qu'il en soit, ce qui nous importe, ce n'est pas ce qui a pu
être emprunté au dehors, mais ce qui est « nature » et appartient au
peuple, dont nous nous proposons ici d'étudier la langue.
1. Voyez par exemple le cahier d'Isles-sur-Suippes.
2. « .^insi ils font deux mots de icelui : « dans le cas où il négligeroit... d'opter dans ledit
délay et " y celui " passé » (Cum., p. 578). Dans le même cahier, p. 559 : « la reconstruction
d' " y ceux " ». De même : « appartenant à " y celle " communauté » (Heutr., p. 659) ; « les
comparans sachant signer après qu'à " y ceux " lecture leur a été faite » (Lav., p. 704).
LIVRE II
MORPHOLOGIE ET PHONÉTIQUE
CHAPITRE PREMIER
LORTHOGRAPHE
Certains cahiers sont transcrits dans une orthographe barbare,
beaucoup dans une orthographe fautive.
En revanche, on est étonné de voir écrits correctement, même avec
une accentuation régulière, certains Cahiers dont les rédacteurs n'ont
qu'une connaissance très imparfaite de la langue. Ceci s'explique vrai-
semblablement par le genre d'instruction que leurs rédacteurs avaient
reçu. On leur avait enseigné l'écriture et l'orthographe, on ne leur
avait jamais donné une connaissance même approximative des règles
de la grammaire, encore moins du lexique.
Il serait vain de tenter un classement de ces innombrables fautes ;
— il ne serait pas moins vain d'en faire un relevé plus ou moins com-
plet.
Notons toutefois quelques fausses coupures : elles donneront une
idée de l'incorrection de certains cahiers, où les mots sont séparés ou
unis de façon à être méconnaissables : sans " a faire " ^ ; " la près
midi " 2 ; " a près s'être " fait enregistrer ^ ; dépense... " après levée " * ;
l'égalité des privilaiges dûs à l'humanité " au près rogative " et de la
religion ^ ; les " biens faits " de la nation ^ ; le droit de contrôle... timbre
de papier, scel, petit scel " et molument " ' ; sur " les qu'elles " il se
trouvent des arbres de bois blan^; on est obligé de semer des engrais
comme " s*' foin ", nantil et autres danrées *, etc.
1. Billy, p. 850 ; lisez : sans affaire.
2. Beaumont-s.-Vesle, p. 262 ; lisez : l'après-midi.
3. Ib., p. 260 ; lisez : après s'être...
4. Pcvy, p. 809 ; lisez : à prélever.
5. Brimont, p. 359 ; lisez : aux prérogatives. La phrase n'est pas claire.
6. Taluire, p. 970 ; lisez : bienfaits.
7. Pévy, p. 809 ; lisez : émoluments.
8. Chaiimuzy, p. 431 ; lisez : sur lesquelles (les Propriétaires d'héritages sur les qu'elles...).
9. Pévy, p. 811 ; lisez : sainfoin.
L'ORTHOGRAPHE 455
Les mots écorchés sont nombreux. Il y a là « faute » à proprement
parler : la transcription n'est conforme ni à l'usage, ni à la pronon-
ciation. Cahier, par exemple, qui est écrit " cahijet " à Rilly-la-Mon-
tagne (p. 845), " caillet " à Bazancourt-sur-Suippe (p. 253), devient,
sous la plume de Nicolas Péton à Germigny, " chahiet " (p. 624).
C'est une simple inadvertance, sans aucun intérêt. Des formes de ce
genre ne peuvent fournir de renseignements que sur la puissance de
distraction d'un homme peu habitué à manier la plume et nullement
soucieux de se relire. Ces erreurs sont fréquentes et l'on y retrouve
toutes les fautes que les paléographes ont étudiées et cataloguées
dans les manuscrits du moyen âge : des choses destinées à être " affer-
miées " ou admodiées ^ ; une certaine somme " fice " à payer ^ ; reste...
de la première " fondalité ^ " ; contraire à la liberté " françie^se " ^ ;
étant par trop " objementé ^ " ; c'est les entraves et "la génie" qu'il
cause aux " importunés " [sic] qui sont forcés de s'en servir ; de là
" une génie " dans les affaires « ; ne devroit-on pas anéantir toutes
ces " incestes " "^ ; secondé par une ministre si " intigre " ® ; siège
royal et " prèsial " de Reims ^ ; l'on nous menace de procès, de la
" plizon " ^" ; une redevance " précuminiaire " ^^ ; nous verrons bientôt
disparoître les intendants et leurs subalternes, les fermiers généraux
et leurs suppôts, toutes " sanglut ", devenus le fléau du peuple et
la ruine des provinces ^^.
Parfois les mots écorchés sont aussi coupés d'une manière arbi-
traire, et c'est un véritable problème que le lecteur doit résoudre :
les actes " sous imprivé " ^^, au lieu d'actes sous seing privé ; tous
les moines dans leur origine édifioient les peuples par leur pieté, leur
" désir teresente " et leur activité i* ; les impôts... nous " egrâces " ^^, etc.
Il en est dont le déchifTrement n'est pas assuré : les laisser crou-
pir et " senéseré " [s'énerver ?] à rien faire" ; Fait... et paraphé à
1. Vrigny, p. 1118.
2. Beaumont-s.-Vesle, p. 259.
3. Brimont, p. 358.
4. Chenay, p. 440.
5. Courmelois, p. 540 ; lisez : augmenté.
6. Aubérive, p. 229 ; lisez : gène, infortunés.
7. Sapicourt, p. 926 ; lisez : insectes (il a été question de frémy, de fourmilière).
8. Les Mesneux, p. 714.
9. Epoye, p. 613.
10. Sapicourt, p. 925.
11. Villers-Allerand, p. 1077 ; lisez : pécuniaire ?
12. Les Mesneux, p. 712 : lisez : sangsues.
13. Vrigny, p. 1120.
14. Les Mesneux, p. 712 ; lisez : désintéressement.
15. Rilly, p. 852 ; lisez : nous écrasent.
16. Chenay, p. 442. Que les troupes soient employées à l'entretien dzs chemins comme cela
se pratiquoit chez les romains au lieu de les laisser croupir et " senéseré " à rien /aire dans les
garnisons, elles seront utiles à l'État en prix [sic] et plus propres à la guerre.
456 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
" six pavs duditeur " [?] par devant nous... ^ ; une légion de commis,
" une frémy d'erreaut " [?], employés dans les aydes, qui sont tous
plutôt pour troubler le repos public que pour faire le bien de
l'État 2, etc.
Confusions graphiques. — Parfois c'est la coupe des mots qui
est mauvaise. Une phrase presque inintelligible : « cet anonine...
devroit être repris et punistré [sic] rigoureusement par le roy » ^,
devient claire si l'on rétablit repris et punis tré[s] rigoureusement.
Une lettre de change devient une lettre d'échange : « il y a encore
l'agiotage par billets et sur " lettre d'échange " que l'on ne peut pré-
voir et souvent qui ruine les familles » *.
Les mots simplement déformés, sans qu'il y ait influence d'un
mot voisin, abondent : corde est employé à la place de code : « Le droit
de contrôle... forme aujourd'hui " une corde " qui est devenue une
espèce d'habitude » ^.
Le vœu de « replier à la frontière les douanes » intérieures du
royaume s'exprime par la phrase suivante : « que les domainne soient
" remploiées " à la frontière » ®.
Signalons aussi, dans un titre, « Demandes et " Remontres " à sa
Majesté » ^. Il s'agit là, évidemment, du terme traditionnel remon-
trances.
Ce sont là des déformations grossières ; elles marquent soit une
ignorance complète, soit plutôt la distraction d'un scribe qui copie
sans essayer de comprendre.
Il y a confusion entre des mots de forme voisine. Ce sont, généra-
lement, des mots rares, qui n'appartiennent pas au vocabulaire de
la langue commune.
Acception " est employé pour acceptation * ; " agrégée " pour
agréée ® ; " conseil " pour concile ^^ ; " diriger " pour rédiger ^^ ; " éri-
1. Chigny, p. 453.
2. Sapigneul, p. 926 ; lire : une fourmilière de " hérauts " ?
3. Verzy, p. 1042.
4. Beine, p. 273.
5. Vrigny, p. 1120.
6. Chenay, p. 440.
7. MontJ)ré, p. 758.
8. Sans " acception " de la saine partie des habitants ; comprenez : sans l'acceptation de,,
sans l'agrément de (Trcpall, p. 1003).
9. Que nous ayons une personne instruite et " agrégée " pour bailly (Verzenay»
p. 1029).
10. Tous les évoques de France assemblés au " conseil " de Meaux (Chaiimu., p. 436).
11. Messieurs les Commissaires ou députés qui doivent " diriger " [sic] le cahier général dit
iers état du Bailliage de lieims sont suppliés par les habitans de Prunay (Prunay, p. 833) ;
cf. les députés qui doivent " diriger " [sic] le cahier général (Prunay, p. 836).
LORTHOGRAPHE 457
ger " pour arroger ^ ; " intempérance " pour intempérie ^ ; " prévoir "
pour pouri^oir ^ ; " proposer " pour préposer * ; " substance " pour
subsistance ^ est particulièrement fréquent ; " subvenir " pour sur-
venir ^ ; " suffrage " pour surcharge ''.
La confusion de l'adjectif égal et de l'adjectif légal est plus
ancienne ; elle se rencontre dans trois Cahiers : « ordonner une " légale "
répartition » ^ ; — en revanche : « se fait autorisé sans forme " égale " » * ;
— « se fait autorisé sans forme " égale " » i".
Parfois ce sont des mots de même famille qui sont employés les
uns pour les autres : " égoïsme " pour égoïste, " privilégiés " pour
privilèges, " propriétaires " pour propriété. Peut-être sont-ce de
simples lapsus ^^ ?
Certaines locutions sont également confondues : tandis que et
attendu que : « que le droit de stellage... soit supprimé " tandis qu " 'il
est très préjudiciable à tout le peuple » ^^ ; un peu près et à peu près :
« le fermier a eu soin de faire " un peu près " la même grâce à la
seconde classe » ^^.
Un dérivé ou un composé est mis à la place du simple : « considé-
rer ce que chaque vigneron en aura " déporté " l'inventaire, le por-
ter sur un rôle » ^* ; « estimé les années l'une " rapportant " l'autre
12 livres la paire » ^^.
Un emploi de " d'après " au lieu de après appartient à la même caté-
gorie de faits : « pour empêcher tous les malheureux procès qui sou-
1. Les Nobles se sont " érigés " [sic] des charges (Les M., p. 707).
2. Une gelée, une grêle et autres " intempérances " de l'air, leur enlève tout-à-coup toutes
leurs espérances et le fruit de leur peine (Rosn., p. 865).
3. Les dits habitants reconnaissent par les lettres de sa Majesté à eux adresses qu'il faut
" prévoir "aux besoins de l'État (Trépai), p. 999).
4. Il seroit donc utile qu'à des distances déterminées on " proposât " un receveur
(Tinqueux, p. 994) ; — en conséquence " proposer ", à des distances déterminées (Thillois,
p. 981).
5. L'État a pourvu à leurs " substances " en leur laissant la dixme affranchie (Beine,
p. 268, cf. Ep., p. 607) ; qui servent ordinairement à la " substance " de ses bestiaux
(Boul., p. 327) ; Qu'il n'y ait qu'un seul sel attendu le prix exigeant des grandes ga-
belles, qui prive une partie des pères de famille de la " substance " qui leurs doivent (Lav.,
p. 702).
6. Les accidents qui peuvent " subvenir " [sic] (Ciim., p. 573).
7. Cette " suffrage " se fait... sentir (Vrigny, p. 1119).
8. Brim., p. 358.
9. Chenay, p. 440-441.
10. Merfy, p. 750.
11. // ne peut y avoir que des sujets " égoïsme " qui puissent s'y opposer (Nogent-l'Abbesse,
p. 790) ; Par rapport au Clergé, nous demandons suppression de tous les " privilégiés " qui
l'exemptent de contribuer aux charges de l'État (Bez., p. 312) ; Tous les " propriétaires " des
Nobles (Caur., p. 365).
12. Bourg. I. R., p. 347.
13. Verzenay, p. 1024.
14. Beine, p. 273.
15. Heutr., p. 658.
438 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
vent sont de très peu de valeur et pour de minces objets et portés
" d'après " aux Justices royales » ^.
Un verbe simple est mis à la place d'un composé : " présenter
est employé pour représenter ^, " terminer " pour déterminer ^,
" venir " pour revenir *. On trouve encore, dans les parlers actuels
de la région champenoise, des expressions où venir a la valeur de
« devenir ».
Naturellement les mots savants, calqués sur des formes latines,
sont rapportés aux mots français correspondants ; médecinal est
refait sur médecine ^. Ce ne sont plus là, à vrai dire, des mots estro-
piés, mais des faits d'étymologie populaire.
Ces faits sont nombreux. L'exemple le plus caractéristique est
certainement celui de acte sous-seing privé devenu " sous simple
privé " *, opposé dans l'esprit des paysans à l'acte authentique,
notarié, de rédaction plus compliquée, moins simple.
Reddition de compte a été corrompu en " rendition " de compte,
puisqu'il s'agit de rendre des comptes ^ L'expression " rendition de
comptes " subsiste dans les parlers actuels de la région champe-
noise. " Sustenter " a été refait sur substance : « il n'a que ses bras pour
se substanter " » ^ ; « les pères de famille ne peuvent plus " subs-
tanter " leurs enfants » ^.
C'est en vertu du même processus intellectuel que certaines expres-
sions ont été refaites : pays d'état devient " pays de l'état " ^'', chef-lieu
devient " chef de lieu " ".
1. Les P.-Log., p. 72L
2. Qu'on lui " présente " donc que le véritable moyen est... (Vill.-Franq., p. 1095).
3. De rendre le tabac marchand, mais d'en " terminer " le prix (Aubérive, p. 228).
4. Vendre au profit du roi les hôtels qui " viendraient " très utiles au public (Rilly, p. 849).
5. Le tabac, cette plante " médecinale " (Wez, p. 1134).
6. Des actes sous " simple privée " (deux fois dans l'alinéa) (Coulom., p. 517).
7. Des biens communaux de " renditions de compte " de sindic (Montigny-s.-Vesle, p. 763) ;
- — à côté de « rendition », nous trouvons le régulier « reddition » : avons en effet procédé à la
" reddition " du cahier (Or., p. 793).
8. Cern.-l.-R., p. 382.
9. S'-Th., p. 920.
10. Le moyen des provinces établies en " pays de l'État " (Les P.-Log., p. 718).
11. " Chef de lieu " dont il dépend (Cum., p. 575).
CHAPITRE II
PHONÉTIQUE
Remarques générales. — C'est sur la prononciation que les
Cahiers nous renseignent le plus mal. L'écriture laisse apercevoir
de temps en temps un fait intéressant, mais on se demande parfois
s'il s'agit d'une faute d'orthographe ou d'un fait phonétique.
J)'une manière générale, l'orthographe est traditionnelle ; on ne se
soucie nullement de reproduire les sons ; c'est par hasard qu'une
fantaisie orthographique évoque une prononciation réelle.
Ainsi on écrit par -ye le substantif employé i. A-t-on voulu figurer
î/ -|- œ ? On reste encore plus incertain sur « il est " vraye "». Étant
donné que les deux exemples se trouvent dans le Cahier du même
village 2, il y a probabilité, mais non pas une certitude, les patois
modernes ne nous fournissant aucun renseignement sur ce point.
Soiter " semble aussi représenter une prononciation réelle, qui
a été répandue dans la bonne bourgeoisie française ^.
Quand il s'agit de " barrières " *, nous pouvons être assurés qu'il
s'agit d'une prononciation réelle ^.
Voyelles fermées et voyelles ouvertes. — L'opposition est
très nette, dans les parlers champenois modernes, entre l'a ouvert
et l'a fermé, Ve ouvert et Ve fermé, Yi ouvert et Vi fermé, Vo ouvert et
Vo fermé. La répartition des sons est d'ailleurs très différente de ce
qu'elle est en français de Paris. Les Cahiers nous offrent un certain
nombre de ces notations caractéristiques.
1. a ouvert et a fermé :
« suppression des " douanes " » ^ ; « quelque peine " infamante " » ^.
1. Pour bien faire l' " employé " des impots (Beinc, pp. 267 ; cf. pp. 76, 269, et Epoye, p. 607).
2. // est " uraye " qu'ils paient la captation (Ep., p. 608) ; cf. il est " vraye " qu'il y a
quelque/ois... (Ib., p. 610) ; cf. le vin " fraye " et est susceptible d'un entretien considérable
(Cormoyeux et Romery, p. 504). La prononciation " fraye " (du verbe frayer, causer des
frais) est assurée.
3. Il est à " soiter " que... (Vrigny, p. 1121).
4. Établir des " barrières " (Beaumont-s.-V., p. 263).
5. Tarbé, Recherches sur l'histoire du langage et des patois de Champagne. Reims, 1851,
t. I, p. 122, transcrit le mot père par peire.
6. Champi., p. 405.
7. Sacy, p. 875.
460 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
2. e ouvert et e fermé :
« une nourriture aussi " chétive " » ^ En revanche, cahier, qui se pro-
nonce avec un e ouvert final, aujourd'hui encore, dans une grande
partie de la région champenoise, est écrit " cahyet ^, caillet ^,
chahiet " *.
3. i ouvert et i fermé :
« la dîxme » ^. Encore aujourd'hui, dans le français dialectal de
Champagne, le nombre dix (et le nombre six) se prononcent avec un
i très long.
4. o ouvert et o fermé :
L'opposition est particulièrement nette entre un o très fermé, qui
tire sur ou, et un o très bref et lahialisé. Les Cahiers emploient norma-
lement les graphies au, ô, pour Vo fermé : « " clauture " de simitière » ® ;
« une consommation beaucoup plus considérable que celle à laquelle
ils sont " côtés " » ^
L'o lahialisé est transcrit par o : « la " restoration " » 8; «un " ober-
giste " » ^ ; « que ce droit... fussent réduit à un " tôt " (un taux) » ^".
Faut-il voir, dans le mot " inumération " ^^, une confusion de Ve
non accentué et de Vi bref ? Nous croyons plutôt à un échange de pré-
fixes : énumération a été joint à inhumation, inondation, etc.
Le mot " fumelle ", qui est isolé ^^, représente la prononciation
normale dans les patois modernes.
E SOURD. — Il est transcrit par un é^^. Il s'agit là d'une évolution
phonétique qui n'est pas inconnue au français (où « désir, désirer »
sont devenus « de'sir, désirer »). Les patois champenois nous en
offrent de nombreux exemples : « écrevisse » est transcrit " agre-
1. Chigny, p. 450.
2. Rilly-la-Montagne, p. 845.
3. Bazancourt, p. 253.
4. Germigny, p. 624.
5. Villers-Marmery, p. 1112 (orthographe constante).
6. Courmelois, p. 540.
7. Cormoyeux et Romery, p. 505.
8. Aubérive, p. 228.
9. Baslieux-lès-Fisnies, p. 243.
10. Vrigny, p. 1120.
11. L' " inumération " de tous tes droits (Trépail, p. 1001).
12. C'est à dire que la " fumelle " paie deux fois la dixme (Saint-Hilaire, p. 892).
13. Ils... se conformeraient à l'ordonnance et " règlement " fait à ce sujet (Chaumuzy, p. 431) ;
du " régains " (id., O., p. 435) ; les aubergistes et cabaretiers " retiennent "... (id., O., p. 426);
les mêmes " mesures " (Chamery, p. 394) ; un acte de bienfaisance qui " reluirait " sur tous
les sujets du roi (Les M., p. 712) ; demandée et " désirée " (Vrigny p. 1121).
PHONETIQUE ' 4()1
visse " à Alliancelles (Tarbé, t. I, p. 310) ; voyez aussi : « j' " ne " sais
que diale en dire» (je ne sais que diable en dire) (Id., t. I, p. 120).
Comment faut-il interpréter recompense, recompensé, reparti-
tion ? 1 Quoi qu'il s'agisse ici d'un cas particulier et que le préfixe
re soit très vivant, nous pensons qu'il faut prononcer ré : l'omission
de l'accent aigu est courante, même dans des mots où la prononcia-
tion n'est pas douteuse, tels que " preries " pour " prairies " (Bri-
mont, p. 358).
E INTERCALAIRE. — Une voycllc e semble s'introduire, comme
dans le français populaire de la région de Paris, dans un groupe de
consonnes difficile à prononcer : «sans " distinguetion " » ^. Mais «c/ie-
rettée du sel » ' doit se prononcer eérété.
01 ET Al. — Dans plusieurs Cahiers, oi alterne avec ai. Janvry
ne fait pas de distinction et emploie indifféremment a et o : connois-
sance, pouvoient, à côté de étaient. Villers-Franqueux (pp. 1092 et
suiv.) écrit partout pourrait. Les patois modernes ont conservé des
formes verbales en oua : « y faurouast », il faudrait, « ça suroit », ce
serait ; « ce qui faisouat que les champs soufisouat » (Somme Tourbe,
dans Tarbé, t. I, p. 119).
Les voyelles nasales. — L'orthographe des voyelles nasales
ne présente que des fautes isolées.
Labirente " * n'a rien d'étonnant. Dans toute une partie de la
Champagne, le son a est passé à è ; les gens entendaient donc ped ce
qu'ils apprenaient à l'école à écrire pendre. Ils écrivaient naturellement
labirente un mot rare dont l'orthographe ne leur était pas familière.
Abondonnent " ^, du verbe abandonner, n'est pas un lapsus, car
il se retrouve plusieurs fois dans le même Cahier. Sur les cartes champ,
champignon, chanson, de V Atlas linguistique de la France, sept points
champenois offrent une voyelle intermédiaire entre à et ô. Même
dans le français dialectal de la région champenoise, l'a et Vb, aujour-
d'hui encore, se distinguent mal et s'échangent continuellement.
Il faut joindre à abondonnent le mot « connaissonce » ^.
L'orthographe " scinne " pour saine (sans acception de la saine
1. Beine, p. 273 ; Champi., p. 404.
2. Courcy et Rocquincourt, p. 537.
3. Bazancourt-s.-Suippe, p. 253.
4. Un code qui est devenu une espèce de " labirente " (Coulommes, p. 516).
5. Houleuse, p. 328.
6. Verzy, p. 1042.
W2 HISTOIRE VKJ.A LA.NXHE FRANÇAISE
partie des habitants) ^ semble bien une transcription de la voyelle
nasale [sèn].
En revanche, l'hésitation de a et de à, dans les verbes, n'est pas
phonétique. Le préfixe français en-, em-, se présente toujours, dans la
région champenoise, sous la forme a ; embrasser est transcrit par
Tarbé ahrassie (t. I, p. 102), ahrassieil (t. I, p. 108), abrassier (t. I,
p. 120), etc. Des formes comme " assemencer ", " ensemencer", sont
donc locales ^. " Empointement " pour appointement ^ n'est qu'une
fausse correction sur le type patois atandre (Tarbé, t. I, p. 114),
français entendre.
Consonnes. — L'r final s'est amui à l'infinitif des verbes en ir :
« au " sorti " » ^. Tarbé présente de nombreux exemples de cette
prononciation : guari pour guérir (t. I, p. 110), réjoui pour réjouir,
rempli pour remplir (t. I, p. 111), etc.
L MOUILLÉE. — Le français dialectal de la région champenoise
hésite aujourd'hui encore entre escalier et escayer, ailleurs et alieurs.
Que signifient les graphies des Cahiers ^ ? S'agit-il d'une hésitation
entre i {l mouillée) et y, ou, comme aujourd'hui, entre l + y ety? Il est
impossible d'en décider. Le grammairien Hindret signale, à la fin
du XVII® siècle, que la petite bourgeoisie de Paris prononce batayon
pour bataillon (Thurot, t. II, p. 298) ; il est extrêmement vraisem-
blable que l mouillée avait disparu dans le langage populaire de la
Champagne vers la même époque.
y et n sont confondus dans il y a, comme nous le verrons aux
impersonnels. Ce n'est sans doute pas un fait de phonétique : il ny
a et il y a ont été pris l'un pour l'autre.
Le cas de presque est un cas particulier. Preque « pour presque est
un archaïsme '.
Réduction des groupes de consonnes finales. — Le groupe
final tr se réduit à t. C'est un fait courant dans toute la région cham-
penoise^. Il n'y a là rien qui ne soit courant dans le parler de Paris.
1. Trépail, p. 100.3 et n. 2.
2. L'on ne pouvait pas labourer ni " assemencer " (Courmel., p. 541).
3. Celles là [leurs fonctions] seroient à lu décharge de l'État, tant pour leur " empointe-
ment " que pension (Mourmelon-le-Petit, p. 781).
4. Au " sorti " des vendanges (Bouleiise, p. 331).
5. Leur " meilleures " terres (Beaiimont-s.-VesIe, p. 261); les rouilliers (Clairizet, p. 456).
6. // est partout et en tout lieu " prequ' " impossible d'obtenir justice, il en coûte moins pour
perdre son bon droit sans plaider que pour gagner en plaidant (Pont-Fa verger, p. 827).
7. ïhiirot, t. Il, p. 20.
8. Les maîtrises ne veulent point le " permette " (Chaumusy, O., p. 430).
PHONÉTIQUE 463
Toutefois, dans le mot opprobre ^ on peut supposer qu'il y a eu une
dissimilation.
Assourdissement des consonnes sonores finales. — V final
devient / : « tailles " représentatifs " » 2. Il s'agit là d'un fait courant
dans les parlers champenois et, d'une façon plus générale, dans tous
les parlers de l'Est de la France; il est amené par l'extinction totale
de l'e sourd final.
Les liaisons. — La liaison avec un z final ne se fait pas toujours
et ce z est retranché : «"ché eux"» 3. C'est chose normale dans les
parlers modernes de la Champagne.
On sera frappé du petit nombre des graphies fautives qui corres-
pondent à des prononciations réelles. C'est que, dans l'esprit des
simples, l'écriture des mots apparaît comme arbitraire, et ils ne
songent pas à établir une relation entre le son et la lettre. C'est par
hasard que certaines notations sont significatives et nous éclairent
sur l'articulation du mot.
1. Écoutez les cris de votre peuple qui depuis longtems sous l' " opprobe " de la Noblesse
[sic] (Sapicourt, p. 926).
2. La suppression des dittes corvées et tailles " représentatifs " (Chaumuzy, O., p. 425).
3. Id., ibid.
CHAPITRE III
LE VOCABULAIRE
AsPFXT GÉNÉRAL. — Commc on peut s'y attendre, les doléances
portant presque partout sur les mêmes objets, les mêmes mots
reviennent, et ils ne sont pas très nombreux. Les Cahiers sont d'ail-
leurs rédigés par des gens simples : leur vocabulaire politique, juri-
dique et social est assez restreint ; il se compose en grande partie de
clichés ; nous retrouvons, dans plusieurs Cahiers, les mêmes termes,
les mêmes images, les mêmes phrases.
Traces de vocabulaire savant ^. — H y a cependant des traces
d'un vocabulaire de caractère savant qui n'est pas spécialement
juridique. Je citerai comme témoins des mots tels que " dispen-
dieuse " ^, " ignominieusement " ^, " mondanités " *, " susceptible " ^.
Le lexique savant et la façon dont il est traité. — Les
noms d'impôts échappent, au moins en général, aux altérations.
Quelle que soit leur origine, si « savante » que puisse être leur forme,
leur emploi les a rendus vite usuels ; ils sont devenus communs par
destination. Je citerai à titre d'exemples : " industrie " (avec son
dérivé " industriel ") ^ ; accession s'est trouvé un peu écorché dans
sa forme : " acesion ", mais reste très reconnaissable ^. " Départe-
ment " ", " économie " *, " défalcation " ^° sont inaltérés.
Si décimable était loin de dîme, il était tout proche de décimateur :
« que le décimateur ait son droit et le " décimable " ne soit pas foulé » ^^ .
1. Voyez sur ces mots de finances : H. L., t. VI, p. 472.
2. Villcd., p. 1048.
3. Pargny, p. 803.
4. S'-Mart., p. 906.
5. Procurer aux vins rouges de Champagne les degrés de couleurs et de délicatesse dont ils
sont " susceptibles " (Verzy, p. 1035).
6. Que l'impôt sur les manouvriers de la campagne sous le titre d' " industrie " leur en
enlève un quart de leur travail (Hcrm., p. 651) ; cf. : Les habitants... qui ne font rien valoir et
manoueuvrent à la sueur de leur corps supportent une imposition " industrielle " très considé-
rable (S'-Ét., p. 887).
7. l.e tiers état de Pévy observe qu'il paye l'impôt général continuel et perpétuel de la taille,
capitation et industrie, "acesion " tant personnelle que réelle (Pévy, p. 808).
8. Les P.-Log., p. 723.
9. Trépail, p. 1003.
10. Villers-AU., p. 1073.
11. Cormoy. et Rom., p. 501.
LE VOCABULAIRE 465
Des expressions savantes sont employées maladroitement : " à
l'égard de " i ; " à l'instar de " ^ ; " sous un point de vue " ».
Parfois, à cause de l'emploi de mots savants incompris, la pensée
reste dans une réelle obscurité. Il est possible de dégager un sens, en
s'aidant du contexte, mais on n'est pas assuré que ce sens représente
exactement la pensée de la communauté. Le Cahier de Janvry, par
exemple, contient cette phrase : «Nous justifions que tous ces commis
" ne servent qu'à séduire le peuple " » *. Assurément cette phrase est
une protestation contre le trop grand nombre des fonctionnaires. Mais
comment faut-il comprendre : nous justifions ? Est-ce simplement :
nous affirmons ? Ou bien : nous apportons la preuve que ? Et que veut
dire séduire ? Il ne s'agit pas ici de tromper le peuple, mais peut-être
de Vennuyer, pour employer un terme familier, ou plus probable-
ment de Vexploiter. Il serait vain de chercher la solution de ces pro-
blèmes *.
Citons ici un cas curieux de création d'un terme technique : « cet
ingénieur a condamné moitié de la ditte nef " avec toute la couver-
ture réparative " » *. Le contexte permet de comprendre que l'ingé-
nieur a décidé que toute la couverture devait être réparée. L'adjectif
réparable, employé dans la même page, à la ligne 4 : « la nef de l'église
dudit lieu était " réparable " de 500 1. », avec une construction peu
liabituelle, ne pouvait avoir la valeur désirée.
Le lexique courant. — Le caractère même des doléances, qui
portent souvent sur des objets très familiers aux paysans, amène
sans cesse l'emploi de mots du langage courant parsemé de mots
techniques ou locaux.
1. Il n'y a donc point " à l'égard de justes proportions " entre ces deux ordres [le tiers et
la noblesse] (Isl., p. 668); — comparez: La Communauté d'Isle observe à cet égard qu' " i7
n'y a point d'égard " ni même de raison pour accorder cette liberté au Clergé (Isl., p. 668) ; Le
Clergé... ne paye que les décimes, savoir si " à son égard " elle compenserait les impositions à
faire supporter aux deux autres ordres (Isl., p. 668).
2. Nous nous rappelons que le premier ordre est composé des ministres de notre religion
■' créés à l'instar de Jésus-Christ " ; ils doivent dire, comme lui, que leur royaume n'est pas de
ce monde (S'-Ét., p. 887).
3. Nous regardons " sous un point de vue qu'il est de nécessité de mettre des bailliages "
souverains dans toutes les provinces (Beine, p. 275).
4. Janv., p. 677.
5. Ib. On comparera d'autres méprises : Droit de chasse... qui ... par la grande quantité
de gibier détruit souvent une partie des récoltes (premiers "émoluments " de la vie) (Les P.-Log.,
p. 722) ; la capitation, outre la taille, c'est la seule cause que les campagnes se désertent
" essentiellement " (Ep., p. 609) ; " // est de la législation " de laisser au public la liberté
de ses affaires (Warm., p. 1129) (mais les notaires royaux ne doivent être ni procureurs,
ni huissiers) ; représentant l'abus et la dépense enhorbitante [dans les aydes] chaque " roya-
liste " [sic] ne peut que gémir de ce qu'il est obligé de supporter (Isl., p. 671) ; [les huissiers pri-
seurs] lesquels par la " volubilité de leur acte et expédition " emportent la majeure partie de
ces ventes et souvent ne suffisent pas " (Marf., p. 739).
6. Bazancourt-s.-Suippe, p. 249.
Histoire de la Langue française. X. 30
466 HISTOIRE DK LA LANGUE FRANÇAISE
Mots du langage courant. — Les Cahiers emploient un certain
nombre de mots, évidemment usuels, que la langue littéraire
n'admettait que depuis peu, ou même qu'elle n'a pas encore
admis.
Récolter était blâmé par Voltaire (1762), qui préférait recueillir ;
Féraud signale toutefois qu'on dit récoltable ^. Nous trouvons dans
les Cahiers le dérivé " récoltement " ^, avec la valeur de frais occasion-
nés par la récolte. " Écoler " ^, qui est courant dans le français dialec-
tal de la région champenoise et en Belgique, n'a pas pénétré dans le
français de Paris, quoique écolage soit encore dans les dictionnaires.
" Éduquer " * est alors un terme nouveau, qu'on a voulu mettre à la
mode : c'est un vrai barbarisme de mots, disait le dictionnaire de Tré-
voux (1771) ; il est pourchassé par les puristes. On le trouve pris dans
les Cahiers avec la valeur d' instruire.
On trouve, cela va sans dire, " conséquent " au sens d' important ^, à
côté de l'expression de conséquence^. Citons aussi " fortuné ", au sens
de qui possède de la fortune '.
Il est intéressant de noter l'emploi de mots populaires courants
pour traduire des mots savants, tel 1' " enlevée des grains " (= l'ex-
portation) 8.
Créations éphémères. — Elles sont de celles que tout Français
est capable de forger au besoin, mais qui n'acquièrent pas toujours
ime existence linguistique réelle.
C'est ainsi que les habitants d'Aubérive « remontrent la situation
de leur terroir qui est un terrain fort " gréveux " » (p. 231) ; ceux de Vil-
lers-Allerand constatent que les mutations deviennent " frayeuses " ^
(p. 1074).
Les adjectifs verbaux sont particulièrement nombreux : ils cons-
1. H. L., t. VI, p. 272.
2. Pour " récoltement " 2 quartels (Mont-sur-Courville, p. 769).
3. Qu'ils soient chargés... de faire " écoler " les enfants des pauvres et orphelins des paroisses
(Nogent-l'Abbessc, p. 790).
4. Rosnay, p. 865.
5. Une entrave des plus " conséquentes " à son commerce (Bouzy, p. 352) ; — cf. aussi
Hautv, p. 640, Les P.-Log., p. 719.
6. Cependant cet objet " de conséquence " qui partout ailleurs trouve une assez simple faci-
lité languit à Marfaux (Marf., p. 741).
7. IJes admodiateurs " fortunés " (Beine, p. 272) ; cf. H. L., t. VI, p. 183 ; comme celte com-
munauté est peu " fortunée " (Germ., p. 624) ; cf. Rosn., p. 865 ; cf. aussi Villpd., p. 1046,
Villers-Franq., p. 1094.
8. S. M. ne devait pas permettre " l'enlevée des grains " (Courmel., p. 542); Que les trop
fréquents et trop considérables " enlevées de froment " (Herni., p. 652) ; les " enlevées de
grains " (Rillj', p. 854).
9. Frayeux est toutefois dans les Mémoires de Bachaumont. Voir H. L., t. VI,
p. 1311.
LE VOCABULAIRE 407
tltueiit une des principales ressources de la langue populaire : " con-
noissant " ^, " doléant " '^, " ruinant " ^, " soutenant " K
Mots anciens adaptés. — Le mot de jondoir '" était ancien, mais
dans un autre sens. Dans les patois actuels, un mur " fondu " est
un mur écroulé ; une " fonderie " est une maison qui tombe en
ruines.
Faut-il joindre aux mots de cette série le mot défait, venu du
moyen âge, qui semble avoir ici la valeur de désorganisation,
désordre, peut-être avec une nuance de ruine, destruction, ou sim-
plement déficit * ?
Barbarismes. — Un certain nombre de créations ne sont que des
barbarismes inutiles : « un Roy bienfaisant... qui sera le " défenda-
teur " de son royaume (= défenseur) » ^ ; « un terrain très ingrat
" creionneux " (== crayeux) » *.
Termes énigmatiques. — On en a déjà vu quelques-uns, il y en
a d'autres. Comment faut-il comprendre : « il y a un cinquième du
terroir qui sont des terres non " vallues " » » ? Il se peut qu'il faille
lire : " valuées " ; sur évaluer et valeur, on aurait créé un verbe
" valuer ", au sens d'at^otr de la i'cdeur. Vallues, si on le conserve,
est-il en rapport avec le substantif value ?
Archaïsmes. — Comme tous les langages paysans, celui de nos
Cahiers conserve un caractère quelque peu archaïque.
Parmi les éléments grammaticaux, citons pour lors, à peine vieilli,
puisqu'il est accepté sans observation par Féraud i" ; partant, sévè-
1. C'est le vœa d'un roij " connaissant " [sic], adoré de tous ses sujets qui sera le restaurateur
de tout son royaume (Merfy, p. 753).
2. C'est ce dont les susdits " doléans " habitans sont bien informés (Courcelles, p. 524).
3. Représentent que les ingénieurs des ponts et chaussées sont " ruinantes " par rapport aux
constructions et réparations des édifices (Moiirmelon-le-P., p. 781) ; Les aides... sont deve-
nues... un impôt " ruinant " pour les vignerons (Les M., p. 709).
4. Ils ne peuvent manger de soupe... qui est l'aliment pour eux le plus " soutenant " (Mont-
sur-Courville, p. 667).
5. Sous une chaumière ou plutôt sous un " fondoir " affreux étançonné de toutes parts par
des perches et bâtons à moitié pourris pour en retarder l'écroulement (Courcelles, p. 521).
6. Connaissant le " défait " [sic] des finances (La Neuvill., p. 694).
7. Chenay, p. 443. — Le moyen âge avait défendance.
8. Billy-le-Grand, p. 317. Le rédacteur de ce Cahier connaissait-il le mot " crayonneur ",
nlors nouveau (l^"^ exemple 1771, dans Trévoux) ? C'est fort peu vraisemblable. Crayonneux
I si sans doute le dérivé d'un local crcujon dont nous parlerons plus loin (cf. dans la
toponymie le lieu-dit : le Craon-de-Ludes).
9. Billy-le-Grand, p. 318.
10. " Pour lors" ces deux ordres étant réunis avec le tiers état (Les P.-Log., p. 718); et
l'on verra "pour lors " qu'il ne manquera rien pour fournir au besoin de l'état (Sapicourl,
p. 926).
468 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
rement traité par le même, qui dit que seuls les vieux procureurs
s'en servent ^
Sont également à considérer comme des archaïsmes des mots qui
gardent le sens d'autrefois, ainsi : captiver (= prendre ou tenir
en captivité) ^ ; intérêt (= tort, dommage) ^ ; travaux (= peines,
fatigues) *, qui semble avoir un caractère littéraire très net.
Trouver jour " (= trouver moyen) est dans Féraud^; " gîter ",
dans le sens de passer la nuit *, est noté comme populaire par le
même. On dit encore, dans les patois actuels de la Champagne,
" aller gîter " pour aller coucher ; " à la gîte " signifie : à la tombée de
la nuit.
Naturellement il arrive que les auteurs des Cahiers ne sachent pas
se servir même des mots du langage commun.
Espérer rend-il bien la pensée du rédacteur dans la phrase sui-
vante (il s'agit des gros décimateurs) : « " nous espérons " qu'il ne
doit lui appartenir que la dîme des quatre gros grains et qu'ils aient
[soient] aussi tenus [sic] de contribuer au soulagement des pauvres
nécessiteux » '.
Que signifie le verbe rendre dans le texte suivant : « en parlant de la
gabelle, nous ne pouvons que " rendre " les bonnes intentions du
vertueux et respectable ministre qui dirige les finances » ^ ?
Il n'est pas douteux, d'après l'ensemble de la page, que les habi-
tants n'approuvent les bonnes intentions du vertueux et respectable
ministre. Mais leur expression n'est pas claire.
Nous étudierons plus loin d'autres faits de ce genre. 11 était néces-
saire de signaler dès ce début quelques exemples de maladresses.
Le lexique technique. — Il est naturellement très varié : le
hasard peut amener, à propos d'une doléance particulière, l'emploi
de mots tout à fait spéciaux. Le plus grand nombre de termes tech-
1. " Parlant " i7 ne reste au laboureur que six sols (Beinc, p. 271).
2. La communauté... a été conduite par plusieurs principaux habitants, gens osés, qui pré-
tendent encore " captiver " en général le reste des habitants (Trépail, p. 1002). Féraud cite
L. Racine : " Captive " ma personne aussi bien que mon canir, et l'accepte en raison de l'image
poétique.
3. Ils ont des colombiers si tellement fournis de pigeons qui causent un " intérêt " considé-
rable et nous demandons qu'ils fussent supprimés (Pom., p. 820).
4. L'espoir de voir bientôt arriver un remède à ses " travaux ", chaque individu ressent un
soulagement (travaux reprend : les soupirs et les gémissements qui oppressent ce peuple depuis
20 ans) (Villers-All., p. 1070-1071).
5. Le dit sieur abbé... a encore " trouvé jour " de ce faire déduire d'un sixième (Bazancourt-
s.-Siiippe, p. 250).
6. Ceux qui ont 3, 4 ou 5 lieues d'éloignement de leur demeure sont obligés de " gîter " et de
faire des dépenses (ïliuisy, p. <.»86).
7. Pom., p. 819.
8. Puis., p. 840.
LE VOCABULAIRE 469
niques appartient cependant à la langue de l'agriculture, de « l'in-
dustrie de l'agriculture », comme dit le Cahier de Beine (p. 276),
en conservant au mot « industrie » son vieux sens de travail,
occupation.
L'expression " terres usages " ^ désigne des terres qui appartiennent
à la communauté (aisances, aisements). Elles sont souvent de qualité
extrêmement médiocre et ne se cultivent pas ; parfois on les met en
culture tous les trois ans, ou même tous les six ans. On trouve aussi :
terres usagères " 2.
Il faut corriger : « une coupe de " bois usagé " » ^ en : une coupe
de " bois usage ".
La correction exigerait " terres d'usage ", " bois d'usage " ; cette
forme se rencontre dans le Cahier de Chigny *.
Les bonnes terres s'appellent " gras pays " : « il faut connoître le
revenu et le sol des terres de chaque pays, celles qu'il faut de l'ar-
tifice pour les faire produire, et celles qui peuvent produire sans
artifice ; celles qui produisent sans artifices sont les grandes forêts,
les prairies et " gras-pays " et qui sont tous tenus entre les mains
des nobles et du clergé » ^.
Les " coulants d'eau " sont des amas de pierrailles, etc., qui sont
entraînés par les eaux dans les vallées, où ils recouvrent la terre
arable •.
Les " ravaux ", eux, sont des excavations creusées par les pluies
d'orage '. Dans les patois actuels, le terme de " ravaud " désigne
tantôt un ravinement produit dans un champ par l'eau, tantôt un
ruisseau devenu torrentueux, tantôt même un petit ravin. Le verbe
" ravauder " existe encore à la limite orientale de la Champagne :
« notre terre a été " ravaudée " par l'orage ».
Le mot " froid " doit sans doute se lire frais dans la phrase sui-
vante : (( des eaux étrangères appelées " froid ", qui filtrent le long
d'un petit ruisseau, causes des grandes pertes sur le territoire » ».
Il s'agit probablement d'infiltrations qui, dans les patois modernes,
portent le nom de " fraîchis, fraîchinats ".
1. Une quantité environ de 300 setiers de " terres usages ' (Heutr., p. 659).
2. La communauté possède quelques " terres usagères ", prés à vaches (Bazancoiirt-s.-
Suippe, p. 251).
3. Trépail, p. 1002.
4. Un " bois d'usage ", p. 450.
5. Beine, p. 267.
6. Des nuées et des inondations qui viennent par la fonte des neiges, ce qui entraîne et dégrade
le mauvais terrain d'en haut des montagnes et les conduis par l'abondance des eaux dans les
vallées, et forme des " coulants d'eaux " (Bil.-le-G., p. 318).
7. Après tout considérer leurs biens ne rapportent pas trois pour cent le terroirs sujet à des
" ravaux et gelée " (Bazancourt-s.-Suippe, p. 251).
8. Coure. -Roc, p. 534.
470 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Les vallées champenoises sont ordinairement marécageuses : les
prés, encombrés de joncs et de plantes aquatiques, qui bordent les
rivières, portent le nom de " prés-marais " i. Le Cahier de Bouleuse
distingue 2, des " prés marais ", la " proie commune " : « ce même fermiei'
met ses bestiaux à la " proie commune " des pâtures ou prairies ».
Le mot de proie, qu'il faut prononcer prée, n'est autre que l'ancien
mot français.
Le terme de " champot " est moins clair : « le fermier du seigneur
])articiperoit au " champot " des héritages de la communauté » ^.
Il s'agit vraisemblablement ici d'un droit de pâturage, peut-être
dans les champs *, après les récoltes.
" Bois battis " et " bois broussailles ". Ces mots reviennent assez fré-
quemment dans les Cahiers ^. Le second désigne évidemment des taillis
médiocres, entrecoupés d'espaces vides avec des ronces, des épines :
« la communauté possède heureusement 100 arpens de " bois bat-
tis ", une réserve en " bois brossailles " de 32 arpens et un bois d'usage
de 32 arpens » (Chigny, p. 450). Les Mémoires de Coquault (Reims,
1649-1668) nous ont conservé une bonne définition de ce qu'étaient
des bois bâtis : « les " bois bâtis " ou petits taillis appartiennent aux
communes des villages » *.
Le nom d'empouille désigne, comme un peu ])artout, l'ensemble
des fruits de la terre qui sont encore sur pied ; suivant l'usage, il est
ordinairement au pluriel ^. Le verbe empouiller se rencontre égale-
ment *. Les deux mots se trouvent dans H. L). T.
Dépouille est plus intéressant. Ce nom, au singulier, a une signi-
fication générale et désigne la récolte : « il paraitroit juste que le trou-
peau de la communauté puisse aller dans ses prairies après la première
1. Le seuil du Moulin et la digue de l'étang étant trop en exaussés, font refluer les eaux... de
manière que tout le bassin... ne forme plus aujourd'hui/ qu'un " prés-marais " dont on ne peut
retirer l'herbe pour faire du foin, qu'en se mettant à l'eau souvent jusqu'à la ceinture (Beaumont-
siir-Vesle, p. 261) ; douze arpents au moins de " prés-marais " (Boni., p. ;i.30).
2. P. 330.
3. Bout., p. 330.
4. Le Dictionnaire Général connaît un terme " champeaux " ; les prés " champeaux "
s'opposent aux "prés de rivière '\ \ Bulson (Ardennes), un lieu-dit porte encore le nom do
" champiaux ". Ce sens ne semble pas convenir ici.
5. Quelques " bois broussailes " qui ne sont pas d'un grand rapport (Bazancourt-s.-Suippe,
p. 251); les "bois brossailles" (Courcy et Rocquincourt, p. 534); 80 septiers de " bois
broussailles..., quelques " bois broussailles " (Heutr., p. 657) ; " bois broussailles " (Nogent-
l'Abbesse, p. 785) ; une bonne partie est aclueltement en " bois brossailles " (Baz.-s.-S., p. 33i>,
et Nogent-l'Abbesse, p. 786).
6. Travaux de l'Académie de Reims, t. LU, p. 196.
7. La chasse dudit Lieu est très onéreuse pour les habitants, en ce que ceux qui la loue[nl\
viennent battre les " empouilles " en travers et en long, tant par eux mêmes que leurs chiens
(Bazancourt-s.-.Suippe, p. 250) ; un nombre in fini de lapins font un dommage considérable aux
" empouilles " (Boni., p. 333).
8. Dans les paroisses voisines, il n'y a jamais que les deux soles " empouilles " qui sont
portés au cadastre des impositions (Baz.-s.-S., p. 339).
LE VOCABULAIRE 471
dépouille " »!; au pluriel, il se dit du raisin : « si un particulier
du dehors acheptait des " dépouilles de raisin " ; il est obligé de
payer les mêmes dixmes » ^. Il faut noter aussi l'existence du
verbe dépouiller avec la même valeur technique ^ : « L'arpent de
terre " empouillé en seigle " ne " se dépouille " que tous les trois
ans ».
Notons ici le mot ancien de fourchage : « le " fourchage " de
l'avoine » *.
Le terme de " voyen " (prononcer et écrire "wayen ") est le même
mot que le français gain ; il est resté vivant dans toute la région
champenoise. Il désigne à la fois les semailles d'automne et les
céréales que l'on sème en automne (le blé et le seigle) ; il s'oppose
aux mars, céréales de printemps (avoine et orge). C'est évidemment
le sens qu'a voyen dans le Cahier d'Heutrégiville : « le septier de terre
empouillée en " voyen " peut rapporter tout au plus 301. de revenu »
(p. 657).
Quelques noms de plantes sont des noms locaux. La " dravière " ^
est la vesce d'hiver. Le mot se trouve dans les Mémoires de Coquault
(Reims, 1649-1668) « et dans La Feuille du Cultivateur (Charleville,
an IV) :« " dravières ", petit pois noir, connu sous le nom de vesce ».
Il est bien vivant dans les patois actuels ^. Il est important de
noter que ce mot de " dravière ", dont nous venons de parler, n'est
l)as un mot patois, mais qu'il appartient au français dialectal de la
région du Nord-Est de la France. Il en est de même du mot " nan-
til " 8, qui désigne la lentille ; c'était, pour les rédacteurs du Cahier
de Pévy, un mot français '.
Vitailles (vieille forme de victuailles) a un sens très précis : il
désigne les denrées qui servent à la nourriture des bestiaux i". On
trouve dans le Cahier de Bouleuse (p. 327) l'énumération des vitailles.
Il semble bien que le mot ait pris un sens financier. Les " vitailles "
constituaient les menues dîmes et s'opposaient aux quatre gros
1. Boul., p. 330.
2. Verzenay, p. 1021.
3. Montbré, p. 757.
4. Id., ib.
5. Les orges, avoines, sainfoin, luzerne, " dravière ", sarra-in, lentilles (Boul., p. 327) ;
cf. la dixme des " dravières " que l'on fait manger en verd aux bestiaux pendant le courant de
l'été (Saint-Masmes, p. 913).
6. Travaux de l'Académie de Reims, t. L, p. 182.
7. Le mot est dans l'Atlas linguistique de la France. Voyez aussi l'article drauoca (gau-
lois) dans le Franzosisches etymologisches Wôrterbuch de W. von Wartburg.
8. " Nantit " et autres denrées (Pévy, p. 811).
9. Voyez sur ce mot, qu'il faut prononcer " nantille '", Thurot, t. II, p. 260. La forme nan-
tille est restée très commune dans les patois actuels.
10. Toutes les autres " vitailles " et semailles devraient être franches de dixmes... à cause
qu'ils ne sont que pour l'usage des animaux (Coure. Roc, p. 534).
17-2 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
grains > : froment, seigle, orge et avoine, qui payaient la grosse
dîme '-. Dans les patois actuels, vitaille a la valeur de nourriture,
vivres.
Un mot, " puties ", reste pour nous énigmatique. Il paraît signi-
fier résidu. Il s'agit de biens qui ne sont pas mis en culture et dont
l'exploitation serait profitable au peuple : « le tiers état... qui est de
même privé des " puties " et grains qui se consomment chez eux
en faisant valoir » '^.
Le terme de roie (qu'il faut prononcer rôye) s'applique encore
aujourd'hui à l'assolement observé en Champagne. Le territoire d'un
village est séparé en trois parties, dont chacune est affectée à une
culture déterminée : la rôye du wayen (céréales d'hiver), la rôye des
mars (céréales de printemps) et la rôye des versaines (jachères). Danis
le Cahier de Sarcy, quand il est dit : « il est rare de voir des laboureurs
qui cultivent soixante arpents de terre " à la roie " »*, il faut com-
prendre que ces laboureurs possèdent trois fois soixante arpents.
Il en est de même dans le Cahier de Caurel : « douze arpents " en roye "
ne sont louées que 66 livres » * : c'est, en fait, 36 arpents qui se louent
66 livres. Le paiement de la dîme était fondé sur cette division :
« les dits habitants paient au dit dame la dime en grain, à la douzième
gerbe à deux " roye " et à une partie de la troisième, le reste du ter-
roir se paie à la treizième gerbe » «.
Notons que le mot de " sole " (d'où le français assolement) est
employé par certains Cahiers avec la même valeur que le mot roie :
« trois " soles ", deux empouillés, la troisième en versaine » ' ; « la " solle "
de versaines » ^.
La phrase suivante précise le sens de versaine : a soit en jachère ou
" versaine " » ^.
Le terme de " siage " i° ou " sillage " ^^ correspond à un français
seillage ^^ ; il signifie : faucher avec la seille, avec la faucille.
1. Les autres " vilailles " et semailles n'étant que pour la nourriture des bestiaux (Loiv.,
p. 730).
2. Boni., p. 327.
3. Notent, p. 788.
4. P. 935.
5. P. 368.
6. Nogent, p. 789.
7. Boult-s.-Suippe, p. 339.
8. Heutr., p. 657 : attendu que lu " solle " de versaines au terme du pays ne s'empouille
pas (Comprenez : selon les habitudes, les coutumes du pays).
9. BouL, p. 327 ; cf. corvée pour les " versainnes " (Monlbré, p. 325). Le mot a été étudit-
par Charles Brimeaii, Enquête linguistique, t. I, p. 486.
10. Ni semence, ni " siage " (Heutr., p. 658).
11. La dépense du dit arpent... consiste pour labour... pour semences... pour " sillage " (.Mont-
bré, p. 757).
12. Meyer-Lubke, Romanisches etymologisches Wôrterbucli, art. 7900.
LE VOCABULAIRE 473
La " moye " est un tas de céréales : « grain qui se conserveroit bien
mieux si il y avoit douze gerbes à la " moye " » ^ Les habitants se
plaignent parce que leurs tas de blé — le décimateur enlevait chaque
douzième gerbe — ne comptent plus que onze gerbes, ce qui ne
permet pas, étant donné la disposition traditionnelle des gerbes en
Champagne, d'assurer la protection des grains contre la pluie. Le
mot de "moie " (prononcez : rnôye) est encore bien vivant dans les
parlers modernes de la Champagne, avec le sens de tas en général.
" Murison " - (prononcez : murizon) reste vivant dans les parlers de
la région orientale de la Champagne, au sens de maturité.
Les " boulins " sont les nids des pigeons :« ordonner la suppression
de tous les grands colombiers ou au moins les réduire au nombre de
" boulins " fixés par la coutume » ^.
Le terme d' " hommée " au sens d'arpent, est isolé : c'est plutôt
un mot de Lorraine qu'un mot champenois *.
Notons aussi le mot de " coupon ", désignant une division terri-
toriale : « les ayant louées... " coupon par coupon " de la contenance
de chacun de neuf quartels, une partie des dits " coupons " n'ont été
loués que trois sols le " coupon "))\ Le terme actuel serait parcelle^.
Termes relatifs a la division du sol. — La constitution parti-
culière du sol champenois a amené la naissance de mots spéciaux.
C'est ainsi qu'il n'existe guère de carrières aux environs de Reims,
mais des " crayères " (la craie s'appelle, dans les patois modernes,
du croyon). On distingue soigneusement du croyon le cron (parfois
cran), qui se présente quelquefois comme une espèce d'argile mélan-
gée de craie : on moule cette terre, on la fait sécher au soleil et on
obtient ces sortes de briques avec lesquelles on construit, même
aujourd'hui, des maisons. C'est sans doute à ces carrières de "cron" que
fait allusion le Cahier de La Neuvillette quand il parle de "terrier" ^
1. Nogent-l'Abbesse, p. 789.
2. Toutes les empoidlles qui sont aussi en proie aux pigeons dès le commencement de la
" murison " (Chaumu. P., p. 429).
.3. Beaumont-s.-Vesle, p. 262.
4. Une somme déterminée par chaque " hommée " ou arpent de vigne (Ormes, p. 795).
ô. Heutr., p. 659.
6. J'ajoute ici quelques expressions dont lu forme n'est pas sûre : qu'est-ce que du " bois
d'anneau " ? Qu'il n'y... ait qu'une mesure... vente de " bois d'anneau " fagots et falourdes de
bois (Lav., p. 702). Est-ce du bois de chauffage ? du bois d'œuvre ?
Quelques particuliers... ont défriché ce " bois à fer de lancé " (Isl., p. 670). L'explication
de M. Gustave Laurent est en tout cas peu admissible.
Enfin, dans la phrase : il faut " 20 lans d'echalas " (Nogent, p. 785), il faut certainement
corriger « laus » et comprendre « lots » d'echalas.
7. Le seigneur du dit lieu ne nous fournit, comme il se pratique en toute autre communauté,
ni " terrier ", ni " cratères ", ni carrière (La Neuvill., p. 694; cf. carrières ou croierres, S'-Br.,
p. 883).
47i HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Termes juridiques et administratifs. ■ — Le " cueilleret " est,
le registre du receveur de tailles (eueillerets, Chaumu., P., p. 427 ;
coeuillerets, 0.. p. 427). Il existait dans la région de Reims un droit
de " charuage " : « le décimateur ou ses fermiers viennent encore
dixmer le 15^ porc, le 15^ agneau..., ce " grapillage " s'appelle " droit
de charuage " » ^. Notons aussi un sens curievix de " chapeau " au
sens de gratification ^ : « plus un " chapeau " au procureur de ces
religieux (soi défaut) tous les neuf ans, qu'il renouvelle le bail » ^.
" Mairrerie " (français mairie) signifie une sorte de juridiction :
(( tant leurs dîmes en grain, en vin, terme, " mairrerie " » *.
Au " mars de Reims " :« chaque habitant... paie un septier et un
quartel d'avoine mesure au " mars de Reims " » ^. Est-ce une expres-
sion faite sur le modèle de : au marc le franc, et faut-il comprendre :
à la mesure de Reims ?
Le " traversier " est une sorte de garde-chasse : « par hasard un
de leurs chiens viendroit à s'échapper dans les campagnes, le garde
seigneurial ou " traversier " ne manquera pas de déclarer procès
verbal » *.
" Termaine " ', qui représente sans doute une prononciation locale,
n'est autre que l'ancien français termine. Il subsistait dans la région
de Bulson avec la valeur de « période déterminée de temps, trimestre
en particulier », et il a été noté par Nicolas Goffart.
" Ameublé ", qui ne se trouve que dans un Cahier très incorrect,
semble aussi un terme de droit : «tous les autres vitailles et semailles
devroient être franches de dixme " ameublé " ou non » 8. « Tous les
cultivateurs devroient être déchargé d'un treizième de toutes impo-
sitions, pour la dixme que leur héritages aux décimateurs et " tout
ameublé " payent » *.
Termes techniques d'ordre divers. — Les entrepreneurs
avaient coutume de se faire payer des " plus faits " : « moyennant
quatre-mille-neuf-cent quarante livres qui, avec les " plus faits "
indispensables formera une charge de cinq à. six mille livres » i" ; « on
1. Boul., p. 327.
2. Voyez Littré, article 1, à la fin.
;5. Corriger : soi-défaiit en soi-disant : ces religieux sont de prétendus religieux ! ■ — l^c
" chapeau " monte à 166 livres, 11 sols (Boul., p. 324).
4. Nogent, p. 798.
5. Si-Hil., p. 892.
6. Isl., p. 671-672.
7. 20 livres par pièce de vin... qui serait payé dans le cours de l'année ou par " termaine "
(Mont-s.-C, p. 766).
8. Coure. Roc, p. .534.
9. Ib., p. 535.
10. Coémy, p. 465.
LE VOCABULAIRE 47ri
adjuge l'ouvrage à uu entrepreneur qui ne manque jamais de faire
naître quelques inconvéniens pour avoir " des plus faits " » M « l'en-
trepreneur réclame " ses plus laits " » - : « les frais de ces sortes de
marchés vont toujours au moins au sixième du prix principal, sans
y comprendre " les plus faits " » ^. Il s'agit évidemment de travaux
non prévus par l'architecte et dont le coût venait s'ajouter à la
dépense envisagée *.
Mots qui sk rapportent aux métiers exercés dans la région.
" Étaminier ", " serger".
(( États des " Étaminiers ". " L'Etaminier " ne pourra jamais
représenter le tort qu'il souffre... et être obligé de confier toutes
ses marchandises à un facteur » ^. Il existait des " étaminiers à façon "
et des " manouvriers ".
Les " sergers à façon" ». Il existait aussi « les " sergers " qui tra-
vaillent ou qui font travailler pour leur compte et les " sergers à façon " ».
Ajoutons " hollandage " : « 80 toises de " hollandages " en bois
(le chêne pour soutenir les bordages de la rivière dans l'enceinte du
village «^ C'est un terme étranger qui semble avoir pénétré en Cham-
pagne avec l'objet lui-même.
Erreurs commises sur des mots rares. — La plus grande partie
des fautes et des obscurités provient des mots savants ou techniques.
Ces mots, mal assimilés, sont employés dans un sens qu'ils n'ont pas.
Parfois on entrevoit ce que la communauté a voulu dire. Quand
aux Petites-Loges on nous parle des avantages de certaines suppres-
sions qui rendraient de grosses sommes à la contribution des peuples,
on a pensé visiblement à l'augmentation qu'elles apporteraient au
produit net de l'impôt ». De même Vagriculture des (lignes » signifie
la culture de la vigne. Il n'y a là que maladresse.
Obscurités. — Que signifie, dans le Cahier de Dontrien, le verbe
" venger" ? a II faudrait que les seigneurs justifiassent de leurs titres, et,
1. S'-Masme, p. 909.
2. Id., ib.
3. Id., p. 910.
1. Nous ne savons pas bien ce que peut être un " moulin de trois tournures " : Les habi-
lans et communauté du dit Me, représentent que ces seigneurs possèdent un " moulin de trois
tournures ", décimateurs en propre, ont fait depuis bien des années supporter ù leurs vassaux
des droits qu'ils ne croient point devoir (Isles-sur-Suippe, p. 669).
5. Bazancourt-s.-Suippe, p. 252.
6. Boult-s.-Suippe, p. 338 ; cf. p. 339.
7. Boult-s.-Suippe, p. 341.
8. Les P.-Log., p. 719.
9. Champil., p. 409.
476 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
d'après l'article cy-dessus, les biffer dès l'instant que la cause qui
leur " a vengé un droit quelconque " est détruite (point de cause,
point d'effet) » ^. Serait-ce une faute de copiste pour arroger ?
" Dans l'abordage des bordures des bois " signifie-t-il aux abords
des bois ^, ou peut-être en bordure des bois ? " Appartements " veut-
il dire locaux, en donnant au mot son sens le plus général ^ ? " Con-
tredire " est employé au sens de empêcher * ; «quand on se plaint que
des droits " dérivent " d'autres droits, nous comprenons que les
droits de i^ins trop bus viennent s'ajouter aux droits d'aides » ^ ;
1'" enceinte du terroir ", " terrain infructueux ", sont impropres et
quelque peu prétentieux ^ ; une différence de gabelle devient un " excé-
dent " ' ; " marchand " doit se traduire par bon marché, i>endable ;
" exigeant " est-il équivalent à exagéré ^ ? " faciliter " a-t-il la valeur
de substituer » ? " illimité ", dans l'expression " suppression illimi-
tée de tous édits ", ne fait-il que remplacer pour toujours ^^ ?
" interjeter " tient-il la place d' interpréter ^^ ? " mortuaire " (événe-
ment mortuaire) n'a pas besoin de traduction ^^, il est cependant
étrange ; des droits féodaux, produits de la barbarie, deviennent
des " natifs de la barbarie " ^^ ; " régénérer " est pris dans le sens de
renouveler ^* ; " soudoyer " équivaut à rétribuer ^^ ; enfin il est ques-
1. Dont., p. 604.
2. Puisque les gardes portent la témérité jusqu'à faire des procès-verbaux contre les propriv-
taires des bestiaux qu'ils trouvent " dans l'abordage des bois " prêts à être mis en coupe (Marf.,
p. 742).
3. Les... habitants se plaignent que Madame l'Abbesse... fait tout valoir... maison, pressoirx-
banneaux, et " autres appartements ", comme une grande maison acquise depuis quelque temps
(Nogent, p. 788).
4. De régler les portions congrues et éteindre le casuel qui " contredit bien des personnes "
de donner gratuitement ce qui a été accordé gratuitement (Brim., p. 358).
5. Sous le droit d'aides dérivent encore un autre droit, appelé " «in trop bu " (Chaumu. ().,
422).
6. Il y a dans '" l'enceinte du terroir '" d'Isle un espace de terrain contenant plus de cinquante
arpents de terrain inculte et infructueux (Isl., p. 670).
7. Le sel... les représentants voyent leurs voisins jouir du privilège de ne le payer que le quart.
C'est à cet " excédent " que quelques malheureux pères de famille " s'immisseroient de s'en
procurer " au dit duché ou d'ailleurs qui se trouve être contrebande (Isl., p. 671).
8. Le sel est de première nécessité, ainsi il doit être " march(uid " comme étant d'une " cherté
exigeante " (Or., p. 795.)
9. // seroit ce semble plus avantageux pour les contribuables, comme pour le bien de l'Étal,
de " faciliter " aux aides... un impôt déterminé sur les vignes (Les M., p. 709).
10. Suppliant sa Alajesté que la "suppression illimitée de tous édits " et déclarations concer-
nant l'exportation des grains à l'étranger existe pour toujours (MonUj., p. 759).
11. Un impôt arbitraire d'autant plus onéreu.r que chaque commis " interjeté le tarif à sa fan-
taisie " (Chcnay, p. 440).
12. Lors de certains événements comme mariages, '' mortuaires ", il y aurait une rétribution
en faveur des pauvres (Ilcrm., p. 653).
13. Que les droits de franc- fief, les corvées seigneuriales supprimés, aussi les banalités, comme
étant des " natifs de la barbarie "' du gouvernement féodal (Cheiiay, p. 442).
14. Que les États Généraux " soient régénérés " tous les Cinq ans (Dizy, p. 598) ; Que
les États Généraux " soient régénérés " de cinq ans en cinq ans (Champil., p. 415).
15. Cet impôt est encore la source d'une infinité de concussions et malversations de la part
des employés '" soudoyés en grand nombre " et en grand frais (Merfy, p. 750).
LE VOCABULAIRE 477
tion, dans le Cahier de Sacy, de « " greniers voués au peuple " pour les
tems de calamité », entendez destinés ^.
Il arrive enfin que les phrases soient tout à fait inintelligibles. Dans
cette phrase : « Les habitants du dit lieu... après que lecture leur a
été faites... et des notions qui leur ont été adressées )) ^, faut-il
remplacer « notion » par « motion » ? Le sens ne serait pas beaucoup
plus clair.
Voici deux exemples de phrases où l'emploi d'un mot savant aboutit
au nnême désastreux résultat : « faut observer aussi que depuis plu-
sieurs années, que les " bords des montagnes rampant du dit terroir "
ont été dégradés par les eaux » ^ ; « que toutes les provinces du royaume
soient mises en pays d'État, " dont la confirmation sera la même que
celle des États généraux, et cependant eu égard à la population de
chaque province " » *.
Le sens des mots. Erreurs commises sur les mots usuels. —
De même qu'ils sont mal entendus et mal reproduits dans leur forme,
des mots, même usuels, sont employés dans un sens qu'ils n'ont pas.
Parfois le sens donné est clair. Quand les habitants de Verzy
constatent que « le droit de chasse est un droit très-nuisible... en ce
que les chasseurs foulent les vignes dans les tems mauvais ou pré-
cieux » '', il semble qu'on peut comprendre qu'à certaines époques
il est particulièrement dangereux de pénétrer dans les vignes (temps
mauvais), et qu'à d'autres époques les dégâts commis peuvent être
très considérables (temps précieux), mais cette interprétation est
loin d'être assurée.
Il en est de même pour les exemples suivants : « ces cahiers sont bien
aisés à connoître : rédigés par des praticiens voraces, tout y annonce
leurs propres intérêts vils et abjects et " parcial " [sic] indigne du
vrai citoyen » ^ ; « les employés [de la gabelle] qui nous viennent
" interrompre " jusque dans nos armoires, et saloirs, etc. » ^.
Parfois le sens du mot est modifié pour une cause extérieure. Au
premier abord, le sens du verbe proposer paraît assez extraordi-
naire dans cette phrase : « qu'ils " proposent " que le droit d'an-
nates est attantoire tant à la souveraineté du monarque qu'à l'avan-
1. Défendre tous commerces de grains et tous magasins de bled sinon dans les " greniers
voués au peuple " pour les tems de calamité (Sacy, p. 874).
2. Isl., p. 667.
.3. Pévy, p. 811.
4. S'-Léo., p. 896.
5. Verzy, p. 1038.
6. Id., p. 1041.
7. Bazancourt-s.-Suippe, p. 253.
178 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
tage de l'État » ^. Il devient clair si l'on considère que le titre du
paragraphe est le suivant :
« Propositions générales
« De la Religion et de la Noblesse. »
Il arrive que le rédacteur ignore le mot propre — qui est un terme
technique — et le remplace par un terme commun, mais inexact :
« nous sommes donc " en erreur " de la somme de 1972 1, » ^.
Il arrive aussi que la phrase contribue par sa maladresse à faire
ressortir l'insuffisance du vocabulaire : « ils ne pouvoient " suffire
aux portions du sel " attendu que le prix est trop exorbitant » ^ ;
« les cerfs... les sangliers... tout cela " occasionne toujours le nombre
des malheureux ", plus grand dans notre paroisse » * ; « " les droits
de lots et ventes qui sont quotité " à huit livres cinq sols pour chaque
cent livres, " ce qui privent souvent " que les biens ne soient estimés
à leur valeur » ^. Le rédacteur a contaminé ici deux expressions pos-
sibles de la même idée : on empêche que les biens de la terre ne soient
estimés à leur valeur ; on prive les biens de la terre de leur valeur.
Expressions et tours. — On trouve des expressions fortes et
bien frappées : « il serait nécessaire d'établir au profit du roy, une
imposition sur les dames de modes extraordinaires, sur leur élevant,
et sur les dames et demoiselles qui porteront des coiffures extraor-
dinaires » ^ ; « ... la Noblesse est attachée au service du roy...
pour y occuper des places lucratives de distinction et d'honneur,
au lieu que le tiers état sert pour la gloire » ^.
D'autres sont curieuses, dans leur impropriété. Ce sont des ten-
tatives pour exprimer, avec la langue de tous les jours, ou avec des
éléments de langue savante, des idées ou des faits inaccoutumés :
« la communauté a été une année qu'elle s'est refusé de payer les
frais domestiques » (repas et nourriture donnés aux employés des
forêts et à leurs chevaux) ^ ; « de là, les unes par l'événement des
circonstances se trouvent par la suite exposées à la peine des amendes »
(il s'agit des conséquences d'actes mal rédigés, sous signatures
privées) * ; « à quoi le tiers état de Lavanne voulant donner vue
1. Dizy, p. 595. \
2. Hcutr., p. 658.
3. Janv., p. 678.
4. Trépail, p. 1001.
5. Or., p. 796.
6. Coure. Roc, p. 537.
7. Rosnay, p. 866.
8. Chaumu., O., p. 429-430.
9. Hautv., p. 633.
LE VOCABULAIRE 470
de pourvoir pour remplir les intentions de sa Majesté... celui de
Lavanne lui fait les demandes suivantes... » ^ ; « la commune va
être chargée... d'une réparation qui vient à faire tant au pres-
bitère qu'à l'Eglise » ^ ; « nous avons trop eu connaissance que » ^ ;
« les pauvres habitants ne pouvoient pas être à la suite de leurs
procès... à cause de leur pauvreté » * ; « " celui de 1787 est aussi
resté à l'imparfait " à cause de plusieurs mémoires » (il s'agit du compte
rendu du syndic qui n'a pas été fait aux habitants) ^ ; « il faut
que le vigneron en passe au prix que luy prescrit le buraliste » ®.
Quelques-unes de ces expressions sont peut-être locales : " tenir
en défense " (interdire) ^. Ainsi la locution " être à ressort " ^ reste
encore vivante aujourd'hui dans les villages champenois ^.
Un grand nombre d'expressions sont simplement maladroites :
« il paroit que le vœu commun de la province désirerait être mis
en pays d'État » i" ; « rendre toutes les mesures et poids en géné-
ral dans une même égalité » ".
Dans un certain nombre d'entre elles, le rédacteur préfère un mot
rare, plus long et plus sonore, au mot courant : « cette taille... fait
encore un " accroissement de surcharges " d'impôts » ^- ; « ce qui
ruinent les parties les rendent " insolvables de payer " ce qu'ils
doivent à l'État et au public » i'' ; « dans les droits que leur donnent
la nature, la " législation des lois " et les anciens usages du royaume » ^*.
Il y a des expressions formées avec des mots très simples, mais
dont les deux termes ne vont guère ensemble : « l'impôt qui rem-
place la corvée pourrait encore " acquérir de la diminution " pour
le tiers état » ^^.
Il y a beaucoup d'expressions redondantes : « que tous les seigneurs
1. Lav., p. 700.
2. Marf., p. 739.
3. Saint-Étienne-s.-Suippe, p. 889.
4. Trépail, p. 1001.
5. Id., p. 1004.
6. Verzy, p. 1039.
7. " Qu'il soit tenu en défense " à tous aubergistes et cabaretiers de la campagne de donner
du vin... (S'-Masm., p. 915).
8. Et le reste du terroir ne se peut labourer que tous les trois ou six ans en mars, et souvent
" à ressort des semences et labours ", et ils se trouvent chargés aux frais royaux comme les
bonnes (Ep., p. 609).
9. Être à ressort = perdre sur un marché (Aire, Ardennes), être en déficit (Ambly-Fleury,
Ardennes).
10. Bouzy, p. 351.
11. Brimont, p. 358.
12. Cliaumu., O., p. 425.
13. Chaumu., P., p. 425.
14. Warm., p. 1125.
15. Heutr., p. 661 ; cf. : Cet impôt peut même " acquérir de la modération" pour le tiers état
(Prunay, p. 835).
480 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
... soient assujettis à la " contribution des impôts " » ^ « les habi-
tants de Damery et d'Hautvillers contribueront... aux ... autres
charges de la Communauté, " tout et ainsi que Cumières " contri-
bue aux leurs » ^ ; « il conviendroit de ne faire qu'un seul " droit
d'impôts " sur chaque feu ou ménage » ^.
Pas mal d'expressions sont déformées par changement dans le
nombre, addition ou retranchement, mauvais choix de prépositions *,
abus de prépositions ^, de conjonctions *, etc.
Quelques-unes sont obscures ou équivoques : « M. l'abbé d'Haut-
villers a pris le parti de nommer pour son bailly son régisseur, " qua-
lité dans la prohibition de la loi" » (c'est-à-dire que la loi interdit
que le bailli soit juge) ^ ; « les droits des aides " ont reçu tant d'ai-
sance pour les fermiers " que dans l'état où il se perçoit actuellement
il semble n'être inventé que pour la gêne du commerce et pour la
ruine du peuple » ^.
Les images. — - Elles présentent habituellement un grand carac-
tère de banalité : « les exemptions accordées aux nobles... les privi-
lèges... font " refluer sur le peuple tous les torrents des impositions " » ® ;
« les pauvres habitants sont séché pour lui, le loger vastement >-
[le curé] ^° ; « les habitans... qui, malgré la misère des tems, " s'ései-
gneront [comprenez : se saigneront] toujours volontiers pour con-
courir au rétablissement des finances", et se soumettront avec empres-
sement à telle somme qu'il plaira à sa Majesté leur imposer » i^.
Mais beaucoup sentent leur cru : le lait, la graisse, la crème y
jouent un rôle important ^'^.
Une expression amusante dans cette catégorie, c'est celle qui nous
montre l'ancien greffier revendant ses minutes à la marchande de
beurre :« les anciens ne remettent que partie, ou point de leurs minutes
à leurs successeurs, ils se les reservent ou les perdent ou " les mettent
à la Burière " » ".
1. Courmel., p. 541.
2. Cum., p. 560.
3. Rilly, p. 846.
4. Enfin qu'il soit " en même " d'assister les pauvres (Or., p. 796).
5. Le seigneur en possède " de près de moitié " (Boul., p. 325).
6. Qu'il y ait un nouveau règlement " des frais et de justice " relatif à chaque Baillage et
à totalité (Moronv., p. 774).
7. Cormoy. Rom., p. 502.
S. Marf., p. 743.
9. Tahure, p. 970.
10. Sapiconrt, p. 925.
11. Chigny, p. 453.
12. I.e clergé et la noblesse ont " la graisse de la terre "(.Joiicli., p. 681); Le Clergé et la Noblesse
ont " la graisse de la terre " (Ilour., p. 665) ; Contre le Seigneur " retirant la crème des vins "
de dîmes appartenant à la dite abbaye (Villers-All., p. 1072).
13. Chaumii., p. 427.
LE VOCABULAIRE 481
D'autres portent le caractère de l'époque et pourraient figurer
dans les brochures des pamphlétaires. Nous avons retrouvé les
" vermines " et les " sangsues " : « les offices des jurés priseurs crient ven-
geance au ciel et " sont autant de vermines qui rongent " nos suc-
cessions » 1 ; « les offices de jurés priseurs crient vengeance. Ceux
qui les exercent " sont autant de sangsues " qui viennent du loin-
tain » 2.
La sueur a aussi beaucoup fourni : « de voiries " fruits de ses sueurs "
tombés en ruine » (dégâts commis par le gibier qui détruit les em-
pouilles) 3 ; « quoiqu'à peine ils tirent par un travail continuel la
plus frêle nourriture pour eux et leurs enfants ils " payent encore au
tribut sur leur sueur " assisté d'industrie et sont néanmoins encore
recherchés pour les charges seigneuriales et les charges de la com-
mune » *. '
On a naturellement cherché la force plutôt que le goût : [douanes
intérieures] «le reculement des barrières qui, placées à l'intérieur du
royaume, ... mettent le pays qu'elles avoisinent et dans lequel " leurs
malheureuses habitations sont incarcérées " à une espèce de tiran-
nie » ^ ; « que les charges des huissiers-priseurs soient supprimées,
" c'est une gangrené ", qui mine particulièrement les successions par
les frais de transport... » ^ ; « attendu, que le noble et privilégié
jouisse du " cœur des biens " [qui ont] le plus de valeurs de notre
dit territoire » ' ; « il faudroit supprimer tous les impôts sous la déno-
mination de corvée, industrie qui est un " impôt sur le sang du
manouvrier " » ^ ; « que les offices de jurés priseurs " crient vengeance
au ciel " » « ; « tout cela ne fait-il pas horreur à la nature de voir
qu'un propriétaire ou fermier après avoir sacrifié tout son temps
pendant toute l'année depuis " l'aube du jour à la sentinelle de la
nuit ", de voir les fruits de ses sueurs tombés en ruines » i" ?
1. Thuisy, p. 987.
2. Verzy, p. 1040 ; cf. les intendants et leurs subalternes, les fermiers généraux et leurs
suppôts, toutes " sangsues devenues le fléau des peuples " et la ruine des provinces (Villedo-
niange, p. 1051) ; Qu'il y ait un règlement qui soit à la connaissance du public, pour les
frais de procédure et empêcher par là le " grapillement des sangsues " qui ne vivent que du
plus pur sang du peuple (Loivre, p. 72!().
3. Sapicourt, p. 925.
4. Brim., p. 357.
5. Tahure, p. 971.
6. Herm., p. 652.
7. Janv., p. 676.
8. Pont-F., p. 826.
9. Thuisy, p. 987.
10. Sapicourt, p. 925.
Histoire de la Langue française. X. 31
LIVRE III
FORMES ET SYNTAXE
DANS LA PHRASE SIMPLE
CHAPITRE PREMIER
LES ÊTRES, LES CHOSES ET LEURS NOMS
Le déterminant passe a l'état de nom. — 11 arrive que les
êtres ou les choses sont nommés par un complément de détermina-
tion ou de qualification, précédé de l'article. .Te n'ai plus rencontré
la vieille tournure : ceux du tiers état, mais les tiers état '.
Participes substantivés. — Cf. « les entendants... et les " sachant
écrire " ont signé » ^.
1. Pour sotilayer "les pauvres tiers état " (Or., p. 793); cf. assister ''les pauvres tiers états '"
dans leur paroisse (Ib., p. 796) ; il csl fort peu vraisemblable qu'on ait voulu écrire le.
2. Vil.-en-Sel., p. 1059.
CHAPITRE II
LES GENRES
Nombreux sont les cas où le sens du genre semble perdu et où on
attribue aux noms un genre autre que le leur. Dans un des Cahiers,
l'ignorance est poussée si loin, qu'on fait dame masculin ^, et ecclé-
siastique féminin ^ !
Sans insister sur pareilles énormités, relativement rares, des pas-
sages du masculin au féminin se rencontrent en grand nombre.
Influence de l'article un. — Une des causes qui y a le plus con-
tribué^ est certainement la désanalisation de la voyelle nasale finale
qui rendait la prononciation de un (œ) identique au féminin et au
masculin ; dans toute la région ardennaise, on entend u + n : " u-n-
homme " comme " une-maison ". — Citons parmi les noms à initiale
vocalique qui sont féminisés après un : ini'entaire ^, acte *, étang ^\
office ", ouvrage '.
Je ne connais dans tout le recueil qu'un exemple contraire : " un
entrave " ^. Encore n'est-ce peut-être, comme nous venons de le
dire, qu'une faute d'orthographe; quelques lignes plus liaut, nous ren-
controns dans le même cahier : « " en tels façons " que ce puisse être ».
Changements de genre dus a diverses causes. — Revenu,
même après avoir perdu e, a gardé le genre du vieux revenue : « le
roy auroient " sa même revenu " » *•. Au contraire, on rencontre revenue
1. Les dits habitants paient " au dit dame ", la dime en grain (Nogent-l'Abbessc, p. 789 ;
3 fois dans cette page). Et aucun doute n'est possible, il s'agit d'une abbesse.
2. Il serait à désiré qu'aucune ecclésiastique (Chaumusy, O., p. 429).
Décime au féminin est régulier : " les décimes entrent-elles " en proportion avec les charges
du peuple (Vill.-Franq., p. 1094). Quand on en fit un terme monétaire, il garda longtemps
ce genre. Ma grand-mère disait « une décime ».
3. Cour., p. 367.
4. Chaumusy, O., p. 427.
5. Beaumont-s.-Vesle, p. 261.
6. Rilly, p. 854.
7. Cour., p. 367.
8. De mettre " un entrave " au commerce (Beine, p. 276).
9. Mont-s.-C, p. 767. A Ormes on écrit « la revenue » : pour ceux qui achètent petite quantité
que " la revenue " de leur acquisition ne peut subsister aux impôts jusqu'à ce moment sur toute
les communautés (p. 794).
484 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
masculin : « observe les dits habitants que " le revenue " de la dîme
excède la valeur de toutes celles de la paroisse » ^
On n'a pas distingué parti et partie. D'où : " ce partie " -.
Les résultats. - — Même dans des adjectifs où féminins et plu-
riels se prononcent autrement qu'au singulier et au masculin, tout
a ussi bien que dans les autres, les formes des genres et des nombres sont
confondues : « nous déclarons que " nous sommes toutes [sic] fer-
miers ", que tout le village et terres, appartient à Monsieur le Com-
mandeur de Thuizy » ^ ; « les terres... qui peuvent produire sans arti-
fice sont les grandes forêts et les prairies et " qui sont tous tenues "
par le Clergé et la Noblesse » *.
On trouvera au masculin sèche au lieu de sec. Effet d'analogie pro-
bablement plutôt que confusion de genre : « nous n'habitons qu'un ter-
rain " très sèche " et ingrat » ^. La chose est normale dans les parlers
modernes de la Champagne, où l'on einploie, au masculin et au
féminin, tantôt la forme sèche, tantôt la forme sec.
L'analogie entraîne à faire litière de la distinction de noiweau, nou-
vel. On trouve noiweau devant voyelle ^. Il en est de même, dans les
parlers modernes, pour les adjectifs nouveau et heau ; sauf dans
quelques villages où l'influence du français se fait sentir, on dit :
« un beau homme >>.
Le rapport entre représentants et représentés semble fortement
troublé : « les terres du dehors ainsi que " ceux du dedans " sont franches
de lods et ventes » " ; « que la noblesse soit la récompense d'un mérite
éminent, qu' " il ne s'achète plus à prix d'argent ", c'est s'avilir » ^ ;
« que les Justices seigneuriales soient supprimées, ou " s'ils subsistent
encore " que le ministère prenne des arrangements pour que la police
dans les campagnes soit mieux observée »' ; « selon l'estimation des
dites propriétés même sans distinction " de ceux du tiers état " «i" ;
« la communauté de Verzenay n'a aucuns biens communaux sinon " une
Montagne en haut duquelle" est une plaine «"^^ La syllepse est une des
caractéristiques de cette langue populaire : on fait l'accord avec l'idée.
1. Nogent, p. 790.
2. "D'après ce partie ", sire (S'-Êt., p. 887). Comparez : " i7 y a un partie " à prendre
(Beinc, p. 273).
3. Moronv., p. 77.5.
4. Pont-F., p. 824.
5. Mourm.-l.-G., p. 777.
6. Un noiweau arrondissement (Bil.-le-G., p. 318).
7. Bourg.-l.-R., p. 346.
8. Chenay, p. 442.
!). Jonq., p. 685.
10. Marf., p. 744.
11. Verzenay, p. 1020.
CHAPITRE III
LES NOMBRES
Troubles dans cette notion. — II ne faut pas croire, comme
j'avais été trop porté à le faire au début, que le nombre soit choisi
au hasard, ce qui supposerait une oblitération complète d'une des
catégories essentielles de l'esprit.
Un exemple fera voir très simplement par quelle voie on se trouve
porté vers le pluriel. Les pigeons font du tort aux empouilles ; tel
est l'usage ordinaire. Mais il y a beaucoup d'empouilles et beaucoup
de pigeons. D'où : « des colombiers qui sont garnis de pigeons qui font
des torts considérables " dans le tems des semences » ^
Un autre exemple : « faute d'y avoir des " juges à résidences " » ^^.
Assurément chaque juge n'a que la sienne, mais tous en auraient
beaucoup. Idée plurielle.
Ce qui semble appuyer cette manière d'entendre tant de phrases
de nos Cahiers où le pluriel surprend, c'est que les singuliers inatten-
dus sont bien plus rares que les pluriels.
1° Pluriel après plusieurs sujets. — Passons rapidement
sur le cas — il est classique - — où il y a plusieurs sujets ; consta-
tons seulement que la réunion des sujets peut se faire sous toute
espèce de formes, ainsi : « mais " cette paroisse comme toutes les
autres ne peuvent " que rendre sensible aux yeux de la nation les
maux qu'elles éprouvent » ^. Comparez : « tandis que " la campagne
et différens métiers sont privés du travail et de la force de leurs
jeunesses " » *.
Il arrive au contraire que le verbe ne s'accorde qu'avec le dernier
de toute une série de sujets : « les abbés, les moines et les gros
seigneurs enlèvent au labourage et vignoble les plus forts hommes
et que un laboureur, un vigneron, " même une veuve est très sou-
1. Mont-s.-C, p. 768. — C'est ainsi qu'en Franche-Comté on dit couramment : Nous
avons eu " bien des maux ", là où le français dit : Nous avons eu du mal.
2. Coulom., p. 518.
3. Hautv., p. 631.
4. S'-Br., p. 882.
480 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
vent privé par le sort de la milice d'un seul enfant " qui faisoit toute
sa ressource pour ses besoins » i.
2° Pluriel après un singulier D'ESPiiCE. — « l'Étaminier à
façon et manouvrier représente qu' " ils ne peuvent gagner " que
dix à douze sous par jour » 2. Il semble bien ici que l'étaminier à façon
et le manouvrier ne représentent qu'une seule catégorie sociale, mais
on a en vue tous les ouvriers de cette espèce.
D'autres exemples sont douteux. Dans un certain nombre de cas.
il semble qu'il faille corriger des fautes d'orthogra})he et lire les fer-
miers, les seigneurs, les religieux, les nobles, au lieu de le fermier, le
seigneur, le religieux, le noble ^.
3<^ Pluriel d'idée. — Un exemple assez commun est fourni
par des phrases où il s'agit de la communauté villageoise, qui est une
collectivité : « particulièrement " la communauté de Cauroy-lès-
Hermonville demandent " la suppression du droit d'octroi qu'ils
payent on ne sait pourquoi à la ville de Reims » * ; « c'est encore la
représentation que " la communauté fait à leur " digne monarque »*.
A communauté comparons paroisse ou municipalité : a ï\ n'y a guère
de " paroisse qui ne soit tenue de payer des droits à leurs seigneurs
comme cens, surcens » ^; « on demande que l'exercice de la police soit
attribuée au " corps de la municipalité, qui à cet elTet sera érigé en
corps de Justice avec tous les pouvoirs nécessaires pour l'exercer
et droit de nomination d'un sergent pour l'exécution de leur juge-
ment " » ^.
On trouve même : « un village dont " une forte partie sont " de
simples manouvriers... » *.
40 Pluriel après collectif. — Celui qui écrit le Cahier a, pré-
sente à l'idée, une classe d'hommes, par exemple le clergé, ou même le
1. La Neuvill., p. 696.
2. Bazancoiirt-sur-Suippe, p. 252.
3. Que " le fermier de gens de main-morte après leur cession continuent leur bail "' jusqu'à
la fin révolue (Clienay, p. 44.3) ; vue que " le seigneur occasionnent de grands procès ne voulant
pas montrer leur titre " (t'ourmel., p. 541) ; " le religieux se distingue par la magnificence de
leurs édifices ", leur maison de campagne ; ils ont dans l'enceinte de leur monastère des cents
arpents de terrain (S'-Th., p. 921) ; attendu que " le noble et priviligié jouisse " du cœur des
biens le plus de valeurs de noire dit territoire (Janv., p. 676).
Dans le Cahier de Caiirel, comment faut-il interpréter la plirase suivante : Ce n'est donc
pas à la fertilité naturelle du terroir que " le laboureur de Caurel font " une meilleure récolte
que dans le pays voisin (p. .368) ? II semble bien qu'il faille corriger les.
4. Cauroy, p. 373.
5. Isl., p. 669.
6. Sapicourt, p. 925.
7. Cormoy. Hom., p. 511.
S. Aubér., p. 231.
LES NOMBRES 487
curé, qui a des collègues partout : « pour que " le haut clergé leur fasse
un meilleur sort, d'après leurs immenses revenus " «^ ; « une nouvelle
charge pour le peuple et avilissante " pour leur ministère " » [des
curés] -.
Très visiblement d'autres noms encore éveillent l'idée d'ui^e col-
lectivité et il en résulte des pluriels qui étonnent à première vue. De
ce nombre est monde : « Que " le pauvre monde n'ayant pas pour s'oc-
cuper et si dans le cas le seigneur vient à louer leur ferme " ou autre
chose semblable, " le monde est envieux de faire valoir le bien des
seigneurs et souvent sont les victimes de leurs travaux ", en man-
geant le peu de bien "qu'il possédoit pour venir à bout de payer la
location d'une ferme qu'ils ont louée trop chère " » ^.
On peut dire que d'un bout à l'autre le rédacteur passe d'un
nombre à l'autre.
5° Le nom est accompagné de tout, chaque, aucun. — Tout
éveille facilement une idée de pluralité : « outre la charité que " tout
paroissien aisé voudront " bien s'imposer » * ; « d seroit bien nécessaire
que " tout bénéficier soit tenu de louer tous leurs biens " » ^. La phrase
suivante est particulièrement difficile à interpréter : « " que tous sujets
du roi, soit noble, soit ecclésiastique, soit privilégié, soit roturier, sans
;iucune exception, payent la même imposition au prorata de ses
biens " » «. Faut-il comprendre : tout sujet = chaque sujet ? Il y
aurait simplement faute d'orthographe.
Après aucun. — « La dite paroisse de Nogent ne possède " aucun
biens communaux " » ^ ; « ils n'ont besoin " d'aucune bêtes à cornes "
pour les aider à la culture de leurs terres » *.
Nombre déterminé par les compléments qui se rattachent
AU SUJET. — ^ « Que "la réunion de tous les droits sous un seul titre
soient annuellement payés " par les trois ordres » ".
1. Coulom., p. 517 ; cf. " le Clergé est encore exempt, reste à savoir si à leur égard "... (ib.,
p. 515).
2. Vrigny, p. 1121.
3. Courmel., p. 540. Comparez : que le pauvre monde se plaigne que sa Majesté ne devait
pas permettre l'enlevé dts grains... (Ib., p. 542).
4. Herm., p. 653 ; cf. Qu'il seroit à propos et même très nécessaire de supprimer " tout
commis aux aides gui coûtent " beaucoup au royaume (La NeuvilL, p. 696).
5. Nogent, p. 788.
6. Montigny-s.-Vesle, p. 762.
7. Nogent, p. 790.
8. Marf., p. 742.
9. Chaunni., O., p. 422, n.
488 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Réduction a néant de la valeur de s. — Il est certain que
l'idée, très vague, qu'on formait le pluriel en ajoutant un s, dans la
plupart des cas non entendu, avait brouillé les esprits, et ceci a amené
les rédacteurs des Cahiers à semer les s à plein sac, à propos et hors
de propos, ou bien même à les retrancher. Il y en a des centaines
d'exemples.
Noter ici l'expression « il y a " quelqu' années " » S qui représente
une prononciation encore usuelle aujourd'hui dans le français dia-
lectal de la région champenoise [kekane].
La notion des nombres hors de l'orthographe. — On
remarque ce trouble dans divers cas oii il ne s'agit plus d'orthographe.
1° Un nom, qui devrait être au singulier, est employé avec l'ar-
ticle pluriel les, parfaitement reconnaissable à l'oreille : « dont les
emplois sont très lucratifs, et tous payés par " les publiques " » ^ ;
« n'auroit plus à craindre " les nombres des poursuites " » ^.
Ne lisait-on pas " lé public ", " lé nombre ", comme on lisait
registre, rélier?
2° Inversement : « ce seroit " le moyens " » * ; « les députés... n'ont
pas " le même intérêts " de deffendre » ^.
On emploie le possessif à un seul possesseur au lieu du possessif
à plusieurs possesseurs : « les sergents priseurs devroient être " sup-
primés de sa charge " » « ; « diminuer le haut prix du sel qui met " les
pauvres au désespoir de sa vie " » ^ ; « ces deux premiers ordres...
profitent des mêmes avantages attribués " aux charges d'officiers
suivant ses grades " » ^.
Dans quelques cas, il n'y a peut-être pas faute d'accord, mais
« syllepse » : « l'espérance les engage [les vignerons propriétaires et
cultivateurs] à ne pas abandonner " ce bien, qui fait souvent la tota-
lité de son patrimoine " » '. Il en est sans doute de même dans le Cahier
de Sapicourt (p. 925) : " les seigneurs de Muizon " sont une expres-
sion de caractère général ; il existe, en 1789, un seigneur particulier,
d'où l'expression « sa terre ». C'est aussi par syllepse que leur rem-
place lui, qui représenterait grammaticalement Cumières : « il est mal-
1. Heutr., p. 659.
2. Cormoy. Rom., p. .503.
.3. Chambr., p. 386.
4. Chaumu., O., p. 432.
5. Bcine, p. 274.
6. Coure. Roc, p. 535.
7. Reine, p. 358.
8. Warm., p. 1125.
9. Vill.-Mar., p. 1104.
LES NOMBRES 481»
heureux pour Cumières dans le fait qui suit, d'avoir à l'attribuer à
Monseigneur l'archevêque qu'il honore et respecte ; il " leur " rend
trop de justice » ^.
Parfois, l'orthographe nous trompe. Dans l'exemple suivant, il
faut corriger " tout banqueroutier ", ce qui rend la phrase parfaite-
ment correcte : « une loi sévère contre " tous banqueroutiers qui ne
justifieroient pas... clairement à ses créanciers que sa faillite pro-
vient de malheur " » 2. Comparez : « tous décimateurs... souffrent
souvent " qu'on les attaque en justice, pour fournir au Dieu de
Majesté ce qu'il ne voudroit pas mettre sur leur table " »^. Dans cet
exemple l'orthographe est fautive {ils ne coudraient), mais l'accord
est régulier.
Influences de ces confusions sur l'accord. — Ce que nous
venons de dire de l'oblitération du sens des nombres et du désordre
orthographique fait suffisamment prévoir que le rapport entre le
verbe et son sujet ne pouvait être ni observé ni marqué régulière-
ment.
On pourrait croire, d'après certains exemples, qu'il y a une diffé-
rence entre les cas où l'oreille peut distinguer les formes du singulier
et celles du pluriel. Voici un exemple :((il seroit nécessaire de réduire...
généralement les revenus de celles [?] de tous les curés qui font valoir,
qui loue des dîmes ou qui font commerce » *.
Mais l'avertissement de l'oreille n'a pas toujours suffi : « les impo-
sitions qui se perçoit sur le tiers Etats » ^.
A. LES DIFFÉRENCES DE FORME SONT SENSIBLES A L'OREILLE :
Voici des verbes au singulier avec sujet au pluriel : « dont les titres
pour la plupart " n'a d'autre mérite que celui de leur antiquité "»«;
« lorsque " les feuilles de cette plante est fraîche " » ^ ; « nous nous plai-
gnons encore que " les bureaux des aydes est trop exorbitant " » * ;
« les habitants en outre se plaignent fortement contre la perception
des droits perçus par les aydes et " qui est monté à un si haut degré "
qu'à peine dans certaines années peuvent-ils retirer les frais que les
1. Cum., p. 570.
2. Chaumu., p. 432.
3. Pargny, p. 803.
4. Coure. Roc, p. 536 : distinct de fait, font est au pluriel ; loue, non distinct de louent, est
au singulier.
5. Chaumu., O., p. 421.
6. Brim., p. 357.
7. Chaumu., O., p. 425.
8. Janv., p. 676.
490 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
vignes occasionnent » ^ ; « des brouillards qui se répandent dans les
vignes et " les fait geler " ))-; « les vœux du peuple " est général " » ^
(ici les est ])eut-être une faute d'orthographe pour le).
Nous classons séparément :
1° Un cas où le verbe, étant précédé de deux sujets unis par « et ».
devrait être au pluriel : « la communauté ne possède aucuns biens...
que " son travail et son industrie qui devient insuffisant " vu les acci-
dents qui arrivent communément aux vignes par les gelées » *.
2° Un cas où le verbe est à la forme interrogative :« des religieux
qui ont fait vœu de pauvreté ont des vassaux et sont seigneurs,
sont-ce leur état " » ^ ?
3^ Trois cas où le verbe se trouve éloigné de son sujet, dans des
phrases d'ailleurs embrouillées :a les autres biens... ne paroît pas de-
voir être affranchie des impôts » ^ ; « " les habitants soussignés... va ex-
poser " de la manière qui suit » ^ ; « " nos seigneurs... pour ne pas avoir
racheté les droits de ventes, les a supprimés ", a taxé les habitants ))^.
4° Enfin un cas douteux : « " Les gros manquants est un impôt
de l'invention des fermiers » *. N'est-ce pas ici un type de phrase ana-
logue à l'exemple bien connu de M™® de Sévigné : « Cinquante domes-
tiques est une étrange chose « ?
Le cas inverse est beaucoup plus rare : sujet singulier, verbe au
pluriel : « que " l'industrie mise sur les plus pauvres fussent retirés
sur des bras si utiles à l'agriculture et qu' " elle fusse diminuée
dans la classe des gens de métier qui est absolument trop exorbi-
tante » ^^ ; « que la suppression des aides et des commis dont " l'appoin-
tement sont considérables " procureroit encore une décharge pour
l'état )) " ; « sous le droit d'aides " dérivent encore un autre droit ",
sous le nom de vin trop bu » ^^.
B. LA DIFFÉRENCE N'EST PAS SENSIBLE A L'OIŒILLE :
Nous pourrions ici énumérer de très nombreux exemples de verbes
au singulier avec sujets au pluriel, et de verbes au pluriel avec sujets
1. Sav., p. 940.
2. Verzenay, p. 1(>22.
3. Vrigny, p. 1121.
4. Trois-Puits, p. 1014.
5. S'-Th., p. 931.
6. Ep., p. 608.
7. Les N., p. 707.
8. Trépail, p. 1000.
9. Cormoy. Hom., p. 504.
10. Poni., p. 820.
11. Caur., p. 367.
12. Chaumii., P., p. 422.
LKS NOMBRES 491
au singulier. Mais on peut considérer qu'il n'y a pas faute d'accord,
mais simplement faute d'orthographe.
C'EST TEND A SE CRISTALLISER. — « Ils Ont Heu d'espérer que la
sagesse et les lumières du gouvernement y remédiera efficacement,
c'est les vœux " d'un roy bienfaisant ^) ^.
Formes du pluriel des noms et adjectifs en al. — Ce sont,
comme on pouvait le deviner, les plus altérés. Tantôt le pluriel est
en al{s) : « les " vœux du peuple sont général " » 2. Tantôt il est en eaux,
comme si le singulier était en eau : " officiers municipeaux " =*.
« Chevavix » est la forme du singulier et du pluriel : « un septier
d'avoine par chaque ménage, autant par " chaque chevaux tyrants " » *.
Tous les pari ers modernes de la région champenoise présentent le
incme état de choses.
Il est plus remarquable qu'un rédacteur, s'embrouillant dans
œil, yeux, ait écrit yeuil : « qu'il étoit facile de voir " du premier coup
d'yeuil " )) ^. Notons que, dans les parlers modernes de la région cham-
penoise, il ne reste généralement pour œil et yeux qu'une forme zyu.
Un village ardennais connaît toutefois une forme yu qui s'oppose
au pluriel zyu. Cet yu représente exactement Vyeuil de notre texte.
Noms réputés sans singulier. — On ne peut pas compter parmi
eux broussailles, car Littré donne des exemples du singulier jusque
chez Voltaire «.
C'est aussi un archaïsme que bestial '.
Il est intéressant de trouver gens au singulier masculin : « que dans
les affaires publiques le plus " honnête gens " ne soit aussi le plus
habile » ^.
1. La NeuvilL, p. 696.
2. Coulom., p. 717. Cf. " les droits de lods et de ventes qui ne sont pas général " (BlUy-L-G.,
p. 320).
3. Aumén.-le-Pet., p. 239 ; cf. ib. royeaux ; leurs vasseaiix (Chaumu., p. 427).
4. Thuisy, p. 986.
5. CoiirmeL, p. 542.
6. En tous cas il est commun dans nos textes et accompagne souvent bois : un bois brons-
saille, un " bois, taillis, broussaille " (Bazancourt-s.-Suippe, p. 253).
7. Pourvoir à la nourriture du " bestial " (Brouil., p. 362).
8. Ormes, p. 795. Faut-il lire : « les plus honnêtes gens, les plus habiles » ? Le Cahier
d'Ormes cite ici un règlement du roi pour l'exécution des lettres de convocation aux États
généraux.
CHAPITRE IV
LES EXPRESSIONS DE QUANTITÉ
Mil cent. — Noter dans la numération : mil cent ^.
Mil et mille. — Mil s'emploie dans les multiplications *.
La quantité indéterminée : de, de la, du, des. — Au singu-
lier, du et de la sont assez communs, là où la règle de la langue clas-
sique imposait de^ :«. la dure nécessité de ne faire que " du mauvais
vin ", quand ils pourroient en avoir " du très bon " » * ; « qui sont
réduits à ne manger que " de la mauvaise soupe " » ^.
DES POUR DE. — Il est constant. La règle de la langue classique,
qui impose de devant l'adjectif qui précède un nom, est autant dire
ignorée. Le nombre et la variété des exemples ne permettent pas
d'y voir des expressions toutes faites : « " dans des pauvres succes-
sions » " ' ; « il y a eu " des grands abus " » ^ ; « ces receveurs, qui... ont
" des gros appointements " » » ; « les propriétaires qui ont " des grandes
pièces " » » ; « dans une petite succession de campagne qui souvent ne
va pas à cinquante écus, le commis en enlève plus de moitié à " des
pauvres mineurs "» 1" ;(( l'Impôt du droit d'aide... outre qu'il cause
des grands embarras " » ^^. Comparez : « donner ouverture à " des
doubles et triples droits " » ^^ . „ Jes gardes... venoit troubler " des
1. M. le Curé ne reçoit que 700 livres, tandis que les dimes sont louées plus de " mil cens
[sic] (Puis., p. 842).
2. Il serait nécessaire de réduire les grosses voitures à " trois mil " en hiver et " quatre
mil " en été, les charriots à " quatre mil " en hiver et " six mil " en été (Coure. Roc,
p. 535).
3. Voyez H. L., t. IV, p. 778, et t. VI, p. 1562.
4. Mail., p. 735 ; cf. laisser la liberté " d'en avoir du bon " (il s'agit de papier timbré) (Rill> ,
p. 849).
5. Clairi., p. 456.
6. Auménancourt-le-P., p. 239.
7. Boul., p. 331.
8. Caur., p. 370.
9. Chaumu., p. 431.
10. Coémy, p. 474.
11. Coulom., p. 515.
12. Id., p. 517.
LES EXPRESSIONS DE QUANTITÉ 403
braves familles " » ^ ; « c'étoit bien assez de malheur à " des pauvres
enfants "... de perdre leur père et mère » ^ ; « il y a... " des grandes
étendues de terrain " qui restent incultes » ^ ; « les dits habitans
ne paient " des pareils droits " » * ; « afin d'éviter " des gros frais » ^ ;
« ce qui donne souvent lieu à " des grands procès " » « ; « ils font valoir
" des très grosses fermes " » ^ ; « il en est de même... des puissantes
maisons religieuses, possédant " des grands biens " » «.
De même, quand le nom a été exprimé antérieurement :« enjoindre
les seigneurs de justifier de leurs titres et ou il en auroient " des
valables " » ».
DES EMPHATIQUE. — Les cxcmples n'en sont pas nombreux : « il
n'est pas rare de voir imposé à " des 12 livres, des 15 livres, des 18
livres ", quelquefois plus, un pauvre manouvrier » i".
Construction du nom après les expressions de quantité.
— La langue classique avait fini par admettre la construction : « il y
en eut deux de tués >) ^^. On trouve cette construction dans nos textes :
« au moyen de cet arrangement, " il se trouveroit un impôt de sup-
primé " » 12.
Après combien on trouve plusieurs fois des en place de de : « " com-
bien des pauvres gens" ne sont-ils pas perdus par des neiges et autres
temps inconstants » ; « " combien n'en a-t-on pas trouvé des morts
en chemin » ^^ ; « " combien voit-on des pauvres gens ", en temps
d'hiver... » i*.
C'est une forme de langage assez commune dans l'Est :«" Com-
bien qu't'en a vu des blessés " comme ça qui s' remettaient » ^^ ?
La totalité. — On sait comment chaque et chacun arrivent à
avoir un sens voisin de tous. Tous d'une part, c/tacun pour son compte,
1. Courmel., p. 540.
2. Id., p. 541.
.3. Ep., p. 609.
4. IsL, p. 669.
5. Nogent, p. 789.
6. Pargny, p. 802.
/. S'-Th., p. 921.
8. Warm., p. 1126.
9. Chambr., p. 387.
10. Villers-aux-N., p. 1082 ; cf. H. L., t. VI, p. 1556.
11. H. L., t. IV, p. 839, et t. VI, p. 1615.
12. Puis., p. 839.
13. Sapicourt, p. 926.
14. Id., ib.
15. Est-ce une négligence qui a fait écrire : pour acheter un ou deux ou plus miliciens qu'ils
sont obligés de fournir (Or., p. 797) ? SufTit-il de mettre les mots « ou plus » après « miliciens » ?
V'.t4 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
d'où l'expression tous et chacun. On la trouve dans les Cahiers en
fonction à' adjectif numéral : « la prospérité du royaume et celle de
tous et chacun " les sujets de votre Majesté » ^.
Distribution et distributifs. — Chaque est connu et employé
comme distributif ^. Toutefois on trouve chacun alternant avec lui
et cet archaïsme est si commun que c'est là la forme usitée à l'ordi-
naire 3.
Parfois chacun et chaque sont employés indifféremment dans la
même phrase : « il faut encore payer un droit de petites aides de sept
sols six deniers " par chacune pièce de vin " vendue,... non compris
environ trois livres aussy " par chaque pièce de vin " pour droits d'en-
trée à la ville de Reims » *.
Le pronom chacun, employé avec son sens habituel, occupe une
place anormale dans la phrase suivante :« pour aviser au besoin des
pauvres " dans chacun son village " « ^ ; entendez : dans le village de
chacun.
Comme on pouvait s'y attendre, les vieilles expressions un chacun,
tout un chacun, sont restées en usage : « qu'il y ait des justices supé-
rieures " à la proximité d'un chacun " pour éviter des frais » *
« tous ces Seigneurs ont des intérêts particuliers, qui causent bien
des dégâts à " presque tout un chacun " » ^
Ce qui est surtout à noter, c'est tous un chacun : « les Corvées sont
un impôt qui doit être supporté par " tous un chacun " n^. S'il n'y a
pas là une s en aventure, c'est que l'idée de tous les chacuns de la com-
munauté a amené le pluriel.
Partage, fractions, proportions. — On ne sait pas se ser-
vir de tant que : tant qu'à x qu'à y. On ajoute inutilement ainsi ^.
Ou bien on remplace que par mais encore, comme si la phrase com-
mençait par non seulement i".
1. S'-Êt., p. 886.
2. S'-Léo., p. 896 ; Chaumu., p. 422.
3. Cern.-L-R., p. 381 ; Coémy, p. 463; Coiilom., p. 516; Les P.-Log., p. 718, p. 720;
Nogent, p. 786 ; Pévy, p. 810 ; Rom., p. 857 ; Verzcnay, p. 1020.
4. Chaum., p. 422 ; cf. Rilly la Montagne, p. 846-847 : 2" . . . ' par chaque arpent " ;
" par chacun arpent " ; î>°... " par chacun arpent ".
5. Beine, p. 276.
6. Moronv., p. 774.
7. Mont-s.-C, p. 768.
8. Warm., p. 1128.
9. Vigne et bois qui appartient "tant à Madame l'Abbcsse... ainsi qua Mrs les Chapelains "
(Nogent, p. 786).
Rapprocher de cette maladresse une autre assez semblable : " Il ij acn outre 25 nobles que
privilégiés " (Rilly, p. 852). L'adverbe tant a été oublié.
10. Il en résulleroit une facilité de subvenir "tant au revenu qui serait fixé pour le curé, mais
encore pour satisfaire aux réparations de leur église " (Marf., p. 740).
LES EXPRESSIONS DE QUANTITÉ 495
L'expression des nombres fractionnaires reste assez archaïque.
L'expression " plus que de moitié " équivaut à plus de moitié : « les
richesses en biens fonds [des abbayes et maisons religieuses]...
absorbent " plus que de moitié tous les biens fonds du Royaume " » i.
L'expression " la sixième partie " s'emploie là où nous dirions
du sixième : « les terres du dit terroir ne se peuvent empouiller que
la sixième partie par année " en gros grains » ^.
Notons vxne construction curieuse du nombre fractionnaire après
un verbe : « " les décimes [payés par le clergé]... n'égale pas au
dixième " ce que paye l'habitant » ^.
L'expression " au quatorze " (est-ce une abréviation pour « au
quatorzième » ?) est un terme technique qui se rapporte à la per-
ception de la dîme *.
Il faut remarquer enfin une accumulation intéressante d'adverbes
qui marquent l'approximation : « de pauvres pères de famille qui
paient souvent en surcharge " plus que près de trois quarts de son
imposition royale " » ^.
1. Courcelles, p. 524. — - Comparez la phrase suivante : Des familles se trouvent dans bien
des tems réduits à n'en pouvoir user " que la moitié de leur nécessaire " (il s'agit du sel)
(Sav., p. 940).
2. Ep., p. 609.
.3. Coémy, p. 467.
4. Sur le tout ils se paient " au quatorze " (il s'agit de la dîme) (S'-Hil., p. 892).
5. Pargny, p. 804.
CHAPITRE V
LA DÉTERMINATION
L'article défini. — 11 apparaît devant un nom en apposition.
Il s'explique, le nom qu'il précède étant visiblement « actualisé ».
Notons d'ailleurs qu'il s'agit ici d'une formule officielle : « Nous sous-
signez... assemblés... par ordre du roy " et de nous le grand bailly
de Vermandois... » ^.
La forme contracte es a déjà été signalée parmi les formes prati-
ciennes. Il est possible qu'elle soit populaire. Dans les patois actuels
de la région ardennaise, les vieilles formes es et ou (en le) sont encore
vivantes : « es environs de Reims » ^.
AUX. — C'est une forme si généralement connue qu'on s'étonne
de la voir remplacée par à les : « ces malheureux conseils ont été jus-
qu'à faire dire " à les bonnes gens de campagne" n^. On trouve aussi
de les pour des : « si le pauvre vigneron vendoit son vin de grand prix,
sa retourneroit plus " de les deux tiers " pour la cour des aides »* :
« en supprimant toutes les petites maisons " de les religieux " que
l'opulence rend aujourd'huy si irréguliers dans leurs mœurs » ^. Sui-
vant nous, de même que « Le Mans, Le Havre » offrent des groupes
invariables, ici les bonnes gens de campagne, les deux tiers, les reli-
gieux sont des groupes figés qui restent tels quels, quand ils viennent
par hasard à être précédés des prépositions à ou de.
DES REMPLACÉ PAR DE. — « Ccs dcux ordrcs ensemble possèdent
au moins les " trois quarts de biens de l'État " » « ; « que les décima-
teurs soient chargés " de reconstructions, réparations " » '.
On i)ourrait croire à une hésitation phonétique entre e et é, mais
1. La Ncuvill., p. 694.
2. Ep., p. 609.
3. Thuisy, p. 989.
4. Coiimiel., p. 540.
r>. La Neuvill., p. 696.
6. Brini., p. .356.
7. Bourg. -l.-R., p. 347. — Comment faut-il comprendre cette phrase : le vertueux Necker
que " le roy de roy " [sic] a choisi pour faire le bonheur des français (Chenay, p. 444)? II nous
parait peu vraisemblable que Louis XVI ait été paré du titre de « Roi des rois », qui convient
il Dieu seul.
LA DETERMINATION 497
de apparaît aussi à la place de du : « que ces représentans soient à " la
libre nomination de Tiers Etat " » ^.
L'inverse, quoique plus rare, se rencontre également, de sorte
qu'il arrive dans une même phrase de trouver de et des : « que les gros
décimateurs soient chargés " des l'entretien et construction des
nefs d'églises " » ^ ; « pour ce qui est des communautés des religieux et
religieuses..., ces communautés..., ne sachant que faire de leurs reve-
nus, sont occupés... à la construction " des beaux édifices " ; " des
Maisons ecclésiastiques qu'elles étaient ", ils en font des palais » 3.
Parfois il y a hésitation : « que " les droits d'aydes, des petites aydes
et trop bû soient supprimés » *.
La confusion entre de et des, comme celle que nous avons consta-
tée entre le et les, n'est-elle pas une confusion d'origine phonétique ?
Répétition des articles. — Elle n'est nullement régulière
dans nos textes : « il y a beaucoup... de charrois... ce qui... cause un très
fort entretien, " tant pour le pont, chaussée et les rues du village " » ^ ;
« il déclare que " le bourlier-maréchal et charon " augmente aussi
tous les jours leurs ouvrages » ^ ; « la dîme qu'ils sont obligés de payer,
la taille, vingtième et corvée sur icelle, la futaille et les iiTipôts sur
cette denrée " enlèvent les trois quarts de leur capital » ^
L'article indéfini n'est pas non plus régulièrement répété : « un ter-
rain... gréveux et très ingrat... il ni [sic] croit que " du seigle, avoine
et sarrazin simplement " » *.
Défini pour indéfini. — Il semble qu'on aurait dû, dans
l'exemple suivant, écrire : des réclamations : a étahVir des droits sei-
gneuriaux qui " ont toujours excité la réclamation " » '. Ne s'agit-il
pas d'une locution expressive, formée sur le modèle de : soulei>er
r indignation ?
Adjectifs dits possessifs. — Us prennent un sens très étendu.
Dans : « un terroir... qui souvent ne produit pas pour " ses frais " » i",
il faut entendre : les frais qu'il occasionne.
1. Courv., p. 545.
2. Chenay, p. 442.
.3. Janv., p. 677.
4. Cern.-l.-R., p. 381.
5. Aubér., p. 231.
6. Bazancourt-s.-Suippe, p. 251.
7. Rosn., p. 865.
8. Aubér., p. 231.
9. Cormoy. et Rom., p. 498.
10. Montb., p. 756.
Histoire de la Langue française. X. 32
498 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Indéterminés. — Quelquun, qu'on fait précéder de un, devient
un véritable substantif indéterminé : « pour que la police des cam-
pagnes soit mieux observée, pour ce il conviendroit qu'il y ait dans
chaque paroisse un procureur fiscal ou un substitut, au moins " un
quelqu'un " qui puisse en imposer » ^. Le sens est celui de quelqu^un
ou de une personne.
Autre est pris sans article dans le sens à' autre chose : « nous prions
sa Majesté d'interdire aux ecclésiastiques tout commerce quelcon-
conque... ne devant faire " autre que leur état " » ^.
Indéterminants. — C'est quelconque qui joue le rôle principal.
Nous avons vu que les juristes y ajoutent généralement tel : « les biens
fonds que possède somptueusement le Clergé... seraient incontinent.
sous telle dénomination quelconque ", assujettis à ce droit » ^.
Signalons aussi des tours comme celui-ci : « tous grains " de quelle
nature il soit "... que l'exportation aux pays étrangers n'en soit pas
libre » *.
1. Jonq., p. 685.
2. S'-Ét., p. 889.
3. Courcelles, p. 526.
4. Tinqueux, p. 993.
CHAPITRE VI
LA CARACTÉRISATION
Mots susceptibles de détermination ou de qualification. —
Celui, celle, ceux se rencontrent fréquemment avec un participe
présent ou un adjectif verbal : « si leur insouciance ou leur position
ne leur permettent pas de faire les établissements publics nécessaires,
ils doivent au moins protéger, soutenir et entretenir " ceux faits ", mais
dans aucun cas, il ne leur est permis de détruire et d'annuler " ceux
existants " » ^ ; « Cumières demande, vu l'impossibilité de mettre
de nouveaux impots, d'augmenter " ceux existants " ou " celui repré-
sentatif " » 2.
On les rencontre aussi avec un participe passé : a vendre les biens
fonds et seigneuries de " celles supprimées " » [les maisons religieuses
rentées] ^.
Celui est non moins commun avec un adjectif :« les chemins de tra-
verses de village à village, et " ceux adjacents auxd*^ grandes
routes " » * ; « qu'auxdits Etats Généraux, à " ceux provinciaux ",
... les voix seront toujours recueillies par teste... )^ ■'^ ; « que tout })ri-
vilège soit aboli, excepté " ceux personnels " » * : « quoique les habi-
tants de Dizy n'ayent pas un intérêt personnel à donner leur avis
sur " celuy général de la Nation " » '.
Celui est accompagné de compléments prépositionnels construits
avec d'autres prépositions que de : « que l'exportation des grains
hors du royaume soit défendue, et que " celle dans l'intérieur " soit
suspendue » ^.
Les caractérisants. — La caractérisation se fait naturellement
au moyen de compléments précédés de de : " un homme de qualité " ^.
1. Cuni., p. 569-570.
2. Id., p. 587.
3. Sermiers, p. 954.
4. Cauroy, p. 374. Cf. les chemins de traverse de village à village et " ceux adjacents aux
grandes routes " (La Neuv.-L-C, p. 689).
5. Chanipil., p. 415.
6. Chaumu., P., p. 434.
7. Dizy, p. 595.
8. S'-Léo., p. 898.
9. Or., p. 795.
500 mSTOlRK DE lA LANGUE FRANÇAISE
Je ne sais pas si on peut se fonder sur quelques rares exemples
pour croire à un développement du qualificatif d'origine hébraïque :
Dieu de Majesté; c'est sans aucun doute une expression empruntée ^.
Quant à vues de hienveillance -, je le croirais volontiers analogue
— malgré la différence — à actes de bienveillance. 11 n'y a rien là de
populaire.
Adjectifs et adverbes. — Il semble qu'il y ait une tendance à
étendre le nombre des adjectifs employés adverbialement : « ils ont
exigé des habitants de se charger " entier " de leur église )> ^ ; « le
tiers état prouve " clair " que l'arpent de vigne ne produit année
commune que quatre poinçons de vin » * ; « tous les possesseurs
indistinctement fussent [imposés] à raison de leur possession " le
plus juste et également " qui seroit possible » ^.
Au contraire, on semble enclin à faire varier le mot cher, en le
considérant comme attribut, derrière les verbes tels que vendre,
acheter. Les exemples ne sont pas rares : « ils " vendent leurs étoiles
bien moins chères " » * ; « les terres du clergé... " sont toujours louées
beaucoup plus chères " » ' ; « une ferme qu' " ils ont louée trop chère "» *.
De net doit-il, dans l'exemple suivant, qui est isolé, être consi-
sidéré comme une locution adverbiale accordée : « une somme perma-
nente par chaque arpent de vignes qui procurerait au roy la même
somme qui " auroit été comptée de nette " par les fermiers généraux
ou Régisseurs » » ?
Construction de l'attribut. — On introduit un comme là où
la langue littéraire n'emploie pas ce mot-outil : « l'on voit par les
charges et surcharges ci-devant que " les habitants peuvent être
réputés comme serfs " » ^o.
L'expression, aujourd'hui tournée en facétie : devenir mort, se
rencontre dans le Cahier de Trépail : « celui de 1788, " qui est devenu
mort ", sa veuve ne se dispose pas à rendre son compte de sindic »!•.
1. J'our /oiirnir an " Dieu de Majesté " (Pargny, p. 80.3).
2. Les " vues de bienveillance " de sa Majesté (Les P.-I.ofi., j). 7ir»).
',i. Ciini., p. 558.
I. Pévy, p. 812.
5. Poni., p. 818-819.
6. 13oult-s.-Siiippc, p. 339 ; cf. il est obligé de '' paner fort chère " pour la location d'une
pelile nuiison (ib., p. 340).
7. Coémy, ]i. 469.
8. Coiirmel., p. 510.
9. Vill.-Mar., p. 1105.
U». IJazancoiirt-s.-Suippe, p. 251.
11. Trépail, p. 1004.
I.A CARACTERISATION 501
Les degrés. — L'expression des degrés ne donne Heu dans ces
textes qu'à un petit nombre de remarques.
La locution assez... pour est remplacée pas assez... de : « les habitants
de Verzenay... n'ont pas été " assez hardis d'entreprendre " les mêmes
défenses » i.
Beaucoup, suivi d'un adjectif, se rencontrait encore au xviii^ siècle.
Nous le trouvons ici '^. A noter aussi si tellement, qui a un caractère
nettement populaire ^.
1. Verzenay, p. 1026.
2. Les vignes situées sur le terrain du dit village, le vin qui y croit est de la dernière qua-
lité et d'un moyen rapport, quoique cela, " beaucoup coûteux " (Jonq., p. 686) ; un pays de
froment peu fertile et " beaucoup coûteux " pour la culture (Rom., p. 861).
3. Ils ont " des colombiers si tellement fournis de pigeons '' qui [qu'ils] causent un intérêt
[dégât] considérable (Pom., p. 820).
CHAPITRE VII
LA REPRÉSENTATION
Influence de l'idée. — Les cas de syllepse sont innombrables.
Par exemple, quand on écrit : « que tous les sentiments réunis [sic]
demandent à être réglés suivant la province du Dauphiné » ^, il est
bien évident c{ue ce ne sont pas les sentiments, mais les communau-
tés qui demandent à être réglées.
La représentation par pronoms. — Les pronoms de toute espèce
représentent non pas le nom, mais l'idée cpii y est contenue et, au
lieu de prendre le genre et le nombre du nom, se mettent au genre
et au nombre du mot qui exprime l'idée représentée : « pour couper
un bois... il faut être autorisé de cette justice " qui font faire la des-
cente d'un garde " » ^ ; « qu'un propriétaire ne pourroit avoir qu'un
colombier et qu'il seroit obligé de " les renfermer " [les pigeons] dans
les tems des semaille et moisson» 3; «...froment, seigle et orge... les...
enlevées... les ont rendus si rares que peu de personne peuvent y
atteindre et " qu'ils " [les gens d'Hermonville] sont menacés d'une
famine prochaine » * ; « en cas d'existence d'intendance, de subdé-
légation, un tarif connu, publié de " leurs " [des intendants et subdé-
légués] droits ou honoraires ^> ^
Assurément il y a lieu d'user de critique. Voici un nom au pluriel
représenté par un pronom au singulier, qui amène un verbe au même
nombre :« " les droits des aides... dans l'état où il se perçoit actuel-
lement " il semble n'être inventé que ])0ur la gêne du commerce et
pour la ruine du peuple» ». Ne fant-il pas comprendre: /e droit des
aides ?
IL neutre au lieu de cela, comme autrefois. — « " et il est
si vrai que "... » ^ ; « c'est ce qui donne lieu de croire, que notre ter-
1. Germ., p. 623.
2. Bazancourt-s.-Suippc, j). 25.3.
.3. Germ., p. 62.3.
4. Herm., p. 652.
.5. Monti.-s.-Veslc, p. 763.
6. Marf., p. 743.
7. Boiirg.-l.-R., 346.
LA REPRESENTATION WS
roir est donc comme " il " est dit cy-devant une des plus ingrats de
toute la Champagne et qu'il doit être considéré pour les impositions » ^
L'adverbe personnel y s'emploie très librement :« tous cependant
paient de la taille, ou " y sont imposés " si considérablement que
plusieurs... sont... dans une impossibilité absolue de pouvoir la payer
entièrement » 2.
Le démonstratif ça. — • Il est beaucoup moins commun qu'on
ne pourrait croire : « les pères de famille ne peuvent plus substanter
leurs enfants... et " ça par les enlevées des grains " » ^.
TEL DANS LE SENS DE CELUI. — (( Un autre inconvénient " tel "
que de six gros pressoirs banaux... tandis qu'il en faudrait au moins
trente « *.
1. Heutr., p. 659.
2. Ferr., p. 616.
3. S'-Th., p. 920.
1. Verzy, p. 1036.
CHAPITRE VIII
L'ACTION ET LE VERBE
Action faite et action subie. Les voix. — Je ne puis guère
considérer autrement que comme un lapsus un participe passif pour
un actif ^ ; partout la distinction fondamentale des voix est observée .
Je dois signaler la phrase suivante : « cette loy mérite " d'être gardée
et respectée ", et les " personnes qui se rendront à la loy catho-
lique de les récompenser " » -. La logique eût voulu : d'être récom-
pensées. A ce passif on substitue l'infinitif actif à sujet inexprimé.
Formes du passif. — Il n'y a que peu d'observations à faire sur
les passifs des verbes.
Dans le Cahier de Ville-en-Selve, on rencontre des passifs insolites,
fort suspects de sentir la langue judiciaire ^.
Verbes intransitifs mis au passif. — Certains verbes d'or-
dinaire intransitifs se rencontrent au passif : écrouler : « afin de pou-
voir rebâtir leurs maisons " qui ont été toutes écroulées " »*.
Objet indirect devenant le sujet du passif. — On voit appa-
raître une façon de parler aujourd'hui courante dans le commerce :
" être livré ", avec, pour sujet, non pas le nom de la marchandise, mai s
celui de l'acheteur : « ces pauvres paysans sont obligés de coucher à la
ville... parce qu'" ils ne se trouvent livrés " que vers les 2, 3 ou
4 heures du soir » ^ ; « l'on éloigneroit impitoyablement celui qui,
pour " être plus tôt livré " viendroit représenter aux suppôts de la
ferme... » ^. — Comparez : « on éloigne impitoyablement celui qui, pour
" être plus tôt livré ", vient représenter aux suppôts de la ferme le
1. Qu'en leur place soit établi un seul et unique impôt, " représenté de tous ceux " dont ils
sont accablés (Chenay, p. 410). « Représenté » est sans donte une maladresse pour « cons-
titué ", « composé ', ou un terme analogue; l'idée n'était pas facile à exprimer.
2. Coure. Rocq., p. 537.
3. Vil.-en-Sel., p. 1057.
4. Bazancourt-s.-Suippe, p. 310.
5. Boni., p. 331.
6. Les M., p. 710.
L'ACTION ET LE VERBE 505
danger auquel il va être exposé » i ; « il est nuit avant que les habi-
tants de campagne " soient livrés " » 2.
Même tour avec le verbe restituer : « qu'en cas de négligence lesdits
propriétaires soient imposés arbitrairement " sans pouvoir être res-
titués " » ^.
1. Villed., p. 1049.
2. Thuisy, p. 986.
3. Courv., p. 546.
CHAPITRE IX
LES FORMES DE CONJUGAISON
Passage d'une conjugaison a l'autre. — Recouvert pour recouvré
est une confusion fréquente ; s* accroient pour s'accroissent a peut-
être été amené par l'analogie de croire : « si cette soinme de 7.500
livres " était recouverte " par les aydes, il en coûteroit au roy le
geme » i | „ lesquelles poursuites par la voye actuelle " s'accroient "
très souvent du double envers les indigents « ^.
Je ne vois guère qu assaillissent qui révèle les progrès de la conju-
gaison inchoative : « les ennemis qu'il redoute, "l'assaillissent" dans
le moment qu'il y pense le moins » ^.
De nombreux exemples d'infinitifs en -er au lieu de participes en
-é. -es, etc., et réciproquement, doivent être considérés comme de
simples fautes d'orthographe.
On trouve de même en abondance eut pour eût, fut pour fût, et
aussi fit pour fît, prit pour prît, manqua pour manquât.
Toutefois, dans quelques cas très rares, il semble qu'il y ait effec-
tivement confusion entre les personnes :((il seroit à souhaiter... ou
que ce droit " fussent totalement supprimé ou qu'il soit simplifié
ou réduit " » *.
Futur pour conditionnel. — Il semble bien, quoique la grosse
majorité des Cahiers orthographient encore il donnoit, il seroit, que
la forme en ai triomphe.
D'abord certains Cahiers écrivent ainsi d'un bout à l'autre. De là
des fautes : « cela " donneré " de l'emploi à bien des laboureurs qui
en manques [sic'] r, s ; « que les seigneurs soient obligés de payer h-
délit fait par les lapins à tous les propriétaires ou fermiers qui " cons-
tateré " [sic] un délit réel )> ^.
1. Vill.-Mar., p. ?106.
2. Heiitr., p. 661.
.3. Haiitv., p. 635.
4. Vrigny, p. 1120 ; cf. que chaque arpent d'héritage de telle nature qu'il soit, "payasse "
chacun un prix fixe (Thillois, p. 981).
5. Chenay, 443.
G. Gorm., p. 623.
LES FORMES DE CONJUGAISON 507
Participes présents, adjectifs verbaux et gérondifs.
Nulle trace de la distinction faite entre eux par la langue savante.
On les met tous au pluriel et au féminin, sans souci d'une règle incon-
nue : «r "administration de la justice étantes devenue" difïicile»i;
« les " dures servitudes de Bannalité étantes " des servitudes nuisible
à tout propriétaire » ^ ; « lequel Gouvernement ne pourra permettre
Texportation hors du royaume que de la quantité " excédente la
provision " pour deux ans » ^ ; « le présent fait double et arrêté en
l'assemblée générale " composante le tiers état de la paroisse" »*.
.l'ai rencontré le gérondif sans en, mais très rarement : «les habi-
tants de la communauté de Rônay pour le Vermandois, " commen-
çant par les vignerons " » ^. Il arrive que la préposition ne soit expri-
mée qu'urîe fois quand deux gérondifs se suivent : « Cumières n'a
jamais pu se soutenir un instant qu' " en contractant des dettes et
se mettant à la merci " des agioteurs, ces odieuses sangsues
publiques » ^.
L'influence du présent amène la réformation des futurs : acquier-
ront ^, éteignera^, satisfairont '.
Dans le verbe vouloir, faut-il croire à une incertitude sur la forme
du radical ? J'y serais assez enclin. On trouve d'une part un indi-
catif veuillent et un subjonctif veulent :« [le moyen d'éteindre la dette
de l'Etat est tout trouvé] si le Clergé et la Noblesse s'y " prêtent et
veuillent " bien supporter les impôts » ^^ ; « des campagnes vastes
et spacieuses... se trouvent totalement détruites ou en partie par
ces maudits animaux sans que les seigneurs " veulent entrer " dans
aucune perte ou délits causés par ces susdits lapins » ^^.
EN élément intrinsèque DES VERBES. — En cst omis dans des
locutions où il fait désormais corps avec le verbe : « ainsi voyez " où
sont les villes ", où les grands commerçants sont à couvert de tous
CCS événements » i^. Il faut comprendre : où en sont les villes, considérez
lavantage des villes.
1. Chauniu., O., p. 425.
2. Id., p. 433.
o. Cormoy. Rom., p. 508.
4. Lav., p. 704.
5. Rosn., p. 865.
(i. Cum., p. 557.
7. Les propriétaires des vignes " acquierront " un bien inestimable (Rom., p. 857).
8. Ainsi /« mémoire de votre règne ne " s'éleignera " qu'à la fin des siècles (Tinqueux,
p. 992).
9. Et que Ciloiens comme nous, " ils satisfairont " avec nous à toutes les charges de l'État
^S'-Br., p. 879).
10. Serzy, p. 960.
11. Rosn., p. 867.
12. Ep., p. 610.
508 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Le se des réfléchis et pronominaux. — Le se caractéristique
d'un pronominal ne se répète pas : « que les grandes routes " se fassent
et entretiennent " à prix d'argent, levé sur tous les citoyens indis-
tinctement, surveillées par des personnes intègres » i.
Les auxiliaires. — On trouve être pour avoir. Si dans certains
cas la substitution s'explique parce qu'on veut exprimer un état 2,
ailleurs il s'agit bien nettement d'une action ^.
Le contraire est du reste beaucoup plus fréquent ; je veux dire
que les intransitifs ont une tendance visible à se conjuguer avec
avoir, sauf à faire varier le participe : « laditte ferme... " a resté
inculte " pendant un an »* ; « le peuple du tiers état en seroit soulagé
parce que les deux autres ordres " auroient venus " à leur secours » ^ ;
cf. « ces deux premiers ordres qui " n'ont jamais venus " au
secours de l'État » «.
AVOIR DANS les pronominaux. — J'ai trouvé un pronominal
mal conjugué avec avoir, suivant un usage très répandu dans l'Est.
et d'ailleurs commun au français populaire : « Boult " savant révolté " » '.
Inutile de dire qu'on ignore les exigences de la grammaire clas-
sique au sujet de la répétition de l'auxiliaire, quand le temps, le mode,
le nombre changent ^, ou quand être, exprimé une première fois, n'est
pas auxiliaire dans le premier cas et le deviendrait dans le second*.
L'article dans les locutions verbales. — Avec le verbe con-
courent les locutions verbales. L'emploi de l'article y est assez irré-
gulier. On le trouve là où on ne l'attend pas : « la communauté a
trouvé " l'avantage d'achepter " une maison payable en six années
pour le logement dudit maître d'écolle » ^^ ; « les dixmes étant pour le
sacrifice divin, les églises et presbitaires " n'en font-il pas la partie" » ^^
Inversement l'article est supprimé contre l'usage général : « des
pauvres qui ne pouvant " faire frais de voyage " laissent là leur
cause quoique juste » i^.
1. Moiirm.-I.-G., p. 777.
2. Maintenant que les choses " sont changées " de face (Vcrzy, p. 10.35).
3. Cette diminution d'impôt " est rejailli " sur le tiers état (Vil.-en-Tar., p. 1064).
4. Heutr., p. 660.
5. Ep., p. 607 ; cf. Poiit-F., p. 825.
6. Warm., p. 1125.
7. Bazancourt-s.-Suippc, p. 249.
8. Que la justice " fut rendue dans tout le royaume, avec les mêmes formalités ; et les affaires
de peu de conséquence terminées " sur les lieux par l'assemblée municipale (Cliampfl., p. 400).
9. Au receveur de la Province, qui " seroit sous la garantie et choisi par les IHtats de la Pro-
vince " (Vill.-Mar., p. 1108).
10. Bazancourt-s.-.Siiippc', p. 253.
11. Ep., p. 608.
12. Wez, p. 1134.
CHAPITRE X
LE VERBE ET SON SUJET
Absence de sujet. — Les phrases sans sujet exprimé sont extrê-
mement fréquentes.
Quelquefois on peut considérer que l'idée de ce sujet s'impose ;
elle domine tout le Cahier : « le timbre est encore un impôt inique... ;
en demande la suppression » ^ C'est la communauté qui parle.
« Outre ce droit " payent la dixme en vin " ; " payent aussi la dixme "
pour la quinzième partie tant des volailles que des bêtes à laine et
aussi des porcs ; ... " payent " aussi tous les ans à la Saint Martin
d'hiver... ; " payent " aussi un autre droit qu'on appelle la taille
de Pâques » 2. L'alinéa a un titre : « Droits que les habitans de Pévy
paient à MM. Du Chapitre de l'église de Reims ». On n'a pas pris la
peine de les nommer à nouveau.
Dans certains Cahiers, cinq, six phrases se succèdent ainsi sans
sujet exprimé : « le tabac que beaucoup de personnes ne peuvent
se passer, est d'une cherté considérable et très mauvais ; " en demande
la suppression " » ^.
Bien entendu on ne s'inquiète guère si le sujet antérieurement
désigné est à un autre nombre que celui qui devrait être devant
le verbe : « " pour le clergé ecclésiastique, perçoivent des revenus de
leurs cures " pour ne contribuer à aucune imposition » *.
Il suffît qu'il soit impliqué dans ce qui précède : « ils languissent
après la vente de leurs denrées que le plus souvent " sont obligés "
de vendre à très vil prix » ^.
Ailleurs le sujet se supplée par ce qui a été dit antérieurement. On
réclame pour le « vigneron traité moins favorablement que le labou-
reur », on ajoute : « vivant sur le même sol, cultivant la même terre,
et son travail n'étant pas moins utile à l'état, ne doivent[-ils] pas
jouir des mêmes avantages » ^ ?
1. Verzcnay, p. 1028.
2. Pévy, p. 810.
.3. Verzenay, p. 1027.
4. Janv., p. 677.
5. Rosn., p. 865.
6. Beaumont-s.-Vesle, p. 258.
.110 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Comparez : « pour ce qui regarde l'état de tous les habitants de
notre paroisse et communauté, " sont tous " manouvriers travaillant
à la culture de la vigne » i.
Avec la morphologie rudimentaire et fautive qui se rencontre si
souvent, la phrase devient ou équivoque ou totalement incom-
préhensible. Bornons-nous à quelques exemples : « il a quatre de nos
habitants qui ont offert de payer, et ils ont été assignés, et ils ont
comparu, avons réitéré les offres de payer ce droit, si au cas il est dû
aux dits sieurs du Chapitre, mais avant qu'il leur soit au préalable
montrés des titres fondamentales » ^. Faut-il entendre : « nous avons » ?
Non. On a voulu dire : « ils ont ».
Même embarras quand le sujet change : « les representans demandent
la diminution du sel,... que les gabelles soient révoquées, que le
sel soit marchandise, révoque les gardes, ainsy que tous les employés
à ce sujet» 3. Ce n'est pas eux qui peuvent révoquer, ils demandeni
qu'on révoque. Comparez : « un pauvre particulier fera l'acquisi-
tion d'un terrain... y fera bâtir une petite chaumière, quelque fois
sera revendue en peu de tems, l'acquéreur sera tenu à ses droits de
vente»*. C'est la chaumière qui sera revendue. Cf. « les ventes ne
pouvant être faites que par le ministère des dits huissiers priseurs,
lesquels par la volubilité de leur acte et expédition emportent la
majeure partie de ces ventes et souvent ne suffisent pas » ^.
L'infinitif sans sujet. — L'infinitif, malgré les règles de la gram-
maire logique, était encore, même chez les meilleurs auteurs du
temps, construit avec une grande liberté.
Sans sujet propre, les infinitifs avaient pour sujet un complément :
« ces sortes de chicanes ruinent les parties avant " d'obtenir " justice »^.
Infinitifs a sujets indéterminés. — Type : les Bois prêt à
Couper '' ; ce sont des bois prêts pour qu'on les coupe. Cette construc-
1. Janv., p. 678 ; cf. Nos déciniateurs sont Messieurs les chanoines de la Trinité de Chaulons
" anciennement ne prenoienl " que quatre pintes et demi de vin par poinçon (Trépail, p. 1001,
art. 13»)- Comparez, à l'article 11° : ...ils ont obtenus des partages et triages..., les pauvres
habitants ne pouvaient pas être à la suite de leurs procès, ainsi que ces Messieurs à cause de
leur pauvreté. Ainsi " peuvent contribuer beaucoup aux besoins de l'État " (ib.) ; après
la reconnoissance de tous les vins, si les commis en trouvoient quelques bouteilles [sic] de plus
que la reconnaissonce [sic] " feraient un procès qui confisquerait le supplément " pour avoir
l'amende qui quelquefois serait plus forte que la récolle (Verzenay, p. 1023).
2. Bourg.-l.-R., p. 346.
3. Bil.-l.-G., p. 318-319.
4. Isl., p. 670.
5. Marf., p. 739.
6. S'-Masm., p. 914.
7. Chaumu., O., p. 430.
LE VERBE ET SON SUJET oH
tion était déjà répandue partout. On peut seulement remarquer
que nos textes l'étendent et la généralisent : « les habitans... se réfèrent
au cahier général du tiers état, du bailliage royal de Reims, le tout
" sauf à augmenter, ou à corriger" dans le cours des États Généraux» i ;
« cela procureroit aux pauvres un avantage, d'augmenter sa salai-
son de chair, fromage, et autres denrées " propres à saler " » 2 ; « sup-
plier sa Majesté... De fixer une somme à laquelle les dépens seroient
arrêtées " sans pouvoir l'outrepasser "» ^ ; « un droit de surcens qui est
de dix, douze ou vingt sols par chaque verge des terrains, des
maisons et vergers " disposés à bâtir et pour les terres disposés à
planter des vignes " vingt sols par quartel » *.
Infinitif complément de préposition ayant son sujet propre.
— Type : j'ai cueilli des haricots pour moi cuire. C'est une cons-
truction commune dans l'Est de la France :«" pour eux avoir deux
liards ", ils en font coûter vingt sols aux vignerons » ^.
Les exemples sont rares. Pourquoi ?
Participes sans sujet. — Voici en ce genre ce que j'ai trouvé
de plus hardi : « des terres qui sont incultes... et dont ils s'y en trouvent
beaucoup qui n'ont jamais été mis en valeur, " comme n'étant pas
sure de jouir de leur travail " » (= ce sont les laboureurs qui ne sont
pas sûrs de jouir de leur travail) ^.
L'accord en nombre. — Dans nombre de cas, l'accord du sujet
et du verbe ne se fait pas : " ceux qui la loue ". Mais ce peuvent
être des fautes d'orthographe.
Les bestiaux forment le bétail. Le verbe dont bestiaux est sujet
reste parfois au singulier : « " la classe indigente... pourra conserver
les bestiaux nécessaires à la culture, il fournira " davantage à l'amen-
dement » '.
L'accord de l'attribut. — Dans certains cas, il semble que le
rapport entre attribut et sujet, quoique d'une extrême clarté, ne
soit plus aperçu : « " la plupart des cultivateurs dans le tiers ordre ne
1. La Neuv.-l.-C, p. 690.
2. Prunay, p. 834-835.
3. Rom., p. 858-859.
4. Verzenay, p. 1021.
5. Trépail, p. 1000. Comparez le passif : on demande... qu'ils abandonnassent une partie
des rivières " pour la pêche de cette partie être louée " au profit de la paroisse (S'-Masmes,
p. 914).
6. Chenay, p. 443.
7. Villers-All., p. 1076.
:si-2 HISTOIRE DE LA L ANGLE FRANÇAISE
sont que le fermier " des nobles et du clergé y>^. Mais il faut peut-être
lire : les fermiers.
Invasion de -ont, -iont. — Venues de la première personne, ces
flexions gagnent la troisième. On trouve à la place de -ent de la 3® per-
sonne, à l'indicatif, -ont ^; au conditionnel ^ et au subjonctif*, -iont.
La preuve qu'on a bien affaire U une confusion de personne, c'est
que aidons remplace avaient [ont) : « employés [de la gabelle] qui nous
viennent interrompre jusque dans nos armoires, et saloirs, etc., sans
attention de replacer les affaires comme " ils les avons trouver " » ^ ;
« nous avons pour cet effet présenté requête à M'"^ du Bureau inter-
médiaire de notre élection signé de la plupart des habitants. " M'^
du Bureau avons différer " à nous authorizer vu les frais d'amortis-
sement qu'il falloit payer sur laditte maison, ainsi que les droits dus
au Seigneur » *.
L'accord en personne. — On trouve la 3® personne, payent,
peuvent, avec nous sujet, quand un nom en apposition suit le pronom :
«" nous habitans payent " comme tous le [s/c] autres de la campagne
]>lus des deux tiers de nos revenus au Roy » ^ ; « nous nous plaignons...
attendu que " nous autres pauvres artisans, ne peuvent " avoir de
grains pour de l'argent » *.
L'inverse n'est pas moins probant, or il se rencontre; ord se subs-
titue à avons : « " nous habitans ont " l'honneur de vous représenter
que nous payons tous les ans » ^ ; « à l'exception de la banalité que
" nous n'ont pas " ché nous [sic], nous sommes tenus à tout le reste» ^"'.
Les impersonnels. — Il y a, où la prononciation de il en i (y)
devait forcément amener des confusions, se trouve sous la forme il
a (prononcé i a ?) « " il a quatre " de nos habitants qui ont offert de
payer » (comprenez : qui ont refusé de payer) ".
1. Brim., p. 357.
2. Faire payer ceux qui les fréquentent [les routes] et qui très souvent " contribuant [sic] pour
bien peu... à leur entrelien " (Beaumoiit-s.-Vcslc, p. 263).
3. Qu'ils soyent... obligés de uisiter... les ouvrages... [les ingénieurs des ponts et chaussées],
(7s verions par là si les entrepreneurs suivent la condition (Mourm.-I.-P., p. 781).
4. Pour que l'administration soit connue "o/în que les dites communautés puissions " y
faire les observations qu'elles voudront (Marf., p. 745).
5. Bazancourt-s.-Suippe, p. 253.
6. Ib., p. 253.
7. Sav., p. 938.
8. Janv., p. 678.
9. Bil.-l.-G., p. 319.
10. Sapicourt, p. 925.
11. Bourg.-l.-R., p. 346.
LE VERBE ET SON SUJET 513
Lui étant souvent prononcé li, on l'écrit aussi pour y [il lui a) :
« tous gens d'église possédant les deux tiers de ce qu' " il lui a de
meilleur " en bien » ^.
Sujet de l'impersonnel. — Parmi les impersonnels sans sujet,
à l'ancienne mode, je n'ai guère trouvé que faut : « le terroir est un
terrain très difficile..., " faut six chevaux " régulièrement pour mon-
ter les fumiers aux terres ; " faut observer " aussi que... » -.
IL EST et il y a. — Les observations qui suivent ne doivent pas
trouver place dans le tableau que je présente.
J'ai trouvé une fois quil soit pour quil y ait : « les habitans...
demandent : " qu'il soit un seul et unique impôt " représentatif de
tous ceux dont ils sont accablés » ^.
IL ET CE. — // apparaît encore, comme dans la langue plus ancienne,
là où ce l'avait remplacé : « " il seroit un grand bien " pour le peuple...,
si on rendoit une coutume vmiverselle dans tout le royaume » * ;
« des religieux qui ont fait vœu de pauvreté, ont des vassaux et sont
seigneurs, " sont-ce leur état; n'est-il pas un abus intolérable " » ^.
.\CC0RD AVEC LE SUJET REEL DES IMPERSONNELS. L'attribut
(ou sujet réel) des impersonnels exerce visiblement une action sur
le participe, qui prend le genre et le nombre de cet attribut : « qu' " il
soit faite une réforme " et une amélioration dans la justice » * ; « qu' " il
soit faite une déduction " des deniers royaux dans notre pays » '.
Impersonnels au pluriel. — L'impersonnel se rencontre par-
fois au pluriel : « tant de pauvres pères de famille, leurs femmes et
leurs enfants sont sans assistance et particulièrement de ne savoir
ni lire, ni écrire... " ils doivent y avoir des écoles " gratuites pour
eux » ^.
1. Courmel., p. 540 ; comparez, un peu plus loin, même page : culbutant tout ce qu' "il
lui avait " dans des maisons... il venait dérangé tout ce qu"' il lui avoil " dans leur salloir.
2. Pévy, p. 811.
3. La Neuv.-l.-C, p. 689.
4. Ep., p. 612.
5. S'-Th., p. 921.
6. Sapigneul, p. 930.
7. Ep., p. 610.
8. Coure, et Roc., p. 537.
Histoire de la Langue française. X.
33
CHAPITRE XI
LE TEMPS ET LA MODALITÉ
Les formes a sens perfectif. — L'achèvement de raction se
marque à l'actif par des locutions comme finir de payer. Peuvent -
elles et doivent-elles passer au passif : la maison est finie de payer ?
Un instinct invincible pousse la langue populaire à établir cette
correspondance. Elle s'étend à d'autres cas : « les frais du sacre de sa
Majesté " ayant été retardés d'être payés " par différentes opposi-
tions » 1.
AFFIRMATION, INTERROGATION, NÉGATION
Affirmation. — On répond par oui à une question négative :
« " n'est-il pas possible de les diminuer ? Ouy, sans doute " » ^.
Dans les questions, quoi est en concurrence avec que : Quoi faire ?
« " Quoi donc faire " pour remédier aux obligations du gouvernement » ^.
Naissance de t-il. — On voit se former l'interrogatlf t-il : « les
sacrifices et les prières que le clergé offre à Dieu ne sont ils pas pour
tous les hommes et pour tous les biens de la terre, " dans ce cas il y
en a t-il " qui n'en ont pas besoin « * ?
Négation. — Pa.s manque : « chaque fois " les frais ne manque-
roient d'absorber " le prix » ^.
Ne manque : « " les commis au sel persécutent pas moins " le
restituteur de gabelles que le commis aux aydes »«; u et " l'on nous
donne du sel qu'à 6 heures du soir " » ^ ; « ces religieux et autres sont
connus sous le nom de décimateurs et " ils le sont pas par leur con-
tribution " aux charçres de la communauté»*; « des montagnes...
1. Chaiirmi., P., p. 1.3.5.
2. Champil., p. 410.
3. Lav., p. 699.
4. Beine, p. 268 ; cf. Kp., p. 608, qui reproduit à peu pr^s exactement la même phrase.
5. Verzy, p. 1040.
6. Or., p. 795.
7. Sapicourt, p. 926.
8. Vill.-Franq., p. 1094.
].E TEMPS ET LA MODALITE Mo
qui donne de la pente aux eaux " qui arrivent que trop souvent "
par des nuées « ^ ; « tels soulagemens pour le peuple, que puisse
procurer..., " les vues qu'on se propose pour le bien public en seront
toujours qu'imparfaitement remplis "» 2.
NE PAS CRISTALLISÉ. — Ptts se rencoiitre avec un verbe qui a pour
sujet personne : « la procédure qui est aujourd'hui un dédale " dont
])ersonne ne connaît pas les issues " >■) ^. Ne... pas... se trouve dans une
phrase qui contient deux ni : «la vente qui " n'est pas sujette ni à la
taille ni à la capitation » '.
RIEN EMPLOYÉ SANS Ai?. — « Que Ics troupcs... au lieu de les laisser
croupir et " s'énerver à rien faire " dans les garnisons » ^ ; « il est
tems et plus que tems de mettre un frein aux hautes et injustes pré-
tentions de ces trop superbes ecclésiastiques " qui mangent à rien
faire le fruit " des pauvres du peuple » ^.
Ne se rencontre après défendre : défendre de ne rien recevoir : « qu'ils
soient [les curés] obligé de faire toutes les fonctions de leurs Minis-
tère gratis avec " délîence de ne rien Recevoir " » ^ ; — après à moins
que : « sans que l'exportation soit permise hors du royaume. " à moins
qu'il n'y ait surabondance " considérable » ^.
OiN JOINT DEUX TERMES, l'uN NÉGATIF, l'aUTRE POSITIF.
« paroisses dans lesquelles " on compte peu de pauvres ou point du
tout " )) * ; « un million de manouvriers " sans biens ou très peu " » i".
1. Bil.-lc-G., p. 317-.318.
2. Hautv., p. 642.
3. Pargny, p. 803-804.
4. Veizenay, p. 1022.
5. Meify, p. 752 ; — phrase reproduite incorrectement, Chenay, p. 442.
6. Pont-F., p. 823.
7. Cliaumu., O., p. 436.
8. Chenay, p. 443.
9. Hautv., p. 646.
10. Rilly, p. 848.
CHAPITRE XII
LA PORTÉE DE L ACTION. - L OBJET
Verbes deveîsant objectifs en prenant le sens factitif. —
Observer doit être cité en tête de tous. Il est pour ainsi dire dans tous
les Cahiers : observer quelque chose à quelqu un : « les soussignés croient
devoir " observer que le pauvre habitant de la campagne "... » ^ ;
« tous les habitants... " observent que toutes leurs maisons et bâti-
ments ayant été renversés et entièrement détruits "... » '^.
Derrière obsen'er, il faut citer entrer et périr :« le peuple... désire...
la liberté " d'entrer dans toutes les villes du royaume toutes sortes
de marchandises " sans payer aucunes entrées » ^.
Périr est plus nouveau : « des étrangers, qui viennent fouler et
périr les empouilles des cultivateurs " » ^ : cf. « le règlement des
ordonnances des dixmes... donne souvent occasion " à périr les
grains " par des nuées qui surviennent » ^.
Intransitifs devenus objectifs directs. — Citons dans nos
textes opter : « il se trouve donc réduit jusqu'à cette fatale extré-
mité (crise affreuse) d' " opter ou la potence ou la famine " n ^ ; « [les
ecclésiastiques possesseurs de deux ou plusieurs bénéfices] seront
tenus " d'opter dans le délay de six mois celui qu'ils jugeront à pro-
pos de garder " » ^ ; « que ceux qui posséderont deux bénéfices simples
ou plusieurs soient tenus d' " opter celui qu'ils jugeront à propos
de garder " o *.
Cf. plaider : « les particuliers par respect n'osent pas les " plaider "
[les seigneurs] » ' ; contribuer, délibérer : v les dits seigneurs comme dixme
perçoivent deux seizième de la dixme de notre territoire, sans y
1. Beauniont-s.-Vesle, p. 26^.
2. Fcrr., p. 618; cf. Les M., p. 7011; Pariïny, p. 8(M) ; S'-r<:t., p. 888; Sept-S., p. 948;
Tramery, p. 996.
3. Aumén.-l.-Gr., p. 235.
4. Bourg.-l.-R., p. 347.
5. Or., p. 796.
6. Coiircelles, p. .522.
7. Ciim., p. 578.
8. Ib., p. 587.
9. Coure, et Roc, p. 535.
LA PORTEE DE L'ACTION. — L'OBJET 517
" contribuer aucun frais ", ni " délibérer aucun denier " pour impo-
sitions » ^ Contribuer, plaider sont peut-être anciens.
Transitifs employés intransitivement : « viennent à cinq ou
six personnes et leurs chiens " parcourir dans les empouilles " et qui
deviennent un tort considérable » ^ ; « des gens connus sous le nom
d'employés... ils ont également la commission d' " inspecter sur le
tabac " » ^.
Absence de l'objet pronom. — « Diminuer le prix du sel ou du
moins, " si les besoins urgents de l'état ne permettent pas dans ce
moment cy "..., de leur faciliter les moyens de se procurer cette
denrée d'absolue nécessité » * ; « faire maintenir une police rigoureuse,
afin d'engager les laboureurs et autres qui ont des grains à " y
mener " » '^ ; « que le sel soit reporté au prix de 1680 ; qu'il serait
peut-être plus convenable de " rendre marchand " » * ; « et ont " les
comparants sachant ", signé après lecture faite» " ; « les décimateurs
sont en usage de prendre une dixme injuste... " ils exigent aussi sur
les porcs " et sur la volaille de toute espèce » *.
Réfléchis pronominaux et simples. — Notons ici deux emplois
curieux de verbes pronominaux : « puisse la bonté paternelle du
Monarque bienfaisant... exaucer les vœux qu'ils font " pour s'en
voir naître la tranquilité qu'ils espèrent " ))^ ; « tout le peuple n'a
qu'à "se féliciter du Roi de l'établissement des municipalités"»".
Compléments des locutions verbales. — - La règle de Vaugelas
d'après laquelle on ne doit pas rapporter de compléments aux noms
sans articles est violée : « seulement dans le dessein de répondre aux
vues de sa Majesté, la suppliant très humblement d'y " avoir égards
qu'elle jugeroit convenables " » ^^.
1. Janv., p. 677.
2. Pom., p. 820.
3. Sept-S., p. 946.
4. Beauniont-s.-Veslc, p. 262.
5. Champi., p. 404 ; il faut sans doute entendre : (i les i/ mener.
6. Dizy, p. 593.
7. Nogent, p. 790.
8. .S'-Hil., p. 892.
9. Marf., p. 746.
10. Wez, p. 1136.
11. Sermiers, p. 9.57.
CHAPITRE XIII
CONSTRUCTIONS DIRECTE ET INDIRECTE DE L OBJET
Objet indirect au lieu de l'objet direct. — Il y a peu décompte
à tenir de constructions telles que espérer à, construction ancienne
et encore classique ^. Eçiter à, qui se dit encore dans la marine, est
sans doute aussi un archaïsme '^.
S'approprier de est également ancien : « cet officier qui est éloigné
de quatre à cinq lieues " s'approprie d'une partie des dits meubles "
en percevant des droits » '■^.
Mais d'autres constructions semblables sont à noter : nécessiter à :
«l'Impôt du droit d'aide " nécessite par sa perception à une dépense
énorme " à prélever sur son produit » * ; — ■ obliger à quelquun :
« " obliger aux seigneurs à avoir " sur les lieux des officiers de
justice... » 5 : — occasionner à quelque chose : « que les dîmes ne soient
plus à l'avenir perçues en nature... raison qui "occasionne à des grands
procès" entre les pasteurs et leurs ouailles»^; — supporter à m pour
" supporter à tous les besoins " de l'Etat » '' ; — et surtout surmonter à ,
qui est commun : « la charité les y obligent pour " surmonter à tous
les besoins " de l'Etat » ^ ; « pour... " surmonter à toutes les difficul-
tés ", relativement aux finances » " ; « pour remédier au mal que
souffre le tiers état par les impôts qu'il supporte et " surmonter à
toutes les difficultés " relativement à l'état des finances » ^".
Ajoutons à cette liste quelques objets construits avec de : « il est
aussi important de " faire connaître de la propriété " que peuvent
avoir des particuliers » ^^ ; « les pauvres habitants sont presque
1. Celle province a donc droit " d'espérer a de grands mcnageniens" dans les impôts (S'-
Mart., p. 904).
2. Pour " éviter à beaucoup de procès " (Bcine, p. 275). — Notez l'expression : éviter à
frais : étant obligé pour " éviter à frais " [sic] de retourner chez luy (Les P.-Log., p. 721) ;
pour " éviter ù frais ", et afin d'éviter les tracasseries et les procès (Oiiaiim., P., p. 430).
.3. Pnmay, p. 836.
4. Coulom., p. 515.
5. Champi., p. 405.
6. Germ., p. 622.
7. Ep., p. 607.
.S. Beine, p. 267.
il. Ceine, p. 267 ; cf. même phrase exacteiiu'iit : lip., p. 007.
10. Pont-F., p. 825.
11. Mont-s.-C, p. 769.
CONSTRUCTIONS DIRECTE ET INDIRECTE DE L'OBJET 519
tous journaliers, "de quoi l'on peut prouver" par le cadastre » ^
Voici des objets de forme exceptionnelle : « " nous insistons à ce
qu'ils soient contribuables " à proportion de leurs facultés aux impôts
royaux [les religieux de l'abbaye de Saint-Basle] » -.
Compléments d'objet des impersonnels actifs et passifs. —
Il est très important de remarquer que, derrière les verbes et expres-
sions impersonnelles, le « sujet logique » n'est ni plus ni moins qu'un
complément d'objet. On peut discuter sur une phrase comme :«" il
est incroyable le tort " que nous font ces animaux dans nos grains de
toutes espèces » ^ ; — ou encore : « nous croions indispensable d'ordon-
ner qu' " il réside un prêtre dans chaque paroisse " » *. Mais d'autres ne
peuvent s'expliquer par les théories ordinaires. Ainsi le verbe imper-
sonnel passe souvent au passif : « qu'il plaise à sa Majesté qu' " il
soit donné les charges publiques " aux mérites, aux talents » ^ ;
« Sa Majesté connoît la cherté des denrées de première nécessité ; il
seroit bien à désirer qu'elles soient diminuées, qu' " il soit fixé le
nombre des feux " brûlans dans chaque maison»®; « " il est possédé
par le Seigneur de Verzenay environ sept cents arpents " de bois » ^ ;
« " il seroit conservé l'administration " du domaine » ^.
Notons enfin un curieux emploi de l'infinitif derrière impersonnel :
« il est arrivé plusieurs foi"* que par la rigueur de l'hiver "il s'est
trouvé des enfans mourir " en allant recevoir le S*^ Sacrement de
baptême » '.
L'infinitif objet sans les prépositions ordinaires. — « Nous
reconnaissons volontiers la dette de l'Etat et " promettons y faire
honneur " selon notre pouvoir » ^° ; « que chacun " consent supporter
les fardeaux " de l'Etat à raison de ses facultés » " ; « le tout seroit
exactement versé dans les coffres du Roy, par la voye que sa Majesté
" jugeroit à propos indiquer " aux dites inunicipalités » ^'^ ; « ne voit-
on pas qu'ils " cherchent par cet artifice attribuer aux sièges Royaux ",
1. Sapicourt, p. 924; peut-être ici peut-on entendre : au sujet de quoi.
2. Verzy, p. 1036.
3. Or., p. 795.
4. S'-Br., p. 881.
5. Ormes, p. 79.Ô.
6. Sacy, p. 874.
7. Verzenay, p. 1022.
8. Vill.-Mar., p. 1109.
». Thil, p. 977.
10. Ep., p. 607.
11. Hautv., p. 636.
12. Heutr., p. 661.
520 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
toutes autres afl'aires » ^ ; « il ne seroit " plus question que réprimer
certains abus " » ^.
Consentir d'aller, préférer de voir sont tout à fait classiques. On
les retrouve sans cesse dans les Cahiers ^.
Autoriser quelquun de quelque chose se rencontre parfois dans l'an-
cienne langue. On trouve dans nos textes : autoriser de faire *.
Condamner de faire se trouve au xvi^ siècle. De même ici *.
Interdire quelquun de sa charge était usuel. On étend la construc-
tion : « les " interdire de faire les fonctions de procureur " et postu-
lants [les notaires royaux] » ®.
A POUR DE DEVANT INFINITIF. — Etre uisé à, achcver à, requérir
à : « car " il est aisé à le démontrer " et nous le pouvons » ^ ; « les
traitants " ont achevé par leurs injustices à le ruiner " » ^ ; « ils
" requièrent à être autorisé " à être remboursés » ®.
Objet conjonctionnel. -- J'ai constaté l'absence de que. Simple
lapsus probablement :« on pourroit aussy " ordonner lors de certains
événements comme mariages, mortuaires, il y auroit " une rétribu-
tion en faveur des pauvres ); i".
Plusieurs objets de diverse nature derrière un verbe. — -
« ... Pour rendre plus de splendeurs aux campagnes et " les animer à
la culture et à rester chacun chez soi ", le seul moyen c'est d'assujet-
tir toutes les villes aux mêmes impôts ^^ » ; « nous prions sa Majesté
d'interdire aux ecclésiastiques " tout commerce quelconque, de ne
faire valoir aucunes fermes, ni dixmes ", ne devant faire autre que
leur état ecclésiastique » ^^.
Un seul verbe a plusieurs objets, un pronom d'abord,
1. Wez, p. 1136.
2. Witry, p. 1143.
3. Une fois que le Clergé et la Noblesse " auront consenti/ d'être assujettis " sans distinction
de propriété à l'impôt de l'Etat (Les P.-Log., p. 718) ; cf. le pauvre vigneron... qui scait qu'il
a affaire à un ennemi formidable " préfère chaque fois de payer " tout ce qu'on lui demande
(Verzy, p. 10.38).
4. Les demandes et doléances que Sa Majesté '' les autorise de faire" dans l'assemblée qui doit
se tenir (Vcrzcnay, p. 1019).
5. Ledit sieur subdélégué " avait condamné de payer " cette dernière somme tiers par tiers
aux trois communautés (Bazancourt-s.-Suippc, p. 249).
6. Warni., p. 1129.
7. Beine, p. 269.
8. Cum., p. 557.
9. Vcrzenay, p. 1021.
10. Herm., p. 653.
11. Ep., p. 609.
12. S'-Hil.. p. 889.
I
CONSTRUCTIONS DIRECTE ET INDIRECTE DE L'OBJET 521
PUIS DES NOMS :«il n'a que ses bras pour " se substanter, sa femme
et ses six enfants " » ^ ; « ils manquent de bras pour " se nourrir, leurs
femmes et leurs enfants " » '-.
La même construction se rencontre avec l'objet second : « avec
quoi les gens de la campagne vivent-ils donc ? Hélas : souvent en
" s'épargnant le pain et à leurs enfants " » ^.
Deux verbes de construction différente ont le même objet.
— « Tout français " doit et s'empresse à supporter " les charges de
l'Etat au prorata de leur masse et de ses facultés » * ; « que chaque
achepteur soit libre " d'enlever et disposer de ses achapts " comme
il lui plairoit » ^ ; « ce seroit le moyen le plus assuré de " remédier
et proscrire " dans la France la mendicité " « ^.
Confusion de l'objet avec un autre complément. — - « Nous
sommes convaincus que sa Majesté établira parmi les membres qui
" en composeront " le même ordre que la justice vient d'établir
pour les États généraux » \ En est là pour les (il s'agit des États pro-
vinciaux).
Phrases où le verbe précédé d'un conjonctif est suivi d'un
OBJET conjonctionnel. — C'était là un tour très classique, qui sur-
vivait : « que l'étang de Sillery occasionnoit beaucoup de perte...,
c'est " de quoi ils sont en procès, qu'ils prie que l'on rende justice " »*.
Les exemples sont rares.
1. Cern.-I.-R., p. 382.
2. Herm., p. 651.
3. Boul., p. 325-326.
4. Champil., p. 410.
5. Isl., p. 671.
6. Vill.-Mar., p. 1113.
7. Les M., p. 711.
8. CourmeL, p. 541.
CHAPITRE XIV
L'OBJET SECOND
Un premier objet second pronominal précède le verbe.
Un autre objet second le suit. — « Cet impôt destructeur... nuit
au commerce, " lui enlève et à l'agriculture " un nombre considé-
rable de bras » K
Objet second substitué a un objet premier. — « Il est inouï
qu'on " force à acheter du sel à un malheureux " qui n'a point de
pain » - !
Empêcher quelque chose à quelqu'un était très classique ; c'est à
partir de Voltaire qu'on s'en prend à ce tour : « " leur empêcher [aux
ecclésiastiques] aussi tout commerce " de telle façon qu'il puisse
être » ^.
1. Sillery, p. !)64.
2. Loiv., p. 728.
3. Ep., p. 612.
CHAPITRE XV
COMPLÉMENTS DU PASSIF
Le pronominal a sens passif avec les mêmes compléments
QUE LE passif. — (( Arrêter les fraudes qui" pourroient se commettre
par des officiers publics " » ^ ; « l'ordre ainsi établi empêcheroit quan-
tité de brigandages qui " se commettent par ces vagabonds " que
souvent la paresse et l'inconduile a réduit à cet état d'indigence » ^.
Le tour avait été classique.
EN. — Notons un emploi hardi de en avec la valeur de pour ce
motif, à cause de cela (cf. il ne " s'en montrerait " que plus hardi) :
« l'inégalité du prix du sel dans les différentes provinces rendoit dif-
ficile " l'indemnité qui en seroit due " aux pays exemps » ^.
Complément d'agent avec de. — « Qu'il n'y ait " aucun seigneur
sans titre créé des souverains " » * ; « l'on ne distribue le sel que
l'ajirès-midi, cela expose les gens de la campagne à " être surpris
de la nuit " » ^ ; « des procès qui sont jugés par " des élus appointés
du fermier " » ^.
Le complément du verbe passif est un infinitif. — « ... que " la
perception des impôts soit ordonnée se faire " par un homme dési-
gné par sa Majesté » '.
L'objet du passif conserve la construction de l'actif. —
K (^ue les " travaux des routes soient continués à se faire " par adju-
dication » ® ; (( il nous paroît nécessaire " qu'il ne soit consenti qu'à
un seul impôt représentatif " « ®.
1. S'-lIil., p. 888.
2. Scrmiers, p. 955.
3. Hautv., p. 636.
■t. Lav., p. 701.
5. Nogent, p. 787.
6. Verzenay, p. 1022.
7. Rilly, p. 853.
8. Champig., p. 406.
9. Vill.-Mar., p. 1108.
CHAPITRE XVI
COMPLÉMENTS DIVERS DES NOMS, DES VERBES,
DES ADJECTIFS, ETC.
Compléments étendus par analogie. — Le fait essentiel est
là.
1° Compléments de noms, d'après les adjectifs correspondants :
" infériorité à ", d'après inférieur à : « " l'infériorité d'Hautvillers aux
autres paroisses " d'alentour » ; « une quatrième cause de 1' " inégalité
d'Hautvillers aux communautés voisines " » ^.
2^ Compléments d'adjectifs d'après d'autres adjectifs : " uniforme
à " d'après conforme à : « les habitaris de Champillon demandent à
être " uniformes à leurs voisins " » ^ ; — cf. « le commerce et l'agricul-
ture sont des choses des plus " intéressantes à la province"»";
« plaintes et doléances sur différents objets aussi " intéressants à l'aug-
mentation de ses finances " qu'ils le sont au soulagement du tiers
état » *.
3° Des locutions adjectives : « ils n'osent se donner des chevaux
en nombre " en suffisance à leurs labours ", crainte de l'impôt » ^.
4° Des adverbes. En langue classique, on discutait pour savoir
où classer des mots invariables comme aussitôt : parmi les adverbes
ou les prépositions ? La délimitation n'existe pas pour la langue popu-
laire : « les dits habitants représentent qu' " en outre les frais royaux "
qui sont fort hauts, ils sont chargés de grands frais communaux » * ;
« les vignerons... sont assujetis par arpent à une somme de sept
livres... " en outre les droits d'aides " qui les ruinent » ' ; « il est bien
possible " aussitôt les vendanges " de constater la quantité de vin
que chacun individu aura récolté » ®.
L'infinitif reçoit par analogie la construction du nom : subvenir
1. Hautv., pp. 610 et 64:^.
2. ChampiL, p. 416.
3. Bouzy, p. .352.
4. Brini., p. 356.
5. Thuisy, p. 986.
6. Aum6n.-1.-Gr., p. 23).
7. Basl.-l.-Fis., p. 243.
8. Les P.-Loges, p. 720.
COMPLEMENTS DIVERS 52"»
à leur entretien entraîne suhi^enir à les entretenir : « dans le cas où les
villages... ne seroient pas assez considérables pour " subvenir à leur
faire un sort honnête " [aux vétérans et invalides] » *.
De même : « on manque de défenseurs et conséquemment " d'y
obtenir justice " » '.
1. Chigny, p. 452.
2. Verzy, p. 1038.
CHAPITRE XVII
STRUCTURE DES COMPLÉMENTS
Nouvelles prépositions et locutions prépositives. — Au
rapport, par rapport et aussi rapport tout court, avec sens causal :
(( la classe des manouvriers est obligé souvent de se passer de soupe,
aliment qui est le plus nécessaire à tout état " par raport à la cherté
[du sel] " » 1 ; « nous autres pauvres artisans, ne peuvent avoir de grains
pour de l'argent, " au rapport aux enlevées " qu'ils si font » ^ ; « difli-
cultés et procès qui se commettent à chaque instant dans différents
endroits " rapport à l'inégalité " des poids et mesures » ^ ; « le terroir
est un terrain très difficile... " rapport aux montagnes " qui sont très
rudes » * ; « l'inégalité pour les mesures... met dans le cas, très sou-
vent, d'avoir des difficultés et des procès " rapport aux mesures
différentes » ^.
Faut-il considérer, dans la ])hrase suivante, l'absence de eu comme
un lapsus ? : « l'insuffisance des pressoirs est un premier obstacle
[eu] égard à l'étendue de ce vignoble " » *.
L'usage des prépositions. L'influence de l'idée. — Dans
certains cas, qui sont à remarquer, on a employé des prépositions
expressives au lieu du mot-outil banal. Type se plaindre contre :
« Avant les vendanges... on tire les places au sort et chacun est obligé
de s'en tenir à celle qui lui échoit, ou la changer à prix d'argent " avec
un autre " dont la situation des vignes est plus ou moins précoce » ' :
« les habitans... se plaignent fortement " contre la perception " des
droits perçus par les aydes «^ ; « que chaque garçon âgé " depuis dix-
huit jusqu'à quarante ans ", soit imposé à un taux quelconque » *,
Extensions d'emploi des diverses prépositions. — L'analo-
gie joue un rôle plus grand que l'analyse dans la construction des
1. Chaumu., O., p. 423.
2. Janv., p. 678.
3. Pévy, p. 810.
4. Ib., p. 811.
5. Ib., p. 812.
6. Vcrzy, p. 1035.
7. Ib., p. 1036.
8. Savigny-s.-Ardres, p. 940.
9. Vil.-en-Sel., p. 1057.
STRUCTURE DES COMPLÉMENTS '."27
compléments. D'après à chei^al on dit à i^oiture, comme de nos jours
en bicyclette d'après en chemin de fer : « des péages que les voyageurs
à cheval ou " à voitures " et les rouliers paieroient pour l'entretien
des dites routes » ^ ; « il avoit le greffe à bail non pas à prix fixe, mais
à partager " les émoluments du greffe par moitié w ^.
Substitution d'une préposition a une autre. — .4 pour en :
« que les procès ne " restent pas à instance " plus de six mois » =*.
A pour par : « un des principaux moyens pour subvenir aux besoins
de l'Etat seroit de simplifier les recettes et " à ce moyen " suppri-
mer la totalité des receveurs généraux » *.
DE et a. — Il est visible que le sens propre de de ou à est oublié
parfois totalement : a arrêter la mendicité qui " détourne les bonnes
âmes à faire du bien " au vrai pauvre, étant accablé de beaucoup de
vagabonds » ^ ; « les bois voisins qui appartiennent et " dépendent à
des gens de main morte " ou du domaine sont d'un prix excessif»".
DE POUR A DANS DES COMPLEMENTS DE DIRECTION ET DE BUT.
« La paroisse de Bouzy auroit de fortes raisons pour traiter... des
moyens de soulagement qu' " elle seroit fondée de proposer " « ^ ;
« cela " engagerait les marchands de vendre " à plus bas prix » * ; « les
députés des villes... n'ont pas " le même intérêt de défendre " celui
du tiers de la campagne » ' ; « les charges de l'état sont des droits
civils que le Clergé doit payer, non pas comme ecclésiastiques mais
comme citoyens et doivent pour l'exemple acquitter les premiers?
porter par les dits exemples les deux autres ordres de les suivre
dans cette obligation » ^^ ; « qu'on a chacun la liberté de vendre son
vin comme il lui plaira "en se soumettant de payer" à sa Majesté w^^.
On rencontre assujettir construit avec la préposition de : « ces dits
seigneurs ont... depuis bien des années, " assujettis leurs vassaux,
des droits de lots et ventes " » ^-.
1. JNIarf., p. 740.
2. Cum., p. 568.
3. Rilly, p. 85.3.
4. Bouzy, p. 351.
5. Beine, p. 276.
6. Verzenay, p. 1022.
7. Bouzy, 350-351.
8. Coure, et Roc, p. 536.
9. Êp., p. 611.
10. Isl.-s.-S., p. 669.
11. Or., p. 794-795.
12. Isl.-s.-S., p. 669-670.
528 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
A POUR DE. — «... quant aux archevêques..., on doit les taxer suivant
leurs revenus " sans préjudice à ce que paieront leurs biens " » ^ ;
« que " l'exclusion des membres du Tiers Etat aux grades militaires
étant flétrissante " ... » '^.
On brouille à et de dans des compléments parallèles : « un homme
de campagne... est obligé de s'en retourner de nuit en hiver chez lui,
exposé à périr ou d'être volé ■' dans sa route >> ^.
A pour de se rencontre devant un autre complément que le com-
plément d'agent : «... que ... " ils ne soient pas chargés aux répara-
tions " des Eglises » *.
DE AU LIEU DE POUR. — « Il serait bien à propos que Dieu donne
des lumières aux hommes qui sont en place " de trouver les moiens
de donner la liberté aux vignerons " » ^.
DE POUR AVEC, CONTRE. — « ... [les habitants des campagnes] sacri-
fiant comme soldats... leur vie et leur sang dans " les combats de
l'ennemy " ... » *.
Développement de après. — « ... vient-il une année fertile ou abon-
dante, ils languissent " après la vente de leurs denrées ", que le plus
souvent sont obligés de vendre à très vil prix » '.
DANS. — Voici deux emplois remarquables de cette préposition :
« il auroit fallu reconstruire de nouvelles églises... ce qui " auroit cons-
titué ces deux endroits dans des dépenses considérables " » ^ ; « les
propriétaires qui se trouvent réduits " dans la plus cruelle misère " » *.
On trouverait des exemples antérieurs.
Pêle-mêle des prépositions. — Des prépositions sont employées
au hasard, comme elles ne devaient pas l'être, et ne l'avaient peut-
être jamais été : « comment peut-on tolérer... qu'un curé soit en droit
de traduire " dans un tribunal " un pauvre paroissien pour arracher
de lui le payement de l'inhumation de son père » " ; « toute la cam-
pagne réclame la corvée " sous la prêtation en argent " et non en
1. RiUy, p. 849.
2. Dizy, p. 596.
.3. Verzenay, p. 1027.
4. Coiirniel., p. 540.
5. Trépail, p. 1000.
6. Coémy, p. 46.3.
7. Rosn., p. 865.
S. Ciim., p. 559.
9. Mailly, p. 735.
10. Hautvillers, p. 639.
STRUCTURE DES COMPLÉMENTS 529
nature » ^ ; « que la menue dîme... soit supprimée, dîme telle " qui
se paie chez les particuliers envers leurs bestiaux " et quy atire
grandes difficultés et même procès » ^ ; « la trop grande quantité de
gibier qu'il y a sur le terroir est nuisible et " mérite la plus grande
attention dans les espèces " qui détruisent les récoltes » ^.
Suppression de la préposition. — Les compléments construits
sans préposition sont d'abord des compléments de temps : « pour les
vins... que les droits soient payés par le vigneron après en avoir
reconnu la quantité, " fin des récoltes " »*; «étant assemblés le huit
Mars de l'année mil sept cent quatre vingt neuf, " l'heure de midy " » ^ ;
« il faut réformer les abus qui ont lieu " datte du présent " » ^ ; « que
veille d'une moisson " viennent à cinq ou six personnes et leurs
chiens parcourir dans les empouilles » ^
On la remarque aussi dans les phrases où il s'agit de marquer la
répétition ou la périodicité : « l'arpent de terre... qui vaut " année
commune " six livres » ® ; « perdre leur sel comme il est arrivé " plu-
sieurs voyages " » ®.
On est tenté de croire à des omissions, mais en réalité la préposi-
tion manque devant des compléments de toute espèce, comme le
montrent les exemples ci-dessous : « deux cents arpents appartiennent
à différents particuliers qui ne sont point domiciliés audit Verzenay
lesquels deux cents arpents sont situés dans l'enceinte du territoire,
les meilleurs endroits et les moins exposés à l'intempérie de l'air,
l»lus grand rapport et moins de dépens " m^"; « dans cette partie du
terroir, il y en a " le moins moitié " qui se nomme terre haute... ; plu-
sieurs récoltes, les laboureurs ne récoltent " qu'au [sic] environ leurs
semences " >) ^^ ; « ce titre forme pour eux un engagement envers le
Roy et la patrie qui est " la même nature du Tiers-Etat " w^'^; « les
terres du dit terroir ne se peuvent empouiller que... tels que " seigle et
peu de froment force d'engrais " » ^^ ; « que le sel, qui est " un prix
excessif " en Champagne >.• ^*.
1. Ep., p. 611.
2. Ib., p. 610.
3. Primay, p. 834.
4. IsL, p. 671.
5. Janv., p. 675.
6. Lav., p. 699.
7. Pom., p. 820.
S. Montb., p. 757.
9. Thuisy, p. 986.
10. Verzenay, p. 1020.
11. Aubér., p. 231.
12. Bouzy, p. 351.
13. Ep., p. 609.
14. Pom., p. 819.
Histoire de la Lanuue française. X. 34
030 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Non répétition de la préposition. — C'est ainsi que, dans
l'exemple suivant, la préposition de n'est pas répétée devant ses
receveurs : « Le sel... il est si mal entre les mains du fermier général
" et ses receveurs " que tout le monde en souffre » ^ S'agit-il là d'un
provincialisme (qui serait un archaïsme), ou d'un trait de la langue
juridique ? Il est difficile d'en décider.
Mais les phrases abondent où on n'a exprimé qu'une fois la pré-
position qui doit marquer le rapport : « dont l'adjudicataire serait
tenu " de donner caution, et les municipaux le payer " au Receveur
des finances » ^ ; « un des moyens " de procurer à l'Etat et acquitter
une partie des dettes " de l'Etat, seroit...» ^ ; « le produit des vignes...
étant médiocre tant " par rapport au terrain et sa situation " » *.
1. Verzenay, p. 1026. Cf. chemins essentiels " ù l'agriculture et [à] la traite " des denrées
et productions est (lire : et) maintenant de tous côtés impraticables (La Neuv.-L-C, p. 689).
2. Beine, p. 272.
3. Bouzy, p. 352.
4. Chaumu., P., p. 423. — 7/ seroit à propos d'assurer un sort honnête aux curés de campagne,
mais aussi est-il nécessaire de les assujettir " à une résidence constante et avoir un vicaire "
(Hautv., p. 639) ; Les dîmes semblent n'avoir été instituées que " pour l'entretien des églises
et alimenter leurs ministres " (IVIarL, p. 739) ; Que le peuple des ccunpagnes fut décharge
de l'entretien des églises, presbiter, " les murs des cimetières et même les maisons des Clercs
d'École " (Poni., p. 819) ; que les gros décimateurs soient seuls chargés des constructions et
réparations des églises, presbitères, cimetières et généralement tout ce qui est nécessaire au culte
de la religion et " l'entretien de ses ministres " (Sillery, p. 964) ; depuis l'établissement des
huissiers priseurs " ou leurs commettants " (Verzenay, p. 1027) ; les habitimts... désirent
■' d'être en pays d'Etat et payer les impôts " en égalité par des personnes qu'ils choisiroien
eux-mêmes (Vil.-en-Tar., p. 1067).
LIVRE IV
LA PHRASE COMPOSÉE
CHAPITRE PREMIER
IMBROGLIO DES CONJONCTIFS
Confusion entre qui et qu'il : jo qu'il pour qui. — « " Les
gardes qu'ils sont occupés " à garder ces animaux » ^ ; « les deux pre-
miers ordres... " eux qu'ils profitent beaucoup plus que le tiers Etat
des chemins royaux " » ^ ; « hommes séditieux et de peu de foi,
qu'ils ne s'arment jamais des rennes [sic] de la justice " » '.
2^ QUI POUR QU'IL. — « Qu'il soit fait défense ex])resse aux Sei-
gneurs... de poursuivre hors de saison à travers les biens empouillés
" le gibier qui chasseront " » ^ ; « si chacun avoit la liberté ou de con-
struire un pressoir, ou " d'aller à celuy qui voudroit " » ^.
3° QUI POUR CE QUI. — Cet archaïsme n'avait pas encore dis-
paru de la langue littéraire : « ils laissent une partie de leurs terres
incultes " qui fait tort " à d'autres fermiers » * ; « il faut fumer les
vignes tous les quatre ou six ans " qui coûte par an 50 livres " » ".
40 ET QUI, ET DONT POUR QUI, DONT. — « ... d'abréger aussv la fomie
des procédures " et qui souvent deviennent bien dispendieuses " et
vont à la ruine des parties » ^ ; « afin d'éviter la suite d'une infinité de
1. Baslieux-lès-Fismes, p. 245. Cf. Beaumont-s.-Vcsle, p. 260.
2. Courmel., p. 542.
3. Rosn., p. 868. Cf. Dont., p. 604 ; Marf., p. 742 ; Pévy, p. 809 ; Sapisneiil, p. 930-931 ;
Sept-S., p. 945 ; Trépail, p. 1003 ; Vrigny, p. 1121 ; Warm., p. 1129.
4. Lav., p. 701.
5. Or., p. 794. Cf. Cormoy. et Rom., p. 509 ; Lav., p. 701.
6. Mont-s.-C, p. 768.
7. Nogent, p. 785. Cf. Rillj', p. 853 ; Isles-sur-Siiippcs, p. 672.
8. Champi., p. 405.
ri32 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
petits procès, " et qui... occasionnent des frais énormes " et souvent
la ruine des familles » ^.
« La communauté a trouvé l'avantage d'achepter une maison... pour
le logement dudit maître d'écolle " et dont il n'est pas possible qu'une
paroisse se passe " » ^ ; « qu'il soit distrait de leur superflu une somme
proportionnée à l'établissement d'une école publique pour les filles
" et dont trois Sœurs seroient chargées de l'éducation gratuite"»*;
« les contraventions et frais s'en suivent, " et dont les tribunaux ne
cessent de retentir " » *.
.5*' QUEL POUR QU'ELLES. — Je l'ai trouvé dans un Cahier très
incorrect : « quand à l'égard de maisons, qu'il soit faite une dédiiction
des deniers royaux dans notre pays " à cause des entretiens quel
coûtent gros ", car la force de l'hiver les a ébranlées, écartelées,
même fendues » ^. Je comprends : « à cause des entretiens, qu'elles
coûtent gros ».
6° DONT POUR où. — « ... à quoi servent les officiers du bailliage
ducal et de " Saint-Remi dont il y a 46 procureurs " » ^.
Voici même dont, là où on pourrait avoir une ligature vague :
« qu'il soit ordonné que les dits échalas aient au moins la grosseur
d'un pouce quarrée " vu le prix excessif qu'ils se vendent actuelle-
ment, dont ils ont si peu de qualité " » ^ Je comprends : au temps pré-
sent où ils ont si peu de qualité.
Dont devient comme que une sorte de ligature banale : « revenons
à l'arpent de mauvaise [terre] auquel il faut la même dépense et qui
produira 50 gerbes et qui donneront à i)roportion 5 quartels de fro-
ment, " ce qui fait une grande déduction du premier arpent au
dernier dont il y a 15 livres de bénéfice sur l'un et 60 livres de
perte sur l'autre " » *.
70 noNT POUR QUE. — « ... j)ayer à sa Majesté " les frais royaux
dont ils sont chargés de payer annuellement " » * ; « " les avantages
dont les dilTérentes provinces du royaume espèrent retirer du Gou-
1. Vill.-Mar., p. 1111. Cf. Beinc, p. 271.
2. Bazancourt-s.-Suippc, p. 25.3.
3. Yerzy, p. 1037.
4. Ib., p. 1039-1040.
.5. Ep., p. 610.
6. Bazancoiirt-s.-Suippe, p. 252.
7. Montb., p. 759.
8. Mont-s.-C, p. 769.
9. Boiirg.-l.-R., p. 346.
IMBROGLIO DES CON'JONCTIFS 5^3
vernement " » ^ ; « que cependant la Noblesse... qui aura besoin de
secours en soit douée " en proportion de ce dont elle aura méritée " » ^ ;
« que " les sommes dont sa Majesté jugera à propos d'imposer soit
versée " d'une main à l'avitre au trésor royal » ^.
8° où POUR A LA SUITE DE QUOI. — « ... le peuple est obligé de
payer une grande quantité de personnes inutiles et que les fermiers
généraux tiennent à leurs services " pour veiller à la fraude de ces
deux sortes de denrées, où il en résulte très souvent des combats
sanglants " » *.
Dans le Cahier, d'ailleurs très incorrect, de Pomacle, il est dilli-
cile de traduire exactement où : « qu'ils aient aussi tenus de contri-
buer au soulagement des pauvres nécessiteux " où ils tirent des si
gros droits " « ^. Il faut comprendre que les gros décimateurs gagnent
assez d'argent pour aider les pauvres ; où doit être séparé de néces-
siteux, et se prendre dans le sens d'alors que, peut-être dans des vil-
lages où...
9° QUE POUR où. — « ... il conviendroit... que tous les propriétaires
paient suivant leurs biens et ce, " dans chaque terroir qu'ils auront
des biens " » ®.
10° QUE POUR QUI. — « Un quinzième de la totalité des récoltes
" pour la dixme qu'appartient "... aux bénédictins » ^
110 Qij]^ POUR DONT. — « Le terroir qui environne ledit village
contient environ... " 80 septiers de bois broussailles, que les habi-
tans sont seuls propriétaires " » ^ ; « la plus grande partie desdits habi-
tants possèdent " des maisons, qu'ils paient la rente " au denier ving-
tième » » ; « pour la répartition " des frais que ces biens doivent être
chargés " »" ; « le tabac " que beaucoup de personnes ne peuvent se
passer", est d'une cherté considérable » " ; « sans compter les autres
1. Bouzy, p. 351.
2. Dizy, p. 597.
3. Tinqueux, p. 993.
4. Bourg.-I.-R., p. 347.
5. Pom., p. 819.
6. Rilly, p. 850.
7. Boul., p. 324.
8. Heutr., p. 657.
9. Montb., p. 758.
10. Nogent, p. 790.
11. Vcrzenay, p. 1027.
XVi HISTOIRE DE LA LA.NGIE FRANÇAISE
millions pris sur les peuples " qu'il est impossible à un minisire des
finances d'avoir connoissance " » ^
12^" QUE POUR AUQUEL, A QUOI. — «... procès "considérable par
les amendes et les frais qu'ils sont condamnés " >' - ; « la communauté
de Verzenay va donner dans ses doléances " une petite partie de ce
qu'elle est exposée " » (comprenez : des ennuis auxquels elle est expo-
sée) ^ ; « quoi donc faire pour... " décharger le tiers état de ce qu'il
est tenu présentement " » '• ?
AUXQUELLES POUR QL/iï. — « Pour comblc de la présente doléance,
bien " des charges auxquelles nous payons " et nous n'en connais-
sons pas les titres » ^.
13*^ QUE LIGATURE A TOUT EMPLOI. — « Commc il v a " bcaucoup
de propriétaires que leurs biens n'est pas à eux " » ^ ; « beaucoup " des
pièces de terre qu'on ne peut y habiter " depuis une grêle orageuse
de 1742 » ' ; « c'est là " la seule cause que les campagnes se trouvent
désertes " » >* ; « de plus la plus grande partie desdits habitants pos-
sèdent " des maisons qu'ils paient la rente au denier vingtième, que
suivant le rôle tarifé de la dite communauté il se trouve la somme de
939 livres " » ' ; « le peuple ne seroit plus exposé à perdre beaucoup de
temps comme il arrive à Reims, " que l'on ne distribue le sel que
l'après-midi " » ^° ; « il s'en trouve un grand nombre " qui ont peu d'af-
faires et que lorsqu'il leur en vient ", ils font des frais exorbitants»
(il s'agit des procureurs, notaires et huissiers) ^^
Notons un exemple particulièrement curieux, où que est repris
trois fois de suite avec trois valeurs différentes : « c'est " une denrée
que l'on ne peut rien faire sans cela, et que bien des pauvres gens ne
1. Vill.-.Mar., p. 1109.
2. Chaumii., O., p. 431.
3. Verzenay, p. 1023.
4. Lav., p. 6!)9.
ô. Moiirm.-l.-G., p. 778. Dans l'exemple suivant, auxquelles doit se traduire par suivant
laquelle : ce qui nous fait une diminution d'un tiers sur la mesure royale " auxquelles nous en
payons les impositions " (la mesure du pays est plus petite que la mesure royale, et les impots
sont comptés comme si la mesure du pays était la même que la mesure royale, ce qui les
augnu>nte d'un tiers; Rilly, p. 852).
6. lîeine, p. 272-273. Cf. Beine, p. 267.
7. Bil.-l.-G., p. 318.
8. Beine, p. 269. Cf. Bazancourt-s.-Suippe, p. 251.
9. Montb., p. 758.
10. Nogent, p. 787. Cf. Or., p. 794.
11. Rilly, p. 849-850.
I
IMBROGLIO DES CONJONCTIFS 535
peuvent en avoir par la grande cherté et qu'ils ne peuvent manger
de soupe à cette cause " » ^
Entassement de pronoms. — « ... on n'auroit plus à payer d'ap-
pointements à un nombre considérable de receveurs, régisseurs,
directeurs, contrôleurs, commis, etc., à ceux desquels qui ont payés
au roi une finance pour leur état ; chacune province en proportion
de ses impositions seroit tenue de la rembourser » -.
1. Mont-s.-C, p. 767.
2. Rom., p. 857.
CHAPITRE II
LES LIGATURES INVARIABLES
Conjonctions archaïques. — Là où est encore employé, mais
cet archaïsme reste rare : « les dits remontrants se plaignent qu'ils
paient la dîme en vin à quatre pots par pièce, " là où il y a beau-
coup d'endroits qu'il ne paye que deux pots par pièce " » ^
Changements dans la forme des conjonctions. D'APRès que
SUBSTITUÉ A APRÈS QUE, DANS LES TEMPORELLES. « Fait Ct arrêté
par nous... " d'après qu'il ne s'est plus trouvé aucune observation
à faire " de la part des susdits habitants » ^.
QUEL EN CONCURRENCE AVEC QUELQUE. — ^« " Tout grain de qucUe
nature il soit ", soit consommé en France et non ailleurs » ^.
DE MANIÈRE A CE QUE. — Par analogie avec de manière à, ou peut-
être en raison du développement de la forme à ce que, au lieu de de
manière que, on écrit de manière à ce que : « il faudroit qu'ils fussent
composés [les actes provinciaux] " de manière à ce que " le tiers état
fut égal à celui de la noblesse et du clergé réunis » *.
TEL QUE. — Il est encore en plein usage : « on ne peut disposer di-
ses meubles, " tel pressant besoin qu'il soit ", sans y appeler un huis-
sier-priseur » ^ ; « " tels soulagemens pour le peuple, que puisse procu-
rer " la contribution pécuniaire des deux premiers ordres, les vues
qu'on se propose pour le bien public [n'jen seront toujours qu'im-
parfaitement remplies, si...» ®.
Dans les hypothèses généralisées. — C'est la périphrase
tel qu'il soit — tel quil puisse être — qui joue le rôle essentiel d'in-
1. Xogenf, p. 788.
2. Sapisiieiil, p. 931.
3. Tinqucux, p. 993.
4. Les M., p. 711.
5. Bouzy, p. 352.
6. Hautv., p. 642. Cf. S'-.Mart., p. 900.
LES LIGATURES INVARIABLES JWT
déterminant : « " aucun droit seigneurial de tel nature qu'il puisse
être " » ^ ; « que les décimateurs soient tenus à l'avenir des construc-
tions et réparations " de telles qualités qu'elles soient " » ^ ; « raison
qui les met hors d'état de pouvoir seulement faire éduquer leurs
enfants " de telle manière que ce soit " » ^.
Au LIEU DE C'EST POURQUOI, POURQUOI, ETC. — On rencontre, ou
le simple pourquoi : « les habitants... supportent une imposition indus-
trielle très considérable " pourquoi ils supplient sa Majesté " d'anéantir
cette imposition » * ; ou bien cest pourquoi que : « cela feroit donc quatre
lîents livres au lieu de deux cents, " c'est pourquoi que sa Majesté,
voulant aider les cultivateurs et le tiers état, pourroit " diminuer
cette somme d'un quart » ^.
Conjonctions nouvelles. — Nous avons vu plus haut rapport
à. Rapport que devait naître : « " rapport que " son terrain étant de
grève seulement est trop ingrat » *.
POUR WiisoN QUE. — « Il seroit nécessaire de réformer sur le corps
des chapitres, leurs droits de dixmes aux deux tiers au profit du roy.
" Pour raison qu'ils font réduire " les flèches et clochers aux deux
tiers de leurs hauteurs anciennes qui ont été établies à la gloire de
Dieu, en criant de loin c'est là un tel village » '.
ENCORE BIEN QUE. — (Si le vigneron a du vin de l'avant-der-
nière récolte) « on ne lui donne pas la liberté d'en user qu'il ne soit
assujetti au gros manquant, " encore bien qu'il eût fait le profit de
la ferme " en se privant de celui dont le prix étoit le plus haut et en
se réduisant à ne boire que celui de moindre valeur » *,
MALGRÉ QUE. — Il est commun : « " malgré que toutes les coupes
sont séparés " les unes des autres par des Bornes et fossés » » ; « " mal-
gré que le tiers état est trop chargé " d'impositions, cela na pas
suffis » ^".
1. Chaumu., P., p. 430. Cf. Marf., p. 745.
2. Dizy, p. 595.
3. Rosn., p. 865. Cf. S'-Masm., p. 915 ; Sapigneul, p. 930 ; Vil.-en-Tar., p. 1062.
4. S'-Ét., p. 887; cf. "■ pourquoy il seroit utile " de réunir cette chapelle à la cure (Herm.,
p. 653).
5. Vrigny, p. 1118.
6. Lav., p. 703.
7. Coure. Roc, p. 537.
8. Marfy, p. 744.
9. Chaumu., O., p. 431.
10. Lav., p. 699. Cf. S<-Br., p. 880 ; Sapicourf, p. 924 ; Trépail, p. 1004 ; Vcrzy, p. 1036.
:i38 HISÏOIUK DE I.A LANGUE FRANÇAISE
QUOIQUE CELA. — J'ai trouvé cette locution : «le vin... est de la
dernière qualité.... " quoique cela ", beaucoup coûteux » ^
On trouve aussi quoique avec l'indicatif : « " quoique les grains dans
l'instant du transport du royaume à l'Etranger était " d'un prix
que le laboureur fermier marchand pouvaient l'un et l'autre faire
leurs affaires » -.
Conjonctions employées les unes pour les autres. — On
prend les conjonctions l'une pour l'autre. Voici un de ce que où on
attendrait puisque : « Votre Majestée.... animée par son amour pour le
bonheur de ses peuples, " de ce que près de deux siècles", rend à la
nation les Etats généraux » ^.
QUE CONJONCTION A TOUT USAGE. — Cette ligature sert à tout ;
consécutives, finales, causales sont introduites par elle : « " que les
habitans se plaignent d'un droit que notre Seigneur nous demande
pour le droit de Bourgeoisie, que bien des pauvres gens sont obligés
d'aller acheter du grain" pour satisfaire au droit de Monseigneur» *.
QUE CAUSAL. — Il cst moins fréquent qu'on ne l'attendrait : « il si
trouvent une grande misère parmi le moyen et menu peupie, " que
les laboureurs et autres qui ont des grains ne veulent " point en four-
nir les marchés » ^ ; « il seroit à désirer que les curés... jouissent d'un
bénéfice honnête, qu'il n'ait point d'égard aux intérêts de la cam-
pagne, " que souvent leurs droits pour des portions de dîmes qu'ils
possèdent qui est pour lors leur bénéfice, souvent leur fait négli-
ger " leur devoir pastoral » «.
Participe précédé de comme substitué a une proposition. —
« " Comme étant proches des forêts, les bêtes sauvages nous ravagent "
souvent à la maturité » ' ; « demande que tout maître d'école,
comme étant la base de la bonne éducation, de la religion, science
et vertu ", soit mieux récompensé » ^.
Non répétition de la conjonction. — I^a conjonction n'est pas
répétée : « fixer par tout la quotité et la prestation de la dixme, de
1. Jonq., p. 680.
2. Bazancourt-s.-Sulppe, p. 252.
.S. Warm., p. 1125. — Je comprends : puisque, après près de deux siècles, elle rend à la
nation les États généraux.
I. Pom., p. 820.
5. Champi., p. 404.
6. Isl., p. 660.
7. Rilly, p. 858.
8. Lav., p. 704.
LES LIGATURES INVARIABLES 539
manière que le décimateur ait son droit et le décimable ne soit pas
foulé » ^
Conjonction superflue. — ■ Elle fait autant de tort à la clarté
que l'absence de cette ligature : « ils arrivent souvent qu'un père de
famille possédant peu de Bien et laissant à sa mort plusieurs Enfans
en bas âge, qu'on fait payer à la veuve... » -.
1. Connoy. Rom., p. 501.
2. Chaiimuzy, O., p. 432.
CHAPITRE III
RAPPORTS NON LOGIQUES
Comparaisons. — Comparatifs d'égalité. — si pour aussi. —
On le trouve dans des phrases positives : « il est malheureux... que
les fermiers généraux... ayent des receveurs et commis " si affîdés
qu'ils en ont " pour vexer le public » ^
AUTANT DEVANT LES ADJECTIFS. — (( Il seroit " autant intéressant "
pour le seigneur que pour le bien publique, que les journées fussent
appliquées au rétablissement des chemins du village « "^
CELUI OMIS DANS LE DEUXIÈME TERME d'uNE COMPARAISON.
Il avait eu beaucoup de peine à s'introduire. Dans les textes popu-
laires on en abuse, il arrive même qu'il représente un nom qui n'a
pas été exprimé dans le premier terme : « il faudroit qu'ils [les actes
provinciaux] fussent composés de manière à ce que le tiers état fut
égal à " celui " de la noblesse et du clergé « ^. Celui représente le
nombre, le chiffre, qui n'a pas été exprimé.
COMME AU LIEU DE QUE. — Pour marquer le rapport entre deux
termes égaux ou semblables : (si la province de Champagne était
pays d'État) « on n'en seroit mieux "qu'autant commele tout seroit
bien administré " » * ; « payer la dixme à " la même quotité comme
tous les pays voisins " » ^.
Temporelles. — - Que, où sont remplacées par quand, de sorte
que le rapport temporel est exprimé deux fois : « que la chasse soit
défendue pour toujours dans les vignes, y causant un très-grand
dommage " dans les tems surtout quand les chasseurs y font faire
des trac " par un nombre d'enfans " » ".
1. Verzenay, p. 1027.
2. Boul., p. 330.
3. Les Mesn., p. 711.
4. Beine, p. 275.
5. Cormoy. et Rom., p. 500.
6. Tr.-P., p. 1016. — Trac (lire « traque •) est un dérivé du verbe traquer.
RAPPORTS NON LOGIQUES 541
Non correspondance des temps. — Un présent à la principale
est suivi sans raison visible d'un plus- que-parfait du subjonctif : «lui...
qui " perçoit sur eux... sans que les particuliers frappés de ces odieuses
redevances féodales eussent jamais pu scavoir " d'où elles pou-
voient provenir dans le principe » i.
1. Vcrzy, p. 1037.
CHAPITRE IV
RAPPORTS LOGIQUES
DÉCADEr<jcE DE l'imparfait DU SUBJONCTIF. — Le iiiode lui-même
est-il menacé ? Cela n'apparaît pas avec certitude, malgré quelques
cas. L'abandon qui a eu lieu dans les Ardennes ne paraît pas en
voie de se réaliser dans la région de Reims.
L'imparfait du subjonctif conditionnel a même encore de pro-
fondes racines : « nous disons qu' " il seroit très avantageux pour les
peuples... que l'on ne payât point " la dîme de ces objets » ^ ; « il
seroit très avantageux qu'on fît " des lois somptuaires » ^.
On le trouve, suivant l'usage ancien, derrière un présent de l'indi-
catif : « " il n'y a point de citoyens dans les malheureuses contrées, qui
fournissent à sa rapacité, qui ne contribuassent " volontiers, en fidèles
sujets, de toute autre manière aux besoins communs de la patrie n^;
« notre Seigneur perçoit d'un droit vente qu'il nous demande huit
livres cinq sols par cent, vue que les villages circonvoisins n'en paient
pas et " nous demandons qu'il n'y eut qu'une coutume ", vu qu'il
y a toujours des procès pour ces droits et qui causent la ruine des
particuliers » * ; « nous " demandons que les papiers terriers fussent
faits " au compte des Seigneurs... Nous " demandons que les droits
de chasse fussent supprimés " » ^ ; « des colombiers si tellement fournis
de pigeons qui causent un intérêt considérable et " nous demandons
qu'ils fussent supprimés " » ®.
A côté de phrases correctes et mêmes élégantes comme la première,
les derniers emplois laissent l'impression que les deux temps du sub-
jonctif, le présent et l'imparfait, sont entièrement confondus.
Présent du subjonctif remplaçant l'imparfait. — En effet,
l'imparfait du subjonctif alterne souvent avec un présent, ou lui cède
la place ; 1^ « " il seroit donc à désirer... [que] les intendants... écoutent "
les raisons..., " on désire en outre que les adjudications... ne fussent "
1. FeiT., p. 617.
2. Les M., p. 708. Cf. Moronv., p. 773 ; Pargny, p. 802 ; Villers-aux-N., p. 1082-108:$-
3. Hautv., p. 634.
4. Pom., p. 819.
5. Ib., p. 819.
6. Pom., p. 820. Cf. S'-Masm., p. 911 ; Vill.-Mar., p. 1106 ; Vrigny, p. 1121.
RAPPORTS LOGIQUES 543
pas si dispendieuses » ^ ; « que " les barrières soient reculées " aux
extrémités du Royaume " afin que la nation françoise ne fut plus
étrangère " à elle-même » ^ ; « il " seroit bien juste que leurs charges
augmentassent aussi " et " qu'ils soient chargés " des neis et pres-
bitères » ^ ; « pour cela " il faudroit que le produit de la terre retourne
à la terre ", c'est-à-dire que " les dixmes fussent payées " en argent » *.
2^ Les exemples sont si nombreux qu'ils annoncent un abandon
total du vieil usage pour un prochain avenir : « il " serait à désirer
pour le bien public qu'il y ait "... » ^ ; « il " faudroit que toutes les
rentes soient réduites " aux deniers vingt cinq » « ; « il " seroit à
désirer qu'il n'y ait " dans la même province qu'une seule coutume » '.
Conditionnel remplaçant l'imparfait du subjonctif. — A pre-
mière vue, on pourrait croire que l'imparfait du subjonctif a aussi
fait place à un conditionnel. Ce n'est qu'une apparence. Le verbe
principal, sous sa forme de conditionnel, n'est alors qu'un affirmatif
atténué : « il " sembleroit que les élèves en bestiaux pourroient " y
servir de ressources » ^ ; « il nous " paroîtrait qu'il y auroit " un moyen
plus uniforme à la contribution » **.
Indicatif remplaçant le subjonctif. — Derrière qu il plaise, on
rencontre l'indicatif : « " qu'il plaise à sa Majesté de supprimer les
commis aux aydes, et qu'on a " chacun la liberté de vendre son vin
comme il lui plaira » ^°.
Il en est de même après it ny a que : « qu' " il n'y a que leur travail
pénible et laborieux qui peut pourvoir " à ces besoins » ".
Dans le Cahier de Pomacle, après la phrase d'introduction : « Le
village représente... », on lit une série de phrases, exprimant des désirs,
qui ont leur verbe au subjonctif ; puis tout à coup survient un indi-
catif. Négligence ou inconséquence ? « " Que le Clergé et la Noblesse
qui sont les plus riches propriétaires du Royaume payeront " l'im-
pôt comme le tiers état » ^^.
1. Caur., p. 367. Cf. Loiv., p. 728.
2. Moronv., p. 774.
3. Nogent, p. 790. Cf. Vil.-en-SeL, p. 1056.
4. Vil.-en-Tar., p. 1066.
5. Basl.-l.-Fis., p. 243.
6. Beine, p. 273.
7. Bouzy, p. 352. Cf. BrouilL, p. 362 ; Chaumu., P., 430 ; Coulom., p. 517 ; Isl., p. 670 ;
Isl., p. 671 ; Marf., p. 742 ; Merfy, p. 750 ; Pom., p. 820 ; Puis., p. 842 ; S'-Mart., p. 901 ;
Sapicourt, p. 926; Verzy, p. 1037 ; Vill.-Mar., p. 1113.
8. Marf., p. 741.
9. Puis., p. 839.
10. Or., p. 794.
11. Villers-All., p. 1075.
12. Pom., p. 819.
:>44 HISTOIRE DE LA EANGLE FRANÇAISE
Éventuel derrière si. ■ — « ... on demande " si la Providence n'y
remédieroit " comment pourrait-on subsister » ^ ; « que le nom de
casuel soit aboli, que " si des personnes pieuses désireroient quelque
chose " de plus que l'usage de la paroisse, elles le paieront bien entendu
sur le prix ordinaire » ^.
TOUT QUE CONSTRUIT AVEC l'indicatif. — « ... quicouquc a le mal-
leur de tomber entre les mains de cet horrible tribunal, la honte et
l'opprobre du genre humain, est certain, " tout innocent qu'il peut
être ", de n'en sortir que condamné, flétri et dépouillé » ^,
Condition introduite par moyennant. — Elle est exprimée par
un infinitif plutôt que par un nom : « elle nous fait remise d'un quart
moyennant de payer " dans les six semaines après la vente » *.
1. Mont-s.-C, p. 769.
2. S'-Masm., p. 01.3.
3. Cum., p. 581.
4. Nogent, p. 789.
I
CHAPITRE V
LES MATIÈRES A TRAITER
11 importe de considérer tout d'abord combien les plaintes et les
propositions à faire pour remédier aux abus étaient chose complexe
et difficile à exposer.
On s'y embrouillait.
Même des questions en apparence simples se présentaient de façon
encore trop compliquée pour des paysans. Telle la question du sel
et celle du tabac. Elles fournissaient au peuple deux motifs de
plaintes : d'une part, « une grande quantité de sujets... dans les fers
et dans les prisons, et bannis de leurs patries » ; d'autre part, l'entre-
tien d'un service de surveillance coûteux pour la communauté. Il
n' est pas étonnant que le rédacteur — auquel l'indignation donne une
certaine éloquence — ne parvienne pas à démêler nettement les deux
points de vue ;
De plus que le peuple est obligé de payer une grande quantité de personnes
inutiles et que les fermiers-généraux tiennent à leurs services pour veiller à la
fraude de ces deux sortes de denrées, où il en résulte très souvent des combats
sanglants et bien des sujets morts et des blessés, les uns par la cupidité d'un vil
bénéfice et pour tâcher de se soustraire des fers, ils sacrifient leurs vies et leurs
biens, les autres pour le vil intérêt d'une petite récompense que les fermiers géné-
raux promettent à ces commis viennent à ces extrémités ^.
La situation juridique que décrivent les habitants de Villers-Mar-
mery était en elle-même compliquée. Ajoutons qu'il s'agit de notions
qu'un homme de la campagne n'a pas habituellement l'occasion
d'analyser :
Il y a encore dans différentes provinces du Royaume et surtout dans la Cham-
pagne des pressoirs bannaux, moulins et fours bannaux.
Ces Banalités qui tiennent à l'ancienne servitude que les Seigneurs ont con-
servé sur leurs vassaux et dont souvent les Seigneurs n'ont aucun titre, d'autres
une légère transaction souscrite par des communautés, qui n'ayant point été
autorisées sont dans la classe des mineurs, et ne fait pas un titre valable, d'autres
sont transactions faites avec des communautés sans être autorisées n'ont point
été revêtues des formalités, en ce que les Seigneurs ne les ont pas fait enregistrer
au Parlement ^.
1. Bourg.-l.-R., p. 347.
2. Vil.-Marm., p. 1111-1112.
Histoire de la Langue française. X. 35
:>4G HISTOIRE DE l.A LANGUE FRANÇAISE
•
A Thuisy, on entreprenait de prouver au Roi qu'il ferait un béné-
fice considérable s'il permettait la vente des biens seigneuriaux et
ecclésiastiques aux gens de main morte. Malheureusement, toute une
série d'idées secondaires viennent s'ajouter successivement à cette
idée principale :
1° il existe des terres médiocres, à côté de bonnes terres ;
2** certaines terres ne rapportent pas ce qu'elles devraient rappor-
ter, faute d'engrais ;
3° il faut distinguer deux espèces de tailles, la taille de la " posses-
sion " et la taille de la " propriété ". Tout cela s'entremêle dans ce
qui suit :
Le terroir, en son continant, surtout en basse terre ; la majeure partie en appar-
tient soit au seigneur, soit à des couvens et communautés de main morte qui les
louent peu de choses, en ce qu'ils sont de peu de rapport faute d'engrais, dont
elles sont susceptibles, surtout ce terroir ; parmi ces terres cependant s'en trouve
d'une excellente qualité qui s'il plaisoit au roi d'en permettre la vente aux gens
de main morte, produiroit beaucoup plus de rapport à des gens qui verseroient
l'argent dans le trésor royal, dut-il en payer l'intérêt ; par là, la nouvelle culture
et engrais, les impositions royales augmenteroient d'autant ainsi que la faculté
des acquéreurs, il résulte encore de ses baux en loyers que le fermier ne paie
taille que de la possession et que le roy perd celle de la propriété ^.
Voici un dernier exemple :
Si le rôle de relevé eut été fait dans cette paroisse, cette somme dernière n'y
aurait jamais été comprise en rôle jusqu'à présent au nombre de deux ont
coûté 115 1. de façon, en outre de l'imposition desdits 525 1. le dit sieur abbé a été
imposé pour ses usines au prix de la location comme tous les autres habitants ^...
Faut-il couper la phrase après « en rôle », et comprendre ainsi ce
qui suit : jusqu'à présent les rôles, au nombre de deux, ont coûté
115 1. de façon ? Après « façon », nous ajouterons un poini : c'est
une autre histoire qui commence. L'ensemble reste singulièrement
obscur.
Parfois la pensée est relativemeiit simple, ainsi celle des gens de
Mont-sur-Courville qui protestent contre les cumuls. Mais l'aptitude
à exprimer des idées abstraites fait défaut : « Nous disons aussy que
ce qui regarde la magistrature, bien des personnes qui exercent plu-
sieurs états et que cela fait tort à bien des personnes qui sont sans
état et devroit n'en posséder qu'un » ^.
1. Thuisy, p. 985.
2. Bazancourt-sur-Suippe, p. 219-250.
3. Mont-s.-C, p. 770.
CHAPITRE VI
INEXPÉRIENCE STYLISTIQUE
Le problème de la phrase. — Toutefois je n'insisterai pas sin-
la difficulté du sujet, car c'est surtout le problème de la phrase à
ordonner qui a embarrassé tous ces ruraux. Il s'agissait d'organiser
logiquement des faits — et des idées — qui se rattachent les uns
aux autres, ou qui dépendent les uns des autres, suivant des rap-
ports très divers. Des gens simples, habitués à exprimer des choses
simples, pour lesquelles le parler traditionnel fournit des phrases
toutes faites, n'étaient guère capables d'agencer correctement des
éléments compliqués.
Leurs maladresses ne nuisent parfois qu'au style,, la phrase mal faite
restant facilement compréhensible. Tyj)e : « les soupirs et les gémisse-
ments qui oppressent ce peuple » ^
Obscurités. — Parfois au contraire on a écrit avec une telle gau-
cherie que la pensée en devient trouble et difficile à démêler.
Prenons comme type la phrase suivante : « " La culture de la vigne
n'est pas moins fatiguée " que l'agriculture » 2. Elle est toute simple,
mais le sens n'en est pas clair. Il est probable qu'on a voulu dire :
la viticulture n'est pas moins éprouvée que l'agriculture.
Ailleurs c'est pis encore ; le sens est faussé : « la vénalité des charges
supprimée et donné au mérite»^. Il eût fallu : et les charges données
au mérite.
Que signifie ceci ? : « qu'il soit défendu à aucun éclesiastique de
faire valoir aucun bien, ni même plus en louer » * ? Faut-il com-
prendre : il serait défendu aux ecclésiastiques d'en louer désormais ?
Le sens de ni même plus n'est pas assuré.
Il arrive que non seulement les phrases manquent de clarté, mais
qu'elles sont proprement inintelligibles :
Les habitans paroissent très surchargé de payer le sixième du montant de leurs
tailles et impositions pour les corvées des grandes routes, tandis que personne
1 . Villers-All., p. 1070 ; comparez : se procurer la nécessité nécessaire à la vie (id., p. 1071) ;
les professions communes de Villers- Aller and sont des vignes (id., p. 1072).
2. Vil.-en-Tar., p. 1066.
.î. IMourm.-l.-G., p. 777.
1. Ep., p. 612. Cf. Courmel., p. 542 ; Cnigny, p. 552.
548 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
d'eux ne sont dans le cas de récrascr, qu'ils ont chez eux comme on l'a déjà
dit un terroir defîectueux pour la sortie des voiture, on est obligé tous les ans
en approchant la moisson presque des semaines pour rédifier les chemins, pour
rentrer les récoltes ^.
Sans doute les habitants de Baslieux estiment qu'ils ont déjà
assez de travail avec leurs propres chemins à refaire au moment des
récoltes, et qu'ils devraient être dispensés d'aider à la réfection des
grandes routes. Mais une seconde idée vient se mêler à la première :
c'est qu'ils n'ont pas l'occasion d'abîmer (écraser) les grandes routes,
et que, dans ces conditions, ils n'ont pas à pourvoir à leur entretien.
L'ensemble reste sinoulièrement entortillé.
Il serait facile de multiplier les exemples : « mais les biens nobles
paient In dixme, " ainsi même valeur [sic], et payent quelques
impôts relatifs à ceux de l'habitant " » ^ ; « faire payer les entrées
et sorties du royaume ainsi que les autres couronnes nous les font
payer et " à suivant, les traités faits, alors à fermer ; c'est objet
[sic] " » 3 ; « un code qui est devenu une espèce de labirinthe dans
lequel les préposés eux-mêmes " pour augmenter personnellement
leurs bureaux " se trouvent fort embarrassés » * ; « soient supprimés
[les aydes] comme trop coûteux à cause de la grande multitude des
commis qui sont employés et comme " trop suceptibles de concus-
sions ; qui ne retombe que sur les pauvres " » ^.
La conclusion du Cahier de Champigny est la suivante : les habi-
tants de Champigny espèrent que, grâce aux réformes qu'ils pro-
posent, les classes privilégiées pourront conserver leurs privilèges
(tout en permettant au tiers état de subsister dans des conditions
acceptables). Ils disent :
Nous soumettons le tout à la discussion des Etats, et aux lumières de Mon-
seigneur de Necker, et sy la bonté de Sa Majesté nous fait espérer à lieu tous les
bras nourris aux dépens de l'Etat, et qui se trouveroit oisifs seront nourris comme
auparavant *.
Il n'est guère facile de démêler ce que ces braves gens espèrent.
Chenay proteste contre les abus de l'administration, abus peut-être
ignorés en haut lieu, mais qui pèsent lourdement sur les habitants de
la campagne :
11 y a combien de vices particuliers dans l'administration qui sont glissés, qui
ne sont pas connus au local [?], mentionnées des habitans de la campagne [?]
1. Basl.-l.-Fis., p. 244.
2. Sav., p. 939. Cf. Beine, p. 268 ; .Tanv., p. 676.
.3. Rilly, p. «49. Cf. Warm., p. 1129 ; Ep., p. 609 ; Tinqiieiix, p. 993 ; Thiiisy, p. 987.
4. Pévy, p. 809.
3. Chenay, p. 440. Cf. Isles-s.-S., pp. 671 et 672 ; Les P.-Log., p. 723.
6. Champi., p. 406.
INEXPÉRIENCE STYLISTIQUE "iW
qui cependant en ressentent plus que personne les funestes effets ; mais ils ont
lieu d'espérer... c'est les vœux d'un Roy bienfaisant à droit de temps [?] de
sujets qui sera le défendateur de son royaume ^.
Des points d'interrogation que nous ajoutons au texte marquent
les questions que le lecteur peut se poser.
Une fois qu'une phrase devient un peu longue et touiïue, il est
ordinaire que le rédacteur s'y perde et y perde son lecteur.
La pensée est faussée. — Assez souvent les rédacteurs disent
nettement le contraire de ce qu'ils veulent dire : «il n'y a pas de com-
paraison au Tiers Etat qui a supporté en tout temps les frais de
guerre et de toutes impositions et sont épuisées au préjudice des
deux premiers ordres » 2. Les impositions payées par le Tiers État sont
épuisées au profit et non au préjudice des autres ordres. Mais l'expres-
sion rare au préjudice a trompé le rédacteur. Quand les habitants
de la Neuville-la-Cuve se plaignent des « droits qui sont seuls payés
par le tiers état» 3, ils se plaignent que ces droits soient payés par le
Tiers Etat seul. « Le sel... étant d'une cherté exigeante, c'est ce qui
prive la plupart du tiers état en faire peu d'usage » *. La phrase
exprime exactement le contraire de ce que le rédacteur veut dire :
le tiers état est obligé de se priver de sel, le tiers état est obligé de
faire peu d'usage de sel.
Cette brûlante question du sel a du reste mal inspiré vme foule
de communautés ; ainsi les habitants de Savigny-sur-Ardres. Ils
s'expriment ainsi : « ce prix excessif du sel les empêche à peine de
pourvoir à l'entretien de leurs vêtements ainsi qu'à celui de leurs
enfans » ^. Ils entendent que ce maudit impôt leur permet à peine
de nourrir leurs enfants, ce qui est fort différent.
Quelques spécimens un peu plus étendus donneront une idée de
l'obscurité où peuvent tomber ces phrases informes, mal écrites
quoiqu'elles soient peut-être bien pensées.
Le rédacteur du Cahier de Bazancourt-sur-Suippe est un brave
hommp, plein de sentiment, mais qui se révèle incapable d'exposer
une situation pourtant relativement simple :
L'Étaminier à façon et manouvrier représente qu'ils ne peuvent gagner que
dix à douze sous par jour, avoir famille, payer location de maison, impôt, bois
à brûler et surtout dans la révolution actuel de la cherté incompréhensible du
1. Chenay, p. 443.
2. Warm., p. 1126.
3. La Neuv.-l.-C, p. 689.
4. Or., p. 795.
5. Savigny-s.-Ardres, p. 940.
550 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
grain, et même rareté que le monopoleur attendaient depuis plusieurs années,
quoique les grains dans l'instant du transport du royaume à l'Etranger était
d'un prix que le laboureur fermier marchand pouvaient l'un et l'autre faire leurs
affaires, ils sont dans une misère affreuse, plus de grains pour argent, les blatiers
l'enlève [sic] tous les jours, si peut qu'il y en reste à tel prix comme ils peuvent
le trouver, ce sont des soulèvements dans plusieurs paroisses et des tumultes qui
font trembler ^.
A Mournielon-lc-Petit, la question est plus délicate. Les ingénieurs
des ponts et chaussées sont indésirables, les habitants voudraient
les voir remplacer par des ingénieurs militaires, et, mieux encore,
pouvoir diriger eux-mêmes leurs travaux. Ils voudraient du moins
obtenir que les ingénieurs des ponts et chaussées fussent responsables
de leurs oublis [obmissions) et obligés à surveiller les travaux qu'ils
commandent. Malheureusement le rédacteur mêle tout cela à plaisir
dans une phrase extrêmement touffue et d'ailleurs émaillée d'incor-
rections :
Représentent que les ingénieurs des ponts et chaussées sont ruinantes par rap-
port aux constructions et réparations des édifices, demandent qu'ils soient rem-
placés par les ingénieurs militaires, qu'ils rempliroient seulement leurs fonctions
avec plus d'exactitude et moins d'intérêts, celles-là seroient à la décharge de
l'Etat, tant pour leur empointement que pension, au moins que le bon sens
n'autorise les communautés à le faire faire par économie et si au moins s'ils le
font qu'ils soient donc garants des obmissions qu'ils pourroient faire dans leurs
devis estimatifs et qu'ils soyent au moins obligés de visiter tous les deux à trois
jours les ouvrages qu'ils font faire dans les campagnes, ils verions par là si les
entrepreneurs suivent la condition et sans plus faits ^.
Terminons par un spécimen curieux, où la prétention se joint à
l'ignorance. Les prophètes, les apôtres, César sont appelés à la
rescousse par les habitants de Warmeriville, et il est difiicile, en lisant
cette page, de ne pas prononcer les mots de charabia et de masca-
rade :
Est-il possible qu'au moyen de toutes ces sommes et charges, que la dite com-
munauté sui)|>orte encore de nouveaux impôts pour payer les dettes de l'Etat,
d'autant plus que leurs impositions emportent le revenu de leur patrimoine,
qu'ils font valoir de leurs mains, pendant que le haut Clergé, la Noblesse, les
riches maisons des moines qui possèdent des grands biens, des trésors immenses,
ne viennent pas au secours de l'Etat, poui' conserver l'intérêt d'une maison riche,
se détachent du Tiers Etat pour le vexer, supportent toutes les charges en oubliant
leur origine du même père et, partant de ce dernier principe, l'impôt seul et
unique réparti sur leurs biens comme sur le Tiers Etat feroit le bien de l'Etat,
donneroit des heureux jours à votre Majesté et à toute la France, retireroit le
pauvre de l'indigence, la mendicité auroit moins lieu, les hauts bénéficiers qui
1. Bazancourt-s.-S., p. 252.
2. A[oiirni.-l.-P., p. 7<S1. — Ja> rédacteur est le syndic do la commune !
INEXPERIE>'CE STYLISTIQUE 551
annoncent la doctrine par le ministère des curés de paroisses partie en portion
congrue à charge d'âmes dont ils jouissent des revenus, excepté tels d'acquitter
les dettes de l'Etat pour leur privilèges ; les prophètes, les apôtres, les grands,
ne payoient-ils point les tributs à César, avaient-ils des privilèges, ont-ils souffert
que le Tiers Etat soit vexé ? De l'autorité seule de votre Majesté peut protéger
les droits de la Nation, demandés par le Tiers Etat et notamment par nos conci-
toyens de la province du Dauphiné à laquelle nous unissons nos mêmes vœux de
délibérations ^.
Nous n'insisterons pas sur les phrases sans aucune espèce de con-
struction, qui ne témoignent que de l'incapacité de leurs auteurs. Elles
sont très nombreuses : « que si l'impôt territorial ait lieu, surtout
sans distinction de rang » ^ ; « observation faite sur ce qui concerne
le tiers état est plus utile et plus secourable à l'État que le? deux
autres classes » ^, etc.
1. Wami., p. 1127. — Le rédacteur est notaire royal et juge.
2. RiUy, p. 853.
.3. Rosn., p. 866.
CHAPITRE VII
STRUCTURE MALADROITE DIE LA PHRASE
Omission d'éléments nécessaires. — Pour peu qu'on examine
d'où viennent les défauts dont nous venons de parler, on s'aperçoit
que la manière de bâtir une phrase n'est pas connue. D'abord, la
phrase est souvent incomplète : un élément essentiel fait défaut.
Il arrive que ce soit le verbe : « il est à observer que le terrain du
village est extrêmement difficile à cultiver et qu'il faut jusqu'à six
ou sept chevaux pour une charrue, ainsi que deux personnes qu'il
faut pour l'occuper et " le terrain d'un bien petit rapport " » ^ ;
«représente qu'il seroit d'un grand avantage qu'il plaise à sa Majesté
que tous les pauvres soyent nourris dans leur paroisse ; que chaque
communauté nourrisse ses pauvres attendu qu'ils sont exposés à des
espions étrangers, qu'il vienne maudire et " dans le cas de faire des
vols " ce qui n'arrive que trop fréquemment » ^.
Il serait imprudent de reconstruire logiquement ces phrases ; tou-
tefois, d'une manière générale, c'est une des formes du verbe être
que nous aurions à ajouter pour rendre la phrase régulière.
Dans la phrase suivante, il faut suppléer de façon quil soit : « il est
certain que " si cet étang était corrigé d'un degré plus bas ", cela
soulageroit le village, et les inondations ne seroit plus si dangereuses » ^.
Un certain nombre de phrases appartiennent au langage parlé :
« dans le cas ou ils laisseraient vaguer leurs pigeons, permis à toutes
personnes de les tuer » * ; « si un vigneron loge les chevaux d'un
voiturier qui lui amène des denrées, on saisit les chevaux et " un
procès au vigneron pour payer l'amende " « ^.
Il suffit de prononcer ces phrases avec le ton nécessaire, au besoin
d'y ajouter un ge&te familier ; ce sont des types courants dans la
conversation de tous les jours.
D'autres phrases sont plus diificiles à admettre : « 150 arpents de
terrains... ne produit point ])our payer les " deux pots de vin ci-
1. Jonq., p. 686.
2. Mourm.-l.-P., p. 781. Cf. Sapicourt, p. 025 ; Tramcry, p. 997 ; Herm., p. 653.
3. Prunay, p. 83i. Cf. Bouzy, p. 351.
4. Chaumu., P., p. 429.
5. Verzenay, d. 1025.
STRUCTURE MALADROITE DE LA PHRASE 553
dessus fait mention " » i. Peut-être dont a-t-il été oublié par le rédacteur,
qui est un laboureur, syndic en exercice ? L'expression « ci-dessus
fait mention » appartient au style judiciaire.
Parfois l'ellipse n'est qu'apparente. Dans la phrase : « " pour pouvoir
satisfaire aux besoins de l'Etat, ce seroit d'adopter l'impôt terri-
torial " » 2, il est inutile de sous-entendre quoi que ce soit. Dans tout
l'Est de la France, cest de s'emploie avec une valeur voisine de celle
de : il faut.
Voici d'autres exemples : « on ne nous permet pas de couper un de
ces mauvais arbres sur notre propre terrain sans une permission qui
coûte 17 sols ; obligé de faire huit, dix lieues, quelquefois plus, pour
aller la chercher » 3. Il manque au participe obligé le sujet et l'auxi-
liaire : on est obligé. De même : « défense d'avoir des colombiers ou
permission pendant tout le temps de semences et moissons à tout
le monde de tirer ou tendre des pièges quelconques pour les détruire,
afin de forcer ceux à qui on accorde ce droit trop multiplié et dont
plusieurs s'emparent par le crédit ou la force contre tous droits, de
fermer leurs colombiers dans le dit tems » *. Le mot de colombier
évoquant l'idée de pigeons, la phrase du rédacteur des Cahiers de
Montigny-sur-Vesle se comprend : les, ce sont les pigeons.
Reprises inutiles. 1° Reprise du sujet. — On reprend inu-
tilement le sujet. L'exemple le plus caractéristique peut-être nous
est fourni par le Cahier de Chaumuzy, dont nous possédons deux
rédactions.
Voici le texte de la plus incorrecte : « les mineurs ayant atteint la
majorité, ne pouvant avoir les actes concernant les successions dont
ils sont héritiers ils ne peuvent faire rendre compte à leurs tuteurs
qu'avecq des a peu près y>^. La reprise du sujet est conservée dans la
rédaction soignée, qui est l'œuvre d'un juge : « les mineurs ayant
atteint l'âge de Majorité, ne pouvant avoir les pièces concernant leur
succession, ils demandent des comptes à leur tuteur sur des à peu
près » ®.
Parfois le rédacteur a une excuse : le sujet est très éloigné du verbe.
Dans l'exemple qui suit, quatre lignes séparent les vignerons de ils
desireroient : «les vignerons ... ils desireroient . . . il[s] demande[nt] » ^
1. Pévy, p., p. 810.
2. Heutr., p. 660.
3. S'-Masm., p. 915.
4. Monti., p. 763.
5. Chaumu., O., p. 426-427.
6. Chaumu., P., p. 426.
7. Basl.-L-Fis., p. 243.
:.:.l HISTOIRE DK LA LANGUE FRANÇAISE
2^ Reprise de l'objet et des compléments. — Mais on reprend
inutilement, dans la plupart des cas, l'objet par un pronom per-
sonnel, soit pour l'annoncer, soit pour y renvoyer, sans intention
de le mettre particulièrement en lumière : « et pour ne nous arrêter
qu'à l'article des pressoirs, " qui l'ignore, combien ])euvent à une
bonne vendange, préjudicier les pressoirs banaux " » ^ ?
Les adverbes personnels en, y, sont souvent employés sans néces-
sité ni avantage. On reprend inutilement par en un complément
déjà exprimé : « " de cette imposition il en dérive " contre le Tiers Etat
un droit de présomption de fraude » ^ ; « ceux [il s'agit des Ecclésias-
tiques qui possèdent plusieurs bénéfices] " qui s'en trouveront pour-
vus de plusieurs " seront tenus d'opter dans le délai de six mois celui
qu'ils jugeront à propos de garder » 3.
La reprise par en des relatifs dont, duquel, desquels, est particuliè-
rement fréquente : « toute sorte de réparations ou reconstructions...
" dont les gros décimateurs seuls en " seront chargés » *.
Parfois le conjonctif repris par en est introduit par une autre
préposition que la préposition de : « un terroir... qui souvent ne produit
pas pour ses frais, " sur quoy en voici l'explication ", tant du produit
que de la dépense » *.
y reprend inutilement un complément circonstanciel de lieu :
« un même rôle pour chaque paroisse, " à la confection duquel les
ecclésiastiques et nobles possédant biens ou revenus quelconques y
seroient appelés " » * ; « qu' " au Tribunal qui sera chargé de la répar-
tition de ces impositions, le Tiers Etat y ait " autant de représentans
que le Clergé et la Noblesse ensemble » ^
Ou bien il s'agit d'un complément, introduit par à, qui n'est pas
uii complément de lieu : « leur satisfaction seroit à son comble si " à ce
bienfait le monarque daignoit y joindre " la permission d'user du
pacage dans les bois » *.
y reprend, aussi soit un relatif précédé de la préposition dans, soit
l'adverbe relatif où : « son territoire n'a qu'une très petite étendue
" dans laquelle les terres et les vignes y sont " d'une difficulté et d'une
dépense exorbitante » ® ; « la continuation des assemblées intermé-
1. Bez., p. 313.
2. Clairi., p. 456.
3. Cormoy. et Rom., p. 506.
4. Wez, p. 1135. Cf. S'-Masm., 912 ; Bourg.-l.-R., p. 347 ; Hasl.-l.-1-is., p. 213.
5. Montb., p. 756.
6. Wilry, p. 1143.
7. Courvillc, p. 545. Cf. Janv., p. 677 ; Parsiiy, p. 803.
S. Maif., p. 742.
i). 1(1., p. 738.
STRUCTURE MALADROITE DE LA PHRASE 555
diaires pour régler les impositions " où le Tiers Etat aura droit d'y
assister " pour défendre sa cause » ^.
Enfin, tout à fait exceptionnellement, y apparaît après l'adverbe
relatif dont. Il semble ici exprimer l'idée vague de dans notre
i'illage, à moins qu'il ne faille considérer y comme faisant partie
intégrante d'un verbe s'y trouver : « des terres... " dont ils s'y en
trouvent beaucoup " qui n'ont jamais été mis en valeur » ^.
Reprises peut-être intentionnelles. — C'est peut-être un
souci d'insister sur le sujet qui a amené la reprise du sujet dans les
exemples suivants : «le Vigneron, en payant une somme quelconque
sur chaque arpent de vigne, " il sera libre " de faire de son vin ainsi
que le laboureur de son grain » =* ; « nous disons encore que la com-
munauté de Ferrières qui sembleroit ne devoir pas avoir beaucoup
de charges, " elle " en a cependant plus qu'aucune autre » * ; « le
tiers état... si on le surcharge encore de nouvelle imposition, " il "
sera encore jilutot ruiné » ^.
C'est sans doute intentionnellement aussi que le rédacteur du
Cahier de Verzenay reprend un possessif, afin de le bien souligner :
c( " si un particulier met son vin qu'il récolte " ou une partie dans un
cellier qui ne lui appartient pas, il faut le déclarer à peine de procès » ®.
Ces faits seraient donc des faits de syntaxe expressive.
1. Verzenay, p. 1029.
2. Chenay, p. 443.
3. Chigny, p. 451.
4. Ferr., p. 617.
5. Lav., p. 699.
6. Verzenay, p. 1023.
CHAPITRE VIII
ABANDON DE CONSTRUCTION
Souvent, et c'est là le moindre mal, c'est la symétrie qui est
détruite.
Une infinitive est coordonnée avec une principale à l'indicatif :
« tandis que tant de pauvres pères de famille, leurs femmes et leurs
enfants sont sans assistance et particulièrement de ne savoir ni lire
ni écrire, qui ne connaissent pas les principaux mystères de la
religion, à cause de leurs pauvreté et doléances... » ^ ; « cela seroit
h désirer que tout soit perçu, l'une comme l'autre, comme des mesures
et poids » 2.
Le que introductif d'une complétive est absent, la chaîne
EST BRISÉE. — La proposition complétive complément d'objet offre,
en français correct, une double forme : l'infinitif alterne avec un
verbe à un mode personnel introduit par que. Les rédacteurs des
Cahiers s'embrouillent. On attend un infinitif complément, on a un
verbe au subjonctif qui n'est même pas précédé d'un que : « qu'il
seroit encore bien nécessaire que tous seigneurs, ecclésiastiques ou
laïques, fussent tenus, avant de pouvoir exiger aucun droit ou cens
de leurs censitaires, " ils eussent communiqué leurs titres à leurs vas-
saux... " » 3. C'est ici le « fussent tenus » qui a attiré « ils eussent com-
muniqué », au lieu de « communiquer ». Mais, en dehors de ce cas
particulier, les changements de construction sont fréquents : « il seroit
nécessaire que tous les marchands, commerçants, traficants, domi-
ciliés ou non, étrangers, de leur imposé une taxe suivant leurs com-
merces et trafics » *.
Relative sans lien relatif. — Même résultat quand une propo-
sition relative reste en l'air : « l'on ne pouvait obtenir de faire ces répa-
rations, qu'en présentant une supplique à M. L'intendant qui n'ayant
pas manqué d'envoyer l'Ingénieur de Champagne pour reconnaître
1. Coure. Roc, p. 537.
2. Mont-s.-C, p. 769.
S. Witry, p. 1143.
4. Coure. Hoc., p. 537.
ABANDON DE CONSTRUCTION 557
ces réparations, cet ingénieur a condamné moitié de la ditte nef avec
toute la couverture réparative, l'adjudication... a monté à la somme
de 6.700 1. » 1 ; « ... un objet de 50 1. par chaque ménage, ce qui est
exhorbitant pour un village dont une forte partie sont de simples
manouvriers et qui de cet quantité de ménages il y en a un tiers de
très pauvres » - ; « il seroit nécessaire de diminuer aux cultivateurs,
qui font naitre toutes les productions nécessaires à la vie, par leurs
travaux pénibles, les impositions royales, qui depuis si longtems
qu'ils en sont fatigués, car ils sont les pères nourriciers de tout le
peuple » ^.
Ailleurs, tant bien que mal, une proposition se rattache à ce qui
précède par un que : « lesquels impôts... ne peuvent jamais rentrer
en entier dans les coffres de sa Majesté et qu'il n'y rentre pas plus de
moitié et peut-être encore moins de ce que paye le peuple » *. Le que
est -il un que « de conséquence y> , qui se rattache au début de la phrase :
« le peu de produit que font les habitans est si peu considérable qu'il
est dans l'impossibilité d'augmenter les impôts... » ^ ? Je ne le crois
pas : à cinq lignes de distance, le rédacteur a certainement oublié
ce qui précède ; la seconde partie, introduite par « lesquels impôts »,
se relie d'ailleurs à la première d'une façon tout à fait artificielle.
La cohésion n'est pas plus grande quand l'addition est introduite
par cest que : « si il y avoit 2, 3 ou 4 fermiers au lieu d'un cela occupe-
roit bien plus toutes les personnes déclarées ci-dessus et bien des
fermiers qui n'ont point d'employé et qui en auroient " et en outre
c'est que ces fermiers qui ont plusieurs employés tiennent leurs
ouvriers enchaînés "... » •*.
Interruptions de construction. — La phrase commence parst;
on ne trouve pas trace ensuite de la principale : « de plus, nous vous
représentons que " si toutes les réparations... devroit être à la charge
des décimateurs " » \ Il faut supprimer si.
Voici une causale commençant par puisque ; on a oublié par la
suite cette conjonction, et on continue par un participe marquant
la cause : « dans ce cas puisque la dîme "' étant pour le service Divin ",
les églises et presbitères... doivent donc être à la charge des décimateurs
et non du peuple « ». Comparez : « les empouilles sont exposées à toutes
1. Bazancourt-s.-Siiippe, p. 249.
2. Aubér., p. 231.
3. Coure. Roc, p. 534. Cf. Bouzy, p. 352 ; Heutr., p. 659.
4. Heutr., p. 660.
5. Id., ib.
6. Mont-s.-C, p. 768-769.
7. Bil.-l.-G., p. 319.
8. Pont-F., p. 826.
r.58 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
sortes de dangers, que le gibier soit détruit plus souvent parce que
la trop grande multitude cause bien de la perte aux cultivateurs,
comme " la chasse étant réservée " à Mesdames de France, duchesses
de Louvois » ^.
Assurément la syntaxe n'est pas pour tout dans les erreurs et les
quiproquos. Mais souvent l'inexpérience à construire la moindre
proposition fait qu'on s'arrête, qu'on hésite et qu'on doute. On le
constate dans mille exemples, dont je citerai le plus simple : « les
personnes ne peuvent en revenir qu'une partie de nuit » ^. Innom-
brables sont du reste les phrases où des fautes de toutes sortes con-
courent à obscurcir le sens: «qu'il plaise à sa Majesté que tous les
pauvres soyent nourris dans leur paroisse ; que chaque communauté
nourrisse ses pauvres, attendu qu'ils [les gens de la communauté]
sont exposés à des espions étrangers, qu'il [qui] vienne[nt] mau-
dire et [sont] dans le cas de faire des vols ce qui n'arrive que trop fré-
quemment » ^.
On mêle deux tours. — Deux tournures différentes se présentent
en même temps à l'esprit du rédacteur : il en résulte une contamina-
tion.
Dans la phrase suivante, le rédacteur n'a pas pu se décider entre :
« ce qui est la cause de laisser », et « ce qui est la cause qu'ils lais-
saient» : «c'est bien là ce qui est la cause que beaucoup de pères de
laisser jeûner leurs familles » *.
Si au cas est composé de si + au cas où : « avons réitéré les offres
de payer ce droit, " si au cas il est dû " aux dits sieurs du Chapitre » ^.
Les défauts de structure et la pensée. — Ailleurs, c'est la
cohésion de la pensée qui souffre de ces ruptures de construction :
« à lui demander la suppression des droits d'aides et des commis aux
aides en y substituant un autre établissement qui est qu'après les
vendanges finies faire l'inventaire des vins de la récolte » * ; « que la
justice soit donnée au pauvre peuple gratuitement, ou au moins le
dispenser d'être transféré à deux ou trois juridictions... qu'il soit
jugé présidialement en premier et dernier ressort jusqu'à concurrence
de 3.000 1. et qu'il y ait un règlement qui soit à la connaissance du
1. BiL-L-G., p. 318.
2. Ep., p. 612.
3. Moiirm.-l.-P., p. 781.
4. Janv., p. 678.
5. Bourg.-l.-R., p. 346.
6. Trois-Puits, p. 1015.
ABANDON DE CONSTRUCTION riiiO
public, pour les frais de procédure et empêcher par là le grapillement
des sangsues qui ne vivent que du plus pur sang du peuple » ^.
Ce sont parfois les compléments qui sont mal construits : « nous
espérons de la bonté du roy... l'extinction totale des aides, surtout
les vexations des commis et le cruel droit de trop bu » 2. Si on tournait :
« la fin des vexations... et l'abolition du cruel droit », la plainte serait
d'une extrême limpidité. Mais les choses ne sont pas présentées d'une
façon aussi conséquente. L'idée des vexations est venue se sura-
jouter à la précédente ; elle ne s'y rattache pas.
Deux infinitifs à valeur finale, qui se suivent, ont deux sujets
différents : « pour rendre plus de splendeur aux campagnes, animer
la culture des terres et rester chacun chez soi, le seul moyen est
d'assujettir toutes les villes aux miêmes impôts que la campagne
selon leur fortune, chacun aimera rester chez soi et y vivre selon
son état » ^.
Il en est ainsi souvent : incapables d'ordonner des faits et des argu-
ments, les rédacteurs expriment les idées qui leur viennent les unes
après les autres, au petit bonheur, dans des membres de phrase qui
se succèdent sans articulation logique ; le désordre de la phrase
et le désordre de la ponctuation correspondent au désordre de la
pensée.
Il s'agit de la tentation que les habitants d'Isles-sur-Suippe ont de
se procurer du sel, dans le duché de Mazarin, au quart de sa valeur.
On écrit :
C'est à cet excédent que quelques malheureux pères de famille s'iminisseroient
de s'en procurer au dit duché ou d'ailleurs qui se trouve être contrebande, par
ce moyen sont frauduleux, s'ils sont pris par les employés de la ferme, ils seront
condamnés à des amendes exorbitantes, ne pouvant point y satisfaire, seront
condamnés à servir comme forçat au préjudice d'une famille, pour lesquels ils
voulaient leur procurer les aliments de la vie, ils se voyent abandonner femme
et enfants sans commisération du côté de la ferme ; que si le sel étoit à plus bas
prix ces accidents n'arriveroient point *.
La malheureuse question du sel inspire au rédacteur de Mont-sur
Courville un exposé aussi décousu :
Il est à croire que c'est un objet considérable pour un chacun, c'est une denrée
(jue l'on ne peut rien faire sans cela, et que bien des pauvres gens ne peuvent en
avoir par la grande cherté et qu'ils ne peuvent manger de soupe à cette cause
qui est l'aliment pour eux le plus soutenant, comme n'ayant autre chose à manger,
ou leur pain séché au soleil ; au lieu que si il étoit en général éloigné comme prêt
1. Loiv., p. 729.
2. S'-Br., p. 882.
3. Pont-F., p. 826.
4. IsIes-s.-Suippe, p. 671.
560 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
au même prix il n'y auroit j)oinl de personne (jui se mettroit dans le cas d'être
pris en contravention et de vouloir faire tort à son Prince ^.
L'article quinze du même Cahier est aussi un excellent spécimen
de pensée populaire — ou mieux, de pensée non ordonnée :
Quinzièmement : Que l'on supprime les colombiers au moins ceux qui n'ont
point de pouvoir, vu qui n'ont point la quantité de terres suivant l'ordonnance
et beaucoup qui ne jouissent ni ne possèdent aucun bien, ce qui fait par le trop
grand nombre qui se trouvent font un tort considérable dans le temps des
semences et meurisons [sic] des grains même après avoir mangé certains grains
que l'on ne j)cut presque plus ramasser le restant ^.
Deux idées s'y succèdent et s'y mélangent :
1° Il faut supprimer des colombiers.
Il existe une ordonnance : en vertu de cette ordonnance, il faut
supprimer les colombiers de propriétaires qui n'ont pas une quantité
suffisante de terres, et surtout ceux des propriétaires qui n'ont pas
de terres du tout.
2^ Il faut fermer les colombiers au moment des récoltes. Les
pigeons font un tort considérable aux récoltes : même, pour certains
grains, ils en mangent une telle quantité que cela ne vaut presque
pas la peine de ramasser ce qu'ils ont laissé. Là aussi il y a une
ordonnance : il faut l'appliquer.
Comme l'on pense, la matière requérait des chiffres et des raison-
nements arithmétiques. En voici un :
Savoir qu'on [lisez : en] supposant que dans notre communauté que l'on recueille
120 pièces de vin à raison de 20 sols par pièce [ce] qui fait 120 livres et comme
notre communauté [se] compose [de] 44 feux auxquels on accorde à chaque par-
ticulier 4 ou 5 pièces pour sa boisson, par conséquent ne comptons que sur 36
particuliers qui dépouille [récolte] du vin, ainsi 4 fois 36 vatte [vaut] 144, par
conséquent il n'y en auroit point à vendre, puisqu'il n'y en auroit pas pour four-
nir à ce qui est accordé, ainsy si il y en a à vendre ce sera [que] quelque pauvre
particulier qui sera au besoin ou quelqu'autres que leurs quantités excédera
ce qu'on leur accorde, mais en supposant qu'on en vende 20 pièces et qu'il soit
perçu 5 livres par pièce de droit au roy, cela feroit 100 livres, ainsi voilà sur
notre petite communauté 20 livres de bénéfice sur cet objet et point de commis
à payer ^.
Idées sans lien et sans suite. Les queues de phrases. — A
la limite, cette façon abandonnée d'écrire conduit à des phrases « à
queue», où toute une série d'additions successives viennent s'ajouter
à l'idée principale : « quant à la noblesse, combien de biens (outre les
1. p. 767.
2. Champi., p. 406.
3. Mont-siir-Courvillc, p. 767. — ■ J'ai, par exception, indiqué entre crochets quelques
corrections à faire.
ABANDON DE CONSTRUCTION 5tjl
fiefs) ont ils mis aussi sous leur main depuis l'établissement de la
monarchie françoise et presque tout bien roture, et qui se trouvent
affranchis des impôts, ce qui fait encore un surcroît à ceux du tiers
état, même les anoblis et leur bien depuis ce tems est encore un
nouveau surcroît » ^
Parfois la a queue » n'est que très lâchement attachée à ce qui
précède. Le Cahier de Bazancourt-sur-Suippe expose, dans une inter-
minable phrase, une histoire de réparations dans la nef de l'église.
Cette phrase se termine ainsi : « cet objet qui aurait coûté 500 1. en
coûte 12.000 dont les deux tiers sont déjà payés et aussi par arrêt du
Conseil d'Etat du 26 août 1786 » -. A quoi se rapporte cet arrêt du
Conseil d'Etat du 26 août 1786? Il est presque impossible de l'aper-
cevoir. On a l'impression d'un détail important, sinon essentiel, que
le rédacteur a oublié en cours de route et qu'il ajoute à la fin, sans le
moindre souci de logique, au moment où il s'aperçoit de son oubli.
1. Ep., p. 608. ^- Le rédacteur est le syndic de la commune.
2. Bazancourt-s.-Suippe, p. 249.
Histoire de la Langue fraiiçaiae. X.
36
CHAPITRE IX
BESOINS ET TROUVAILLES DE L'INSTINCT
Le besoin d'insistance. ■ — Un des faits caractéristiques de la
langue populaire que nous étudions est le besoin d'insister de façons
variées sur l'idée qu'on veut mettre en lumière.
Le phénomène se produit particulièrement lorsqu'on parle d'une
quantité dont on signale la petitesse ou la grandeur : « " Le j)eu de
produit " que font les habitans est " si peu considérable " qu'il est de
l'impossibilité d'augmenter les impôts » i.
Ailleurs, il s'agit d'exprimer le grand nombre des impôts. On ajoute
encore à de plus : « ils sont " encore de plus " chargés d'un droit de
petite ayde » ^.
Assez suffisant avait été longtemps classique et peut être consi-
déré comme une expression toute faite : « que ce même droit fut " assez
suffisant " pour remplir les sommes que le roy en retire » ^.
Mais il y a des inventions.
Ainsi, quoique amélioration marque par lui-même un changement
favorable, on le fait précéder de plus de pour exprimer fortement
qu'on voudrait un sort plus meilleur : « ces habitants de Verzy ont droit
de demander " plus d'amélioration " dans leur malheureux sort » *.
Dans les comparaisons, après aussi on mettra de même : « que les
décimateurs soient tenus aux réparations... des églises... et " aussi de
même " pour les presbitères » ^.
A comme on ajoutera tel que : « que les curés soient en portion con-
grue, qu'ils n'aient aucune chose pour leur honoraire de sacrements,
comme tel que " mariage, baptême... » ^.
On a raisonné, on veut conclure. Le terme conclusif est renforcé
ou redoublé : « " en conséquence, pourquoy ", c'est tous les seigneurs,
noblesses... qui jouissent et possèdent et ont tous les plus beaux
biens et revenus » '.
1. Heutr., p. 660.
2. Chaiimu., O., p. 422.
3. Les P.-Loges, p. 720. Cf. Chigny, p. 148; Aumén.-l.-P., p. 239; Les P.-Loges, p. 723.
4. Verzy, p. 1035.
5. Aumén.-Ie-G., 235.
6. Ep., p. 612.
7. Cour. Roc, p. 536-537.
BESOINS ET TROUVAILLES DE L'LNSTINCT :\m
Influence sur la syntaxe. — C'est par suite du même instinct
que des phrases sont déconstruites.
Les habitants de Janvry emploient, assez inconsidérément, toutes
les ressources de la langue pour donner une idée de l'accroissement
des impôts :
Nous nous plaignons encore que les bureaux des aydes est " trop exorbitant ",
suivant les impôts, ajouté non compris le sol pour livre qui est dû aux fermiers
généraux pour l'augmentation, jauge, courtage, courtier jaugeurs, huit sols
pour livre ; tout cela en augmenté outre à la connoissance de nos dits habitans,
sur quoi nous demandons à sa Majesté qu'il lui plaise de vouloir bien consi-
dérez que les impôts sont très forts ^.
On ne se préoccupe pas d'arranger les faits et les idées, on les
entasse.
Il faut bien distinguer des phrases maladroites les phrases où le
besoin d'expressivité amène le rédacteur à modifier ou à briser d'ins-
tinct les moules traditionnels. Ces faits, particulièrement intéres-
sants, constituent ce qu'on pourrait appeler la syntaxe instinctive.
Dans le cas le plus ordinaire, un mot essentiel se présente tout
d'abord à l'esprit. Puis la pensée se développe irrégulièrement, et il
est nécessaire de renvoyer au mot placé en tête. D'où des reprises
qui pourraient sembler de simples négligences et qui sont le résultat
de l'ordonnance psychologique des idées. L'exemple le plus simple
sera le suivant : « " tous ces droits " cy-dessus l'on ne sait à quel
titre " on les paye " « -.
Mais voici des phrases où le besoin de mettre en lumière et en tête
un élément essentiel de l'idée a ainené à prendre d'autres libertés :
« le luxe effréné qui règne en France, " en arrêter le progrés " en y
mettant une taxe » 3; « " les Religieux rentes "... qui ont des revenus
immenses... on devroit " les fixer " à une pension... et " le surplus
les obliger à " l'employer " » * ; « si " un cabaretier ", aussitôt sa récolte
finie, les commis font inventaire de ses vins, " on ne lui fait " aucune
déduction » ^.
Des participes et gérondifs sont ainsi préposés, et on les fait rap-
porter à tous les termes de la phrase qui suit : « " Etant aussi fort
chargé d'impositions cela les met dans une grande indigence " et les
rend incapables de pouvoir y satisfaire » ^.
Parfois le mot placé en lumière n'est pas repris : le sens suffit à le
1. Janv., p. 676.
2. Pévy, p. 811.
3. Beine, p. 276.
4. Id., p. 273.
5. Verzcnay, p. 1025.
6. Montb., p. 756. Cf. Rosn., i>. 866.
;,04 HISTOIRE DK LA LANGUE FRANÇAISE
rappeler : « " les propriétaires qui sont obligés de payer pour façon,
11 faut trente six livres par arpent " «^ Nous retrouvons là, à l'état
spontané, la figure de rhétorique qu'on appelle V anacoluthe.
Dans d'autres cas, il y a reprise d'un mot essentiel. Les habitants
de Verzy paient au seigneur un droit de banalité : « ils sont encore sur-
chargés du droit de lots et ventes... ils sont forcés [de lui payer le
douzième du prix de l'acquisition " lui déjà " qui perçoit sur eux
le onzième poinçon de vin de leur récolte... » ^. On serait tenté de
restituer : à lui qui perçoit déjà.... La phrase serait ainsi gram-
maticale. Mais il n'est nullement assuré qu'elle ait été conçue de la
sorte. Elle semble bien faite pour détacher ces deux mots lui et déjà.
11 faut noter d'autre part un procédé, analogue au précédent, qui
consiste à jeter à la fin de la phrase une conclusion importante, sans
lien grammatical avec ce qui précède : « par exemple un pauvre par-
ticulier fera l'acquisition d'un terrain inculte qui ne vaudroit point
cinq sols, y fera bâtir une petite chaumière, quelque fois sera reven-
due en peu de tems, l'acquéreur sera tenu à ses droits de vente et
passera quelquefois à plusieurs mains, ainsi toujours payer les lots
et ventes ; quelle erreur » ^ ; « il est certain, et nous en avons l'exemple,
que chaque fois les frais ne manqueroient d'absorber le prix et jamais
rien de reste pour les pauvres héritiers que leurs peines et voyages » * ;
« pendant qu'ils [les ecclésiastiques] les entretiendroient [les églises]
avec les trois quarts moins que les habitans, attendu les formalités
que ceux-cy sont obligés de suivre pour en venir au degré de perfec-
tion et y ayant une refîection de 12 l. on la laisse venir à 150 1. et les
formalités que l'on exige, qui en coûtent autant, ainsi voyez l'abus
et les erreurs qu'il y a dans cette partie » ^.
GoNCLUSiOiN. — Ces « incorrections » n'ont donc pas toujours pour
cause l'ignorance, elles ont aussi la passion. 11 faut à ces revendica-
tions une rédaction animée. On ne la cherche pas, ou on la trouve aux
dépens de la syntaxe. De là toute une série de « figures de gram-
ruaire » et de « figures de rhétorique », si nous pouvons employer
ces termes désuets, spontanées. Si la phrase des Cahiers n'est pas
toujours correcte, c'est quelquefois parce qu'elle est vivante. Nos
Cahiers montrent un embryon de syntaxe où le besoin d'expressi-
vité a créé des formes. De là une partie de l'intérêt qu'ils présentent.
1. Nogcnt, 1). 78.5.
2. Verzy, p. 10:57.
.S. Isl.-s.-Suippc, p. 670.
1. Verzy, p. 1040. — Le Cahier de ïhiiisy reproduit ex.^ctement cette plirase (yt. 1)S7).
.5. Beine, p. 272.
TABLE DES MATIÈRES
Préface v
Bibliographie vii
SECTION PREMIÈRE
VICES ANCIENS ET VICES NOUVEAUX
CHAPITRE PREMIER
LES CONVENANCES ET LA POLITIQUE.
A l'Assemblée nationale, 4. — Nécessité de garder une langue « bien laile »,
5. — Goût d'une langue châtiée, 9. — - Polémiques politiques à arguments gram-
maticaux, 10. — Causes de la résistance du vieil édiflce, 14. — ■ Une manifestation
sans conséquence, 15. — Simplicité n'est pas bassesse, 17. — Remise au point, 18 .
CHAPITRE II
PHRASES HEUREUSES, 19.
CHAPITRE III
REVERS DE LA MÉDAILLE. LES VICES DU TEMPS DE L'ORDRE.
Les périphrases, 25. — - InIluence do l'ancienne éducation, 28.
CHAPITRE IV
LES MARQUES DE L'ÉPOQUE.
L'homme se gonfle, le style senfle, 29.
CHAPITRE V
LA SENSIBLERIE, 33.
CHAPITRE VI
L'OBSESSION DE L'ANTIQUE.
Toges et plumets, 35. — La manie gagne le peuple, 39. — Pauvre influence sur
le vocabulaire. Les mots latins empruntés, 41.
CHAPITRE VII
OUTRANCE DU SENTIMENT. HYPERBOLE DU LANGAGE.
Ancienneté du mal, 43. — Son développement, 44. — Le style forcené, 47. —
Dans les journaux, 48. — La contagion s'étend à tous, 50.
:i(if. ÏAI5LE DES MATIERES
CHAPITRE VIII
BILAN PHILOLOGIQUE DE CES OUTRANCES.
Comment se manifeste lexagération, 54. — Répertoire d'injures, 55. — Insuf-
fisance du matériel verbal existant, 56. — L'onomastique sarcastique, 58. —
Synonymiqup à l'usage des polémistes, i\>. — Après Thermidor. Les victimes
changent, l'esprit demeure, 59.
CHAPITRE IX
FIGURES ET IMAGES.
Comparaison et métaphore, 62. — Réserve inattendue, ib. — Le débordement,
63. — Les sources des nouvelles images. Les sciences, 64 : L Mathématiques, ib.;
2. Physique, 65 ; 3. Chimie, ib. ; 4. Histoire naturelle, ib. : 5. Médecine, 66. — Les
affaires, ib. — La vie agricole, ib. — • La vie générale, 67. — Images inspirées par
des événements contemporains, ib. — Images diverses, 68.
CHAPITRE X
VALEUR DE CES IMAGES.
Images contestables, 69. -~ Images ridicules, ib. — ■ De l'incohérence au gro-
tesque, 71.
CHAPITRE XI
MÉTAPHORES CONTINUÉES. ALLÉGORIES, APOLOGUES.
Prophétisme révolutionnaire, 74. — Dévergondages, 78. — Concours de ridi-
cule, ib.
CHAPITRE XII
FORMATION D'UN BARAGOUIN POLITIQUE.
Les destinées de ce jargon, 84.
SECTION II
LE CONTACT AVEC LA LANGUE POPULAIRE
LIVRI' PREMIER
PHONÉTIQUE
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS GÉNÉRALES.
Dillicultés d'observation des phénomènes, 89.
CHAPITRE H
VOYELLES
Allongement et fermeture de .1 jirotonique et tonique, 91. — Le fait inverse,
ib. : O protonique > Œ sourd, ib. ; Œ> E,92; DE ou DÉ ? ib. ; RE ou RÉ .'
ib. — Influence du latin, 93. — E ou .1 devant /?, 94. — U pour EU {Œ), 95. —
OA et OE [WA et WE), ib.
TABLE DES MATIÈRES 567
CHAPITRE III
CONSONNES.
Mutations d'articulation. /L, ILL> Y (£.> Y), 97. — /?/? et LL, ib. — Dépla-
cement du lieu d'articulation, ib. — Autres faits, ib. — Consonnes en groupe,
98. — Assimilations, ib. — Réductions, 99.
Les liaisons, 100.
Liaisons entre deux voyelles, ib. — Liaisons irrégulières entre consonnes ou
bien entre consonnes et voyelles, faites par addition d'une consonne, ib. — ■
Influences savantes, 101.
Une mode : Les Incoyables, ib.
LIVRE II
LE VOCABULAIRE
CHAPITRE PREMIElî
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES, 103.
CHAPITRE II
PRÉTENDUS NÉOLOGISMES.
1. Mots antérieurs, 105. — 2. Néologismes provisoires, 106. — 3. Termes locaux,
107. — 4. Mots de citation, ib.
CHAPITRE HI
MOTS AVENTURIERS.
Les fantaisistes. Camille Desmoulins. 109. — Ses émules, 110. — Lemaire et
consorts, 111. — Broderies sur aristocrate, 113.
CHAPITRE IV
LES OUTRANCIERS DU NÉOLOGISME.
N. de Bonneville, 115. — - Babeuf, 116. — Quelques créateurs d'ordre inférieur,
118.
CHAPITRE V
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LE MOUVEMENT NÉOLOGIQUE.
Les emprunts, 120. — Développement du fonds français, ib. — Pendants et
contraires, 121. — Les négatifs, 122. — Verbes en iser et en er, 123. — Ephémères
et disparus, 124. — Adoptés, 125.
Causes de grandeur et de décadence, ib.
Beauté ou laideur, ib. — - Utilité ou superfluité, 126.
CHAPITRE VI
ALTÉRATION DU SENS DES MOTS.
Erreurs antérieures à la Révolution, 128. — Extensions, ib. — Spécialisations,
129. — Analogies, 130. — Affaiblissements et renforcements, ib. — Dépravations,
131.
508 TABLE DES MATIERES
CHAPITRE VII
CONFUSIONS.
Confusions des préfixes entre eux : 1° .4 et EN, 133. — 2° RE et REN, ih. —
30 EN et E, ib. — 4° £■ et A, ib. — 5° Faits analogues, 134. — Confusions entre
mots simples et composes à préfixes, 135. — Abus des suffixes, 136. — Confusions
de mots, 137 : A. Confusion<i entre mots et expressions de sens voisin, ib. ; B. Entre
mots de sons voisins, 139. — Emploi téméraire d'un mol savant mal connu, 141. —
Inversions d'emplois, 142. — Les à peu près, ib.
CHAPITRE VIII
MOTS MAL FAITS OU ESTROPIÉS.
Abandon de l'apophonie, 144. — Autres vices, ib. — Déformation par étymo-
logie populaire, ib. — Corruptions de toutes sortes, 145.
CHAPITRE IX
MOTS DÉFORMÉS FAR LA TRANSCRIPTION.
L'ignorance orthographique, 148. — Nulle tendance à simplifier, 149. —
Influence très restreinte de la prononciation, ib. — Le désordre sans caractère,
150. — Quelques morceaux types, ib. — Cocasseries, 151.
CHAPITRE X
NOUVELLES EXPRESSIONS.
Scrupules, 154. — Erreurs ou hardiesses ? ib. — Alliances nouvelles de mots,
156. — Un peu d'analyse, ib. — Chaos de mots, 157.
SECTION III
LANGUE NOBLE ET LANGUE BASSE
CHAPITRE PREMIER
AUTREFOIS. SOUS LE VERNIS MONDAIN.
Au xviti^ siècle, 161. — - Relativités, 164. — ■ Au sommet, ib.
CHAPITRE II
LA RÉVOLUTION. UNE VAGUE DE FOND.
La bataille politique et la langue noble, 167. — Semence en bon terrain, ib. —
La théorie de la grossièreté nécessaire, 168. — Persistance de la dignité réelle ou
feinte, ib. — On perd toute honte, 170.
CHAPITRE III
IL ORDURIER DEVIENT UN « GENRE » POLITIQUE.
Les antécédents dans le monde i)ien pensant, 173. — Hébert et Le Père Duchêne,
175. — Où a été pris le personnage, 176. — Créateurs et création, ib. — Les
caractères du genre ; rapports avec le burlesque, 179. — Autres éléments et con-
TABLE DES MATIÈRES 569
tacts populaires, 180. — Imitations manquées, 181. — Jurons de style, ib.
Disparates et contrastes, 183. — Lemaire prête aux mêmes observations, 186. —
La séquelle, 188. — ^ On a moins cherché l'unité que l'effet, 189.
CHAPITRE IV
SUCCÈS PASSAGER
Dégoûtés et gobeurs, 192. — Preuves de faveur, 193. — Les imitations, ib. —
Hors de Paris, 194.
CHAPITRE y
LA CHUTE.
Résistances et réactions, 196. — Révolte de Tesprit de dignité, ib. — L'apolo-
gétique d'Hébert, 197. — La tenue du langage et le terrorisme, 199. — Hébert
pris à partie, 200. — Après Thermidor, ib. — Conclusion, 202.
CHAPITRE VI
RÉPERTOIRE.
1. Le.S mots familiers, vulgaires ou BAS, 203.
Les mots de métiers et d'arts, ib. — Ils fournissent des images, 204. — En
dehors des mots techniques, ib. — Barrières mobiles, 206.
11. — Mors RAS CHEZ Hébert. Lemaire et C'c, 206.
A. Mots qui expriment bassement une idée quelconque, ib. — R. Expressions
trouvées dans les mêmes textes, ^18. — • C. Les quolibets, 223.
III. — ■ Mots bas et expressions basses relevés dans d'autres textes, 224.
IV. — Mots grossiers et scatologiques, etc., 228.
F... et B..., ib. — F... dans les expressions, 229. — Bougre, 231. — Autres gen-
tillesses d'Hébert, ib. ^ A la maison d'en face, 232. — Tristes concurrences, 233.
CHAPITRE VII
LA PART DE LARGOT, 2.S5.
SKGTION IV
LE CONTACT AVEC LA LANGUE PAYSANNE
IJVP.K PREMIKH
LES SOURCES
CHAPITRE PREMIER
ABONDANCE ET VARIÉTÉ.
Renseignements épars et incomplets, 241. — A travers les pièces officielles, 243.
Les pièces politiques et administratives, 245. — Un recueil de choix. Le partage
des biens communaux, 246.
36 *
:,7(l TAULK l»KS MATlKliKS
ClIAlMTIiK II
OBSERVATIONS CRITIQUES.
Documents en i'ormo inautheiitique, 250. - Après le njaîlro écrivain, le maître
éditeur, 251. — Regrets des philoloe:ues, 25;i.
MVH1-: II
LE POISSARD DANS LA POLITIQUE
Prédilections des rcjyalistes pour ce genre, 260. — On adopte le jioissard dans
tous les partis, 263. — Attrapes ? 265. — Vogue persistante, 267. — Conclusion,
268.
Ll\Hh: 111
EN DEHORS DES INVENTIONS LITTÉRAIRES
L'AFFLEUREMENT DES PATOIS
ET DES PARLERS RÉGIONAUX
CHAPITRE PKEMIKH
LE DOGME DE L'UNITÉ DE LA LANGUE NATIONALE
ET LES PARLERS RÉGIONAUX. JTl.
CHAPITHH 11
PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS L OBSERVATION.
A. Provincialismes ou archaïsmes ? 274. — Une observation sur les acceptions
de mots, 276. — Incertitudes, 277. — B. Provincialismes ou néologismes ? 278. —
C. Provincialismes ou mots techniques, il). — D. La localisation des mots, ib.
CIIAPITHK 111
LES MOTS DU DROIT ABOLI, i;80.
Cil.MMTHE IV
MOTS DIVERS ÉPARS DANS LES CAHIERS.
Région du Nord, 282. — Région de l'Est, 283. — Région du Midi, 284. — Région
de l'Ouest, 285. — Région du Centre, 287.
cii.M'rriii': \
A TRAVERS LES DOCUMENTS DIVERS.
Papiers destinés à Paris, 2U0. - Au hasard des lectures, 292. — Remarques,
293.
CHAPITHE VI
AUTRES ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES D'ORIGINE PROVINCIALE
1. Phonétique, 294. — 2. Formes grammaticales, 297. — 3. Syntaxe, 299. —
Conclusions, 300.
TABLE DES MATIÈRES :i7l
SECTION V
FORMES ET SYNTAXE
LI\'HE PREMIER
LA PHRASE SIMPLE. M)"*.
CHAFITHE FREMI!. H
LES ÊTRES, LES CHOSES. LES IDÉES ET LEURS NOMS
NoM.S PROPRES, 306.
Noms communs, ib.
Les genres, ib. — Passage au féminin, ib. — Passage au masculin, 307. —
Formes du féminin, 308. — Formes du genre dans les adjectifs, ib.
Cll.VPITHE 11
NOMINAUX.
Altération de formes des personnels, 309. — Un nouveau nominal, 310. —
Nominaux et noms, ib.
CHAPITRE m
LA QUANTITÉ.
Les nombres. Les choses non nombrables et le pluriel, 311. — Formes du
pluriel dans les noms, ib. — Expressions de quantité, ib. — La quantité indéfinie
et l'article indéfini pluriel, 312. — Choses non nombrables. Partitifs, 313. — Par-
titif et défini, ib. — Des emphatique, ib. — Distributifs, 314.
CHAPITRE IV
REPRÉSENTANTS ET REPRÉSENTÉS
Rapports entre les idées et rapports entre les mots, 315. — L'idée du nombre
et l'emploi des possessifs, 316. — Concurrence des possessifs et de en, 317.
CHAPITRE V
LA DÉTERMINATION.
Détermination par adjectifs, 318. — Double détermination, ib. — Formes de
l'article dit défini, ib. — Indécision dans l'emploi, 319. — Un emploi notable
de l'article, ib.
CHAPITRE M
LA CARACTÉRISATION.
L'article péjoratif, 320. — Hauts degrés, ib.
CHAPITRE VII
L'ACTION.
Les formes verbales. Progrès de l'inchoative, 321. — Extension de la l^e conju-
gaison, ib. — Radicaux, ib. — L'extension analogique de en, 322. — Futurs,
ib. — Formes composées, les auxiliaires, 323.
j7-2 table des MATIERES
CHAPITRE VIII
L ACTION ET SON AUTEUR.
Les phrases impersonnelles, 326. — L'infinitif sans sujet déterminé, ib.
CHAPITRi: l\
LIDÉE DE QUANTITÉ ET LE NOMBRE DU VERBE
Influence de l'ordre des mots sur l'accord, 330. — On se l'onde sur la quantité
contenue dans un nominal personnel, 331.
CHAPIfRK X
LES PERSONNES.
Verbes impersonnels, 332. — Autour des formes personnelles, ib.
CHAPITRE Xi
LA PORTÉE DE L ACTION
Objet des locutions verbales et des noms, 334. — Remarque, 335. — Objet des
adjectifs, ib. — Après les adjectifs verbaux, ib. — Les verbes objectifs, 336. —
Complément d'objet après passif, 338.
CHAPITRE XII
STRUCTURE DE L'OBJET.
Transitifs directs et indirects, 339. — Objet infinitif, 341. — Objet conjonctioii-
nel, ib. — Changements dans les conjonctions qui introduisent la proposition
objective, ib. — Décomposition de la proposition objective, 342. — • L'accord avec
l'objet, ib. — - L'objet second, 343.
CHAPITRE XIII
L'ACTION RÉFLÉCHIE.
Retranchement du se pronominal, 344. — ■ Décadence de soi. ib.
CHAPITRE XIV
L ACTION SUBIE. LE PASSIF.
Dans les adjectifs, 345. — Dans les verbes, 346. — Passif et actif à linfinitif,
ib. — Représentation de l'idée verbale, 347.
CHAPITRE XV
L'ACTION INTRANSITIVE.
l'ronominau.K et intransitils, 348. — L'atlrihul des intransitifs, ib.
CH.\PiTHE XVI
LES RAPPORTS AVEC DES TERMES AUTRES QUE L'OBJET.
Les prépositions et les rapports, 350. — - Infinitifs et gérondifs dans les complé-
ments de manière, 352. — Ébranlement de la distinction entre adverbes et prépo-
sitions, ib. — Compléments d'adverbes, 354.
TABLE DES MATIÈRES 373
CHAPITRE XVII
LES CIRCONSTANCES. TEMPS ET ASPECTS.
Formation d'un nouvel aoriste, 355. — Extinction du passe simple, ib.
CHAPITRE XVIII
DEUX MODALITÉS ESSENTIELLES.
A. La négation, 357.
La négation pas devient la négation véritable, ib. — Disparition de ne, ib. —
Ne-que réduit à que, 359. — Ni... pas, ib. — Pas nie une phrase restrictive ou entre
ne-que, ib. — • Une idée négative implicite tend à se marquer explicitement, 360.
— Après les verbes signifiant défense, ib. — Autres développements de ne, 361.
B. L'interrogation, ib.
Les questions, ib. — Formes périphrastiques d'interrogation, ib.
CHAPITRE XIX
LES MODALITÉS ET LES MODES OU TEMPS A VALEUR MODALE.
Futurs de probabilité, 363. — Le subjonctif, ib. — L'imparfait du mode sub-
jonctif en voie de perdition, 364. — Conditionnel remplaçant le subjonctif impar-
fait, 366.
LIVRE II
LA PHRASE COMPOSÉE
CHAPITRE PREMIER
RAPPORTS NON LOGIQUES.
A. Comparaisons, 369.
Ressemblances, ib. — Dissemblances. Affaiblissement des comparaitifs syn-
thétiques, ib. — Structure des compléments, 370. — Disparition de ne dans la
proposition comparative, 371 . — Comparaisons raccourcies, ib.
B. Exceptions et restrictions, ib.
Sinon que, ib. — Tant qu'à, ib.
C. Chronologie relative, 372.
Ruine de l'imparfait du subjonctif comme temps, ib. : 1° Après passé composé,
ib. ; 2° Après imparfait, ib. ; 3° Après plus-que-parfait, 373 ; 4° Après éventuel
au passé, ib. — Influence de la décadence des formes, ib.
CHAPITRE II
RAPPORTS LOGIQUES.
A. Suites et conséquences, 375.
Que consécutif, ib.
B. Finalité, ib.
Nouvelles ligatures. De manière à ce que, ib. — A cette fin, 376. — A l'effet que,
ib. — Pour ne pas que, ib.
574 TABLE DKS MATIERES
C. Causalité, 376.
Rapport à, ib. — De ce que, 377. — Que causal, 378.
D. Les hypothèses, ib.
Hypothèses à formes variables. Si est suivi de l'éventuel, ib. — Derrière un
que remplaçant si, 379. — Hypothèses généralisées, ib.
E. Les oppositions, 380.
Quoique ça, ib. — Malgré que, ib. — Modes dans ces propositions, 381.
LIVRE III
TRAITS PRINCIPAUX DE CETTE SYNTAXE
CHAPITRE PREMIER
REDOUBLEMENTS ET REPRISES INUTILES, 385.
CHAPITRE H
L'IDÉE PRÉVAUT SUR LA FORME, 388.
CHAPITRE m
TROUBLES DANS LES RAPPORTS.
Entre représentants et représentés, 389 : Personnels, ib. ; Conjonctifs, ib.
CHAPITRE IV
L'IMBROGLIO DES CONJONCTIFS.
Formes indistinctes, 391 : 1° Qu'ils pour qui, 392 ; 2'' Qui pour qu'il, ib. —
Substitution des conjonctifs les uns au.\. autres, 393 : Dont pour où, 394 ; duquel
pour que ou lequel, ib. ; dont pour à quoi ou auquel, ib. ; auxquels au sens de où,
esquels, ib. — ■ Pronom pour adjectif, ib. — L'envahissement de que, ib. : Que
pour ce qui, 395 ; que pour qui, ib. ; que pour dont, 396 ; que pour auquel, ib. ; que
pour où, ib. ; que pour à quoi, 397 ; que parasite, ib. ; dont que, ib. — • Décomposi-
tion du rapport conjonclif, 398. ~ Abus de dont, 399. — I.,e que de ligature uni-
versf'lle, 400.
CHAPITRE V
DÉCONSTRUCTION DE LA PHRASE.
Fautes légères, 402. — - Intercalations, ib. — Compléments en cohue, ib. —
Accouplement de constructions diverses, 403. — Ellipses. Les éléments de phrases
dépourvus de leurs membres nécessaires, ib. — Après un verbe nié on omet le
verbe positif nécessaire, ib. — Abandon de la construction, ib. — Conséquences
de cette syntaxe amorphe, 404.
I
TABLE DES MATIÈRES 575
APPENDICE PREMIER
SPÉCIMENS DE FRANÇAIS ÉCORGHÉ
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS.
Toutes fautes réunies, 410.
CHAPITRE II
EN PAYS DE LANGUE ÉTRANGÈRE
Pays de langue flamande, 411. - Pays de langue allemande, 412.
CHAPITRE III
PAYS FRANCO-PROVENÇAUX ET PROVENÇAUX.
Doubs, 416. — Ain, 417. — Isère, 419. — Gard, 420. — Bouches-du-Rhône,
421. — Var, ib. — Hautes-Pyrénées, 422. — Gers, 423. — Landes, ib. — Lot-et-
Garonne, 424. — Lot, ib. — Gironde, ib. — Puy-de-Dôme, 42.5.
CHAPITRE IV
PAYS DE LANGUE D'OÏL.
Ouest, 426.
Charente-Inférieure, ib. — - Deux-Sèvres, ib. — ■ Vienne, 427. — Vendée, ib. —
Maine-et-Loire, 428. — • Loire-Inférieure, ib. — IlIe-et-Vilaine, 429. — Côtes-du-
Nord, ib. — ■ Manche, ib. — - Calvados, 430. — Eure, ib. — Seine-Inférieure, ib.
Nord et Est, 431.
Oise, ib. — Somme, 433. — Pas-de-Calais, ib. — Ajsne, 434. — Ardennes, ib. — •
Marne, 435. — Meuse, ib. — Haute-Marne, ib. — Meurthe, 436. — Vosges, 438.
Paris et région du centre, ib,
Paris, ib. — Seine-et-Oise, 439. — Seine-et-Marne, ib. — Eure-et-Loire, 440. —
Loiret, 441. — • Loir-et-Cher, ib. — Cher, 442. — Nièvre, ib. — Yonne, 443.
APPENDICE II
LA LANGUE DE LA RÉGION RÉMOISE EN 1789
ÉTUDIÉE DANS LES CAHIERS DE DOLÉANCES
DU BAILLIAGE DE REIMS
LIVRE PREMIER
LES CAHIERS DU BAILLIAGE DE REIMS
CHAPITRE PREMIER
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
Le texte et l'édition, 444. — Réserves préalables, 44.5. — Liste des localités,
446. — Impression générale, 450.
570 TABLE DES MATJEKES
CHAPITRE II
LES (( CAHIERS » ET LES PRATICIENS, 152.
LIVRE II
MORPHOLOGIE ET PHONÉTIQUE
CHAPITRE PREMIER
L'ORTHOGRAPHE.
Confusions graphiques, 456.
CHAPITRE II
PHONÉTIQUE.
Remarques générales, 459. — Voyelles fermées et voyelles ouvertes, ib. : 1. a
ouvert et a fermé, ib. ; 2. e ouvert et e fermé, 460 ; 3. i ouvert et i fermé, ib. ; 4. o
ouvert et o fermé, ib. — E sourd, ib. — E intercalaire, 461. — Oi et ai, ib. — Les
voyelles nasales, ib. — Consonnes, 462. — L mouillée, ib. — Réduction des groupes
de consonnes finales, ib. — Assourdissement des consonnes sonores finales,
463. — - Les liaisons, ib.
CHAPITRE III
LE VOCABULAIRE.
Aspect général, 464. — Traces de vocabulaire savant, ib. — Le lexique savant
et la façon dont il est traité, ib. — Le lexique courant, 465. — Mots du langage
courant, 466. — Créations éphémères, ib. — Mots anciens adaptés, 467. — Bar-
barismes, ib. — Termes énigmatiques, ib. — Archaïsmes, ib. — Le lexique tech-
nique, 468. — Termes relatifs à la division du sol, 473. ■ — Termes juridiques et
administratifs, 474. — Termes techniques d'ordre divers, ib. — Mots qui se rap-
portent aux métiers exercés dans la région, 475. — Erreurs commises sur des
mots rares, ib. — Obscurités, ib. — Le sens des mots. Erreurs commises sur les
mots usuels, 477. — Expressions et tours, 478. — Les images, 480.
LIVRE III
FORMES ET SYNTAXE DANS LA PHRASE SIMPLE
CHAPITRE PREMIER
LES ÊTRES, LES CHOSES ET LEURS NOMS.
Le déterminant passe à l'état de nom, 482. — Participes substantivés, ib.
CHAPITRE II
LES GENRES.
Influence de l'article un, 483. — Changements de genre dus à diverses causes,
ib. — Les résultats, 484.
TABLE DES MATIÈRES 577
CHAPITRE III
LES NOMBRES.
Troubles dans cette notion, 485 : 1" Pluriel après plusieurs sujets, ib. ; 2° Plu-
riel après un singulier d'espèce, 486 ; 3° Pluriel d'idées, ib. ; 4° Pluriel après col-
lectif, ib. ; 5" Le nom est accompagné de tout, chaque, aucun, 487. — Après aucun,
ib. — Nombre déterminé par les compléments qui se rattachent au sujet, ib. —
Réduction à néant de la valeur de s, 488. — La notion des nombres hors de l'or-
thographe, ib. — Influences de ces confusions sur l'accord, 489.
.1. Les différences de formes sont sensibles à l'oreille, ib.
B. La différence n'est pas sensible à l'oreille, 491.
C'est tend à se cristalliser, ib. — Forme du pluriel des noms et adjectifs en al,
ib. — Noms réputés sans singulier, ib.
CHAPITRE IV
LES EXPRESSIONS DE QUANTITÉ.
Mil cent, 492. — Mil et mille, ib. — La quantité indéterminée : de, de la, du,
des, ib. — Des pour de, ib. — Des emphatique, 493. — Construction du nom
après les expressions de quantité, ib. — La totalité, ib. — - Distribution et distri-
butifs, 494. — • Partage, fractions, proportions, ib.
CHAPITRE V
LA DÉTERMINATION.
L'article défini, 496. — Aux, ib. — Des remplacé par de, ib. — Répétition des
articles, 497. — Défini pour indéfini, ib. — Adjectifs dits possessifs, ib. — Indé-
terminés, 498. — Indéterminants, ib.
CHAPITRE VI
LA GARAGTÉRISATION.
Mots susceptibles de détermination ou de qualification, 499. — Les caracté-
risants, ib. — Adjectifs et adverbes, 500. — Construction de l'attribut, ib. —
Les degrés, 501.
CHAPITRE VII
LA REPRÉSENTATION.
Influence de l'idée, 502. — La représentation par pronoms, ib. — Il neutre au
lieu de cela, comme autrefois, ib. — Le démonstratif ça, 503. — Tel dans le sens
de celui, ib.
CHAPITRE VIII
L'ACTION ET LE VERBE.
Action faite et action subie. Les voix, 504. — Formes du passif, ib. — Verbes
intransitifs mis au passif, ib. — Objet indirect devenant le sujet du passif, ib.
CHAPITRE IX
LES FORMES DE CONJUGAISON.
Passage d'une conjugaison à l'autre, 506. — Futur pour conditionnel, ib. —
Participes présents, adjectifs verbaux et gérondifs, 507. — En élément mtrin-
•i78 TA1$LE DES MATIERES
sèquc des verbes, ib. — Le se des réflécbis et pronominaux, 508. — Les auxiliaires,
ib. — Ai>oir dans les pronominaux, ib. — L'article dans les locutions verbales, ib.
CHAPITRE X
LE VERBE ET SON SUJET.
Absence de sujet, 509. — L'infinitif sans sujet, 510. — Infinitifs à sujets indé-
terminés, ib. — Infinitif complément de préposition ayant son sujet propre,
511. — Participes sans sujet, ib. — L'accord en nombre, ib. — L'accord de l'at-
tribut, ib. — Invasion de -ont, -iont, 512. — L'accord en personne, ib. — Les
impersonnels, ib. — Sujet de l'impersonnel, 513. — Il est et il y a, ib. — Il et ce,
ib. — Accord avec le sujet réel des impersonnels, ib. — Impersonnels au pluriel, ib.
CHAPITRE XI
LE TEMPS ET LA MODALITÉ.
Les formes à sens perfectif, 514.
Affirmation, interrogation, négation, ib.
Affirmation, ib. — Naissance de t-il, ib. — Négation, ib. — Ne pas cristallisé,
515. — Rien employé sans ne, ib. — On joint deux termes, l'un négatif, l'autre
positif, ib.
CHAPITRE XII
LA PORTÉE DE L'ACTION. - LOBJET.
Verbes devenant objectifs en prenant le sens factitif, 516. — Intransitifs deve-
nus objectifs directs, ib. — Transitifs employés intransitivement, 517. — Absence
de l'objet pronom, ib. — Réfléchis pronominaux el simples, ib. — Compléments
des locutions verbales, ib.
CHAPITRE XIII
CONSTRUCTIONS DIRECTE ET INDIRECTE DE LOBJET.
Objet indirect au lieu de l'objet direct, 518. — Compléments d'objet des imper-
sonnels actifs et passifs, 519. — L'infinitif objet sans les prépositions ordinaires,
ib. — A pour de devant infinitif, 520. — Objet conjonctionnel, ib. — Plusieurs
objets de diverse nature derrière un verbe, ib. — Un seul verbe a plusieurs
objets, un pronom d'abord, puis des noms, ib. — Deux verbes de construction
différente ont le même objet, 521. — Confusion de l'objet avec un autre complé-
ment, ib. — Phrases où le verbe précédé d'un conjonctif est suivi d'un objet
conjonctionnel, ib.
CHAPITRE XIV
L'OBJET SECOND.
Un premier objet second pronominal précède le verbe. Un autre objet second
le suit, 522. — Objet second substitué à un objet premier, ib.
CHAPITRE XV
COMPLÉMENTS DU PASSIF.
Le pronominal à sens passif avec les mêmes compléments que le passif, 523. —
En, ib. — Complément d'agent avec de, ib. — Le complément du verbe passif
est un infinitif, ib. — L'objet du passif conserve la construction de l'actif, ib.
TABLE DES MATIÈRES r)79
CHAPITRE XVI
COMPLÉMENTS DIVERS DES NOMS, DES VERBES, DES ADJECTIFS, ETC.
Compléments étendus par analogie, 524.
CHAPITRE XVII
STRUCTURE DES COMPLÉMENTS.
Nouvelles prépositions et locutions prépositives, 526. — L'usage des préposition.
L influence de l'idée, ib. — Extension d'emploi des diverses prépositions, ib —
Substitution d'une préposition à une autre, 527. —De et à, \h.~De pour à, dans
des compléments de direction et de but, ib. — A pour de, 528. — De au lieu de
pour, ib. — De pour avec, contre, ib. — Développement de après, ib. — Dans,
ib. — Pêle-mêle des prépositions, ib. — Suppression de la préposition, 529. —
Non répétition de la préposition, 530.
LIVRE IV
LA PHRASE COMPOSÉE
CHAPITRE PREMIER
IMBROGLIO DES CONJONCTIFS.
Confusion entre qui et qu'il : 1° Qu'il pour qui, 531 ; 2° Qii pour qu'il, ib. ;
30 Qui pour ce qui, ib. ; 4° Et qui, et dont pour qui, dont, ib. ; 5» Quel pour qu'elles,
532 ; 60 Dont pour où, ib. ; 7° Dont pour que, ib. ; 8° Où pour à la suite de quoi,
533 ; 90 Que pour où, ib. ; 10° Que pour qui, ib. ; llo Que pour dont, ib. ; 12° Que
pour auquel, à quoi, 534 : Auxquelles pour que, ib. ; 13° Que ligature à tout emploi,
ïh- — Entassement de pronoms, 535.
CHAPITRE II
LES LIGATURES INVARIABLES.
Conjonctions archaïques, 536. — Changements dans la l'orme des conjonctions,
d'après que substitué à après que, dans les temporelles, ib. — Quel en concurrence
avec quelque, ib. — De manière à ce que, ib. — Tel que, ib. — Dans les hypothèses
généralisées, ib. — Au lieu de c'est pourquoi, pourquoi, etc., 537. — Conjonctions
nouvelles, ib. — Pour raison que, ib. — Encore bien que, ib. — Malgré que, ib.
Quoique cela, 538. — Conjonctions employées les unes pour les autres, ib. — Que
conjonction à tout usage, ib. — Que causal, ib. — Participe précédé de comme
substitué à une proposition, ib. — Non répétition de la conjonction, ib. — Con-
jonction superflue, 539.
CHAPITRE III
RAPPORTS NON LOGIQUES.
Comparaison. Comparatifs d'égalité. Si pour aussi, 540. — Autant devant
les adjectifs, ib. — Celui omis dans le deuxième terme d'une comparaison, ib. —
Comme au lieu de que, ib. — • Temporelles, ib. — Non correspondance des temps,
541.
CHAPITRE IV
RAPPORTS LOGIQUES.
Décadence de l'imparfait du subjonctif, 542. — Présent du subjonctif rempla-
çant l'imparfait, ib. — Conditionnel remplaçant l'imparfait du subjonctif, 543.
580 TABLE UES MATIERES
— Indicatif remplaçant le subjonctif, ih. — Eventuel derrière si, 544. — Tout
que construit avec l'indicatif, ib. — Condition introduite par moyennant, ib.
CHAPITRE V
LES MATIÈRES A TRAITER, 5i5.
CHAPITRE VI
INEXPÉRIENCE STYLISTIQUE.
Le problème de la phrase, 547. — Oiiscurités. ib. — -La pensée est faussée, 549.
CHAPITRE VII
STRUCTURE MALADROITE DE LA PHRASE.
Omission d'éléments nécessaires, 552. — Reprises inutiles, l" Reprise du sujet,
553. — 2*^ Reprise de l'objet et des compléments, 554. — Reprises peut-être inten-
tionnelles, 555.
CHAPITRE VIII
ABANDON DE CONSTRUCTION.
Le que introductif d'une complétive est absent, la chaîne est brisée, 556. — •
Relative sans lien relatif, ib. — Interruptions de construction, 557. — On mêle
deux tours, 558. — Les défauts de structure et la pensée, ib. — Idées sans lien et
sans suite. Les queues de phrases, 560.
CHAPITRE IX
BESOINS ET TROUVAILLES DE L'INSTINCT.
Le besoin d'insistance, 562. — Influence sur la syntaxe, 563. — Conclusion,
564.
Imprimé en
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